Archive pour la catégorie 'Memento'

2022-72. « La charité ne pourrait-elle inspirer la restauration de l’unité dans la vérité unique ? »

- 19 juin -

Anniversaire du rappel à Dieu
de

Michel de Grosourdy, marquis de Saint-Pierre
dit
Michel de Saint Pierre
(1916 – 1987)

Michel de Grosourdy de Saint-Pierre dit Michel de Saint Pierre

Michel de Grosourdy marquis de Saint-Pierre, dit Michel de Saint Pierre (1916-1987)

frise

   Ceux qui, comme moi, ont connu la période de « l’après concile » et ont été les témoins consternés de l’espèce de tourbillon qui a tout emporté sous l’effet du vent de folie qui souffla dans les presbytères, sacristies, séminaires, maisons religieuses et évêchés, se souviennent nécessairement aussi de la noble figure de Michel de Saint Pierre, écrivain de renom, qui plaça justement sa renommée au service de la foi catholique dans cette crise sans précédent, et qui, avec autant de fermeté que de pondération, engagea sa plume alerte dans la défense de la Tradition de l’Eglise.
Pour tous les humbles fidèles du rang, et en particulier pour les jeunes gens que nous étions alors, les textes et les prises de paroles de l’écrivain furent tout à la fois un réconfort et un stimulant.

   Lorsque, le 22 juillet 1976, fut rendue publique la sanction décidée par Paul VI contre Son Excellence Monseigneur Marcel Lefebvre pour avoir procédé à des ordinations sacerdotales dans et pour le rite latin traditionnel malgré l’opposition romaine, il se produisit alors une sorte d’onde de choc qui permit à de nombreux fidèles de commencer à prendre conscience du drame de l’autodémolition de l’Eglise, à laquelle ils assistaient, avec douleur, depuis une quinzaine d’années déjà.
   Certains d’entre eux s’étaient déjà posé beaucoup de questions et avaient commencé à réagir ; des prêtres continuaient à célébrer la Sainte Messe latine traditionnelle de manière plus ou moins confidentielle – dans des lieux improbables parfois puisque leurs églises ou chapelles leur étaient interdites -; des mouvements s’organisaient de manière plus ou moins structurée ; et les langues se déliaient…
   Nous n’avions évidemment pas alors le recul qui est aujourd’hui le nôtre, et, dans l’ensemble, nous espérions que le Souverain Pontife et les autorités romaines, animés d’une véritable « bonne volonté » et d’une « sincère bienveillance » envers la liturgie traditionnelle et les fidèles qui lui étaient attachés, voudraient ouvrir les yeux et mettre fin au flot destructeur. A la vérité, nous n’imaginions pas, nous ne pouvions pas imaginer – c’était naïveté sans doute -, que ceux qui se présentaient comme nos pères dans la foi donneraient des pierres aux enfants qui leur demandaient du pain… Voilà pourquoi, lorsque le 9 août 1976, des intellectuels français entrainés par Michel de Saint Pierre publièrent une lettre ouverte au pape Paul VI en faveur de Monseigneur Lefebvre et de la Messe traditionnelle, dans l’ensemble, nous espérions un apaisement, dans la charité et la vérité.
Las ! Nous avons bien vu depuis combien cette espérance filiale était illusoire.

   Il reste que cette lettre des intellectuels français à l’adresse de Paul VI reste un document historique important pour l’histoire des combats de la Tradition catholique, et que, même si aujourd’hui nous ne pouvons plus souscrire entièrement à certaines de ses affirmations, il nous semble important de la relire : l’anniversaire de la mort de Michel de Saint Pierre nous en fournit une juste occasion.
Et pourquoi cet anniversaire ne nous redonnerait-il pas le goût de nous replonger dans l’œuvre engagée, et par certains côtés prophétiques, de cet écrivain à la foi exemplaire ?

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur 

frise

Très Saint-Père,

   Les sanctions qui viennent d’être prises contre Mgr Lefebvre et son séminaire d’Ecône ont créé une grande émotion en France. Bien au-delà des traditionalistes proprement dits, c’est la foule immense des catholiques français qui se sont sentis touchés.
Depuis des années, ils s’inquiètent de l’évolution de leur religion. Ils ne disent rien, n’ayant aucune qualité pour parler. Simplement, ils s’éloignent. C’est le cardinal Marty lui-même qui nous a récemment révélé que, de 1962 à 1975, la pratique dominicale avait baissé de 54 % dans les paroisses parisiennes. Pourquoi ? Parce que les fidèles ne reconnaissaient plus leur religion dans certaine liturgie et certaine pastorale nouvelles.
Ils ne la reconnaissent pas davantage dans le catéchisme qu’on enseigne maintenant à leurs enfants, dans le mépris de la morale élémentaire, dans les hérésies professées par des théologiens écoutés, dans la politisation de l’Evangile.

   Ils avaient accueilli le Concile avec joie parce qu’ils y avaient vu l’annonce d’un rajeunissement, une certaine souplesse apportée à des structures et à des règles que le temps avait peu à peu durcies, un accueil plus fraternel à tous ceux qui cherchent la vérité et la justice sans avoir encore le bénéfice du grand héritage de l’Eglise. Mais ce qui est advenu n’a pas répondu à leur attente. Ils ont l’impression désormais d’assister au sac de Rome. N’est-ce pas vous-même, très Saint-Père, qui avez parlé de l’autodémolition de l’Eglise? Le fait est qu’en France cette autodestruction bat son plein — et nous en sommes les témoins.

   De Mgr Lefebvre et du séminaire d’Ecône, ces catholiques du rang connaissaient fort peu de chose. Mais ce qu’ils en apprenaient peu à peu par les journaux, la radio et la télévision leur était plutôt sympathique. Mgr Lefebvre avait passé le plus clair de sa vie dans une activité de missionnaire, il avait été délégué apostolique en Afrique. Votre prédécesseur, le Pape Jean XXIII, qui l’estimait beaucoup et l’aimait bien, l’avait nommé membre de la Commission centrale de préparation du Concile. Il avait formé des générations de séminaristes ; parmi les prêtres issus de ses séminaires, quatre sont devenus évêques et c’est vous-même qui aviez fait cardinal l’un d’entre eux, Mgr Thiandoum. Comment un tel évêque qui, toute sa vie, a servi l’Eglise de manière insigne pourrait-il y être soudainement un étranger ? N’est-il pas plutôt l’évêque dont Vatican II semble avoir tracé le portrait : un évêque fort dans la foi, orienté vers la mission, ouvert au monde à évangéliser ? Désolé de la ruine des séminaires français et convaincu que les vocations ne manquaient pas chez les jeunes, il a ouvert un séminaire qui, strictement fidèle aux normes mêmes de Vatican II et de la Congrégation de l’éducation catholique, proposait à ceux qui voulaient y entrer une vie de prière, d’étude et de discipline. Aussitôt les candidatures ont afflué et le séminaire s’est rempli. La très grande majorité de ces catholiques du rang dont nous parlons savent aujourd’hui tout cela.

   L’unité de l’Eglise est l’argument que nous voyons partout mis en avant pour justifier les mesures sévères prises contre Ecône. Mais, très Saint-Père, que le petit noyau d’Ecône soit écrasé, et la division s’aggrave encore ! Car la division n’est pas entre Mgr Lefebvre et les autres évêques français. Elle est au sein même de l’Eglise hiérarchique. Il existe actuellement autant de rites, autant de pratiques, autant d’opinions qu’il y a d’églises, de prêtres, de communautés, de groupes et de groupuscules. C’est le pullulement de ces petits schismes intérieurs, c’est cette prolifération de religions particulières qui est la marque de l’Eglise de France car nous ne parlons que pour la France. Et la désobéissance à Rome, au Pape, au Concile éclate dans tout ce qui concerne la liturgie, le sacerdoce, la formation des séminaristes et la foi elle-même. D’étranges messes — parfois œcuméniques —, et qui n’ont rien à voir avec la messe de Paul VI, sont célébrées un peu partout dans la plus parfaite impunité. Toute « célébration eucharistique » serait-elle permise sauf la messe traditionnelle ? Toute église pourrait-elle être ouverte aux musulmans, aux israélites, aux bouddhistes et fermée aux seuls prêtres en soutane ? Tout dialogue serait-il bienvenu avec les francs-maçons, les communistes, les athées et condamnable avec les traditionalistes ? La hiérarchie, en France, tiendrait-elle davantage à imposer un certain esprit nouveau qu’à annoncer et à défendre les vérités de la foi ?

   Voilà, très Saint-Père, ce que finit par se demander le peuple chrétien de la base, que nous évoquons ici. Chaque jour nous apporte les échos — de plus en plus forts, de plus en plus nombreux — de sa stupeur et de son angoisse. C’est pourquoi nous nous tournons vers vous, car vers qui un catholique se tournerait-il, sinon vers le Pape, successeur de Pierre, Vicaire de Jésus-Christ ? Nous déposons à vos pieds notre supplique. Quelle supplique ? Celle de l’amour et du pardon. C’est plutôt une plainte, un gémissement que nous espérons faire monter jusqu’à vous. Nous ne sommes pas versés dans le Droit canonique et nous ne doutons pas que des condamnations romaines aient des assises juridiques. Mais justement le juridique, le légalisme, le formalisme nous semblaient avoir été bannis, dans ce qu’ils peuvent avoir d’excessif, par Vatican II. Ce très grave procès fait à Mgr Lefebvre et à son séminaire ne pourrait-il être reconsidéré ? L’amour que vous éprouvez pour le peuple chrétien de France ne pourrait-il l’emporter sur une rigueur qui, frappant le plus notoire de nos défenseurs de la Tradition, achèverait de traumatiser irrémédiablement ce peuple ? La charité ne pourrait-elle inspirer la restauration de l’unité dans la vérité unique ? Il nous semble même que la messe traditionnelle et le sacerdoce de toujours seraient susceptibles de trouver leur place dans la consolidation et l’extension d’une Eglise qui n’a jamais cessé de garder ses dogmes et ses formes essentielles, à travers ses adaptations successives aux vicissitudes de l’Histoire. Que deviendrait une Eglise sans prêtres et sans messe ?

   C’est par cet acte de confiance, très Saint-Père, que nous voulons témoigner de notre fidélité au Pontife romain, sûrs que nous sommes d’être entendus par le Père de tous les catholiques, détenteur des pouvoirs qui lui ont été remis dès l’origine par le Fondateur pour conduire l’Eglise jusqu’à la fin des siècles.

Michel de Saint Pierre, président du Mouvement « Credo »
Michel Droit,
Louis Salleron,
Jean Dutourd,
Henri Sauguet, 
Colonel Remy, 
Michel Siry, 
Gustave Thibon.

Salle Wagram - haut lieu du combat pour la Messe traditionnelle

La Salle Wagram, un haut lieu emblématique de la résistance à la destruction de la Messe latine traditionnelle,
puisque celle-ci y fut célébrée régulièrement les dimanches, avant la restitution au culte de l’église Saint Nicolas du Chardonnet.

2022-31. De Saint Syméon le Nouveau Théologien, maître toujours actuel de vie spirituelle et d’amour surnaturel.

12 mars,
Fête de Saint Grégoire le Grand (cf. > ici) ;
Commémoraison de Saint Syméon le Nouveau Théologien ;
Anniversaire du couronnement du Vénérable Pie XII (cf. > ici).

St-Esprit & Ste Bible

Saint Syméon le Nouveau Théologien
(949 – 12 mars 1022)

Catéchèse de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
à l’occasion de l’audience pontificale générale
du  mercredi 16 septembre 2009

Saint Syméon le Nouveau Théologien - icône

Chers frères et sœurs,

Aujourd’hui, nous examinerons la figure d’un moine oriental, Syméon le Nouveau Théologien, dont les écrits ont exercé une remarquable influence sur la théologie et sur la spiritualité de l’Orient, en particulier en ce qui concerne l’expérience de l’union mystique avec Dieu.

Syméon le Nouveau Théologien naquit en 949 à Galataï, en Paphlagonie (Asie mineure), dans une famille noble de province. Encore jeune, il partit pour Constantinople pour y entreprendre des études et entrer au service de l’empereur. Mais il se sentit peu attiré par la carrière civile qui l’attendait et sous l’influence des illuminations intérieures dont il faisait l’expérience, il se mit à la recherche d’une personne qui l’orientât dans le moment de grands doutes et de perplexité qu’il était en train de vivre, et qui l’aidât à progresser sur le chemin de l’union avec Dieu. Il trouva ce guide spirituel en Syméon le Pieux (Eulabes), un simple moine du monastère de Studios, à Constantinople, qui lui donna à lire le traité La loi spirituelle de Marc le Moine. Dans ce texte, Syméon le Nouveau Théologien trouva un enseignement qui l’impressionna beaucoup :  « Si tu cherches la guérison spirituelle - y lit-il - sois attentif à ta conscience. Tout ce qu’elle te dit, fais-le et tu trouveras ce dont tu as besoin ». A partir de ce moment-là – raconte-t-il lui-même – il ne se coucha plus sans se demander si sa conscience n’avait pas quelque chose à lui reprocher.

Syméon entra dans le monastère des Studites, où, toutefois, ses expériences mystiques et son extraordinaire dévotion envers le Père spirituel lui causèrent des difficultés. Il partit pour le petit couvent de Saint Mamas, toujours à Constantinople, dont, après trois ans, il devint le chef, l’higoumène. Il y conduisit une intense recherche d’union spirituelle avec le Christ, qui lui conféra une grande autorité. Il est intéressant de noter qu’il lui fut donné le qualificatif de « Nouveau Théologien », bien que la tradition ne réserve le titre de « Théologien » qu’à deux personnalités:  à l’Evangéliste Jean et à Grégoire de Nazianze. Il endura des incompréhensions et souffrit l’exil, mais fut réhabilité par le patriarche de Constantinople, Serge II.

Syméon le Nouveau Théologien passa la dernière période de son existence dans le monastère de Sainte Marine, où il écrivit une grande partie de ses œuvres, en devenant de plus en plus célèbre en raison de ses enseignements et de ses miracles. Il mourut le 12 mars 1022.

Le plus connu de ses disciples, Niceta Stetatos, qui a recueilli et recopié les écrits de Syméon, en fit une édition posthume, en rédigeant à la suite une biographie. L’œuvre de Syméon comprend neuf volumes, qui se divisent en Chapitres théologiques, gnostiques et pratiques, trois volumes de Catéchèses adressées aux moines, deux volumes de Traités théologiques et éthiques et un volume d’Hymnes. Il ne faut pas non plus oublier les nombreuses Lettres. Toutes ces œuvres ont trouvé une place importante dans la tradition monastique orientale jusqu’à nos jours.

