2 janvier,
Fête de Saint Odilon de Mercœur, abbé et confesseur ;
Octave de Saint Etienne, diacre et protomartyr ;
Anniversaire de la mort de la Révérende Mère Marie de Jésus (di Rudini), prieure du Carmel du Reposoir.
La Révérende Mère Marie de Jésus (di Rudini), carmélite déchaussée, est une âme d’exception pour laquelle nous avons nourri – depuis environ quatre décennies – une fervente admiration : sa conversion, la radicalité de son don total au service de Dieu, sa vie mystique et son zèle pour le salut des âmes nous ont profondément marqués.
Chaque 2 janvier nous célébrons avec ferveur sa pieuse mémoire.

La jeune aristocrate indomptable :
Fille d’Antoine (Antonio) Starabba marquis di Rudinì (1839-1908) de la noblesse sicilienne d’origine espagnole, et de la comtesse Marie de Barral, issue de la noblesse de robe du Dauphiné, Alexandra (Alessandra Maria Antonietta Livia) est née à Naples le 5 octobre 1876.
Sa mère, femme d’une grande douceur, mais de santé très fragile (ce qui l’obligea à de fréquents séjours en sanatorium), lui inculqua les rudiments de la vie chrétienne. Marie de Barral mourut le 7 février 1896 et six mois plus tard le marquis di Rudinì convola en secondes noces.
Cet Antoine Starabba di Rudinì était un grand propriétaire terrien, avait suivi des études de droit pour être avocat, appartenait à la droite libérale anti-bourbonienne dès avant la conquète de la Sicile par les soudards de Garibaldi, rallié à la cause des Savoie unifiant l’Italie sous leur sceptre. Le Grand Orient le revendique comme l’un des siens. Sa participation aux gouvernements qui spolièrent les Etats de l’Eglise (il fut député pendant plus de quatre décennies, préfet, ministre, et même à deux reprises président du conseil du jeune royaume d’Italie) faisait de lui un excommunié.
Dans ce contexte familial (une mère fragile et souvent absente, et un père entièrement pris par la politique), l’éducation d’Alexandra – « Sandra » -, fut confiée aux meilleurs pensionnats d’Italie : à la villa di Poggio Imperiale, à Florence (Florence fut capitale du royaume d’Italie entre 1865 et 1871), et, à Rome, à la très huppée maison d’éducation de la Trinité-des-Monts.
A la Trinité-des-Monts, l’adolescente se montra des plus rebelles envers les Dames du Sacré-Cœur de Sainte Madeleine-Sophie Barat, malgré la patience et la douceur préconisées par cette dernière afin de conquérir son âme rétive.
Anecdote restée célèbre : « Sandra » remplaça l’eau bénite du bénitier de l’entrée de la chapelle par de l’encre, puis, avec la satisfaction d’une vengeresse triomphante, elle assista à la procession d’entrée des religieuses, qui, en se signant avec une gravité toute cérémonielle, se marquaient elles-mêmes au front d’une réprobatrice tache sombre !

Rome : église et couvent de la Trinité des Monts
où la jeune Alexandra di Rudinì fut une élève rebelle des Dames du Sacré-Cœur.
A quinze ans, la jeune fille ayant finalement été « virée » par les religieuses, Alexandra est toute grisée par la vie mondaine que lui permet la position de son père : elle est alors une jeune fille « parfaite ». Grande (elle mesure plus d’un mètre quatre-vingts), svelte, un visage « d’une beauté grecque époustouflante », une épaisse chevelure blonde, des yeux d’un bleu intense, une intelligence vive, un caractère enjoué et, surtout, une volonté inflexible. On la comparaît à une déesse émergeant des flots.
Elle dominait les salons par son charme, par une sorte de majesté naturelle, et par une élégance extrême, quoiqu’elle ne se montrât jamais esclave des modes.
Sa grande passion était les chevaux : elle possédait une écurie personnelle avec quatorze pur-sang, qu’elle montait avec une fougue incroyable.
Son père rêvait pour elle d’un mariage avec un prince. Il envisagea un moment de lui faire épouser un grand-duc de la famille Romanov, mais Alexandra s’y opposa catégoriquement, car, même s’il elle n’était pas spécialement dévote elle tenait à sa religion et gardait un attachement sincère à Notre-Seigneur, or un tel mariage aurait signifié qu’elle eût du abandonner le catholicisme pour se convertir à l’orthodoxie.
En octobre 1894, elle épousa l’homme dont elle était profondément amoureuse : Marcel (Marcello) Carlotti marquis di Riparbella, un musicien, un sceptique adepte du stoïcisme. Elle avait dix-huit ans, il en avait vingt-sept.
Elle se donna à lui avec une fidélité sans faille, et devint bientôt la mère de deux enfants : Antonio et Andrea.
Dans son somptueux « Palazzo Carlotti » à Vérone, ou dans sa splendide « Villa Carlotti Canossa », au bord du lac de Garde, Sandra, épouse et mère, aurait pu se croire heureuse, mais elle ne l’était pas, bien qu’elle ne manquât de rien.
C’est qu’en effet un poison pernicieux avait été instillé dans son âme : on lui avait offert et elle avait lu avec intérêt la « Vie de Jésus », écrite par l’apostat Ernest Renan : « Ce jour-là, dira-t-elle plus tard, fut l’un des plus tristes de ma vie, car je perdis ma seule raison d’être : Jésus ».

