Archive pour la catégorie 'Lectures & relectures'

2021-69. Choisir un étendard.

Jeudi 25 novembre 2021,
Fête de Sainte Catherine d’Alexandrie, vierge et martyre.

Les membres de la Confrérie Royale s’engagent à sanctifier d’une manière particulière le 25 de chaque mois en redoublant de prières, en offrant avec encore davantage de ferveur qu’à l’accoutumée les exercices du devoir d’état, les peines et les joies de ce jour, en travaillant plus méticuleusement à sa sanctification, lorsque cela est possible en assistant à la Sainte Messe et en offrant la sainte communion à l’intention du Roi, ou encore en accomplissant quelque petit pèlerinage ou acte de dévotion supplémentaire offert à l’intention de Sa Majesté et du Royaume des Lys.
La lettre mensuelle, envoyée à tous les membres ainsi qu’aux amis qui ont manifesté le désir de la recevoir, à l’occasion de ce 25 de chaque mois, est écrite par les prêtres, religieux ou clercs membres de la Confrérie Royale. Son but est de raviver la ferveur et la détermination des membres, en leur proposant des réflexions et approfondissements toujours nécessaires.
Les amis du Refuge Notre-Dame de Compassion (s’ils ne sont pas déjà – ou pas encore – membres de la Confrérie Royale), trouveront eux aussi de grandes richesses et forces spirituelles à lire et méditer ces lettres mensuelles.

Baciccio, Triomphe du Nom de Jésus - Rome, église du Gesù

Giovan Battista Gaulli dit il Baciccio (1639-1709) :
Le triomphe du Saint Nom de Jésus
(Rome, voûte de l’église du Gesù)

fleur de lys gif2

Choisir un étendard

Il ne faut pas se tromper de combat. L’homme est naturellement un guerrier lorsqu’il s’agit d’opérer des choix essentiels pour son existence. Lorsqu’il s’engage dans une ornière, le chemin emprunté est souvent irréversible, sauf à se laisser pétrir vraiment par la grâce de Dieu et à se convertir, à rectifier la trajectoire. Il n’empêche que les options signées alors que nous forgeons notre personnalité durant notre jeunesse, influent de façon irrémédiables, même s’il n’existe aucune fatalité. Par orgueil, par entêtement, nous préférons plus que de coutume de poursuivre sur une voie sans issue plutôt que de reconnaître nos torts et la faillite de notre discernement premier.

                                               En 1951, paraissait un roman, rédigé par un prisonnier politique, Lucien Rebatet, condamné à mort à la Libération, puis gracié et emprisonné jusqu’en 1952, Les Deux Étendards. L’auteur, admirateur de Nietzsche, se définissant comme un « fasciste esthétique », était profondément anticatholique. Il écrira d’ailleurs des horreurs sur le Christ et les chrétiens, ensemble avec Pierre-Antoine Cousteau, dans le Dialogue de vaincus. Aussi est-il étonnant de découvrir sous sa plume ce livre inspiré des Exercices spirituels de saint Ignace, tout particulièrement de cette méditation sur les deux étendards, les deux règnes qui s’affrontent dans le monde. Peut-être parce que ce contempteur de la vérité demeura tout de même torturé par ce qu’il rejetait de toutes ses forces : «Je ne retournerai jamais à l’Église, l’Église avec un grand E. Je n’en ai peut-être jamais été… Mais n’est-il pas possible de rester “du Christ” ? » En tout cas, cela signifie bien que même les ennemis les plus acharnés ne peuvent éviter de choisir en toute connaissance de cause. Prétendre ensuite l’inverse afin de se dédouaner de ses responsabilités dans le mal est un pur mensonge qui ne trompe même pas son auteur.

                                               Notre époque regorge de Rebatet, en moins brillants, en plus paresseux et surtout en plus lâches, mais les deux étendards flottent toujours sous nos yeux et personne ne peut les ignorer. Il suffit que quelques disciples sortent du lot pour que les oppositions les plus violentes s’effritent. Rebatet lui-même avouait dans ce livre hors du commun : « Est-il interdit d’imaginer qu’il existe parmi nous au moins un catholique du temps des cathédrales, que sa foi pourrait encore lancer dans une étonnante expédition spirituelle ? » Nos contemporains ne sont pas, pour la plupart, des païens d’origine. Ils ont plutôt suivi, volontairement ou la subissant passivement, une « déconversion ».

                                               Saint Ignace de Loyola, évidemment dans un contexte historique et religieux fort différent du nôtre, avait connu cette « déconversion », au moins cet attiédissement de la foi à cause de la mondanité, de l’ambition humaine et de l’attachement aux plaisirs terrestres. Le tissu chrétien de sa famille, de son pays, n’avait pas suffi à l’éclairer durant sa jeunesse, pas vraiment débauchée, mais frivole et superficielle, toute occupée à une carrière humaine et à une gloire personnelle. Aussi va-t-il poser, comme fondation d’un possible retournement du cœur, ce qu’il nomme le « principe et fondement » où il affirme : « L’homme est créé pour louer, respecter et servir Dieu notre Seigneur, et par là sauver son âme.  Les autres choses sur la surface de la terre sont créées pour l’homme, pour l’aider à poursuivre la fin pour laquelle il est créé. » ( Exercices spirituels, 23). Cependant, malgré cette finalité inscrite dans la nature de l’homme, beaucoup se détournent de Dieu et préfèrent servir un autre monarque. Saint Ignace, possédant l’intelligence de ce qu’est l’homme, commence par camper un roi humain dont l’autorité légitime serait telle qu’elle attirerait à elle «  tous les chefs chrétiens et tous leurs hommes » (Seconde semaine, 92). Ce roi temporel a existé plusieurs fois au cours de l’histoire. Pensons à un saint Louis de France dont le rayonnement couvrit toute l’Europe. Il est facile et enthousiasmant de servir un tel souverain : « Considérer comment doivent répondre à un roi si généreux et si humain les sujets fidèles, et aussi combien celui qui n’accepterait pas la requête d’un tel roi mériterait d’être blâmé par tout le monde et tenu pour lâche chevalier. » (Seconde semaine, 94). Cet idéal spirituel, celui de la chevalerie et de l’honneur, s’il est louable ne suffit point puisqu’il n’est encore que restreint au monde terrestre. Déjà, certains sont en perte de vitesse et refusent de mettre leur épée sous le sceptre d’un roi revêtu de tant de qualités. Il faut aller plus loin et plus haut, et regarder maintenant le Roi des rois, le Christ notre Seigneur. Son appel est encore plus exigeant : « […] Combien est-ce une chose qui mérite plus d’attention encore que de voir le Christ notre Seigneur, Roi éternel, et devant lui tout l’univers qu’il appelle, en même temps que chacun en particulier, en disant : “Ma volonté est de conquérir le monde entier et tous les ennemis, et d’entrer ainsi dans la gloire de mon Père. Pour cela, celui qui voudra venir avec moi doit peiner avec moi, afin que, me suivant dans la souffrance, il me suive aussi dans la gloire. » (Seconde semaine, 95). La suite du roi temporel réclamait de l’héroïsme. Celle du Roi éternel exige la sainteté, vocation de tout chrétien. La couronne promise n’est point de roses ou de lauriers mais d’épines, comme celle de Notre Seigneur. Les rangs de l’armée s’éclaircissent singulièrement à l’annonce de cette ascèse.

                                               Ce n’est pas tout. Une offrande de tout l’être, par imitation de Jésus-Christ, doit être ratifiée, ceci selon l’état de vie propre à chacun : « Je veux et je désire, et c’est ma détermination réfléchie, pourvu que ce soit votre plus grand service et votre plus grande louange, vous imiter en endurant toutes les injustices et tous les mépris, et toute pauvreté, aussi bien effective que spirituelle, si votre très sainte Majesté veut me choisir et m’admettre à cette vie et à cet état. » (Seconde semaine, 98). Tout est donc en place pour choisir librement, en pleine conscience, l’étendard sous lequel nous désirons combattre durant toute notre vie. Le quatrième jour de la seconde semaine des Exercices est justement consacré à cette méditation essentielle, celle des « deux étendards : « L’un, celui du Christ, notre souverain capitaine et Seigneur ; l’autre, celui de Lucifer, mortel ennemi de notre nature humaine. » (136). La composition de lieu est centrale car il est nécessaire que tous les sens prennent part à cet exercice spirituel. Face à face, le Christ et Satan, pas d’autre choix possible, inutile de tergiverser car l’hésitation ne peut durer indéfiniment : ce sera oui ou non, blanc ou noir, pas les deux à la fois, pas les deux en alternance. Le but est de demander à y voir clair : « Ici, demander la connaissance des tromperies du mauvais chef et le secours pour m’en garder, ainsi que la connaissance de la vraie vie qu’enseigne le souverain et vrai capitaine, et la grâce pour l’imiter. » (139). Par expérience, nous savons que nous sommes des esprits mélangés et que nous penchons tantôt vers le bien, tantôt vers le mal, que le bon grain et l’ivraie sont mêlés dans notre cœur d’artichaut. Il est possible de sortir de ce dilemme. Les saints sont bien là comme des preuves vivantes de cette possibilité. Saint Ignace lui-même a commencé à retourner plus radicalement vers le Christ durant sa convalescence de blessé de guerre dans le château familial en lisant la vie des saints, notamment dans La Légende dorée de Jacques de Voragine et en ayant le désir d’imiter saint François d’Assise, saint Dominique et beaucoup d’autres hérauts de Dieu. Cet attrait n’était pas encore vraiment pur et désintéressé mais il fut comme l’étincelle.

                                               Il fallut plus pour qu’Inigo devînt saint Ignace, il fallut la confrontation entre l’esprit du mal et le Bien absolu : « Imaginer le chef de tous les ennemis, dans ce vaste camp de Babylone, comme assis dans une sorte de grande chaire de feu et de fumée, avec un aspect horrible et terrifiant. » (327) Et ensuite : « Considérer comment le Christ notre Seigneur se tient en un vaste camp dans la région de Jérusalem, en humble place, beau et gracieux. » (144) Le Malin envoie ses hommes pour, par trois échelons : la convoitise des richesses, le vain honneur du monde et l’orgueil immense, conduire les âmes dans tous les autres filets du vice. Notre Seigneur invite à aider tous les hommes en les invitant à la pauvreté matérielle et spirituelle, aux humiliations et aux mépris, et à l’humilité, trois portes ouvrant sur toutes les autres vertus (142 et 146).

