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2017-56. Le « moindre mal » et le « vote utile ».

Parce que d’une part l’immonde république nous agresse de manière continue par sa surenchère d’élections, et parce que d’autre part le texte sur le moindre mal que j’ai précédemment publié (cf. > ici) nous a valu, à Frère Maximilien-Marie et à moi-même quelques remarques fort peu amènes, certaines allant jusqu’à accuser les Légitimistes qui s’en tiennent strictement à la ligne de conduite établie par le Comte de Chambord (cf. > ici) et maintenue jusqu’ici par ses successeurs légitimes, de favoriser la défaite et l’instauration du mal, j’ai décidé d’en « remettre une couche », comme l’on dit familièrement.

En effet l’abandon des principes, est toujours la source de très grands dommages.
Sous prétexte d’éviter Crécy, Azincourt, Pavie, Trafalgar, Waterloo, Sedan et Dien Bien Phû, on se précipite vers les urnes en voulant opposer le moindre mal à une défaite totale. Mais dans les faits non seulement on n’évite ni Crécy, ni Azincourt, ni Pavie, ni Traflagar, ni Waterloo, ni Sedan, ni Dien Bien Phû mais, en sus, on se couvre de déshonneur pour s’être compromis avec de faux principes, infâmes et blasphématoires !

Aussi, pour bien enfoncer le clou, ai-je résolu de publier ici un texte encore plus développé et plus percutant sur la question des élections, du « moindre mal » et du « vote utile ».
Evidemment, comme il ne s’agit pas d’une historiette facile à lire, je crains que ceux que l’effort de réflexion logique et d’intelligence rebute, n’en fassent qu’une lecture superficielle, ou même renoncent à le lire… J’ose néanmoins espérer que ce n’est pas le cas de la majorité des lecteurs de ce blogue.

Ce texte a pour auteur Javier Garisoain, secrétaire général de la Junta de Gobierno de la Communion Tardicionalista Carlista.
Monsieur Garisoain avait autorisé l’UCLF à publier la traduction de son article intitulé El mal menor y el voto util, daté du 13 juillet 2011, dans le numéro 131 de La Gazette Royale (2ème trimestre 2012). En cette période électorale agitée, il nous semble utile de le faire connaître également aux lecteurs de ce blogue.

Lully.

Jean-Marc Nattier - la justice châtiant l'injustice

La justice châtiant l’injustice (Jean-Marc Nattier)

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 Le « moindre mal » et le « vote utile »

Cet article se propose, en premier lieu, de distinguer la doctrine morale du moindre mal, qui est licite, et la tactique politique du moindre mal, qui est plus discutable. En second lieu, il se propose d’examiner les circonstances historiques qui ont vu naître cette tactique et la façon dont elle a évolué dans le monde catholique. En final, il s’agira d’émettre quelques réflexions quant à la moralité et à l’efficacité de ce que l’on nomme le vote utile.

* * *

Les bons philosophes expliquent que le mal n’a pas d’identité propre, car il n’est que l’absence de bien. Le moindre mal n’est donc qu’une insuffisance de bien. Et, dans ce sens, le moindre mal est exactement la même chose que le plus grand bien possible. Comme dans l’exemple de la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide, nous savons que le niveau peut être chargé de plus à moins. Nous savons que les diverses contraintes internes et externes nous éloignent toujours de la perfection individuelle et sociale. C’est pour cela que la doctrine du moindre mal, qui exige toujours de rechercher le plus grand bien possible et d’éviter le mal autant que possible, est toujours valable. Face à un choix – en supposant que notre unique responsabilité soit de choisir – il n’y a pas d’autre possibilité de rectitude morale que de choisir le meilleur. Et, si tout est mauvais, il faut choisir le moindre mal. Et il ne sera pas superflu de convenir que, dans certains cas, refuser de choisir, c’est-à-dire, l’abstention, en dépit d’être un mal, peut être le véritable moindre mal que nous recherchons. Tout cela, en supposant – j’insiste là-dessus – que notre seule responsabilité soit de choisir.
Les choses changent, comme nous le verrons, si notre responsabilité n’est pas de choisir, mais de faire ou de proposer.
En fin de compte, nous vivons dans une société pluraliste dans laquelle nous avons le devoir de participer. Ce devoir sera-t-il rempli par le simple choix passif du moindre mal ? Si nous sommes invités à participer, à faire, à construire, il faudra faire le bien.

La tactique politique du moindre mal

La tactique politique du moindre mal n’est pas limitée à la période électorale, car elle consiste à proposer des maux (moindres) pour éviter que ne triomphent d’autres maux (pires). C’est la tentation politique qui nous assaille quand nous avons la responsabilité de faire des propositions. Et, à ce sujet, je suis arrivé à la conclusion : du point de vue moral, il ne peut jamais être licite de proposer un mal, même si c’est un mal mineur.

Voici quelques arguments qui démontrent que la tactique du moindre mal n’est pas bonne.

- La doctrine catholique est claire : elle affirme que la conscience ordonne « d’accomplir le bien et d’éviter le mal » (Catéchisme de l’Eglise Catholique – en abrégé CEC – § 1706 et 1777), que l’on ne peut « faire le mal », si l’on recherche le salut (CEC § 998) et qu’il n’est « jamais permis de faire le mal pour qu’il en résulte un bien » (CEC § 1789).

- La responsabilité des laïcs catholiques ne peut se limiter à choisir passivement parmi les maux que les ennemis de l’Église veulent bien offrir, mais doit être une participation active et directe, « ouvrant les portes au Christ ».

- La tactique du moindre mal revient à attribuer aux catholiques un rôle médiocre et passif dans le nouveau système « confessionnellement » laïque. – La tactique du moindre mal transforme en quotidienne une situation exceptionnelle.

- Une situation de moindre mal prolongée fait que le moindre mal est de plus en plus grave. Les moindres maux d’aujourd’hui sont trop importants pour ne pas mettre en évidence une confrontation radicale avec l’Évangile. L’individualisme, la relativisation de l’autorité, la primauté de l’opinion publique, la vision scientifico-rationaliste du monde, etc. se manifestent par la perte de la foi, la crise de la famille, la corruption, l’injustice et les déséquilibres à l’échelle mondiale.

- La tactique du moindre mal s’est révélée inefficace dans le passé pour atteindre le pouvoir ou, même, pour réduire le mal.

- Il est nécessaire d’annoncer dans son intégralité le message de l’Évangile, compte tenu que « là où le péché pervertit le climat social, il faut faire appel à la conversion des cœurs et à la grâce de Dieu (…) » et « il n’y a pas de solution à la question sociale en dehors de l’Évangile » (CEC § 1896).

- La proposition d’un mal de la part de celui qui devrait proposer un bien donne lieu au très grave péché de scandale qu’est « l’attitude ou le comportement qui porte autrui à faire le mal » (Cat. 2284). À cet égard, l’enseignement de Pie XII est très clair : « Se rendent coupables de scandale ceux qui instituent des lois ou des structures sociales menant à la dégradation des mœurs et à la corruption de la vie religieuse, ou à des conditions sociales qui, volontairement ou non, rendent ardue et pratiquement impossible une conduite chrétienne conforme aux commandements (.) Il en va de même (.) de ceux qui, manipulant l’opinion publique, la détournent des valeurs morales » (Discours du 01/06/1941 – CEC § 2286).

- Un mal est toujours un mal et « il est erroné de juger de la moralité des actes en ne considérant que l’intention ou les circonstances » (CEC § 1756).

Comment naît la tactique du moindre mal ?

Historiquement la tactique du moindre mal naît dans l’Europe chrétienne postrévolutionnaire et est le fait de deux mouvements politiques catholiques : le catholicisme libéral et la démocratie chrétienne. Il est difficile de discerner les motifs qui conduisent leurs promoteurs à l’adopter dans la théorie. Et il y a contradiction entre les faits et les décisions adoptées dans la pratique. Je ne vais pas entreprendre de juger des intentions. Les tenants du moindre mal sont souvent des ecclésiastiques et des catholiques inquiets des progrès de la révolution et désireux de faire quelque chose dans un contexte dune faiblesse de la réponse catholique face à la révolution libérale.

On peut arriver à la tactique du moindre mal pour des raisons diverses qui se chevauchent et s’entremêlent.

- Par « contamination » de la pensée révolutionnaire et éblouissement devant l’apparente perfection des nouvelles idéologies. En recherchant, par exemple, un compromis entre l’Église et un système politique (nationalisme, parlementarisme, régime des partis, …).

- Par exagération des « maux » de l’Ancien Régime et son identification avec la doctrine catholique elle-même.

- Par fatigue dans la lutte contre-révolutionnaire, par le conformisme conservateur de ceux qui sont appelés à la bravoure.

- Par une défaite militaire des politiques catholiques ou après une intense période de persécution religieuse.

- Dans une apparente urgence de transaction avec les ennemis de l’Église afin qu’un travail apostolique minimum soit, au moins, toléré par des autorités hostiles.

- Par les manœuvres des partis révolutionnaires qui, intentionnellement, cherchent à semer le doute et la division parmi les catholiques.

- En raison de l’absence de véritables hommes politiques catholiques, ce qui encourage l’ingérence du clergé dans le domaine politique.

- Par la candeur des catholiques qui ont une confiance absolue envers des règles du jeu établies par leurs ennemis.

- Par la mise en avant d’une réussite politique immédiate en oubliant que : « Le Royaume ne s’accomplira (…) pas par un triomphe historique de l’Église selon un progrès ascendant mais par une victoire de Dieu sur le déchaînement du mal » (CEC § 677).

- Par une perte croissante d’orientation et un manque de formation du peuple catholique qui génèrent le pessimisme ou le manque de foi en l’efficacité salvifique des principes chrétiens de droit public.

- Par un refroidissement de la foi. En effet, sans le secours de la grâce, il est très difficile de « découvrir « le sentier, souvent étroit, entre la lâcheté qui cède au mal et la violence qui, croyant le combattre, l’aggrave » (Centesimus Annus, 25 – CEC § 1889).

Comment la tactique du moindre mal a-t-elle évolué ?