Syméon concentre sa réflexion sur la présence de l’Esprit Saint chez les baptisés et sur la conscience qu’ils doivent avoir de cette réalité spirituelle. La vie chrétienne – souligne-t-il – est une communion intime et personnelle avec Dieu, la grâce divine illumine le cœur du croyant et le conduit à la vision mystique du Seigneur. Dans ce sillage, Syméon le Nouveau Théologien insiste sur le fait que la véritable connaissance de Dieu ne vient pas des livres, mais de l’expérience spirituelle, de la vie spirituelle. La connaissance de Dieu naît d’un chemin de purification intérieure, qui commence avec la conversion du cœur, grâce à la force de la foi et de l’amour ; elle passe à travers un profond repentir et une douleur sincère pour ses péchés, pour arriver à l’union avec le Christ, source de joie et de paix, imprégnés de la lumière de sa présence en nous. Pour Syméon, cette expérience de la grâce divine ne constitue pas un don exceptionnel pour quelques mystiques, mais elle est le fruit du Baptême dans l’existence de tout fidèle sérieusement engagé.

Un point sur lequel réfléchir, chers frères et sœurs !
Ce saint moine oriental nous rappelle tous à une attention à la vie spirituelle, à la présence cachée de Dieu en nous, à la sincérité de la conscience et à la purification, à la conversion du cœur, afin que l’Esprit Saint devienne réellement présent en nous et nous guide. Si, en effet, l’on se préoccupe à juste titre de prendre soin de notre croissance physique, humaine et intellectuelle, il est encore plus important de ne pas négliger la croissance intérieure, qui consiste dans la connaissance de Dieu, dans la véritable connaissance, non seulement apprise dans les livres, mais intérieure, et dans la communion avec Dieu, pour faire l’expérience de son aide à tout moment et en toute circonstance.
Au fond, c’est ce que Syméon décrit lorsqu’il rapporte son expérience mystique. Déjà, lorsqu’il était jeune, avant d’entrer au monastère, tandis qu’une nuit, chez lui, il prolongeait ses prières, en invoquant l’aide de Dieu pour lutter contre les tentations, il avait vu la pièce emplie de lumière. Puis, lorsqu’il entra au monastère, on lui offrit des livres spirituels pour s’instruire, mais leur lecture ne lui procurait pas la paix qu’il recherchait. Il se sentait – raconte-t-il – comme un pauvre petit oiseau sans ailes. Il accepta cette situation avec humilité, sans se rebeller, et alors, les visions de lumière commencèrent à nouveau à se multiplier. Voulant s’assurer de leur authenticité, Syméon demanda directement au Christ :  « Seigneur, est-ce Toi qui es vraiment ici ? ». Il sentit retentir dans son cœur la réponse affirmative et en fut réconforté au plus au point. « Ce fut, Seigneur – écrira-t-il par la suite -, la première fois que Tu me jugeas, moi, fils prodigue, digne d’écouter Ta voix ».
Toutefois, pas même cette révélation ne réussit à lui apporter la tranquillité. Il se demandait plutôt si cette expérience ne devait pas elle aussi être considérée comme une illusion.
Un jour, enfin, un événement fondamental pour son expérience mystique eut lieu. Il commença à se sentir comme « un pauvre qui aime ses frères » (ptochós philádelphos). Il voyait autour de lui de nombreux ennemis qui voulaient lui tendre des pièges et lui faire du mal, mais, en dépit de cela, il ressentit en lui un intense élan d’amour pour eux. Comment l’expliquer ? Bien sûr, un tel amour ne pouvait venir de lui-même, mais devait jaillir d’une autre source. Syméon comprit qu’il provenait du Christ présent en lui et tout lui apparut avec clarté :  il eut la preuve certaine que la source de l’amour en lui était la présence du Christ et qu’avoir en soi un amour qui va au-delà de mes intentions personnelles indique que la source de l’amour se trouve en moi. Ainsi, d’un côté, nous pouvons dire que sans une certaine ouverture à l’amour, le Christ n’entre pas en nous, mais de l’autre, le Christ devient source d’amour et nous transforme.

Chers amis, cette expérience reste véritablement importante pour nous aujourd’hui, pour trouver les critères qui nous indiquent si nous sommes réellement proches de Dieu, si Dieu est présent et vit en nous. L’amour de Dieu croît en nous si nous demeurons unis à Lui à travers la prière et l’écoute de Sa parole, à travers l’ouverture du cœur. Seul l’amour divin nous fait ouvrir notre cœur aux autres et nous rend sensibles à leurs besoins nous faisant considérer chacun comme nos frères et sœurs, et nous invitant à répondre à la haine par l’amour et à l’offense par le pardon.

En réfléchissant sur cette figure de Syméon le Nouveau Théologien, nous pouvons observer encore un élément supplémentaire de sa spiritualité.
Sur le chemin de vie ascétique qu’il a proposé et parcouru, la profonde attention et concentration du moine sur l’expérience intérieure confère au Père spirituel du monastère une importance essentielle. Le jeune Syméon lui-même, comme on l’a dit, avait trouvé un directeur spirituel, qui l’aida beaucoup et dont il conserva une très grande estime, au point de lui réserver, après sa mort, une vénération également publique. Et je voudrais dire que demeure valable pour tous – prêtres, personnes consacrées et laïcs, et en particulier les jeunes – l’invitation à avoir recours aux conseils d’un bon père spirituel, capable d’accompagner chacun dans la connaissance profonde de soi, et de le conduire à l’union avec le Seigneur, afin que son existence se conforme toujours plus à l’Evangile.
Pour aller vers le Seigneur, nous avons toujours besoin d’un guide, d’un dialogue. Nous ne pouvons pas le faire seulement avec nos réflexions. Et cela est également le sens du caractère ecclésial de notre foi de trouver ce guide.

En conclusion, nous pouvons résumer ainsi l’enseignement et l’expérience mystique de Syméon le Nouveau Théologien :  dans sa recherche incessante de Dieu, même dans les difficultés qu’il rencontra et les critiques dont il fut l’objet, en fin de compte, il se laissa toujours guider par l’amour. Il sut vivre lui-même et enseigner à ses moines que l’essentiel pour tout disciple de Jésus est croître dans l’amour et ainsi, nous mûrissons dans la connaissance du Christ lui-même, pour pouvoir affirmer avec saint Paul :  « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).

Prière nocturne

Note :
On trouvera > ici un texte de Saint Syméon le Nouveau Théologien qui est une prière d’ardentes aspirations vers Notre-Seigneur Jésus-Christ.

St-Esprit & Ste Bible

2022-13. Les deux actes officiels par lesquels le Bienheureux Pie IX a proclamé Saint François de Sales Docteur de l’Eglise.

29 janvier,
Fête de Saint François de Sales, évêque, confesseur et docteur de l’Eglise.

St François de Sales - basilique d'Ottobeuren

Saint François de Sales
(statue dans la basilique abbatiale d’Ottobeuren, en Bavière)

L’année 2022 est une année jubilaire pour l’Ordre de la Visitation et pour le diocèse d’Annecy, parce qu’elle est l’année du quatrième centenaire de la mort de Saint François de Sales, survenue à Lyon le 28 décembre 1622.
Elle est, en outre, le cent-quarante-cinquième anniversaire de sa proclamation comme docteur de l’Eglise, par le Bienheureux Pie IX.

Pour être exact, il faudrait parler d’une double proclamation, puisque en 1877 ce ne fut pas par un unique acte officiel du Saint-Siège que Saint François de Sales fut élevé au rang de Docteur, mais par deux !
En effet, le 19 juillet 1877, par mandat de Sa Sainteté le Pape Pie IX, le cardinal préfet de la Sacrée Congrégation des Rites, publia un décret octroyant à Saint François de Sales le titre de Docteur de l’Eglise. C’était en soi un document magistériel suffisant, toutefois, de divers côtés des voix s’élevèrent pour demander au Souverain Pontife une déclaration plus solennelle de ce Doctorat ; voilà pourquoi, en suite de ces instances, le Bienheureux Pie IX consentit à promulguer un « Bref », c’est-à-dire une Lettre Apostolique qui n’est plus seulement un décret mais un document revêtu d’une autorité plus grande : c’est le Bref « Dives in misericordia Deus »  du 16 novembre 1877.

Cette double proclamation n’est pas ordinaire, il faut bien le reconnaître, mais nous ne nous en plaindrons pas : après tout, Saint François de Sales le vaut bien !
Permettez-moi donc de vous faire connaître ces deux documents qui, tout en présentant la vie et l’œuvre du saint Prince-évêque de Genève en exil à Annecy, mettent en relief la suréminence de sa doctrine et nous fournissent donc toutes les plus belles raisons et encouragement pour nous plonger et replonger avec assiduité dans la lecture de ses textes.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur

Armoiries de Pie IX

Décret de Sa Sainteté Pie IX
déclarant
Saint François de Sales Docteur de l’Eglise

- 19 juillet 1877 -

Urbis et Orbis

Quel éclat devaient donner à l’Eglise et quels avantages devaient procurer aux fidèles non seulement le zèle apostolique, les vertus exemplaires et l’admirable douceur de saint François de Sales, mais encore sa science et ses écrits pleins d’une doctrine céleste, Clément VIII, d’heureuse mémoire paraît l’avoir annoncé d’avance. Témoin des preuves de science ecclésiastique qu’avait données François de Sales dans l’examen qui précédait sa promotion à l’épiscopat, ce pontife employa pour la féliciter ces paroles des Proverbes :  » Allez mon fils, buvez de l’eau de votre citerne, et faites-la couler avec abondance dans les campagnes et sur les places publiques. «   Assurément Dieu avait accordé à François de Sales l’intelligence de sa parole. Pour attirer les hommes à l’observation des préceptes évangéliques, le Christ avait dit:   » Mon joug est doux et mon fardeau léger.  » Parole divine que saint François de Sales de toute l’ardeur de sa charité et de toute la puissance de son éloquence s’est efforcé de réaliser parmi les hommes, en montrant dans ses différents écrits le chemin de la perfection ouvert et facile aux fidèles de toute condition. La douceur de son style et l’onction de sa charité ont produit des fruits de piété abondants dans toute la société chrétienne. Son livre à Philothée, ses lettres spirituelles et son incomparable Traité de l’Amour de Dieu se trouvent dans toutes les mains et sont lus avec immense avantage.

Ce n’est  pas seulement dans la théologie mystique que brille la doctrine de saint  François  de Sales, mais encore dans l’explication claire et précise de plusieurs passages obscurs de l’Écriture sainte ; ainsi qu’on le voit dans le commentaire du Cantique des Cantiques et selon le sujet, dans ses discours et ses sermons. Ce qui lui a mérité l’éloge d’avoir ramené l’éloquence sacrée à son antique splendeur et fait revivre l’exemple des saints Pères.

Un grand nombre d’homélies, de traités, de dissertations et de lettres du saint évêque de   Genève, révèlent sa remarquable connaissance des dogmes catholiques et son habileté invincible dans l’art de combattre les erreurs calvinistes. La multitude des hérétiques qu’il a ramenés dans le sein de l’Église catholique, par ses écrits et ses discours, le prouve surabondamment. Dans le Livre des Controverses se manifestent clairement la science théologique du saint Évêque, l’art de sa méthode, la force invincible de son raisonnement, soit dans la réfutation des hérésies, soit  dans la démonstration des vérités catholiques et surtout dans l’affirmation de l’autorité du Pontife romain, de la primauté de sa juridiction et de son infaillibilité. Il a soutenu ces prérogatives avec tant d’exactitude et d’érudition qu’on peut dire sans crainte qu’il a comme préparé les définitions du concile du Vatican.

C’est pour cela que les évêques et les cardinaux, dans leurs suppliques formulées en assemblée consistoriale pour la canonisation de l’évêque de Genève, ont exalté non seulement la sainteté de sa vie, mais principalement l’excellence de sa doctrine.  » François de Sales, ont-ils dit, est vraiment le sel évangélique destiné à purifier la terre des erreurs calvinistes ; il est la lumière qui a éclairé des splendeurs de la vérité, les malheureux plongés dans les ténèbres de l’hérésie.  » Et ils lui ont appliqué cet oracle du divin Maître :  » Celui qui aura ainsi instruit les hommes sera appelé grand dans le royaume des cieux. « 

Bien plus, Alexandre VII lui-même n’a pas craint de proclamer saint François de Sales, à cause de la sûreté de sa doctrine, l’antidote et le préservatif des erreurs de son temps ; il faut rendre grâce à Dieu, ajouta-t-il, d’avoir donné un nouvel intercesseur à son Église, et un flambeau pour la conversion des hérétiques et des pécheurs ; car marchant sur les traces des saints Pères,  l’évêque de Genève a particulièrement  travaillé à conserver l’intégrité de la religion catholique, en réformant les mœurs, en confondant les faussetés des sectaires et en ramenant au bercail les brebis égarés. Le même souverain Pontife a confirmé cet éloge public dans une lettre particulière aux religieuses de la Visitation d’Annecy   :  » C’est vraiment une lumière salutaire que saint François de Sales, par ses vertus et sa sagesse, a répandue dans l’univers.  » A l’autorité de ce souverain Pontife est venue s’ajouter celle de son successeur Clément IX, qui a approuvé la récitation de cette antienne :  » Le Seigneur a rempli saint François de son esprit d’intelligence et  il a répandu l’abondance de sa doctrine sur le peuple de Dieu. « 

Benoît XIV a confirmé le jugement de ses prédécesseurs, en s’appuyant souvent sur l’autorité de saint François de Sales, pour résoudre les questions difficiles et en l’appelant pasteur de grande sagesse, dans sa constitution : Pastoralis curae.

Cette parole de l’Ecclésiastique s’est donc accomplie en saint François de Sales : « Plusieurs loueront sa sagesse, qui durera jusqu’à la fin des siècles ; sa mémoire ne périra pas et son nom sera proclamé de génération en génération. Les peuples célébreront sa sagesse et l’Église redira ses louanges.  » C’est pourquoi les Pères du concile du Vatican ont présenté des supplications pressantes et unanimes au souverain Pontife Pie IX, pour le prier d’honorer saint François de Sales du titre de docteur. Ces demandes ont été réitérées par les éminentissimes cardinaux de la sainte Église romaine, par plusieurs évêques des différents points de l’univers, par de nombreux chapitres de chanoines, par des docteurs d’universités et autres académies scientifiques ; auxquels se sont unis, dans l’expression des mêmes voeux, des princes, des grands et une immense multitude de fidèles.

