Archive pour la catégorie 'Lectures & relectures'

2021-44. Les caractéristiques de l’âme chrétienne.

16ème dimanche après la Pentecôte :
Epître : Eph. III, 13-21 ; Evangile : Luc. XIV, 1-11.

Benozzo Gozzoli - Saint Augustin étudiant avec ses disciples

Saint Augustin et ses premiers moines étudiant
(détail d’une fresque de Benozzo Gozzoli dans l’église Sant’Agostino de San-Giminiano)

Les caractéristiques de l’âme chrétienne :
méditation sur les textes de la Sainte Ecriture
de la Messe du 16ème dimanche après la Pentecôte

Présence de Dieu :
« Faites, ô Seigneur, que mon âme soit bien enracinée dans la charité et l’humilité ».

frise

Méditation :

1 – L’épître que nous lisons aujourd’hui à la Messe, est un des plus beaux passages des lettres de Saint Paul. Nous y trouvons le fameux conseil de l’Apôtre aux Ephésiens qui, dans ses trois parties, résume toute la substance de la vie intérieure.
« Que le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ… vous donne… d’être puissamment affermis, par Son Esprit, en vue de la croissance de votre homme intérieur » (Eph. III, 16). L’homme intérieur, est l’esprit humain régénéré par la grâce, c’est l’homme spirituel qui a renoncé aux plaisirs des sens et à tout ce qui est matériel. Cet homme se trouve en chacun de nous et doit être fort pour pouvoir soutenir la lutte contre l’homme animal qui, malheureusement, vit encore en nous, tant que , tant que nous sommes sur cette terre, et tente de nous entraîner vers ce qui est bas. L’Apôtre demande avec raison cette force à l’Esprit-Saint, parce que la force de notre vertu est insuffisante si elle n’est corroborée par celle que le Saint-Esprit répand en nous au moyen de Ses dons.
« Que le Christ habite en vos cœurs par la foi » (Eph. III, 17). Le Christ, avec le Père et le Saint-Esprit, habite déjà dans l’âme en état de grâce, mais Sa présence peut devenir toujours plus « profonde », et dans la mesure même de sa profondeur, l’âme sera pénétrée de la divine charité, au point d’être vraiment « enracinée » dans la charité et « fondée » sur elle. Voulons-nous croître dans l’amour ? Tenons-nous en contact avec la source de l’amour, avec Dieu vivant dans notre âme.
« Que vous puissiez saisir… la charité du Christ qui défie toute connaissance » (Eph. III, 18-19). Le point culminant de la vie spirituelle, c’est de comprendre autant qu’il est possible à des créatures, le mystère de l’amour de Dieu. Le christianisme est tout amour : nous sommes chrétiens dans la mesure où nous vivons dans l’amour, et comprenons l’amour de Dieu.
Cependant, ce mystère nous laisse toujours un peu incrédules, un peu sceptiques. Oh ! si nous pouvions voir, comme les bienheureux, comment Dieu est charité et ne veut que la charité ; que la voie pour aller à Lui est celle de l’amour ; que la souffrance, la mortification, l’humilité, ne sont que des moyens pour arriver à l’amour parfait, pour correspondre à l’amour de Dieu-Charité ! Alors, nous serions vraiment « remplis de toute la plénitude de Dieu » (Eph. III, 19).

guérison de l'hydropique - mosaïque Santa Maria Nuova Monreale

La guérison de l’hydropique
(détail d’une mosaïque dans la cathédrale Santa Maria Nuova de Monreale – Sicile)

2 – Saint Paul nous a exhortés, dans l’épître, à être enracinés dans l’amour. Dans l’Evangile, Jésus nous exhorte à être enracinés dans l’amour et l’humilité.
Malgré la désapprobation tacite des pharisiens, fruit de l’étroitesse de leur esprit et de leur cœur, Jésus guérit, un jour de sabbat, un pauvre hydropique, et nous enseigne une fois de plus la grande importance de l’amour du prochain. C’est en vain que nous croirions être enracinés dans l’amour de Dieu, si nous ne l’étions également dans celui du prochain. Comment peut-on s’imaginer qu’un acte de charité fraternelle soit en opposition avec la loi de la sanctification de la fête ? Telles sont les aberrations auxquelles on arrive lorsqu’on prétend aimer Dieu en veillant uniquement à ses propres intérêts, sans aucune pensée pour les nécessités d’autrui. Ce n’est pas là du christianisme, mais du pharisaïsme, destructeur de la charité.
Pour être enraciné dans l’amour, il faut l’être également dans l’humilité, car l’humble est seul capable d’aimer vraiment Dieu et le prochain. L’Evangile nous donne donc une leçon d’humilité, en condamnant la chasse aux honneurs. Il ne faut pas croire qu’il s’agisse seulement d’honneurs matériels, il faut entendre aussi : honneurs moraux, c’est-à-dire ces places que notre orgueil tend à occuper dans l’estime et la considération d’autrui.
C’est un fait humiliant de constater comment notre « moi » veut toujours occuper une place supérieure à celle qui lui revient, et cela à notre confusion, car « quiconque s’élèvera sera abaissé » (Luc. XIV, 11).
« Mettons-nous à la dernière place, dit Saint Bernard. Il n’y a pas de dommage à nous humilier et nous croire inférieurs à ce que nous sommes en réalité. Mais le danger est terrible et le mal très grand si nous voulons nous élever, même d’un seul pouce, au-dessus de ce que nous sommes, et nous préférer, ne fut-ce qu’à un seul homme. Il n’est pas dangereux de se pencher un peu trop pour passer par une porte trop basse, mais il sera très périlleux de s’élever à un seul doigt de plus que la hauteur de la traverse, parce qu’on se heurte et se blesse la tête. De même, il ne faut pas craindre de nous humilier trop, mais avoir en horreur le plus petit sentiment de présomption ».
Demandons dès lors au Seigneur, comme l’ont fait les saints, de nous envoyer une humiliation chaque fois que notre orgueil tentera de nous élever au-dessus des autres. Ce sera le moyen le plus sûr pour nous enraciner dans l’humilité. Nous le serons alors aussi dans la charité et possèderons, de cette manière, les deux caractéristiques fondamentales de l’âme chrétienne.

Benozzo Gozzoli - adoration des anges - Chapelle du Palais Medici Riccardi à Florence

Adoration des anges
(détail d’une fresque  de Benozzo Gozzoli dans la chapelle du Palais Medici-Riccardi à Florence)

Colloque :

« Augmentez, Seigneur, ma foi en Votre amour, afin que je puisse Vous dire en toute vérité : « Nous, nous avons connu l’amour que Dieu a pour nous et nous y avons cru » (1a Joan. IV, 16). C’est là le grand acte de notre foi, c’est le moyen de rendre à notre Dieu amour pour amour ; c’est là « le secret caché au cœur du Père » (Coloss. I, 26) que nous pénétrons enfin et toute notre âme tressaille…» (Sainte Elisabeth de la Trinité).
O Seigneur, rendez-moi capable de croire à Votre amour excessif pour moi. Je ne m’arrêterai plus, alors, aux goûts, aux sentiments, peu m’importera de Vous sentir ou non, de recevoir de Vous la joie ou la douleur : je croirai à Votre amour et cela suffit.
« Faites, ô Dieu, que mon âme pénètre dans votre profondeur, et y demeure enracinée et fondée dans l’amour.
« O Seigneur, lorsque je considère en moi-même Votre immensité, Votre fidélité, Vos preuves d’amour, Vos bienfaits, et qu’ensuite je me regarde moi-même et vois mes crimes, je ne puis que me tourner vers mon âme dans un profond sentiment de mépris ; toutefois ce mépris ne m’abaisse pas autant que je le voudrais.
« O Seigneur, plongez-moi dans l’humilité ! Il me semble qu’ainsi je serai plongée en Vous car, en vivant en Vous, Vérité même, il est impossible de ne pas connaître son néant. L’âme humble est le récipient de choix et l’amphore capable de recevoir Votre grâce, et en elle seule Vous la versez. Faites donc, ô Seigneur, que je sois humble et comprenne que l’humble ne Vous élèvera jamais assez et ne s’abaissera jamais assez lui-même » (Sainte Elisabeth de la Trinité).

Rd. Père Gabriel de Sainte-Marie-Madeleine,
in « Intimité divine », vol. 2 pp.404-407

St-Esprit & Ste Bible

2021-43. Message de Sa Majesté le Roi Louis XX à l’occasion de la fête de Saint Louis 2021.

Mercredi 25 août 2021.

En cette fête de Saint Louis, son ancêtre et son saint patron, Monseigneur le Prince Louis de Bourbon, duc d’Anjou, de jure Sa Majesté le Roi Louis XX, a adressé le message suivant à tous les Français :

Aigues-Mortes statue de Saint Louis

Statue de Saint Louis à Aigues-Mortes

Chers Français,

Je ressens de plus en plus l’expression d’une inquiétude profonde à l’égard de notre nation, de nos vies et de nos problèmes quotidiens, générée par une situation de crise, dont les racines sont profondes. Cette inquiétude s’accroît alimentée par une succession d’évènements que le pays semble subir et qui ne trouvent que des solutions partielles et qui interpellent notre société.

La crise concerne tous les secteurs, affectant davantage les plus faibles.

Cette crise de caractère religieux, social, juridique, économique et philosophique qui affecte de nombreux Français, nécessite des solutions durables et équitables.

La situation des plus humbles ne s’améliore pas et la fracture des territoires demeure. Il y a là une source d’injustice et d’exacerbation des divisions entre tous, comme si la division et la confrontation étaient la marque d’une nouvelle société ; alors que la concorde et l’unité sont les seuls moyens pour trouver une solution de justice.

La crise de confiance s’est accentuée actuellement par la persistance de la crise sanitaire et ses conséquences. Devant la gravité de la situation, les solutions proposées sont techniques, uniformes et rapides, reposant sur une sorte de certitude acquise, implacable et incontournable, contre laquelle personne ne peut exprimer ses inquiétudes, alors qu’il aurait fallu y répondre avec transparence, sans pouvoir laisser penser que le bien public puisse cacher d’autres intérêts.

Nous sommes tous concernés face à l’avenir, avec le sentiment apparemment de plus en plus partagé que notre société est confrontée à des enjeux de fond, qui ne sont pas nouveaux, et aux effets plus rapides que par le passé.

Ce sentiment est renforcé par les dangers, que chacun ressent, d’une situation internationale de moins en moins prévisible, voire dangereuse. Les risques grandissent de possibles conflits susceptibles de menacer notre pays, notre société, notre forme de vie et nos valeurs sociales et politiques ; la plus grande faiblesse est celle de ne pas savoir ce que l’on défend.

Face à toutes ces questions, les interrogations et les doutes augmentent. La culture de l’oubli contribue, elle aussi, au dérèglement social. En effet, la culture, la connaissance partagée, le lien moral et éthique véhiculé par une langue commune est d’abord ce qui unit et non ce qui oppose. Les menées actuelles sont absolument contraires à l’esprit d’unité du corps social défendu durant des siècles qui a permis tant de succès et de progrès à notre société.

Ainsi, il nous faut revenir aux fondements de la société française et de son identité : la justice, le bien commun, la souveraineté, la volonté de sacrifice, le discernement et l’esprit critique, la nécessité de croire à la communauté et à la générosité avec une plus grande cohésion sociale. En se référant à eux, nos institutions retrouveront leur finalité, celle d’unifier la France et de l’aider à se dépasser. Pour sortir de cette phase négative comme la France en a déjà connue et qu’elle a toujours surmontée, il s’agit de retrouver notre esprit de cohésion et notre attachement à nos valeurs pour que la France reste la France.

Je souhaite ainsi rendre hommage à tous ceux qui agissent et assument leur devoir d’état, malgré toutes les difficultés qu’ils rencontrent dans leurs vies quotidiennes.

Je pense spécialement aux jeunes couples qui s’engagent dans ce sens, en s’attachant à accomplir avec enthousiasme, au prix de difficultés souvent considérables, leur rôle de transmission vis-à-vis de leurs enfants.

Je pense aux personnels de santé, tellement surchargés en ce moment, confrontés de plus en plus à des problèmes éthiques touchant à la vie, et qui, de ce point de vue, s’emploient à résister à des pratiques contre-nature, dans la pleine conscience de leur devoir.

Mais je pense aussi à tous ceux, entrepreneurs, militaires, professionnels divers qui œuvrent déjà, chacun à sa place, pour que notre pays s’affirme fier de lui-même, soucieux et attentif à mettre en valeur le plein héritage de son histoire pour bâtir son avenir.

Nous devons donc nous attacher à nous retrouver tous unis dans un souci de succès, de générosité et de cohésion sociale, en nous fondant sur l’expérience de la France. Tel est ce que peuvent nous apprendre nos quinze siècles de civilisation. Tel est ce qu’il faut redonner comme espoir à nous tous.

Puisse ce message vous aider et vous encourager à aller de l’avant ! Gardons l’espoir de ceux qui s’engagent, œuvrons pour le bien commun, renforçons notre communauté et les liens qui nous unissent pour affronter les difficultés présentes.

