Archive pour la catégorie 'Memento'

2018-86. Où, à l’occasion de la translation du corps de Sainte Thérèse Couderc, le Maître-Chat Lully publie quelques photographies qui sont plus éloquentes que de longs discours…

Samedi 22 septembre 2018 ;
Octave de Notre-Dame des Sept-Douleurs ;
Commémoraison du samedi des Quatre-Temps d’automne ;
Commémoraison de Saint Maurice et de ses compagnons, martyrs ;
Commémoraison de Saint Thomas de Villeneuve, évêque et confesseur.

A La Louvesc, jour de la translation du corps de Sainte Thérèse Couderc.

Sainte Thérèse Couderc

Corps incorrompu de Sainte Thérèse Couderc à La Louvesc.

frise

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

J’ai déjà eu l’occasion de vous parler de la vie (cf. > ici) d’une très grande sainte native du diocèse de Viviers pour laquelle nous avons une très grande vénération : Sainte Thérèse Couderc, fondatrice de la congrégation des sœurs de Notre-Dame de la retraite au Cénacle (que l’on appelle couramment « sœurs du Cénacle »), dont la fête liturgique est célébrée au jour anniversaire de sa naissance au Ciel, le 26 septembre.

Je vous ai également raconté (cf. > ici) de quelle manière, le mardi 12 juillet 2016, nous avions appris avec une douloureuse stupéfaction la fermeture et la vente programmée de la maison-mère historique des religieuses du Cénacle à La Louvesc.
La publication que j’avais alors faite pour annoncer cette triste nouvelle avait suscité de nombreuses réactions : réactions navrées ou indignées de beaucoup de fidèles, et même – je le dis avec désolation mais Dieu m’est témoin que c’est la stricte vérité – démentis mensongers donnés à cette nouvelle par certaines religieuses essayant de calmer l’émotion suscitée par mon article. Sans doute avaient-elles oublié le contenu et le sens du huitième commandement de Dieu, puisque la décision de fermer et de vendre ce couvent qui est le lieu de leur fondation était déjà fermement prise…

Autel avec la châsse de Sainte Thérèse Couderc - carte postale postérieure à la canonisation

Carte postale réalisée après la canonisation de Sainte Thérèse Couderc (1970)
et montrant l’autel érigé au-dessus de la châsse contenant le corps incorrompu de la sainte
dans la chapelle des religieuses du Cénacle à La Louvesc.

Il y eut des mois d’incertitude.
Les villageois de La Louvesc eux-mêmes ignoraient ce qu’allait devenir le corps d’une sainte à laquelle ils sont très attachés. Certains nous écrivaient pour nous demander si nous avions des informations à ce sujet, car du côté des religieuses ou du clergé local ce fut longtemps « silence radio ».
Des bruits contradictoires couraient, dont nous ne pouvions savoir s’ils étaient rumeurs et bobards, ou bien s’ils avaient quelque fondement de vérité.
Enfin, nous apprîmes de manière certaine, au cours de l’hiver dernier, que le corps de Sainte Thérèse Couderc serait transféré dans la basilique de Saint Jean-François Régis, à quelques centaines de mètres du couvent déserté.
Ce nous fut un véritable soulagement de savoir que « notre » chère Sainte reterait à La Louvesc et que nous pourrions continuer à nous recueillir devant sa châsse vénérée.

Le transfert des reliques d’un saint, surtout lorsqu’il s’agit d’un corps entier, porte le nom de translation.
La translation solennelle d’un corps saint, usage qui remonte à la plus haute antiquité, et qui parfois donne l’occasion à l’institutution d’une fête liturgique supplémentaire en l’honneur de ce saint, obéit normalement à certaines règles canoniques et liturgiques précises. Cela fait partie des cérémonies traditionnellement les plus importantes – qui exige la présence d’au moins un évêque – ; c’est aussi l’une des moins fréquentes de nos jours .