La tactique du moindre mal ne s’est pas introduite d’un seul coup. Elle l’a fait progressivement au cours des deux derniers siècles.

Dans l’histoire politique des pays européens, on peut identifier les phases suivantes :

- Dans un premier temps, après le choc violent de la révolution, et en arguant de la contingence des régimes politiques au regard de l’Église, les tenants du moindre mal tolèrent, permettent et même favorisent la dissolution des structures politiques et sociales traditionnelles (monarchie, corporations, institutions religieuses, biens communaux, etc.), qui étaient, de fait, un obstacle à la révolution.

- Parallèlement à la sécularisation de la politique et en disciples de Machiavel, ils commencent, au moment de faire des propositions, à taire les arguments religieux dans l’espoir de capter ainsi le soutien des non-catholiques.
D’aucuns en viennent à affirmer, pour ne pas mentionner la Rédemption que « La doctrine chrétienne est plus importante que le Christ », ce qui est du pur pélagianisme.

- L’étape suivante consiste en une tentative d’union des catholiques autour d’un programme minimum, non pour présenter une solution alternative au nouveau régime, mais pour mieux s’y intégrer avec l’idée de « le changer de l’intérieur ». Et l’on en vient, ainsi, à discréditer les autres tactiques catholiques.

- Une technique fréquente chez les tenants du moindre mal est d’essayer de gagner la sympathie de la hiérarchie (catholique) par des promesses « de paix et de réconciliation » qui permettent la reconstruction matérielle des églises et le maintien régulier du culte. Il s’agit d’une tentative désespérée de sauver « ce qui peut être sauvé », de séduire la hiérarchie de l’Église par une orientation politique qui ne lui est pas propre. Cela pourrait être une option exceptionnelle mais non le type courant de la participation politique catholique.

- Parfois, ce sont des évêques ou des membres du clergé eux-mêmes qui font la promotion des groupes politiques de cette tendance. Cette ingérence appauvrit l’action politique des catholiques, la fait « aller à la remorque » des propositions révolutionnaires et compromet l’Église. Quand un évêque espagnol influent demande de faire de l’action sociale « pour que les travailleurs de l’Église ne disparaissent pas », il fausse la finalité de la véritable action sociale, qui ne peut être un simple instrument de catéchèse, mais un devoir de justice et de responsabilité pour les laïcs.

- La cas du Ralliement proposé par Léon XIII, qui a encouragé les ennemis de l’Église en France, ou la véritable trahison de certains évêques mexicains envers les Cristeros, miraculeusement excusée par les fidèles, sont deux exemples des conséquences désastreuses auxquelles peut conduire la tactique du moindre mal.
En ce domaine, le concile Vatican II, quand il exige que les membres du clergé s’abstiennent de toute activité politique, représente une correction importante. Le lâche acharnement de certains chrétiens qui recherchent la survie purement matérielle de l’Église est un contre-témoignage scandaleux. Ils oublient que le mal moral est « sans commune mesure plus grave » que le mal physique (CEC § 311).

- Plus récemment, dans l’euphorie qui a suivi le concile Vatican II, on a cherché la désintégration des États, associations et institutions catholique, avec l’idée de tenter de gagner, ainsi, l’opinion publique et d’atteindre tous les recoins du tissu social. Non seulement, on a détruit les vieux outils mais rien n’a été conquis – ou si peu – qui n’était déjà catholique !

- La dernière étape de la tactique du moindre mal est la promotion du « vote utile » qui, paradoxalement, est en contradiction avec la doctrine du moindre mal.
Elle préconise, en effet, que l’on ne vote plus pour l’option la moins mauvaise, mais pour celle qui a les plus grandes chances de succès, même si elle est pire que les options qui ont moins de chances !

L’inefficacité de la tactique du moindre mal :

Il n’est pas question, ici, de condamner ceux qui ont soutenu ou soutiennent les différents aspects de la tactique du moindre mal. Il s’agit seulement de mettre en évidence son échec.

Pourquoi un tel échec ?

- Parce que les énergies qu’il faudrait consacrer à proposer des biens parfaits se perdent à proposer des moindres maux.

- Parce que c’est une option de retrait, pessimiste, dans laquelle l’homme politique catholique cache ses talents par crainte ou fausse prudence.

- Parce que la tactique du moindre mal prêche la résignation ; et non précisément la résignation chrétienne, mais la soumission et la tolérance au tyran, à l’injustice et à la violation des droits.
Avec 
la tactique du moindre mal, on n’aurait jamais décidé le soulèvement national espagnol de 1936 et le Mur de Berlin ne serait jamais tombé. Il n’y aurait pas eu la Guerre d’Indépendance espagnole, ni l’insurrection catholique en Vendée, ni les Carlistes en Espagne, ni les Cristeros au Mexique. Et la propagation de l’islam en Europe n’aurait peut-être pas trouvé d’opposition. Ni Lépante, ni les croisades, ni la Reconquista n’auraient eu lieu…

- Parce que le moindre mal est présenté comme une façon intelligente d’avantager l’Église économiquement et matériellement.
L’on oublie seulement que la plus grande richesse de l’Église – sa seule richesse – est le témoignage de la Vérité, témoignage qui, s’il est encore vivant aujourd’hui, est dû au sang des martyrs.

- Parce que les exemples abondent qui montrent que la tactique du moindre mal a donné le pouvoir à des partis qui, en se servant du vote catholique, ont mis en place une législation anti-chrétienne (divorce, avortement, majorité précoce, etc.). Cela s’est passé dans plus de la moitié de l’Europe !

En définitive, la tactique du moindre mal est, elle-même, une défaite anticipée, une sorte de commode suicide collectif. C’est le recul, la position honteuse et défensive, le complexe d’infériorité.
En défendant une tactique du moindre mal, les chrétiens renoncent à tenir le premier rôle dans l’histoire, comme si le Christ n’était pas Seigneur de l’histoire. Ils se croient machiavéliques alors qu’ils ne sont qu’une ombre en déroute. Ils nient, dans la pratique, la possibilité d’une doctrine sociale chrétienne et nient la réalité historique d’une société qui, avec toutes ses imperfections, a été chrétienne. La tactique du moindre mal, en tant que contrepoids nécessaire à une révolution – fondamentalement anti-chrétienne -, a toujours échoué, dès son origine.

Au contraire, l’histoire de l’Église et des peuples chrétiens est remplie de magnifiques exemples à travers lesquels l’optimisme – ou mieux, l’espérance chrétienne – nous enseigne qu’il est possible, avec l’aide de Dieu, de construire de véritables sociétés chrétiennes.

La politique chrétienne n’est pas un mythe dans la mesure où, aujourd’hui encore, nous vivons des acquis de la société chrétienne occidentale ancienne.

Conclusion :

Il est encourageant de constater que, grâce à Dieu, les erreurs philosophiques ou théologiques, quand elles s’incarnent dans des mouvements, restent soumises à la réalité des choses et arrivent rarement à développer les ultimes conséquences de leurs principes.

C’est pourquoi le résultat de l’action politique, même si elle part de principes erronés, est incertain et surprenant. De la même façon, l’accession au gouvernement politique de saintes personnes ne suffirait pas à garantir la perfection des actions. Ayant reconnu cette limitation considérable de la réalité politique, notre responsabilité de laïcs catholiques ne peut être la résignation, mais la lutte pour s’approcher de l’idéal de perfection que propose également l’Évangile au plan social.

La doctrine de l’Église demande aux laïcs catholiques une participation active à la vie politique, qu’ils soient seuls ou accompagnés. Un appel à l’unité entre les catholiques ne peut exiger plus qu’une union autour d’une même idée du bien commun. Et cette action politique catholique est de la seule responsabilité des laïcs, et non de l’Institution hiérarchique : des laïcs seuls ou des laïcs regroupés, mais, des laïcs !

En résumé :

- la doctrine morale du moindre mal est valable si notre responsabilité est uniquement le choix.

- Le moindre mal en tant que tactique politique naît dans l’Europe postrévolutionnaire dans un contexte de faiblesse des options politiques chrétiennes.

- la tactique politique du moindre mal est dangereuse et inefficace.

- la tactique politique du vote utile est pur machiavélisme. Bien qu’elle contredise, en apparence la tactique du moindre mal, c’est une variation du même concept qui stérilise l’action politique des laïcs catholiques et donne la victoire à leurs ennemis.

Javier Garisoain

Javier Garisoain

Source > ici

frise avec lys naturel

Publié dans:Lectures & relectures, Vexilla Regis |on 7 juin, 2017 |2 Commentaires »

2017-54. Du caractère satanique de la révolution française.

Mercredi 10 mai 2017 ;
Anniveraire de l’exécution de Madame Elisabeth de France (10 mai 1794).

Fleur de lys

Voici quelques citations de Joseph de Maistre, extraites de ses « Considérations sur la France ».
Tous ceux qui connaissent la réalité de ce que fut la révolution française, bien loin des mythes parés de nobles idéaux et des héroïsmes généreux enseignés par l’histoire officielle, ne pourront que relever la justesse des vues qui y sont exprimées ; et, en conséquence logique, ne pourront que souscrire à cette évidence : ce qui est pourri, vicieux, pervers, satanique en ses gênes, ne peut qu’être pourri, vicieux, pervers et satanique dans ses développements. Ainsi de l’actuelle république qui se réclame ouvertement de la révolution.

Dès lors, comment s’imaginer qu’avec de « bonnes intentions » supposées corriger la perversité du système, en se pliant aux faux principes établis par cette république et en utilisant les moyens qu’elle a mis en place, on puisse en redresser quelque chose, petit à petit, de « moindre mal » en « moindre mal » (en allant, à chaque élection, voter conscienscieusement pour le moindre des maux) ?
Illusion funeste qui a jeté nombre de catholiques et de monarchistes dans les bras de la révolution et qui les tient aujourd’hui encore dans un véritable esclavage, non seulement esclavage dans leur rapport avec les structures de ces fausses institutions, mais encore esclavage d’une pensée qui reconnaît au moins implicitement la « légitimité » de cette république et s’imagine qu’on peut la transformer en utilisant ses propres armes…

Lully.