La « Villa Carlotti Canossa » sur les rives du lac de Garde.
Veuve à vingt-quatre ans !
A peine six ans après leur mariage, au printemps 1900, Marcel fut terrassé par une tuberculose foudroyante.
Sa jeune épouse le soigna avec un dévouement héroïque : bien qu’elle traversât une profonde crise religieuse et se fût éloignée de toute pratique chrétienne, elle fit appel à un prêtre vénérable de Vérone, Don Francesco Serenelli, pour son époux mourant.
Marcel mourut, la laissant veuve dans sa vingt-quatrième année, avec deux jeunes enfants.
Son père, le marquis di Rudinì, s’efforça de la distraire par des voyages et des réceptions : ainsi en avril 1903, à Rome, fut-elle remarquée et admirée lors de la visite de l’empereur d’Allemagne Guillaume II, et, en mai, pour celle du tsar Nicolas II.
A Paris, elle fréquenta les cercles littéraires, et assista à des déjeuners avec Emile Zola et Anatole France, qui la laissèrent de marbre.
Un seul de ces voyages la marqua profondément : celui qu’elle fit au Maroc, en 1901. Là, un vieux marabout qu’elle avait consulté, lui déclara après l’avoir longuement dévisagée : « Vous aurez tout : splendeur, richesse, amour… Puis vous aurez tout à nouveau : souffrance, pauvreté, froid… Sur votre front, il y a trois voiles : vous en aurez un de plus. Le plus beau ».
Elle s’était éloignée en silence, sans oser interroger davantage. Il n’était pas compliqué de comprendre ce qu’étaient ces trois voiles qui couvraient déjà son front : celui de sa première communion, celui de son mariage, et celui de veuve… Que serait donc ce voile supplémentaire : « Le plus beau » ?
Si Alexandra demeurait une mondaine, prenant un plaisir subtil à éclipser les autres femmes dans les salons, il n’en était pas moins vrai que son cœur se caractérisait par une immense capacité d’aimer. Sa richesse lui permettait, en particulier, de faire de très larges aumônes pour les nécessiteux.

La maîtresse de Gabriele d’Annunzio :
Au mois de novembre 1903, à Florence, à l’occasion du mariage de son frère Carlo, dont il était le témoin, elle rencontra Gabriele d’Annunzio.
Le poète était alors l’amant de l’actrice Eleonora Duse – « la divine » – , mais il fut conquis par la jeune veuve… L’actrice, déchue de son rang de maîtresse affichée, se retira. La relation d’Alexandra et de Gabriele fut bientôt notoire et fit scandale.
Le marquis di Rudinì était furieux, mais sa fille n’en avait cure : tout au contraire, au printemps 1904, elle l’officialisa en allant s’installer dans la villa de Gabriele d’Annunzio, en périphérie de Florence, rehaussant de sa beauté et de son esprit un cercle d’intellectuels de la haute société qui se riaient des conventions sociales et de la morale religieuse.
Mais Alexandra, aussi brillante et enjouée qu’elle se montrât, n’était pas heureuse au fond d’elle-même.
En 1906, elle dut subir trois opérations dans une clinique florentine. On lui avait découvert un cancer de l’utérus. Ni son père, ni son frère ne la vinrent visiter. Un temps suspendue entre la vie et la mort, elle fut soutenue par d’Annunzio, qui lui dédia une page de Faville del maglio ainsi que le poème Solus ad solam.
Pourtant, dès le début de la convalescence d’Alexandra, le regard et les désirs du poète s’étaient portés sur une autre femme : Amaranta.
L’aventure avec le « prophète de l’Italie » était terminée ; l’encore jeune marquise était, en son for interne, perdue ; et pourtant c’est là que la véritable aventure intérieure allait réellement commencer.
A Renata, fille de Gabriele, qui était croyante, elle dit un jour : « Tu es bénie ; et prie pour que tu sois épargnée par l’angoisse terrible du doute ».
Très cultivée, polyglotte, Alexandra pouvait lire les Evangiles et Saint Paul en grec, aussi bien que les philosophes allemands contemporains en allemand. Plongée dans le déni de Dieu, elle ne trouvait pas la réponse aux grandes questions existentielles et ne se satisfaisait pas des réponses de la foi sur la souffrance et la mort.
Elle échangeait souvent avec Don Francesco Serenelli, ce prêtre qu’elle avait fait venir auprès de Marcel, dans ses derniers jours. Elle parlait aussi beaucoup avec l’abbé Gorel, prêtre français qu’elle avait fait venir en 1909 pour lui confier l’aumônerie de la Villa Carlotti, à Vérone.