Or c’est aujourd’hui, samedi 22 septembre 2018, en début d’après-midi, que va avoir lieu la translation du corps de Sainte Thérèse Couderc depuis la chapelle du Cénacle, jusqu’à la basilique de La Louvesc.
Frère Maximilien-Marie avait prévu de s’y rendre mais il en a été empêché, alors j’ai demandé à des amis qui s’y trouvent de prendre de nombreuses photographies pour me les communiquer ensuite.

Cour intérieure de la maison de fondation du Cénacle avec façade de la chapelle

Cour intérieure de la maison-mère historique des sœurs du Cénacle à La Louvesc et façade de la chapelle :
sur le linteau de la porte d’entrée de la maison est gravée la date de 1837
c’est-à-dire 10 ans après le commencement de la congrégation.

A l’heure actuelle, j’ignore si le couvent est déjà vendu et j’ignore donc aussi ce que deviendront ces grands bâtiments, le parc, et surtout la chapelle, dont il y a tout lieu de craindre qu’elle sera désacralisée, hélas !

Avant même la cérémonie de translation, j’ai résolu de vous montrer, à l’aide de clichés anciens que j’ai collectionnés (et tels qu’il y en a déjà deux ci-dessus), l’évolution de cette chapelle : une évolution tout-à-fait révélatrice.

Voici tout d’abord un ancien cliché montrant les grands bâtiments du Cénacle, avec la chapelle (signalée par une flèche rouge) et le parc, sur la droite du couvent.

Bâtiments du Cénacle et chapelle extérieurs

Et maintenant une vue de l’intérieur de la chapelle telle qu’elle se rpésentait dans la première moitié du XXème siècle.
Tout est en place. Tout y est catholique : le maître-autel, la table de communion, la grille du chœur des religieuses (du côté de l’Evangile), les lustres, les statues, les stations du chemin de Croix.
Il y a même un drapeau tricolore (peut-être marqué du Sacré-Coeur !).
Remarquez, en avant du sanctuaire, de chaque côté de la nef, deux grandes fenêtres en plein cintre…

Chapelle du Cénacle dans la première moitié du XXe siècle

Et ci-dessous une photographie prise dans cette même chapelle au soir du 4 novembre 1951, jour où fut célébrée à Rome la béatification de Mère Thérèse Couderc par Sa Sainteté le pape Pie XII.

On voit la profusion de décoration et de luminaires avec laquelle les religieuses d’alors ont orné le sanctuaire pour cette circonstance.
Cela permet aussi de distinguer certains détails du maître-autel.

Chapelle du Cénacle soir de la béatification de Mère Thérèse Couderc 1951

Après cette béatification, des travaux furent réalisés dans la chapelle.
Le corps incorrompu de la Bienheureuse Thérèse Couderc fut exposé à la vénération des fidèles dans une châsse placée sous un autel de marbre sombre qui fut édifié dans un renfoncement pratiqué sur le côté droit de la nef, là où se trouvait auparavant une grande fenêtre (je vous la signalias ci-dessus) qui fut transformée en oculus.
C’est ce que montre la photographie suivante :

chapelle du cénacle après béatification 1951

Au dessus de cet autel, fut apposée une grande plaque de marbre dont l’inscription latine rappelle les grandes dates de la vie de la nouvelle bienheureuse et mentionne sa béatification :

Plaque de marbre au-dessus de l'autel après béatification

Sainte Thérèse Couderc fut canonisée le 10 mai 1970.
C’était après le second concile du Vatican, et la nouvelle messe était entrée en vigueur depuis moins de six mois. Toutefois les chambardements liturgiques avaient commencé à se faire jour depuis 1965.

Dans le diocèse de Viviers, Son Excellence Monseigneur Alfred Couderc (né en 1882, évêque de Viviers en 1937 et décédé le 25 février 1968), qui était relativement conservateur, avait autorisé que l’on remplaçât les anciens maîtres-autels à la condition que les autels qu’on édifirait à leur place afin qu’on puisse y célébrer la messe « face au peuple », soient néanmoins conçus pour qu’on continue à y célébrer de manière traditionnelle. C’est ce qui explique que, sur la photo suivante, si l’ancien maître-autel a disparu l’autel qui l’a remplacé – et qui est encore un autel en pierre – garde le tabernacle en son centre (sur ce cliché pris lors d’une exposition du Très Saint-Sacrement l’ostensoir est posé sur le tabernacle).