Joseph de Maistre

Du caractère satanique de la révolution française :

« (…) Ce qui distingue la révolution française, et ce qui en fait un événement unique dans l’histoire, c’est qu’elle est mauvaise radicalement ; aucun élément de bien n’y soulage l’oeil de l’observateur ; c’est le plus haut degré de corruption connu ; c’est la pure impureté.
Dans quelle page de l’histoire trouve-t-on une aussi grande quantité de vices agissant à la fois sur le même théâtre ? Quel assemblage épouvantable de bassesse et de cruauté ! Quelle profonde immoralité ! Quel oubli de toute pudeur !

« (…) Comment croire à la durée d’une liberté qui commence par la gangrène ? Ou, pour parler plus exactement, comment croire que cette liberté puisse naître (car elle n’existe point encore), et que du sein de la corruption la plus dégoûtante, puisse sortir cette forme de gouvernement qui se passe de vertus moins que toutes les autres ? Lorsqu’on entend ces prétendus républicains parler de liberté et de vertu, on croit voir une courtisane fanée, jouant les airs d’une vierge avec une pudeur de carmin. 

« (…) La révolution française a parcouru, sans doute, une période dont tous les moments ne se ressemblent pas ; cependant son caractère général n’a jamais varié, et dans son berceau même, elle prouva tout ce qu’elle devait être. C’était un certain délire inexplicable, une impétuosité aveugle, un mépris scandaleux de tout ce qu’il y a de respectable parmi les hommes : une atrocité d’un nouveau genre, qui plaisantait de ses forfaits ; surtout une prostitution impudente du raisonnement, et de tous les mots faits pour exprimer des idées de justice et de vertu. »

« Il y a dans la révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu’on a vu, et peut-être de tout ce qu’on verra. » 

Joseph comte de Maistre
in « Considérations sur la France » – 1796.
Extraits des chapitres IV et V

Fleur de lys

2017-41. Marqués et imbibés par le Sang du Christ Sauveur, nous sommes arrachés à la puissance de l’ange de mort pour être réunis aux élus du Ciel.

Samedi-Saint.

Le Samedi Saint, avec la Très Sainte Vierge Marie, nous veillons dans l’attente de la Résurrection de Notre-Seigneur.
Nous pouvons, bien sûr, relire et méditer la très ancienne et très célèbre homélie pour le Samedi Saint que nous avons déjà publiée (cf. > ici), en laquelle l’auteur décrit la descente de Notre-Seigneur aux enfers ; et nous pouvons également relire et approfondir les explications et commentaires de Saint Thomas d’Aquin sur ce point de notre foi si méconnu aujourd’hui (cf. > ici).

Mais nous vous proposons aussi de découvrir un sermon de notre glorieux Père Saint Augustin prononcé à l’occasion d’une Vigile de Pâques, sermon dans lequel il développe les motifs de notre joie et établit le parallèle entre le sang protecteur de l’agneau sacrifié par les Hébreux la nuit de leur passage de l’esclavage de l’Egypte vers la liberté, et le Précieux Sang de l’Agneau véritable qui a mis fin à la Pâque ancienne par l’offrande de l’unique Sacrifice rédempteur.

Agnus Dei

Marqués et imbibés par le Sang du Christ Sauveur,
nous sommes arrachés à la puissance de l’ange de mort
pour être réunis aux élus du Ciel.

Sermon de
notre glorieux Père Saint Augustin
pour la
Vigile de Pâques

§ 1 – Qu’il faut célébrer solennellement la Vigile de Pâques.

Avec l’aide miséricordieuse de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, nous devons, frères bien-aimés, célébrer religieusement ce jour qui Lui est solennellement consacré : qu’en cette fête, Sa bonté ineffable à notre égard soit, pour nous, un sujet d’admiration !
En effet, Il ne S’est point contenté de subir toutes sortes d’infirmités pour opérer l’oeuvre de notre rédemption, Il a voulu encore partager le culte que nous rendons à Dieu en différentes solennités, et faire de chacune d’elles une occasion précieuse de mériter l’éternel bonheur ; car, alors, notre sainte religion nous invite, par ses attraits, à sortir du long sommeil de notre inertie ; aussi, pour nous préparer à la célébration de ces grands jours, nous éveillons-nous, non point malgré nous, mais avec empressement et de bon coeur.
Puisque nous avons entendu volontiers Son appel, sortons donc de notre léthargie, passons, dans les élans de la joie, cette sainte nuit de Pâques, et célébrons cette grande solennité avec toute la dévotion dont notre âme est capable. Elevons-nous au-dessus de ce monde, pour échapper à la mort qui doit le ravager : par nos désirs, faisons descendre du ciel les rayons brillants de Sa divinité, célébrons la Pâque, « non avec le vieux levain, ni avec le levain de la malice et de l’iniquité, mais avec les, azymes de la sincérité et de la vérité » (1 Cor. V, 8), c’est-à-dire, non dans l’amertume de la malice humaine, car tout ce qui ne vient que de l’homme n’est pas sincère, mais dans la sincérité de la sainteté qui vient de Dieu. La sainteté qui vient de Dieu consiste dans la chasteté, l’humilité, la bonté, la miséricorde, l’humanité, la justice, la douceur, la patience, la vérité, la paix, la bénignité : tel est l’ensemble de la sainteté chrétienne, que corrompt le levain de la malice humaine ; or, ce levain n’est autre que l’impudicité, l’orgueil, l’envie, l’iniquité, l’avarice, l’intempérance, le mensonge, la discorde, la haine, la vaine gloire, toutes choses auxquelles l’apôtre Saint Paul veut que nous restions étrangers ; car il nous dit : « Non avec le vieux levain de la malice ».

§ 2 - Pourquoi cette Vigile doit être pour nous un jour d’allégresse.

Que la Pâque du Christ devienne le sujet de notre joie !
C’est pour nous, en effet, qu’Il naît, qu’Il meurt dans les souffrances et qu’Il ressuscite ; c’est afin que, par Lui, nous renaissions à la vie au milieu des tribulations, et qu’avec Lui nous ressuscitions dans la pratique de la vertu.
N’a-t-il pas, dans cette nuit, opéré la restauration de toutes choses ?
Il y est ressuscité en qualité de prémices, afin que nous ressuscitions tous après Lui : Il y brise les chaînes de notre esclavage, Il nous rend la vie que nous avons perdue en Adam. Celui qui nous a formés à l’origine des temps, revient, après Son voyage sur cette terre, à Sa patrie, au Paradis, de la porte duquel Il a écarté le chérubin. A partir de cette nuit où s’est opérée la résurrection du Seigneur, le paradis est ouvert. Il n’est fermé que pour ceux qui se le ferment, mais il n’est ouvert que par la puissance du Christ. Qu’Il revienne donc au ciel, et nous devons Le croire ; qu’Il revienne au ciel Celui qui ne l’a jamais quitté ! Qu’il monte à côté du Père, Celui qui y est toujours resté.
De fait, ne croyons-nous pas que la vie est morte pour nous ? Et comment la vie est-elle morte ? Nous croyons que le Christ, qui est mort, qui a été enseveli, qui est ressuscité et monté au ciel, n’a jamais, pour cela, quitté le Père et le Saint-Esprit.

§ 3 – Accomplissons notre passage avec le Christ (car « Pâque » signifie passage), afin d’être sauvés.

« Phase » ou « Pâque » signifie : passage ou traversée. Consacrons-nous nous-mêmes en nous marquant du Sang du Christ ; ainsi passera, sans nous nuire, celui qui ravage le monde ; ainsi la mort, qui doit faire tant de victimes, nous épargnera. Ceux-là sont épargnés par le démon, ceux-là échappent à ses coups, devant lesquels il ne s’arrête pas ; car le Sang du Christ une fois placé sur une âme, les innombrables gouttes de pluie que le diable répand sur le monde ne peuvent ni humecter ni délecter cette âme. Puissions-nous donc nous trouver ainsi imbibés du Sang du Christ, c’est-à-dire marqués du signe de sa mort !
Ce signe reste parfaitement imprimé sur nous, aussi longtemps que nous mourons et que nous vivons pour Celui qui est mort pour nous. Le sang du Christ rejaillit, en quelque sorte, sur nous, quand nous portons Sa mort en nous (2 Cor. IV, 10), de manière à ne jamais le laisser effacer par la pluie des passions humaines ou par l’eau torrentielle des persécutions du siècle. Que ce Sang sèche donc sur nous, qu’il en devienne à jamais inséparable ; qu’il se répande sur nous et nous teigne : que non-seulement il nous teigne, mais nous purifie encore, après qu’il nous aura fait mourir au monde.
Le Dieu qui a imprimé le signe de Sa croix sur tous nos membres, peut les purifier toujours. C’est par là que nous pourrons nous réunir aux élus dans le ciel, moyennant le secours de Celui qui vit et règne, avec le Père et le Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Descente aux limbes, Duccio, Maesta, Sienne

Duccio di Buoninsegna : le Christ dans les limbes
(« Maesta » de Sienne 1308-1311)

2017-37. Sermon de notre glorieux Père Saint Augustin sur les mystères de la Passion de Notre-Seigneur.

Voici un sermon de notre glorieux Père Saint Augustin, adressé aux fidèles un Vendredi Saint, dans lequel le sublime Docteur d’Hippone s’est attaché à faire ressortir les raisons mystérieuses et le symbolisme de certaines circonstances de la Passion décrites dans le Saint Evangile.
En connaisseur inspiré des textes sacrés, Saint Augustin montre les liens profonds de certains détails avec les prophéties de l’Ancien Testament – certaines étant peu connues -, et il met en lumière le sens spirituel de certains autres à côté desquels nous passons souvent sans prêter attention aux mystères qu’ils recèlent…

P. de Champaigne - Crucifixion

Philippe de Champaigne : Crucifixion.

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Sermon de notre glorieux Père Saint Augustin
sur
les mystères de la Passion

§ 1 – Saint Augustin prononce ce sermon un Vendredi Saint. La Passion est la cause de notre salut. Toutefois dans le récit de la Passion se trouvent des mystères que le saint évêque se propose de commenter.