                                               Saint Ignace avait vécu dans sa chair et dans son âme l’écartèlement entre le monde et le ciel. Il savait que l’homme n’attend de Dieu généralement qu’un étendard mondain, très humain, trop humain, au ras des pâquerettes. Fyodor Dostoïevsky, dans Les Frères Karamazoff, met en scène un Grand Inquisiteur, – jésuite, ce qui est un comble historique -, condamnant de nouveau à mort le Christ revenu parmi les siens. Tout se joue autour d’un étendard : « Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, et lorsque les dieux auront disparu de la terre, ce sera la même chose : l’humanité se prosternera devant des idoles. Tu savais, Tu ne pouvais ignorer ce secret fondamental de la nature humaine, mais Tu as repoussé le drapeau qu’on Te mettait dans la main et qui seul T’aurait assuré sans conteste l’hommage de tous les hommes, — le drapeau du pain terrestre. Tu l’as repoussé au nom de la liberté et du pain céleste. Regarde ce que Tu as fait ensuite. Et encore toujours au nom de la liberté ! Il n’y a pas, Te dis-je, de souci plus douloureux pour l’homme que de trouver à qui déléguer au plus tôt ce don de la liberté avec lequel vient au monde cette malheureuse créature. Mais celui-là seulement s’empare de la liberté des hommes, qui tranquillise leur conscience. Le pain Te fournissait un drapeau incontestable. Devant celui qui lui donnera le pain, l’homme s’inclinera, parce qu’il n’y a rien de plus indiscutable que le pain ; mais si en même temps quelqu’un, en dehors de Toi, s’empare de la conscience humaine, — oh, alors l’homme abandonnera même Ton pain pour suivre celui qui séduira sa conscience. »

                                               L’étendard du pain a pris bien d’autres formes depuis deux siècles. Dostoïevsky l’avait clairement pressenti. Le Grand Inquisiteur se croit pur et il condamnera le Christ pour sauver le monde selon ce qu’il a conçu, pour le bien des hommes, dit-il : « Sache que je ne Te crains pas. Sache que moi aussi j’ai été dans le désert, que moi aussi je me suis nourri de sauterelles et de racines, que moi aussi j’ai béni la liberté donnée par Toi aux hommes, et que je me préparais à être compté au nombre de Tes élus, au nombre des puissants et des forts. Mais je me suis réveillé de ce rêve et je n’ai pas voulu me mettre au service d’une folie. Je suis allé me joindre au groupe de ceux qui ont corrigé Ton œuvre. J’ai quitté les fiers et suis revenu vers les humbles pour faire le bonheur de ces humbles. Ce que je Te dis se réalisera et notre empire s’élèvera. Je Te le répète, demain Tu verras, sur un signe de moi, ce troupeau obéissant apporter des charbons brûlants au bûcher sur lequel je Te ferai périr parce que Tu es venu nous déranger. Si en effet quelqu’un a mérité plus que personne notre bûcher, c’est Toi. Demain je Te brûlerai. Dixi. »

                                               Nous avons choisi notre étendard, celui du roi temporel choisi par Dieu et celui du Roi éternel. La tentation est récurrente de regarder vers Babylone, tout en se croyant à Jérusalem ; Par petits pas, par des concessions minuscules, il nous arrive de préférer la chaire de feu et de fumée, d’autant plus en ces temps où nulle voix n’enseigne plus, dans la chaire de vérité, que Notre Seigneur doit être servi le premier.

                                                           P. Jean-François Thomas s.j.
                                                           25 octobre 2021
                                                           SS. Chrysanthe et Darie

Luca Signorelli, Les Damnés - Orvieto, cathédrale, chapelle San Brizio

Luca Signorelli (c. 1450 – 1523) :
les damnés
(cathédrale d’Orvieto, chapelle San Brizio)

2021-68. « Pour étouffer par avance toute révolte… »

Les lignes qui suivent sont connues et souvent reprises en ces jours-ci sur les réseaux sociaux.
Il est vrai que si elles ont été publiées en 1956 par le philosophe juif allemand Günther Anders, dans son ouvrage « L’obsolescence de l’homme », soixante-cinq ans plus tard elles donnent l’impression d’avoir été écrites sous une inspiration prophétique.
Il nous a paru bon de les reprendre également dans les pages de ce blogue tant la réalité qu’elles décrivent – notre réalité politique aujourd’hui – fait ressortir la sagesse et la clairvoyance des messages de notre Souverain légitime.

Mains de prisonnier

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut surtout pas s’y prendre de manière violente.
Les méthodes archaïques comme celles d’Hitler sont nettement dépassées.
Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées (…).

Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique le niveau et la qualité de l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle.
Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations matérielles, médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste (…), que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.
Surtout pas de philosophie.

Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements abrutissant, flattant toujours l’émotionnel, l’instinctif.
On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique.

Il est bon avec un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de s’interroger, penser, réfléchir.

On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme anesthésiant social, il n’y a rien de mieux.

En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité, de la consommation deviennent le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.

Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur (qu’il faudra entretenir) sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions matérielles nécessaires au bonheur.
L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un produit, un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau.
Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité, son esprit critique est bon socialement, ce qui risquerait de l’éveiller doit être combattu, ridiculisé, étouffé…

Toute doctrine remettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels.

On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir. »

Günther Anders
« L’obsolescence de l’homme » – 1956

boulet de prisonnier

2021-66. « Je descendis donc la rive droite du Rhône jusqu’au premier olivier… »

19 novembre,
Anniversaire du rappel à Dieu de Monsieur l’Abbé Bryan Houghton ;
Fête de Sainte Elisabeth de Hongrie, reine et veuve.

abbé Bryan Houghton

Monsieur l’Abbé Bryan Houghton (2 avril 1911 – 19 novembre 1992)

frise

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Vous savez quelle admiration nous entretenons pour ces bons prêtres qui dès la fin du concile vaticandeux et les débuts de la réforme liturgique qui l’a suivi, sont entrés en résistance et ont maintenu, envers et contre tout, la Sainte Messe latine traditionnelle, dans des conditions souvent très éprouvantes, au plan psychologique comme au niveau matériel.
En cette année 2021 particulièrement, avec le « motu sordido » (nous avons adopté le jeu de mots de l’un de nos amis, car il est évident que l’on ne peut accorder à ce document le bénéfice d’aucune propreté morale, d’aucune honnêteté intellectuelle et encore moins le lier à quelque charité ou sollicitude pastorale) publié le 16 juillet dernier, l’exemple de ces prêtres « résistants », courageux et inébranlables, est plus que jamais d’actualité !
Dans les pages de ce blogue, nous avons déjà fait mention à plusieurs reprises de feu Monsieur l’Abbé Bryan Houghton (cf. en particulier > ici, et > ici) et reproduit certains de ses textes (cf. > ici, > ici et > ici) ; nous voulons aujourd’hui vous rappeler ce passage, tout à la fois dramatique et désopilant, dans lequel il a raconté les circonstances de son arrivée à Viviers et la manière dont il obtint de célébrer la sainte Messe traditionnelle au maître-autel de la cathédrale tous les jours de semaine.

Putti - maître-autel de la cathédrale de Viviers

Angelots : détail du maître-autel de la cathédrale Saint-Vincent de Viviers

On se souvient que l’abbé Houghton avait envoyé à son évêque une lettre de démission de sa charge de curé qui prenait effet, de manière tout-à-fait significative, le jour où entrait en vigueur la « nouvelle messe », c’est-à-dire au premier dimanche de l’Avent 1969 :

« (…) Je partirai le samedi 29 novembre 1969, à minuit.
Pour tout dire, le 20 octobre, la commission du cher vieux cardinal Lercaro publia une « instruction » qui précisait que la messe ancienne pouvait être dite : par les prêtres retirés, ou par les prêtres âgés, et sine populo c’est-à-dire sans assistance (…). Je n’avais que cinquante-huit ans, mais mon gâtisme était assez avancé pour que je souhaite dire l’ancienne messe (…).
Donc, je prenais ma retraite. Mais on ne prend pas sa retraite dans l’abstrait. Il faut se caser quelque part. Il m’était impossible de rester en Angleterre car une querelle n’aurait pas attendu l’autre : avec les évêques, avec le clergé, les réformateurs, les traditionalistes – avec tout un chacun. Non, il fallait quitter l’Angleterre et m’installer à l’étranger où tout le monde sait que les Anglais sont des handicapés mentaux, ce qui me vaudrait d’être traité avec douceur.
On m’offrait un asile merveilleux en Toscane – mais c’était bien loin. Quoi qu’il arrive, je suis Anglais : je devais pouvoir retourner au pays de temps à autre. D’un autre côté, il aurait été absurde de ne pas profiter du Midi. Je décidais de m’installer à la frontière nord du Midi. Oui, mais qu’est-ce qui marque cette frontière ? Oh, c’est très simple : les oliviers.

Je descendis donc la rive droite du Rhône jusqu’au premier olivier.
Le premier, à Lafarge, était passablement rachitique. Je m’arrêtais à la ville suivante, Viviers.
J’avais sur moi un chèque de banque : l’après-midi même, j’achetai une maison dans la Grand’Rue. En matière de vitesse pure, le notaire n’avait jamais rien vu de semblable.

Viviers : la cathédrale Saint-Vincent au coeur de la "ville-haute"

Viviers : la « ville haute » ou « château » qui enferme la cathédrale Saint-Vincent dans un ensemble fortifié
où l’on trouve les anciennes maisons des chanoines et les restes du palais épiscopal médiéval.

Mon acquisition de la Grand’Rue était une jolie vieille maison construite au XVe siècle, restaurée au XVIIIe.
Je la repris de fond en comble : toiture, chauffage central, salle de bains, adoucisseur d’eau, etc. Mais, je dois le reconnaître, la Grand’Rue était plutôt misérable. Je savais lequel de mes voisins avait battu sa femme avant d’aller se coucher. Cela ne me dérangeait pas. Après tout, ma vie était finie. J’étais inutile – je ne pouvais pas être un de ces sacrés curés. Rien d’étonnant à ce que j’habite un bas quartier. Je savais que mes amis anglais ne s’en inquiéteraient pas, en grande partie par ignorance, et je ne pensais pas que mes amis français ne se préoccuperaient guère de ce que je devenais (…). Je dois avouer que j’avais mal jugé les Français. Ils furent d’une extraordinaire fidélité. Pas un ne manqua à l’appel. Les uns après les autres, ils explorèrent avec une certaine surprise, ma Rue-des-taudis. Mme de B… n’était jamais allée dans un endroit pareil. Elle repartir vers sa voiture et demanda à son chauffeur de l’accompagner jusque chez moi. Par égard pour eux, l’année suivante, j’achetai ma merveilleuse demeure au « château ».

