Archive pour mars, 2014

2014-34. La chaloupe qui n’avançait pas…

Dimanche de Laetare.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

       Nous avons passé le cap de la mi-carême (jeudi de la troisième semaine de carême) et nous voici au dimanche de Laetare - dimanche de la rose et dimanche rose – , étape importante dans notre parcours spirituel vers Pâques.

   De tout cœur, j’espère que, pour chacun de vous, ce temps du carême est marqué par une profonde et véritable progression spirituelle, et que, malgré les combats et les difficultés inhérents à cette période de grandes grâces, les jours et les semaines qui passent n’érodent pas votre courage, votre détermination, votre persévérance et vos résolutions…
Il est assez fréquent, en effet, que l’on commence le carême avec un certain enthousiasme et de belles ambitions spirituelles, mais que l’usure du temps et la tyrannie de nos routines reprennent le dessus : de là, la nécessité de « relancer la machine », et de sans cesse ré-alimenter notre ferveur et notre générosité. A cet égard, avant d’aborder la partie la plus austère et la plus dramatique du cheminement vers Pâques – le temps de la Passion puis la Semaine Sainte – , le dimanche de Laetare joue justement un rôle de re-motivation et de ré-activateur de nos énergies spirituelles.

   Mais je ne vais pas m’étendre davantage en sermons ! Pour marquer ce dimanche de Laetare par une petite « pause sourire », non dépourvue de profondeur et d’enseignements spirituels toutefois, je vous adresse l’une de ces petites bandes dessinées de notre Frère Maximilien-Marie, dont un certain nombre d’entre vous m’écrivent qu’ils sont friands.
Lisez attentivement… Souriez… Et, par dessus tout, retenez-en la leçon afin de la mettre en pratique !

Bon, beau, et surtout fervent dimanche de Laetare à vous tous, chers Amis !

Patte de chat Lully.

la chaloupe qui n'avançait pas

Chat gif en marche

Toutes les bandes dessinées publiées sur ce blogue sont accessibles ici > B.D.

Chemin de Croix pour honorer les Saintes Plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

nika

       Au vendredi de la troisième semaine de carême, d’anciennes traditions liturgiques placent la possibilité de célébrer, sous le rit double majeur, une fête des Cinq Plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ (on trouvera la Messe propre de cette fête > ici).

   Nous avons déjà publié dans les pages de ce blogue le « Chapelet des Saintes Plaies » (ici > chapelet des Saintes Plaies), et une notice concernant la vie de la sainte Visitandine, Sœur Marie-Marthe Chambon qui a reçu de Notre-Seigneur des révélations concernant les bienfaits et les fruits spirituels de la dévotion aux Saintes Plaies (ici > Sœur Marie-Marthe Chambon).
Nous avons aussi déjà publié deux textes proposant des méditations pour le Chemin de la Croix : celui du chanoine Antoine Crozier intitulé « Chemin de Croix pour la France » (ici > Chemin de Croix pour la France) et celui écrit par notre Frère Maximilien-Marie (ici > méditation du Chemin de la Croix).
En rapport avec la dévotion aux Saintes Plaies de Notre-Seigneur, voici aujourd’hui un autre texte, court mais dense, que certains d’entre vous connaissent d’ailleurs peut-être déjà, et qu’il est toujours bon de reprendre comme support de notre prière des vendredis de carême…

Vitrail église St Jean de Montmartre

Vitrail central de l’abside de l’église Saint-Jean de Montmartre (Paris, place des Abbesses)
(oeuvre de Léon Tournel – 1906)

Chemin de Croix
pour honorer
les Saintes Plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ :

Prière préliminaire :

Pour donner plus de prix à nos faibles prières, nous nous adressons à Vous, très aimable Jésus Christ et nous vous supplions humblement : offrez Vous-même à Votre Père Eternel les Plaies Sacrées de Vos pieds, de Vos mains et de Votre côté ; offrez-Lui en même temps Votre Sang très précieux, Votre agonie et Votre mort.
Et vous aussi, Vierge Marie, Mère des douleurs, offrez-Lui avec la cruelle passion de votre Fils bien-aimé, vos soupirs, vos larmes et toutes les douleurs que vos souffrances vous ont causées, afin que, par leurs mérites, les âmes qui sont dans les flammes dévorantes du purgatoire obtiennent le rafraîchissement, que, délivrées de cette douloureuse prison, elles soient dans le Ciel, revêtues de la gloire et qu’elles y chantent à jamais les divines miséricordes. Ainsi soit-il. 

Sacré-Coeur gif

 1ère station : Jésus est condamné à mort.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies de Notre Seigneur Jésus Christ, flagellé, rejeté par son peuple et condamné à la mort cruelle et ignominieuse de la Croix pour expier les péchés du genre humain.
Par les mérites des Saintes Plaies de Jésus Christ, accordez-nous le pardon de nos péchés et faites que tous les agonisants trouvent miséricorde auprès de Vous.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

2ème station : Jésus est chargé de sa Croix.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies profondes et douloureuses de Jésus Christ couronné d’épines.
Par les mérites de ces Saintes Plaies, accordez-moi la contrition de mes péchés et la grâce d’accepter avec paix et douceur d’esprit, toutes les Croix qu’il Vous plaira de m’envoyer.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

3ème station : Jésus tombe sous le poids de sa Croix.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies de Notre Seigneur Jésus Christ, tombé sous le poids écrasant de sa Croix et je Vous prie, par les mérites de cette première chute et des Saintes Plaies de Jésus, de nous accorder la grâce de commencer une nouvelle vie de ferveur et d’amour et de marcher d’un pas ferme et constant dans la voie de Vos Saints commandements.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

4ème station : Jésus rencontre Sa Très Sainte Mère.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies de Notre Seigneur Jésus Christ qui transpercèrent d’un glaive de douleur le Cœur si aimant de Sa Très Sainte Mère lorsqu’elle Le rencontra, chargé de Sa Croix, sur le chemin du calvaire.
Par l’angoisse des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie et par les mérites des Saintes Plaies de Jésus, accordez-nous la contrition parfaite de nos péchés, maintenant et à l’heure de la mort.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