Sa Sainteté Pie IX, accueillant avec bienveillance de si nombreuses et de si imposantes supplications, a confié l’examen de cette grave affaire à la sacrée congrégation des Rites. Dans les réunions ordinaires tenues au Vatican, les cardinaux de la sacrée congrégation des Rites, après avoir entendu la relation du cardinal Louis Bilio, évêque du titre de Sainte-Sabine, préfet de cette congrégation et introducteur de la cause, et après avoir mûrement examiné les objections du P. Laurent Salvati, promoteur de la foi et les réponses du défenseur de la cause, après une discussion approfondie, décidèrent ce rescrit d’une voie unanime :  » Demande d’approbation au Saint Père, pour la déclaration et l’extension à l’Église universelle du titre de docteur en l’honneur de saint  François de Sales, avec office et messe du commun   des docteurs Pontifes, en conservant l’oraison propre et les leçons du second nocturne. « Le 7 juillet 1877.

Notre Saint Père le Pape Pie IX, ayant entendu le fidèle récit du secrétaire soussigné de la sacrée congrégation des Rites, Sa Sainteté a approuvé et confirmé le rescrit de la sacrée congrégation et a ordonné d’en expédier le décret général urbis et orbis. Le 19 juillet de la même année.

Card. Louis Bilio, évêque du titre de Sainte Sabine,
Préfet de la Sacrée Congrégation des Rites.

                                                                                              Placide Ralli, Secrétaire de la S.R.C.,

St François de Sales image avec oraison

Bref de Sa Sainteté Pie IX « Dives in misericordia Deus »
proclamant le
Doctorat de Saint François de Sales

- 16 novembre 1877 -

Pie IX, Pape,

Pour en perpétuer la mémoire

Dieu, qui est riche en miséricorde, et dont l’assistance ne fit jamais défaut à son Église qui combat en, ce monde, ne manque pas de lui envoyer des secours sagement appropriés aux diverses vicissitudes des temps et des choses : c’est ainsi que, lorsqu’au XVI » siècle, il visitait les nations chrétiennes avec la verge de sa colère, et qu’il permettait que plusieurs provinces de l’Europe fussent ensevelies dans les ténèbres d’hérésies qui étendaient au loin leurs ravages, ne voulant pas rejeter son peuple, il suscita providentiellement une nouvelle constellation de Saints, dont le vif éclat devait éclairer les enfants de l’Église, les affermir dans la vérité, et, par les voies de la douceur, ramener les prévaricateurs eux- mêmes à son amour. Du nombre de ces hommes très illustres fut François de Sales, évêque de Genève, modèle d’une admirable sainteté et maître dans l’art d’enseigner la vérité et la piété ; non seulement par sa parole, mais encore par ses écrits immortels, il terrassa le monstre de l’erreur envahissante, vengea la foi, réprima le vice, réforma les moeurs et montra le chemin du ciel accessible à tous. L’éminence de sa sagesse fait qu’on peut dire de lui ce que Notre Prédécesseur Boniface VIII, de sainte mémoire (Cap. Un. de rel. et ven. SSrurn. in 6.), disait des anciens et principaux Docteurs de l’Église, lesquels  » ont éclairé l’Église par leurs salutaires enseignements, l’ont honorée par leurs vertus et édifiée par leurs exemples ;  » il nous les représente encore  » comme des flambeaux lumineux et ardents, qui, placés sur le candélabre dans la maison de Dieu, chassent les ténèbres des erreurs, et, semblables à l’astre du matin, illuminent de leurs rayons tout le corps de l’Église ; ils dévoilent les secrets des Écritures ; leurs discours, où la profondeur s’unit à la magnificence, sont comme des perles brillantes dont l’éclat rayonne sur l’édifice même de l’Église «  Or, qu’un tel éloge ait été mérité par l’Évêque de Genève, la grande renommée qu’il eut de son vivant et qui ne fit que grandir après sa mort, l’attesta, et l’excellence toute particulière des écrits qu’il a laissés le démontre d’une manière péremptoire.

En effet, que la science de François, fût tenue en grande estime pendant sa vie, on peut le conclure de ce que, parmi tant de vaillants champions de la vérité catholique qui florissaient à cette époque, l’Évêque de Genève fut le seul que choisit notre Prédécesseur Clément VIII de sainte mémoire, pour aller trouver Théodore de Bèze, soutien, très ardent des erreurs pestilentielles de Calvin et seul à seul conférer avec lui, afin que le retour de cette brebis au bercail de Jésus-Christ servît à en ramener beaucoup d’autres. François, au péril même de sa vie, s’acquitta si bien de cette mission .que ce sectaire, justement convaincu d’erreur, confessa la vérité, bien que, par un secret jugement de Dieu, ses dispositions criminelles l’aient rendu indigne de rentrer dans le sein de l’Église. Ce qui ne prouve pas moins l’estime dont jouissait le saint Évêque, c’est qu’au temps où le célèbre débat  » de Auxiliis «  s’agitait à Rome, Paul V, Notre Prédécesseur, de sainte mémoire, fit demander sur ce point l’avis du saint Prélat, dont il adopta les vues en imposant silence aux deux partis, et en décidant qu’il fallait laisser s’assoupir une dispute longtemps et vivement débattue sur un sujet très subtil et plein de danger. Bien plus, si l’on considère les lettres qu’il écrivit à un grand nombre de personnes, tout le monde se convaincra qu’à l’exemple de ce qui se pratiquait à l’égard des anciens Pères de l’Église les plus distingués, François était souvent et de divers côtés consulté en ce qui concerne l’exposition et la défense de la foi catholique, la solution à donner aux questions qui s’y rapportent, et la manière de mener une vie conforme aux principes du christianisme; les nombreux développements qu’il donna à divers sujets, la science qu’il y, déploya lui donnèrent un tel crédit auprès des Pontifes Romains, auprès des princes, des magistrats et des prêtres ses coopérateurs dans le saint ministère, que par ses soins, ses exhortations, ses avis, des déterminations furent souvent prises pour l’extinction de l’hérésie en divers pays, le rétablissement du culte catholique et l’accroissement de la religion. Cette opinion que l’on avait de l’excellence de sa doctrine, non seulement ne diminua pas après sa mort, mais encore s’accrut de beaucoup : d’illustres personnages de tout ordre et les Souverains Pontifes eux-mêmes ont prodigué les plus grands éloges à l’éminence de son savoir.

C’est ainsi qu’Alexandre VII, de sainte mémoire, dans la Bulle de Canonisation (en date. du XIII des Calendes de mai 1665), proclama François de Sales, comme un homme célèbre par la doctrine, admirable par la sainteté, qui, à son époque, fut un antidote contre le poison des hérésies et une barrière opposée à l’erreur ; il ajoute que les instructions contenues dans ses écrits ont arrosé de leurs eaux fécondes les cœurs des gens du peuple et des hommes les plus distingués, et ont produit une moisson abondant de vie évangélique. Ce témoignage est en tout conforme à ces paroles de l’Allocution consistoriale prononcée par le même Pape avant la Canonisation :  » François de Sales, dit-il, en instruisant tous les hommes soit par la parole d’un salutaire enseignement, soit par l’ exemple d’une vie innocente,  » a puissamment contribué au bien de l’Église, et il se survit à lui-même en grande partie  » dans les avis et les leçons de doctrine évangélique que renferment ses livres maintenant lus avec assiduité par les fidèles.  » Des sentiments analogues se trouvent exprimés dans la lettre qu’il adressa aux Religieuses de la Visitation du Monastère d’Annecy, en date du V des Calendes d’août 1666 ; il y témoigne que la vertu et la sagesse de François de Sales  » ont brillé au loin dans l’univers catholique tout entier,  » qu’il a été lui-même saisi d’admiration devant l’excellence de ses mérites et le caractère vraiment divin do sa doctrine, «  qu’il l’a spécialement choisi pour le modèle de sa vie et qu’il le suit comme un maître. « Clément IX, Notre Prédécesseur, de sainte mémoire, avait en si haute estime cet enseignement, qu’avant d’être Pape il affirma que François de Sales « avait, par ses précieux ouvrages, créé comme un arsenal de piété au profit des âmes; « et, après son exaltation au Pontificat, il approuva en son honneur l’antienne suivante : « François de Sales a été rempli par le Seigneur de l’Esprit d’intelligence, et il a versé les flots de la doctrine au peuple de Dieu. « 

Unissant sa voix à celle de ses prédécesseurs, Benoît XIV, de sainte mémoire, ne craignit pas d’affirmer que les ouvrages de l’Évêque de Genève furent écrits avec une science divinement acquise ; il s’appuya sur son autorité dans la solution de questions difficiles et l’appela  » un très sage directeur des âmes.  » (Const. Pastoralis curae, 5 août 1141.) Aussi ne faut-il nullement s’étonner que, jusqu’à notre époque, bon nombre d’hommes qui s’illustrèrent par leur génie et leur savoir, des docteurs d’académies, des orateurs de premier ordre, des jurisconsultes, des théologiens distingués et des princes mêmes, aient proclamé François de Sales comme un homme vraiment grand et très docte, que plusieurs l’aient suivi comme un maître et aient fait à ses ouvrages de nombreux emprunts pour les transporter dans leurs propres écrits.

Or, cette persuasion générale relativement au savoir de François de Sales, procède de la qualité même de sa doctrine, s’alliant en lui au plus haut degré de la sainteté, cette doctrine est tellement suréminente qu’elle est en tout digne d’un Docteur de l’Église, et qu’elle semble appeler celui qui l’a possédée à prendre place parmi les maîtres les plus distingués, dont le Christ notre Seigneur a pourvu son épouse, En effet, quoique les saints Docteurs qui illustrèrent les premiers siècles de l’Église se recommandent par leur ancienneté même, et que l’usage de la langue latine ou grecque dans laquelle ils écrivirent ajoute encore à leur illustration, cependant (comme déjà Nous l’avons indiqué), ce qu’il y a de principal et de vraiment essentiel dans le magistère qu’exerce un Docteur, c’est que ses écrits contiennent une doctrine non commune, une doctrine céleste, qui brille par l’abondance et la variété des arguments, illuminant ainsi tout le corps de l’Église de nouvelles clartés et devenant pour les fidèles une cause de salut. Or, ces éloges conviennent parfaitement aux ouvrages de l’Évêque de Genève. Que l’on considère en effet ce qu’il a écrit, soit sur des sujets ascétiques, afin de montrer au chrétien le chemin de la sainteté et de la dévotion, soit sur des controverses, dans le but de défendre la foi et de réfuter les hérétiques, soit sur la manière d’annoncer la parole de Dieu, il deviendra évident pour tous de quel bien ce grand Saint a été l’instrument pour le peuple catholique.

Et, en vérité les douze livres dont se compose le magnifique et incomparable Traité de l’Amour de Dieu, réunissent le mérite de la science, de la précision et de la clarté et il n’est aucun lecteur qui n’admire le charme que l’auteur a su y répandre. Mais c’est surtout dans un autre ouvrage intitulé Philothée, qu’il a dépeint la vertu sous de vives couleurs redressant les voies tortueuses, aplanissant les chemins raboteux, il y enseigne à tous les fidèles une route aisée pour tendre à la vertu ; mettant ainsi la dévotion dans son plein jour, il lui fait trouver accès jusque dans les palais des rois, sous les tentes des généraux, dans le prétoire des juges, dans les comptoirs, dans l’atelier de l’artisan et jusque dans l’humble village du berger. Dans ces écrits, en effet, il déduit des enseignements divins les principes les plus relevés de la science des saints; et il les explique si bien, que l’on a pu regarder comme son privilège spécial et vraiment bien remarquable d’avoir su, avec tant de sagesse et de douceur, adapter cette science à toutes les conditions des fidèles.

Viennent ensuite ses Traités sur divers sujets de spiritualité, ainsi que les Constitutions admirables de sagesse, de discrétion et de suavité qu’il donna aux Religieuses de l’Ordre de la Visitation de Sainte Marie, dont il fut le fondateur. Une riche moisson de préceptes ascétiques se trouve également dans les lettres qu’il adressa à un grand nombre de personnes ; une chose extrêmement digne de remarque, c’est que, plein de l’Esprit de Dieu et formé sur le modèle de l’auteur même de la suavité, il a, dans ces lettres, déposé comme en germe les principes de la dévotion envers le très Sacré Cœur de Jésus, dévotion qui, dans les temps malheureux que nous traversons, s’est merveilleusement propagée au grand profit de la piété, ainsi que Nous aimons à le constater dans la vive allégresse de Notre âme. Il est à noter que dans ces ouvrages et spécialement dans l’interprétation du Cantique des Cantiques, le saint Évêque explique plusieurs énigmes des Écritures concernant des sens moraux et anagogiques, résout les difficultés, apporte un nouveau jour aux passages obscurs, d’où l’on peut inférer que Dieu, en faisant couler jusqu’à lui les célestes influences de sa grâce, lui a ouvert l’esprit, afin qu’il comprît les Écritures et les rendit accessibles aux savants et aux ignorants.

Le même talent qu’il déploya dans les sujets ascétiques se retrouve à un degré non moindre dans les ouvrages qu’il écrivit pour vaincre l’obstination des hérétiques de son temps et affermir les catholiques dans leurs croyances, comme, en témoignent le livre des Controverses, qui contient une démonstration complète de la foi catholique, divers autres traités et discours sur les vérités de la foi et enfin l’Étendard de la Croix ; dans tous ces ouvrages, l’auteur combattit si vaillamment pour la cause de l’Église, qu’il ramena dans son sein une innombrable multitude d’hommes égarés, et qu’il rendit tout entière à la foi la Province considérable du Chablais. Surtout il défendit l’autorité de ce Siège Apostolique et du Pontife Romain, successeur du bienheureux Pierre ; il montre avec tant d’évidence la nature et les privilèges de cette Primauté, qu’il préluda heureusement aux définitions du Concile Œcuménique du Vatican. Certainement, ce qu’il dit de l’infaillibilité du Pontife Romain, dans le quarantième discours de ses Controverses, dont l’autographe a été découvert pendant que le Concile s’occupait de ce sujet, est tellement remarquable, qu’il n’en a pas fallu davantage pour amener, comme par la main, quelques Pères encore hésitants sur ce point à se prononcer en faveur de la définition de ce dogme.

Ce fut cet amour si ardent qu’il avait pour l’église et ce zèle qu’il mettait à la défendre qui inspirèrent au saint Prélat la méthode qu’il suivît dans l’exposition de la parole de Dieu, soit qu’il eût à enseigner les éléments de la foi au peuple chrétien, soit qu’il eût à tracer des règles de conduite aux personnes plus éclairées, soit enfin qu’il eût à conduire les fidèles, quels qu’ils fussent, jusqu’au faîte de la perfection. Et, en effet, comme il se reconnaissait redevable aux savants et aux ignorants, il se fit tout à tous, et ainsi il eut soin de parler le langage de la simplicité en instruisant les simples et les villageois, tandis que parmi les sages il fit entendre le langage de la sagesse. Il donna sur ce sujet des règles pleines de justesse : grâce à son influence, la dignité de l’éloquence sacrée, déchue par le malheur des temps, retrouva son antique splendeur, en se formant sur le modèle des Saints Pères ; de cette école sortirent ces grands orateurs dont l’éloquence apporta à l’Église entière les fruits les plus abondants. Aussi fut-il universellement regardé comme le restaurateur de l’éloquence sacrée et un maître en cette matière.