Que le souvenir de Saint Louis, fêté en ce jour, et toute la gloire de la France nous aident ainsi à trouver des modèles pour l’avenir en apportant la paix et la justice entre tous les Français.

grandes armes de France

2021-42. De l’esprit chevaleresque.

Mercredi 25 août 2021,
Fête de Saint Louis, roi de France (cf. > ici, > ici, et encore > ici) ;
6ème anniversaire de la fondation de la Confrérie Royale (cf. > ici).

chevalier

De l’esprit chevaleresque

Lettre mensuelle à l’adresse de la Confrérie Royale
- 25 août 2021 -

 Chers Amis et Sympathisants de la Confrérie royale,

Dans l’histoire, chaque époque de crise a engendré des héros. En termes spirituels : ce sont les épreuves qui façonnent les saints. Les indécis, eux, sont des anti-héros. J’assimile les mous aux tièdes que « Dieu vomit » (Apoc. III, 15). Il y a en effet concordance entre notre foi et notre action. À foi petite, petite action. « Nous périssons par la médiocrité », lançait le général de Lamoricière, commandant des zouaves pontificaux.

L’effort est l’une des grandes lois de la vie chrétienne ici-bas, il est la marche en avant de l’amour. Qu’on songe aux funestes atermoiements du velléitaire Charles VII, qu’essaiera de secouer la bouillonnante Jeanne d’Arc, à qui il tardait « comme à une femme enceinte d’enfanter »1. Voilà l’attitude des saints : agir quand il est temps. Il nous faut redécouvrir et cultiver le courage et la droiture, qualités d’âme qui faisaient l’honneur de nos ancêtres. La bonne volonté est contagieuse, et l’audace conquérante. C’est bien en ce sens que, selon les paroles-mêmes de Notre-Seigneur, « ce sont les violents qui s’emparent du Royaume des Cieux » (Mt XI, 12).

Les âmes généreuses ont le désir de faire quelque chose de grand dans l’ordre de la charité, de l’apostolat, de la sainteté pour, comme sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, « ne pas être une sainte à moitié ». Mais très vite ces grands désirs se trouvent confrontés à des obstacles de toutes sortes : difficultés extérieures, découragement, inconstance… Tout de suite apparaît la loi de la réussite : les meilleures résolutions ne peuvent aboutir sans effort, ce que vos prêtres vous assènent à chaque nouvelle entrée en Carême.

L’une des institutions qui ont fait la gloire du « Moyen Âge », avec l’Université et les corporations, c’est la chevalerie. La première concernait les intellectuels, la deuxième les travailleurs, la troisième allait impliquer l’élite militaire et politique de la société. Mais l’intrépidité et la bravoure ont besoin, pour devenir vertueuses, d’être orientées vers une cause juste avec des moyens proportionnés. Ce fut le génie de l’Église de permettre de canaliser l’énergie des hommes braves en la mettant au service de Dieu. L’institution, purement militaire, remontait historiquement aux anciennes coutumes des peuples germains venus envahir l’empire romain aux IVe et Ve siècles. L’Église va alors christianiser la chevalerie en enseignant au chevalier à tourner sa force au profit de la justice et de la protection des plus faibles.

Pas plus que le Christ n’est venu abolir la souffrance, l’Église n’a pas abrogé la guerre : c’est d’ailleurs impossible du fait de la loi du péché originel et de ses conséquences qui frappe toute l’humanité. Mais elle a réussi le défi d’humaniser la guerre, de la limiter (par la « Trêve de Dieu », notamment). Elle a su faire naître dans le cœur de ces hommes sauvages et brutaux qu’étaient les conquérants barbares, des sentiments et des vertus chrétiens : le sens de l’honneur et de la fidélité, la justice, l’horreur du mensonge, la compassion pour les faibles.

 heaume pour évêque

Reproduction de heaume médiéval pour évêque-soldat…
non homologué par la C.E.F. !

 Vivre de l’esprit chevaleresque

Aujourd’hui, je ne dis pas qu’il faut reprendre l’armure et monter à cheval, quoique saint Paul nous ait avertis de revêtir « toutes les armes de Dieu, afin de pouvoir résister dans le mauvais jour, et tenir ferme après avoir tout surmonté » en portant « la vérité pour ceinture, la cuirasse de la justice, pour chaussure le zèle que donne l’Évangile, le bouclier de la foi, le casque du salut et l’épée de l’Esprit, qui est la parole de Dieu » (Éph. VI, 13-17). Il ne s’agit pas de nous affubler en Godefroy le Hardi, comte de Montmirail, ni en son « fidèle escuyer » Jacquouille la Fripouille, les « Visiteurs » tombés malgré eux au XXe siècle… mais de renouer avec la noble tradition chevaleresque française et son code d’honneur, immortalisés par nos chansons de geste où la vaillance le dispute à la courtoisie. Nous sommes les héritiers d’une civilisation fondée sur les valeurs de la prudhommie et de la bonhomie.

Et les combats ne manquent pas. Face aux attaques de tous côtés, il faut des guerriers avisés et bien préparés. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore compris, nous sommes plongés dans l’arène, où il nous faut « tenir ferme contre les artifices du diable » (Éph. VI, 10). Que ce soit la crise sanitaire (lors de sa première allocution, M. Macron nous a avertis trois fois d’un air grave : « C’est la guerre ! ») ou plus récemment encore la guerre liturgique rallumée, nous devons lutter contre le mal sous toutes ses formes, qu’il prenne l’apparence d’un pangolin ou d’une « Eucharistie festive » dans la forme (très) ordinaire. L’Ennemi est polymorphe mais la tactique est toujours la même.

Sur le plan surnaturel, nous avons à mener le combat spirituel, comme sur le plan naturel nous avons à défendre notre pays de ses (et donc de nos) ennemis. Sans doute, depuis la période « Peace and love » qui a suivi les deux grandes guerres, l’on s’est focalisé, dans l’Église, sur l’ennemi intérieur – et ce désordre, cette résistance au bien, ce penchant au mal est bien réel dans notre âme – au détriment des ennemis extérieurs, qu’il serait trop long d’énumérer ici. Sachons déceler où se glisse le mal, dans la foi (l’erreur) comme dans les mœurs (le péché) ; la traque est de tous les instants car « votre adversaire, le diable, rôde comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer » (I Pet. V, 8).

Les grands modèles

La chevalerie nous a laissé de grands noms et de beaux exemples : Roland le Preux, Godefroy de Bouillon, le connétable du Guesclin (« le Dogue noir de Brocéliande »), Bayard, même Jeanne d’Arc, jusqu’au premier généralissime de l’armée catholique et royale : Cathelineau (« le Saint de l’Anjou »). Pétris des vertus évangéliques, ils eurent à cœur d’humaniser la guerre, lorsque celle-ci se révélait indispensable. Tous les dommages collatéraux : détruire, brûler, piller, molester les pauvres gens… constituent des crimes de reître dont un noble chevalier aurait honte de se souiller. De même le combat doit demeurer sur le champ de bataille, il faut épargner tout ce qui est en dehors : femmes, enfants et cités.

Les preux chevaliers nous donnèrent les Croisades dont nous n’avons pas à rougir car elles furent une guerre défensive pour protéger les chrétiens menacés ou violentés, et libérer les territoires envahis par les mahométans comme l’Espagne ou la Terre Sainte. Cette campagne armée n’a rien à voir avec la « Guerre sainte » des musulmans qui veulent conquérir de force le monde entier pour le soumettre à l’islam en établissant la charia. Plus proches de nous, les guerres de Vendée de 1793 constituent une héroïque page du livre de la chevalerie chrétienne.

Vitrail de Saint Louis avec la Sainte Couronne d'épines

Saint Louis

Aujourd’hui, nous célébrons le roi des chevaliers, celui qui a agi en toute circonstance, comme nous le dit le Bréviaire romain, cum prudentia et pietate. Selon saint Thomas d’Aquin, la vertu de prudence (au service de la justice) est la vertu propre du gouvernant 2. « Saint Louis, estime Fustel de Coulanges, a montré que l’on gouverne par les principes les plus simples, par le bon sens, par la droiture de l’esprit et par la droiture de cœur »3. En lui se réalise « l’apogée de l’équilibre entre le souci du monde visible et du monde invisible ; la plus parfaite synthèse de la sagesse politique et du sens de l’au-delà »4.

Tel Salomon qui ne demanda comme grâce que d’être empli de « sagesse et d’intelligence afin de juger le peuple sur lequel [Dieu l’a] fait régner » (II Chr. I, 11), Louis IX n’eut de hantise que d’agir toujours et partout en « prud’homme », selon ce qu’il confia à son ami Robert de Sorbon : « Maître Robert, je voudrais bien avoir le renom de prud’homme, mais que je le fusse. Quant à tout le reste, je vous l’abandonne »5. Comme l’a écrit Me Trémolet de Villers, « Les saints sont d’utilité publique. Il faut des hommes forts qui soient des doux, des hommes humbles qui soient fiers, des hommes intelligents qui aient du cœur, des hommes prudents : au sens plein du mot, S. Louis roi de France »6.

Bayard au combat

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Les mères sont championnes pour inculquer l’esprit chrétien : qu’on songe à Blanche de Castille avec le futur Louis IX. Celle de Bayard lui donna ce triple précepte, qui constitue un véritable code de l’esprit chevaleresque :

« Autant qu’une mère puisse commander à son enfant, je vous commande trois choses. Si vous le faites, soyez assuré que vous vivrez triomphalement en ce monde : la première, c’est qu’avant tout, vous aimiez, craigniez et serviez Dieu. La seconde, c’est que vous soyez doux et courtois à tous les gentilshommes, humble et serviable à tous gens. Fuyez l’envie car c’est un vilain vice. Soyez loyal en faits et dits ; tenez votre parole. La troisième, c’est que des biens que Dieu vous donnera, vous soyez charitable aux pauvres nécessiteux, car donner pour l’amour de Lui n’appauvrit jamais personne. »8

Fort de cet enseignement, la « fleur de la chevalerie » put être glorifiée par Bayard, qui allie respect des lois de la guerre et défense du bon droit. Surnommé à juste titre « le loyal serviteur » et « le chevalier sans peur et sans reproche », il servit fidèlement trois rois successifs (Charles VIII, Louis XII et François Ier) avec la constante bravoure qui l’a rendu justement célèbre.

Sainte Jeanne d'Arc à Orléans (vitrail)

Jehanne la Pucelle

Pour plagier le Prologue de saint Jean (Jn I, 6), « Fuit puella missa a Deo cui nomen erat Johanna » : il y eut une jeune femme envoyée par Dieu, dont le nom était Jeanne. La mission éminemment politique de « la sainte du temporel » (Cal Daniélou), qui était de « rétablir la France et le sang royal »9, dérange au plus haut point parce que Jeanne n’est pas pacifiste mais remarquablement guerrière : « Nous n’aurons la paix qu’au bout de la lance », prévenait-elle.

Dotée d’une maison militaire digne d’un véritable chef de guerre (un intendant, deux pages, deux hérauts) et armée d’une bannière et d’un étendard peints de représentations religieuses, cette jeune fille de 17 ans, « le plus beau des chevaliers » selon Mgr Touchet, va mener de victoire en victoire l’armée fidèle à son roi. Agissant toujours hardiment, le mot d’ordre qu’elle donnait à Charles VII, elle le répète aujourd’hui encore à Louis XX : « Marchez résolument, ne doutez pas, soyez homme et vous reconquerrez votre royaume ! ». La Pucelle était convaincue qu’une fois le roi sacré, « la puissance des adversaires diminuerait toujours, et qu’ils ne pourraient finalement nuire ni à lui ni au royaume »10. C’est à notre tour notre conviction profonde, qui récitons trois fois par jour l’Angélus à cette pieuse intention.

Les encouragements de Jehanne sont véhéments, fusant comme le trait d’une flèche, tant au combat qu’au procès (lequel fut une vraie joute oratoire). « Je croyais aux paroles de la Pucelle, témoigne l’un de ses compagnons d’armes ; j’étais tout enflammé par ses paroles et par son amour de Dieu »11. Ses paroles chaudes, formulées à l’impératif marquant l’obligation de l’action avec les adverbes de l’entrain, constituent selon l’un de ses hagiographes « la Bible de France », qui considère encore que certes « ses Voix l’inspirent, mais que l’inspire aussi et que parle en elle l’âme de la France qui prend conscience, en elle, de son existence, de son originalité, de sa mission »12.

À ses yeux, pureté et victoire vont de pair : « C’est le péché qui fait perdre la guerre », assure-t-elle. Son intuition est confirmée par l’oraison super populum que nous lisons le vendredi après les Cendres : « Protégez, Seigneur, votre peuple, et dans votre clémence, purifiez-le de tout péché, car aucune adversité ne peut lui être nuisible si aucune iniquité ne domine sur lui »13.

Comme avec notre Libératrice, l’itinéraire que nous avons à mener sera à la fois militaire et spirituel, politique et religieux. Depuis le jour béni de sa Confirmation, le chrétien est fait soldat du Christ. Le Français, lui, doit encore se sentir chevalier de Son lieutenant ici-bas. « Le Français est le soldat de la cause de Dieu, laquelle suivant les temps prend divers visages et peut être défendue par la parole (on pense aux Dominicains 14) autant que par l’épée. La France ne grandit que si elle est fidèle à sa vocation et elle déchoit quand elle y manque » (Mgr Calvet 15).