On lit solennellement, et solennellement on honore la Passion de Celui dont le sang a effacé nos péchés, afin que ce culte annuel ranime plus vivement nos souvenirs et que le concours même des populations jette plus d’éclat sur notre foi.
Cette solennité exige donc que nous vous adressions sur la Passion du Seigneur le discours qu’il Lui plait de nous inspirer. C’est sans doute afin de nous aider à faire notre salut et à traverser utilement cette vie, que le Seigneur a daigné nous donner un grand exemple de patience en souffrant ce qu’Il a souffert de la part de Ses ennemis, et afin de nous disposer à souffrir, s’Il le voulait, de semblables douleurs pour l’honneur de l’Evangile.
Cependant comme il n’y a pas eu de contrainte et que tout a été volontaire dans ce qu’Il a enduré en Sa chair mortelle, on croit avec raison que dans les circonstances de Sa Passion dont Il a fait consigner le récit dans l’Evangile, Il a voulu encore indiquer autre chose.

§ 2 – Sens du portement de la Croix.

D’abord, si après avoir été condamné à être crucifié, Il a porté Lui-même Sa croix (Jean XIX, 17), c’était pour nous apprendre à vivre dans la réserve et pour nous montrer, en marchant en avant, ce que doit faire quiconque veut Le suivre.
Du reste Il S’en est expliqué formellement : « Si quelqu’un M’aime, dit-Il, qu’il a prenne sa croix et Me suive » (Matt. XVI, 24). Or, c’est en quelque sorte porter sa croix que de bien gouverner cette nature mortelle.

§ 3 – Sens du crucifiement au lieu dénommé Calvaire [note : Saint Augustin sous entend que ses auditeurs connaissent le sens de ce mot donné par le Saint Evangile, c’est-à-dire « lieu du crâne »].

S’il a été crucifié sur le Calvaire (Jean XIX, 17-18), c’était pour indiquer que par Sa passion Il remettait tous ces péchés dont il est écrit dans un psaume : « Le nombre de mes iniquités s’est élevé au-dessus des cheveux de ma tête » (Ps. XXXIX, 13).

§ 4 – Symbolisme des deux larrons crucifiés à la droite et à la gauche de Jésus.

Il eut à Ses côtés deux hommes crucifiés avec Lui (Jean XIX, 18) ; c’était pour montrer que des souffrances attendent et ceux qui sont à Sa droite, et ceux qui sont à Sa gauche. Ceux qui sont à Sa droite et desquels Il dit : « Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice » (Matt. V, 10) ; ceux qui sont à Sa gauche et dont il est écrit : « Quand je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien » (I Cor. XIII, 3).

§ 5 – Symbolisme de l’écriteau (titre) de la Croix.

En permettant qu’on plaçât au-dessus de Sa croix le titre où Il était désigné comme « Roi des Juifs » (Jean XIX, 19), Il voulait montrer que même en Le mettant à mort les Juifs ne pouvaient empêcher qu’Il fût leur Roi : aussi viendra-t-Il avec une grande gloire et une puissance souveraine leur rendre selon leurs oeuvres ; et c’est pourquoi il est écrit dans un psaume : « Pour moi, Il M’a établi Roi sur Sion, Sa montagne sainte » (Ps. II, 6).
Ce titre fut écrit en trois langues, en hébreu, en grec et en latin (ibid. 20) ; c’était pour signifier qu’Il régnerait non-seulement sur les Juifs mais encore sur les Gentils. Aussi après ces mots qui désignent Sa domination sur les Juifs : « Pour moi, j’ai été établi Roi sur Sion, sa montagne sainte » ; Il ajoute aussitôt, pour parler de Son empire sur les Grecs et sur les Latins : « Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd’hui ; demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour héritage et pour domaine jusqu’aux extrémités de l’univers » (Ps. II, 6-7).
Ce n’est pas que les Gentils ne parlent que grec et latin ; c’est que ces deux langues l’emportent sur les autres : la langue grecque, à cause de sa littérature ; la langue latine, à cause de l’habileté politique des Romains. Les trois langues annonçaient donc que toute la gentilité se soumettrait à porter le joug du Christ.
Le titre néanmoins ne portait pas Roi des Gentils, mais Roi des Juifs : c’était afin de rappeler par ce nom propre l’origine même de la race chrétienne : « La loi viendra de Sion, est-il écrit, et de Jérusalem la parole du Seigneur » (Isaïe II, 3). Quels sont d’ailleurs ceux qui disent avec un psaume : « Il nous a assujetti les peuples, il a mis à nos pieds les Gentils » (Ps. XLVI, 4), sinon ceux dont parle ainsi l’Apôtre : « Si les Gentils sont entrés en partage de leurs biens spirituels, ils doivent leur faire part à leur tour de leurs biens temporels » (Rom. XV, 27) ?

§ 6 - Ce n’est pas non plus sans raison que Pilate a refusé de modifier ce titre.

Quand les princes des Juifs demandèrent à Pilate de ne pas mettre, dans un sens absolu, qu’il était Roi des Juifs, mais d’écrire seulement qu’Il prétendait l’être (Jean, XIX, 21), Pilate fut appelé à figurer comment l’olivier sauvage serait greffé sur les rameaux rompus ; car Pilate appartenait à la gentilité et il écrivait alors la profession de foi de ces mêmes Gentils dont Notre-Seigneur avait dit Lui-même : « Le royaume de Dieu vous sera enlevé et a donné à une nation fidèle à la justice » (Matt. XXI, 43).
Il ne s’ensuit pas néanmoins que le Sauveur ne soit pas le Roi des Juifs. N’est-ce pas la racine qui porte la greffe sauvage et non cette greffe qui porte la racine ? Par suite de leur infidélité, ces rameaux sans doute se sont détachés du tronc ; mais il n’en faut pas conclure que Dieu ait repoussé le peuple prédestiné par Lui. « Moi aussi, dit saint Paul, je suis Israélite » (Rom. XI, 1, 2, 17). De plus, quoique les fils du royaume se jettent dans les ténèbres pour n’avoir pas voulu que le Fils de Dieu régnât sur eux, beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident pour prendre place au banquet, non pas avec Platon et Cicéron, mais avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le Royaume des Cieux (Matt. VIII, 11).
Pilate aussi écrivit Roi des Juifs, et non pas Roi des Grecs et des Latins, quoiqu’il dût régner sur les Gentils ; et ce qu’il écrivit, il l’écrivit sans consentir à le changer malgré les réclamations de ces infidèles (Jean, XIX, 22) : c’est que bien longtemps auparavant il lui avait été dit au livre des psaumes : « N’altère point le titre, tel qu’il est écrit » (Ps. LVI, 1 ; LVII, 2).
C’est donc au Roi des Juifs que croient tous les Gentils ; Il règne sur toute la gentilité, mais comme Roi des Juifs. Telle a donc été la sève de cette racine, qu’elle a pu communiquer sa nature au sauvageon greffé sur elle, sans que ce sauvageon ait pu lui ôter son nom d’olivier véritable.

§ 7 – Symbolisme du partage des vêtements.

Si les soldats s’approprièrent ses vêtements, après en avoir fait quatre parts (Jean XIX, 23), c’est que Ses sacrements devaient se répandre dans les quatre parties du monde.
S’ils tirèrent au sort, au lieu de la partager entre eux, Sa tunique sans couture et d’un seul tissu, depuis le haut jusqu’en bas (ibid. 23-24), ce fut pour démontrer clairement que tous, bons ou méchants, peuvent recevoir sans doute les sacrements extérieurs, qui sont comme les vêtements du Christ, mais que cette foi pure qui produit la perfection de l’unité et qui la produit par la charité qu’a répandue dans nos coeurs le Saint-Esprit qui nous a été donné (Rom. V, 5), n’est pas le partage de tous, mais un don spécial, fait comme au hasard, par la grâce secrète de Dieu. Voilà pourquoi Pierre dit à Simon, qui avait reçu le baptême, mais non pas cette grâce : « Il n’y a pour toi ni a part, ni sort dans cette foi » (Act. VIII, 21).

§ 8 – Raison pour laquelle Jésus S’est adressé à Marie du haut de la Croix.

Du haut de la croix Il reconnut Sa Mère et la recommanda au disciple bien-aimé (Jean XIX, 26-27) ; c’était, au moment où Il mourait comme homme, montrer à propos des sentiments humains – et ce moment n’était pas encore arrivé, quand sur le point de changer l’eau en vin, Il avait dit à cette même Mère : « Que nous importe, à Moi et à vous ? Mon heure n’est pas encore venue » (ibid. II, 4).
Aussi n’avait-Il pas puisé dans Marie ce qui appartenait à Sa divinité, comme en elle Il avait puisé ce qui était suspendu à la croix.

§ 9 – Sens de la soif éprouvée par le Sauveur en Croix et symbolisme de l’éponge.

S’Il dit : « J’ai soif », c’est qu’Il avait soif de la foi de Son peuple ; mais comme «en venant chez lui il n’a pas été reçu par les siens » (Jean I, 11), au lieu du doux breuvage de la foi, ceux-ci Lui présentèrent un vinaigre perfide, et le Lui présentèrent avec une éponge.
Ne ressemblaient-ils pas eux-mêmes à cette éponge, étant – comme elle – enflés sans avoir rien de solide, et, comme elle encore, ne s’ouvrant pas en droite ligne pour professer la foi, mais  cachant  de noirs  desseins  dans  leurs  coeurs  aux  replis tortueux ?
Cette éponge était elle-même entourée d’hysope, humble plante dont les racines vigoureuses s’attachent, dit-on, fortement à la pierre : c’est qu’il y avait parmi ce peuple des âmes pour qui ce crime devait être un sujet d’humiliation et de repentir. Le Sauveur les connaissait, en acceptant l’hysope avec le vinaigre ; aussi pria-t-Il pour elles – au rapport d’un autre Evangéliste – lorsqu’Il dit sur la croix : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font » (Luc XVIII, 34).