5ème station : Simon le Cyrénéen aide Jésus à porter Sa Croix.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies si profondes de Notre Seigneur Jésus Christ, qui L’épuisèrent de sang et de force, de sorte que Ses ennemis, malgré leur cruauté, furent obligés de Le décharger de Sa Croix et de Le faire aider par le Cyrénéen.
Par les mérites des Saintes Plaies de Jésus Christ et par Son épuisement total, accordez-nous le véritable esprit de pénitence et l’amour de la Croix.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

6ème station : Sainte Véronique essuie la Sainte face de Jésus.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies de la Sainte Face de Jésus Christ, qui Le rendirent semblable à un lépreux, sans forme ni beauté, ou, selon la parole du prophète : « comme un objet dont on se détourne ».
Par les mérites des Saintes Plaies de Jésus Christ, purifiez, je Vous en supplie, la face de mon âme et donnez-moi, comme à Sainte Véronique, un cœur bon et compatissant pour le prochain.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

7ème station : Jésus tombe pour la deuxième fois.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies de Notre Seigneur Jésus Christ rouvertes et avivées par ses chutes réitérées.
Par les mérites de cette deuxième chute si douloureuse et des Saintes Plaies de Jésus, préservez-moi de la rechute dans le péché, et accordez-moi la grâce de mettre en pratique des moyens efficaces pour me corriger de mes défauts et de mes mauvaises habitudes.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

8ème station : Jésus console les filles de Jérusalem.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies de Notre Seigneur Jésus Christ qui émurent de pitié les pieuses femmes de Jérusalem, pleurant de compassion de Le voir si maltraité et si défiguré.
Au Nom des Saintes Plaies de Jésus, jetez un regard de miséricorde sur les enfants d’Israël, afin que, reconnaissant leur Divin Messie, ils aient part au grand bienfait de la rédemption et deviennent de zélés apôtres du Christ.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

9ème station : Jésus tombe une troisième fois.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies de Notre Seigneur Jésus Christ, aggravées et élargies par la violence de cette chute si douloureuse qui excita la colère et les moqueries de ses ennemis.
Par les mérites de cette troisième chute et des Saintes Plaies de Jésus Christ, préservez-nous de l’aveuglement spirituel, et accordez à tous Vos prêtres et à Vos religieux et religieuses la grâce de marcher d’un pas ferme et constant dans le chemin de l’abnégation et du renoncement à soi-même.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

10ème station : Jésus est dépouillé de Ses vêtements.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies béantes du Corps Sacré de Jésus Christ, tout ruisselant de sang, après avoir été inhumainement dépouillé de Ses vêtements qui étaient collés à Ses chairs.
Par les mérites des Saintes Plaies de Jésus et de la confusion dont il était couvert, accordez-moi la sainte humilité et un complet détachement de moi-même.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

11ème station : Jésus est cloué à la Croix.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies des mains et des pieds de notre Divin Sauveur et la douleur de sa tête adorable qui, à chaque coup de marteau, bondit et retombe durement contre le bois de la Croix.
Par les mérites des douleurs indicibles de Jésus et par Ses Saintes Plaies, transpercez d’un rayon de votre grâce les cœurs endurcis des infidèles et des pécheurs obstinés, et amenez-les, contrits et humiliés, au pied de la croix de Votre Fils bien-aimé.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

12ème station : Jésus meurt sur la Croix.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre, en réparation des péchés du monde, les Plaies Sacrées de Votre Fils bien-aimé, agonisant sur la Croix, les tortures lancinantes de Sa tête adorable, couronnée d’épines, de Ses mains et de Ses pieds transpercés de gros clous, et de tout Son corps en proie à des souffrances indicibles.
Au Nom et par les Saintes Plaies de Jésus, délivrez, nous Vous en supplions, les Saintes âmes du purgatoire, faites miséricorde aux âmes agonisantes, et ensevelissez tous nos péchés dans l’abîme sans fond de Votre divine miséricorde.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

13ème station : Jésus est remis à Sa Très Sainte Mère.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies de Notre Seigneur Jésus Christ, déposé dans les bras de Sa Très Sainte Mère.
O Reine des martyrs, imprimez dans mon cœur les plaies de Jésus Crucifié. Apprenez-moi à méditer comme vous Sa sainte couronne d’épines, Ses mains et Ses pieds transpercés, Son côté ouvert par la lance et tout Son corps labouré par les fouets de la flagellation.
Par les mérites des Saintes Plaies de Jésus, obtenez-nous, ô Mère Bien-aimée, la contrition parfaite de nos péchés maintenant et à l’heure de la mort.

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

14ème station : Jésus est déposé dans le tombeau.

V./ : Nous Vous adorons, ô Christ, et nous Vous bénissons.
R./ : Parce que Vous avez racheté le monde par Votre Sainte Croix.

Père Eternel, je Vous offre les Plaies du corps sacré de Jésus, dans le sépulcre, de ce corps dont le prophète Isaïe nous dit que « de la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête, il n’y avait plus rien de sain en Lui… Ce n’était que blessures, meurtrissures, plaies vives qui n’ont pas été pansées, ni bandées, ni adoucies avec de l’huile ».
Par les mérites des Saintes Plaies de Jésus, ayez pitié de mon âme lorsqu’elle se séparera de mon corps. Ne soyez pas alors mon Juge mais mon Sauveur !

V./ : Mon Jésus, pardon et miséricorde.
R./ : Par les mérites de Vos Saintes Plaies.

Sacré-Coeur de Jésus.jpg

Oraison de la Messe des Cinq Plaies de Notre-Seigneur :

O Dieu qui, par la Passion de Votre Fils unique, et par l’effusion de Son Sang découlant de Ses cinq plaies, avez rétabli la nature humaine perdue par le péché, faites, nous Vous en supplions, qu’en vénérant ici-bas les plaies qu’Il a reçues pour nous, nous méritions de recueillir dans le ciel le fruit de ce même Sang très précieux. Nous Vous le demandons par ce même Jésus-Christ Notre-Seigneur, Votre fils, qui vit et règne avec Vous, dans l’unité du Saint-Esprit, pour les siècles des siècles. Ainsi soit-il !

Piéta de Villeneuve les Avignon par Enguerrand Quarton (XVème siècle)

2014-33. Ô Annonciation miraculeuse !