*

Tous ces grands exemples nous rappellent que, s’il convient parfois de supporter avec patience les persécutions, bien des fois aussi les vertus de charité, de justice et de force – vertus chrétiennes par excellence – nous font un devoir de résister courageusement face à la violence des ennemis du Christ.

Et les chevalières, me demanderez-vous ? Mesdames, vous n’êtes aucunement exclues de ces recommandations, ces lignes vous concernent aussi. L’Ancien Testament regorge d’exploits de « femmes fortes » telles Esther, Judith et Yaël. La chevalerie est un esprit qui exalte la virilité de l’âme. Le latin, dans son génie concentrateur, réunit d’ailleurs ensemble dans une même étymologie « l’homme », « la force » et « la vertu » : vir/virtus. Cette qualité n’est pourtant pas réservée aux seuls hommes, et Jehanne ne doit pas rester une exception dans l’histoire de France. Pour les ragaillardir dans la voie du combat spirituel, la grande sainte Thérèse ne disait-elle pas à ses sœurs carmélites : « Mes filles, soyez des hommes ! » ?

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L’esprit chevaleresque

La mère de Bayard ne commandait pas la bravoure à son fils : ce fut faire injure à un preux ; elle commande la foi en Dieu, la loyauté, la courtoisie, la libéralité, la défense de la veuve et de l’orphelin… Toutes sont les qualités qui accompagnent la bravoure et lui donnent son prix en chrétienté.

Tout vrai chevalier est dans la réalisation de cet idéal. Dans sa courtoisie comme dans sa bravoure, le preux se distingue par son intrépidité au combat, son service fidèle et loyal, sa droiture d’esprit, sa noblesse de cœur. Une famille comtale de Toscane a pour devise cette admirable définition : « Seule la vertu est la vraie noblesse ». Mistral, le poète provençal, avait quant à lui adopté cette devise chevaleresque : « Plus fier que les fiers et plus humble que les humbles ».

L’historien Léon Gautier a reconstitué ainsi les 10 Commandements de la chevalerie en vigueur au sein de la Chrétienté 16 :

1) Tu croiras à tout ce qu’enseigne l’Église et observeras tous ses commandements ;

2) Tu protègeras l’Église ;

3) Tu auras le respect de toutes les faiblesses et t’en constitueras le défenseur ;

4) Tu aimeras le pays où tu es né ;

5) Tu ne reculeras jamais devant l’ennemi ;

6) Tu combattras les infidèles avec acharnement ;

7) Tu rempliras tes devoirs féodaux, à moins qu’ils ne soient contraires à la Loi divine ;

8) Tu ne mentiras pas et seras fidèle à la parole donnée ;

9) Tu seras libéral et généreux ;

10) Tu seras, partout et toujours, le champion du droit et du bien contre l’injustice et le mal.

*

Le Baptême de Clovis (Versailles - cathédrale St Louis)

L’engagement

Mais porter une chevalière à l’annulaire ne suffit pas pour vivre en véritable chevalier. Force est de constater parmi les jeunes d’aujourd’hui l’inconstance, la perte du sens de la parole et de l’engagement. La nouvelle forme de chevalerie que représente le scoutisme (et les louveteaux de petits pages) suffira-t-elle pour cultiver chez l’enfant une âme ardente et un cœur généreux ?

La vie est une aventure, et il faut de l’esprit chevaleresque pour s’y lancer. Il faut de l’esprit chevaleresque pour vouloir suivre le Christ aujourd’hui ; le jeune homme riche de l’Évangile n’en avait pas assez et « partit tout triste » malgré le regard d’amour qu’avait posé sur lui Jésus (cf. Mt XIX, 22). Beaucoup aujourd’hui préfèrent le suivre lui, ce jeune homme riche, repu d’opulence matérielle, plutôt que Notre-Seigneur, qui nous promet des richesses d’un autre ordre mais qui n’ont pas de prix, et ce dès ici-bas. Quand on n’a plus le sens de la parole donnée, comment croire en la Parole divine ?

Il faut de l’esprit chevaleresque pour entamer une formation professionnelle aujourd’hui. Les caisses d’intérim sont certainement plus commodes, qui offrent aux jeunes gens des « jobs » flexibles, comme les forfaits téléphoniques « sans engagement ». Il est loin le temps où le savoir artisanal ou judiciaire se transmettait de père en fils, générant de véritables dynasties d’une même profession familiale, faisant la force des corporations.

Il faut de l’esprit chevaleresque pour se lancer dans l’aventure du mariage aujourd’hui. « L’amour libre » permet d’éviter la trop moralisante fidélité, et puis cela permet d’accepter la vie de couple seulement pour les bons moments, en évacuant les pires. Or c’est par le désintéressement et par le renoncement volontaire que se prouve le véritable amour. L’engagement des époux devant Dieu ne consiste pas à Le prendre comme simple témoin de leur amour mutuel, mais comme acteur, par Sa grâce, de l’amour total et fidèle de l’un pour l’autre, à l’image de Jésus aimant l’Église jusqu’à donner Sa vie pour elle.

Il faut de l’esprit chevaleresque pour défendre l’identité chrétienne de la France aujourd’hui, pour combattre les institutions maçonniques en place et, comme sainte Jeanne d’Arc, établir le règne de Jésus-Christ en rétablissant le roi de France légitime.

Comme adultes chrétiens, il nous faut prendre nos engagements au sérieux et relever le défi. « La vie est un devoir : accomplis-le », insistait sainte Teresa de Calcutta. « Se trouver obligé » : voilà bien ce qui répugne aux nouvelles générations, lesquelles fuient tant la vie consacrée que le mariage. Or, la vie chrétienne est en elle-même une alliance sacrée puisqu’elle repose sur l’engagement aux promesses du saint baptême.

Ce que découvre la psychologie moderne, la religion nous l’a enseigné depuis les origines : est fiable et responsable une personne qui construit sa vie en fonction des choix qu’elle fait et des valeurs qu’elle adopte, et conduit sa vie en s’appuyant sur les principes qui la guident. Avec l’adoubement, lors duquel le chevalier prononce son triple serment envers Dieu, son roi et sa patrie, cérémonie précédée d’une veillée d’armes, un lien indissoluble se constitue qui va responsabiliser le promettant et sacraliser son engagement au service du roi 17.

 Envoi en mission

Envoi en mission

Laisserons-nous se déliter la France davantage en simples spectateurs ? Comme l’estimait un pape du Ve siècle : « C’est approuver l’erreur que de ne pas y résister ; c’est étouffer la vérité que de ne pas la défendre. Quiconque cesse de s’opposer à un forfait manifeste peut être regardé comme un complice secret » (Félix III). Alors ne soyons pas les complices de la destruction temporelle et spirituelle du Royaume des lys.

À la fin de chaque messe, le prêtre vous dit, à vous les laïcs : « Ite Missa est », que traduit trop mollement notre « Allez, la messe est dite ». Il faut plutôt y voir un véritable envoi en mission. Après la contemplation, l’action. Pour transposer la devise de l’Ordre dominicain : Contemplata aliis tradere (« transmettre aux autres le fruit de ce que l’on a contemplé »), j’oserais dire : Contemplata gerere (« mettre en action ce que l’on a contemplé »), en prenant gerere/gesta au sens de « hauts faits, exploits héroïques », qui donnera la fameuse expression « Gesta Dei per Francos ».

Ces paroles du pape saint Pie X, qu’il adressait aux Français juste après la funeste séparation de l’Église et de l’État qu’il condamne, résonnent encore à nos oreilles et dans nos cœurs : « C’est de toute votre âme, vous le sentez bien, qu’il vous faut défendre cette foi. Mais ne vous y méprenez pas : travail et efforts seraient inutiles si vous tentiez de repousser les assauts qu’on vous livrera sans être fortement unis. Abdiquez tous les germes de désunion, s’il en existait parmi vous. Et faites le nécessaire pour que, dans la pensée comme dans l’action, votre union soit aussi ferme qu’elle doit l’être parmi des hommes qui combattent pour la même cause, surtout quand cette cause est de celles au triomphe de laquelle chacun doit volontiers sacrifier quelque chose de ses propres opinions »18. La clef de la réussite dans un combat, c’est l’union, que l’on appelle au sens surnaturel : la charité, qui édifie et qui conquiert. Au contraire, « tout royaume divisé contre lui-même ne peut subsister » (Mc III, 24).

Qu’on se souvienne enfin de ces paroles prophétiques du Cardinal Pie : « Quand Jésus-Christ ne règne pas par les bienfaits attachés à sa présence, il règne par toutes les calamités inséparables de son absence »19. L’actualité brûlante ne cesse de nous décliner les cruels effets du rejet de Dieu de la société. Face à ce sinistre spectacle, ne pas réagir serait devenir complice d’un tel système pervers. Chers Amis, il est encore temps de renverser le cours de l’histoire (jamais de fatalité chez le chrétien !) : devenez les hérauts de la royauté du Christ en vous constituant chevaliers de « notre sire le roi » par votre consécration renouvelée de le servir et de prier à son intention. C’est la fidélité de notre engagement qui élèvera le monde et nos âmes.

R.P. Clément de Sainte-Thérèse

chevalier

Notes et références :

1 Déposition de Dame Catherine Le Royer au « Procès de réhabilitation » de Jeanne d’Arc.

2 Cf. S. Thomas d’Aquin, Somme théologique, IIa-IIæ, q. 50, a. 1.

3 Numa-Denis Fustel de Coulanges, art. « S. Louis et le prestige de la royauté » in Leçons à l’Impératrice, Dominique Martin Morin, 1970, p. 39.

4 Marie-Madeleine Martin, revue Lecture & Tradition n° 22, mars 1970, p. 1.

5 Cité in Marcel de Corte, Traité sur la Prudence, Bouère, Dominique Martin Morin, 1974, à l’introduction.

6 Me Jacques Trémolet de Villers, Les Fleurs d’Ulysse, Dominique Martin Morin, 1996, p. 42.

7 La gravure de Bayard est extraite du site kontrekulture.com où elle est vendue.

8 D’après Guy Chastel, Bayard, Lanore, 1937, p. 22.

9 Témoignage de son ami d’enfance Jean Waterin au « Procès de réhabilitation ».

10 Déposition de Messire Jean de Dunois, le « Bâtard d’Orléans ».

11 Déposition de Messire Jean de Novelompont.

12 Mgr Jean Calvet, Témoins de la conscience française, Alsatia, 1943, p. 23.

13 « Tuére, Dómine, pópulum tuum et ab ómnibus peccátis cleménter emúnda : quia nulla ei nocébit advérsitas, si nulla ei dominétur iníquitas. »

14 En passant, signalons que nous fêtions le 6 août dernier le 8ème centenaire de la mort de S. Dominique.

15 Mgr Jean Calvet, Témoins de la conscience française, Alsatia, 1943, p. 20.

16 Cf. Léon Gautier, La chevalerie, Paris, V. Palmé, 1884.

17 Cf. Martin Aurell (coll.), Le sacré et la parole – Le serment au Moyen Âge, Garnier, coll. « Rencontres » n° 378, série « Civilisation médiévale » n° 34, 2018.

18 S. Pie X, encyclique Vehementer nos, 11 février 1906, dernier § : « Appel aux Catholiques de France ».

19 Cal Louis-Édouard Pie, discours à Chartres du 11 avril 1858, in Œuvres épiscopales, t. I, p. 84.

2021-41. « Saint Bernard nous rappelle que sans une profonde foi en Dieu alimentée par la prière et par la contemplation, par un rapport intime avec le Seigneur, nos réflexions sur les mystères divins risquent de devenir un vain exercice intellectuel, et perdent leur crédibilité. »

20 août,
Fête de Saint Bernard de Clairvaux, abbé, confesseur et docteur de l’Eglise ;
Mémoire de Saint Philibert, abbé et confesseur ;
Anniversaire de la mort de Saint Pie X (cf. > ici).

Nous poursuivons notre connaissance des Saints Docteurs de l’Eglise au moyen des présentations qu’en a faites Sa Sainteté le Pape Benoît XVI lors des catéchèses dispensées à l’occasion des audiences générales. Voici donc la présentation qu’il a donnée de Saint Bernard de Clairvaux.

Alessandro Tiarini (1577-1668) - Saint Bernard de Clairvaux

Alessandro Tiarini (1577-1668) : Saint Bernard de Clairvaux

« Saint Bernard nous rappelle que sans une profonde foi en Dieu alimentée par la prière et par la contemplation, par un rapport intime avec le Seigneur, nos réflexions sur les mystères divins risquent de devenir un vain exercice intellectuel, et perdent leur crédibilité. »

Catéchèse de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
lors de l’audience générale
du mercredi 21 octobre 2009

Chers frères et sœurs,

Aujourd’hui je voudrais parler de saint Bernard de Clairvaux, appelé le dernier des Pères de l’Eglise, car au XIIème siècle, il a encore une fois souligné et rendue présente la grande théologie des Pères.

