2025-189. La première leçon d’Iñigo de Loyola à Don Francisco de Jasso y Azpilicueta.
3 décembre,
Fête de Saint François Xavier, confesseur (double majeur) ;
Mémoire de la férie de l’Avent.
Reliquaire dans lequel est exposé l’avant-bras droit de Saint François Xavier
[Rome, église du "Gesù"]
Il ne faut jamais oublier que, avant d’être un grand missionnaire, avant d’être un des premiers compagnons de Saint Ignace de Loyola, François de Xavier (Francisco de Jasso y Azpilicueta), futur Saint François Xavier, est un converti.
A vues humaines, rien ne prédisposait ce jeune cadet de famille pétri d’ambitions – religieuses certes mais néanmoins mondaines (il briguait un très honorable et confortable bénéfice de chanoine à la cathédrale de Pampelune) – à entendre et à suivre cet ancien soldat devenu bigot, sans allure, mendiant, son aîné d’une quinzaine d’années, car tout semblait les opposer ; en effet, s’ils étaient tous deux Basques, leur histoire personnelle ou familiale les plaçait dans deux camps qui s’étaient opposés lors de l’annexion d’une partie du Royaume de Navarre par celui de Castille.
La divine Providence a cependant voulu que celui qui s’appelait encore Iñigo, en débarquant à Paris pour y suivre ses études, y fût en quelque sorte imposé, malgré l’instinctive répugnance et méfiance de Don Francisco de Jasso, comme son cochambriste (avec Pierre Favre [appelé Fèvre dans le récit suivant]).
La patience d’Iñigo de Loyola et le travail de la grâce feront le reste…
Dans le texte reproduit ci-dessous, l’écrivain catholique Louis de Wohl, auteur de plusieurs belles hagiographies, met en scène la conversation nocturne que l’ombrageux jeune hidalgo Navarrais condescent, pour la première fois, à avoir avec celui qu’il a jusque là méprisé et tenu à distance.

« Il m’arrive quelquefois, murmura François, de rêver d’une épée de duc, d’un bâton de maréchal ou d’un chapeau de Cardinal. Et alors le Chapitre des chanoines de Pampelune me paraît beaucoup trop paisible et calme.
- Je connais ce sentiment, murmura l’homme dont la paillasse était à deux mètres de la sienne. Je voulais tout cela pour moi, et bien d’autres choses encore, quand j’avais à peu près votre âge.
- Tout cela et… encore autre chose ? Quoi d’autre ?
- Je rêvais de conquérir de nouveaux territoires pour le Roi et de les gouverner pour lui… Je rêvais de me gagner l’amour d’une reine, lorsque mon épée m’aurait valu le rang que je désirais pour servir mon ambition. »
Un homme pâle, à moitié chauve, avec une barbiche pointue.
Un homme que le doux Pierre Fèvre avait dû initier aux éléments rudimentaires de la philosophie aristotélicienne.
Un petit infirme boiteux qui passait ses vacances scolaires à mendier dans les provinces, en Hollande, en Angleterre, et qui, tout à coup, versait des pièces d’or pour permettre à un noble de ne pas vendre son cheval [Note : Don Francisco appartenait à la petite noblesse navarraise qui avait beaucoup perdu lors de l’annexion de la Basse-Navarre par la Castille ; désargenté, il lui était difficile de garder un cheval et un valet dont il ne pouvait toutefois envisager de se passer, et Iñigo de Loyola lui était venu en aide].
« Vous faisiez de beaux rêves, Pourquoi y avez-vous renoncé ?
- Parce qu’ils n’étaient pas assez beaux.
- Quoi ! » s’exclama François presque trop fort.
Il regarda et écouta, mais personne ne bougea. Fèvre et de Pena dormaient profondément.