25 mars,
Fête de l’Annonciation de la Bienheureuse Vierge Marie.
C’est aussi aujourd’hui l’anniversaire du miracle de « l’osier sanglant » (25 mars 1649).

Annonciation Charles Poerson

Charles Poerson : l’Annonciation (1651-1652)

Sermon de notre glorieux Père Saint Augustin
sur
l’Annonciation.

§ 1 – Joie de l’Eglise qui célèbre le mystère de l’Incarnation.

   Le Verbe éternel Se faisant homme, et daignant habiter parmi les hommes, tel est le grand mystère que célèbre aujourd’hui l’Église universelle, et dont elle salue chaque année le retour par des transports de joie.
Après l’avoir une première fois reçu pour sa propre rédemption, le monde fidèle en a consacré le souvenir de génération en génération, afin de perpétuer l’heureuse substitution de la vie nouvelle à la vie ancienne. Maintenant donc, lorsque le miracle depuis longtemps accompli nous est remis annuellement sous les yeux dans le texte des divines Écritures, notre dévotion s’enflamme et s’exhale en chants de triomphe et de joie.

§ 2 – La salutation de l’ange Gabriel.

   Le saint Évangile que nous lisions nous rappelait que l’archange Gabriel a été envoyé du ciel par le Seigneur pour annoncer à Marie qu’elle serait la mère du Sauveur.
L’humble Vierge priait, silencieuse et cachée aux regards des mortels ; l’ange lui parla en ces termes : « Je vous salue, Marie, » dit-il, « je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous » (Luc I, 28).
Ô annonciation miraculeuse ! ô salutation céleste, apportant la plénitude de la grâce et illuminant ce cœur virginal !
L’ange était descendu porté sur ses ailes de feu et inondant de clartés divines la demeure et l’esprit de Marie. Député par le Juge suprême et chargé de préparer à son Maître une demeure digne de Lui, l’ange, éblouissant d’une douce clarté, pénètre dans ce sanctuaire de la virginité, rigoureusement fermé aux regards de la terre : « Je vous salue, Marie, » dit-il, « je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous » ; Celui qui vous a créée vous a prédestinée ; Celui que vous devez enfanter vous a remplie de Ses dons.

§ 3 – Trouble et inquiétude de la Vierge.

   A l’aspect de l’ange, la Vierge se trouble et se demande quelle peut être cette bénédiction. Dans son silence humble et modeste, elle se rappelle le vœu qu’elle a formé, et, jusque-là, tout à fait étrangère au langage d’un homme, elle se trouble devant un tel salut, elle est saisie de stupeur devant un tel langage, et n’ose d’abord répondre au céleste envoyé.
Plongée dans l’étonnement, elle se demandait à elle-même d’où pouvait lui venir une telle bénédiction. Longtemps elle roula ces pensées dans son esprit, oubliant presque la présence de l’ange que lui rappelaient à peine quelques regards fugitifs attirés par l’éclat de l’envoyé céleste. Elle hésitait donc et s’obstinait dans son silence ; mais l’ambassadeur de la Sainte Trinité, le messager des secrets célestes, le glorieux archange Gabriel, la contemplant de nouveau, lui dit : « Ne craignez pas, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu ; voici que vous concevrez et enfanterez un fils, et vous le nommerez Jésus. Il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu Lui donnera le trône de David Son père ; Il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et Son règne n’aura pas de fin » (Luc I, 30-31).
Alors Marie, pesant sérieusement ces paroles de l’ange et les rapprochant de son vœu de virginité perpétuelle, s’écria : « Comment ce que vous me dites pourra-t-il se réaliser, puisque je ne connais point d’homme ? » Aurai-je un fils, moi qui ne connais point d’homme ? Porterai-je un fruit, moi qui repousse l’enfantement ? Comment pourrai-je engendrer ce que je n’ai point conçu ? De mon sein aride, comment pourrai-je allaiter un fils, puisque jamais l’amour humain n’est entré dans mon cœur et n’a pu me toucher.

§ 4 – Marie concevra en demeurant vierge.

   L’ange répliqua : « Il n’en est point ainsi, Marie, il n’en est point ainsi ; ne craignez rien ; que l’intégrité de votre vertu ne vous cause aucune alarme ; vous resterez vierge et vous vous réjouirez d’être mère ; vous ne connaîtrez point le mariage, et un fils fera votre joie ; vous n’aurez aucun contact avec un homme mortel, et vous deviendrez l’épouse du Très-Haut, puisque vous mettrez au monde le Fils de Dieu. Joseph, cet homme chaste et juste, qui est pour vous, non point un mari mais un protecteur, ne vous portera aucune atteinte ; mais « l’Esprit-Saint surviendra en vous », et, sans qu’il s’agisse ici d’un époux et d’affections charnelles, « la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre : voilà pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu ».
Ô séjour digne de Dieu ! Avant que l’ange ne lui eût fait connaître clairement le Fils qui lui était promis au nom du Ciel, Marie ne laissa échapper de ses lèvres pudiques aucune parole d’assentiment.

§ 5 – Marie donne son assentiment au mystère – Saint Augustin l’illustre par de nombreuses citations des livres sacrés.

   Mais dès qu’elle sut que sa virginité ne subirait aucune atteinte, dès qu’elle en reçut l’attestation solennelle, faisant de son cœur un sanctuaire digne de la Divinité, elle répondit : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole ». Comme si elle eût dit : « Mon cœur est prêt, ô Dieu, mon cœur est prêt », puisque mon sein doit rester intact. « Qu’il me soit fait selon votre parole », ô glorieux archange Gabriel ; qu’il vienne dans sa demeure, « Celui qui a placé sa tente dans le soleil » (Ps. XVIII, 6). Puisque je dois demeurer vierge, « que le Soleil de justice Se lève en moi » (cf. Mal. IV, 2) sous Ses rayons je conserverai ma blancheur, et la fleur de mon intégrité s’épanouira dans une chasteté perpétuelle. « Que le juste sorte dans toute Sa splendeur » (Is. LVI, 1), et que le Sauveur brille « comme un flambeau » (Eccli. XLVIII, 1). Le flambeau du soleil illumine l’univers ; il pénètre ce qui semble vouloir lui faire obstacle, et il n’en jette pas moins ses flots de lumière. Qu’il apparaisse donc aux yeux des hommes « le plus beau des enfants des hommes » ; « qu’Il S’avance comme un époux sort du lit nuptial » (Ps. XLIV, 3) » ; car maintenant je suis assurée de persévérer dans mon dessein.