Viviers est une charmante petite ville de trois-mille-six-cents habitants, faubourgs compris. Elle a été la capitale du Vivarais, province du Saint-Empire romain jusque vers 1306 où elle devint terre du Royaume. Elle possède le plus vieux sans doute des ghettos de France, car les Juifs n’avaient pas droit de cité en France, alors qu’ils l’avaient dans l’Empire. Parmi les conditions du rattachement, il y avait le maintien du ghetto. C’est aujourd’hui la rue de la Chèvrerie – probablement une corruption de Juiverie ! Elle est bordée d’un grand nombre de maisons du XIIIe siècle .
Dans l’ensemble, la ville est restée dans le piteux état où elle se trouvait à la fin des guerres de Religion dont elle souffrit beaucoup  [note du blogue du Maître-Chat : la vieille ville de Viviers a fait, depuis plusieurs années maintenant, l’objet d’une importante campagne de réhabilitation et est devenue un quartier sauvegardé qui enchante les visiteurs]. Il y a cependant quelques très belles constructions du XVIIIe dues à l’infatigable Jean-Baptiste Franque, le grand architecte d’Avignon qui fut ville papale et se donna les attributs d’une petite métropole. Viviers est ville épiscopale depuis le Ve siècle. L’évêché, dessiné par Franque, est devenu l’hôtel de ville. L’évêque est installé dans un autre édifice de Franque, l’hôtel de Roqueplane, plus petit mais peut-être plus réussi encore. Ces deux bâtiments sont au niveau de la vieille ville. Du haut de son rocher, le « château » la domine. Il enferme la cathédrale et son campanile, seize maisons anciennes, un horrible couvent moderne et une magnifique terrasse où se dressait la forteresse défensive jusqu’à ce que les guerres de Religion l’endommagent et que le cardinal de Richelieu la fasse raser (…).

Aussitôt arrivé à Viviers, je téléphonai à l’évêque. Je découvris un homme doué d’une forte personnalité, vif, intelligent, agréable. Il ferait un évêque parfait s’il avait une once de religion. J’entends par là le « théocentrisme » – la piété. Il est résolument anthropocentriste et progressiste. Il est évêque de Viviers depuis 1964, soit plus de vingt-cinq ans [note du blogue du Maître-Chat : il s’agissait alors de Monseigneur Jean Hermil, qui partit en retraite en novembre 1992]. Vers 1950, l’évêque de Viviers ordonnait une vingtaine de prêtres par an : dix pour son diocèse et dix pour d’autres diocèses ou des ordres religieux. Quand il est arrivé, il devait encore ordonner une dizaine de prêtres pour le diocèse. Je crois qu’il n’y a eu aucune ordination en 1970, pour la première fois depuis 1792. C’est arrivé plusieurs fois depuis. Il y a, au moment où j’écris, deux étudiants au grand séminaire, dont l’un n’ira pas jusqu’au bout. C’est réellement tragique. En 1770, la construction d’un énorme bâtiment s’achevait : un grand séminaire pour trois-cents étudiants. Il abritait encore deux douzaines de séminaristes quand je suis arrivé en 1969. Il est désormais loué à qui désire disposer de locaux assez vastes : animateurs de sessions de formation, synodes protestants, rassemblements musulmans, et ainsi de suite.

Cathédrale de Viviers - sanctuaire

Viviers, vue d’ensemble de la cathédrale Saint-Vincent
avant les dégradations récentes perpétrées pour célébrer la liturgie réformée postconciliaire
(voir notre article du printemps 2017 >
ici).

 J’ai dit que la cathédrale est à l’intérieur du château. Même au Moyen-Age, Viviers était une assez petite ville. La cathédrale est à sa mesure. On construisit au XIIe siècle l’édifice roman typique avec nef et bas-côtés. Vers 1500, le chœur fut remanié et prit la forme d’une grande abside sans bas-côtés. Il est remarquable par les nervures flamboyantes de sa voûte et sa décoration Renaissance. Au cours des guerres de Religion, la nef fut partiellement détruite. La paix revenue, comme il n’y avait pas d’argent pour la réparer, on se contenta de couvrir d’un toit de bois la nef très abaissée et les bas-côtés. Au XVIIIe siècle enfin, on put trouver l’argent et l’homme idoine, l’inévitable Franque. Sa restauration supprima les bas-côtés, ce qui donna la même largeur à la nef et au chœur, et lança trois arcs triomphaux pour soutenir la toiture. Le résultat est enchanteur : les trois grandes arcades conduisent à une salle de bal flamboyante. Le chœur est orné de stalles majestueuses qui entourent un magnifique maître-autel. Dans sa partie authentique (la moitié inférieure), il est en marbre incrusté et porte tous les signes d’un travail de Savone, mais un archiviste m’a certifié qu’il avait été payé à Marseille. Je suppose donc qu’une entreprise de Marseille avait embauché des ouvriers de Savone. C’est une œuvre splendide. J’y célèbre quotidiennement la messe en semaine.

Quand j’arrivais à Viviers en 1969, il y avait encore un chapitre à la cathédrale et les chanoines disaient l’office avant et après la messe capitulaire. Tout le monde, évêque compris, était terrorisé par le doyen Chaussinand, âgé de quatre-vingt-douze ans, qui avait pour gouvernante sa sœur, elle-même âgée de quatre-vingt-seize. L’évêque me permit de dire une messe privée à la cathédrale pourvu que le doyen donne son accord. Je m’adressai donc au doyen et pris mon air le plus gracieux pour lui demander les clés de la sacristie. « Certainement pas ! Je ne vous connais ni d’Eve ni d’Adam. Le fait que vous soyez prêtre ne vous empêche pas d’être un bandit ou un voleur. Si vous voulez dire la messe, vous la direz au maître-autel puisque ce salaud d’évêque a fait enlever tous les autres – sans la permission du chapitre – sauf celui de la chapelle de la Vierge pour la messe capitulaire. Vous devrez être là quand j’ouvre la sacristie, à huit heures moins le quart. Vous devrez l’avoir quittée à neuf, quand je la ferme ». J’obéis avec déférence à ce personnage décidé.
Le 18 juillet 1970, pour la fête de Saint Camille de Lellis, suivant l’ancien calendrier, je dis la messe en ornements blancs. J’enlevais mes ornements lorsque le doyen fit son apparition :
- Pourquoi avez-vous pris les ornements blancs ? Vous ne saviez donc pas qu’il fallait mettre les verts aujourd’hui ?
- Non. J’ai dit la messe de Saint Camille.
- Quoi ? Vous avez dit la messe de Saint Camille ? Mais alors, vous êtes un homme pieux et honnête ! Je vous donne les clés de la sacristie. Vous pouvez dire la messe quand vous voudrez. Je suis Camille Chaussinand.
Quel autre qualificatif donner à cet arrangement que celui de providentiel ?

Le doyen mourut quelques mois plus tard. L’évêque se dépêcha de supprimer le chapitre. Je suis donc, en semaine, le seul prêtre à dire la messe à la cathédrale. Ce faisant, je ne puis m’empêcher d’évoquer la piété séculaire qui me permet de célébrer les mystères sacrés dans un cadre aussi beau.
Il est ainsi une cathédrale française où la seule messe dite en semaine est la messe ancienne.

Bryan Houghton, « Prêtre rejeté » 1ère édition 1990
2ème édition augmentée 2005
pp. 103-110

Cathédrale de Viviers : le maître-autel

Cathédrale Saint-Vincent de Viviers : le maître-autel où célébrait Monsieur l’Abbé Houghton
(depuis plusieurs années maintenant, malheureusement, ce splendide autel a été exécré:
le « tombeau » contenant les saintes reliques a été fracturé. Il est en l’état actuel impropre à la célébration de la sainte messe).

2021-64. De Saint Albert le Grand, surnommé le « Doctor universalis » : le Docteur universel.

15 novembre,
Fête de Saint Albert le Grand, confesseur pontife et Docteur de l’Eglise ;
Mémoire de Saint Eugène de Tolède, évêque et martyr ; 

Mémoire de Saint Léopold, margrave d’Autriche et confesseur.

Le 15 novembre, nous célébrons la fête de l’un des plus grands parmi les savants et les théologiens du Moyen-Age :  Albert von Bollstädt, appelé aussi Saint Albert de Cologne, Saint Albert le Grand, ou encore Maître Albert (l’appellation Maître Albert est l’une des origines probables de la contraction en « Maubert », nom donné à cette célèbre place du quartier latin proche de l’église Saint-Nicolas du Chardonnet, et dans ce même Vème arrondissement de Paris une voie a été baptisée « rue Maître-Albert » en 1844 pour lui rendre hommage).
Nous continuons à approfondir notre connaissance des Docteurs de l’Eglise à travers les catéchèses de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI, qui leur a consacré tout un cycle remarquable afin que les catholiques reviennent à ces « valeurs sures » de la théologie et de la spiritualité.

St-Esprit & Ste Bible

Catéchèse de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
sur
Saint Albert le Grand
dispensée
lors de l’audience générale du
mercredi 24 mars 2010

Saint Albert prêchant - Friedrich Walther

Saint Albert le Grand prêchant
(huile sur bois de Friedrich Walther – XVème siècle)

Chers frères et sœurs,

L’un des plus grands maîtres de la théologie médiévale est saint Albert le Grand. Le titre de « grand » (magnus), avec lequel il est passé à l’histoire, indique l’étendue et la profondeur de sa doctrine, qu’il associa à la sainteté de sa vie. Mais ses contemporains déjà n’hésitaient pas à lui attribuer des titres d’excellence ; l’un de ses disciples, Ulrich de Strasbourg, le définit comme « merveille et miracle de notre temps ».

Il naquit en Allemagne au début du XIIIe siècle, et tout jeune encore, il se rendit en Italie, à Padoue, siège de l’une des plus célèbres universités du moyen-âge. Il se consacra à l’étude de ce que l’on appelle les « arts libéraux »: grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, astronomie et musique, c’est-à-dire de la culture générale, manifestant cet intérêt typique pour les sciences naturelles, qui devait bientôt devenir le domaine de prédilection de sa spécialisation. Au cours de son séjour à Padoue, il fréquenta l’église des dominicains, auxquels il s’unit par la suite avec la profession des vœux religieux. Les sources hagiographiques font comprendre qu’Albert a pris cette décision progressivement. Le rapport intense avec Dieu, l’exemple de sainteté des frères dominicains, l’écoute des sermons du bienheureux Jourdain de Saxe, successeur de saint Dominique à la tête de l’Ordre des Prêcheurs, furent les facteurs décisifs qui l’aidèrent à surmonter tout doute, vainquant également les résistances familiales. Souvent, dans les années de notre jeunesse, Dieu nous parle et nous indique le projet de notre vie. Comme pour Albert, pour nous tous aussi, la prière personnelle nourrie par la Parole du Seigneur, l’assiduité aux sacrements et la direction spirituelle donnée par des hommes éclairés sont les moyens pour découvrir et suivre la voix de Dieu. Il reçut l’habit religieux des mains du bienheureux Jourdain de Saxe.

Après son ordination sacerdotale, ses supérieurs le destinèrent à l’enseignement dans divers centres d’études théologiques liés aux couvents des pères dominicains. Ses brillantes qualités intellectuelles lui permirent de perfectionner l’étude de la théologie à l’université la plus célèbre de l’époque, celle de Paris. Albert entreprit alors l’activité extraordinaire d’écrivain, qu’il devait poursuivre toute sa vie.