Nous ne connaissons pas en détail les années de son enfance ; nous savons cependant qu’il naquit en 1090 à Fontaines en France, dans une famille nombreuse et assez aisée. Dans son adolescence, il se consacra à l’étude de ce que l’on appelle les arts libéraux – en particulier de la grammaire, de la rhétorique et de la dialectique – à l’école des chanoines de l’église de Saint-Vorles, à Châtillon-sur-Seine et il mûrit lentement la décision d’entrer dans la vie religieuse. Vers vingt ans, il entra à Cîteaux, une fondation monastique nouvelle, plus souple par rapport aux anciens et vénérables monastères de l’époque et, dans le même temps, plus rigoureuse dans la pratique des conseils évangéliques. Quelques années plus tard, en 1115, Bernard fut envoyé par saint Etienne Harding, troisième abbé de Cîteaux, pour fonder le monastère de Clairvaux. C’est là que le jeune abbé (il n’avait que vingt-cinq ans) put affiner sa propre conception de la vie monastique, et s’engager à la traduire dans la pratique. En regardant la discipline des autres monastères, Bernard rappela avec fermeté la nécessité d’une vie sobre et mesurée, à table comme dans l’habillement et dans les édifices monastiques, recommandant de soutenir et de prendre soin des pauvres. Entre temps, la communauté de Clairvaux devenait toujours plus nombreuse et multipliait ses fondations.

Au cours de ces mêmes années, avant 1130, Bernard commença une longue correspondance avec de nombreuses personnes, aussi bien importantes que de conditions sociales modestes. Aux multiples Lettres de cette période, il faut ajouter les nombreux Sermons, ainsi que les Sentences et les Traités. C’est toujours à cette époque que remonte la grande amitié de Bernard avec Guillaume, abbé de Saint-Thierry, et avec Guillaume de Champeaux, des figures parmi les plus importantes du XIIème siècle.
A partir de 1130, il commença à s’occuper de nombreuses et graves questions du Saint-Siège et de l’Eglise. C’est pour cette raison qu’il dut sortir toujours plus souvent de son monastère, et parfois hors de France. Il fonda également quelques monastères féminins, et engagea une vive correspondance avec Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, dont j’ai parlé mercredi dernier. Il dirigea surtout ses écrits polémiques contre Abélard, le grand penseur qui a lancé une nouvelle manière de faire de la théologie en introduisant en particulier la méthode dialectique-philosophique dans la construction de la pensée théologique. Un autre front sur lequel Bernard a lutté était l’hérésie des Cathares, qui méprisaient la matière et le corps humain, méprisant en conséquence le Créateur.
En revanche, il sentit le devoir de prendre la défense des Juifs, en condamnant les vagues d’antisémitisme toujours plus diffuses. C’est pour ce dernier aspect de son action apostolique que, quelques dizaines d’années plus tard, Ephraïm, rabbin de Bonn, adressa un vibrant hommage à Bernard.
Au cours de cette même période, le saint abbé rédigea ses œuvres les plus fameuses, comme les très célèbres Sermons sur le Cantique des Cantiques. Au cours des dernières années de sa vie – sa mort survint en 1153 – Bernard dut limiter les voyages, sans pourtant les interrompre complètement. Il en profita pour revoir définitivement l’ensemble des Lettres, des Sermons, et des Traités.
Un ouvrage assez singulier, qu’il termina précisément en cette période, en 1145, quand un de ses élèves Bernardo Pignatelli, fut élu pape sous le nom d’Eugène III, mérite d’être mentionné. En cette circonstance, Bernard, en qualité de père spirituel, écrivit à son fils spirituel le texte De Consideratione, qui contient un enseignement en vue d’être un bon pape. Dans ce livre, qui demeure une lecture intéressante pour les papes de tous les temps, Bernard n’indique pas seulement comment bien faire le pape, mais présente également une profonde vision des mystères de l’Eglise et du mystère du Christ, qui se résout, à la fin, dans la contemplation du mystère de Dieu un et trine : « On devrait encore poursuivre la recherche de ce Dieu, qui n’est pas encore assez recherché », écrit le saint abbé : « mais on peut peut-être mieux le chercher et le trouver plus facilement avec la prière qu’avec la discussion. Nous mettons alors ici un terme au livre, mais non à la recherche » (xiv, 32 : PL 182, 808), à être en chemin vers Dieu.

Je voudrais à présent m’arrêter sur deux aspects centraux de la riche doctrine de Bernard : elles concernent Jésus-Christ et la Très Sainte Vierge Marie, Sa Mère. Sa sollicitude à l’égard de la participation intime et vitale du chrétien à l’amour de Dieu en Jésus-Christ n’apporte pas d’orientations nouvelles dans le statut scientifique de la théologie. Mais, de manière plus décidée que jamais, l’abbé de Clairvaux configure le théologien au contemplatif et au mystique. Seul Jésus – insiste Bernard face aux raisonnements dialectiques complexes de son temps – seul Jésus est « miel à la bouche, cantique à l’oreille, joie dans le cœur (mel in ore, in aure melos, in corde iubilum)« . C’est précisément de là que vient le titre, que lui attribue la tradition, de Doctor mellifluus :  sa louange de Jésus-Christ, en effet, « coule comme le miel ».
Dans les batailles exténuantes entre nominalistes et réalistes – deux courants philosophiques de l’époque – dans ces batailles, l’Abbé de Clairvaux ne se lasse pas de répéter qu’il n’y a qu’un nom qui compte, celui de Jésus le Nazaréen. « Aride est toute nourriture de l’âme », confesse-t-il, « si elle n’est pas baignée de cette huile ; insipide, si elle n’est pas agrémentée de ce sel. Ce que tu écris n’a aucun goût pour moi, si je n’y ai pas lu Jésus ». Et il conclut : « Lorsque tu discutes ou que tu parles, rien n’a de saveur pour moi, si je n’ai pas entendu résonner le nom de Jésus » (Sermones in Cantica Canticorum xv, 6 : PL 183, 847). En effet, pour Bernard, la véritable connaissance de Dieu consiste dans l’expérience personnelle et profonde de Jésus-Christ et de Son amour. Et cela, chers frères et sœurs, vaut pour chaque chrétien : la foi est avant tout une rencontre personnelle, intime avec Jésus, et doit faire l’expérience de Sa proximité, de Son amitié, de Son amour, et ce n’est qu’ainsi que l’on apprend à Le connaître toujours plus, à L’aimer et Le suivre toujours plus. Que cela puisse advenir pour chacun de nous !

Dans un autre célèbre Sermon le dimanche entre l’octave de l’Assomption, le saint Abbé décrit en termes passionnés l’intime participation de Marie au sacrifice rédempteur du Fils. « O sainte Mère, – s’exclame-t-il – vraiment, une épée a transpercé ton âme !… La violence de la douleur a transpercé à tel point ton âme que nous pouvons t’appeler à juste titre plus que martyr, car en toi, la participation à la Passion du Fils dépassa de loin dans l’intensité les souffrances physiques du martyre » (14 : PL 183-437-438). Bernard n’a aucun doute : « per Mariam ad Iesum », à travers Marie, nous sommes conduits à Jésus. Il atteste avec clarté l’obéissance de Marie à Jésus, selon les fondements de la mariologie traditionnelle. Mais le corps du Sermon documente également la place privilégiée de la Vierge dans l’économie de salut, à la suite de la participation très particulière de la Mère (compassio) au sacrifice du Fils. Ce n’est pas par hasard qu’un siècle et demi après la mort de Bernard, Dante Alighieri, dans le dernier cantique de la Divine Comédie, placera sur les lèvres du « Doctor mellifluus » la sublime prière à Marie : « Vierge Mère, fille de ton Fils, / humble et élevée plus qu’aucune autre créature / terme fixe d’un éternel conseil,… » (Paradis 33, vv. 1ss).

Ces réflexions, caractéristiques d’un amoureux de Jésus et de Marie comme saint Bernard, interpellent aujourd’hui encore de façon salutaire non seulement les théologiens, mais tous les croyants.
On prétend parfois résoudre les questions fondamentales sur Dieu, sur l’homme et sur le monde à travers les seules forces de la raison. Saint Bernard, au contraire, solidement ancré dans la Bible, et dans les Pères de l’Eglise, nous rappelle que sans une profonde foi en Dieu alimentée par la prière et par la contemplation, par un rapport intime avec le Seigneur, nos réflexions sur les mystères divins risquent de devenir un vain exercice intellectuel, et perdent leur crédibilité. La théologie renvoie à la « science des saints », à leur intuition des mystères du Dieu vivant, à leur sagesse, don de l’Esprit Saint, qui deviennent un point de référence de la pensée théologique. Avec Bernard de Clairvaux, nous aussi nous devons reconnaître que l’homme cherche mieux et trouve plus facilement Dieu « avec la prière qu’avec la discussion ». A la fin, la figure la plus authentique du théologien et de toute évangélisation demeure celle de l’apôtre Jean, qui a appuyé sa tête sur le Cœur du Maître.

Je voudrais conclure ces réflexions sur saint Bernard par les invocations à Marie, que nous lisons dans une belle homélie. « Dans les dangers, les difficultés, les incertitudes – dit-il – pense à Marie, invoque Marie. Qu’elle ne se détache jamais de tes lèvres, qu’elle ne se détache jamais de ton cœur ; et afin que tu puisses obtenir l’aide de sa prière, n’oublie jamais l’exemple de sa vie. Si tu la suis, tu ne te tromperas pas de chemin ; si tu la pries, tu ne désespéreras pas ; si tu penses à elle, tu ne peux pas te tromper. Si elle te soutient, tu ne tombes pas ; si elle te protège, tu n’as rien à craindre ; si elle te guide, tu ne te fatigues pas ; si elle t’est propice, tu arriveras à destination… » (Hom. II super « Missus est », 17:  PL 183, 70-71).

Voir aussi le sermon de Saint Bernard sur la prière publié > ici

Esteban Murillo - lactation de Saint Bernard

Bartolomé Esteban Murillo (1617 – 1682) : lactation de Saint Bernard

2021-40. De Sainte Radegonde, Reine des Francs, dont on célèbre la fête le 13 août.

13 août,
Fête de Sainte Radegonde, Reine des Francs et veuve ;
Mémoire des Saints Cassien et Hippolyte, martyrs ;
Mémoire de Saint Jean Berchmans, confesseur.

Sainte Radégonde vitrail de l'église Saint-Laon de Thouars - détail

Sainte Radegonde
(vitrail de l’église Saint-Laon de Thouars – détail)

Avec Sainte Clotilde, Sainte Bathilde (cf. > ici), Sainte Hildegarde de Vintzgau (cf. > ici) et Sainte Jeanne de France (cf. > ici), Sainte Radegonde est l’une des cinq reines de France élevées sur les autels.
Sa fête liturgique est célébrée le 13 août, anniversaire du jour de sa sainte mort, et nous allons ci-dessous résumer sa vie, pleine de rebondissements.

En tout premier lieu, pour comprendre la vie de Sainte Radegonde, il convient de donner un bref rappel historique : Clotaire, qui força Radegonde à l’épouser, est Clotaire Ier (vers 498 – 561) – roi des Francs à Soissons (511 – 561) -, l’un des trois fils de Clovis Ier et de Sainte Clotilde qui succéda à son père.
A la mort de Clovis (en 511), son royaume avait été divisé entre ses quatre fils : Clotaire avait reçu les pays situés entre la Marne et la Meuse (royaume de Soissons) ; à la mort de son frère Clodomir (en 524), il s’en attribua une grande partie des territoires (royaume d’Orléans), puis à la mort de son frère Childebert Ier (en 558), il prit possession du royaume de Paris.
Clotaire fut tantôt rival tantôt allié de son demi-frère Thierry Ier (ou Théodoric), autre fils de Clovis, né d’une épouse de second rang avant que Clovis n’eût épousé Sainte Clotilde. 

partage du royaume de Clovis

Partage du royaume de Clovis entre ses quatre fils

Dans l’année 529, Clotaire, roi de Soissons, s’était joint à son frère Thierry, roi de Reims, qui marchait contre les Thuringiens, peuple de la confédération saxonne.
Les Thuringiens furent défaits dans plusieurs batailles ; leur pays, ravagé par le fer et le feu, devint tributaire des Francs, et les deux rois vainqueurs se partagèrent le butin et les prisonniers. Dans le lot de Clotaire se trouvaient deux enfants de race royale, le fils et la fille de Berthaire, l’avant-dernier roi des Thuringiens.

La jeune fille, nommée Radegonde (Radegundis, ce qui signifie « femme de conseil » en langue germanique), avait à peine dix ans, et Clotaire avait vingt ans de plus qu’elle.
Ses larmes et sa beauté naissante touchèrent le coeur de Clotaire, qui l’emmena dans les Gaules et la plaça dans une de ses maisons royales : le domaine d’Athies, sur la Somme. Là, par les soins de Clotaire qui avait formé le dessein de la prendre pour épouse, elle reçut des plus excellents maîtres une éducation conforme au rang qu’elle devait occuper un jour.
Elle fut instruite dans la religion chrétienne par Saint Médard, évêque de Noyon, reçut de ses mains le saint baptême et puisa dans ses enseignements les principes de la foi la plus vive et la plus sincère.
En même temps elle étudiait, avec une merveilleuse intelligence, les lettres romaines et les ouvrages des Pères de l’Église.
En lisant les Saintes Écriture et les vies des saints, elle pleurait et souhaitait le martyre : ce n’était pas sans terreur, en effet, qu’elle voyait approcher le moment d’appartenir comme femme au roi dont elle était la captive et qui avait causé tous les malheurs de sa famille.