§ 6 – La génération du Christ Rédempteur est un ineffable mystère.

   Quelle parole humaine pourrait raconter cette génération ? Quelle éloquence serait suffisante pour l’expliquer ?
Les droits de la virginité et de la nature sont conservés intacts, et un fils se forme dans les entrailles d’une vierge. Lorsque les temps furent accomplis, le ciel et la terre purent contempler cet enfantement sacré auquel toute paternité humaine était restée complétement étrangère. Telle est cette ineffable union nuptiale du Verbe et de la chair, de Dieu et de l’homme. C’est ainsi qu’entre Dieu et l’homme a été formé « le Médiateur de Dieu et des hommes, un homme, le Christ Jésus » (1 Tim. II, 5).
Ce lit nuptial divinement choisi, c’est le sein d’une Vierge. Car le Créateur du monde venant dans le monde, sans aucune coopération du monde, et pour racheter le monde de toutes les iniquités qui le souillaient, devait sortir du sein le plus pur et entourer Sa naissance d’un miracle plus grand que le miracle même de la création. Car, comme le dit lui-même le Fils de Dieu et de l’homme, le Fils de l’homme est venu « non point pour juger le monde, mais pour le sauver » (Jean XII, 47).

§ 7 – C’est en raison de son humilité que Marie est devenue mère de Dieu.

   Ô vous, Mère du Saint des Saints, qui avez semé dans le sein de l’Église le parfum de la fleur maternelle et la blancheur du lis des vallées, en dehors de toutes les lois de la génération et de toute intervention purement humaine ; dites-moi, je vous prie, ô Mère unique, de quelle manière, par quel moyen la Divinité a formé dans votre sein ce Fils dont Dieu seul est le Père.
Au nom de ce Dieu qui vous a faite digne de Lui donner naissance à votre tour, dites-moi, qu’avez-vous fait de bien ? Quelle grande récompense avez-vous obtenue ? Sur quelles puissances vous êtes-vous appuyée ? Quels protecteurs sont intervenus ? A quels suffrages avez-vous eu recours ? Quel sentiment ou quelle pensée vous a mérité de parvenir à tant de grandeur ?
La vertu et la sagesse du Père « qui atteint d’une extrémité à l’autre avec force et qui dispose toutes choses avec suavité » (Sages. VIII, 1), le Verbe demeurant tout entier partout, et venant dans votre sein sans y subir aucun changement, a regardé votre chasteté dont Il S’est fait un pavillon, dans lequel Il est entré sans y porter atteinte et d’où Il est sorti en y mettant le sceau de la perfection.
Dites-moi donc comment vous êtes parvenue à cet heureux état ?
Et Marie de répondre : Vous me demandez quel présent m’a mérité de devenir la mère de mon Créateur ? J’ai offert ma virginité, et cette offrande n’était pas de moi, mais de l’Auteur de tout bien ; « car tout don excellent et parfait nous vient du Père des lumières » (Jac. I, 17). Toute mon ambition, c’est mon humilité ; voilà pourquoi « mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit a tressailli en Dieu mon Sauveur » (Luc I, 47) ; car Il a regardé, non pas ma tunique garnie de nœuds d’or, non pas ma chevelure pompeusement ornée et jetant l’éclat de l’or, non pas les pierres précieuses, les perles et les diamants suspendus à mes oreilles, non pas la beauté de mon visage trompeusement fardé ; mais « Il a regardé l’humilité de Sa servante ».

§ 8 – Douceur et humilité du Verbe Incarné.

   Le Verbe est venu plein de douceur à Son humble servante, selon l’oracle du Prophète : « Gardez-vous de craindre, fille de Sion. Voici venir à vous votre Roi plein de douceur et de bonté, assis sur un léger nuage » (Is. LXII, 11 & Zach. IX, 9 ; Is. XIX, 1 ; Matth. XXI, 5).
Quel est ce léger nuage ? C’est la Vierge Marie dont Il S’est fait une Mère sans égale. Il est donc venu plein de douceur, reposant sur l’esprit maternel, humble, « calme et craignant Ses paroles » (Is. XLVI, 1). Il est venu plein de douceur, remplissant les cieux, S’abaissant parmi les humbles pour arriver aux superbes, ne quittant pas les cieux et présentant Ses propres humiliations pour guérir avec une mansuétude toute divine ceux qu’oppressent les gonflements de l’orgueil.
Ô profonde humilité ! « Ô grandeur infinie des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ; que les jugements de Dieu sont incompréhensibles et Ses voies impénétrables » (Rom. XI, 33).

§ 9 – Par Son Incarnation le Fils de Dieu vient accomplir des merveilles en faveur des hommes.

   Le pain des Anges est allaité par les mamelles d’une mère ; la source d’eau vive jaillissant jusqu’à la vie éternelle demande à boire à la Samaritaine, figure de l’Église ; Il ne refuse pas de manger avec les publicains et les pécheurs, Lui que les Anges au ciel servent dans la crainte et la terreur. Le Roi des rois a rendu à la santé le fils de l’officier, sans employer aucun remède et par la seule efficacité de Sa parole. Il guérit le serviteur du centurion et loue la foi de ce dernier, parce qu’il a cru que le Seigneur commande à la maladie et à la mort comme lui-même commandait à ses soldats. Quelque cruelles que fussent les souffrances de la paralysie, il en trouva la guérison infaillible dans la visite miséricordieuse de Jésus-Christ. Une femme affligée depuis de longues années d’une perte de sang qui faisait de ses membres une source de corruption, s’approche avec foi du Sauveur qui sent aussitôt une vertu s’échapper de Lui et opérer une guérison parfaite.
Mais comment rappeler tant de prodiges ? Le temps nous manque pour énumérer tous ces miracles inspirés à notre Dieu par Sa puissance infinie et Sa bonté sans limite.
Abaissant Sa grandeur devant notre petitesse et Son humilité devant notre orgueil, Il est descendu plein de piété, et, nouveau venu dans le monde, Il a semé dans le monde des prodiges nouveaux.

