2026-9. « Le nouvel « Ordo Missae » : vers une messe œcuménique » (abbé Raymond Dulac).
18 janvier,
Fête de la Chaire de Saint Pierre à Rome ;
Mémoire de Saint Paul apôtre ;
Mémoire de Sainte Prisque, vierge et martyre ;
Anniversaire du rappel à Dieu de Monsieur l’abbé Raymond Dulac (+ 18 janvier 1987 – cf. > ici et > ici).
Nous avons présenté Monsieur l’Abbé Raymond Dulac (a
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Vers une Messe polyvalente :
Ce qui nous décide aujourd’hui, à parler, c’est la publication, ces jours-ci, du nouvel Ordo Missae : c’est-à-dire de la nouvelle ordonnance de la Messe romaine. Préparée (… c’est ainsi qu’on parle aujourd’hui, à propos des prières les plus saintes !) préparée, disons-nous, par la « Commission » de Liturgie issue du Concile, cette ordonnance a été promulguée par le Pape Paul VI, le 3 avril de cette année, dans une Constitution Apostolique qui commence par les mots : Missale Romanum.
C’est bien, en effet, un nouveau « missel » qui est ainsi promulgué, mais il faut savoir et dire que les nouveautés de ce missel ne touchent pas seulement… un choix nouveau des « lectures », encore sur le chantier. Ces nouveautés portent sur ce que nous appellerons, pour aller vite, la partie fixe de la Messe : l’ordinaire : paroles, gestes, rites.
En la comparant à la précédente ordonnance, promulguée par le Pape Saint Pie V, le 14 juillet 1570 (mais qui consacrait, en les unifiant, des textes ou des rites vieux de 400, 600, 1000 ans), on constate que l’Ordo de Paul VI apporte, sur des points capitaux, les autre nouveautés suivantes :
1) Des suppressions.
2) Des modifications.
3)Des additions.
4) Des rites laissés au choix du célébrant.
Bornons-nous à dire, respectueusement, les sentiments que ces innovations, prises dans leur généralité, nous inspirent.
Ce faisant, nous ne nous hausserons pas au-dessus de notre rang dans l’Eglise. Nous parlerons comme peuvent parler les prêtres et les fidèles à l’intention de qui, précisément, cette nouvelle Messe a été fabriquée. Puisque nous devons prier sur ces prières, offrir, selon ces rites, le Saint Sacrifice, il est naturel, n’est-ce pas, que nous fassions connaître notre… goût ?
Il eût été, certes, préférable de le manifester avant qu’après, mais on ne nous a pas consultés !…
Bien plus, ce nouvel « Ordo », tel qu’il nous arrive, contredit des vœux, des instances, presque des supplications, que des milliers de fidèles n’ont cessé de porter au Siège de Pierre, dès qu’ils ont eu le soupçon du but où on voulait les mener en considérant les étapes qu’on les forçait insensiblement à parcourir.
Ce but de la réforme du Missel, nous allons le laisser déclarer par un protestant. Un protestant « modéré » : M. Max Thurian, « frère de Taizé ». Dans un article (nous disons bien : un article), paru dans « La Croix » du 30 mai 1969, sous le titre : « Le nouvel ordre de la messe va dans un sens profondément œcuménique », il écrit, en conclusion :
« Le nouvel ordre de la messe, quelles que soient ses imperfections relatives, dues au poids de la collégialité et de l’universalité, est un exemple de ce souci fécond d’unité ouverte et de fidélité dynamique, de véritable catholicité : un des fruits en sera peut-être que des communautés non catholiques pourront célébrer la Sainte Cène avec les mêmes prières que l’Eglise catholique. Théologiquement c’est possible ».
Entendons, maintenant, l’un des motifs capitaux de l’adhésion de ce protestant à cette nouvelle messe. Motif qui nous parait le plus caractéristique de tous ; il s’agit de ce que l’on continuerait à appeler l’Offertoire, après qu’on l’a anéanti
« Cet offertoire simplifié, dit M. Thurian, n’apparaît plus comme un doublet de la prière eucharistique (= le Canon), ni comme un acte sacrificiel anticipé ; ainsi s’atténuent les difficultés que créait l’ancien offertoire, dans la recherche œcuménique ».
Voilà qui est dit, assurément, avec la délicatesse d’un séparé qui veut rester un frère et d’un frère qui veut rester un séparé.