On remarque par ailleurs que des statues, les stations du chemin de Croix et la table de communion ont disparu.
L’autel sous lequel se trouve la châsse de Sainte Thérèse Couderc conserve sa nappe, sa croix et ses chandeliers.

Chapelle du Cénacle après la canonisation 1970

La chapelle va ensuite, au cours des quatre décennies et demi qui ont suivi, être « relouquée » de diverses manières.

L’autel que l’on aperçoit ci-dessus va être d’abord remplacé par un cube, toujours en pierre, tandis que le tabernacle sera relégué sur le côté.
Puis, à cet autel cubique va succéder… une ancienne table ronde de salle à manger aux pieds tournés (!!!), qui a elle-même cédé la place à une espèce de « meuble » circulaire, en bois, qui fera des allées et venues : tantôt dans le sanctuaire et tantôt dans la nef (avec les chaises des fidèles en rond tout autour) au gré de l’inventivité des bricoleurs de la liturgie…

chapelle du cénacle années 2000

Quand à l’autel de Sainte Thérèse Couderc il sera dépouillé de sa nappe, de ses chandeliers et de sa croix.

autel de Sainte Thérèse Couderc dépouillé

Puis la grande plaque de marbre gravée (sur laquelle avait été rajoutée la mention de la canonisation en 1970) a été recouverte de ce que je peux difficilement qualifier d’un autre mot que « barbouillage ».
Sans doute son inscription en langue latine semblait-elle totalement anachronique à ceux qui se sont rendus coupables de cette œuvre d’ « art conceptuel » sur laquelle on peut toutefois lire le mot « Bonté », en référence à l’une des expériences mystiques de Sainte Thérèse.
Je n’hésite pas à le dire : pour ce qui me concerne, j’ai bien du mal à retrouver l’expérience mystique et les leçons spirituelles de Sainte Thérèse Couderc dans cette figuration absconse…

Au Cénacle, la chapelle Thérèse Couderc

Voilà donc, en attendant que je puisse vous montrer le lieu de la basilique où a été transféré le corps de Sainte Thérèse Couderc, ce que je vous pouvais montrer de l’évolution symptomatique de la chapelle où ce corps incorrompu a reposé jusqu’à ce jour, chapelle de ce qui fut la maison-mère de la congrégation qu’elle fonda en 1827 ; congrégation – est-il besoin de le préciser ? – qui est aujourd’hui en pleine régression et décadence, en attendant son extinction qui semble inéluctable, puisque totalement ravagée par le modernisme, lequel est inexorablement stérile.

pattes de chatLully.

Voir le splendide texte de Sainte Thérèse Couderc intitulé « Se livrer » > ici
Et sa prière à la Très Sainte Trinité > ici

2018-82. Messe vénitienne pour la naissance du Dauphin de France Louis-Dieudonné.