§ 10 – Par Son Incarnation, le Christ est le tétramorphe qui avait été prophétisé : explication des figures de l’homme, du lion, du bœuf et de l’aigle.

   C’est Lui que les évangélistes nous dépeignent sous différentes figures : l’homme, le lion, le bœuf et l’aigle.
Homme, Il est né d’une Vierge sans le concours de l’homme ; lion, Il S’est précipité courageusement sur la mort et S’est élevé sur la croix par Sa propre vertu ; bœuf, Il a été volontairement immolé dans Sa passion pour les péchés du peuple ; et comme un aigle hardi, Il a repris Son corps, est sorti du tombeau, a fait de l’air le marchepied de sa gloire, « est monté au-dessus des chérubins, prenant Son vol sur les ailes des vents », et maintenant Il siège au ciel, et c’est à Lui qu’appartiennent l’honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

frise avec lys naturel

2014-32. « Comment voulez-vous que des incompétents puissent discerner les compétences qui les gouverneront ? »

Mardi 18 mars 2014.

        Nous sommes en pleine période électorale et – comme à chaque fois en telles circonstances – certains humains ne me donnent vraiment pas l’impression de se comporter en êtres dotés de raison tant ils semblent atteints par une espèce de prurit mental aliénant toute forme de bon sens…

   Nos amis savent qu’au Mesnil-Marie, même si nous sommes bien loin de nous désintéresser de la situation sociale et politique (au sens noble du mot), nous nous tenons néanmoins à l’extérieur des sollicitations et modes d’action du système actuellement en place (cf. > actualité du Comte de Chambord).

   Notre cher Gustave Thibon, qui ne semblait – malheureusement ! – pas avoir une véritable connaissance de la doctrine légitimiste (car le Légitimisme ne se circonscrit pas à défendre seulement des droits dynastiques, mais possède un corps de doctrine complet et cohérent), a eu cependant d’excellentes remarques politiques dont on peut toujours tirer profit aujourd’hui pour appréhender le système actuel avec recul et intelligence.
En janvier dernier, j’avais publié un extrait des remarquables « Entretiens avec Christian Chabanis » intitulé « Eglise et politique » (ici > Eglise et politique), voici aujourd’hui, tirées du même ouvrage, quelques réflexions de bon sens au sujet de la « démocratie »…
Il convient de les lire  en se souvenant que ces paroles ont été prononcées au début de l’année 1975, sur une grande chaîne de télévision, et que Thibon ne faisait pas là un exposé systématique mais qu’il répondait seulement à des questions à l’attention du grand public : un an après des élections présidentielles où avait été candidat un certain Bertrand Renouvin qui, du coup, passait très simplistement aux yeux de l’opinion pour le « porte-parole du royalisme français », Gustave Thibon a su placer quelques propos de bon sens qui ne permettaient néanmoins pas d’amalgame avec tel mouvement royaliste alors en vue, et qui quelque quarante ans plus tard conservent toute leur pertinence. 

Lully.

Entretiens avec Christian Chabanis

Gustave Thibon :
   « (…) Très souvent aujourd’hui, comme dit Jacques Ellul, quand on parle de démocratie, on désigne n’importe quoi et, très accessoirement, un régime politique. Ce mot devient synonyme d’ouvert, de généreux, de fraternel, etc.
Dernièrement, j’ai été invité à un repas « démocratique » : qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? On m’a répondu que c’était un repas pris en commun ! Comme si ce n’était pas le fait de la plupart des repas !

   Je vous dirai d’autre part que, face à une certaine mythologie de la démocratie qui consiste à faire de ce mot une espèce de panacée, valable pour tous les temps, pour tous les peuples, je me sens très peu démocrate !

   Et je m’oppose encore davantage à une espèce de démocratie formelle dans laquelle, théoriquement et sous l’apparence du bulletin de vote, on confère au peuple tous les pouvoirs et on lui enlève ses droits les plus légitimes par un ensemble de lois, de règlements ou d’interventions abusives de l’Etat.
Dans ce sens-là, je ne suis absolument pas démocrate.
Mais, au contraire, je reste profondément démocrate, dans ce sens que je désire que l’être humain puisse avoir le maximum de libertés et de responsabilités. Chacun à son échelle, bien entendu. Ce qui n’est pas réalisé la plupart du temps par ce qu’on appelle les « démocraties » qui s’enivrent d’autant plus du mot qu’elles négligent la chose ! (…) »

     Christian Chabanis :
– Mais pensez-vous que d’autres formules politiques peuvent coïncider avec l’épanouissement de la liberté individuelle ?

Gustave Thibon :
   « Pourquoi pas ? Il suffit que le pouvoir soit exercé par les meilleurs pour le bien de tous.
Or cherchez la définition du mot « démocratie » dans l’excellent dictionnaire philosophique de Lalande : « régime où le gouvernement est exercé par tous les hommes sans distinction de naissance, de fortune ou de compétence. »
Comment voulez-vous que des incompétents puissent discerner les compétences qui les gouverneront ?
(…) Je répète que le meilleur régime politique est celui où les citoyens jouissent du maximum de libertés individuelles et locales, et où l’Etat joue un rôle de coordinateur et d’arbitre.
Dans un tel régime, la sélection vient en quelque sorte de la base, j’entends du mérite personnel, d’un service social, d’un engagement authentique. Ce qui nous mêne très loin du régime actuel où les responsabilités sont désignées par le bulletin de vote : pure abstraction, puisque les gens votent pour des étiquettes politiques plus que pour des hommes. Et le pire, c’est qu’on fait voter les gens sur des problèmes auxquels ils n’entendent rien, et qu’on oublie de les consulter sur les questions dans lesquelles ils ont intérêt et compétence.
Valéry, qui n’était pas antidémocrate, le disait : la politique est « l’art de consulter les gens sur ce à quoi ils n’entendent rien, et de les empêcher de s’occuper de ce qui les regarde ».
Je rêve d’un pouvoir infiniment plus décentralisé, avec beaucoup plus de libertés locales à la base – ce qui favoriserait la sélection des autorités responsables. Beaucoup mieux que dans un système électoral qui est purement formel et abstrait. »

     Christian Chabanis :
– Si nous résumions votre pensée politique, vous seriez disposé à accepter cette formule : à chaque société convient un régime politique différent ?