§ 10 – Sens des dernières paroles du Sauveur et de Son inclinaison de tête.

En disant : « Tout est consommé », et en rendant l’esprit après avoir incliné la tête (Jean XIX, 30), Il montra que Sa mort n’était pas forcée, mais volontaire, puisqu’Il attendait l’accomplissement de tout ce qu’avaient prédit les prophètes relativement à Lui.
On sait qu’une autre circonstance était prédite aussi dans ces mots : « Et dans ma soif ils M’ont donné à boire du vinaigre » (Ps. LXVIII, 22). Ainsi montrait-Il qu’Il possédait, comme Il l’avait affirmé Lui-même, « le pouvoir de déposer sa vie » (Jean X, 18).
De plus Il rendit l’esprit avec humilité, c’est-à-dire en baissant la tête, parce qu’Il devait le reprendre en relevant la tête à Sa résurrection.
Cette mort et cette inclination de tête indiquaient donc en Lui une grande puissance ; c’est ce qu’annonçait déjà le patriarche Jacob en bénissant Juda : « Tu es monté, lui dit-il, en t’abaissant ; tu t’es endormi comme un lion » (Gen. XLIX, 9) ; c’est que Jésus-Christ devait S’élever en mourant, c’est qu’Il avait alors la puissance du lion.

§ 11 – Raisons pour lesquelles Ses jambes ne furent pas rompues comme aux deux larrons.

Pourquoi les jambes furent-elles rompues aux deux larrons et non pas à Lui, qu’on trouva mort ?
L’Evangile même l’explique : c’était une preuve qu’au sens prophétique Il était bien question de Lui dans la Pâque des Juifs, où il était défendu de rompre les os de la victime [note : c’est la prescription faite aux Hébreux lors des préparatifs du repas pascal avant la sortie d’Egypte, car il est dit par Dieu au sujet de l’agneau : « pas un de ses os ne sera brisé »].

§ 12 – Symbolisme du sang et de l’eau sortis du côté ouvert.

Le sang et l’eau qui de Son côté, ouvert par une lance, coulèrent à terre, désignent sans aucun doute les sacrements qui servent à former l’Eglise.
C’est ainsi qu’Eve fut formée du côté d’Adam endormi, qui figurait le second Adam.

§ 13 – Raisons pour lesquelles Jésus fut enseveli par des hommes portant les noms de Joseph et de Nicodème.

Joseph et Nicodème L’ensevelissent.
D’après l’interprétation de plusieurs, Joseph signifie « accru », et beaucoup savent que Nicodème, étant un mot grec, est composé de victoire : nikos, et de peuple : demos. Quel est donc Celui qui s’est accru en mourant, sinon Celui qui a dit : « A moins que le grain de froment ne meure, il reste seul ; mais il se multiplie,  s’il meurt » (Jean XII, 24-25) ?
Quel est encore Celui qui en mourant a vaincu le peuple persécuteur, sinon celui qui le jugera après S’être ressuscité ?

P. de Champaigne  - le Christ mort

Philippe de Champaigne : le Christ mort.

2017-34. Sermon de notre Bienheureux Père Saint Augustin sur le Chemin du Ciel.

« Souffrons le présent, ayons confiance dans l’avenir. »

Le Christ en prière - vers 1514 - attribué à Niklaus Weckmann

Le Christ en prière
sculpture en bois de tilleul, vers 1514, attribuée à Niklaus Weckmann (1481-1526)

Sermon 217
de
notre Bienheureux Père Saint Augustin,
vers la fin du Carême,
à propos du chemin du Ciel,
à partir des paroles de
Notre-Seigneur Jésus-Christ :
« Mon Père, Je veux que là où Je suis soient aussi avec Moi ceux que Vous m’avez donnés »
(Jean XVII, 24).

§ 1. Le Christ qui est Dieu prie Dieu Son Père. Rappels concernant la doctrine trinitaire.

Le Christ Notre-Seigneur nous exauce avec Son Père ; pour nous cependant Il a daigné prier Son Père. Est-il rien de plus sûr que notre bonheur, quand il est demandé par Celui qui le donne ? Car Jésus-Christ est en même temps Dieu et homme ; Il prie comme homme, et comme Dieu Il donne ce qu’Il demande. S’Il attribue au Père tout ce que vous devez conserver de Lui, c’est que le Père ne procède pas de Lui, mais Lui du Père. Il rapporte tout à la source dont Il émane, quoique en émanant d’elle Il soit source aussi, puisqu’Il est la source de la vie. C’est donc une source produite par une source. Oui, le Père qui est une source produit une source ; mais il en est de ces deux sources comme du Père et du Fils qui ne sont qu’un seul Dieu. Le Père toutefois n’est pas le Fils, le Fils n’est pas le Père et l’Esprit du Père et du Fils n’est ni le Père ni le Fils ; mais le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu’un seul Dieu. Appuyez-vous sur cette unité pour ne pas tomber en désunissant.

§ 2.  Le Christ demande à Son Père que nous allions au Ciel, séjour de félicité absolue tandis que cette terre est un lieu de craintes et de souffrances.

Vous avez vu ce que demandait le Sauveur, ou plutôt ce qu’Il voulait. Il disait donc : « Je veux, mon Père, que là où Je suis soient aussi ceux que Vous m’avez donnés ». Oui, « Je veux que là où Je suis ils soient aussi avec Moi ».
Oh ! l’heureux séjour ! Oh ! L’inattaquable patrie ! Elle n’a ni ennemi ni épidémie à redouter. Nous y vivrons tranquilles, sans chercher à en sortir ; nous ne trouverions point de plus sûr asile. Sur quelque lieu que se fixe ton choix ici-bas, sur la terre, c’est pour craindre, ce n’est point pour y être en sûreté. Ainsi donc, pendant que tu occupes cette résidence du mal, en d’autres termes, pendant que tu es dans ce siècle, dans cette vie pleine de tentations, de morts, de gémissements et de terreurs, dans ce monde réellement mauvais, fais choix d’une autre contrée pour y porter ton domicile.

§ 3. Pour aller au Ciel il faut pratiquer le bien. Différences entre le séjour d’ici-bas et celui du Ciel.

Mais tu ne saurais te transporter au séjour du bien, si tu n’as fait du bien dans ce pays du mal.
Quelle résidence que cette autre où personne ne souffre de la faim ?  Mais pour habiter cette heureuse patrie où la faim est inconnue, dans la patrie malheureuse où nous sommes, partage ton pain avec celui qui a faim. Là nul n’est étranger, chacun est dans son pays.
Veux-tu donc habiter ce séjour heureux où il n’y a point d’étranger ? Dans ce séjour malheureux ouvre ta porte à celui qui est sans asile. Donne l’hospitalité, dans ce pays du malheur, à l’étranger, afin d’être admis toi-même sur la terre fortunée où tu ne pourras la recevoir.
Sur cette terre bénie, personne n’est sans vêtement, il n’y a ni froid ni chaleur excessifs ; à quoi bon des habitations et des vêtements. Au lieu d’habitation on y trouve la protection divine ; on y trouve l’abri dont il est dit : « Je me réfugierai à l’ombre de Vos ailes » (Ps. LVI, 2). Ici donc reçois dans ta demeure celui qui n’en a pas, et tu pourras parvenir au lieu fortuné où tu trouveras un abri qu’il ne te faudra point restaurer, attendu que la pluie ne saurait le détériorer. Là jaillit perpétuellement la fontaine de vérité, eau féconde qui répand la joie et non l’humidité, source de véritable vie. Que voir en effet dans ces mots : « En Vous est la fontaine de vie » (Ps. XXXV, 10) » ; sinon ceux-ci : « Le Verbe était en Dieu  » (Jean I, 14 ) ?
Ainsi donc, mes bien-aimés, faites le bien dans ce séjour du mal, afin de parvenir au séjour heureux dont nous parle en ces termes Celui qui nous le prépare : « Je veux que là où Je suis ils soient aussi avec Moi ». Il est monté pour nous le préparer, afin que le trouvant prêt nous y entrions sans crainte. C’est Lui qui l’a préparé ; demeurez donc en Lui. Le Christ serait-Il pour toi une demeure trop étroite ? Craindrais-tu encore Sa passion ? Mais Il est ressuscité d’entre les morts, et Il ne meurt plus, et la mort n’aura plus sur Lui d’empire (Rom. VI, 9).

§ 4. Ce monde est marqué par le mal et la division. Le Ciel sera le lieu de l’unité en Dieu.

Ce siècle est à la fois le séjour et le temps du mal.
Faisons le bien dans ce séjour du mal, conduisons-nous bien dans ce temps du mal ; ce séjour et ce temps passeront pour faire place à l’éternelle habitation et aux jours éternels du bien, lesquels ne seront qu’un seul jour.
Pourquoi disons-nous ici des jours mauvais ? Parce que l’un passe pour être remplacé par un autre. Aujourd’hui passe pour être remplacé par demain, comme hier a passé pour être remplacé par aujourd’hui. Mais où rien ne passe on ne compte qu’un jour.
Ce jour est aussi et le Christ et son Père, avec cette distinction que le Père est un jour qui ne vient d’aucun jour, tandis que le Fils est un jour venu d’un jour.

§ 5. Le temps du Carême et de la Passion sont liés aux peines d’ici-bas. Le temps de la résurrection est l’annonce et le gage du bonheur du Ciel.

Ainsi donc Jésus-Christ Notre-Seigneur, par Sa Passion, nous prêche les fatigues et les accablements de ce siècle ; Il nous prêche, par Sa Résurrection, la vie éternelle et bienheureuse du siècle futur.
Souffrons le présent, ayons confiance dans l’avenir.
Aussi le temps actuel que nous passons dans le jeûne et dans des observances propres à nous inspirer la contrition, est-il l’emblème des fatigues du siècle présent ; comme les jours qui se préparent sont l’emblème du siècle futur, où nous ne sommes pas encore.
Hélas ! oui, ils en sont l’emblème, car nous ne le tenons pas. La tristesse doit durer en effet jusqu’à la Passion ; après la Résurrection, les chants de louanges !