Mais nous avons, nous, le droit et le devoir de parler avec plus de clarté, sinon de franchise. Et, d’abord, de poser des questions de grammaire, qui se prolongent dans des questions de philosophie, puis de théologie :
- 1) Qu’est-ce qu’une « unité ouverte » ? Il n’est pas absolument nécessaire d’être thomiste et aristotélicien, pour définir l’un : ce qui est indivis en soi et qui est divisé de tout autre : car c’est le sens commun qui nous le dit.
Mais nous aimons ajouter à cette définition la réponse que saint Thomas fait à la question : « L’unité ajoute-t-elle quelque chose à l’être ? » (Ia, XI, 1) :
« L’unité ne surajoute à l’être aucune réalité, mais uniquement la négation de la division. Car l’un ne signifie rien d’autre que l’être indivis. D’où il résulte avec évidence que l’un et l’être sont interchangeables (convertitur)… »
Et voici la conclusion, qui s’applique directement à notre sujet : « De là vient que toute chose, comme elle défend son être, défend aussi son Unité ». Et réciproquement !
Donc, parler, comme M. Thurian, d’une « unité ouverte », c’est, du même coup, parler d’un Etre ouvert. Un être ouvert, qu’est-ce donc ? C’est ou bien un être en devenir, ou bien un être composé : composé de parties hétérogènes, en voie de dissolutions et de transformations perpétuelles.
Nous tenons ainsi, de la bouche d’un protestant qui le proclame tranquillement dans « La Croix » (laquelle passe communément pour un journal catholique), nous tenons, disons-nous, un jugement que nous n’aurions osé prononcer nous-même qu’avec d’immenses scrupules. Ce jugement, le voici en clair :
Le nouvel Ordo Missae introduit ou favorise un nouveau concept de l’unité religieuse.
Il permet, en effet, d’exprimer avec des mots identiques des idées différentes. Ce qui, évidemment, n’est devenu possible que parce que les mots sont équivoques ou les idées indécises.
Dans les deux cas, comment peut-on continuer à nommer la Messe « Le mystère de la Foi » ? Où est le mystère, et de quelle foi ?
Et puis, que devient l’article du Symbole que « l’unité » est le signe de reconnaissance (la « Nota ») de l’Eglise véritable de Jésus-Christ, distinguée ainsi des fausses ?
Enfin, que devient la formule (attribuée au pape Célestin Ier) et devenue un « lieu commun théologique » : « Que la règle de la prière détermine la règle de la Foi » ? Quel dogme le fidèle, quel approfondissement le théologien pourront-ils désormais tirer d’une « Messe » célébrée tranquillement par un calviniste qui est décidé à rester calviniste ?
L’acte le plus sublime de l’homme religieux n’apparaît-il pas ainsi, par le fait de cette indétermination, avili au niveau d’une convention diplomatique, rendue assez vague pour que les deux parties contractantes puissent, à tout moment, se dégager ?
Mais alors, et c’est la question qui résume et domine toutes les autres : la Messe est-elle un acte du culte divin ou un geste de fraternité humaine ? Ne posons pas la question, puisque l’« Instruction générale » qui précède le nouveau Missel nous donne la réponse (Typographie Vaticane : p. 15, n° 7) :
« La Cène du Seigneur, appelée aussi la Messe est la sainte assemblée ou le rassemblement du peuple de Dieu qui se réunit sous la présidence d’un prêtre (sacerdote praeside), afin de célébrer la mémoire du Seigneur. C’est pourquoi, à ce rassemblement de l’Eglise dans un même lieu (local) s’applique éminemment la promesse du Christ : « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom, là je suis au milieu d’eux ».
Rien, on le voit, dans cette définition, qu’on ne trouve également dans un réveillon de Noël, dans un feu de camp boy-scout, ou dans une réunion de famille pour célébrer les noces d’or du grand-père. Dieu n’y est ni plus ni moins présent, et il n’est pas question de demander aux invités s’ils sont d’extrême-droite ou d’extrême-gauche ; pourvu que chacun garde la politesse et la bonne humeur : ce qui est, nous semble-t-il, le résumé de toute la « théologie » de l’œcuménisme.
- 2) Quant à la « Fidélité dynamique » dont M. Max Thurian découvre pareillement les signes heureux dans le nouvel Ordo Missae, elle n’est que le prolongement de l’unité ouverte : car la fidélité est la forme sensible de l’unité, nous dirions : son expression affectueuse. Une épouse est fidèle à son époux, quand elle s’est donnée à lui et à lui seul. Il n’y a de cœur « ouvert », de cœur « dynamique », que le cœur des artichauts : ils se donnent, mais feuille par feuille.