1638 – 5 septembre – 2018

Contribution
au
380ème anniversaire de la naissance

de
Sa Majesté Très Chrétienne le Roi Louis XIV

Armes de France & Navarre

« J’ai été appelé par Monseigneur de La Houssaye, ambassadeur de Votre Majesté, pour l’assister dans la célébration de la naissance du Grand Dauphin, célébrée en la basilique San Giorgio. Ce service, pour lequel j’ai été honoré d’être publiquement recommandé par ce gentilhomme, m’enhardit de Vous dédicacer ces œuvres musicales sacrées afin que je puisse immortaliser mon obligeance et me faire connaître en ce Royaume de France comme l’un des serviteurs de Votre Majesté ».
Ainsi s’exprime Giovanni Rovetta à l’adresse de SMTC le Roi Louis XIII dans l’épître dédicatoire qui préface cette messe composée pour les festivités vénitiennes commandées par l’ambassadeur de France auprès de la Sérénissime, en novembre 1638, afin de célébrer la naissance du Dauphin tant attendu : Louis-Dieudonné.
Les célébrations religieuses eurent lieu à la basilique San Giorgio, ainsi que le précise Rovetta lui-même ci-dessus : il y eut une somptueuse procession de gondoles, une grand’messe et des vêpres solennelles – c’est la partie religieuse -, mais également un banquet et des combats de taureaux organisés sur la place Saint-Marc… etc.
Le compositeur Giovanni Rovetta (né probablement en 1596) est un prêtre dont toute la carrière se fit à la basilique Saint-Marc, en tant que choriste, instrumentiste, basse, vice-maître de Monteverdi, puis successeur de ce dernier au prestigieux poste de maestro di capella depuis 1644 jusqu’à sa mort (survenue le 23 octobre 1668). Il exerça aussi conjointement en tant que maestro di musica dans diverses institutions vénitiennes et comme organiste. Lorsque l’ambassadeur de France à Venise le choisit pour composer la messe et les vêpres des festivités organisées à Venise en l’honneur de la naissance du Dauphin Louis-Dieudonné, Rovetta était donc alors assistant de Monteverdi.
Les chroniques de l’époque nous rapportent qu’il lui fut ordonné d’engager le plus de chanteurs et d’instrumentistes possible afin de donner le maximum de majesté et de solennité à ces compositions de circonstance.

Canaletto - Venise basilique San Giorgio

Venise : l’île et la basilique san Giorgo, par Canaletto.

On peut trouver aujourd’hui les enregistrements des Vêpres solennelles vénitiennes pour la naissance de Louis XIV (chez Harmonia Mundi Classique – 2001) interprétées par le Cantus Cölln sous la direction de Konrad Junghänel ; ainsi que la Messe pour la naissance de Louis XIV, interprétée par le Galilei Consort sous la direction de Benjamin Chénier (chez Alpha – 2016). Ce dernier enregistrement fut réalisé dans la chapelle royale de Versailles.
En réalité, la partition intégrale de la messe de Rovetta ne nous est pas parvenue, il ne nous en reste que le Kyrie, le Gloria et le Credo.
Les autres pièces que l’on trouve sur cet enregistrement, afin de donner le programme d’une célébration solennelle complète avec toutes ses parties, instrumentales et vocales, sont extraits des œuvres d’autres compositeurs vénitiens contemporains, comme par exemple cette toccata qui me conduit aux portes de l’extase (faire un clic droit sur l’image ci-dessous puis « ouvrir le lien dans un nouvel onglet ») :

Image de prévisualisation YouTube

Après cette somptueuse introduction, je vous laisse découvrir par vous-même les trois pièces qui nous sont parvenues de la Messe pour la naissance de Louis XIV de Giovanni Rovetta.

1) Le Kyrie (faire un clic droit sur l’image, puis « ouvrir le lien dans un nouvel onglet ») :

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2) Le Gloria (faire un clic droit sur l’image, puis « ouvrir le lien dans un nouvel onglet ») :

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3) Le Credo (faire un clic droit sur l’image, puis « ouvrir le lien dans un nouvel onglet ») :

Image de prévisualisation YouTube

Vous le voyez, ce n’est pas parce que je me prénomme Lully que je ne goûte que la musique versaillaise !
J’espère qu’en cet anniversaire de la naissance de celui qui, plus que tout autre, mérite d’être nommé « le Grand Roi », vous apprécierez aussi ces pièces magnifiques et qu’elles vous serviront pour élever vos âmes à Dieu, afin de Lui rendre grâce d’avoir donné à la France un tel Souverain.

Lully.

