2014-6. « C’est l’absolu qui me donne la norme du relatif. » (Gustave Thibon)

Chaque année, l’approche du 19 janvier - anniversaire de la mort (sans doute serait-il plus juste d’écrire : de l’entrée dans la lumière éternelle) de Gustave Thibon - , m’est une occasion de me replonger avec une intensité nouvelle, plus encore que dans l’oeuvre – ses livres sont toujours à portée de main dans mon bureau et me servent une nourriture quotidienne – , dans la pensée et dans l’âme de Thibon, et de resserer ainsi les liens profonds que j’ai tissés avec lui depuis mon adolescence.
J’ai choisi, cette année, de partager avec vous un extrait de l’ouvrage intitulé « Entretiens avec Christian Chabanis » (Fayard – 1975), dans lequel sont retranscrits les échanges qui eurent lieu au cours de trois émissions diffusées par TF1 en février-mars 1975.
Je m’approprie totalement ce qu’a écrit magnifiquement Christian Chabanis comme dernière phrase de la préface de cet ouvrage : « J’ai reçu de Thibon ce qui n’appartient pas à Thibon non plus qu’à moi-même, mais en quoi nous communions ensemble : sans doute est-ce la raison pour quoi je ne lui mesure pas ma reconnaissance à l’aune du relatif. »

Frère Maximilien-Marie.                                          

Entretiens avec Christian Chabanis

Eglise et politique.

Christian Chabanis :
- Vous devez concevoir assez difficilement que l’Eglise – l’Eglise catholique, précisément – ait pu bénir la démocratie avec le luxe de louanges qu’elle lui prodique depuis quelques années, et cesse de bénir d’autre formules politiques qui semblaient connaître sa prédilection jusque-là ?

Gustave Thibon :
- Le mot « Eglise » est peut-être un peu exagéré : disons certains hommes d’Eglise, et même un bon nombre d’hommes d’Eglise. Cela ne m’étonne pas. Ce n’est pas d’hier que le clergé flatte les pouvoirs établis. Il flatte aujourd’hui la démocratie comme il flattait la monarchie, et il flatte aussi le socialisme, non comme pouvoir établi, du moins en Europe occidentale, mais comme pouvoir dont il prévoit l’avènement dans un proche avenir. Je note d’abord qu’il est normal que l’autorité religieuse ne fasse pas obstacle à l’autorité politique et qu’elle vive en bonne entente avec celle-ci. Ce qui me choque, c’est de la voir parfois coller au pouvoir temporel avec une servilité déconcertante.
Si j’étais méchant – j’y ai souvent pensé et ce serait une aubaine pour les anticléricaux, mais les anticléricaux sont mal renseignés – , je ferais une anthologie de mandements d’évêques, de la révolution française à nos jours. Vous verriez, d’un régime à l’autre, à quel point chacun a pu être démesurément exalté. D’abord les mandements des évêques sur Napoléon le Grand. Je me souviens de je ne sais quel texte dans lequel, après la victoire d’Austerlitz, et un parallèle entre Napoléon et Alexandre où Napoléon jouait d’ailleurs le beau rôle – notez qu’au point de vue stratégique, valeur militaire, ce parallèle pouvait se défendre – , un évêque concluait en disant : « Mais tandis qu’Alexandre luttait, mû par une insatiable ambition, le modeste et timide Napoléon ne tire l’épée que pour les droits de Dieu ! »
Voyons, si vous aviez à qualifier Napoléon, est-ce les mots de « timide » et de « modeste » qui vous viendraient sur les lèvres ? Il faut vraiment être évêque pour trouver cela.
Ensuite, les louanges de la révolution de 48 ; tel évêque plantait l’arbre de la liberté, mais trois ans après, quand Louis-Napoléon fut arrivé au pouvoir, encensait « le nouveau Constantin qui nous a délivrés de l’hydre de l’anarchie ». Et ça continue : « La France, c’est Pétain » et « Pétain, c’est la France » ! A quelques années de là, de Gaulle est comparé au Saint-Esprit ! Dans je ne sais quelle église où il fait sa visite le jour de la fête du Bon Pasteur, on ose lui dire qu’il « connaît ses brebis et que ses brebis le connaissent » ! Ce que personne n’avait osé dire à Louis XIV ! Et pourtant, les flatteurs ne manquaient pas sous l’Ancien Régime !
Cela ne m’étonne pas du tout. Quant les hommes qui sont chargés d’enseigner le surnaturel, le divin, se mettent à verser dans le social, ils y versent de tout leur poids. C’est un peu comme si ce poids d’absolu qu’implique la religion se déversait sur le relatif, ce qui crée des exagérations ridicules.
Aujourd’hui, c’est la même chose vis-à-vis des démocraties et du socialisme. Si j’étais démocrate, si j’étais socialiste, la seule alliance qui me dégoûterait serait l’alliance des curés ! Elle est dictée, je ne dirai pas par l’intérêt personnel, mais par un conformisme aveugle à l’égard du pouvoir quel qu’il soit. Vous l’avez dit d’ailleurs un jour : « L’abbé de rue et l’abbé de cour se rejoignent ! » Et quand on encense le peuple, ce n’est pas les hommes du peuple, ce n’est pas les pauvres qu’on loue, mais cette immense force sociale que constitue la masse des pauvres. C’est donc toujours la puissance qui est adorée.