Sainte Radegonde - vitrail de la basilique St-Martin de Tours détail

Sainte Radegonde
(vitrail de l’église Saint-Martin de Tours – détail)

Radegonde, résignée à la volonté de Dieu, accomplit le douloureux sacrifice qui lui était imposé ; elle épousa Clotaire et devint reine.
Cependant la puissance et les richesses n’avaient rien qui séduisissent son âme, toute occupée de Dieu. Le temps dont elle pouvait disposer après l’accomplissement des devoirs que lui imposait sa condition, elle le consacrait à des œuvres de charité ou d’austérité chrétienne : elle se dévouait personnellement au service des pauvres et des malades ; la maison royale d’Athies où elle avait été élevée et qu’elle avait reçue en présent de noces, devint un hospice pour les femmes indigentes, et l’une des plus douces occupations de la reine était de s’y rendre pour remplir l’office d’infirmière dans ses détails les plus rebutants ; elle jeûnait fréquemment et, quoique assise à la table somptueuse du roi son époux, elle se faisait servir les mets les plus simples : des légumes et des fruits secs composaient toute sa nourriture ; souvent, la nuit, elle se levait pour s’agenouiller dans son oratoire et offrir à Dieu ses larmes et ses prières.

Dans le secret de son âme, Radegonde aspirait de tous ses vœux à la vie du cloître. Les obstacles étaient grands entre les aspirations de son cœur et la réalisation de cette vocation de plus en plus impérieuse : six années se passèrent avant qu’elle osât les affronter.
Un dernier malheur de famille lui donna ce courage. Son frère, qui avait grandi à la cour de Clotaire, comme otage de la nation thuringienne, fut mis à mort par l’ordre de ce prince. Dès que Radegonde apprit cet horrible meurtre, elle demanda à Clotaire l’autorisation de se retirer dans un monastère, et, ayant obtenu l’assentiment du roi, elle se rendit à Noyon, auprès de Saint Médard.
Elle trouva le saint évêque dans son église, officiant à l’autel, et s’approchant de lui, elle lui déclara : « J’ai renoncé au trône pour embrasser la vie religieuse, et je viens te supplier de me consacrer à Dieu ».
L’évêque répondit : « L’homme ne peut séparer ce que Dieu a uni ».
Comme elle insistait, il demanda le temps de réfléchir. Mais alors, les seigneurs et les guerriers francs que Clotaire avait chargés d’escorter la reine, craignant que ce prince ne se repentit d’avoir donné son consentement à une séparation irrévocable, proférèrent contre Saint Médard des paroles menaçantes, disant qu’il n’avait pas le droit d’enlever au roi une femme qu’il avait solennellement épousée. Les plus furieux osèrent mettre la main sur lui et l’entraîner des degrés de l’autel dans la nef de l’église.
Pendant ce tumulte, Radegonde, qui avait cherché un refuge dans la sacristie, jeta, par une inspiration soudaine, un costume de religieuse sur ses vêtements royaux, rentra dans l’église, et s’avançant vers Saint Médard, qui était revenu dans le sanctuaire : « Si tu tardes davantage à me consacrer, dit-elle, si tu crains plus les hommes que Dieu, tu auras à rendre compte au Pasteur souverain qui te redemandera l’âme de sa brebis ». Ces paroles imposèrent le respect aux seigneurs francs, et Saint Médard, y voyant un ordre du ciel, n’hésita plus ; il se leva, imposa les mains sur Radegonde et lui conféra le titre de « diaconesse », quoiqu’elle n’eût pas l’âge requis pour l’obtenir. Ce « diaconat » conféré aux femmes à cette époque n’était en aucune manière comparable au degré du sacerdoce qui porte le même nom, mais il s’agissait d’une espèce de consécration religieuse qui mettait les femmes qui en étaient revêtues dans la dépendance de l’Église pour laquelle elles accomplissaient des services tout en menant une vie de prière plus particulière.

Saint Médard consacrant Sainte Radegonde à Dieu

Saint Médard consacrant Sainte Radegonde à Dieu

La première pensée de Radegonde, après avoir été ainsi consacrée Dieu, fut de se dépouiller de tout ce qu’elle portait sur elle de joyaux et d’objets précieux. Elle couvrit l’autel de ses ornements de tête, de ses bracelets, de ses agrafes de pierreries, de ses franges de robes tissées de fils d’or et de pourpre. Elle brisa de sa propre main sa riche ceinture d’or, en disant : « Je la donne aux pauvres ».
Libre enfin, elle se rendit à Poitiers, où elle fonda un monastère de femmes qu’elle plaça sous l’invocation de la Très Sainte Vierge Marie et dans lequel elle établit la règle de Saint Césaire d’Arles.
L’étude des lettres figurait au premier rang des occupations imposées à la communauté ; on devait y consacrer deux heures par jour, et le reste du temps était donné aux exercices religieux, à la lecture des livres saints et à des ouvrages de femmes.
Les religieuses les plus instruites s’occupaient à transcrire des livres pour en multiplier les copies.

Après avoir ainsi tracé la voie et donné l’impulsion, Radegonde abdiqua toute suprématie, et fit élire comme abbesse, Agnès, jeune fille dont elle avait surveillé l’éducation.
Volontairement descendue au rang de simple religieuse elle faisait sa semaine de cuisine, balayait à son tour la maison, portait de l’eau et du bois comme les autres ; mais malgré cette apparence d’égalité, elle était auréolée par le prestige de sa naissance royale, par son titre de fondatrice, ainsi et surtout que par l’ascendant de son savoir et de ses vertus.
C’était elle qui donnait les justes interprétations de la règle ; c’était elle qui raffermissait par des exhortations de tous les jours les âmes chancelantes ; c’était elle qui expliquait, pour ses jeunes compagnes, les texte de l’Écriture Sainte.

Sainte Radegonde reçoit la relique de la Sainte Croix à Poitiers

Sainte Radegonde reçoit à Poitiers la relique de la Sainte Croix

L’empereur d’Orient, Justin II, ayant envoyé à Radegonde un morceau de la vraie croix, la réception de cette précieuse relique se fit avec toute la pompe des plus importantes de toutes les cérémonies religieuses, et l’on entendit alors pour la première fois le Vexilla regis prodeunt : l’hymne célèbre en l’honneur de la Sainte Croix, que Saint Venance Fortunat, évêque de Poitiers et ami de la reine, composa pour cette solennité.
Ce fut aussi à dater de ce jour que le monastère prit le nom de Sainte-Croix.

Relique de la Sainte Croix de l'abbaye Sainte-Croix de Poitiers

Relique de la Sainte Croix
envoyée par le Basileus Justin II à Sainte Radegonde
et toujours conservée à l’abbaye Sainte-Croix de Poitiers

Dans les dernières années de sa vie, Radegonde redoubla ses austérités. « Celui, dit Saint Venance Fortunat, qui pourrait retracer ses travaux, sa charité pour les pauvres, ses rigueurs pour elle-même, celui-là prouverait qu’elle fut à la fois martyr et confesseur ».

Sainte Radegonde mourut le 13 août de l’an 587, âgée d’environ 67 ans.
Ses funérailles furent célébrées par Saint Grégoire, évêque de Tours, au milieu d’un immense concours de peuple, et, suivant sa volonté dernière, elle fut inhumée dans l’église de Notre-Dame hors des Murs, qu’elle avait fait construire, et qui porte aujourd’hui le nom d’église Sainte-Radegonde.

Tombeau de Sainte Radegonde -crypte de l'église Sainte-Radegonde de Poitiers

Sarcophage de Sainte Radegonde
dans la crypte de l’église Sainte-Radegonde de Poitiers

2021-32. Le vaisseau de l’Église abrite tous ceux qui veulent se soustraire à la corruption du monde, et ils retrouvent dans ses flancs la liberté et la vie.

Quatrième dimanche après la Pentecôte :
Dimanche de la première pêche miraculeuse et de l’appel des premiers Apôtres.

Après l’octave du Sacré-Cœur, nous entrons dans la série des « dimanches verts » (puisque les premier, deuxième et troisième dimanches après la Pentecôte cèdent la place aux fêtes de la Sainte Trinité puis aux solennités du Saint-Sacrement et du Sacré-Cœur) qui nous font approfondir les mystères adorables de la vie publique de Notre-Seigneur et de Ses enseignements.
Le quatrième dimanche met donc sous nos yeux la première pêche miraculeuse et la vocation des premiers apôtres, en particulier celle de Simon-Pierre (Luc V 1-11).
Cette péricope évangélique est propice à un très grand nombre de réflexions et de méditations, parce que – en quelques versets seulement – elle est riche d’un très grand nombre d’enseignements.
Nous pouvons en particulier nous attacher à réfléchir aux voies que nous ouvre notre Bienheureux Père Saint Augustin dans ce court sermon sur « la pêche de Pierre ».

Luca Giordano - l'appel des premiers apôtres

Luca Giordano (1634-1705) : l’appel des premiers apôtres.

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Cinquante-neuvième sermon
de
notre bienheureux Père Saint Augustin
sur
la pêche de Pierre

§ 1 – La barque de Pierre est la figure de l’Eglise de Jésus-Christ.

La circonstance présente nous invite à méditer le chapitre de l’Évangile dont on vient de nous donner lecture, et où nous entendons le Sauveur porté sur la barque de Pierre dire à ce dernier : « Gardez-vous de craindre, car à partir de ce moment vous serez pêcheur d’hommes » (Luc V, 10). Cette seule parole nous dévoile tout le mystère de ce passage de l’Évangile.
Au moment même où les disciples contemplaient avec étonnement leurs barques remplies de poissons, quel motif avait le Sauveur de refuser à Pierre l’objet de sa demande et de lui faire une réponse à laquelle cet Apôtre ne pouvait rien comprendre ?
Quand 
on est monté sur une barque, la plus ordinaire préoccupation n’est-elle pas de se maintenir en équilibre, au lieu de songer à convertir les hommes ?
Comprenez donc déjà que cette barque confiée à la direction de Pierre, ce n’est pas une barque ordinaire, mais bien l’Église même de Jésus-Christ. L’Église, tel est ce vaisseau qui, s’élevant au-dessus des flots de l’océan agité de ce monde, a pour mission, non pas de détruire ce qui surnage, mais de le vivifier.
Le pêcheur, monté sur son léger esquif, sauve et conserve les petits poissons arrachés à l’abyme ; de même le vaisseau de l’Église abrite tous ceux qui veulent se soustraire à la corruption du monde, et ils retrouvent dans ses flancs la liberté et la vie. Tel est, en effet, le sens du mot vivifier ; on ne vivifie que ce qui était en vie peu de temps auparavant.
A tous ceux donc qui se sentaient meurtris par les tourbillons du monde et étouffés dans les flots du siècle, Pierre est appelé à rendre la vie ; et s’il s’étonnait de la multitude de poissons qu’il venait de prendre, il s’étonnera bien plus encore de voir des multitudes d’hommes portés sur le vaisseau de l’Eglise.

§ 2 – Pierre pêcheur d’hommes. 

Toute cette lecture que nous venons de faire doit donc recevoir une interprétation prophétique.
Un peu plus haut nous voyons que le Sauveur, toujours assis dans la barque de Pierre, dit à celui-ci : « Dirigez vers la haute mer et jetez vos filets pour pêcher » ; le Sauveur lui apprend moins à jeter ses instruments en pleine mer, qu’à jeter au loin les paroles de la prédication. Saint Paul a saisi toute l’étendue de cette parole, lorsqu’il s’écrie : « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu ! » (Rom. XI, 33) et la suite.
Il ne s’agit donc plus d’envelopper des poissons dans un filet, mais de rassembler les hommes sous la bannière de la foi. Ce que fait un filet dans les flots, la foi l’opère sur la terre. Les poissons enveloppés dans un filet ne peuvent plus errer en liberté ; de même la foi protège contre toute erreur l’intelligence de ceux qui croient; le filet conduit à la barque les poissons saisis dans ses plis ; de même la foi conduit au repos ceux qui se laissent guider par sa lumière.
Afin de nous faire mieux comprendre que le Seigneur parlait 
de la pêche spirituelle, Pierre s’écria : « Maître, nous avons fatigué toute la nuit sans rien prendre, mais sur votre parole je jetterai le filet » (Luc V, 10) ; comme s’il eût dit : Puisque la pêche que nous avons continuée toute la nuit est restée pour nous sans résultat, je pêcherai désormais, non plus avec un instrument, mais avec la grâce ; non plus avec des moyens humains, mais avec tout le zèle de la dévotion.
« Sur votre parole, je jetterai le filet » : Nous lisons dans l’Evangile que Notre-Seigneur est le Verbe incarné : « Au commencement était le Verbe » (Jean I, 1), et la suite. Quand donc, se confiant dans la parole, Pierre jette les filets, cela nous indique que c’est en Jésus-Christ qu’il pêche ; pour se conformer aux ordres du Maître, il déroule ses enseignements et sa doctrine, mais toujours c’est au nom de Jésus-Christ qu’il parle, c’est son Evangile qu’il expose ; car c’est à l’Evangile seul qu’il appartient de sauver les âmes.
« Nous avons fatigué toute la nuit sans rien prendre » : Pierre avait réellement travaillé toute la nuit, car en dehors de Jésus-Christ il était plongé dans des ténèbres qui ne lui permettaient pas de voir ce qu’il prenait. Mais dès que la lumière du Sauveur a brillé, les ténèbres ont disparu et Pierre, éclairé par la foi, put distinguer ceux qu’auparavant il ne voyait pas. Jusqu’à ce qu’il eut rencontré Jésus-Christ, Pierre n’avait connu que les ténèbres. De là cette parole de saint Paul : « La nuit a précédé, mais le jour s’est approché » (Rom. XIII, 12).