Voir aussi :
De l’anniversaire de la naissance de Louis XIV et de son prétendu refus d’obtempérer aux demandes du Sacré-Coeur > ici

Louis XIV enfant

Publié dans:Chronique de Lully, Memento, Vexilla Regis |on 4 septembre, 2018 |1 Commentaire »

2018-81. De la Révérende Mère Anne-Marie de Jésus-Crucifié, qui joua un rôle fondamental dans la consécration du Royaume de France à Notre-Dame.

1653 – 4 septembre – 2018

365ème anniversaire du rappel à Dieu
de la
Réverende Mère Anne-Marie de Jésus-Crucifié
née Anne de Goulaine

frise avec lys naturel

De la même manière que l’événement fondateur qu’est le Baptême de Clovis – en lequel se fait la naissance du Royaume de France – est entouré d’une pléiade de très grands saints, ainsi aussi cet autre événement majeur de notre histoire qu’est la consécration du Royaume à Notre-Dame par SMTC le Roi Louis XIII (cf. > ici) est lui aussi entouré d’une constellation de très grandes âmes, dont la plupart ne sont malheureusement pas assez connues aujourd’hui. 
Nous aurons l’occasion de parler prochainement plus en détail du Révérend Père Joseph de Paris, capucin, né François Le Clerc du Tremblay, un personnage-clef pour le règne de Louis XIII, mais en ce 4 septembre 2018, à l’occasion de l’exact 365ème anniversaire de son rappel à Dieu, le 4 septembre 1653, il faut prioritairement évoquer la figure de l’une de ses filles spirituelles, la Révérende Mère Anne-Marie de Jésus-Crucifié, née Anne de Goulaine. Elle est en effet une mystique de tout premier ordre et son influence fut déterminante dans la maturation du Vœu de Louis XIII.

Rde Mère Anne-Marie de Jésus-Crucifié - Anne de Goulaine

La Révérende Mère Anne-Marie de Jésus-Crucifié avec son ange gardien

Anne de Goulaine naquit le 20 septembre 1599, au château de Poulmic, édifié sur la presqu’île de Crozon (il n’en reste rien aujourd’hui).
Elle était la troisième fille de Messire Jean de Goulaine, seigneur et baron du Faoüet, cadet du marquis de Goulaine, et de Madame Anne de Ploeuc, sœur du marquis de Tymeur.
Dès son plus jeune âge, Anne fut favorisée de grâces extraordinaires, en particulier la compagnie visible de son saint ange gardien, mais également préscience et lecture dans les âmes…
A plusieurs reprises, elle fut miraculeusement soulagée dans ses maladies et consolée par la visite des saints. En contre partie de ces faveurs célestes, elle subit aussi de manière extraordinaire des vexations et attaques diaboliques.

Ses deux sœurs ainées étant entrées dans la congrégation des Bénédictines de Notre-Dame du Calvaire que venaient de fonder le Révérend Père Joseph de Paris (du Tremblay) et la Révérende Mère Antoinette de Sainte-Scholastique (née Antoinette d’Orléans-Longueville), ses parents résolurent de la marier. Mais Anne aspirait elle aussi depuis sa plus tendre enfance à la consécration totale et sa détermination inflexible, opposée au dessein de ses parents, fut à l’origine de longues années d’affrontements et de souffrances, chacun campant fermement sur ses positions.

A la mort de son père, qui rend son âme à Dieu revenu à des dispositions plus conformes aux desseins du Ciel sur sa fille, Anne ne peut toutefois pas encore réaliser sa vocation. Si sa mère a renoncé à la marier et lui laisse donner libre cours à sa dévotion, elle est cependant malade et c’est à Anne qu’incombent les responsabilités de gestion et d’administration des domaines familiaux et les devoirs mondains y afférant.
Elle passe alors la plus grande partie de ses nuits en oraison et emploie tout le temps libre que lui laisse sa charge à visiter et soigner les pauvres et les malades du voisinage.
Les vexations et sévices diaboliques s’intensifient, mais les grâces divines augmentent elles aussi : à plusieurs reprises elle est favorisée de visions de Notre-Seigneur ou de Notre-Dame.