Le Christ en prière - détail

Le Christ en prière attribué à Niklaus Weckmann – détail.

2017-29. Ce que je hais dans la démocratie…

Tandis que la campagne en vue des élections pestilentielles atteint des records d’inconsistance démagogique, prenons du recul et relisons ces quelques réflexions, nées du plus élémentaire bon sens mais qu’il fallait savoir exprimer avec autant de pertinence. 

Gustave Thibon

Ce que je hais dans la démocratie…

« [...] Ce que je hais précisément dans la démocratie, ce qui, dés l’aurore de ma pensée, m’a incliné vers la solution monarchique et vers les traditions qu’elle incarne et qu’elle couronne, eh bien ! c’est que la démocratie, c’est le règne de la quantité sous toutes ses formes : la quantité brutale sous la forme du nombre, sous la forme de la masse, sous la forme de la pesanteur, c’est à dire le règne de tout ce qu’il y a d’anonyme, de matériel, de mécanique dans l’homme et dans le peuple.

Autrement dit, la fatalité de la démocratie c’est de cultiver et de dilater jusqu’à l’éclatement le coté quantitatif du réel.
Par le suffrage universel d’abord.
Je n’ai pas à insister sur la loi du nombre ; la loi du nombre où le vrai, l’utile, le bien sont livrés aux caprices d’une foule, où l’individu manié par des propagandes est appelé à décider non ce qui le concerne – et directement, là où il a compétence – , mais sur des programmes abstraits, lointains, qui, par le fait même qu’ils s’adressent à tout le monde, ne concernent plus personne.

Ce qui, d’ailleurs [...], par la centralisation qui en résulte, étouffe toutes les libertés personnelles et locales au nom d’une liberté abstraite et inexistante.
[...] On peut évoquer ici Valéry qui, parlant quelque part de la démocratie, dit qu’elle est l’art à la fois d’empêcher les hommes de s’occuper de ce qui les regarde, et de les faire décider sur ce à quoi ils n’entendent rien [...] »

Gustave Thibon
(extraits d’une conférence prononcée lors du rassemblement royaliste de Montmajour en 1971)

élections truc cochon

Publié dans:Lectures & relectures, Vexilla Regis |on 28 mars, 2017 |4 Commentaires »

2017-24. Lettre de notre Bienheureux Père Saint Augustin sur les scandales dans l’Eglise du Christ.

Lundi 13 mars 2017.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Depuis longtemps, je conservais « sous le coude » cette lettre écrite il y a presque seize siècles par notre Bienheureux Père Saint Augustin, lettre dont la permanente actualité et la pertinence ne peuvent échapper à aucun fidèle doté d’un peu de bon sens et armé d’un bon catéchisme.
Toutefois, la date à laquelle j’ai choisi de la publier n’est en rien un choix hasardeux.

Dans la Sainte Eglise, il y a – malheureusement ! – toujours eu de mauvais pasteurs, qui ont suivi les traces de Judas.
Il y en a encore et toujours en nos temps ; et il y en aura encore jusqu’à la fin des temps.

Leurs mauvais exemples et leurs enseignements subversifs sont une cause de scandale pour les fidèles ; certains peuvent même en être troublés au point de se détourner de l’Eglise du Christ et d’aller chercher ailleurs une « Eglise de purs » aux pasteurs « parfaits »

Cette réponse de l’admirable Docteur d’Hippone à la vierge Félicie, qui lui avait écrit pour lui faire part de son trouble et de ses interrogations, demeure en nos temps – comme en tous les temps de la laborieuse pérégrination de l’Eglise ici-bas – la meilleure réponse qui puisse être apportée aux inquiétudes des fidèles scandalisés à juste titre aussi bien par les désordres de la conduite que par les élucubrations doctrinales des mauvais pasteurs.

Lully.

nika

Saint Augustin écrivant

Saint Augustin écrivant
(attribution contestée au Caravage)

Lettre 208
de notre Glorieux Père Saint Augustin,
adressée à la dame Félicie,
au sujet des scandales dans l’Eglise
(octobre de l’an 423)

§ 1 – Augustin,
à l’honorable Dame Félicie, sa chère fille en Jésus-Christ,
salut dans le Seigneur.

Je ne doute pas qu’avec une foi comme la vôtre et à la vue des faiblesses ou des iniquités d’autrui, votre âme ne soit troublée, puisque le saint Apôtre, si rempli de charité, nous avoue que nul n’est faible sans qu’il s’affaiblisse avec lui, et que nul n’est scandalisé sans qu’il brûle (2 Cor. XI, 29).
J’en suis touché moi-même, et dans ma sollicitude pour votre salut, qui est dans le Christ, je crois devoir écrire à votre sainteté une lettre de consolation ou d’exhortation. Car vous êtes maintenant si étroitement unie à nous dans le Corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est Son Eglise et l’unité de Ses membres (Note : Saint Augustin fait ici allusion au fait que Félicie était revenue à l’Eglise catholique après avoir adhéré à l’hérésie et au schisme de Donat) ; vous êtes aimée comme un digne membre de Son Corps divin, et vous vivez avec nous de Son Saint-Esprit.

§ 2 – C’est pourquoi je vous exhorte à ne pas trop vous laisser troubler par ces scandales ; ils ont été prédits, afin que, lorsqu’ils arrivent, nous nous souvenions qu’ils ont été annoncés, et que nous n’en soyons pas très-émus. Le Seigneur lui-même les a ainsi annoncés dans l’Évangile : « Malheur au monde à cause des scandales ! il faut qu’il en arrive ; mais malheur à l’homme par lequel arrive le scandale ! » (Matth. XVIII, 7). Et quels sont ces hommes, sinon ceux dont l’Apôtre a dit qu’ils cherchent leurs propres intérêts et non pas les intérêts de Jésus-Christ (Phil. II, 21).
Il y a donc des pasteurs qui occupent les sièges des Eglises pour le bien des troupeaux du Christ ; et il y en a qui ne songent qu’à jouir des honneurs et des avantages temporels. Il est nécessaire que dans le mouvement des générations humaines ces deux sortes de pasteurs se succèdent, même dans l’Église catholique, jusqu’à la fin des temps et jusqu’au jugement du Seigneur.
Au temps des apôtres, s’il y en eut de semblables, s’il y eut alors de faux frères que l’Apôtre en gémissant signalait comme dangereux (2 Cor. XI, 26) et qu’il supportait avec patience au lieu de s’en séparer avec orgueil, combien plus faut-il qu’il y en ait au temps où nous sommes, puisque le Seigneur a dit clairement de ce siècle, qui approche de la fin du monde : « Parce que l’iniquité abondera, la charité de plusieurs se refroidira ». Mais les paroles qui viennent à la suite doivent être pour nous une consolation et un encouragement : « Celui qui persévérera jusqu’à la fin, sera sauvé » (Matth. XXIV, 12 & 13).

§ 3 – De même qu’il y a de bons et de mauvais pasteurs, de même, dans les troupeaux, il y a les bons et les mauvais.
Les bons sont appelés du nom de brebis, les mauvais du nom de boucs ; ils paissent ensemble, jusqu’à ce que vienne le Prince des pasteurs, que l’Evangile nomme « le seul Pasteur » (Jean, X, 16) ; et jusqu’à ce que, selon Sa promesse, Il sépare les brebis des boucs (cf. Matth. XXV, 32).
Il nous a ordonné de réunir : Il S’est réservé de séparer : car Celui-là seul doit séparer, qui ne peut Se tromper.
Les serviteurs orgueilleux qui ont osé faire si aisément la séparation que le Seigneur S’est réservée, se sont séparés eux-mêmes de l’unité catholique. Impurs par le schisme comment auraient-ils pu avoir un troupeau pur ?

§ 4 – C’est notre Pasteur Lui-même qui veut que nous demeurions dans l’unité, et que, blessés par les scandales de ceux qui sont la paille, nous n’abandonnions point l’aire du Seigneur ; Il veut que nous y persévérions comme le froment jusqu’à la venue du divin Vanneur (cf. Matth. III, 12), et que nous supportions, à force de charité, la paille brisée.
Notre Pasteur Lui-même nous avertit dans l’Evangile de ne pas mettre notre espérance même dans les bons pasteurs à cause de leurs bonnes oeuvres, mais de glorifier Celui qui les a faits tels, le Père qui est dans les cieux, et de Le glorifier aussi touchant les mauvais pasteurs, qu’Il a voulu désigner sous le nom de scribes et de pharisiens, enseignant le bien et faisant le mal.

§ 5 – Jésus-Christ parle ainsi des bons pasteurs : « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une montagne ne peut pas être cachée, on n’allume pas une lampe pour la placer sous le boisseau, mais sur un chandelier, afin qu’elle éclaire tous ceux qui sont dans la maison. Que votre lumière luise ainsi devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes oeuvres, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Matth. V, 14-18).
Mais avertissant les brebis au sujet des mauvais pasteurs, Il disait : « Ils sont assis sur la chaire de Moïse. Faites ce qu’ils vous disent ; ne faites pas ce qu’ils font ; car ils disent et ne font pas » (Matth. XXIII, 2, 3).
Ainsi prévenues, les brebis du Christ entendent Sa voix, même par les docteurs mauvais, et n’abandonnent pas Son unité.
Ce qu’elles leur entendent dire de bon ne vient pas d’eux, mais de Lui ; et ces brebis paissent en sûreté, parce que, même sous de mauvais pasteurs, elles se nourrissent dans les pâturages du Seigneur. Mais elles n’imitent pas les mauvais pasteurs dans ce qu’ils font de mal, parce que de telles oeuvres ne viennent que d’eux-mêmes et non pas du Christ.
Quant aux bons pasteurs, elles écoutent leurs salutaires instructions et imitent leurs bons exemples.
L’Apôtre était de ce nombre, lui qui disait : « Soyez mes imitateurs comme je le suis du Christ » (1 Cor. XI, 1). Celui-là était un flambeau allumé par la Lumière éternelle, par le Seigneur Jésus-Christ Lui-même, et il était placé sur le chandelier parce qu’il se glorifiait dans la croix : « A Dieu ne plaise, disait-il, que je me glorifie en autre chose qu’en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ ! » (Gal. VI, 14 ). Il cherchait non point ses intérêts, mais ceux de son Maître, lorsqu’il exhortait à l’imitation de sa propre vie ceux qu’il avait engendrés par l’Evangile (I Cor. IV, 15). Toutefois il reprend sévèrement ceux qui faisaient des schismes avec les noms des apôtres, et blâme ceux qui disaient : « Moi, je suis à Paul ». Il leur répond : « Est-ce que Paul a été crucifié pour vous ? ou êtes-vous baptisés au nom de Paul ? » (1 Cor. I, 18 ).