Voir aussi la méditation publiée > ici.

 Duc in altum - Luc V 1-11

  »Duc in altum » : dirigez-vous vers la haute mer

2021-31. De Saint Ephrem, diacre et docteur de l’Eglise, surnommé « la lyre de l’Esprit-Saint ».

18 juin,
Fête de Saint Ephrem de Nisibe, docteur de l’Eglise ;
Anniversaire de la victoire de Patay en 1429 (cf. > ici).

Saint Ephrem de Nisibe

Saint Ephrem de Nisibe
(tableau dans l’église Saint Ephrem des Syriens, à Paris)

 frise

Catéchèse de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
dispensée à l’occasion de l’audience pontificale générale
du mercredi 28 novembre 2007

Chers frères et sœurs,

Selon l’opinion commune d’aujourd’hui, le christianisme serait une religion européenne, qui aurait ensuite exporté la culture de ce continent dans d’autres pays. Mais la réalité est beaucoup plus complexe, car la racine de la religion chrétienne se trouve dans l’Ancien Testament, et donc à Jérusalem et dans le monde sémitique.
Le christianisme se nourrit toujours à cette racine de l’Ancien Testament. Son expansion au cours des premiers siècles a eu lieu aussi bien vers l’Occident – vers le monde gréco-latin, où il a ensuite inspiré la culture européenne – que vers l’Orient, jusqu’à la Perse, à l’Inde, contribuant ainsi à susciter une culture spécifique, en langues sémitiques, avec une identité propre.

Pour montrer cette multiplicité culturelle de l’unique foi chrétienne des débuts, j’ai parlé dans la catéchèse de mercredi dernier d’un représentant de cet autre christianisme, Aphraate le Sage persan, presque inconnu chez nous.
Dans cette même optique, je voudrais aujourd’hui parler de saint Ephrem le Syrien, né à Nisibe vers 306 dans une famille chrétienne.
Il fut le représentant le plus important du christianisme de langue syriaque et réussit à concilier d’une manière unique la vocation du théologien et celle du poète. Il se forma et grandit à côté de Jacques, évêque de Nisibe (303-338), et il fonda avec lui l’école de théologie de sa ville. Ordonné diacre, il vécut intensément la vie de la communauté chrétienne locale jusqu’en 363, année où la ville de Nisibe tomba entre les mains des Persans. Ephrem immigra alors à Edesse, où il poursuivit son activité de prédicateur. Il mourut dans cette ville en l’an 373, victime de la contagion de la peste qu’il avait contractée en soignant les malades. On ne sait pas avec certitude s’il était moine, mais il est cependant certain qu’il est resté diacre pendant toute sa vie et qu’il a embrassé l’état de virginité et de pauvreté. C’est ainsi qu’apparaît dans la spécificité de son expression culturelle, l’identité chrétienne commune et fondamentale : la foi, l’espérance – cette espérance qui permet de vivre pauvre et chaste dans ce monde, en plaçant toutes ses attentes dans le Seigneur – et, enfin, la charité, jusqu’au don de soi-même dans le soin des malades de la peste.

Saint Ephrem nous a laissé un grand héritage  théologique :  sa  production considérable peut se regrouper en quatre catégories : les œuvres écrites en prose ordinaire (ses œuvres polémiques, ou bien les commentaires bibliques) ; les œuvres en prose poétique ; les homélies en vers ; et enfin les hymnes, qui sont certainement l’œuvre la plus vaste d’Ephrem.

Il s’agit d’un auteur riche et intéressant sous de nombreux aspects, mais en particulier sous le profil théologique. Si nous voulons aborder sa doctrine, nous devons insister dès le début sur ceci : le fait qu’il fait de la théologie sous une forme poétique. La poésie  lui permet d’approfondir la réflexion  théologique  à  travers  des paradoxes et des images. Dans le même temps sa théologie devient liturgie, devient musique : en effet, c’était un grand compositeur, un musicien.
Théologie, réflexion sur la foi, poésie, chant, louange de Dieu vont de pair ; et c’est précisément dans ce caractère liturgique qu’apparaît avec limpidité la théologie d’Ephrem, la vérité divine. Dans sa recherche de Dieu, dans sa façon de faire de la théologie, il suit le chemin du paradoxe et du symbole. Il privilégie largement les images contrastantes, car elles lui servent à souligner le mystère de Dieu.

Je ne peux pour le moment présenter que peu de chose de lui, également parce que la poésie est difficilement traduisible, mais pour donner au moins une idée de sa théologie poétique, je voudrais citer en partie deux hymnes. Tout d’abord, également en vue du prochain Avent, je vous propose plusieurs images splendides tirées des hymnes Sur la Nativité du Christ.
Devant la Vierge, Ephrem manifeste son émerveillement avec un ton inspiré :

« Le Seigneur vint en elle pour Se faire serviteur.
Le Verbe vint en elle pour Se taire dans son sein.
La foudre vint en elle pour ne faire aucun bruit.
Le pasteur vint en elle et voici l’Agneau né, qui pleure sans bruit.
Car le sein de Marie a renversé les rôles :
Celui qui créa toutes choses est entré en possession de celles-ci, mais pauvre.
Le Très-Haut vint en Elle (Marie), mais il y entra humble.
La splendeur vint en elle, mais revêtue de vêtements humbles.
Celui qui dispense toutes choses connut la faim.
Celui qui étanche la soif de chacun connut la soif.
Nu et dépouillé Il naquit d’elle, lui qui revêt (de beauté) toutes choses »
(Hymne « De Nativitate » 11, 6-8)

Pour exprimer le mystère du Christ, Ephrem utilise une grande diversité de thèmes, d’expressions, d’images. Dans l’une de ses hymnes, il relie de manière efficace Adam (au paradis) au Christ (dans l’Eucharistie) :

« Ce fut en fermant avec l’épée du chérubin,
que fut fermé le chemin de l’arbre de la vie.
Mais pour les peuples, le Seigneur de cet arbre
s’est donné comme nourriture Lui-même dans l’oblation (eucharistique).
Les arbres de l’Eden furent donnés comme nourriture au premier Adam.
Pour nous, le jardinier du Jardin en personne S‘est fait nourriture pour nos âmes.
En effet, nous étions tous sortis du Paradis avec Adam, qui le laissa derrière lui.
A présent que l’épée a été ôtée là-bas (sur la croix) par la lance nous pouvons y retourner »
(Hymne 49, 9-11).

Pour parler de l’Eucharistie, Ephrem se sert de deux images :  la braise ou le charbon ardent, et la perle. Le thème de la braise est tiré du prophète Isaïe (cf. VI, 6). C’est l’image du séraphin, qui prend la braise avec les pinces, et effleure simplement les lèvres du prophète pour les purifier ; le chrétien, en revanche, touche et consume la Braise, qui est le Christ lui-même :

« Dans ton pain se cache l’Esprit qui ne peut être consommé ;
dans ton vin se trouve le feu qui ne peut être bu.
L’Esprit dans ton pain, le feu dans ton vin :
voilà une merveille accueillie par nos lèvres.
Le séraphin ne pouvait pas approcher ses doigts de la braise,
qui ne fut approchée que de la bouche d’Isaïe ;
les doigts ne l’ont pas prise, les lèvres ne l’ont pas avalée ;
mais à nous, le Seigneur a permis de faire les deux choses.
Le feu descendit avec colère pour détruire les pécheurs,
mais le feu de la grâce descend sur le pain et y reste.
Au lieu du feu qui détruisit l’homme,
nous avons mangé le feu dans le pain,
et nous avons été vivifiés »
(Hymne « De Fide » 10, 8-10).

Voilà encore un dernier exemple des hymnes de saint Ephrem, où il parle de la perle comme symbole de la richesse et de la beauté de la foi :

« Je posai (la perle), mes frères, sur la paume de ma main,
pour pouvoir l’examiner.
Je me mis à l’observer d’un côté puis de l’autre :
elle n’avait qu’un seul aspect de tous les côtés.
(Ainsi) est la recherche du Fils, impénétrable, car elle n’est que lumière.
Dans sa clarté, je vis la Limpidité, qui ne devient pas opaque ;
et dans sa pureté, le grand symbole du corps de Notre Seigneur, qui est pur.
Dans son indivisibilité, je vis la vérité, qui est indivisible »
(Hymne « Sur la Perle » 1, 2-3).

La figure d’Ephrem est encore pleinement actuelle pour la vie des différentes Eglises chrétiennes. Nous le découvrons tout d’abord comme théologien, qui, à partir de l’Ecriture Sainte, réfléchit poétiquement sur le mystère de la Rédemption de l’homme opérée par le Christ, le Verbe de Dieu incarné. Sa réflexion est une réflexion théologique exprimée par des images et des symboles tirés de la nature, de la vie quotidienne et de la Bible. Ephrem confère un caractère didactique et catéchistique à la poésie et aux hymnes pour la liturgie ; il s’agit d’hymnes théologiques et, dans le même temps, adaptées à la récitation ou au chant liturgique. Ephrem se sert de ces hymnes pour diffuser, à l’occasion des fêtes liturgiques, la doctrine de l’Eglise. Au fil du temps, elles se sont révélées un moyen de catéchèse extrêmement efficace pour la communauté chrétienne.

La réflexion d’Ephrem sur le thème de Dieu créateur est importante : rien n’est isolé dans la création, et le monde est, à côté de l’Ecriture Sainte, une Bible de Dieu. En utilisant de manière erronée sa liberté, l’homme renverse l’ordre de l’univers. Pour Ephrem, le rôle de la femme est important. La façon dont il en parle est toujours inspirée par la sensibilité et le respect : la demeure de Jésus dans le sein de Marie a grandement élevé la dignité de la femme. Pour Ephrem, de même qu’il n’y a pas de Rédemption sans Jésus, il n’y a pas d’Incarnation sans Marie. Les dimensions divines et humaines du mystère de notre Rédemption se trouvent déjà dans les textes d’Ephrem ; de manière poétique et avec des images fondamentalement tirées des Ecritures, il anticipe le cadre théologique et, d’une certaine manière, le langage même des grandes définitions christologiques des conciles du Vème siècle.

Ephrem, honoré par la tradition chrétienne sous le titre de « lyre de l’Esprit Saint », resta diacre de son Eglise pendant toute sa vie. Ce fut un choix décisif et emblématique : il fut diacre, c’est-à-dire serviteur, que ce soit dans le ministère liturgique, ou, plus radicalement, dans l’amour pour le Christ, qu’il chanta de manière inégalable, ou encore, dans la charité envers ses frères, qu’il introduisit avec une rare habileté dans la connaissance de la Révélation divine.

Saint Esprit

2021-28. Deux catéchèses de Sa Sainteté le pape Benoît XVI consacrées à la figure de Saint Basile le Grand.

14 juin,
Fête de Saint Basile le Grand, évêque et docteur de l’Eglise ;
Mémoire de Saint Elisée, prophète ;
Anniversaire du massacre des Capucins de Nîmes, le 14 juin 1790 (cf. > ici).

Pour faire mieux connaître aux fidèles les Pères et Docteurs de l’Eglise, Sa Sainteté le pape Benoît XVI, dans les premières années de son pontificat, leur a consacré un ensemble de catéchèses qui résument leurs vies, leurs enseignements principaux et les exemples particulièrement importants qu’ils donnent à nos temps où la doctrine et la spiritualité auhentiques sont si souvent malmenées, méconnues, voire ignorées.
En ce 14 juin, où le calendrier latin traditionnel célèbre la fête de Saint Basile de Césarée, appelé aussi Saint Basile le Grand, il est bon de lire ou de relire les deux catéchèses que le pape Benoît XVI a consacrées à ce très grand saint, qui a exercé une si grande importance sur la théologie et la liturgie, qui demeure l’un des grands patriarches de la vie monastique, et qui est également un des premiers théoriciens de ce que nous appelons aujourd’hui « la doctrine sociale de l’Eglise ». 