(…)

Christian Chabanis :
- Pourait-on parler, à votre sens, d’une politique chrétienne ?

Gustave Thibon :
- Oui, à la limite d’une politique inspirée non par la mystique chrétienne – ce n’est pas l’affaire de la politique – , mais par un ensemble de règles empiriques qui tendent à respecter le plus possible la personnalité des hommes et leur liberté. Dans ce cas-là, on peut parler de politique chrétienne. Mais uniquement en ce sens. Et sans inféoder totalement le christianisme à cette politique, car le christianimse la déborde de toute part.
(…) Une politique ne peut jamais être totalement une politique de sainteté, pour l’excellente raison que toute politique doit tenir compte du mal et, dans un certain sens, composer avec le mal. Imaginez-vous un homme politique appliquant à la lettre, dans ses rapports avec les ennemis de son pays (un Hitler ou un Staline, par exemple), les conseils évangéliques : « Ne résiste pas au méchant » ou « Tends l’autre joue » ? Tout au plus, la sainteté pourrait-elle dicter à un homme politique certaines décisions qui vont dans le sens de la justice, de la loyauté, de la paix, etc. Mais toujours en tenant compte d’une infinité de contingences qui n’ont rien à voir avec le surnaturel.

C.C. :
- Les réflexions que vous inspire le politique sont dictées cependant par cette expérience profonde dont nous avons d’abord parlé : l’expérience mystique. Le regard que vous posez sur toute chose, vous le posez en particulier sur le politique, à partir de la dimension métaphysique, si bien que votre pensée juge aussi le politique à travers l’absolu.

G.T. :
- Sans aucun doute. Je le juge à travers l’absolu pour le considérer comme relatif. C’est l’absolu qui me donne la norme du relatif.

C.C. :
- Du relatif dans tous les ordres de réalité ?

G.T. :
- Du relatif politique comme du relatif de l’amour humain, comme du relatif de la morale, comme du relatif de toutes les réalités non surnaturelles, non divines. Lesquelles doivent être mises à leur place : non pas niées, non pas exaltées, mais bien situées. Sinon nous tombons dans ce que les hindous appellent « l’égarement des contraires » : on va indéfiniment d’une idolâtrie à l’idolâtrie opposée. Car il est beaucoup plus facile de mettre les choses à l’envers que de les remettre à leur place.

C.C. :
- Et les choses à leur place, c’est la hiérarchie des valeurs et la hiérarchie des êtres que vous considérez comme fondamentales. A partir non seulement des moeurs, comme nous l’avons dit tout à l’heure, mais à partir d’un regard sur les moeurs qui vient du plus haut qu’elles ?

G.T. :
- Bien sûr. (…)
Au fond, la société qui se rapproche le plus de mon idéal est celle où il existe encore des communautés naturelles, des groupes humains, où chaque individu exerce le maximum de libertés et de responsabilités personnelles, court ses risques personnels et ses chances personnelles, et peut s’intégrer dans un ensemble où il n’est pas simplement régi par la bureaucratie, où il a des contacts humains, où le prochain ait pour chacun une âme et un visage. Le pire, c’est l’administratif régnant en tout et partout. Qui donc a dit que les sociétés commencent par le sacré et finissent par l’administratif ?

Avec une pensée infiniment fraternelle G. Thibon

« Avec une pensée infiniment fraternelle – G. Thibon »
(conclusion d’un message de dédicace à l’intention de Frère Maximilien-Marie)

Quelque autres publications consacrées à Gustave Thibon dans les pages de ce blogue :
– « In memoriam : Gustave Thibon » (2008) > ici
- « Gustave Thibon : dix ans déjà ! » (2011) > ici
– « Eloignement et connaissance » (extrait de « Retour au réel ») > ici
- Le message de ND de La Salette au monde paysan > ici
- « Le goût de l’aliment éternel » > ici
- « Libertés » (extrait de « Diagnostics ») > ici
Le sport dans la société moderne > ici

Publié dans : Lectures & relectures, Memento, Vexilla Regis |le 17 janvier, 2014 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 18 janvier 2014 à 17 h 22 min Jean P. écrit:

    Ah! Gustave Thibon!!! Quelle force! quelle vision juste!
    Au sujet des évêques: très bien vu.
    Un prêtre ami de la famille, parti il y a vingt ans disait : « Nous formons une génération de païens, nous les prêtres ».
    Actuellement les princes de l’Eglise sont touchés, infiltrés par les Frères trois points.
    (En d’autres temps il y a eu les FTP).
    Il nous reste N-D de Pontmain ou la Salette pour émouvoir son fils.

  2. le 17 janvier 2014 à 15 h 33 min Bernard de G. écrit:

    Oui, vous avez raison de nous citer G. Thibon.
    Je me souviens de ses interventions remarquables aux magnifiques « Congrès De Lausanne » organisés par La Rue des Renaudes.
    Merci et meilleurs vœux.
    BG.

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