§ 6 – Nous comprenons ici que les bons pasteurs ne cherchent pas leurs propres intérêts, mais les intérêts de Jésus-Christ, et que les bonnes brebis, tout en suivant les saints exemples des bons pasteurs qui les ont réunies, ne mettent pas en eux leur espérance, mais plutôt dans le Seigneur qui les a rachetées de son sang, afin que, lorsqu’il leur arrive de tomber sous la houlette de mauvais pasteurs, prêchant la doctrine qui vient du Christ et faisant le mal qui vient d’eux-mêmes, elles fassent ce qu’ils disent et non pas ce qu’ils font, et qu’elles n’abandonnent pas les pâturages de l’unité à cause des enfants d’iniquité.
Les bons et les mauvais se mêlent dans l’Eglise catholique, qui n’est pas seulement répandue en Afrique comme le parti de Donat, mais qui, selon les divines promesses, se propage et se répand au milieu de toutes les nations, « fructifiant et croissant dans le monde entier » (Coloss. I, 6).
Ceux qui en sont séparés, tant qu’ils demeurent ses ennemis, ne peuvent pas être bons ; lors même que quelques-uns d’entre eux sembleraient bons par de louables habitudes de leur vie, ils cesseraient de l’être par la seule séparation : « Celui qui n’est pas avec moi, dit le Seigneur, est contre moi ; et celui qui n’amasse pas avec moi, dissipe » (Matth. XII, 30).

§ 7 – Je vous exhorte donc, honorable Dame et chère fille en Jésus-Christ, à conserver fidèlement ce que vous tenez du Seigneur ; aimez-Le de tout coeur, Lui et Son Eglise ; c’est Lui qui a permis que vous ne perdissiez pas avec les mauvais le fruit de votre virginité et que vous ne périssiez pas.
Si vous sortiez de ce monde séparée de l’unité du corps du Christ, il ne vous servirait de rien d’être restée chaste comme vous l’êtes.
Dieu, qui est riche dans Sa miséricorde, a fait en votre faveur ce qui est écrit dans l’Evangile : les invités au festin du Père de famille, s’étant excusés de ne pouvoir y venir, le maître dit à ses serviteurs : « Allez le long des chemins et des haies, et forcez d’entrer tous ceux que vous trouverez » (Matth. XXII, 9).
Vous donc, quoique vous deviez sincèrement aimer Ses bons serviteurs par le ministère desquels vous avez été forcée d’entrer, vous ne devez cependant mettre votre espérance qu’en Celui qui a préparé le festin : vous avez été sollicitée de vous y rendre pour la vie éternelle et bienheureuse.
En recommandant à ce divin Père de famille votre coeur, votre dessein, votre sainte virginité, votre foi, votre espérance et votre charité, vous ne serez point troublée des scandales qui arriveront jusqu’à la fin ; mais vous serez sauvée par la force inébranlable de votre piété, et vous serez couverte de gloire dans le Seigneur, en persévérant jusqu’à la fin dans son unité.
Apprenez-moi, par une réponse, comment vous aurez reçu ma sollicitude pour vous, que j’ai voulu vous témoigner de mon mieux dans cette lettre.
Que la grâce et la miséricorde de Dieu vous protègent toujours !

nika

2017-21. « La prière de larmes est plus efficace que celle de paroles ».

Second sermon
de

notre glorieux Père Saint Augustin
sur
la chute de Pierre.

* * * * * * *

Mercredi 22 février 2017,
Fête de la Chaire de Saint Pierre à Antioche,
Mémoire de St Paul, apôtre ;
Mémoire de Ste Marguerite de Cortone, pénitente.

Le 18 janvier, à l’occasion de la fête de la Chaire de Saint Pierre à Rome, j’ai publié le premier sermon de Saint Augustin sur la chute de Pierre (cf. > ici). Premier, car il y en a un second.

A l’occasion de la fête de la Chaire de Saint Pierre à Antioche, je livre donc aujourd’hui à votre lecture, à votre réflexion et à votre méditation ce second sermon sur la Chute de Pierre, rempli de réflexions admirables sur la faute et le relèvement, sur le péché et le repentir, sur les larmes et la prière, sur la miséricorde de Dieu et sur notre nécessaire conversion…

* * * * * * *

Lodovico Carracci - St Pierre pénitent - 1613

Lodovico Carracci : Saint Pierre pénitent (1613)

§ 1 – Pierre, comme Adam, fut entraîné par une femme :

Nous le savons, mes frères, l’histoire d’Eve s’est renouvelée à l’égard de Pierre : une femme, une portière, l’a aussi trompé ; comme Adam, cet Apôtre s’est laissé circonvenir par une femme.
C’est l’usage que le sexe [s.e. féminin] s’emploie à tromper, et le diable a dû reconnaître dans cette portière un vase rempli de sa ruse. Il est habitué à ne triompher de la vertu des hommes fidèles que par l’intermédiaire d’une femme. Pour vaincre Adam, Eve lui a servi d’instrument ; une servante lui a suffi pour triompher de Pierre. Le diable, comme nous l’avons lu, s’était glissé dans le Paradis de délices, et – il nous est facile de le comprendre – le prétoire des Juifs ne se trouvait pas à l’abri de ses influences. Dans l’Eden, Satan, déguisé en serpent, attaqua le premier homme ; au tribunal de Caïphe, Judas remplaçait l’animal rampant.
Donc, il y a une similitude complète entre la séduction de Pierre et celle d’Adam, parce que, dans un cas comme dans l’autre, il y eut similitude entre le commandement donné à Adam et les ordres intimés à Pierre. Tous deux, en effet, avaient reçu du Seigneur la défense, celui-ci de le renier, celui-là de toucher au fruit de l’arbre : le premier, de porter la main sur l’arbre de la science ; le second, d’abandonner la sagesse de la croix. L’un goûta du fruit défendu ; l’autre prononça des paroles qui ne devaient point sortir de sa bouche. Et toutefois, il était plus facile à Pierre de renier son maître, qu’à Adam de prévariquer.

§ 2 – Pierre fut secouru plus vite que notre premier père :

Aussi la grâce vint-elle plus vite au secours de Pierre qu’à celui d’Adam.
Au moment où celui-ci se cachait, sur le soir, Dieu alla à sa recherche, et le Sauveur jeta les yeux sur celui-là au moment où il le reniait, au chant du coq. Devenu coupable d’une mauvaise action, notre premier père vit qu’il était nu, et il rougit ; intérieurement troublé à la pensée de ses paroles, réprimandé par sa conscience, l’Apôtre gémit amèrement. Pris comme en flagrant délit, Adam chercha un, refuge dans la solitude ; corrigé de sa faute, Pierre fondit en larmes. Le premier homme se cacha pour se dérober aux regards de l’Eternel ; Dieu lui dit : « Adam où es-tu ?» (Gen. III, 9). Il n’avait pu fuir la présence du Tout-Puissant, mais sa conscience coupable ne trouvait plus de retraite assurée contre les remords ; c’est pourquoi il tremblait. Le Seigneur le regarda, et lui ayant ouvert les yeux, dissipa son erreur. Ce fut aussi en regardant Pierre qu’il le corrigea ; car il est écrit : « Les yeux du Seigneur sont ouverts sur les justes : ses oreilles sont attentives à leurs cris » (Ps XXXIII, 16).

§ 3 – Larmes de Pierre :

Pierre s’en prit donc à ses yeux, mais aucune prière ne tomba de ses lèvres. Je lis dans l’Evangile qu’il pleura, mais, nulle part, je ne lis qu’il prononça un mot de prière ; je vois couler ses larmes, mais je n’entends pas l’aveu de sa faute. Oui, Pierre a pleuré et il s’est tu : c’était justice, car, d’ordinaire, ce qu’on pleure ne s’excuse pas, et ce qu’on ne peut excuser peut se pardonner. Les larmes effacent la faute que la honte empêche d’avouer.
Pleurer, c’est donc, tout à la fois, venir en aide à la honte et obtenir indulgence : par là, on ne rougit pas à demander son pardon, et on l’obtient en le sollicitant. Oui, les larmes sont une sorte de prière muette : elles ne sollicitent pas le pardon, mais elles le méritent ; elles ne font aucun aveu, et pourtant elles obtiennent miséricorde. En réalité, la prière de larmes est plus efficace que celle de paroles, parce qu’en faisant une prière verbale, on peut se tromper, tandis que jamais on ne se trompe en pleurant.
A parler, en effet, il nous est parfois impossible de tout dire, mais toujours nous témoignons entièrement de nos affections par nos pleurs. Aussi Pierre ne fait-il plus usage de sa langue, qui avait proféré le mensonge, qui lui avait fait commettre le péché et perdre la foi ; il a peur qu’on ne croie pas à la profession de foi sortie d’une bouche qui a renié son Dieu : de là sa volonté bien arrêtée de pleurer sa faute, plutôt que d’en faire l’aveu, et de confesser par ses larmes ce que sa langue avait déclaré ne pas connaître.
Si je ne me trompe, voici encore pour Pierre un autre motif de garder le silence : demander son pardon sitôt après sa faute, n’était-ce pas une impudence plus capable d’offenser Dieu, que de l’amener à se montrer indulgent ? Celui qui rougit en sollicitant son pardon, n’obtient-il pas ordinairement plus vite la grâce qu’il demande ?
Donc, en tout état de faute, mieux vaut pleurer d’abord, puis prier. Nous apprenons ainsi, par cet exemple, à porter remède à nos péchés, et il s’ensuit que si l’Apôtre ne nous a pas fait de mal en reniant son Maître, il nous a fait le plus grand bien par la manière dont il a fait pénitence de son péché.