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Pas de Messe catholique véritable sans offrande préalable du pain et du vin :
Nous n’avançons cette proposition qu’à la manière d’une pierre d’attente. Mais il convenait de poser, dès à présent, le principe. Comme une borne : la borne qui marque la frontière irréductible du monde catholique et du protestant.
On sait que, dès l’origine, les protestants, quels qu’ils fussent, se sont acharnés contre les prières et les cérémonies de l’Offertoire. Pourquoi ? Parce qu’elles exprimaient, sans laisser de doute possible, le sacrifice de l’Eglise : elles indiquaient un acte sacerdotal personnel, réel, actuel, et pas seulement la commémoration purement narrative de la Cène du Jeudi Saint.
Or, le nouvel Ordo anéantit l’Offertoire, et il le fait expressément :
1) Les nouvelles rubriques qui se rapportent à cet endroit (n° 49 à 53) portent comme titre : « Préparation des dons ». Il n’y est dit, en aucune façon que ces « dons » sont offerts, offerts dans un acte d’oblation proprement sacerdotal : ils sont apportés (afferuntur), présentés (praesentantur - quel latin !) : puis ils sont déposés (deponuntur) sur l’autel (soit par le prêtre, soit par un diacre). On peut ensuite les encenser (au cours de ce qu’on appelait jusqu’ici la grand-messe), mais ce n’est pas obligatoire.
Suit le lavement des mains par le prêtre ; l’Orate fratres ; l’ex-Secrète ; la Préface et la suite, que l’on n’appelle plus Canon, mais « prière eucharistique ». Et, de fait, comment appellerait-on encore « Canon », comme, Saint Ambroise, comme Saint Optat, comme Saint Grégoire, ce qui a cessé d’être une « règle » immuable ?
2) Les trois prières qui exprimaient l’oblation, faite par le prêtre, du pain et du vin (Suscipe… hanc immaculatam hostiam… Offerrimus titi calicem salutaris… Veni, sanctificator..) sont supprimées. On leur substitue une formule ambigu, qui peut exprimer à égalité, une oblation et une simple offrande : comme serait celle des premiers fruits de la saison ou un cierge. Exemple (pour le pain) :
« Béni sois-tu, Seigneur de l’Univers, parce que nous avons, de ta largesse, reçu le pain : nous te l’offrons, comme le fruit de la terre et de l’ouvrage des mains humides. Il deviendra pour nous un pain de vie ».
Et de même pour le vin.
Quel dévot de Cérès et de Bacchus ne serait prêt à souscrire à de pareilles formules ? Que dis-je ! Quel adepte du « Grand Architecte de l’Univers » ? Où donc se trouve exprimé non seulement le sacrifice « d’action de grâces », mais le sacrifice propitiatoire pour des péchés, qui renouvelle, mystiquement, mais réellement, sur l’autel de l’Eglise, le sacrifice de la Croix ?
Vous dites : on l’exprimera plus loin : avant la Consécration.
Je vous réponds : d’abord, cela n’est exact que pour la « première » des « Prières eucharistiques ». Cela est faux des trois autres, que vous avez ajoutées au vieux Canon romain, et qui, presque partout, l’ont déjà supplanté.
Et puis : pourquoi ne dirait-on pas deux fois, et trois, et quatre, une vérité qui faisait fondre d’émotion l’âme des saints ?
Parlant des Ave Maria du Rosaire, dits et redits des dizaines de fois, Lacordaire a cette parole : « L’amour n’a qu’un mot et, en le redisant toujours, il ne le répète jamais ».
Allons ! Qu’on ne fasse pas les hypocrites ! On a volatilisé l’Offertoire pour « faire plaisir » aux protestants ! On a fabriqué une liturgie comme la Secrétairerie d’Etat fignole un concordat avec une nouvelle république africaine. On a pris ainsi des hommes profondément sérieux pour des gobe-mouches. Voilà le fond de l’œcuménisme !
La réponse ? Le Pape l’a eue, l’autre jour, en traversant les rues de Genève [note : il s’agissait du voyage de Paul VI à Genève le 10 juin 1969 pour répondre à l’invitation du Conseil œcuménique des Eglises] : un silence glacé d’indifférence, comme s’il s’était agi du Négus ou du Dalaï Lama. Nous en avons rougi pour le Pape d’un jour, nous en avons pleuré pour la Rome éternelle.
Cette messe qui se cache, vous ne la ferez pas avaler par surprise aux calvinistes, comme vous espérez l’ingurgiter de force aux catholiques !