« Pas assez beaux, répéta son voisin de paillasse. Un duc est moins grand qu’un roi, et le roi peut être injuste envers lui. Une reine est une grande dame, mais elle peut accorder et retirer ses faveurs au gré de sa fantaisie. Tandis que celui qui sert le Roi des rois et la Reine du Ciel n’a à redouter que ses propres faiblesses, et sa récompense dépassera le rêve de toute ambition humaine. »
- Mais, sur terre, doit-il mener une vie de mendiant ?
- Lorsque l’ambition d’un homme est infinie, il ne doit pas la gaspiller en bêtises. Il n’a besoin de rien. Il trouve tout en Dieu. Il n’a pas besoin de rang. Il a le plus haut rang en Dieu. Servir Dieu, c’est gouverner. »
François secoua la tête.
« Ce n’est pas de l’Aristote. Ce n’est pas non plus du Pierre Lombard, ni du Thomas d’Aquin…
- J’ai découvert cela dans la chambre à baldaquin de Loyola quand, pour la troisième fois, on me cassa la jambe pour la remettre en place. J’ai découvert cela pendant mes insomnies à Montserrat, et dans une petite caverne près de Manresa, où j’ai écrit mon livre » [Note : Pendant l’année qu’il passa à Manresa – Manrèse -, Ignace de Loyola notait dans un cahier, en rouge les paroles et inspirations de Notre-Seigneur, et en bleu les paroles et inspirations de Notre-Dame : c’est l’origine du livre des « Exercices spirituels »].
(…) – Pourquoi vous a-t-on cassé la jambe ?
- J’ai été blessé au siège de Pampelune, dit l’homme sur la paillasse. Les chirurgiens français m’ont mal soigné, et les Espagnols, plus tard, n’ont pas fait mieux. On m’a cassé deux fois la jambe parce qu’un morceau d’os dépassait et faisait une bosse sur mon genou, ce qui eût été disgracieux, surtout à cheval. C’était par vanité. Pourtant, c’est à ce moment-là que j’ai décidé de servir Dieu plutôt que le Roi. C’était une vie nouvelle. Et toute vie nouvelle a son enfance. La mienne débuta à Manresa. Puis j’allai en Terre Sainte.
- Mais vous aviez renoncé à tous vos biens ; comment avez-vous fait pour la traversée ?
- Dieu s’en occupa. Tout cela se trouve dans le Sermon sur la Montagne. Si Dieu veut, je retournerai en Terre Sainte, avec d’autres cette fois, et nous le servirons de la même manière.
- En tant que mendiant ?
- La mendicité ne joue qu’un rôle infime dans l’affaire. Elle est bonne pour notre humilité, bonne aussi pour la charité des autres. La pauvreté procure la liberté. On n’envie pas l’homme pauvre, à quelques exceptions près, et ces exceptions peuvent aisément satisfaire leur envie en l’imitant. L’homme qui ne possède rien a l’esprit aussi libre que les mains. Ceux qui servent la richesse nous traitent de fous. Ils oublient qu’un fou a plus de force qu’un homme sensé, non parce que ses muscles sont plus vigoureux, mais parce qu’il ne songe pas à se protéger. Il peut employer toute sa force à écraser son ennemi.
- Raisonnement de soldat, dit François.
- C’est que je suis précisément un soldat, dit l’homme sur la paillasse. Et ceux qui suivent la même route que moi en sont aussi. Bonne nuit ! Don François.
- Bonne nuit ! » répondit François en écho.
C’est alors seulement qu’il prit conscience de la façon brusque, bien que polie, avec laquelle son original voisin avait mis un terme à leur conversation. Son « Bonne nuit ! » avait ressemblé au déclenchement de la cloche du collège annonçant la fin de la leçon.
C’était en effet la fin de la première leçon.
Il aurait voulu être irrité, mais il n’y parvint pas.
Il entendit alors l’homme respirer paisiblement et régulièrement sur sa paillasse. Il s’était endormi.
Louis de Wohl (1903-1961),
in « Va et incendie le monde – Saint François Xavier », ed. Mame 1953.



