Gustave Thibon :
   « Absolument ! Comme pour les individus ! A condition que ce régime assure, je vous le répète, la stabilité de la nation et le maximum de possibilités pour les individus, les familles et les groupes qui la composent. »

     Christian Chabanis :
– Ce qui veut dire que pour la France, par exemple, le système démocratique n’est pas, selon vous, celui qui favorise le plus l’épanouissement de sa liberté ?

Gustave Thibon :
   « Je pourrais répèter le mot de Victor Hugo : « En France, il a dix mille lois entre nous et la liberté ! »
Mais je vous ferai observer d’autre part que, depuis 1789, c’est à dire depuis près de deux siècles, la France a dû user, je ne compte pas, seize ou dix-sept régimes. Ce qui prouve qu’elle n’a trouvé son assiette dans aucun. Les régimes démocratiques ont alterné avec des pouvoirs personnels qui étaient plus durs que les pouvoirs royaux. Il est assez curieux qu’on ait gardé un tel culte de la personnalité dans un pays démocratique ! sans doute parce que la démocratie n’était pas viable ! (…)

   L’important, c’est qu’il existe dans un pays une légitimité ; que les citoyens s’inclinent devant une autorité (…). Mais en France, l’opposition ne s’incline jamais. Les partis politiques vaincus aux élections vous diront que ce n’est pas le vrai peuple qui a parlé ; qu’il s’agit d’une majorité d’emprunt, d’une majorité trompée, d’une majorité de fortune, que sais-je encore ? (…)
Victor Hugo était partisan du suffrage universel. Mais quand Louis-Napoléon fut plebiscité en 1852 à une majorité écrasante, le même Victor Hugo dénia toute valeur à cette élection. Ecoutons-le : « Monsieur Bonaparte, faites décréter par un million de voix, par dix millions de voix, que deux et deux ne font pas quatre, que le plus court chemin pour aller d’un point à un autre n’est pas la ligne droite… Toutes ces voix ne changent rien à la nature des choses. »

Alors ? Quand d’une part on proclame la loi du nombre et que d’autre part on la refuse : comment voulez-vous que le régime soit viable ? (…) »

     Christian Chabanis :
– Et vous pensez qu’il a existé un pouvoir légitime reconnu par tous ?

Gustave Thibon :
    En France ?

     Christian Chabanis :
– En France.

Gustave Thibon :
   « Eh bien, la monarchie !
Reconnu par tous ? Incontestablement, ou du moins par une immense majorité. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, et même au début de la révolution, le principe monarchique n’était pas contesté en France (…). »

(Gustave Thibon « Entretiens avec Christian Chabanis», pp. 75-82. ed. Fayard 1975)

lys 2

2014-31. Le Maître-Chat, ou le conte du Chat botté.

17 mars,
Fête de Sainte Gertrude de Nivelles.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

       Grande fête pour nous les chats aujourd’hui, puisque, ainsi que je vous en avais écrit il y a quelques années, le 17 mars est le jour de notre fête patronale (voir ici > sainte Gertrude de Nivelles).

   En cette occasion, je vais donc me permettre de rompre un tantinet l’austérité du grand carême pour vous recopier ci-dessous le texte authentique du fameux conte de Charles Perrault (1628-1703) intitulé « Le Maître-Chat, ou le Chat botté » (seule la graphie a été mise en conformité avec les usages actuels par Charles Deulin, au XIXe siècle) : conte qui est (est-il vraiment nécessaire de le préciser ?) l’un de mes préférés, d’autant que, vous n’ignorez pas que le nom de « Maître-Chat » dont Frère Maximilien-Marie me qualifie souvent, fait explicitement référence au matou particulièrement sagace et avisé de ce célèbre récit.

   Beaucoup s’imaginent bien connaître ce conte, alors qu’en réalité ils n’en connaissent que des adaptations.
Beaucoup pensent aussi que Charles Perrault en fut l’auteur, alors qu’il n’en est que le traducteur-adaptateur : à l’origine en effet la première version de cette histoire, vouée ensuite à une si vive popularité, apparaît dans le recueil de l’italien Jean François Straparole de Caravage (1480-1558) intitulé « Les nuits facétieuses » (Le piacevoli notti), qui fut publié à Venise à partir de 1550.

   Bref, « Le Maître-Chat, ou le Chat botté » figure dans le manuscrit de 1695 des « Contes de ma mère l’Oye », et, lors de la publication deux ans plus tard (1697) par l’éditeur Claude Barbin, on y trouve en conclusion deux « moralités » rimées.

   Je vous laisse donc avec le texte de Charles Perrault, mais non sans vous avoir prié, chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion, de transmettre mes vœux fraternels de « Bonne fête patronale » à chacun de vos  chats !

pattes de chat Lully.

Manuscrit du Chat botté 1695

Manuscrit du « Maître-Chat, ou le Chat botté, conte » – 1695

Le Maître-Chat

ou  le Chat botté

       Un meunier ne laissa pour tous biens, à trois enfants qu’il avait, que son moulin, son âne et son Chat.
Les partages furent bientôt faits : ni le notaire, ni le procureur n’y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune n’eut que le Chat.
Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot : 
« Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. »

chat botté 2

   Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux : « Ne vous affligez point, mon maître, vous n’avez qu’à me donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez. »

   Quoique le maître du Chat ne fît pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu’il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu’il ne désespéra pas d’en être secouru dans la misère.

   Lorsque le Chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement, et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s’en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des laiterons dans son sac, et s’étendant comme s’il eût été mort, attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis. À peine fut-il couché, qu’il eut contentement : un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde.

Chat botté 3

   Tout glorieux de sa proie, il s’en alla chez le roi et demanda à lui parler.
On le fit monter à l’appartement de Sa Majesté, où étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit : 
« Voilà, Sire, un lapin de garenne que monsieur le marquis de Carabas (c’était le nom qu’il lui prit en gré de donner à son maître) m’a chargé de vous présenter de sa part.
— Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie et qu’il me fait plaisir. »

   Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert, et lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait du lapin de garenne.
Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner boire.

chat botté 4

   Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître.