La conversion :
L’abbé Gorel joua un rôle déterminant. Comprenant que ce ne seraient pas des conversations restant dans le domaine intellectuel qui pouvaient l’aider, il lui recommanda d’aller à Lourdes. Elle quitta Vérone au volant de sa luxueuse voiture.
Le doute la rongeait, bien que – désormais pleinement consciente que seule la Vérité absolue et éternelle résidait dans le catholicisme – elle eût repris une pratique régulière des sacrements. Mais elle aspirait à une foi qui ne soit pas simplement reçue et comme « extérieure », mais qui passerait à une adhésion personnelle totalement éclairée.
A Lourdes, elle fut bouleversée au spectacle de l’immense et multiforme souffrance humaine qui venait se jeter aux pieds de la Vierge immaculée.
Devant elle, une Française complètement aveugle fut guérie. Ainsi, à Lourdes, Jésus, le Dieu-Homme, accomplissait des miracles par l’intermédiaire de sa Mère ? C’était possible.
Puis Alexandra fit l’expérience du miracle intérieur de la Charité divine, à la Grotte Sainte. Elle s’agenouilla devant l’image de la Madone, l’invoquant avec l’énergie désespérée d’une enfant perdue. Tous ses doutes furent dissipé par la puissance de la Vierge Marie qui conquiert les cœurs, et qui guide les âmes vers le Christ.
« Naturalisme, positivisme, rationalisme ? Ce n’étaient que des chimères. Seul Jésus-Christ est la Vérité », dira-t-elle plus tard. Elle étreignit Jésus de manière absolue et définitive : Jésus que Sa Mère lui offrait en cadeau.
Dans la petite église du Carmel de Lourdes, elle se confessa et communia avec la certitude absolue d’avoir touché Dieu en personne, et d’avoir enfin trouvé le bonheur : « Le plus grand miracle à présent est celui de ma conversion en ce lieu saint. Seule la grâce divine peut faire naître une vie nouvelle, une véritable renaissance ».

La grotte de Massabielle dans la première moitié du XXème siècle.
Le quatrième voile : le plus beau !
Revenue de Lourdes, dans sa « villa » du lac de Garde, Alexandra commença à vivre comme une carmélite dans le monde : longues heures de prière devant le tabernacle, récitation quotidienne du chapelet et du bréviaire. Elle lut et médita avec les œuvres de Sainte Thérèse de Jésus et de Saint Jean de la Croix. Et elle prit cette décision : « Je serai carmélite pour toujours, pour n’aimer que le Christ, pour faire réparation, pour intercéder pour l’Eglise et pour les âmes ».
Sans rien dire à son entourage, elle se rendit en visite au Carmel de Paray-leMonial, et son entrée y fut décidée. Entrée qui fut effective le 28 octobre 1911, à l’âge de 35 ans et 23 jours.
Dans le cours de l’année suivante, elle reçut le saint habit du Carmel (janvier 1912) puis prononça ses vœux (mai 1912) : la marquise Alexandra Starabba di Rudinì Carlotti n’était plus que l’humble Sœur Marie de Jésus. Selon la prédiction du vieux marabout marocain une dizaine d’années plus tôt, après que trois voiles avaient couvert son front, un autre lui était donné : le plus beau, celui d‘épouse du Christ.
Les années 1912 et 1913 furent traversées de très dures épreuves intérieures ; la prieure, cependant, voyant la qualité de cette âme et ses progrès rapides dans les voies spirituelles décrites par les maîtres du Carmel, la nomma maîtresse des novices.
En 1916, ses deux fils furent emportés par la tuberculose, comme l’avait été leur père : « Sur cette terre, je n’ai plus aucun lien, aucun amour, aucune tendresse : la seule richesse, le seul amour qui me reste, c’est la Croix du Christ ».
Dès l’année suivante, elle est élue prieure de ce monastère de Paray-le-Monial, puis, en 1924, elle est choisie par les supérieurs de l’Ordre pour fonder le Carmel de Valenciennes. Suivra quatre ans plus tard (1928) la fondation du Carmel de Montmartre, au chevet de la basilique du Sacré-Cœur.
Partout, cette authentique fille de Sainte Thérèse se montre une immense contemplative dans l’activité écrasante que la sainte obéissance requiert d’elle : la charge de ses priorats successifs, les soucis matériels des fondations, la direction de ses filles qu’elle entraîne irrésistiblement dans les voies du plus grand amour : « La vie religieuse au Carmel devait être une vie d’amour sans bornes et non la simple observance formelle de règles » ; « Se consacrer à Lui, c’est L’aimer et, en Lui, aimer l’Église et toutes les âmes, et faire l’expérience de Son amour fou pour nous ».
De fait, Mère Marie de Jésus est une grande « contagieuse ». Contagieuse à l’intérieur du cloître, pour ses moniales, et, comme à travers les murs de la clôture, sur un grand nombre d’âmes, fidèles ou clercs – voire prélats – qui ont recours à son intercession, à ses conseils, à sa direction…
Elle est favorisée de grâces mystiques… et les manifestations diaboliques ne lui sont pas épargnées.