Des tâches prestigieuses lui furent confiées. En 1248, il fut chargé d’ouvrir une université de théologie à Cologne, l’un des chefs-lieux les plus importants d’Allemagne, où il vécut à plusieurs reprises, et qui devint sa ville d’adoption. De Paris, il emmena avec lui à Cologne un élève exceptionnel, Thomas d’Aquin. Le seul mérite d’avoir été le maître de saint Thomas d’Aquin suffirait pour que l’on nourrisse une profonde admiration pour saint Albert. Entre ces deux grands théologiens s’instaura un rapport d’estime et d’amitié réciproque, des attitudes humaines qui contribuent beaucoup au développement de la science. En 1254, Albert fut élu provincial de la « Provincia Teutoniae » – teutonique – des Pères dominicains, qui comprenait des communautés présentes dans un vaste territoire du centre et du nord de l’Europe. Il se distingua par le zèle avec lequel il exerça ce ministère, en visitant les communautés et en rappelant constamment les confrères à la fidélité, aux enseignements et aux exemples de saint Dominique.

Ses qualités n’échappèrent pas au pape de l’époque, Alexandre IV, qui voulut Albert pendant un certain temps à ses côtés, à Anagni – où les papes se rendaient fréquemment –, à Rome même et à Viterbe, pour bénéficier de ses conseils théologiques. Ce même souverain pontife le nomma évêque de Ratisbonne, un grand et célèbre diocèse, qui traversait toutefois une période difficile. De 1260 à 1262, Albert accomplit ce ministère avec un dévouement inlassable, réussissant à apporter la paix et la concorde dans la ville, à réorganiser les paroisses et les couvents, et à donner une nouvelle impulsion aux activités caritatives.

Dans les années 1263-1264, Albert prêcha en Allemagne et en Bohême, envoyé par le pape Urbain IV, pour retourner ensuite à Cologne et reprendre sa mission d’enseignant, de chercheur et d’écrivain. Etant un homme de prière, de science et de charité, il jouissait d’une grande autorité dans ses interventions, à l’occasion de divers événements concernant l’Eglise et la société de l’époque : ce fut surtout un homme de réconciliation et de paix à Cologne, où l’archevêque était entré en opposition farouche avec les institutions de la ville ; il se prodigua au cours du déroulement du deuxième concile de Lyon, en 1274, convoqué par le pape Grégoire X pour favoriser l’union avec les Grecs, après la séparation du grand schisme d’Orient de 1054 ; il éclaircit la pensée de Thomas d’Aquin, qui avait rencontré des objections et même fait l’objet de condamnations totalement injustifiées.

Il mourut dans la cellule de son couvent de la Sainte-Croix à Cologne en 1280, et il fut très vite vénéré par ses confrères. L’Eglise le proposa au culte des fidèles avec sa béatification, en 1622, et avec sa canonisation, en 1931, lorsque le pape Pie XI le proclama Docteur de l’Eglise.
Il s’agissait d’une reconnaissance sans aucun doute appropriée à ce grand homme de Dieu et éminent savant non seulement dans le domaine des vérités de la foi, mais dans de très nombreux autres domaines du savoir ; en effet, en regardant le titre de ses très nombreuses œuvres, on se rend compte que sa culture a quelque chose de prodigieux, et que ses intérêts encyclopédiques le conduisirent à s’occuper non seulement de philosophie et de théologie, comme d’autres contemporains, mais également de toute autre discipline alors connue, de la physique à la chimie, de l’astronomie à la minéralogie, de la botanique à la zoologie. C’est pour cette raison que le pape Pie XII le nomma patron de ceux qui aiment les sciences naturelles et qu’il est également appelé « Doctor universalis », précisément en raison de l’ampleur de ses intérêts et de son savoir.

Les méthodes scientifiques utilisées par saint Albert le Grand ne sont assurément pas celles qui devaient s’affirmer au cours des siècles suivants. Sa méthode consistait simplement dans l’observation, dans la description et dans la classification des phénomènes étudiés, mais ainsi, il a ouvert la porte pour les travaux à venir.

Il a encore beaucoup à nous enseigner. Saint Albert montre surtout qu’entre la foi et la science il n’y a pas d’opposition, malgré certains épisodes d’incompréhension que l’on a enregistrés au cours de l’histoire. Un homme de foi et de prière comme saint Albert le Grand, peut cultiver sereinement l’étude des sciences naturelles et progresser dans la connaissance du micro et du macrocosme, découvrant les lois propres de la matière, car tout cela concourt à abreuver sa soif et à nourrir son amour de Dieu. La Bible nous parle de la création comme du premier langage à travers lequel Dieu – qui est intelligence suprême – nous révèle quelque chose de Lui. Le Livre de la Sagesse, par exemple, affirme que les phénomènes de la nature, dotés de grandeur et de beauté, sont comme les œuvres d’un artiste, à travers lesquelles, par analogie, nous pouvons connaître l’Auteur de la création (cf. Sap. XIII, 5). Avec une comparaison classique au Moyen-âge et à la Renaissance, on peut comparer le monde naturel à un livre écrit par Dieu, que nous lisons selon les diverses approches de la science (cf. Discours aux participants à l’Assemblée plénière de l’Académie pontificale des sciences, 31 octobre 2008). En effet, combien de scientifiques, dans le sillage de saint Albert le Grand, ont mené leurs recherches inspirés par l’émerveillement et la gratitude face au monde qui, à leurs yeux de chercheurs et de croyants, apparaissait et apparaît comme l’œuvre bonne d’un Créateur sage et aimant ! L’étude scientifique se transforme alors en un hymne de louange. C’est ce qu’avait bien compris un grand astrophysicien de notre époque, Enrico Medi, et qui écrivait : « Oh, vous mystérieuses galaxies…, je vous vois, je vous calcule, je vous entends, je vous étudie, je vous découvre, je vous pénètre et je vous recueille. De vous, je prends la lumière et j’en fais de la science, je prends le mouvement et j’en fais de la sagesse, je prends le miroitement des couleurs et j’en fais de la poésie; je vous prends vous, étoiles, entre mes mains, et tremblant dans l’unité de mon être, je vous élève au-dessus de vous-mêmes, et en prière je vous présente au Créateur, que seulement à travers moi, vous étoiles, vous pouvez adorer » (Le opere. Inno alla creazione).

Saint Albert le Grand nous rappelle qu’entre science et foi une amitié existe et que les hommes de science peuvent parcourir à travers leur vocation à l’étude de la nature, un authentique et fascinant parcours de sainteté.

Son extraordinaire ouverture d’esprit se révèle également dans une opération culturelle qu’il entreprit avec succès : l’accueil et la mise en valeur de la pensée d’Aristote. A l’époque de saint Albert, en effet, la connaissance de beaucoup d’œuvres de ce grand philosophe grec ayant vécu au quatrième siècle avant Jésus-Christ, en particulier dans le domaine de l’éthique et de la métaphysique, était en effet en train de se répandre. Celles-ci démontraient la force de la raison, elles expliquaient avec lucidité et clarté le sens et la structure de la réalité, son intelligibilité, la valeur et la fin des actions humaines. Saint Albert le Grand a ouvert la porte à la réception complète de la philosophie d’Aristote dans la philosophie et la théologie médiévales, une réception élaborée ensuite de manière définitive par saint Thomas. Cette réception d’une philosophie, disons, païenne préchrétienne, fut une authentique révolution culturelle pour cette époque. Pourtant, beaucoup de penseurs chrétiens craignaient la philosophie d’Aristote, la philosophie non chrétienne, surtout parce que celle-ci, présentée par ses commentateurs arabes, avait été interprétée de manière à apparaître, au moins sur certains points, comme tout à fait inconciliable avec la foi chrétienne. Il se posait donc un dilemme : foi et raison sont-elles ou non en conflit l’une avec l’autre ?

C’est là que réside l’un des grands mérites de saint Albert : avec une rigueur scientifique il étudia les œuvres d’Aristote, convaincu que tout ce qui est vraiment rationnel est compatible avec la foi révélée dans les Saintes Ecritures. En d’autres termes, saint Albert le Grand a ainsi contribué à la formation d’une philosophie autonome, distincte de la théologie et unie à elle uniquement par l’unité de la vérité. Ainsi est apparue au XIIIe siècle une distinction claire entre ces deux savoirs, philosophie et théologie qui, en dialogue entre eux, coopèrent de manière harmonieuse à la découverte de la vocation authentique de l’homme, assoiffé de vérité et de béatitude : et c’est surtout la théologie, définie par saint Albert comme une « science affective », qui indique à l’homme son appel à la joie éternelle, une joie qui jaillit de la pleine adhésion à la vérité.

Saint Albert le Grand fut capable de communiquer ces concepts de manière simple et compréhensible. Authentique fils de saint Dominique, il prêchait volontiers au peuple de Dieu, qui était conquis par sa parole et par l’exemple de sa vie.

Chers frères et sœurs, prions le Seigneur pour que ne viennent jamais à manquer dans la Sainte Eglise de doctes théologiens, pieux et savants comme saint Albert le Grand et pour que ce dernier aide chacun de nous à faire sienne la « formule de la sainteté » qu’il adopta dans sa vie : « Vouloir tout ce que je veux pour la gloire de Dieu, comme Dieu veut pour Sa gloire tout ce qu’Il veut », soit se conformer toujours à la volonté de Dieu pour vouloir et faire tout, seulement et toujours pour Sa gloire.

sarcophage de Saint Albert le Grand - Cologne

Sarcophage de Saint Albert le Grand
dans l’église Saint-André (Sankt Andreas), à Cologne.

2021-63. Méditation sur les paraboles du grain de sénevé et du levain enfoui dans la pâte (6ème dimanche après l’Epiphanie).

6ème dimanche après l’Epiphanie.

La péricope évangélique de la parabole du grain de sénevé suivie de celle du levain dans la pâte, se trouve, en fonction des années, tantôt à un dimanche du mois de février, lorsque la fête de Pâques arrive à la fin avril et qu’en conséquence le dimanche de la Septuagésime arrive au plus tard qu’il soit possible dans le cycle liturgique, tantôt (et en fait la plupart du temps) en novembre, une semaine avant le 24ème et dernier dimanche après la Pentecôte qui clôt le cycle liturgique dominical.
Voici les méditations du Révérend Père Gabriel de Sainte Marie-Madeleine, carme déchaux, pour ce dimanche.

Sinapis - le sénevé moutarde des champs

le sénevé ou moutarde des champs

Présence de Dieu : 
Que Votre règne arrive sur toute la terre, Seigneur, et dans mon cœur !