   Un jour qu’il sut que le roi devait aller à la promenade, sur le bord de la rivière, avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître : « Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite : vous n’avez qu’à vous baigner dans la rivière, à l’endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. »

   Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon.

Chat botté 5

   Dans le temps qu’il se baignait, le roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute ses forces : « Au secours ! Au secours ! Voilà monsieur le marquis de Carabas qui se noie ! »

   A ce cri, le roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu’on allât vite au secours de monsieur le marquis de Carabas.
Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le Chat s’approcha du carrosse et dit au roi, que dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu’il eût crié « au voleur ! » de toute ses forces…
Le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.

Chat botté 6

   Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d’aller quérir un de ses plus beaux habits pour monsieur le marquis de Carabas.

   Le roi lui fit mille caresses, et comme les beaux habits qu’on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré, et le marquis de Carabas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards, fort respectueux et un peu tendres, qu’elle en devint amoureuse à la folie.

   Le roi voulut qu’il montât dans son carrosse et qu’il fût de la promenade.
Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit : 
« Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

   Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui était ce pré qu’il fauchaient : « C’est à monsieur le marquis de Carabas », dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avait fait peur.

Chat botté 7

   « Vous avez là un bel héritage, dit le roi au marquis de Carabas.
— Vous voyez, Sire, répondit le marquis ; c’est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années. »

   Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit : « Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

   Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu’il voyait.
« C’est à monsieur le marquis de Carabas », répondirent les moissonneurs ; et le roi s’en réjouit encore avec le marquis.
Le Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu’il rencontrait, et le roi était étonné des grands biens de monsieur le marquis de Carabas.

   Le maître Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu ; car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château.

Chat botté 8

   Le Chat, qui eut soin de s’informer qui était cet ogre et ce qu’il savait faire, demanda à lui parler, disant qu’il n’avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l’honneur de lui faire la révérence. L’ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre, et le fit reposer.

   « On m’a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux ; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant.
— Cela est vrai, répondit l’ogre brusquement, et, pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir lion. »
Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.

   Quelque temps après, le Chat, ayant vu que l’ogre avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu’il avait eu bien peur.
« On m’a assuré encore, dit le Chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple de vous changer en un rat, en une souris ; je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible.
— Impossible ! reprit l’ogre ; vous allez voir ! »

   Et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l’eut pas plus tôt aperçue, qu’il se jeta dessus et la mangea.

Chat botté 9

   Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l’ogre, voulut entrer dedans.

   Le Chat, qui entendit le bruit du carrosse, qui passait sur le pont-levis, courut au-devant et dit au roi : « Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château de monsieur le marquis de Carabas !
— Comment, monsieur le marquis, s’écria le roi, ce château est encore à vous ! il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l’environnent ; voyons les dedans, s’il vous plait. »

chat botté 10

   Le marquis donna la main à la jeune princesse, et suivant le roi, qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle, où ils trouvèrent une magnifique collation que l’ogre avait fait préparer pour ses amis, qui le devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n’avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était.

   Le roi, charmé des bonnes qualités de monsieur le marquis de Carabas, de même que sa fille, qui en était folle, et voyant les grands biens qu’il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups : « Il ne tiendra qu’à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre. »
Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l’honneur que lui faisait le roi, et, dès le même jour, il épousa la princesse.

   Le Chat devint le grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.

Chat botté 11

MORALITÉ

Quelque grand que soit l’avantage
De jouir d’un riche héritage
Venant à nous de père en fils,
Aux jeunes gens, pour l’ordinaire,
L’industrie et le savoir-faire
Valent mieux que des biens acquis.

AUTRE MORALITÉ

Si le fils d’un meunier, avec tant de vitesse,
Gagne le cœur d’une princesse,
Et s’en fait regarder avec des yeux mourants ;
C’est que l’habit, la mine et la jeunesse,
Pour inspirer de la tendresse,
N’en sont pas des moyens toujours indifférents.

Chat botté 1

2014-30. Si le jeûne nous impose des sacrifices, il profite d’autant à notre salut.

Samedi après les Cendres.

Sermon de
notre glorieux Père Saint Augustin

pour le carême :

       Nous avons sans cesse besoin d’approfondir la richesse spirituelle du temps du carême, et de nous motiver à une observance fructueuse de la pénitence et du jeûne.
Voici ci-dessous un sermon de notre glorieux Père Saint Augustin bien propre à stimuler notre ferveur et notre générosité.

Moretto da Brescia vers1540

Le Christ au désert (Moretto da Brescia – vers 1540)

§1 - Le carême est le temps du jeûne, et le Christ Lui-même nous en a donné l’exemple, car c’est par l’abstinence que l’homme peut recouvrer ce que lui a fait perdre l’intempérance. 

   « Voici le temps favorable, voici les jours de salut » (2 Cor. VI, 2).
Mes frères, voici les jours où, par les macérations corporelles, nous opérons le salut de nos âmes. Sans doute, nous y mortifions l’homme extérieur, mais aussi nous y vivifions l’homme intérieur. Le jeûne est, en effet, comme la nourriture de notre âme ; car s’il nous impose des sacrifices, il profite d’autant à notre salut. Entre autres exemples de sanctification, notre Seigneur et Dieu, Jésus-Christ, nous a donné celui du jeûne et du carême ; Il a même indiqué le nombre de jours qu’il doit durer, puisqu’Il a jeûné pendant quarante jours. C’est donc Lui qui est l’auteur de ton jeûne, comme Il sera plus tard le rémunérateur de tes mortifications.
Le Rédempteur a donc jeûné l’espace de quarante jours ; il est, néanmoins, de toute évidence, qu’Il n’avait commis aucun péché et qu’Il n’avait rien à craindre. Or, si le Dieu qui était à l’abri de toute erreur S’est dévoué à cet acte de pénitence, combien devient-il plus nécessaire à l’homme de s’y soumettre, puisqu’il est si exposé à se tromper ! Et si de telles macérations ont été imposées à un innocent, avec combien plus de justice ne peut-on pas les exiger d’un coupable ? En goûtant du fruit de l’arbre, en violant la loi du jeûne à laquelle il avait été soumis, Adam, le chef du genre humain, est devenu maître ès péchés, après avoir été le maître du paradis, et, comme conséquence de sa prévarication, la mort a jeté jusque sur nous son aiguillon.
Quiconque désire vivre, doit donc aimer l’abstinence ; car, vous le savez, c’est en convoitant des aliments que l’homme s’est condamné à mourir : et le rusé serpent, qui a séduit nos premiers parents en les excitant à la gourmandise, ne s’est-il pas approché du Sauveur, au moment de son jeûne, pour le tenter ? Est-ce qu’il n’ose pas tout, cet audacieux ?
Mais en observant le jeûne, le Seigneur a confondu cet antique ennemi de l’homme, le nouvel Adam a repoussé le vainqueur du vieil Adam. Oh ! l’admirable pouvoir de l’abstinence ! Par le jeûne, elle triomphe du diable, à qui la gourmandise a donné jadis la victoire.