Enfin, sa céleste doctrine, comme un fleuve d’eau vive, a arrosé le champ de l’Église, et s’est répandue pour le salut du peuple de Dieu en produisant des fruits si abondants qu’ils semblent avoir parfaitement vérifié les paroles quasi prophétiques que Notre Prédécesseur Clément VIII, de sainte mémoire, avait adressées à François de Sales : à l’époque de sa promotion à la dignité épiscopale, en lui appliquant ce texte des Proverbes : « Va, mon fils, bois de l’eau de ta citerne et des flots de ton puits ; fais déborder au-dehors tes fontaines, et distribue aux places publiques les eaux qui t’appartiennent. « Les fidèles, en puisant avec joie à ces eaux de salut, admirèrent la science éminente de l’Évêque de Genève, et jusqu’à notre époque, ils n’ont cessé de l’estimer digne, de prendre rang parmi les maîtres qui font autorité dans l’Église.

Or, ces motifs déterminèrent un grand nombre de Pères du Concile du Vatican à s’adresser à Nous d’une commune voix et par d’instantes supplications afin qu’il Nous plût d’honorer saint François de Sales du titre de Docteur. Ces vœux furent réitérés par des Cardinaux de la sainte Église Romaine, et par de nombreux Évêques du monde entier ; plusieurs chapitres de chanoines, des docteurs des grandes écoles, des académies, d’augustes princes, de nobles seigneurs et une immense multitude de fidèles joignirent aussi leurs supplications dans ce même but. Nous donc, accueillant avec joie des prières si multipliées et si illustres et disposé à les seconder, Nous avons, selon l’usage, renvoyé l’examen de cette très importante affaire à la Congrégation de Nos Vénérables Frères les Cardinaux de la sainte Église romaine, préposés à la garde des Rites Sacrés. Or, la dite Congrégation de Nos Vénérables Frères, dans la réunion ordinaire tenue en Notre palais du Vatican le 7 juillet de la présente année, après avoir entendu le rapport de Notre Vénérable Frère le Cardinal Louis Bilio, évêque de Sabine, alors Préfet de cette Sacrée Congrégation et Ponent de la cause, et avoir mûrement pesé les objections de Laurent Salvati, Promoteur de la sainte foi, et les réponses du Défenseur de la cause, après un examen approfondi, a jugé à l’unanimité devoir faire cette réponse : « Il y a lieu de recourir au Saint Père pour la concession, soit la déclaration et l’extension à l’Église universelle du titre de Docteur en l’honneur de Saint François de Sales, avec l’office et la Messe du commun des Docteurs Pontifes, en conservant l’oraison propre et les leçons du second nocturne. »

Nous avons approuvé ce rescrit, en faisant publier le Décret général Urbis et Orbis, du 19 juillet de cette même année. Puis de nouvelles instances s’étant produites pour qu’une addition fût faite soit au Martyrologe Romain, soit à la sixième leçon au jour de la fête de Saint François de Sales, et pour que toutes les concessions faites en cette matière fussent confirmées par Nos Lettres Apostoliques en forme de Bref, la même Congrégation de Nos Vénérables Frères les Cardinaux de la Sainte Église Romaine, dans la réunion ordinaire tenue le 15 septembre de la même année, répondit favorablement, ajoutant « qu’il y avait lieu de supplier le Saint Père pour l’expédition du Bref. » Or, on a été d’avis qu’à l’éloge du Martyrologe Romain, après les mots : »fut transféré à Annecy, » on ajouterait ces autres : « Pie IX, de l’avis de la Congrégation des Sacrés Rites, l’a déclaré Docteur de l’Église universelle, « et que, de même à la sixième leçon, après les mots. « le vingt-neuf de janvier, « il fallait ajouter ce qui suit : « et le Souverain Pontife Pie IX, de l’avis de la Congrégation des Sacrés Rites, l’a déclaré Docteur de l’Église universelle. « Ce rescrit de la dite Congrégation, Nous l’avons ratifié et confirmé le 20 septembre de cette même année, et nous avons ordonné que des Lettres Apostoliques fussent expédiées, sanctionnant toutes les concessions faites en cette matière.

Cela étant, condescendant aux vœux des susdits Cardinaux de la Sainte Église Romaine, des Évêques, des Chapitres, des Académies et des fidèles, de l’avis de la Congrégation ci-dessus mentionnée de Nos Vénérables Frères les Cardinaux de la Sainte Église Romaine dont la charge est de connaître des Rites sacrés, de Notre autorité Apostolique, par la teneur des présentes, Nous confirmons le titre de Docteur en l’honneur de Saint François de Sales, Évêque de Genève et fondateur de l’Ordre des Religieuses de la Visitation de la Bienheureuse Vierge Marie, ou encore, en tant que besoin serait, Nous le lui décernons et accordons de nouveau, voulant que dans l’Église catholique tout entière il soit toujours regardé comme Docteur, et que chaque année au jour de sa fête, le Clergé, tant régulier que séculier, se conforme en ce qui concerne l’office et la Messe au décret précité de la Congrégation des Sacrés Rites. Nous décrétons en outre que les livres, commentaires et ouvrages quelconques de ce même Docteur soient, comme ceux des autres Docteurs de l’Église, cités, allégués, et qu’il en soit fait usage selon les besoins de Gymnases, Académies, écoles, collèges, leçons, controverses, la cause, non seulement en particulier, mais encore en public dans les interprétations, discours, et autres études ecclésiastiques et exercices de la vie chrétienne. Et afin d’exciter davantage la piété des fidèles à bien célébrer la fête de ce Docteur et à implorer sa protection, confiant en la miséricorde de Dieu Tout Puissant et en l’autorité des bienheureux Apôtres Pierre et Paul, Nous accordons miséricordieusement dans le Seigneur l’indulgence plénière, et la rémission de tous leurs péchés, à tous les chrétiens de l’un et de l’autre sexe et à chacun d’eux en particulier, pourvu qu’au jour de la fête de ce saint Docteur ou un des sept jours qui la suivent immédiatement, au choix de chaque fidèle, étant vraiment contrits, s’étant confessés et ayant reçu la très sainte Eucharistie, ils visitent dévotement une Église quelconque de l’Ordre des Religieuses de la Visitation de la Bienheureuse Vierge Marie, et que là ils adressent à Dieu de pieuses prières pour la concorde des princes chrétiens, l’extirpation des hérésies, la conversion des pécheurs et l’exaltation de notre sainte Mère l’Église.

C’est pourquoi Nous ordonnons par les présentes à tous Nos Vénérables Frères les Patriarches, Primats, Archevêques, Évêques, et à Nos chers fils les Prélats des autres Églises, établis dans le monde entier, de publier solennellement dans leurs provinces, cités, églises et diocèses, ce que Nous avons statué plus haut, et de le faire partout observer inviolablement et à perpétuité par toutes les personnes ecclésiastiques et séculières, ainsi que par les religieux de quelque ordre qu’ils soient. Nous prescrivons et mandons ces choses, nonobstant les constitutions et ordonnances générales et spéciales émanant soit directement de ce Siège Apostolique, soit des Conciles Œcuméniques, provinciaux et synodaux, nonobstant enfin toutes dispositions contraires, de quelque nature qu’elles soient. Nous voulons que les copies de ces Lettres, ou même les exemplaires qui en seraient imprimés, s’ils sont contresignés par un notaire public et munis du sceau d’une personne constituée en dignité ecclésiastique, obtiennent foi auprès de tous de la même manière absolument que feraient les présentes Lettres elles-mêmes, si elles étaient exhibées ou montrées.

Donné à Rome, près Saint Pierre, sous l’anneau du Pêcheur, le 16 novembre 1877,
de Notre Pontificat la trente-deuxième année.

F. Card. Asquini.

Saint François de Sales docteur de l'Eglise

2022-8. « Le Roi se tourne vers nous ce matin, alors qu’il s’avance vers son martyre… »

Voici les textes des deux interventions que le Rd. Père Jean-François Thomas s.j., Prieur de la Confrérie Royale, a assurées à l’occasion de ce 21 janvier 2022. Les textes en sont déjà parus dans plusieurs publications, mais nous pensons qu’il est important que les lecteurs de notre blogue puissent y avoir eux aussi accès dans ces pages.

Louis XVI gravure du début du règne

Gravure de SMTC le Roi Louis XVI
au début de son règne

frise lys

Intervention du Rd. Père Jean-François Thomas à l’heure de la mort du Roi.
Cette prise de parole devait avoir lieu, comme traditionnellement au lieu même de la mort du Roi, à l’heure même de son martyre, près de la statue de la ville de Rouen sur la place aujourd’hui nommée « de la Concorde », mais la préfecture de police de Paris a interdit le rassemblement en ce lieu et ordonné qu’il soit déplacé devant l’église de Saint-Germain l’Auxerrois…

Au Nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Ainsi-soit-il.

Sommes-nous en ce matin au lieu d’une exécution, horrible et injuste certes, mais simple produit de la justice humaine, ou bien nous trouvons-nous au lieu d’un martyre ?
La République a sa réponse, déjà toute faite depuis le procès du Roi. Quant à l’Église, tout au moins dans les hommes qui la dirigent, elle est demeurée bien timide et même parfois hostile à ce sujet. Nous n’avons pas la chance d’être des Russes qui, en toute humilité, ont su reconnaître à la fois leur responsabilité dans le régicide de l’empereur Nicolas II et de sa famille, et la sainteté de ces derniers acquise par le sang versé. Il ne s’agit pas bien sûr de décider par soi-même de ce que fut vraiment l’assassinat du Roi : meurtre uniquement politique ou bien haine envers Dieu dont il était le Lieutenant ?
Il n’empêche que le sang qui fut versé ici, là où nous sommes, n’est pas celui d’un homme ordinaire.
Lorsque le Roi arriva sur cette place couverte de neige, il apparut à tous, y compris ses ennemis qui en témoignèrent par la suite, comme revêtu de blanc, ce qui n’était point le cas. Le journaliste révolutionnaire Prudhomme y vit une affectation pour souligner sa fausse innocence, or, rapportant ce détail étonnant, il ne fait que souligner le caractère surnaturel du moment.
Le Roi, durant le trajet du Temple à l’échafaud, s’était plongé dans les prières des agonisants aux côtés de l’abbé Edgeworth, millénaire préparation à la mort où l’agonisant s’identifie au Serviteur souffrant, à Notre-Seigneur Lui-même dans sa Passion.
Les bourreaux du Roi, tout en rejetant avec horreur cette image d’un Roi pieux prêt à se sacrifier pour son peuple, sont en fait ceux qui nous laissent le plus d’éléments en faveur de cette conviction du martyre, comme cet autre journaliste écrivant, – hostile aux partisans de Capet prêts à le mettre sur les autels : « À l’exemple du peuple juif de Jérusalem, le peuple de Paris déchira en deux la redingote de Louis Capet — scinderunt vestimenta mea — et chacun voulut en emporter chez soi un lambeau. »
Voilà des révolutionnaires encore pétris d’histoire sainte et de catéchisme…

Lorsque notre Roi s’apprête à gravir les marches de la guillotine, regardant une dernière fois la capitale de son royaume, il sait que le principal reproche adressé par les Assemblées fut sa lutte pour la liberté de culte, désirant réparer des décisions malheureuses et contraintes.
Le 11 décembre 1792, précédant la première comparution du Roi, les députés s’étaient mis d’accord pour dénoncer ce crime mais sans le nommer, justement pour ne pas offrir à Louis XVI la palme du martyre.
Voici quelques lignes du débat :

  • « Dubois-Crancé : — demande qu’on mette dans l’acte énonciatif le texte de la lettre de Louis à l’évêque de Clermont, qui porte que quand le roi aura recouvré son autorité, il rétablira le culte catholique.
  • Valazé : — relit le texte de la lettre.
  • Serre : — je demande qu’il ne soit pas parlé du culte, à moins que vous vouliez le faire un jour canoniser.
  • Sur la proposition de Ruhl, la Convention décrète qu’elle insérera dans l’acte le texte ainsi arrangé : — la nation vous accuse d’avoir manifesté le désir et la volonté de recouvrer votre ancienne puissance. » (Moniteur, année 1792, n° 348)

Nous devrions rougir de nous dire catholiques pour beaucoup d’entre nous, car, jusqu’à ce jour, nous avons souvent épousé les thèses ennemies, ceci par lâcheté, ou bien même convaincus que Louis XVI n’avait pas tout mis en œuvre pour sauver ses peuples de la barbarie.
Le Roi se tourne vers nous ce matin, alors qu’il s’avance vers son martyre. Sur ses lèvres, un des versets du psaume III qu’il vient de lire dans la voiture le conduisant au supplice : « Seigneur, que votre bénédiction se répande sur ce peuple qui est encore le vôtre ! » Il est habité par le silence en cet instant, malgré les sinistres roulements de tambours, les ordres militaires et les injures des Fédérés et des Jacobins massés sous le ciel lourd.
Où sont donc les « braves gens », comme il disait le 14 juillet 1791, tandis que tant de foule l’acclamait encore au cri de « Vive le roi ! » ?
Les princes eux-mêmes l’ont abandonné : ses frères les comtes de Provence et d’Artois, ses cousins, le prince de Condé et le duc de Bourbon, tous réfugiés à l’étranger contre l’ordre du Roi, attisant autour d’eux une violence et une haine dont le Roi ne pouvait qu’être victime.
Et le pape lui-même ne bougea guère.
Qu’importe… Notre Souverain ne cultive aucun ressentiment dans son cœur, pas plus qu’il ne le fit jamais au temps où ses plus grands courtisans dressèrent de lui dans l’opinion publique le portrait d’un homme sot et plat.
La propagande entretenue par les philosophes, les journalistes, par la cour, tissée patiemment depuis tant d’années porte enfin ses fruits. Parmi ses frères, Louis XVI était le seul à avoir cultivé, dès son enfance, les vertus de piété et d’honnête homme, de foi et d’intelligence. Il devait nécessairement tomber car il était bien l’incarnation de ce que les révolutionnaires ne pouvaient accepter plus longtemps, déjà par son sacre de roi et, de plus, par ce qu’il était comme homme, à savoir un chrétien essayant de vivre de façon héroïque, selon son état de vie, toutes les vertus chrétiennes.