Saint Basile le Grand - gravure du XVIIe siècle

Saint Basile le Grand (gravure du XVIIe siècle)

1 – Catéchèse du mercredi 4 juillet 2007
à l’occasion de l’audience pontificale générale

Chers frères et sœurs!

Aujourd’hui, nous voulons rappeler l’un des grands Pères de l’Eglise, saint Basile, défini par les textes liturgiques byzantins comme une « lumière de l’Eglise ». Il fut un grand Evêque du IV siècle, que l’Eglise d’Orient tout comme celle d’Occident considère avec admiration, en raison de sa sainteté de vie, de l’excellence de sa doctrine et de la synthèse harmonieuse entre ses qualités spéculatives et pratiques.
Il naquit autour de 330 dans une famille de saints, « authentique Eglise domestique », qui vivait dans un climat de foi profonde. Il accomplit ses études auprès des meilleurs maîtres d’Athènes et de Constantinople. Insatisfait de ses succès dans le monde, et s’étant rendu compte qu’il avait perdu beaucoup de temps en vanités, il confesse lui-même : « Un jour, comme me réveillant d’un sommeil profond, je me tournai vers l’admirable lumière de la vérité de l’Evangile…, et je pleurai sur ma vie misérable » (cf. Ep. 223 – PG 32, 824a). Attiré par le Christ, il commença à regarder vers Lui et à n’écouter que Lui (cf. Moralia 80, 1:  PG 31, 860bc.). Il se consacra avec détermination à la vie monastique dans la prière, dans la méditation des Saintes Ecritures et des écrits des Pères de l’Eglise, et dans l’exercice de la charité (cf. Epp. 2 et 22), suivant également l’exemple de sa sœur, sainte Macrine, qui vivait déjà dans l’ascétisme monacal. Il fut ensuite ordonné prêtre et, enfin, en 370, Evêque de Césarée de Cappadoce, dans l’actuelle Turquie.

A travers sa prédication et ses écrits, il accomplit une intense activité pastorale, théologique et littéraire. Avec un sage équilibre, il sut concilier le service des âmes et le dévouement à la prière et à la méditation dans la solitude. Fort de son expérience personnelle, il encouragea la fondation de nombreuses « fraternités » ou communautés de chrétiens consacrés à Dieu, auxquelles il rendait fréquemment visite (cf. Grégoire de Nazianze, Oratio 43, 29 in laudem Basilii – PG 36, 536b). A travers la parole et les écrits, dont un grand nombre sont parvenus jusqu’à nous (cf. Regulae brevius tractatae, Préambule – PG 31, 1080ab), il les exhortait à vivre et à progresser dans la perfection. Divers législateurs du monachisme antique ont puisé à ses œuvres, dont saint Benoît, qui considérait Basile comme son maître (cf. Regula 73, 5). En réalité, il a créé un monachisme très particulier : non pas fermé à l’Eglise locale, mais ouvert à elle. Ses moines faisaient partie de l’Eglise particulière, ils en étaient le centre vivant qui, précédant les autres fidèles à la suite du Christ, et non seulement dans la foi, montrait la ferme adhésion au Christ – l’amour pour Lui – surtout dans les œuvres de charité. Ces moines, qui avaient des écoles et des hôpitaux, étaient  au service des pauvres et ont ainsi montré l’intégrité de la vie chrétienne. Ainsi, écrivait le Serviteur de Dieu Jean-Paul II : « Beaucoup pensent que cette institution importante qu’est la vie monastique dans la structure de toute l’Eglise, a été établie au cours des siècles surtout par saint Basile ou au moins qu’elle n’a pas été définie selon sa nature propre sans sa participation décisive »  (Lettre  apostolique  Patres Ecclesiae, n. 2).

En tant qu’Evêque et pasteur de son vaste diocèse, Basile se soucia constamment des conditions matérielles difficiles dans lesquelles vivaient les fidèles; il dénonça avec fermeté les maux ; il s’engagea en faveur des plus pauvres et des laissés-pour-compte ; il intervint également auprès des gouvernants pour soulager les souffrances de la population, en particulier dans les périodes de catastrophes ; il se préoccupa de la liberté de l’Eglise, s’opposant également aux puissants pour défendre le droit de professer la vraie foi (cf. Grégoire de Nazianze, Oratio 43, 48-51 in Laudem Basilii – PG 36, 557c-561c). A Dieu, qui est amour et charité, Basile rendit un précieux témoignage, en construisant plusieurs hospices pour les plus démunis (cf. Basile, Ep. 94 – PG 32, 488bc), une sorte de ville de la miséricorde, qui prit de lui son nom de Basiliade (cf. Sozomène, Historia Eccl. 6, 34:  PG 67, 1397a). Celle-ci se trouve à l’origine des institutions hospitalières modernes d’accueil et de soin des malades.

Conscient que « la liturgie est le sommet vers lequel tend l’action de l’Eglise, et en même temps la source dont émane toute sa vertu », Basile, bien que toujours soucieux de réaliser la charité qui est la caractéristique de la foi, fut également un sage « réformateur liturgique » (cf. Grégoire de Nazianze, Oratio 43, 34 in laudem Basilii – PG 36, 541c). En effet, il nous a laissé une grande prière eucharistique [ou anaphore] qui tire son nom de lui, et il a donné une organisation fondamentale à la prière et à la psalmodie : sur son impulsion, le peuple aima et connut les Psaumes, et il se rendait en prière également la nuit (cf. Basile, In Psalmum 1, 1-2 – PG 29, 212a-213c). Et ainsi, nous voyons que liturgie, adoration, prière avec l’Eglise et charité vont de pair et se conditionnent réciproquement.

Basile sut s’opposer avec zèle et courage aux hérétiques, qui niaient que Jésus Christ soit Dieu comme le Père (cf. Basile, Ep. 9, 3 – PG 32, 272a ; Ep. 52, 1-3 – PG 32, 392b-396a ; Adv. Eunomium 1, 20 – PG 29, 556c). De même, contre ceux qui n’acceptaient pas la divinité de l’Esprit Saint, il soutint que l’Esprit est Dieu lui aussi, et « doit être compté et glorifié avec le Père et le Fils » (cf. De Spiritu Sancto : SC 17bis, 348). C’est pourquoi Basile est l’un des grands Pères qui ont formulé la doctrine sur la Trinité :  l’unique Dieu, précisément parce qu’il est amour, est un Dieu en trois Personnes, qui forment l’unité la plus profonde qui existe : l’unité divine.

Dans son amour pour le Christ et pour son Evangile, le grand Cappadocien s’engagea également à recomposer les divisions au sein de l’Eglise (cf. Epp. 70 et 243), se prodiguant afin que tous se convertissent au Christ et à sa Parole (cf. De iudicio 4 – PG 31, 660b-661a), force unificatrice, à laquelle tous les croyants doivent obéir (cf. ibid. 1-3 – PG 31, 653a-656c).

En conclusion, Basile se dévoua totalement au service fidèle de l’Eglise et à l’exercice du ministère épiscopal aux multiples aspects. Selon le programme qu’il traça lui-même, il devint « apôtre et ministre du Christ, dispensateur des mystères de Dieu, héraut du royaume, modèle et règle de piété, œil du corps de l’Eglise, pasteur des brebis du Christ, pieux médecin, père et nourricier, coopérateur de Dieu, vigneron de Dieu, bâtisseur du temple de Dieu » (cf. Moralia 80, 11-20 – PG 31, 864b-868b).

C’est ce programme que le saint Evêque remet aux annonciateurs de la Parole – hier comme aujourd’hui -, un programme qu’il s’engagea lui-même généreusement à mettre en pratique. En 379, Basile, qui n’avait pas encore cinquante ans, consumé par les peines et par l’ascèse, retourna à Dieu, « dans l’espérance de la vie éternelle, à travers Jésus Christ Notre Seigneur » (De Baptismo 1, 2, 9). C’était un homme qui a véritablement vécu avec le regard fixé sur le Christ. C’était un homme d’amour envers son prochain. Empli de l’espérance et de la joie de la foi, Basile nous montre comment être réellement chrétiens.

Saint Basile célébrant la divine liturgie - fresque de la cathédrale d'Ohrid en Macédoine

Saint Basile le Grand célébrant la divine liturgie
(fresque de la cathédrale d’Ohrid – Macédoine)

 2 - Catéchèse du mercredi 1er août 2007
à l’occasion de l’audience pontificale générale

Chers frères et sœurs!

Après ces trois semaines de pause, nous reprenons nos rencontres habituelles du mercredi. Aujourd’hui, je voudrais simplement reprendre la dernière catéchèse, dont le thème était la vie et les écrits de saint Basile, Evêque dans l’actuelle Turquie, en Asie mineure, au IV siècle. La vie de ce grand Saint et ses œuvres sont riches d’éléments de réflexion et d’enseignements précieux pour nous aussi aujourd’hui.

Avant tout, le rappel au mystère de Dieu, qui demeure la référence la plus significative et vitale pour l’homme. Le Père est « le principe de tout et la cause de l’existence de ce qui existe, la racine des vivants » (Hom 15, 2 de fide – PG 31, 465c) et surtout il est « le Père de Notre Seigneur Jésus Christ » (Anaphora sancti Basilii). En remontant à Dieu à travers les créatures, nous « prenons conscience de sa bonté et de sa sagesse » (Basile, Contra Eunomium 1, 14 – PG 29, 544b). Le Fils est l’« image de la bonté du Père et le sceau de forme égale à lui » (cf. Anaphora sancti Basilii). A travers son obéissance et sa passion, le Verbe incarné a réalisé la mission de Rédempteur de l’homme (cf. Basile, In Psalmum 48, 8 – PG 29, 452ab ; cf. également De Baptismo 1, 2 -  SC 357, 158).

Enfin, il parle largement de l’Esprit Saint, auquel il a consacré tout un livre. Il nous révèle que l’Esprit anime l’Eglise, la remplit de ses dons, la rend sainte. La lumière splendide du mystère divin se reflète sur l’homme, image de Dieu, et en rehausse la dignité. En contemplant le Christ, on comprend pleinement  la dignité de l’homme. Basile s’exclame : « [Homme], rends-toi compte de ta grandeur en considérant le prix versé pour toi:  vois le prix de ton rachat, et comprends ta dignité! » (In Psalmum 48, 8 – PG 29, 452b). En particulier le chrétien, vivant conformément à l’Evangile, reconnaît que les hommes sont tous frères entre eux, que la vie est une administration des biens reçus de Dieu, en vertu de laquelle chacun est responsable devant les autres et celui qui est riche doit être comme un « exécuteur des ordres de Dieu bienfaiteur » (Hom. 6 de avaritia - PG 32, 1181-1196). Nous devons tous nous aider, et coopérer comme les membres d’un seul corps (Ep. 203, 3).

Et, dans ses homélies, il a également utilisé des paroles courageuses, fortes sur ce point. Celui qui, en effet, selon le commandement de Dieu, veut aimer son prochain comme lui-même, « ne doit posséder rien de plus que ce que possède son prochain » (Hom. in divites - PG 31, 281b).

En période de famine et de catastrophe, à travers des paroles passionnées, le saint Evêque exhortait les fidèles à « ne pas se révéler plus cruels que les animaux sauvages…, s’appropriant le bien commun, et possédant seul ce qui appartient à tous » (Hom. tempore famis - PG 31, 325a). La pensée profonde de Basile apparaît bien dans cette phrase suggestive : « Tous les indigents regardent nos mains, comme nous-mêmes regardons celles de Dieu, lorsque nous sommes dans le besoin ». Il mérite donc pleinement l’éloge qu’a fait de lui Grégoire de Nazianze, qui a dit après la mort de Basile : « Basile nous persuade que nous, étant hommes, ne devons pas mépriser les hommes, ni offenser le Christ, chef commun de tous, par notre inhumanité envers les hommes; au contraire, face aux malheurs des autres, nous devons nous-mêmes faire le bien, et prêter à Dieu notre miséricorde car nous avons besoin de miséricorde » (Grégoire de Nazianze, Oratio 43, 63 – PG 36, 580b). Des paroles très actuelles. Nous voyons que saint Basile est réellement l’un des Pères de la Doctrine sociale de l’Eglise.

En outre, Basile nous rappelle qu’afin de garder vivant en nous l’amour  envers  Dieu, et envers les hommes, nous avons besoin de l’Eucharistie, nourriture adaptée pour les baptisés, capable d’alimenter les énergies nouvelles dérivant du Baptême (cf. De Baptismo 1, 3 – SC 357, 192). C’est un motif de grande joie de pouvoir participer à l’Eucharistie (Moralia 21, 3 – PG 31, 741a), instituée « pour conserver sans cesse le souvenir de celui qui est mort et ressuscité pour nous » (Moralia 80, 22 – PG 31, 869b). L’Eucharistie, immense don de Dieu, préserve en chacun de nous le souvenir du sceau baptismal, et permet de vivre en plénitude et dans la fidélité la grâce du Baptême. Pour cela, le saint Evêque recommande la communion fréquente, et même quotidienne :  « Communier même chaque jour, en recevant le saint corps et sang du Christ, est chose bonne et utile; car lui-même dit clairement : « Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » (Jn 6, 54). Qui doutera donc que communier continuellement à la vie ne soit pas vivre en plénitude ? » (Ep. 93 – PG 32, 484b). L’Eucharistie, en un mot, nous est nécessaire pour accueillir en nous la vraie vie, la vie éternelle (cf. Moralia 21, 1 – PG 31, 737c).