§ 4 – Amour de Pierre pour Notre-Seigneur :

Enfin, imitons-le relativement à ce qu’il a dit en une autre occasion. Le Sauveur lui avait, trois fois de suite, adressé cette question : « Simon , m’aimes-tu ? » (Jean, XXI, 13) et, chaque fois, il avait répondu : « Seigneur, vous le savez, je vous aime ». Et le Seigneur lui dit : « Pais mes brebis ».
La demande et la réponse ont eu lieu trois fois pour réparer le précédent égarement de Pierre. Celui qui, à l’égard de Jésus, avait proféré un triple reniement, prononce maintenant une triple confession, et autant de fois sa faiblesse l’avait entraîné au mal, autant de fois, par ses protestations d’amour, il obtient la grâce du pardon.
Voyez donc combien il a été utile à Pierre de verser des larmes : avant de pleurer, il est tombé ; après avoir pleuré, il s’est relevé ; avant de pleurer, il est devenu prévaricateur ; après avoir pleuré, il a été choisi comme pasteur du troupeau, il a reçu le pouvoir de gouverner les autres, bien qu’il n’ait pas su, d’abord, se diriger lui-même.
Telle fut la grâce que lui accorda Celui qui, avec Dieu le Père et le Saint-Esprit, vit et règne dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Lodovico Carracci - St Pierre pénitent (détail)

Lodovico Carracci : Saint Pierre pénitent (détail)

2017-5. « La monarchie se définit d’abord par sa référence au transcendant » (Gustave Thibon).

Jeudi 19 janvier 2017
Dans le diocèse de Viviers, fête de Saint Arconce, évêque et martyr ;
16e anniversaire du trépas de Gustave Thibon.

Nous voici à la date du 19 janvier, date qui ramène l’anniversaire du rappel à Dieu de Gustave Thibon (+ 19 janvier 2001), auquel, après Dieu, je dois de manière indubitable l’éveil de ma réflexion – intellectuelle et spirituelle – au moment de l’adolescence, et donc aussi, de ce fait, la maturation de mon mode de pensée et le passage à une foi profondément personnelle et vivante.
J’ai choisi aujourd’hui (le Maître-Chat m’ayant laissé quartier libre pour le faire), de vous présenter ci-dessous un extrait de l’ouvrage de Philippe Barthelet intitulé « Entretiens avec Gustave Thibon », publié en 1983, mais qui a été –  fort heureusement – réédité il y a quelques mois.
A travers les réponses qu’il donne aux questions de Philippe Barthelet, Gustave Thibon nous permet, par son impitoyable réalisme et sa solide sagesse, d’étoffer et d’étayer toujours davantage notre argumentation en faveur de la royauté monarchique traditionnelle… 

Que sa mémoire soit en bénédiction ; et que Dieu soit à jamais sa récompense pour avoir contribué à faire de moi ce que je suis aujourd’hui !

                                                                             Frère Maximilien-Marie du Sacré-Coeur

Nota bene : Dans l’extrait publié ci-dessous, la mise en caractères gras de certains passages est de notre fait en raison de l’importance que nous leur attribuons.

* * * * * * *

Sacre - miniature des Grandes Chroniques de France

Sacre du roi de France (miniature des « Grandes chroniques de France »)

Philippe Barthelet :
Le monde où nous vivons pourrait être caractérisé par l’éclipse de tout ce qu’il y a de suprême, dans tous les ordres… Un monde où les poètes se taisent, ou deviennent fous, un monde d’où les dieux se sont retirés ; un monde découronné. Ce qui vaut spécialement, bien sûr, pour la forme monarchique du gouvernement, qui n’est aujourd’hui plus guère de saison [...]. 

Gustave Thibon :
Il est vrai que les trônes ont sauté partout – et que là où ils demeurent, on leur a ôté toute signification profonde. Car l’idée royale est en dernière analyse une idée religieuse. Et aussi, car tout se tient, une idée poétique.
Voyez le rôle que jouent les rois dans la poésie, et avec quelle abondance les chante un Victor Hugo, qui était pourtant démocrate. Nul ne songerait à chanter ainsi, ès qualités, un dictateur ou même un président. Essayez d’employer le mot de « président » dans un poème, sans faire rire… Ou de placer M. Mitterrand « entre Auguste à l’oeil fier et Trajan au front pur »…
Il y a dans l’institution monarchique une sorte de transparence au divin, une délégation de pouvoir de Dieu Lui-même. « Toute autorité vient de Dieu », dit saint Paul. Certes, mais elle en vient quelquefois par des intermédiaires et des détours si bizarres, qu’on n’y retrouve, à première vue, plus grand-chose de son origine… Ce qui ne doit pas être le cas avec la monarchie. Il y a, ou il devrait y avoir, dans le roi quelque chose de divin…

P.B. : Quelque chose du principe dans le prince…

G.T. : … qui ne doit pas nous faire oublier toute l’épaisseur humaine dont il a la charge – et peut-être aussi le chargement… A côté de l’aspect mystique de la monarchie, l’investiture divine, il y a son aspect politique, tout le poids de la prudence humaine, de l’erreur humaine, de l’abus humain. Les choses les plus hautes sont aussi, par le fait même, les plus exposées au mélange et à l’altération.
Il reste que la monarchie se définit d’abord par sa référence au transcendant. Par le roi on peut en appeler à Dieu, dont il est le représentant sur la terre. Le « Porte-glaive de Dieu », comme on disait des Césars germaniques…

P.B. : Le véritable roi de France est Dieu, « Roi du Ciel », comme le rappelle Jeanne d’Arc. Et le roi couronné n’est ici-bas que son lieutenant…

G.T. : Henry Montaigu a montré – et Paul Barba-Negra, dans son film sur Reims – tout ce que le sacre pouvait conférer à un homme.
Reste que la psychologie et le social sont là, qui font que le roi n’est pas toujours un saint – il l’est même rarement. La politique elle aussi a ses exigences, dont Machiavel a parfaitement tracé la portée et les limites – et la portée en est grande, et les limites lointaines…

P.B. : Encore que Machiavel ait pris soin d’excepter la France de sa démonstration, comme « la monarchie la plus réglée par les lois qu’aucun autre Etat de son temps… »

G.T. : Reste ce qui fait que je me sens viscéralement royaliste : l’allégeance, sur quoi Simone Weil insistait tant, la fidélité que l’on doit à un homme : « C’est mon roi. » « Le roi que mon coeur nomme », comme dit le père Hugo… Ce rapport direct, de personne à personne, qui d’ailleurs a fait la solidité de la monarchie, pendant si longtemps ; cette connivence avec le peuple, le serment – toutes choses dont la démocratie a aboli jusqu’à l’idée…
Et toutes choses, encore une fois, éminemment poétiques. Ce sont les vers de Péguy dans Jeanne d’Arc :

La maison souveraine ainsi qu’au temps passé…
De Monsieur Charlemagne ou de Monsieur Saint Louis…
Quand le comte Roland mourait face à l’Espagne
Et face aux Sarrasins qu’il avait éblouis
Quand le comte Roland mourait pour Charlemagne…

Maintenant, qui mourra pour ? Pour M. Giscard d’Estaing, pour M. Mitterand ? Dans La Chanson de Roland, le preux à l’agonie pense à « Charlemagne, son seigneur, qui l’a nourri… » Tout cela, l’hommage et la protection, constituait le climat monarchique [...].
Encore une fois, que les princes aient plus ou moins trahi, ou forfait, c’est incontestable. Il en va de même pour le prêtre : je vois mal une religion sans prêtre, et je vois mal un prêtre incarnant totalement la religion. Il faut faire, on ne le sait que trop, sa part à la pesanteur, au trop humain, au Gros Animal – et le Gros Animal est lourd…
Mais du moins peut-on l’empêcher de peser de tout son poids… La monarchie, par sa nature même, cet appel à un ordre transcendant, représentait une sauvegarde contre la tendance proprement totalitaire du Gros Animal à tout subordonner à sa pesanteur… Au lieu que les démocraties, étrangères, sinon opposées, à toute transcendance, réduiront tout à la logique sociale, c’est-à-dire aux caprices du Gros Animal. Camus définissait très justement les « vrais monarchistes » : « Ceux qui concilient l’amour vrai du peuple avec le dégoût des formes démocratiques. »

P.B. : Eugenio d’Ors remarquait que « tout ce qui n’est pas tradition est plagiat ». Il est assez piquant de voir quelle malédiction s’attache aux formes politiques modernes, condamnées à contrefaire ce qu’elles ont aboli. Voir nos présidents de la république plagiant pour leur compte le protocole de la monarchie, et paradant sous les ors de palais qui n’ont pas été faits pour eux…

G.T. : C’est une contradiction de plus du monde monderne. Mais que voulez-vous, nos présidents n’ont rien à se mettre, il faut bien qu’ils usurpent les oripeaux du vestiaire royal. Sans quoi ils iraient nus…
Que l’on doive conserver quelque chose de solennel dans l’exercice de l’autorité prouve assez le caractère sacré, sinon sacral, de celle-ci. A cette nuance près qu’avec les princes, le protocole est naturel, mais qu’il l’est beaucoup moins avec les élus du peuple – élus parce qu’ils ont su manier le peuple… Ils n’inspirent pas un respect spontané. Tout au plus peut-on leur donner les titres de leur fonction, sans y mettre rien de cordial, et moins encore de religieux. Ce qui fait qu’il est beaucoup plus humain de dire « Votre Majesté » que « Monsieur le président de la république » [...].

Philippe Barthelet, « Entretiens avec Gustave Thibon », pp. 69-74
(Editions du Rocher – 1983 / réédition Desclée de Brouwer, poche – 2016)

Entretiens-avec-Gustave-Thibon

Publié dans:Lectures & relectures, Vexilla Regis |on 19 janvier, 2017 |2 Commentaires »
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