Méditation :

1 – La parabole du grain de sénevé émerge aujourd’hui des textes de la Messe. Elle est très brève, mais très lourde de sens : « Le Royaume des Cieux est comparable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et semé dans son champ. C’est bien la plus petite de toutes les graines, mais, quand il a poussé, c’est la plus grande des plantes potagères, qui devient un arbre, au point que les oiseaux du ciel viennent s’abriter dans ses branches » (Matth. XIII, 31-32).
Rien de plus petit, de plus humble que le « Royaume des Cieux », c’est-à-dire l’Eglise à ses origines : Jésus, son Chef et Fondateur, naît dans une étable. Il vit pendant trente ans dans la boutique d’un artisan, et pendant les trois années que dure Son œuvre, Il prêche aux pauvres gens une doctrine si simple que tous, même les illettrés, peuvent la comprendre. Quand Jésus quitte la terre, l’Eglise est constituée par un petit groupe de douze hommes, rassemblés autour d’une humble femme, Marie ; mais ce premier noyau possède une force vitale si puissante, qu’en peu d’années il se répand dans tous les pays du vaste empire romain. Ce minuscule grain de sénevé, semé dans le cœur d’une Vierge-Mère et de douze pauvres pêcheurs devient peu à peu, à travers les siècles, un arbre gigantesque qui étend ses rameaux dans toutes les régions du globe et à l’ombre duquel se réfugient des gens de toute langue et de toute nation.
L’Eglise n’est pas seulement une société d’hommes, mais d’hommes qui ont pour Chef Jésus, le Fils de Dieu ; l’Eglise est le Christ total, c’est-à-dire Jésus plus Ses fidèles incorporés à Lui et formant avec Lui un corps unique. L’Eglise est le Corps mystique du Christ dont chaque baptisé est un membre.
Aimer l’Eglise, c’est aimer Jésus ; travailler à la diffusion de l’Eglise, c’est travailler à l’accroissement du Corps mystique du Christ, afin que le nombre de Ses membres soit complet et que chaque membre coopère à sa splendeur. La brève invocation : « Adveniat regnum tuum », résume tout cela, et le demande au Père.
Faisons au moins de tout cœur le peu que nous pouvons pour la diffusion de l’Eglise.
Coopérons nous aussi par notre pauvre travail – vrai grain de sénevé – au développement de cet arbre merveilleux dans lequel tous les hommes doivent trouver salut et repos.

pinson des arbres

2 – Outre le développement du Royaume de Dieu dans le monde, la parabole du grain de sénevé nous fait penser encore au développement de ce Royaume dans notre cœur. Jésus n’a-t-il pas dit : « Le Royaume de Dieu est parmi vous » (Luc. XVII, 21) ? En nous aussi, ce Royaume merveilleux a débuté par un petit germe, celui de la grâce : grâce sanctifiante, semée en nous par Dieu au saint Baptême ; grâce actuelle des bonnes inspirations, de la parole divine « semen est verbum Dei » (Luc. VIII, 11), que Jésus, le céleste Semeur, a jetée à pleines mains dans nos âmes.
Cette petite semence a germé lentement, elle a jeté des racines toujours plus profondes, elle a grandi en pénétrant progressivement tout notre esprit, jusqu’à ce qu’elle nous ait conquis entièrement à Dieu, jusqu’à ce que nous ayons senti le besoin de dire : Seigneur, tout ce que j’ai, tout ce que je suis est Vôtre ; je me donne à Vous tout entier. Je veux être Votre Royaume.
Etre totalement Royaume de Dieu, de manière qu’Il soit l’unique Souverain et Dominateur de notre cœur et qu’en nous il n’existe rien qui ne Lui appartienne ou ne soit soumis à Son gouvernement, tel est l’idéal de l’âme qui aime Dieu d’un amour total.
Mais comment arriver au plein développement de ce Royaume de Dieu parmi nous ?
La deuxième parabole de l’Evangile de ce jour nous l’apprend : « Le Royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout ait levé » (Matth. XIII, 33). Voilà une autre image, très belle, du travail que la grâce doit accomplir dans notre âme : la grâce a été mise en nous comme un levain qui doit augmenter peu à peu jusqu’à imprégner toute notre personnalité et la diviniser totalement. La grâce, divin levain, nous a été donnée pour guérir, élever, sanctifier notre être avec toutes ses puissances et facultés ; lorsqu’elle aura conduit ce travail à terme, nous serons entièrement Royaume de Dieu.
Réfléchissons encore au grand problème de notre correspondance à la grâce. Cette semence divine, ce levain surnaturel en nous ; qui pourra l’empêcher de devenir un arbre gigantesque, capable d’abriter d’autres âmes, qui pourra empêcher le levain de fermenter toute la masse, si nous enlevons tous les obstacles qui s’opposent à son développement, si nous secondons tous ses mouvements, toutes ses exigences ?
« Adveniat regnum tuum ! » Oui, demandons aussi l’avènement total du Royaume de Dieu dans nos cœurs. 

pétrissage du pain

Colloque :

« Seigneur, mon Dieu, qui m’avez créé à Votre image et à Votre ressemblance, accordez-moi cette grâce dont Vous m’avez fait comprendre l’importance et la nécessité, afin que je puisse vaincre, avec son secours, la nature corrompue qui m’entraîne au péché et à la perdition. Je sens dans ma chair la tendance au péché, qui s’oppose à la loi de mon esprit et qui me tient captif dans les chaînes de la sensualité. Je ne puis résister à sa tyrannie, Seigneur, si Votre grâce ne me soutient, si elle ne communique son ardeur à mon âme.
Ah ! Seigneur, je ne puis rien faire sans la grâce, mais avec son secours, je suis capable de tout.
O grâce vraiment céleste, sans laquelle toutes les qualités de la nature sont de nulle valeur ! O grâce très sainte, qui faites riches en vertus ceux qui sont pauvres en esprit, qui rendez humbles de cœur ceux qui sont comblés de richesses, venez en moi ; remplissez aujourd’hui mon âme de célestes consolations, afin que je ne tombe pas en défaillance, accablé de lassitude et de sécheresse.
Faites, Seigneur, que je trouve grâce devant Vous : Votre grâce seule me suffit, quand je n’obtiendrais rien de tout ce que la nature désire. Quand je serais exposé aux tentations et aux tribulations, je ne craindrai rien tant que Votre grâce ne m’abandonnera pas. Elle est ma force, mon secours et mon conseil, elle est plus puissante que tous mes ennemis, elle a plus de sagesse que tous les sages ensemble.
Faites donc, mon Dieu, que Votre grâce me prévienne et m’accompagne toujours, qu’elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes œuvres, par Jésus-Christ Votre Fils. Ainsi soit-il ! » (Imitation de Jésus-Christ, III, 55).

Rd Père Gabriel de Sainte Marie-Madeleine, ocd.
In « Intimité divine – méditations sur la vie intérieure pour tous les jours de l’année »
Tome II pp. 642-646

Cierge dans la pénombre

2021-62. Avec Votre secours, Seigneur, nous avons accompli Vos ordres, daignez accomplir Vos promesses.

13 novembre,
Fête de tous les Saints de l’Ordre de Saint Augustin ;
Mémoire de Saint Stanislas Kotska ;
Anniversaire de la promulgation de la profession de foi tridentine (cf. > ici).

C’est au jour de l’anniversaire de la naissance de notre Bienheureux Père Saint Augustin (13 novembre 354) que, conformément à un usage qui existe à des dates diverses dans les jours qui suivent la Toussaint pour un grand nombre de diocèses ou d’ordres religieux qui fêtent d’une manière spéciale tous les saints auxquels ils ont donné naissance au Ciel, les livres liturgiques traditionnels des congrégations de la famille augustinienne assignent la célébration de la fête de tous les Saints de l’Ordre de Saint Augustin.

A cette occasion, nous vous proposons de lire et de méditer sur le sermon XXXI de notre glorieux Père Saint Augustin, car il peut particulièrement s’accorder à l’esprit de cette fête : ceux qui ont embrassé la vie religieuse – selon les multiples formes de vie parfaite que la Règle de Saint Augustin a pu inspirer (vie canoniale, vie érémitique, vie contemplative ou semi contemplative, vie apostolique : enseignante, hospitalière, prédicatrice… etc.) – se sont engagés dans les champs du Seigneur pour y jeter la bonne semence puis pour y œuvrer à une moisson laborieuse. Cette vie, qui comporte tant de renoncements et de sacrifices, peut générer bien des souffrances et bien des larmes, mais elle leur vaudra pour récompense une joie éternelle.
Ainsi s’accomplira la prophétie du saint roi David : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie » (Ps. CXXV).

Saint Augustin donnant sa Règle

Saint Augustin remettant sa Règle à ses disciples

frise

Sermon XXXI de notre Bienheureux Père Saint Augustin
sur
les larmes et la joie des justes :

§ 1. Saint Augustin s’attache à commenter les paroles du roi-prophète David dans le psaume CXXV « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie » et incite ses auditeurs à s’interroger sur leur sens :

Le psaume que nous venons de chanter en l’honneur de Dieu paraît convenir aux saints martyrs ; mais si nous sommes les membres du Christ, comme nous devons l’être, comprenons que ce psaume nous regarde tous.
« Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie. Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences ; ils reviendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains » (Ps.  CXXV, 5).
Où vont-ils et d’où viennent-ils ? Que sèment-ils dans les larmes ? Quelles sont leurs 
semences ? Quelles sont leurs gerbes ? Ils courent à la mort et viennent de la mort. Ils y courent en naissant, ils en viennent en ressuscitant. Ils sèment les bonnes œuvres et moissonnent l’éternelle récompense. Ainsi nos semences sont toutes les bonnes œuvres que nous faisons, et nos gerbes la récompense que nous recevrons à la fin.
Mais si ces semences fécondes sont les bonnes œuvres, pourquoi les accompagner de larmes, attendu que Dieu aime celui qui donne avec joie (cf. 2 Cor. IX, 7)?

§ 2. Ces paroles du psaume semblent s’appliquer prioritairement aux martyrs, mais pas uniquement : elles doivent s’appliquer à tous les fidèles :

Remarquez d’abord, mes très-chers, comment ces paroles s’appliquent surtout aux bienheureux martyrs. Quels autres ont sacrifié autant qu’eux, puisqu’ils se sont sacrifiés eux-mêmes selon cette expression de l’Apôtre Paul : « Pour  moi je me sacrifierai moi-même pour vos âmes » (2 Cor. XII, 15) ? Ils se sont sacrifiés en confessant le Christ, et en accomplissant avec son secours cet oracle : « Es-tu assis à une grande table ? Sache que tu dois rendre autant » (Ecclési. XXXI, 12). Quelle est la grande table, sinon celle où nous recevons le corps et le sang du Christ ? Et que signifie : « Sache que tu dois rendre autant », sinon ce que dit ici le bienheureux Jean : « Comme le Christ a donné Sa vie pour nous, ainsi nous devons donner notre vie pour nos frères » (1 Joan. III, 16) ? Voilà ce qu’ont sacrifié les martyrs.
Mais ont-ils péri après avoir été rassurés par le Seigneur sur le sort même d’un seul de leurs cheveux  (cf. Luc. XXI, 18)? La main périt-elle quand il n’en périt pas le moindre poil ? La tête périt-elle, quand il n’en périt pas un seul cheveu ? Et l’œil périt-il quand la paupière ne périt pas ? Les martyrs se sont donc sacrifiés après avoir reçu, cette magnifique assurance.
Et nous, tant qu’il en est temps encore, semons les bonnes œuvres. L’Apôtre ne dit-il pas « Qui sème peu, moissonnera peu » (2 Cor. X, 6)? et encore : « Sans nous lasser et tant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, principalement aux membres de la foi » (Gal. VI, 10) ? Il dit aussi « Ne nous lassons point de faire le bien ; car nous moissonnerons, une fois le temps venu » (Gal. VI, 9). Qui cessera de semer, n’aura point la joie de moissonner.