Dans ses Conversations, réflexions rédigées lorsqu’il a une dizaine d’années à la demande de son exigeant précepteur le duc de La Vauguyon, il écrivait par exemple, encore duc de Berry : « Je me propose d’être, toute ma vie, fortement et constamment attaché à la piété et à tous les exercices de la piété. Je m’élèverai au-dessus de toute sorte de respect humain, et je prends la résolution ferme et sincère d’être hautement, publiquement, généreusement fidèle, à celui qui tient en sa main les rois et les royaumes. Je ne puis être grand que par lui, parce qu’en lui seul est la grandeur, la gloire, la majesté et la force, et que je suis destiné à être un jour sa vive image sur la terre ; je ne rougirai jamais de ce qui peut seul faire ma gloire. » (IVe Entretien, manuscrit 4428, Bibliothèque Nationale)

Sire, Votre Majesté n’a point failli et vous n’avez pas rougi car vous ne vous êtes pas trompé de gloire alors que le monde autour de vous était emporté par les ruses du démon.
En ce matin neigeux, qui donc est à plaindre, de vous ou de nous ? Vous accédez à l’antichambre du mystère. Les révolutionnaires, ce soir, vont illuminer les rues et organiser un bal public sur le lieu de votre martyre, mais la terreur va envelopper la ville saisie par la stupeur et l’effroi.
Le Fils de saint Louis n’est plus. Vive le Fils de saint Louis !

Ainsi soit-il.

Rd. Père Jean-François Thomas, s. j.

frise lys

Prône du Rd. Père Jean-François Thomas, lors de la Sainte Messe de Requiem chantée en l’église Saint-Eugène-Sainte-Cécile, à Paris, le 21 janvier 2022 au soir :

Au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Ainsi soit-il.

Mes chers Frères,

Plus les années qui nous séparent de l’exécution criminelle de Louis XVI s’accumulent, plus se fortifie sous nos yeux le programme révolutionnaire qui mit à bas l’Autel et le Trône, qui détruisit avec rage et systématiquement les symboles et les traditions de notre pays chrétien. La Terreur ne s’est jamais aussi bien portée.

Les derniers jours, les dernières heures d’un condamné sont d’une densité à nulle autre pareille. Ne revenons pas cette fois sur des détails que chacun d’entre nous connaît et qui provoquent en nos cœurs une émotion toujours vivace. Qu’en fut-il en revanche de la dernière nuit de notre Roi et des pensées qui l’habitèrent durant ce matin tragique alors qu’il était emmené vers l’échafaud à travers les rues enneigées de Paris ? Nul ne peut percer les secrets d’une vie intérieure qui n’appartient qu’à Dieu. Nous savons qu’il dormit de minuit et demi à cinq heures. Il rendit le dernier soupir cinq heures plus tard. Louis XVI fut toujours un homme de méditation et de contemplation, ceci dès son enfance. Se souvint-il alors de cette dernière durant laquelle il ne trouva guère de bonheur que dans l’étude et l’éveil d’une intelligence curieuse de tout ? En fait, comme tout prince, et encore plus comme tout Dauphin, il ne fut jamais vraiment un enfant, écrasé par l’étiquette et mal aimé par rapport à ses frères. Il apprit très jeune à ne point se plaindre et ses précepteurs laïques et religieux ne le gratifièrent jamais d’une éducation libérale. Alors qu’il n’est point encore l’héritier mais seulement le duc de Berry, il est la dernière roue du carrosse. Il est d’usage de dire à cette époque : on s’extasie sur le duc de Bourgogne, on gâte le comte de Provence et on pourvoit aux besoins du duc de Berry. Dans sa cellule du Temple, en ces dernières heures dans son royaume terrestre, se revoit-il ainsi à la cour, à Versailles ? Entend-il encore l’enseignement donné dont un manuscrit garde la trace ? « Un prince est véritablement l’image de Dieu, lorsqu’il est juste et qu’il ne règne que pour faire régner la vertu… Le prince est établi de Dieu pour être aux autres hommes le modèle de toutes les vertus… Vous êtes absolument égal par la nature aux autres hommes et par conséquent vous devez être sensible à tous les maux et à toutes les misères de l’humanité… Un prince ne doit se divertir et s’amuser qu’après s’être exactement acquitté de ses devoirs, et seulement le temps nécessaire pour délasser l’esprit, fortifier le corps et entretenir la santé… Fils de saint Louis soyez semblable à votre père ; imitez sa foi, son zèle pour la religion. Soyez saint, juste et bon comme lui… Un trône est inébranlable lorsqu’il a pour fondement la raison et la justice, qu’on punit tout ce qui est mal et que l’on récompense tout ce qui est bien. » (Manuscrit 2324, Bibliothèque de l’Arsenal) Il avait compris ainsi, dès ses jeunes années, que sa vie ne lui appartenait pas et qu’il devait se laisser façonner, y compris dans ses habitudes et dans les actions les plus ordinaires du quotidien, par un modèle indélébile dont la source était le Ciel et dont les racines plongeaient dans l’héritage très chrétien de la couronne. Ceci est imprimé dans son âme et nul doute qu’il se pencha en ces dernières heures sur son obéissance, sur sa soumission au caractère inscrit en lui à jamais par le sacre de Reims, préparé par toutes ces années de formation quasi ascétique à la mission de roi.

Louis XVI se souvient aussi de tous les Entretiens rédigés dans son enfance par M. de La Vauguyon (lorsqu’il a neuf ans) et servant de canevas à sa formation morale et politique, comme ces textes extraordinaires sur la piété, la bonté, la justice et… la fermeté : « Voulez-vous être pieux ? Étudiez la Loi Naturelle, cette loi sainte gravée dans tous les Cœurs par la main de Dieu même ; comprenez toute l’étendue des devoirs qu’elle vous impose et de ceux qu’y ajoute la Loi révélée. […] La Bonté exige de vous de la sensibilité pour tous les hommes, de la clémence pour les coupables, de la compassion et de la générosité pour les malheureux, de la reconnaissance pour ceux qui vous sont particulièrement attachés, de la tendresse pour vos amis, de la politesse pour tous ceux qui vous entourent. En un mot la Bonté exige de vous que vous fassiez le bien de la société en général et celui même de chaque particulier. […] Voulez-vous être Juste ? Regardez vos sujets avec des yeux de Père, traitez-les comme vos propres Enfants. Éloignez pour jamais de votre cour les flatteurs. Aimez la vérité. » Et élément essentiel : « La Fermeté est pour tous les hommes et particulièrement pour les Princes, une vertu si absolument nécessaire que sans elle toutes les autres ne sont rien. En effet, quelque Pieux, quelque Bon, quelque Juste que vous soyez, si vous n’êtes Ferme, vous ne saisirez aucun principe, vos meilleures dispositions n’auront aucun effet… Né vertueux sans l’être réellement, vous souffrirez que le vice triomphe et ose opprimer le mérite et l’innocence. » (Manuscrit 4428, Bibliothèque Nationale) En cette nuit glaciale du 20 janvier 1793, le roi humilié et abandonné, isolé du reste de sa famille à la prochaine tragique destinée, pense peut-être à ce qui fut sa seule faiblesse, le manque de fermeté, faiblesse signant sa chute mais le couronnant de grandeur plus que celle du sacre. Peut-être s’est-il confié à ce sujet à son confesseur qui l’entendit longuement avant que le roi ne reposât son esprit dans un court sommeil.

Dieu parle dans les songes des justes comme nous le rapportent en maintes occasions les Saintes Écritures. En fut-il ainsi pour le Fils de saint Louis ? Dieu ne manque pas d’accorder les grâces et les consolations nécessaires pour affronter l’épreuve et pour entrer dans une bonne mort. Quelle paix enveloppa Louis XVI lorsque, l’âme purifiée par cette ultime confession, il trouva la force de s’endormir ? Nous possédons les Réflexions mises sur le papier par le jeune prince âgé d’une dizaine d’années. Le contenu est d’une maturité époustouflante et d’une constante profondeur humaine et spirituelle, comme ce commentaire composé à la demande de son père, Louis de France : « Un roi n’est digne de régner qu’autant qu’il fait la fonction de Dieu  sur la terre ; telle est l’étendue de ses obligations ; aussi le seul homme capable de rendre ses peuples heureux est celui qui n’accepte la royauté que pour l’amour d’eux, et dont le but, en gouvernant, est de ne jamais vouloir l’autorité et la grandeur pour lui, et de préférer toujours le salut de son royaume à sa tranquillité et à son bonheur. » (Maximes morales et politiques, publiées en 1814) Peut-on imaginer qu’un Archange ait tenu compagnie au Roi durant son repos, calmant une angoisse légitime, séchant ses larmes et proclamant qu’il avait dignement rempli son contrat en ne cherchant pas à sauver sa vie mais en acceptant de la sacrifier pour ses peuples et son royaume ? Cléry rapporte, dans son Journal du Temple, ces paroles du Roi le 20 janvier 1793 : « Je voudrais que ma mort fît le bonheur des Français et pût écarter les malheurs que je prévois. » Et quelques heures plus tard, sur l’échafaud, tandis qu’il était lié à la planche de la guillotine, il déclara paisiblement ces mots rapportés par le bourreau Sanson (Lettre au rédacteur du Thermomètre du Jour, 21 février 1793) : « Je voudrais que mon sang puisse cimenter le bonheur des Français. » Aura-t-il reçu des lumières et des révélations particulières sur l’avenir de la France au cours de son sommeil si bref ? L’état actuel de notre pays, privé de son Roi, privé de Dieu, privé de morale même naturelle, ennemi y compris de l’homme créature de Dieu, montre bien que la mort du Roi fut un acte diabolique, répétition humaine de la condamnation de Notre Seigneur : « Oportet unum mori pro populo. » (« Il faut qu’un seul meure pour le peuple. » Évangile selon saint Jean, XI. 49 sq.) Robespierre n’avait-il pas déclaré lors du procès inique, tout en prétendant être un opposant à la peine de mort : « … mais Louis doit mourir parce qu’il faut que la patrie vive. » Hélas, la patrie n’est point la France et les valeurs de la République ne sont point celles de la foi chrétienne. Aucune conciliation n’est possible, sauf à s’acoquiner avec le Malin, comme nous ne cessons de le faire depuis plus de deux siècles jusqu’à atteindre aujourd’hui une asphyxie, signe avant-coureur du néant.

Plût au ciel que Louis ait peut-être bénéficié, durant son repos, de lumières au sujet du royaume qu’il allait remettre, en tant que simple lieutenant du Christ, entre les mains du Grand Capitaine ! Il aurait pu faire sienne cette émouvante dédicace de Georges Bernanos à son ami Jacques Vallery-Radot : « Quand je serai mort, dites au doux Royaume de la Terre que je l’aimais, plus que je n’ai osé dire… » Louis XVI est mort pour la France et par la France. Nous pourrions dire de cette trahison ce qui est aussi valable au sujet de tout lien fidèle à l’Église : la pire douleur n’est point de souffrir pour l’Église mais de souffrir par l’Église. Parmi tous nos rois, certains admirables, d’autres moins dignes de leur métier, Louis XVI fut un de ceux qui aima le plus ce et ceux qui lui avaient été confiés par le divin Maître de la vigne. Ses heures de solitude égrenées une à une au cœur de cette nuit terrible n’entamèrent pas son amour et sa fidélité, et, comme chacun le sait, y compris parmi ses ennemis, aucune amertume, aucun ressentiment, aucun désir de vengeance ne l’animèrent jamais. Les gouvernants de notre époque, tout pleins d’eux-mêmes et de leur misérable pouvoir, retireraient grand profit à se pencher sur la geste de nos rois qui sont aussi les leurs, ne leur en déplaise. Durant les deux longues heures que dura l’éprouvant trajet entre le Temple et le lieu de l’exécution, il ne fit que lire les prières apaisantes des agonisants dans le bréviaire de l’abbé Edgeworth, notamment ce psaume III, revêtu en ces instants d’un contenu prophétique. En voici quelques extraits dans cette belle traduction du XVIIe siècle que connut le Roi : « Seigneur, pourquoi mes persécuteurs se sont-ils multipliés ? Il est grand le nombre de ceux qui sont en insurrection contre moi ! […] Oui, vous serez ma gloire, et ma tête qu’ils vont abattre, vous la relèverez. […] Non je ne le craindrai pas, ce peuple innombrable qui m’environne. […] Que votre bénédiction se répande sur ce peuple qui est encore le vôtre ! »

Lorsque la tentation nous saisit de ne point aimer les ennemis, il est bon de regarder l’exemple de notre dernier souverain vraiment très chrétien. La désespérance n’habita jamais le cœur du Roi, et pourtant, il aurait eu bien des raisons de sombrer et de maudire. Ce qu’il vécut durant sa dernière nuit et à l’aube naissante fut le fruit de toute une éducation du cœur et de l’intelligence, éminent exemple de ce que la France était capable de produire en ses temps de gloire. Lorsque la tête royale roula dans le panier et qu’elle fut brandie triomphalement, nul peuple pour acclamer, contrairement à la légende enseignée dans les écoles par la République. Dans la boue et la neige fondante, ce ne sont que les rangs serrés des soldats fédérés et des Jacobins, piétinant sur place depuis une heure du matin, de crainte d’un ultime soulèvement populaire. Le Roi ne put donc jeter un dernier regard sur son peuple. Il n’était entouré que par les nouveaux grands prêtres et les pharisiens ricanant au pied de ce gibet. Ce ne sont pas les Parisiens qui trempèrent piques et mouchoirs dans le sang royal mais toute cette lie révolutionnaire qui, depuis, n’a jamais lâché prise et qui continue de danser de façon endiablée sur les ruines accumulées. Georges Bernanos, encore lui, écrivait à son ami Virgilio Mello Franco en 1940 : « Il nous reste les valeurs spirituelles françaises, comme une poignée de cendres dans la main. En soufflant dessus, on fera peut-être rougir une braise encore chaude, et si petite que soit la flamme, pourquoi n’embraserait-elle pas de nouveau la terre ? » (Correspondance, T. II, 1934-1948, 22 décembre 1940)

Le Roi pour le repos de l’âme duquel nous prions ce soir a peut-être reçu de l’Archange dans ses ultimes songes l’assurance que son sang ne serait pas versé en vain et que la braise rougeoyante ne s’éteindrait pas, aussi longtemps que des hommes pieux, bons, justes et fermes seraient enracinés dans son royaume.
A chacun d’entre nous, mes chers Frères, d’être un de ceux-là.

Rd. Père Jean-François Thomas, s. j.

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2021-72. Du Bienheureux Jean de Ruysbroeck, surnommé Ruysbroeck l’admirable.

2 décembre,
Dans l’Ordre de Saint Augustin, la fête du Bienheureux Jean de Ruysbroeck ;
Mémoire de Sainte Bibiane, vierge et martyre ;
Mémoire de la férie de l’Avent ;
Anniversaire de la bataille de Loigny (cf. > ici).