Carmel de Paray-le-Monial : chapelle à l’intérieur de la clôture.
Après la mort de ses fils s’était posée la question de la liquidation de son immense fortune, et les supérieurs de l’Ordre lui avaient demandé de conserver ses avoirs en vue des fondations que l’on prévoyait.
Or, avant même de fonder les Carmels de Valenciennes et de Montmartre, Mère Marie de Jésus était travaillée par une demande de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui la pressait de Lui offrir « le Carmel de la Montagne ».
C’est ainsi que, dès 1922, sur ses fonds propres, elle s’était portée acquéreuse des bâtiments d’une ancienne chartreuse, dont Son Excellence Monseigneur de la Villerabel, évêque d’Annecy, lui avait parlé : la Chartreuse du Reposoir qui était à l’abandon, et où il souhaitait qu’elle vint, avec ses filles prendre la relève de la prière.
Fondée en 1151, la Chartreuse du Reposoir doit son nom au fait que son fondateur, le Bienheureux Jean d’Espagne, en découvrant ce site exceptionnel, à quelque 1000 mètres d’altitude face à la chaîne des Aravis, s’était écrié : « C’est ici mon reposoir !».
Les Chartreux y avaient demeuré jusqu’à la grande révolution qui les en avait chassés. Ils y étaient revenus en 1846, en avaient été à nouveau expulsés en 1855 en raison des lois contre les ordres monastiques en vigueur dans le royaume de Piémont-Sardaigne, avaient repris possession des lieux en 1866 lorsque la Savoie était devenue française, et en avaient été bannis une troisième fois en septembre 1901 en application des lois anticongréganistes de la république française.

L’ancienne Chartreuse devenue « le Carmel de la Montagne » demandé par Notre-Seigneur.
Les monastères du Carmel sont habituellement des monastères urbains ou péri-urbains. Exceptionnellement, Notre-Seigneur demandait donc qu’on Lui transformât cette ancienne chartreuse très isolée en monastère carmélitain.
Il fallut des années de travaux pour réparer, aménager, voire adapter et transformer ces bâtiments multiséculaires pour les rendre aptes à la vie des moniales du Carmel. Mère Marie de Jésus supervisa ces travaux, tout en menant de front les fondations et toutes les autres tâches dont nous avons parlé.
Elle mourra sans voir la fondation achevée, laissant à Mère Cécile « le soin d’achever l’oeuvre ».
Sa santé était précaire.
Epuisée par les fatigues et les souffrances, mais bien plus encore consummée par le feu d’un holocauste spirituel comparable à celui de Jésus sur la croix, à la fin de l’année 1930, elle dut subir quatre nouvelles interventions chirurgicales.
A Genève, dans la nuit du 1er au 2 janvier 1931, elle entendit la voix de l’Epoux qui l’appelait à Lui. Enveloppée de paix et de joie, après avoir reçu les sacrements, elle murmura : « Entre Vos mains, Seigneur, je remets mon esprit », et rendit l’esprit.
Elle était âgée de 54 ans.

Vue aérienne du Carmel du Reposoir en hiver.