§ 3. C’est le Christ Lui-même qui parle dans l’oracle du psaume, Lui qui a pris sur Lui les faiblesses des membres de Son corps mystique. Exemple de Saint Paul.

Pourquoi des larmes, puisque toutes nos bonnes œuvres doivent être faites avec joie ?
Les martyrs sans doute ont semé dans les larmes, car ils ont vigoureusement combattu et soutenu de rudes épreuves ; et pour adoucir leurs douleurs, le Christ les a personnifiés en Lui-même quand Il a dit : « Mon âme est triste jusqu’à la mort ».
Cependant, mes frères, il me semble que notre Chef compatissait alors aux plus faibles de Ses membres ; Il craignait qu’ils ne tombassent dans le désespoir, qu’entraînés par l’humaine faiblesse ils ne se troublassent aux approches de la mort, et qu’ils ne se crussent délaissés de Dieu, attendu qu’ils seraient dans la joie s’ils Lui étaient agréables.
Pour ce motif le Christ a dit auparavant : « Mon âme est triste jusqu’à la 
mort, S’il est possible, mon Père, que ce calice s’éloigne de Moi »  (Matth. XXVI, 38,-39). Qui tient ce langage ? Quelle puissance ? Quelle faiblesse ? Écoutez ce qu’Il dit : « J’ai le pouvoir de donner Mon âme, et J’ai le pouvoir de la reprendre. Personne ne Me la ravit, mais Je la donne et la reprends » (Joan. X, 18). Cette puissance était triste en faisant ce qu’elle n’aurait point fait si elle avait voulu. Car il agissait alors parce qu’Il le pouvait, non parce qu’Il y était obligé ; parce qu’Il le voulait, non parce que les Juifs étaient plus forts que Lui ; et ce sont bien les membres infirmes de Son corps qu’Il a personnifiés en Lui.
N’est-ce pas d’eux aussi, c’est-à-dire des plus faibles, qu’il est dit : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie »? Car il ne semait pas dans les larmes ce grand héraut du Christ quand il disait : « Déjà on m’immole et le moment de ma dissolution approche. J’ai combattu le bon combat, j’ai consommé ma course, j’ai gardé la foi : reste la couronne de justice », la couronne d’épis ; « elle m’est réservée, dit-il, et le Seigneur, le juste juge, me le rendra en ce jour » (2 Tim. IV, 6-8) : comme s’il disait : Il m’accordera de moissonner, puisque je me sacrifie à semer pour Lui.
Autant, mes frères, que nous pouvons le comprendre, ce langage est l’expression de la joie, non de la douleur. Paul était-il dans les larmes en parlant ainsi ? Ne ressemblait-il pas plutôt à celui qui donne avec joie et que Dieu chérit ? Ainsi donc appliquons aux faibles l’oracle du psaume ; de peur que ces faibles ne désespèrent après avoir semé dans les larmes : s’ils ont semé dans les larmes, est-ce que la douleur et les gémissements ne passeront point ? Est-ce que la tristesse ne finira point avec la vie, pour être remplacée par une joie qui ne finira jamais ?

§ 4. Les pleurs accompagnent l’homme du début à la fin de sa vie. Mais les pleurs des justes ont bien d’autres causes que les larmes de ceux qui sont attachés à la terre sans considération spirituelle. Et les justes ont sans doute bien davantage de raisons ici-bas à verser des larmes.

Voici cependant, mes très-chers, comment il me semble qu’à tous s’appliquent ces paroles : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie. Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences ; ils reviendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains ».  Écoutez donc : peut-être me sera-t-il possible, avec l’aide du Seigneur, de vous expliquer comment on peut dire de tous qu’ils « allaient et pleuraient ».
Dès notre naissance nous marchons. En effet, qui s’arrête ? Qui n’est forcé de marcher en entrant dans la vie ? Un enfant vient de naître, en se développant il marche, il ne cessera de marcher qu’à la mort. Il lui faudra revenir alors, mais avec allégresse.
Et qui ne pleure dans cette triste vie, puisque l’enfant même commence par là ? Cet enfant est jeté en naissant du sein étroit de sa mère dans ce monde immense, il passe des ténèbres à la lumière ; et toutefois, en passant des ténèbres à la lumière, il ne peut voir, mais il peut pleurer.
Telle est en effet cette vie, que dans les moments de gaîté on doit craindre de s’égarer, et qu’au moment des pleurs, on prie d’en être délivré : un chagrin s’en va pour faire place à un autre. Les hommes rient et ils pleurent ; et il faut pleurer surtout de ce qui les fait rire. L’un pleure un dommage éprouvé par lui ; l’autre pleure la gêne qu’il endure, car il est dans les cachots ; un autre encore pleure la mort de l’un de ses plus chers amis ; celui-ci pour une chose, celui-là pour une autre. Et le juste ? Il pleure d’abord de tout cela : car il pleure avec mérite ceux qui pleurent sans mérite. Il pleure ceux qui pleurent, il pleure aussi ceux qui rient ; car c’est pleurer follement que de pleurer pour des choses vaines ; et rire aussi de choses vaines, c’est rire pour son malheur. Le juste pleure partout, il pleure donc davantage.

§ 5. Les larmes des justes : ils pleurent de voir tant d’âmes livrées à la vanité ; ils pleurent pour obtenir la grâce divine ; ils pleurent d’entendre si souvent des blasphèmes…

Mais « ils viendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains ».
Vois-tu ici la joie de l’homme juste lorsqu’il fait le bien ? Sans doute il est alors dans la joie ; car « Dieu aime celui qui donne avec joie » (2 Cor. IX, 7). Quand donc pleure-t-il ? Quand il demande de faire ses bonnes œuvres. Le psaume a voulu recommander la prière aux saints, la prière aux voyageurs, la prière à ceux qui se fatiguent sur ce chemin, la prière à ceux qui aiment, la prière à ceux qui gémissent, la prière à ceux qui soupirent après l’éternelle patrie, jusqu’à ce que les affligés d’aujourd’hui soient heureux de la voir.
Car, mes frères, tant que nous sommes dans ce corps nous voyageons loin du Seigneur (2 Cor. V, 6) ; et voyager sans pleurer, ce n’est pas soupirer après la patrie. Si tu la désires réellement, répands des larmes ; comment, sans cela, pourras-tu dire à Dieu : « Vous avez mis mes larmes devant Vos yeux » (Ps. LV, 9)? Comment pourras-tu Lui dire encore : « Mes larmes, jour et nuit, sont ma nourriture » ?
Elles sont ma nourriture, elles calment mes gémissements, elles apaisent ma faim. « Elles sont, jour et nuit, ma nourriture »; pourquoi ? « Parce qu’on me dit chaque jour : Où est ton Dieu ?» (Ps. XLI, 4).
Quel juste n’a répandu de ces larmes ? N’en avoir pas versé, c’est n’avoir pas gémi sur son pèlerinage. Mais de quel front entrer dans la patrie, si dans l’éloignement on n’a pas soupiré après elle ? Chaque jour ne nous dit-on pas : « Où est ton Dieu ? » Apprenez, mes frères, apprenez à être du petit nombre. Que votre vie soit bonne, marchez dans la voie de Dieu et observez qu’on vous dit : « Où est ton Dieu ?» Heureux si on vous le dit, malheureux si vous le dites. Quand nous défendons la foi chrétienne et qu’on nous répond : Le nom du Christ se prêche partout, pourquoi les calamités sont-elles multipliées ? n’est-ce pas comme si l’on nous disait : « Où est ton Dieu ?» On gémit en entendant ce langage, parce qu’on périt en le prononçant.

§ 6. La récompense des larmes des justes est assurée ; alors que les impies, après avoir pleuré sur eux-mêmes, ne quitteront cette vie passagère que pour pleurer toujours dans l’enfer éternel.

Les hommes religieux, les hommes saints répandent des larmes ; on les voit dans leurs prières. Ils sont gais en faisant le bien, mais ils pleurent pour obtenir de le faire, et ils pleurent après l’avoir fait. En pleurant ils cherchent à le faire, en pleurant ils le mettent en sûreté après l’avoir fait. Ainsi les larmes des justes sont fréquentes dans cette vie, le seront-elles dans la patrie ? Pourquoi pas ? Parce qu’ils « reviendront avec allégresse, portant les gerbes dans leurs mains ». La félicité se montre, les larmes reparaissent-elles ?
Quant à ceux qui rient vainement ici et qui vainement pleurent, emportés par leurs passions ; qui gémissent quand on les a trompés et qui se réjouissent quand il trompent ; ils pleurent aussi le long de ce chemin, mais on ne peut dire d’eux qu’ « ils viendront dans l’allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains ».
Que moissonnent-ils, sans avoir rien semé ? Hélas ! ils moissonnent ce qu’ils ont semé ; ils ont semé des épines, ils moissonnent des flammes. Ils ne vont pas des larmes à la joie, comme les saints qui « allaient et pleuraient, en répandant leurs semences et qui viendront dans la joie ». Infortunés ! il passent des larmes aux larmes, des larmes mêlée de quelque joie aux larmes privées de toute joie. Et que deviendront-ils ? Où vont-ils après la résurrection ? Où ? n’est-ce pas où a dit le Seigneur : « Liez-lui les mains et les pieds, puis le jetez dans les ténèbres extérieures ».
— Et ensuite ?
— Crois-tu que ces ténèbres soient sans douleur ? qu’ils iront à tâtons sans souffrir ? qu’ils seront privés de la vue sans être tourmentés ?
Nullement ! Il n’y a pas là que des ténèbres, les malheureux ne sont pas seulement dépouillés de ce qui faisait leur joie, on leur inflige aussi de quoi les faire éternellement gémir.
Ne méprise pas ces ténèbres, ô homme perdu de débauches, toi qui pour te livrer à tes œuvres coupables, à tes honteux adultères, recherches plutôt les ténèbres que tu n’en as horreur et te livres à plus de joie quand les flambeaux sont éteints : car ces ténèbres qui t’attendent ne sont compatibles ni avec la joie, ni avec le plaisir, ni avec les voluptés et les délectations des sens. Quelles seront-elles donc ? « Là il y aura pleurs et grincements de dents ». Le bourreau frappe sans relâche, sans relâche le coupable est frappé ; le bourreau tourmente sans se fatiguer, le coupable est tourmenté sans mourir.
Ainsi, des larmes éternelles à ceux qui ont mal vécu ; aux saints d’éternelles joies quand « ils viendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains ». Car au temps de la récolte ils diront à leur Seigneur : Avec Votre secours, Seigneur, nous avons accompli Vos ordres, daignez accomplir Vos promesses.