Bienheureux Jean de Ruysbroeck

Image de dévotion éditée lors de la béatification (1er décembre 1908)
du Bienheureux Jean de Ruysbroeck par Saint Pie X.

frise

« Ruysbroeck est certainement l’un des plus grands mystiques,
mais il ne peut être compris que par des âmes avancées. »
Rd. Père Reginald Garrigou-Lagrange, O.P (1877 – 1964),
in « Les trois âges de la vie intérieure ».

La famille spirituelle augustinienne compte, dans ses branches multiples, de très nombreux mystiques authentiques, parmi lesquels le Bienheureux Jean de Ruysbroeck occupe une place suréminente, au point qu’il a été considéré comme un second Denys l’Aréopagite (expression employée par Denys le Chartreux), voire l’un des plus grands parmi les écrivains mystiques de la tradition chrétienne. Il a atteint lui-même les sommets de la contemplation, en même temps qu’il possédait la science théologique la plus rigoureuse, ainsi que le style le plus limpide pour l’exprimer avec une rigoureuse justesse et une fluidité poétique.

Jean, Jan dans la langue flamande, est né en 1293 dans un village du duché de Brabant situé sur la Senne, entre Bruxelles et Hal, qui portait autrefois le nom de Ruusbroec, selon la graphie ancienne, aujourd’hui orthographié Ruysbroeck.
Ruysbroeck, on l’a compris, n’est donc pas son patronyme. On ne sait d’ailleurs pas grand chose de sa famille : strictement rien au sujet de son père, et pas grand chose de plus de sa mère sinon qu’elle l’éleva dans une grande piété.
Dès l’âge de 11 ans, il quitta le toit maternel pour se mettre à l’école d’un chanoine de la collégiale des Saints Michel et Gudule, à Bruxelles, qui avait, semble-t-il une belle réputation de science et de piété : Maître Jean Hinckaert. Le jeune Jean éprouvait peu de goût pour les arts libéraux, mais il leur préférait la seule théologie. Sous la direction de Maître Hinckaert, il acquit une grande précision de langage et une très haute élévation doctrinale.
A l’âge de 24 ans, il fut ordonné prêtre et nommé chapelain de la collégiale Sainte-Gudule
.
Ainsi qu’il le raconta lui-même, au jour de son ordination il put voir sa pieuse mère délivrée du Purgatoire et entrer au Ciel.

A Sainte-Gudule, Ruysbroeck, le chanoine Hinckaert et Franco van Coudenberg, lui aussi chapelain de cette même église, étaient animés d’un commun désir de vie vertueuse.
C’est probablement de cette époque que datent ses premiers écrits, aussi bien que la lutte engagée contre Bloemardinne (ou Heilwige Bloemart)
, une béguine aux voies prétendument mystiques, mais dévoyées, qui avait une très forte influence et avait pris la tête de la secte « du libre esprit » vers 1307. Dans les traités de Ruysbroeck on retrouve souvent des allusions aux théories pernicieuses répandues alors par les faux mystiques.

Les trois amis trouvaient que la vie à Bruxelles était trop bruyante et, par ailleurs, ils souffraient de la façon dont l’office divin était célébré à Sainte-Gudule. Aussi, à l’instigation de Franco van Coudenberg, résolurent-ils de quitter Bruxelles et de se retirer dans la solitude.
Au milieu de la forêt de Soignes se trouvait un prieuré qui portait le nom de Groenendael (Viridis Vallis : la vallée verte). Un ermite occupait le prieuré mais, à la demande de Franco van Coudenberg, il consentit à aller fixer un peu plus loin sa cellule, au val désert de Boetendael, afin de faire place à Ruysbroeck et à ses compagnons.
C’est ainsi que, en 1343, Jean van Ruysbroeck, Franco van Coudenberg, Jean Hinckaert et le frère lai Jean van Leeuwen, surnommé « le bon cuisinier », formèrent une petite communauté : pendant près de sept années ils ne se soucièrent pas vraiment d’adopter une Règle de vie, se contentant de célébrer la liturgie avec une grande ferveur et beaucoup d’application, et de continuer leur vie d’étude et de contemplation. Toutefois, rejoints par d’autres clercs ou aspirants à la cléricature désireux de se mettre à leur école, ils durent penser à une organisation canonique ; c’est ainsi que, en 1350, ils revêtirent l’habit des Chanoines Réguliers de Saint Augustin, et passèrent donc du clergé séculier au clergé régulier en faisant profession sous la Règle de Saint Augustin.
Cependant Maître Jean Hinckaert, qui était octogénaire et se sentait affaibli, estima qu’il ne lui était pas possible de devenir religieux ; il demeura à Groenendael à titre privé.

Ruysbroeck s’adonnait le plus qu’il était possible à la contemplation et l’influence divine s’empara de lui de plus en plus.
Lorsqu’il se sentait envahi par l’inspiration, il s’enfonçait dans la forêt et se mettait à écrire ce qui lui était donné d’expérimenter et de comprendre. Puis il revenait au monastère et faisait part à ses frères des enseignements merveilleux qu’il avait reçus. La plupart de ses écrits furent composés de cette manière, et, bien qu’il y eût parfois de longs intervalles entre deux passages, la composition n’en demeure pas moins ordonnée et suivie.

Tant que vécut Franco van Coudenberg, Ruysbroeck voulut lui demeurer soumis comme à son prévôt ; lui-même portait le titre de prieur. Mais son humilité ne pouvait empêcher sa renommée de s’étendre : les visites devenaient fréquentes à Groenendael, et le saint prieur avait ainsi l’occasion de faire participer les autres aux richesses spirituelles dont il était comblé.
Déjà de son vivant ses écrits se répandaient et de nombreux religieux, parmi lesquels de grands noms de la mystique rhénane, tels que Tauler ou Gérard Groot, venaient à Groenendael pour profiter des enseignements du prieur.

Jean de Ruysbroeck se prépara à la mort avec une grande sérénité : le 2 décembre 1381, il remit paisiblement son âme à Dieu. Il était âgé de 88 ans et avait soixante-quatre ans de sacerdoce.
Son corps, enseveli à Groenendael, y demeura jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, et, lors de la suppression du monastère, en 1783, fut transféré à la la collégiale Sainte-Gudule de Bruxelles.
Toutefois, d’après mes informations, il a disparu lors de l’occupation du Brabant par les troupes de la révolution française et des pillages et profanations auxquelles elles se livrèrent.

Après sa mort, certains théologiens, dont notre fameux Jean Gerson, chancelier de l’université de Paris, émirent des doutes sur l’orthodoxie de la doctrine exposée par Jean de Ruysbroeck ; Bossuet, qui ne semble pas avoir lu directement Ruysbroeck mais seulement ce qu’en a cité Gerson, reprit les mêmes griefs. A l’inverse, depuis plus de six siècles, des théologiens les plus rigoureux ont défendu la théologie mystique du prieur de Groenendael et en ont démontré la parfaite orthodoxie : il est probable que les termes ou propositions incriminés sont dû à des problèmes de traduction (Ruysbroeck a écrit dans son dialecte flamand du XIVe siècle et non en latin). Ces soupcons d’hétérodoxie tombent désormais quand on sait que c’est le pape Saint Pie X qui béatifia Jean de Ruysbroeck, le 1er décembre 1908, après une procédure de près de 25 ans au cours de laquelle l’examen minutieux et rigoureux de ses écrits n’a retenu aucune ombre d’erreur.

Bienheureux Jean de Ruysbroeck - statue

Statue du Bienheureux Jean de Ruysbroeck
dans l’ancienne collégiale, aujourd’hui cathédrale, des Saints Michel et Gudule, à Bruxelles.

2021-66. « Je descendis donc la rive droite du Rhône jusqu’au premier olivier… »

19 novembre,
Anniversaire du rappel à Dieu de Monsieur l’Abbé Bryan Houghton ;
Fête de Sainte Elisabeth de Hongrie, reine et veuve.

abbé Bryan Houghton

Monsieur l’Abbé Bryan Houghton (2 avril 1911 – 19 novembre 1992)

frise

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Vous savez quelle admiration nous entretenons pour ces bons prêtres qui dès la fin du concile vaticandeux et les débuts de la réforme liturgique qui l’a suivi, sont entrés en résistance et ont maintenu, envers et contre tout, la Sainte Messe latine traditionnelle, dans des conditions souvent très éprouvantes, au plan psychologique comme au niveau matériel.
En cette année 2021 particulièrement, avec le « motu sordido » (nous avons adopté le jeu de mots de l’un de nos amis, car il est évident que l’on ne peut accorder à ce document le bénéfice d’aucune propreté morale, d’aucune honnêteté intellectuelle et encore moins le lier à quelque charité ou sollicitude pastorale) publié le 16 juillet dernier, l’exemple de ces prêtres « résistants », courageux et inébranlables, est plus que jamais d’actualité !
Dans les pages de ce blogue, nous avons déjà fait mention à plusieurs reprises de feu Monsieur l’Abbé Bryan Houghton (cf. en particulier > ici, et > ici) et reproduit certains de ses textes (cf. > ici, > ici et > ici) ; nous voulons aujourd’hui vous rappeler ce passage, tout à la fois dramatique et désopilant, dans lequel il a raconté les circonstances de son arrivée à Viviers et la manière dont il obtint de célébrer la sainte Messe traditionnelle au maître-autel de la cathédrale tous les jours de semaine.

Putti - maître-autel de la cathédrale de Viviers

Angelots : détail du maître-autel de la cathédrale Saint-Vincent de Viviers

On se souvient que l’abbé Houghton avait envoyé à son évêque une lettre de démission de sa charge de curé qui prenait effet, de manière tout-à-fait significative, le jour où entrait en vigueur la « nouvelle messe », c’est-à-dire au premier dimanche de l’Avent 1969 :

« (…) Je partirai le samedi 29 novembre 1969, à minuit.
Pour tout dire, le 20 octobre, la commission du cher vieux cardinal Lercaro publia une « instruction » qui précisait que la messe ancienne pouvait être dite : par les prêtres retirés, ou par les prêtres âgés, et sine populo c’est-à-dire sans assistance (…). Je n’avais que cinquante-huit ans, mais mon gâtisme était assez avancé pour que je souhaite dire l’ancienne messe (…).
Donc, je prenais ma retraite. Mais on ne prend pas sa retraite dans l’abstrait. Il faut se caser quelque part. Il m’était impossible de rester en Angleterre car une querelle n’aurait pas attendu l’autre : avec les évêques, avec le clergé, les réformateurs, les traditionalistes – avec tout un chacun. Non, il fallait quitter l’Angleterre et m’installer à l’étranger où tout le monde sait que les Anglais sont des handicapés mentaux, ce qui me vaudrait d’être traité avec douceur.
On m’offrait un asile merveilleux en Toscane – mais c’était bien loin. Quoi qu’il arrive, je suis Anglais : je devais pouvoir retourner au pays de temps à autre. D’un autre côté, il aurait été absurde de ne pas profiter du Midi. Je décidais de m’installer à la frontière nord du Midi. Oui, mais qu’est-ce qui marque cette frontière ? Oh, c’est très simple : les oliviers.

Je descendis donc la rive droite du Rhône jusqu’au premier olivier.
Le premier, à Lafarge, était passablement rachitique. Je m’arrêtais à la ville suivante, Viviers.
J’avais sur moi un chèque de banque : l’après-midi même, j’achetai une maison dans la Grand’Rue. En matière de vitesse pure, le notaire n’avait jamais rien vu de semblable.

Viviers : la cathédrale Saint-Vincent au coeur de la "ville-haute"

Viviers : la « ville haute » ou « château » qui enferme la cathédrale Saint-Vincent dans un ensemble fortifié
où l’on trouve les anciennes maisons des chanoines et les restes du palais épiscopal médiéval.

Mon acquisition de la Grand’Rue était une jolie vieille maison construite au XVe siècle, restaurée au XVIIIe.
Je la repris de fond en comble : toiture, chauffage central, salle de bains, adoucisseur d’eau, etc. Mais, je dois le reconnaître, la Grand’Rue était plutôt misérable. Je savais lequel de mes voisins avait battu sa femme avant d’aller se coucher. Cela ne me dérangeait pas. Après tout, ma vie était finie. J’étais inutile – je ne pouvais pas être un de ces sacrés curés. Rien d’étonnant à ce que j’habite un bas quartier. Je savais que mes amis anglais ne s’en inquiéteraient pas, en grande partie par ignorance, et je ne pensais pas que mes amis français ne se préoccuperaient guère de ce que je devenais (…). Je dois avouer que j’avais mal jugé les Français. Ils furent d’une extraordinaire fidélité. Pas un ne manqua à l’appel. Les uns après les autres, ils explorèrent avec une certaine surprise, ma Rue-des-taudis. Mme de B… n’était jamais allée dans un endroit pareil. Elle repartir vers sa voiture et demanda à son chauffeur de l’accompagner jusque chez moi. Par égard pour eux, l’année suivante, j’achetai ma merveilleuse demeure au « château ».

Viviers est une charmante petite ville de trois-mille-six-cents habitants, faubourgs compris. Elle a été la capitale du Vivarais, province du Saint-Empire romain jusque vers 1306 où elle devint terre du Royaume. Elle possède le plus vieux sans doute des ghettos de France, car les Juifs n’avaient pas droit de cité en France, alors qu’ils l’avaient dans l’Empire. Parmi les conditions du rattachement, il y avait le maintien du ghetto. C’est aujourd’hui la rue de la Chèvrerie – probablement une corruption de Juiverie ! Elle est bordée d’un grand nombre de maisons du XIIIe siècle .
Dans l’ensemble, la ville est restée dans le piteux état où elle se trouvait à la fin des guerres de Religion dont elle souffrit beaucoup  [note du blogue du Maître-Chat : la vieille ville de Viviers a fait, depuis plusieurs années maintenant, l’objet d’une importante campagne de réhabilitation et est devenue un quartier sauvegardé qui enchante les visiteurs]. Il y a cependant quelques très belles constructions du XVIIIe dues à l’infatigable Jean-Baptiste Franque, le grand architecte d’Avignon qui fut ville papale et se donna les attributs d’une petite métropole. Viviers est ville épiscopale depuis le Ve siècle. L’évêché, dessiné par Franque, est devenu l’hôtel de ville. L’évêque est installé dans un autre édifice de Franque, l’hôtel de Roqueplane, plus petit mais peut-être plus réussi encore. Ces deux bâtiments sont au niveau de la vieille ville. Du haut de son rocher, le « château » la domine. Il enferme la cathédrale et son campanile, seize maisons anciennes, un horrible couvent moderne et une magnifique terrasse où se dressait la forteresse défensive jusqu’à ce que les guerres de Religion l’endommagent et que le cardinal de Richelieu la fasse raser (…).