Enfin, Basile s’intéressa naturellement également à la portion élue du peuple de Dieu, que sont les jeunes, l’avenir de la société. Il leur adressa un Discours sur la façon de tirer profit de la  culture  païenne de l’époque. Avec beaucoup d’équilibre et d’ouverture, il reconnaît que dans la littérature classique, grecque et latine, se trouvent des exemples de vertu. Ces exemples de vie droite peuvent être utiles pour le jeune chrétien à la recherche de la vérité et d’une façon de vivre droite (cf. Ad Adolescentes 3). C’est pourquoi, il faut emprunter aux textes des auteurs classiques ce qui est adapté et conforme à la vérité : ainsi, à travers une attitude critique et ouverte – il s’agit précisément d’un véritable « discernement » – les jeunes grandissent dans la liberté. A travers la célèbre image des abeilles, qui ne prennent des fleurs que ce dont elles ont besoin pour le miel, Basile recommande : « Comme les abeilles savent extraire le miel des fleurs, à la différence des autres animaux qui se limitent à jouir du parfum et de la couleur des fleurs, de même, de ces écrits également… on peut recueillir un bénéfice pour l’esprit. Nous devons utiliser ces livres en suivant en tout l’exemple des abeilles. Celles-ci ne vont pas indistinctement sur toutes les fleurs, et ne cherchent pas non plus à tout emporter de celles sur lesquelles elles se posent, mais elles en extraient uniquement ce qui sert à la fabrication du miel et laissent le reste. Et nous, si nous sommes sages, nous prendrons de ces écrits uniquement ce qui est adapté à nous, et conforme à la vérité, et nous laisserons de côté le reste » (Ad Adolescentes 4). Basile, surtout, recommande aux jeunes de croître dans les vertus, dans la façon droite de vivre : « Tandis que les autres biens… passent d’une main à l’autre, comme dans un jeu de dés, seule la vertu est un bien inaliénable, et demeure toute la vie et après la mort » (Ad Adolescentes 5).

Chers frères et sœurs, il me semble que l’on peut dire que ce Père d’une époque lointaine nous parle encore et nous dit des choses importantes. Avant tout, cette participation attentive, critique et créatrice à la culture d’aujourd’hui. Puis, la responsabilité sociale : c’est une époque à laquelle, dans un univers mondialisé, même les peuples géographiquement éloignés sont réellement notre prochain. Nous avons ensuite l’amitié avec le Christ, le Dieu au visage humain. Et, enfin, la connaissance et la reconnaissance envers le Dieu créateur, notre Père à tous : ce n’est qu’ouverts à ce Dieu, le Père commun, que nous pouvons construire un monde juste et un monde fraternel.

Saint Basile le Grand célébrant la divine liturgie - Pierre Subleyras

Saint Basile le Grand célébrant la divine liturgie
(Pierre Subleyras [1699-1749] – musée de l’Ermitage à Saint-Petersbourg)

2021-27. De la Messe votive à Saint Michel des premier mardi des mois « pour la sécurité et la prospérité de l’Église et de l’État ».

28 mai,
Fête de Saint Bernard de Menthon, abbé de l’Ordre de Saint Augustin et confesseur ;
Mémoire de Saint Augustin de Cantorbéry, évêque et confesseur ;
Anniversaire de la naissance de Mgr le Dauphin Louis, et de son frère Alphonse, duc de Berry (cf. > ici) ;
Anniversaire du massacre de Bédoin (cf. > ici).

église de Saint-Vaast-La Hougue - vitrail de l'apparition à Saint Aubert

L’apparition de l’archange Saint Michel à Saint Aubert d’Avranches
(vitrail de l’église de Saint-Vaast-La Hougue – Cotentin)

Nous sommes très reconnaissants envers Monsieur l’Abbé Louis de Saint-Taurin d’avoir bien voulu rédiger à l’intention de ce blogue une synthèse concernant la dévotion des premier mardi de chaque mois en l’honneur de Saint Michel, protecteur de la France.

En tout temps troublé, la France put toujours compter sur la protection du grand Archange saint Michel.

Dès la construction d’une église sur le Mont-Tombe, Childebert III (683-711) inaugura la longue liste de nos rois qui se rendirent en pèlerinage « au péril de la mer ».
Saint Charlemagne avait fait inscrire, en 802 dit-on, sur ses étendards : « Saint Michel patron et prince de l’Empire des Gaules ».
En 1212 eut lieu au Mont Saint-Michel une croisade de multitudes d’enfants, et donc appelée des Pastoureaux de France.
Sauvé in extremis d’un grave accident, Charles VII fonda en 1423 une messe d’action de grâces en l’honneur de saint Michel. Dès l’année suivante, sainte Jeanne d’Arc entendait l’Archange lui dire : « Je suis Michel protecteur de la France », et elle recevait ses premières leçons surnaturelles la préparant à sa grande mission de salut pour « le saint Royaume », le Mont Saint-Michel et Vaucouleurs constituant les deux bastions de résistance à l’invasion angloise dans le Nord du Royaume.
Le fils de Charles VII, Louis XI, fonda le 1er août 1469 l’Ordre de Saint Michel, dont le collier entoure les armes de France.

En ce milieu du XVIIe siècle, les tout débuts du règne de Louis le Grand furent marqués par les troubles de la Fronde.
Anne d’Autriche (1601-1666) assurait alors auprès de son jeune fils les destinées du Royaume, secondée par le Premier ministre, le cardinal Jules Mazarin (1602-1661). Bien que Louis XIV ait atteint la majorité légale à ses treize ans, le 5 septembre 1651, il avait ce jour-là annoncé solennellement à sa mère :
« Madame, je vous remercie du soin qu’il vous a plu de prendre de mon éducation et de l’administration de mon royaume. Je vous prie de continuer à me donner vos bons avis, et je désire qu’après moi vous soyez le chef de mon Conseil ».

Philippe de Champaigne - Louis XIV renouvellant le voeu de Louis XIII

Philippe de Champaigne : le jeune Louis XIV renouvelant le vœu de Louis XIII

Pour pallier à la révolte princière qui atteint à Paris son paroxysme à l’été 1652, la Reine régente, fit mander à « Monsieur Olier », l’abbé Jean-Jacques Olier de Verneuil (1608-1657), curé de la paroisse Saint-Sulpice depuis dix ans, de requérir l’aide du Ciel pour faire cesser la guerre civile ravageant le Royaume. Cette paroisse relevait non de la juridiction du Sieur Archevêque de Paris1 mais du Révérendissime Abbé de Saint-Germain-des-Prés2.
Le serviteur de Dieu, figure fondamentale de l’École française de spiritualité3, suggéra la résolution suivante que prononça la Reine :
« Abîmée dans mon néant et prosternée aux pieds de votre auguste et sacrée Majesté, honteuse dans la vue de mes péchés de paraître devant vous, ô mon Dieu, je reconnais la juste vengeance de votre sainte colère, irritée contre moi et contre mon État ; et je me présente toutefois devant vous, au souvenir des saintes paroles que vous dîtes autrefois à un prophète, au sujet d’un Roi pécheur, mais pénitent : J’aurai pitié de lui, et lui pardonnerai, à cause que je le vois humilié en ma présence. En cette confiance, ô mon Dieu, j’ose vous faire vœu d’ériger un autel à votre gloire sous le titre de saint Michel et de tous les anges et sous leur intercession y faire célébrer, tous les premier mardi des mois, le très saint sacrifice de la Messe, afin d’obtenir la paix de l’Église et de l’État ». 

La souveraine acheva par cette supplique à l’Archange, que rapporte « Monsieur Faillon » (1799-1870), prêtre sulpicien et historien du XIXe siècle et biographe de l’abbé Olier :
«  Glorieux saint Michel je me soumets à vous avec toute ma Cour, mon État et ma famille, afin de vivre sous votre sainte protection ; et je me renouvelle, autant qu’il est en moi, dans la piété de tous mes prédécesseurs, qui vous ont toujours regardé comme leur défenseur particulier. Donc, par l’amour que vous avez pour cet État, assujettissez-le tout à Dieu et à ceux qui le représentent » 4.

Anonyme vers 1645 - Anne d'Autriche avec le jeune Louis XIV et son frère puiné

La Reine régente Anne d’Autriche avec le jeune Louis XIV et son frère puiné
(anonyme, vers 1645)

L’on ne sait exactement où Anne d’Autriche fit ériger un autel au Prince des Anges pour y faire célébrer solennellement, tous les premier mardi des mois, le saint sacrifice de la Messe. Mais la paix revint promptement, le Roi fit son entrée triomphale dans sa capitale le 21 octobre et la France put alors connaître la stabilité et le rayonnement du « Siècle de Louis XIV ».

Les fondations de Messes furent assurées jusqu’à la Révolution de 1789. Il fallut attendre le milieu du XXe siècle pour que la France renouât avec cette belle tradition de la « Messe de saint Michel pour la France ».
En 1943 en effet, en pleine Seconde Guerre mondiale, l’abbé Constant Paulet, ressentant la nécessité d’un sursaut salutaire, lançait la parution du journal « Terre et Foi », y prônant la « maintenance chrétienne et terrienne de la France » et organisant une croisade de messes « pour la France et pour la paix ».
En 1948 il fit sortir de l’oubli la messe du premier mardi en l’honneur de saint Michel et reçut l’imprimatur. En 1956, une vingtaine d’Evêques  l’encouragèrent. Le 15 juin 1962, le pape Jean XXIII accorda sa bénédiction.

Depuis 1988, les Compagnons de Saint Michel Archange – dont feu l’abbé Christian-Philippe Chanut fut l’aumônier comme Chapelain Prieur –, s’efforcent de faire revivre la spiritualité michaëlique à la suite de l’abbé Paulet ; ils ont relevé cette vénérable tradition de la Messe mensuelle «  afin d’obtenir la paix à l’Église et à l’État » et s’efforcent de la faire connaître et de la diffuser.

Il s’agit de célébrer, si les règles liturgiques le permettent, la Messe votive de saint Michel (soit celle du 29 septembre, soit celle du 8 mai en Temps pascal), en offrant surtout l’intention de la Messe pour la France. Et retenant que nos prêtres ne vivent pas que d’amour et d’eau fraîche, n’oublions pas de faire l’aumône d’offrandes de Messe. Le Bon Dieu, qui aime la France, nous le rendra au centuple !

Saint Michel - Paris fontaine Saint-Michel

Statue de l’archange Saint Michel dominant la fontaine éponyme à Paris

P.S. : Note d’accord… qui rassurera ceux d’entre vous qui auront bondi à la lecture du titre et de certaines graphies dans le corps de l’article…
Doit-on mettre la marque du pluriel aux jours de la semaine ? Oui car lundi, mardi etc. sont des noms communs soumis aux mêmes règles d’accord que les autres noms communs. On écrit : tous les lundis et tous les dimanches.
Suivi par une description de temps (semaine, mois), il faut compter le nombre de ces jours dans cet intervalle de temps. Une semaine n’ayant qu’un seul lundi, l’on écrit: les lundi de chaque semaine. Quant au mois, l’on dira les premier et troisième lundis de chaque mois. Premier et troisième sont au singulier puisqu’il n’y a qu’un premier et un troisième dans un mois. Mais les deux, ensemble, sont un pluriel. Tous les lundi et mardi de chaque semaine signifie : chaque lundi et chaque mardi de chaque semaine. Lundi et mardi ne peuvent pas être au pluriel puisqu’il n’y en a qu’un par semaine, mais ensemble, ils forment un pluriel (tous les).
Dans le même ordre d’idées, l’on écrit : tous les dimanches matin et le mardi soir de chaque semaine. Dans le premier cas, matin est au singulier car il n’y a qu’un seul matin dans une journée par contre il y a plusieurs dimanches. Dans le deuxième cas, il n’y a qu’un seul mardi dans la semaine d’où le singulier et il n’y a toujours qu’un seul soir dans un mardi 5.
L’on écrit donc à juste titre : Désormais, je ferai dire – et j’y assisterai dévotement – une Messe de saint Michel pour la France tous les premier mardi des mois…

Abbé Louis de Saint-Taurin

* * * * * * *

Notes :
1 Les évêques de Paris devinrent archevêques en 1622. Ils relevaient jusque là de l’archevêché métropolitain de Sens.
2 Cette abbaye jouissait de l’exemption et dépendait donc directement du Siège Apostolique, ce qui constituait un titre d’indépendance en plein Paris.
3 Selon le concept forgé par Henri Brémont dans son Histoire littéraire du sentiment religieux (t. III, 1929).
4Faillon (abbé Étienne-Michel) : Vie de Monsieur Olier ; Éd. Poussielgue, Frères, Paris, (1841) 1873, t. II, pp.535-536.
5Source : https://leconjugueur.lefigaro.fr/frplurieljour.php.

Mont Saint-Michel au couchant

 

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