Saint Augustin père d'une multitude de saints

Saint Augustin père d’une multitude de saints

frise

2021-60. Que signifie « prier aux intentions du Souverain Pontife » lorsqu’il s’agit d’obtenir une indulgence plénière ?

Inscriptin lapidaire indulgence plénière

C’est une question récurrente qui nous est posée : « Lorsque, pour l’obtention d’indulgence il nous est demandé de « prier aux intentions du Souverain Pontife », de quoi s’agit-il exactement ? »

Qu’il soit bien clair que nous n’allons pas ici développer la doctrine catholique des indulgences, ce qui demanderait un long cours de théologie. Nous rappelons simplement que l’indulgence n’est pas le pardon du péché (qui est donné au moyen du sacrement de pénitence à celui qui a un regret sincère de ses fautes, ainsi que par quelques autres moyens tels que certains sacramentaux pour les péchés véniels… etc.), mais que l’indulgence permet la réparation de certaines conséquences de ces péchés qui nous ont été pardonnés, conséquences que l’on appelle « les peines temporelles dues au péché », parce qu’aucun pénitent n’est totalement quitte en sortant du confessionnal lors même qu’il a reçu la sainte absolution. 

Les indulgences sont dites partielles ou plénières selon qu’elles libèrent en partie ou totalement de la peine temporelle due pour les péchés.
Pour obtenir une indulgence de manière générale et habituelle, il faut obligatoirement :

- être baptisé catholique ;
- ne pas être excommunié (et donc exclu de la communion de l’Eglise, par nous-mêmes ou par une sanction de l’Eglise) ;
- être en état de grâce ;
- avoir l’intention explicite d’obtenir cette indulgence ou ces indulgences : toutefois, une intention formelle générale au début de la journée (par exemple lors de la prière du matin : « Mon Dieu, je désire obtenir au cours de cette journée toutes les indulgences que Votre Sainte Eglise a attachées aux prières et actions que j’y accomplirai ») ;
- accomplir les œuvres prescrites par l’Eglise et dans la forme prescrite par elle (telle prière, telle démarche, telle action).

L’indulgence plénière ne peut être obtenue qu’une seule fois par jour (sauf le jour de sa mort où l’on peut en obtenir deux !).
Les indulgences partielles peuvent être obtenues à plusieurs reprises dans une journée, sans limitation.

Pour gagner une indulgence plénière les conditions générales sont :

  • être en état de grâce, comme déjà dit ci-dessus ;
  • refuser tout attachement au péché (même véniel) ;
  • accomplir l’œuvre prescrite dans le temps prescrit (si cette œuvre est attachée à un jour particulier) ;
  • confession sacramentelle (dans les huit jours avant ou après l’indulgence demandée) ;
  • avoir communié (de préférence le jour-même) ;
  • prier aux intentions du Souverain Pontife (en récitant au moins un Pater, un Ave Maria et un Credo).

« Prier aux intentions du Souverain Pontife » ne consiste pas à prier pour la personne du Pape (même si tous les fidèles ont le devoir de prier pour leurs pasteurs légitimes), ce qui serait prier à l’intention du Souverain Pontife et non prier à ses intentions. Il ne s’agit pas non plus de prier aux intentions subjectives ou plus personnelles du Pontife régnant : celles-ci sont incluses dans ce que l’on appelle « les intentions du Souverain Pontife » énumérées ci-après, dans la mesure où les intentions subjectives du Pape sont conformes à sa mission divine.

Ces intentions sont récapitulées, en six titres principaux qui résument les objectifs assignés à la mission du Pape, chef visible de l’Eglise, par Notre-Seigneur Jésus-Christ son divin Fondateur :

  1. l’exaltation de la Sainte Église catholique ;
  2. la propagation de la Foi ;
  3. l’extirpation de l’hérésie ;
  4. la conversion des pécheurs ;
  5. la paix et la concorde entre les princes chrétiens ;
  6. les autres besoins de la Chrétienté.

armoiries Saint-Siège

2021-59. « L’erreur dominante, le crime capital depuis deux siècles, c’est l’apostasie des nations. »

Dernier dimanche d’octobre,
Fête du Christ Roi de l’univers.

Homélie du Révérend Père Clément de Sainte-Thérèse prononcée en la fête du Christ-Roi, dimanche 31 octobre 2021.
Nous sommes particulièrement heureux de publier cette homélie (et nous remercions le Révérend Père de nous avoir autorisés à la publier dans les pages de ce blogue) qui prouve qu’il y a en France des prêtres nourris de la doctrine du Cardinal Pie, et qui en nourrissent aussi l’esprit et le cœur de leurs auditeurs dans leur prédication.

Christ Roi

Adorabunt eum omnes reges terræ (Ps 71, 11) : « Tous les rois de la terre l’adoreront », prophétise le Psaume 71e. Cette adoration est due à Notre-Seigneur parce que sa royauté est d’une suréminence qui dépasse toutes les royautés d’ici-bas. Et il n’est pas un des prophètes, pas un des évangélistes et pas un des apôtres qui ne lui revendique ce titre.

N’était-il encore qu’au berceau que déjà les Mages cherchaient le roi des Juifs : Ubi est qui natus est, rex Judaerum ? Jésus est sur le point de mourir, que Pilate lui demande : Ergo rex es tu ? Rex sum ego, répond Jésus « et je suis né pour rendre témoignage à la vérité » (Jn 18, 37). Cette réponse est faite avec un tel accent d’autorité que Pilate, malgré toutes les protestations des Juifs, consacre la royauté de Jésus par un écriteau public et solennel.

Oui, Pilate, tu peux écrire les paroles que Dieu te dicte et dont tu ne comprends pas le mystère. Quoique beaucoup lui refusent ce titre : « Nous ne voulons pas que cet homme règne sur nous ! » (Lc 19, 14), garde-toi de changer ce qui est déjà écrit de toute éternité dans les cieux. Que tes ordres soient irrévocables, parce qu’ils sont en exécution d’un décret immuable du Tout-Puissant.

Et tu fais bien de proclamer la royauté de Jésus dans les langues principales, afin que tous aient accès à cette vérité ! Que la royauté de Jésus-Christ soit promulguée en hébreu, qui est la langue du peuple de Dieu ; en grec, qui est la langue des docteurs et des philosophes ; en latin, qui est la langue de l’empire et du monde, la langue des conquérants et des politiques.

Titulus crucis reconstitution à partir de la partie originale conservée à Ste-Croix en Jérusalem

Reconstitution du « Titulus Crucis »
(on appelle « Titulus Crucis » le panonceau que Pilate fit placer sur la Croix
au-dessus de la tête de Notre-Seigneur et portant le motif de Sa condamnation)
à partir de la partie subsistante vénérée
dans la basilique de Sainte-Croix en Jérusalem à Rome.

Cette royauté suprême, le Ressuscité la proclamera encore lui-même auprès de ses apôtres, avant de remonter au ciel : « Toute puissance m’a été donnée au ciel et sur la terre » (Mt 28, 18) ; et d’ajouter : « Allez donc et enseignez toutes les Nations ». Remarquez ici que le Christ ne dit pas : « Enseignez tous les hommes », « tous les individus », « toutes les familles », mais bien « toutes les Nations ». Il ne dit pas seulement : « Baptisez les enfants, catéchisez les adultes, mariez les époux, administrez les sacrements, donnez une sépulture religieuse aux morts ». Sans doute, la mission qu’il leur confère comprend tout cela, mais encore elle a un caractère public et social, car Jésus-Christ est le roi non seulement des hommes en particulier, mais des peuples et des nations en totalité : au-dessus des individus il y a les États, et ce sont les nations que doivent encore baptiser les Apôtres, « au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ».

Et comme Dieu envoyait les anciens prophètes vers les nations et vers leurs chefs pour leur reprocher leurs apostasies et leurs crimes, ainsi le Christ envoie ses apôtres et ses prêtres vers les peuples, vers les empires, vers les souverains et les législateurs pour enseigner à tous sa doctrine et sa loi évangéliques. Notre devoir comme prêtres, à la suite de S. Paul, est de porter le Nom de Jésus-Christ devant les nations et les rois.

C’est bien la mission officielle de prêcher son règne social que Notre-Seigneur donne à ses Apôtres ; bien plus, il veut que ce règne soit proclamé par tous les fidèles. C’est ainsi qu’il le fera demander chaque jour par tout chrétien dans la prière du Pater. C’est en effet dans la prière que le Maître nous a enseignée qu’il faut rechercher tout le programme et tout l’esprit du christianisme. « Vous prierez donc ainsi », dit Jésus : Sic ergo vos orabitis. Comme le traduisait l’éminent exégète abbé Carmignac : « Notre Père des Cieux, que, sur la terre comme au ciel, votre Nom soit glorifié, votre règne arrive, votre volonté soit accomplie ».

Ces trois demandes se résument et se condensent en une seule : celle du règne public et social, car le saint Nom de Dieu ne peut être glorifié pleinement et totalement s’il n’est reconnu publiquement et unanimement ; la volonté divine n’est pas faite sur la terre comme au ciel si elle n’est pas accomplie publiquement et socialement.

Le chrétien n’est donc pas un être qui s’isole, qui fuit le monde d’ici-bas pour ne se soucier aucunement des affaires temporelles. Le chrétien est tout le contraire de cela : c’est un homme public et social par excellence ; son surnom l’indique : il est catholique, ce qui signifie universel. Il n’est donc pas de chrétien digne de ce nom qui ne s’emploie activement et de toutes ses forces, à procurer ce règne temporel de Dieu et à renverser ce qui lui fait obstacle, à lutter contre l’évangile social de l’État antichrétien qu’est la Déclaration des droits de l’homme, laquelle n’est autre chose que la négation formelle des droits de Dieu.

Ascension -Giovanni Bernardino Azzolino

« Allez ! Enseignez toutes les nations ! »
L’Ascension, par Giovanni Bernardino Azzolino (1598-1645)

Les nations sont voulues de Dieu et chacune a sa propre vocation. C’est pourquoi les nations en tant que nations, les peuples en tant que peuples sont tenus au même titre que les particuliers de s’assimiler et de professer les principes de la vérité chrétienne et de rendre un hommage public et national à Dieu et à son Christ.

L’erreur dominante, le crime capital depuis deux siècles, c’est l’apostasie des nations. On veut bien d’un Christ Rédempteur, d’un Prêtre sacrificateur et sanctificateur, mais d’un Christ Roi, on en tremble, on y soupçonne l’empiètement, l’usurpation de puissance, une confusion d’attributions et de compétence. C’est la réaction instinctive du roi Hérode : la peur de perdre son trône. Mais le pape Pie XI, en instituant cette fête liturgique, avait bien averti que tous les périls et tous les maux d’une société découlent de ses erreurs et de ses crimes.

Les conséquences funestes de cette apostasie générale, ce sont la ruine des âmes, la perte de la foi, l’éloignement de la religion et l’infiltration du naturalisme, doctrine qui fait abstraction de la Révélation et qui prétend que les seules forces de la raison et de la nature suffisent pour conduire l’homme et la société à sa perfection ; voici les conséquences pour les individus. Et pour la société elle-même : la décadence morale, qui s’exprime par l’injustice, le sensualisme égoïste et l’orgueil effréné. Partout où Jésus-Christ ne règne pas, il y a désordre et décadence.