Aussitôt arrivé à Viviers, je téléphonai à l’évêque. Je découvris un homme doué d’une forte personnalité, vif, intelligent, agréable. Il ferait un évêque parfait s’il avait une once de religion. J’entends par là le « théocentrisme » – la piété. Il est résolument anthropocentriste et progressiste. Il est évêque de Viviers depuis 1964, soit plus de vingt-cinq ans [note du blogue du Maître-Chat : il s’agissait alors de Monseigneur Jean Hermil, qui partit en retraite en novembre 1992]. Vers 1950, l’évêque de Viviers ordonnait une vingtaine de prêtres par an : dix pour son diocèse et dix pour d’autres diocèses ou des ordres religieux. Quand il est arrivé, il devait encore ordonner une dizaine de prêtres pour le diocèse. Je crois qu’il n’y a eu aucune ordination en 1970, pour la première fois depuis 1792. C’est arrivé plusieurs fois depuis. Il y a, au moment où j’écris, deux étudiants au grand séminaire, dont l’un n’ira pas jusqu’au bout. C’est réellement tragique. En 1770, la construction d’un énorme bâtiment s’achevait : un grand séminaire pour trois-cents étudiants. Il abritait encore deux douzaines de séminaristes quand je suis arrivé en 1969. Il est désormais loué à qui désire disposer de locaux assez vastes : animateurs de sessions de formation, synodes protestants, rassemblements musulmans, et ainsi de suite.

Cathédrale de Viviers - sanctuaire

Viviers, vue d’ensemble de la cathédrale Saint-Vincent
avant les dégradations récentes perpétrées pour célébrer la liturgie réformée postconciliaire
(voir notre article du printemps 2017 >
ici).

 J’ai dit que la cathédrale est à l’intérieur du château. Même au Moyen-Age, Viviers était une assez petite ville. La cathédrale est à sa mesure. On construisit au XIIe siècle l’édifice roman typique avec nef et bas-côtés. Vers 1500, le chœur fut remanié et prit la forme d’une grande abside sans bas-côtés. Il est remarquable par les nervures flamboyantes de sa voûte et sa décoration Renaissance. Au cours des guerres de Religion, la nef fut partiellement détruite. La paix revenue, comme il n’y avait pas d’argent pour la réparer, on se contenta de couvrir d’un toit de bois la nef très abaissée et les bas-côtés. Au XVIIIe siècle enfin, on put trouver l’argent et l’homme idoine, l’inévitable Franque. Sa restauration supprima les bas-côtés, ce qui donna la même largeur à la nef et au chœur, et lança trois arcs triomphaux pour soutenir la toiture. Le résultat est enchanteur : les trois grandes arcades conduisent à une salle de bal flamboyante. Le chœur est orné de stalles majestueuses qui entourent un magnifique maître-autel. Dans sa partie authentique (la moitié inférieure), il est en marbre incrusté et porte tous les signes d’un travail de Savone, mais un archiviste m’a certifié qu’il avait été payé à Marseille. Je suppose donc qu’une entreprise de Marseille avait embauché des ouvriers de Savone. C’est une œuvre splendide. J’y célèbre quotidiennement la messe en semaine.

Quand j’arrivais à Viviers en 1969, il y avait encore un chapitre à la cathédrale et les chanoines disaient l’office avant et après la messe capitulaire. Tout le monde, évêque compris, était terrorisé par le doyen Chaussinand, âgé de quatre-vingt-douze ans, qui avait pour gouvernante sa sœur, elle-même âgée de quatre-vingt-seize. L’évêque me permit de dire une messe privée à la cathédrale pourvu que le doyen donne son accord. Je m’adressai donc au doyen et pris mon air le plus gracieux pour lui demander les clés de la sacristie. « Certainement pas ! Je ne vous connais ni d’Eve ni d’Adam. Le fait que vous soyez prêtre ne vous empêche pas d’être un bandit ou un voleur. Si vous voulez dire la messe, vous la direz au maître-autel puisque ce salaud d’évêque a fait enlever tous les autres – sans la permission du chapitre – sauf celui de la chapelle de la Vierge pour la messe capitulaire. Vous devrez être là quand j’ouvre la sacristie, à huit heures moins le quart. Vous devrez l’avoir quittée à neuf, quand je la ferme ». J’obéis avec déférence à ce personnage décidé.
Le 18 juillet 1970, pour la fête de Saint Camille de Lellis, suivant l’ancien calendrier, je dis la messe en ornements blancs. J’enlevais mes ornements lorsque le doyen fit son apparition :
- Pourquoi avez-vous pris les ornements blancs ? Vous ne saviez donc pas qu’il fallait mettre les verts aujourd’hui ?
- Non. J’ai dit la messe de Saint Camille.
- Quoi ? Vous avez dit la messe de Saint Camille ? Mais alors, vous êtes un homme pieux et honnête ! Je vous donne les clés de la sacristie. Vous pouvez dire la messe quand vous voudrez. Je suis Camille Chaussinand.
Quel autre qualificatif donner à cet arrangement que celui de providentiel ?

Le doyen mourut quelques mois plus tard. L’évêque se dépêcha de supprimer le chapitre. Je suis donc, en semaine, le seul prêtre à dire la messe à la cathédrale. Ce faisant, je ne puis m’empêcher d’évoquer la piété séculaire qui me permet de célébrer les mystères sacrés dans un cadre aussi beau.
Il est ainsi une cathédrale française où la seule messe dite en semaine est la messe ancienne.

Bryan Houghton, « Prêtre rejeté » 1ère édition 1990
2ème édition augmentée 2005
pp. 103-110

Cathédrale de Viviers : le maître-autel

Cathédrale Saint-Vincent de Viviers : le maître-autel où célébrait Monsieur l’Abbé Houghton
(depuis plusieurs années maintenant, malheureusement, ce splendide autel a été exécré:
le « tombeau » contenant les saintes reliques a été fracturé. Il est en l’état actuel impropre à la célébration de la sainte messe).

2021-58. La statue du Christ-Roi érigée aux Houches, face au Mont-Blanc.

O Christ-Roi qui nous apportez la paix,
soumettez l’âme des impies
et rassemblez dans l’unique bercail
ceux qui s’égarent loin de Vous.

(hymne des vêpres du Christ-Roi)

Les Houches - statue du Christ-Roi dans son cadre naturel face au Mont Blanc

La vallée de Chamonix est l’écrin d’une statue monumentale du Christ-Roi.
Erigée face au Mont-Blanc, au-dessus d’un hameau nommé « Le Coupeau », dans la paroisse des Houches:

par sa taille, elle est la deuxième plus haute statue de France,
et elle a été classée « monument historique » le 10 mars 2020 .

A 1265 m d’altitude, dressée sur un bloc rocheux d’une cinquantaine de mètres et surplombant d’environ 200 m le fond de la vallée, faisant face au Mont-Blanc, au-dessus du hameau du Coupeau, sur la paroisse des Houches (vallée de Chamonix), a été érigée une statue monumentale du Christ-Roi.

Lorsque est publiée l’encyclique « Quas primas » (cf. > ici), le 11 décembre 1925, la paroisse des Houches a pour curé l’abbé Claude-Marie Delassiat.
Sept ans après la fin de la « grande guerre », dans un contexte politique et social inquiétant, qui verra l’arrivée au pouvoir d’idéologies antichrétiennes avec lesquelles, quinze ans plus tard, le monde basculera à nouveau dans des chaos d’une violence inouïe, l’abbé Delassiat a l’idée de concrétiser dans une statue colossale les idéaux exprimés par l’encyclique de Pie XI : la paix dans le monde par l’extension du règne de Notre-Seigneur Jésus-Christ. « Pax Christi in regno Christi – la paix du Christ dans le règne du Christ », c’était d’ailleurs la devise pontificale de Pie XI.
En outre, ce dernier, avant d’être élevé au Souverain Pontificat, avait aimé pratiquer l’alpinisme, et, lorsqu’il avait fait l’ascension du Mont-Blanc en 1890, avait logé aux Houches.

L’abbé Delassiat expose son  projet à l’évêque d’Annecy, Son Excellence Révérendissime Monseigneur Florent du Bois de La Villerabel, qui approuve et bénit l’initiative. Les autorités vaticanes, informées à leur tour, encouragent elles aussi le prêtre zélé, qui commence alors à faire connaître le projet et à quêter pour sa réalisation.
Le sculpteur Georges Serraz (1883-1964), d’origine savoyarde, est pressenti pour cette statue : il accepte. 

Annonce du projet de la statue dans "L'Illustration"

Annonce du projet de la statue monumentale dans « L’Illustration :
on le voit, le dessin qui figure dans cette annonce ne correspond pas exactement à la statue qui sera réalisée. 

détail de l'annonce du projet dans l'Illustration

En trois années, l’abbé Delassiat réunit la somme nécessaire.

En lien avec le sculpteur, l’architecte Viggo Féveille, installé à Chamonix, supervisera les travaux.
Ce sera une statue en béton armé, matériau devenu à la mode depuis la fin de la première guerre mondiale, de 25 m de haut et pèsera 500 tonnes.
Après « l’art nouveau », tout en circonvolutions, l’entre-deux-guerres est la période d’efflorescence de « l’art déco » plus stylisé, jouant beaucoup sur la symétrie et la simplification graphique d’une forme de classicisme : la statue du Christ-Roi est conçue dans cette esthétique « moderne ».

La première pierre est posée en août 1933.
La construction, dans un lieu qui n’est desservi par aucune route carrossable, fait figure de prouesse. Ainsi, pour le socle de la statue, les blocs de béton ont-ils été découpés en tranches et réassemblés sur place.
Pour la statue elle-même, la tête, le buste, les bras sont préalablement réalisés en terre. Sur cette première réalisation on coule du plâtre, de manière à obtenir des moules que l’on apporte sur place et dans lesquels le béton est coulé. Certains détails sont ensuite travaillés directement sur le béton frais par le sculpteur.

Après à peine une année de travaux la statue est solennellement bénite par Monseigneur du Bois de La Villerabel le 19 août 1934 en présence de plus de 3000 pèlerins.

Statue du Christ-Roi aux Houches en 1934

La main droite du Christ est étendue dans un geste de bénédiction protectrice.
Avec la main gauche, Il serre contre Son corps une sorte de bâton pastoral surmonté d’une croix au centre de laquelle figurent les lettres grecques alpha et oméga, indiquant que le Christ est le commencement et la fin de toutes choses.
Sur le devant du socle le mot « PAX » (paix) figure en grandes lettres visibles de loin.

Le diadème cache une plateforme une sorte de terrasse de laquelle le point de vue est saisissant. On y accède par un escalier tournant de 84 marches situé à l’intérieur de la statue.       

Statue monumentale du Christ-Roi aux Houches - détail

A l’intérieur du socle est aménagée une chapelle, de style « art déco » évidemment.
La baie vitrée qui remplace le retable permet au prêtre de célébrer face au massif du Mont-Blanc.
On y trouve les statues de Notre-Dame Reine de la Paix et de Saint Joseph, ainsi qu’un buste de Pie XI. Ce sont aussi des œuvres de Georges Serraz.

Chapelle aménagée à l'intérieur du socle de la statue du Christ-Roi

J’ai retrouvé une photo montrant une Messe solennelle avec assistance prélatice, en présence de nombreux fidèles, au pied de la statue, mais je n’ai pas la certitude qu’il s’agisse de la cérémonie de bénédiction.

Messe solennelle au pied de la statue du Christ-Roi

A proximité de la statue a été édifié un petit bâtiment à l’intérieur duquel, en 1947, a été installée une cloche de note Do#3-2, coulée par les fonderies Paccard, d’Annecy. Elle pèse deux tonnes. C’est la plus grande cloche de la vallée de Chamonix, et sa situation géographique très particulière, fait qu’on peut l’entendre très loin dans la vallée.
Elle sonne les trois angélus quotidiens ainsi que les offices qui sont célébrés en été. 

Blogue 8

Dominant le fond de la vallée de quelque 200 m, la position de la statue du Christ-Roi des Houches contribue à amplifier son effet de grandeur, et, malgré notre période d’antichristianisme de plus en plus virulent, continue à délivrer son message : la seule paix durable sera celle qui naîtra de l’établissement du règne du Christ déjà sur cette terre, et donc du renoncement aux idéologies laïcistes. 

Les Houches - statue monumentale du Christ-Roi

Le 10 mars 2020, la statue a été classée « monument historique », et je me permets de vous signaler une petite vidéo qui a été enregistrée à cette occasion (faire un clic droit sur l’icône ci-dessous, puis « ouvrir dans un nouvel onglet ») :

Image de prévisualisation YouTube

Couronne

2021-54. Testament de Sa Majesté la Reine Marie-Thérèse de France.

19 octobre,
Fête de Saint Théofrède de Carméri, abbé et martyr (cf. > ici) ;
Mémoire de Saint Pierre d’Alcantara, confesseur ;
Mémoire de la Bienheureuse Agnès de Jésus (cf. > ici et > ici) ;
Anniversaire de la mort de S.M. la Reine Marie-Thérèse de France.

Marie-Thérèse-Charlotte de France - Antoine-Jean Gros 1816

Marie-Thérèse-Charlotte de France (1778-1851),
Fille de France,
- « Madame Royale » à sa naissance (19 décembre 1778) ;
- SAR Madame la duchesse d’Angoulême, à partir de son mariage (9 juin 1799) ;
- Madame la Dauphine de France, à la mort de SMTC le Roi Louis XVIII (16 septembre 1824) ;
- SM la Reine Marie-Thérèse, à la mort de SMTC le Roi Charles X (6 novembre 1836) ;
portant en exil le titre de comtesse de Marnes.

Sa Majesté la Reine Marie-Thérèse de France, née Marie-Thérèse-Charlotte de France, fille de leurs Majestés le Roi Louis XVI et la Reine Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine, est pieusement décédée en exil, en son château de Frohsdorf, proche de Vienne en Autriche, le dimanche 19 octobre 1851 à 11 h et quart du matin.
C’est, selon le diagnostic des médecins qui l’ont soignée dans sa dernière et courte maladie, une pleuro-pneumonie qui l’a emportée, à l’âge de 72 ans et 10 mois.