Si souples que vous ayez rendu ceux-ci par vos réformes successives, ou bien ils se seront faits, à la fin, protestants, ou bien, après avoir trempé les lèvres dans votre calice laïcisé et mal offert, ils referont le geste de leur Seigneur en croix, à qui les Juifs avaient présenté – eux aussi ! – « du vin mêlé de fiel » : « Quand Il en eut goûté, Il n’en voulut point boire » (Matth. XXVII, 34).
Car, pour le vrai catholique, « tout sacrifice est une oblation, mais ce n’est pas réciproque » ; pour que l’offrande devienne vraiment sacrificielle, il faut que « quelque chose soit fait sur les choses qui sont offertes . : ainsi, dans les sacrifices antiques, l’animal offert devait être tué, brûlé ; le pain devait être rompu, dévoré béni. – C’est saint Thomas qui parle ainsi, avec la tradition de l’humanité tout entière (2-2de 85, 3 ad 3). Mais, comme « le Christ ressuscité ne meurt plus », il ne peut, à la Messe, être mis lui-même dans un état quelconque de victime. Il ne peut l’être que mystiquement, sous les espèces du pain et du vin. Ce pain et ce vin entrent donc, comme « parties intégrantes » dans le sacrifice. C’est là l’expression de Bellarmin : « l’oblation du pain et du vin qui précède la consécration, appartient à l’intégrité et à la plénitude du sacrifice, quoique non pas à son essence » (De sacrif. Missae, c 27, éd. Vives 1872, p. 365).
L’essence de la Messe, elle est dans la consécration, par laquelle les éléments profanes du pain et du vin cessent, par leur transsubstantiation, d’être profanes pour devenir l’objet sacré donné à Dieu : le Corps et le Sang de Son Fils immolé.
Mais comme, d’autre part, il n’y a de sacrifice véritable que sensible, l’oblation du Corps et du Sang de Jésus-Christ doit être exprimée dans une oblation visible préalable, claire et formelle, celle du pain et du vin.
Nous n’ignorons pas les bavardages des « historiens » sur cet article. Mais nous tenons les historiens comme de simples manœuvres au service du théologien. Celui-ci est instruit par une révélation qui est inscrite dans des livres sacres, expliquée ensuite par une tradition séculaire, qui ne peut plus changer dans ses énoncés essentiels.
Sur l’ancienneté plus ou moins grande des prières de l’Offertoire, sur les « remaniements » du Canon et autres questions curieuses, nous laisserons d’abord les « historiens » se mettre d’accord entre eux. Puis, nous interpréterons leurs « certitudes » d’après la certitude supérieure de la théologie.
Et la théologie elle-même, nous la subjuguerons, comme dit saint Paul, à Jésus-Christ.
L’autel catholique n’est pas une « table ronde » de rabbins, mais la table de famille des enfants.
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La voie droite de l’Evangile :
Nous reprenons, dans le titre de ce paragraphe, l’expression de Saint Paul, dans son épître aux Galates (Gal. II, 14).
Ce que M. Thurian déclare joyeusement, nous le redisons avec lui, mais douloureusement et la mort dans l’âme : « Le nouvel Ordre de la Messe va dans un sens œcuménique ».
Et puisque le Frère de Taizé ajoute : « Des communautés non catholiques pourront célébrer la sainte Cène avec les mêmes prières que l’Eglise catholique », notre choix est aujourd’hui fixé, par cela même.
Nous refusons de donner notre appoint, si petit soit-il, à une équivoque qui, hier encore, nous aurait fait taxer de : « suspects d’hérésie ».
C’est d’abord l’honneur de Dieu qui nous le demande : le Dieu Un qui veut être servi dans l’Eglise Une.
C’est la fidélité à Jésus-Christ qui nous a commandé, la veille de Sa Passion, de faire, en souvenir de Lui, la même chose, qu’Il avait faite : une oblation sacerdotale de Son Corps et de Son Sang sous les espèces sensibles du pain et du vin.
C’est l’obéissance à la Tradition universelle, immuable, ininterrompue, des communautés catholiques d’Orient et d’Occident.
C’est la soumission aux engagements de notre baptême ou de notre sacerdoce.
C’est la charité envers nos frères que notre duplicité scandaliserait.
En approuvant ce « nouveau Missel » Paul VI n’a pas pu enlever la liberté que son prédécesseur canonisé Saint Pie V avait eu le scrupule de laisser expressément à ceux qui désiraient continuer l’usage au moins deux fois déjà séculaire d’un missel autre que celui qu’il ordonnait.
Nous refusons de suivre le nouvel Ordo Missae.
Abbé Raymond Dulac.
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