Boticelli tentations détail (chapelle sixtine)

Boticelli : les tentations du Christ au désert, détail (chapelle Sixtine)

§ 2. L’exemple du jeûne de Moïse auquel s’oppose l’intempérance du peuple dans le désert.

   On dit que Moise a de même observé un jeûne de quarante jours avant de recevoir la loi de Dieu. C’est le jeûne qui obtient la faveur des commandements divins et la grâce de les observer. Moïse s’est privé d’entretiens avec Dieu, mais il a joui de sa présence ; le peuple, au contraire, en s’adonnant aux excès du boire et du manger, s’est précipité dans le culte des faux dieux, et parce qu’il n’avait cherché qu’à se rassasier, il ne chercha plus qu’à pratiquer les superstitions des Gentils.

§3. Avantages et utilité du jeûne. 

   Nous venons de vous le démontrer, non-seulement Jésus-Christ, mais Moïse, mais plusieurs autres, nous ont donné l’exemple du jeûne ; voyons maintenant quels en sont les avantages et l’utilité.
Le Sauveur parle du diable à ses disciples, et leur dit : « Ces démons et ne peuvent être chassés que par le jeûne et la prière » (Marc, IX, 28). Ce possédé du diable, que les Apôtres ne pouvaient délivrer, Jésus déclare que le jeûne était capable de le rendre à lui-même ; c’est pour nous le seul moyen de nous grandir par la pratique des vertus.
Voyez donc, mes frères, quelle force est celle du jeûne, quelles grâces précieuses il peut procurer aux hommes, puisqu’il peut même servir de remède à d’autres ! Voyez comme il sanctifie celui qui l’observe personnellement, puisqu’il est si propre à purifier ceux-là mêmes qui ne l’observent pas ! C’est chose vraiment admirable, mes frères, que les mortifications de l’un deviennent profitables à l’autre.

Distribution d'aumônes

Distribution de vêtements aux nécessiteux
(détail des « Sept oeuvres de miséricorde » – Maître de Alkmaar, 1504)

§ 4. La perfection du jeûne n’est pas dans une observance formelle mais elle se réalise dans la pratique de la charité envers les nécessiteux.

   Toutefois, n’allez pas vous imaginer qu’en mettant en pratique le jeûne, auquel vous vous croyez maintenant obligés, vous n’en avez pas d’autre à accomplir.
Il en est un autre, bien plus parfait : c’est celui qui s’observe dans le secret du coeur ; et il est d’autant plus agréable à Dieu, qu’il échappe davantage aux regards des hommes. Ce jeûne consiste à s’abstenir de toutes les convoitises que la chair soulève en nous contre l’esprit. C’est peu de nous priver d’aliments, si nous nous accordons les plaisirs du vice ; ce n’est pas assez de nous tenir en garde contre la gourmandise, il faut encore nous mettre à l’abri de l’avarice, en nous montrant généreux à l’égard des pauvres. A quoi bon nous montrer sévères en fait de nourriture, si nous nous laissons encore aller à des disputes et que nous soyons indulgents pour notre caractère emporté ?
Par conséquent, mettons un frein à notre intempérance de paroles, comme nous en mettons à notre intempérance de bouche. Evitons avec soin les dissensions, les rixes, les iniquités, afin que ne s’applique pas à nous cette parole du Prophète : « Ce jeûne », dit le Seigneur, « n’est pas celui de mon choix : romps plutôt les liens de l’iniquité, détruis les titres d’échanges forcés, remets leurs dettes à ceux qui en sont écrasés, déchire tout contrat injuste. Partage ton pain avec celui qui a faim, fais entrer dans ta maison celui qui n’a pas d’abri. Lorsque tu vois un homme nu, couvre-le et ne méprise point la chair dont tu es formé. Alors ta lumière brillera comme l’aurore, et je te rendrai aussitôt la santé, et ta justice marchera devant toi, et tu seras environné de la gloire du Seigneur. Alors tu invoqueras le Seigneur, et il t’exaucera; à ton premier cri, le Seigneur répondra : Me voici » (Isaïe, LVIII, 6-9).
Vous le voyez, mes très-chers frères, voilà le jeûne que le Seigneur a choisi ; voilà la récompense promise par lui aux observateurs de ce jeûne : « Partage ton pain avec celui qui a faim, fais entrer dans ta maison celui qui n’a pas d’abri ». Telle est donc la nature du jeûne qui plaît à Dieu : c’est que, pendant ces jours, tu donnes aux indigents ce que tu te retranches ; car il est digne d’une âme religieuse et croyante d’observer l’abstinence au profit, non pas de l’avarice, mais de la charité. Ne seras-tu pas largement récompensé de tes sacrifices, si ton jeûne sert à procurer à autrui la tranquillité ?

Donner à manger aux affamés

Distribution de nourriture aux pauvres
(détail des « Sept oeuvres de miséricorde » – Maître de Alkmaar, 1504)

Autres sermons de Saint Augustin consacrés au carême et à la pénitence :
– Sur l’obligation de faire pénitence > ici
– Deux sermons sur le jeûne (sa nécessité & l’esprit qui doit l’animer) > ici
– Sur la Passion et les deux larrons > ici

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