« Le Christ ne règne pas si son Église n’est pas la maîtresse, disait Bossuet, si les peuples cessent de rendre à Jésus-Christ, à sa doctrine, à sa loi un hommage national ». Soyons donc les propagateurs de ce règne social de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui veut régner par son amour, comme le chante la Préface d’aujourd’hui : « un règne de vie et de vérité, un règne de grâce et de sainteté, un règne de justice, d’amour et de paix ».

Ainsi soit-il.

Christ Roi

2021-57. C’est Lui qui te conduit à Lui-même, et pour y parvenir ne cherche personne que Lui.

Voici un court sermon (note : il porte le numéro CXLI) de notre Bienheureux Père Saint Augustin qui n’en est pas moins riche d’enseignements précieux et actuels : en effet, en ces temps de renouveau du paganisme et de rejet du christianisme, la démonstration du Docteur d’Hippone commentant le chapitre premier de l’épître aux Romains, peut nous apprendre à argumenter nous-mêmes avec les néopaïens de notre temps, tout en nous fortifiant dans notre attachement pour Celui qui, étant la vérité et la vie, s’est aussi fait pour nous la voie qui y conduit. 

Christ-Roi - église Sainte-Marie à Ely  Cambridgeshire

Le Christ-Roi, vitrail de l’église Sainte-Marie à Ely (Cambridgeshire)

frise

C’est Lui qui te conduit à Lui-même,
et pour y parvenir ne cherche personne que Lui.

§ 1. Les philosophes ont pu avec les lumières de la raison se faire quelque idée de la grandeur et de la majesté de Dieu, mais ils ont retenu cette vérité dans l’iniquité.

Pendant qu’on lisait l’Evangile saint, vous avez entendu, entre autres, ces paroles du Seigneur Jésus : « Je suis la voie et la vérité et la vie » (Jean, XIV, 6).
Quel homme n’aspire à la vérité et à la vie ?
Mais chacun n’en découvre pas la voie.
Quelques philosophes même profanes ont vu en Dieu une vie éternelle et immuable, intelligible et intelligente, sage et principe de toute sagesse ; en Lui aussi ils ont vu une vérité ferme, stable, invariable et comprenant les idées et les formes de toutes les créatures. Malheureusement ils ne l’ont vue que de loin et du sein de l’erreur ; aussi n’ont-ils point découvert la route qui conduit à la possession de ce magnifique, de cet heureux et ineffable héritage.
Ce qui prouve en effet qu’ils ont vu réellement, autant du moins que l’homme en est capable, le Créateur à travers la créature, l’ouvrier à travers son ouvrage et dans le monde l’auteur même du monde, c’est le témoignage, irrécusable pour les Chrétiens, de l’Apôtre Saint Paul.
Il dit donc en parlant d’eux : « La colère de Dieu éclate du haut dit ciel contre toute l’impiété ». Vous reconnaissez bien ici le langage de l’Apôtre : « La colère de Dieu éclate du haut du ciel contre toute l’impiété et l’injustice de ces hommes qui retiennent la vérité dans l’iniquité ».
L’Apôtre dit-il que ces hommes ne possèdent pas la vérité ? Non, mais ils « la retiennent dans l’iniquité ». Ce qu’ils possèdent est bon, mais ils ont tort de le garder ainsi : « ils retiennent la vérité dans l’iniquité ».

§ 2.  En effet, ils ont connu Dieu à travers Sa création, mais l’orgueil les a égarés.

On pouvait demander à saint Paul : comment ces impies sont-ils parvenus à la vérité ? Dieu a-t-il adressé la parole à quelqu’un d’entre eux ? Ont-ils reçu de Lui la loi, comme le peuple d’Israël, par le ministère de Moïse ? Comment alors peuvent-ils retenir la vérité, fût-ce dans l’iniquité même ?
— Prêtez l’oreille à ce qui suit, c’est la réponse : « Parce que ce qui est connu de Dieu est manifeste en eux ; Dieu le leur a manifesté ».

— Comment ! Il le leur a manifesté et Il ne leur a pas donné Sa loi ?
— Voici de quelle manière : « En effet, ses invisibles perfections ; rendues compréhensibles par ses oeuvres, sont devenues visibles ».
Interroge le monde et la magnificence du ciel, l’éclat et la disposition des astres, le soleil qui suffit pour former le jour, et la lune qui nous ranime pendant la nuit ; interroge cette terre qui produit en abondance et la verdure et les arbres, qui se couvre d’animaux et qu’embellit le genre humain ; interroge la mer, les grands et nombreux poissons qui la remplissent ; interroge l’atmosphère et les oiseaux qui en font la vie ; interroge enfin tous les êtres et dis-moi si tous ne te répondent pas à leur manière : C’est Dieu qui nous a faits.
De nobles philosophes ont ainsi interrogé l’univers, et cet œuvre leur a fait connaître l’ouvrier.
Mais alors, comment dire que la colère de Dieu éclate contre leur impiété ?
C’est qu’ « ils  retiennent la vérité dans l’injustice ».
Venez, Apôtre, expliquez-vous. Déjà vous avez montré comment ils sont parvenus à connaître Dieu : « Ses invisibles perfections, dit-il, rendues compréhensibles par Ses œuvres, sont devenues visibles, aussi bien que Sa puissance éternelle et Sa divinité : de sorte qu’ils sont inexcusables. Car après avoir connu Dieu ils ne L’ont point glorifié comme Dieu ni ne Lui ont rendu grâces ; mais ils se sont perdus dans leurs pensées et leur cœur insensé s’est obscurci ».
C’est toujours l’Apôtre qui parle et non pas moi : « Et leur cœur insensé s’est obscurci. Ainsi en disant qu’ils étaient sages ils sont devenus fous ». L’orgueil leur a fait perdre ce que la curiosité leur avait fait découvrir. « En disant qu’ils étaient sages », en s’attribuant les dons de Dieu, « ils sont devenus fous ». Encore une fois c’est l’Apôtre qui l’assure : « En disant qu’ils étaient sages, ils sont devenus fous » !

§ 3. Cet égarement les a conduits jusqu’à l’idolâtrie, qui est le comble de l’égarement.

Montrez maintenant, prouvez qu’ils étaient fous.
O Apôtre, vous nous avez fait voir comment ils ont pu parvenir à connaître Dieu, « c’est que rendues compréhensibles par Ses œuvres, Ses invisibles perfections sont devenues visibles ». Montrez-nous de la même manière comment « en se disant sages ils sont devenus fous ».

— Le voici : C’est parce qu’ « ils ont changé, répond-il, la gloire du Dieu incorruptible contre une image représentant un homme corruptible, des oiseaux, des quadrupèdes et des reptiles » (Rom. I, 18-23). Les païens en effet se sont faits des dieux des figures de ces animaux.
Quoi ? tu connais Dieu et tu adores une idole !
Tu connais la vérité et tu la retiens dans l’injustice !
Ce que te révèle l’œuvre de Dieu, tu le sacrifies à l’oeuvre d’un homme !
Tu as tout examiné, tu as saisi l’harmonie du ciel et de la terre, de la mer et de tous les éléments ; et tu ne veux pas remarquer que comme le monde est l’ouvrage de Dieu, cette idole est simplement l’ouvrage d’un homme. Si cet homme pouvait donner un cœur à son idole comme il lui a donné une physionomie, cette idole adorerait son auteur.
N’est-il par vrai, mon ami, que cette idole est l’œuvre d’un homme, de même que tu es l’œuvre de Dieu ?
Qu’est-en effet ton Dieu? Celui qui t’a formé. Et le Dieu de l’ouvrier en idoles ? Celui également qui l’a formé. Le dieu de l’idole n’est-il donc pas aussi l’auteur de l’idole, et ne s’ensuit-il pas que si cette idole avait un cœur, elle adorerait aussi l’ouvrier qui l’a formée ?

C’est ainsi que ces philosophes ont retenu la vérité dans l’iniquité et qu’après l’avoir vue, ils n’ont point trouvé le chemin qui conduit à elle.

§ 4. Nous sommes heureux que la Vérité même se soit faite notre voie dans la personne de Jésus-Christ ! Attachons-nous inséparablement à Lui.

Mais le Christ est dans le sein de Son Père la vérité et la vie, il est le Verbe de Dieu et c’est de lui qu’il est écrit : « La vie, était la lumière des hommes » (Jean, I, 4) ; Il est donc dans le sein de Son Père la vérité et la vie, et comme nous n’avions pas le moyen de nous réunir à cette vérité, Lui, le Fils de Dieu, qui est éternellement avec Son Père la vérité et la vie, S’est fait homme pour devenir notre voie.
Suis cette voie de Son humanité, et tu arrives à la divinité.
C’est Lui qui te conduit à Lui-même, et pour y parvenir ne cherche personne que Lui.
Hélas ! nous serions toujours égarés, s’Il n’avait daigné Se faire notre voie ; Il est réellement devenu la voie où tu dois marcher.
Je ne te dirai donc pas : Cherche la voie. Cette voie s’est présentée elle-même devant toi ; en avant, marche!
Ce sont les mœurs qui doivent marcher en toi en non les pieds ; car il en est beaucoup dont les pieds vont bien, tandis que leur conduite va mal, et tout en courant bien ils se précipitent hors de la voie. Tu rencontreras effectivement des hommes dont la conduite est régulière, mais qui ne sont pas chrétiens : ils courent bien, mais hélas ! hors de la voie, et plus ils courent, plus ils s’égarent, puisqu’ils s’éloignent de leur chemin. Ah ! si ces hommes entraient dans la voie, s’ils s’y tenaient, quelle sûreté pour eux , puisqu’ils courraient sans s’égarer ! Combien au contraire ils sont à plaindre de tant marcher sans être dans la voie !
Mieux vaut y marcher en boitant, que de n’y être pas en marchant d’un pas ferme.
Que votre charité veuille se contenter de ceci.

Prière après le Sermon :
Tournons-nous avec un cœur pur vers le Seigneur notre Dieu, le Père tout-puissant ; rendons-Lui d’immenses et abondantes actions de grâces ; supplions de toute notre âme Son incomparable bonté de vouloir bien agréer et exaucer nos prières ; qu’Il daigne aussi, dans Sa force, éloigner de nos actions et de nos pensées l’influence ennemie, multiplier en nous la foi, diriger notre esprit, nous donner des pensées spirituelles et nous conduire à Sa propre félicité : au nom de Jésus-Christ, Son Fils et Notre-Seigneur, Lequel, étant Dieu, vit et règne avec Lui dans l’unité du Saint-Esprit et durant les siècles des siècles. Ainsi-soit-il.

Sandro Boticelli St Augustin dans sa cellule

Sandro Boticelli : Saint Augustin étudiant dans sa cellule

frise

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