La nouvelle de sa mort arriva à Paris le mercredi 22 octobre et y suscita une grande émotion, et pas uniquement dans les milieux légitimistes, car, ainsi que l’écrit Hélène Becquet (note) : « Celle qui incarnait la royauté persécutée par les révolutions meurt sur sa terre d’exil et avec elle tout un pan de l’histoire de la royauté semble disparaître ».
Pendant des semaines, les cérémonies religieuses vont se succéder : des services funèbres seront célébrés dans plus d’une centaine de villes, et dans plus d’une vingtaine d’entre elles l’évêque lui-même pontifiera. Le Midi de la France se distinguera particulièrement par le nombre et la ferveur des hommages publics à sa pieuse mémoire.
Même le « prince-président », Louis-Napoléon Bonaparte (il est vrai aussi que, préparant son coup d’état, Louis-Napoléon se ménage l’appui des catholiques et de tout ce qu’il y a de « conservateur » en France), assiste à Saint-Cloud à une Messe de Requiem célébrée pour celle qui est tout à la fois fille, sœur, nièce, épouse et tante de Rois : leurs Majestés les Rois Louis XVI, Louis XVII, Louis XVIII, Charles X, Louis XIX et Henri V.

château de Frohsdorf (près de Vienne)

Le château de Frosdorf, près de Vienne :
acheté en 1839 par le duc de Blacas pour le compte du « comte et de la comtesse de Marnes »
c’est-à-dire pour Leurs Majestés le Roi Louis XIX et la Reine Marie-Thérèse ;
à la mort de cette dernière le château devient la propriété de la « comtesse de Chambord »,
épouse de SM le Roi Henri V 
qui y décédera lui-même le 24 août 1883.

On trouvera ci-dessous le texte complet du testament de cette pieuse Reine dont le règne (6 novembre 1836 – 3 juin 1844) se passa tout entier en terre d’exil.
Malgré le caractère un peu fastidieux du détail des legs qu’elle veut voir accomplis après sa mort, nous avons tenu à publier l’intégralité de ce testament car au-delà des détails de cette liste, nous devrons admirer en ces dispositions la ferme volonté de cette édifiante Princesse de ne voir aucun de ses fidèles amis et serviteurs rester sans récompense ni témoignage de sa sincère reconnaissance.
On sera surtout profondément édifié des sentiments d’humilité, de soumission à Dieu, de pardon et de foi dont ces lignes témoignent.

Nous nous souviendrons surtout que la Dauphine puis Reine de France, sera la principale éducatrice de son neveu, Henri, duc de Bordeaux puis comte de Chambord, et que c’est principalement d’elle que notre grand et cher Henri V tient sa parfaite éducation politique, sans contamination avec les faux principes de la révolution et du libéralisme. En définitive, le « testament politique » de la Reine Marie-Thérèse se trouve tout entier dans la fermeté héroïque et dans la défense courageuse des principes traditionnels de la royauté, que maintiendra contre vents et marées le très avisé et très sage Henri V.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur

Crypte renfermant les tombes royales au couvent de la Castagnevizza

Le « Saint-Denis de l’exil » : crypte renfermant les tombes de leurs Majestés Charles X,
Louis XIX et Marie Thérèse de France, Henri V et Marie-Thérèse d’Autriche-Este,
et de la Princesse Louise d’Artois duchesse souveraine, puis régente, de Parme.
La tombe de la Reine Marie-Thérèse de France est la première à droite en entrant.

frise lys

 Testament de Sa Majesté la Reine Marie-Thérèse de France :
(l’original se trouve aux archives de Vienne – Autriche)

Au nom de la Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit.

Je me soumets en tout aux volontés de la Providence, je ne crains pas la mort et malgré mon peu de mérites, je m’en rapporte entièrement à la miséricorde infinie de Dieu, lui demandant toutefois le temps et la grâce de recevoir les derniers sacrements de l’Eglise, avec la piété la plus fervente.
Je meurs dans la religion catholique, apostolique et romaine dans laquelle j’ai vécu aussi fidèlement qu’il m’a été possible et à qui je dois toutes les consolations de ma vie.

A l’exemple de mes parents, je pardonne de tout mon cœur et sans exception à tous ceux qui ont pu me nuire et m’offenser, demandant sincèrement à Dieu d’étendre sur eux Sa miséricorde, aussi bien que sur moi-même, et le suppliant de m’accorder le pardon de mes fautes.
Je remercie tous les Français qui sont restés attachés à ma famille et à moi, des preuves de dévouement qu’ils nous ont données, des peines qu’ils ont subies à cause de nous.
Je prie Dieu de répandre Ses bénédictions sur la France que j’ai toujours aimée au milieu même de mes plus amères afflictions.

Je remercie l’empereur d’Autriche de l’asile qu’il a accordé à ma famille et à moi dans ses Etats. Je suis reconnaissante des preuves d’intérêt et d’amitié que j’ai reçues de la famille impériale, surtout dans des circonstances bien douloureuses, et des sentiments que m’ont manifestés plusieurs personnes dans ce pays, particulièrement les habitants de Gorice [sic].

Ayant toujours considéré mon neveu Henri et ma nièce Louise comme mes enfants, je leur donne ma bénédiction maternelle, ils ont eu le bonheur d’être élevés dans les principes de notre sainte religion, qu’ils soient toujours les dignes descendants de Saint Louis. Puisse mon neveu consacrer ses heureuses facultés à l’accomplissement des grands devoirs que sa position lui impose. Puisse-t-il ne s’écarter jamais des voies de la modération, de la Justice et de la Vérité.

J’institue mon neveu Henri, comte de Chambord, pour mon héritier universel.

Je nomme le duc de Blacas, le comte de Montbel, le comte de Bouillé et le baron Billot pour mes exécuteurs testamentaires.

Je donne et lègue à ma nièce Thérèse, archiduchesse d’Autriche, comtesse de Chambord, ma terre de Frohsdorf en Basse-Autriche.

Ma cassette contenant mes diamants, perles et bijoux et l’étui de ceux qu’elle renferme et ceux déposés au Trésor impérial à Vienne, ainsi que mes papiers d’affaire, sera remise à mes exécuteurs testamentaires après ma mort.
Mes diamants et perles seront partagés également par tiers entre mon neveu Henri, comte de Chambord, mes deux nièces Thérèse, comtesse de Chambord, et Louise, duchesse de Parme.

Je lègue à la comtesse Marie-Anne Ezterhazy, un rang de perles en souvenir de mon amitié pour sa mère et pour elle. Ces perles seront prélevées sur ma cassette par mes exécuteurs testamentaires avant le partage ci-dessus.

Je veux être enterrée à Gorice [sic] dans le caveau des Franciscains près de mon mari et de son père. Il ne sera pas célébré de service solennel, des messes seront dites pour le salut de mon âme.

Je défends qu’on procède à l’autopsie de mon corps.

Je lègue une somme de vingt-cinq mille francs à faire dire des messes de mort à mon intention. Je lègue aux pauvres une somme égale de vingt-trois mille francs. Mes exécuteurs testamentaires règleront l’emploi de ces deux sommes.

Je lègue le grand portrait de mon neveu peint à Rome à sa sœur et le grand portrait de celle-ci à sa mère qui le l’a donné.

Je laisse à Mme la duchesse de Blacas douairière mon petit crucifix en or qui est indulgencié.
Je laisse à Mme la duchesse d’Escars mon album peint par elle et les dames de la Maison de mon mari.
Je lègue au comte Charles O’Hegerty mon écuyer une somme de cinquante mille francs une fois payée.
Je lègue à la comtesse Caroline de Choiseul qui a été près de moi une somme annuelle de trois mille francs.
Je lègue au baron Théodore Charlet, qui m’a bien servie pendant de nombreuses années, une somme de cent mille francs, ma petite argenterie et la pendule qui est dans mon salon que je lui avais donnée.
Je lègue à Mlle Sophronie Bougon la continuation de trois mille francs de pension annuelle que je lui ai accordée à la mort de son père.
Je lègue à Marie et Henri de Sainte-Preuve, les deux enfants de Mme de Sainte-Preuve, ma première femme, la somme de cent mille francs à chacun dont leur mère aura la jouissance.
Je lègue à Mme de Sainte-Preuve toute ma garde-robe ainsi que les bijoux en or, en corail et pierre noire qui sont dans ma cassette.

Je veux que toutes les feuilles, papiers et livres écrits de ma main qui sont dans ma cassette ou dans mes tables soient brûlés par mes exécuteurs testamentaires.

Je lègue à Mme Narcisse Le Roux, ma seconde femme, une somme de vingt mille francs réversible à ses enfants.
Je lègue à Patinote et Louis Le Lièvre, mes deux valets de chambre, à chacun une somme de vingt mille francs.
Je donne à Tom Ford une somme de vingt mille francs y compris les douze mille francs dont je lui fais la rente depuis son mariage.
Je donne à mes deux cochers André et Joseph une année de gages.

Mes chevaux et mes voitures seront vendus et le produit de cette vente sera partagé entre Narcisse Le Roux et mes deux gens d’écurie.

Fait et entièrement écrit de ma main en mon château de Frohsdorf le 1er juillet 1851
Marie-Thérèse-Charlotte de France, comtesse de Marnes.

testament de SM la Reine Marie-Thérèse de France

Image diffusée après la mort de la Reine Marie-Thérèse
sur laquelle figurent les phrases les plus emblématiques de son testament

frise lys

Note :
Hélène Becquet « Marie-Thérèse de France – l’orpheline du Temple » – éd. Perrin 2012.

2021-47. « Un tel rapprochement n’est pas pour augmenter le prestige déjà médiocre de cette monarchie sans gloire, née dans le bourbier libéral de 1830 et prédestinée à s’éteindre sans honneur dans le cloaque économique de 1848.»

19 septembre,
Anniversaire de l’apparition de Notre-Dame de La Salette.

Si Léon Bloy n’était pas un légitimiste – loin s’en faut !!! -, il n’était pas non plus – encore bien moins !!! – un orléaniste.
Dans son livre « Celle qui pleure », où il livre ses interprétations (parfois très hasardeuses) de l’apparition de Notre-Dame à La Salette, il s’est au passage livré, dans le chapitre IV, à un véritable pamphlet anti-louisphilippard qui ne manque ni d’esprit ni de saveur.
Aussi, malgré la gravité du sujet, nous semble-t-il assez plaisant de recopier ici l’intégralité de ce chapitre dont nombre de saillies constituent une présentation de la « monarchie de juillet » et de son roi-maçon d’une implacable lucidité. 

Louis-Philippe - photographie

Photographie de Louis-Philippe « roi des Français »

Louis-Philippe, le 19 septembre 1846.

« Il est environ deux heures et demie. Le Roi, la Reine, leurs Altesses Royales, Mme la Princesse Adélaïde, Mgr le Duc et Mme la Duchesse de Nemours, le Prince Philippe de Wurtemberg et le Comte d’Eu, accompagnés de M. le ministre de l’Instruction publique, de MM. les généraux de Chabannes, de Lagrange, de Ressigny, de M. le colonel Dumas et de plusieurs officiers d’ordonnance, sortent pour faire une promenade dans le parc. Après la promenade, Leurs Majestés et Leurs Altesses rentrent au château vers cinq heures pour dîner, en attendant les illuminations du soir.»
C’est ainsi qu’un correspondant plein de diligence, dans une dépêche datée de la Ferté-Vidame, annonce au Moniteur universel l’événement le plus considérable de la journée du 19 septembre 1846.

Je suis, par bonheur, en état de rappeler cet événement à l’univers qui paraît l’avoir oublié. À la distance de plus de soixante ans, il n’est pas sans intérêt de contempler, par l’imagination ou la mémoire, cette promenade du roi de Juillet accompagné de son engeance dans un honnête parc, en vue de prendre de l’appétit pour le dîner et de se préparer, par le naïf spectacle de la nature, aux magnificences municipales de l’illumination du soir.

Ce divertissement historique, mis en regard de l’autre Promenade Royale qui s’accomplissait au même instant sur la montagne de la Salette, est, je crois, de nature à saisir fortement la pensée. Le contraste vraiment biblique d’un tel rapprochement n’est pas pour augmenter le prestige déjà médiocre de cette monarchie sans gloire, née dans le bourbier libéral de 1830 et prédestinée à s’éteindre sans honneur dans le cloaque économique de 1848. Il serait curieux de savoir ce qui se passait dans l’âme du Roi Citoyen au moment même où la Souveraine des Cieux, tout en pleurs, se manifestait à deux enfants sur un point inconnu de cette belle France polluée et mourante sous l’abjecte domination de ce thaumaturge d’avilissement.

Il fallait sous les platanes ou les marronniers, rêvant ou parlant des grandes choses d’un règne de seize ans et des résultats magnifiques d’une administration exempte de ce fanatisme d’honneur qui paralysait autrefois l’essor généreux du libéralisme révolutionnaire. Tout venait à souhait, au dehors comme à l’intérieur. Par un amendement resté célèbre dans les fastes parlementaires, le comte de Morny prétendait que les grands Corps de l’État étaient satisfaits. Dieu et le Pape étaient convenablement outragés, l’infâme jésuitisme allait enfin rendre le dernier soupir et le pays légal n’avait pas d’autres vœux à former que de voir s’éterniser, dans une aussi bienfaisante dynastie, les félicités inespérées de cet adorable gouvernement. On allait enfin épouser l’Espagne, on allait devenir immense. À l’exemple de Charles-Quint et de Napoléon, le patriarche de l’Orléanisme pouvait aspirer à la domination universelle. La ventrée de la lice avait, d’ailleurs, suffisamment grandi et Leurs Altesses caracolaient assez noblement autour de Sa Majesté dans la brise automnale de cette sereine journée de septembre. Le roi des Français pouvait dire comme le prophète de la terre de Hus : « Je mourrai dans le lit que je me suis fait et je multiplierai mes jours comme le palmier ; je suis comme un arbre dont la racine s’étend le long des eaux et la rosée descendra sur mes branches. Ma gloire se renouvellera de jour en jour et mon arc se fortifiera dans ma main.»

À deux cents lieues, la Mère de Dieu pleure amèrement sur son peuple. Si Leurs Majestés et Leurs Altesses pouvaient, un instant, consentir à prendre l’attitude qui leur convient, c’est-à-dire à se vautrer sur le sol et qu’ils approchassent de la terre leurs oreilles jusqu’à ce jour inattentives, peut-être que cette créature humble et fidèle leur transmettrait quelque étrange bruit lointain de menaces et sanglots qui les ferait pâlir. Peut-être aussi que le dîner serait alors sans ivresse et l’illumination sans espérance…

Pendant que l’Orléanisme se congratule dans la vesprée, les deux pâtres choisis pour représenter toutes les majestés triomphantes ou déchues, vivantes ou défuntes, se sont approchés de leur Reine. C’est à ce moment que la Mère douloureuse élève la voix par-dessus le murmure indistinct de l’hymne des Glaives chanté autour d’Elle dans dix mille églises :

Si mon peuple ne veut pas se soumettre, Je suis forcée de laisser aller le Bras de mon Fils…

Léon Bloy, « Celle qui pleure » – chap. IV

Notre-Dame de la Salette - la conversation

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