Enfin, en 1629, une communauté de Bénédictines du Calvaire s’étant établie à Morlaix – communauté dont l’une de ses sœurs est sous-prieure -, et Madame de Goulaine ayant cédé, Anne peut réaliser sa vocation et entrer au couvent. Cela se fait donc le 4 août 1629 : Anne est âgée de 29 ans et un peu plus de dix mois, âge très avancé pour une entrée en religion à cette époque.
Ayant accompli le postulat canonique, qui est alors de trois mois, elle est admise à la vêture le 4 novembre 1629 et reçoit, en même temps que le saint 
habit, le nom de Sœur Anne-Marie de Jésus Crucifié.

Pendant son noviciat, Sœur Anne-Marie continue à être favorisée de grâces extraordinaires et à être terriblement attaquée par le démon. Ses supérieures la feront passer par de rigoureuses épreuves pour s’assurer que les voies de la jeune religieuse sont bien de Dieu. Mais force est de constater que « ce trait puissant qui la possédait et l’attirait à la conversation céleste, ne l’empêchait pas d’agir extérieurement et de vaquer aux œuvres de charité et d’obéissance et d’assister à toutes les observances ».
Le Vendredi Saint 29 mars 1630, à midi, en présence de toute la communauté assemblée, Sœur Anne-Marie reçoit les sacrés stigmates. Par la suite, tous les vendredis, ces plaies seront revivifiées.

Normalement, elle eût dû prononcer ses vœux solennels un an après sa prise d’habit, donc en novembre 1630 ; mais informés des phénomènes mystiques hors du commun dont était gratifiée la novice, les supérieurs de Paris avaient exprimé le désir d’examiner eux-mêmes la jeune religieuse avant de l’admettre à la profession solennelle. Finalement, le voyage à Paris ne put avoir lieu comme initialement prévu et la supérieure de Morlaix fut autorisée à recevoir les vœux de Sœur Anne-Marie, à condition que, sitôt après, cette dernière partirait pour la capitale.
Cette profession solennelle eut lieu le 27 juin 1631, qui était cette année-là le vendredi après l’octave de la fête du Très Saint-Sacrement, c’est-à-dire le jour que quelques années plus tard  Notre-Seigneur Lui-même désignera pour qu’y soit célébrée la fête de Son Sacré-Coeur.
Lors de cette profession, dont on peut deviner avec quelle ferveur Sœur Anne-Marie s’y prépara et l’accomplit, eut lieu un nouveau prodige : alors qu’elle venait de prononcer ses vœux devant le Saint-Sacrement exposé, un rayon sortit de la Sainte Hostie et vint se poser dans un cœur qu’elle avait dessiné au-dessous de sa signature, sur l’acte manuscrit de sa profession, y laissant une petite goutte de Sang que l’on peut encore voir aujourd’hui, puisque ce document est conservé (archives du ministère des Affaires étrangères).

Conformément aux ordres reçus, Sœur Anne-Marie de Jésus-Crucifié fut alors envoyée à Paris où elle arriva à la fin du mois d’août et où elle restera jusqu’à la fin de sa vie, c’est-à-dire pendant 22 ans.
Le couvent dans lequel elle a vécu, en bordure du Marais, est aujourd’hui détruit, son souvenir ne subsiste que par le nom d’un boulevard et d’une station de métro : « Filles du Calvaire ».
Le Révérend Père Joseph de Paris (du Tremblay) ne la ménagera pas, tout en étant absolument convaincu du caractère surnaturel divin des voies mystiques dans lesquelles elle avance : mais il est de son devoir de la prémunir contre toute espèce d’illusion, manque d’humilité, complaisance en soi-même et contre tout mouvement de vénération indiscrète. Sous sa direction ferme, Mère Anne-Marie continue à croître dans une union à Dieu toujours plus intense, en humilité et en charité, dans une vie immolée et souffrante, jusqu’au moment de sa sainte mort, survenue le lundi 4 septembre 1653, à quelques jours de son 54ème anniversaire.

Vœu de Louis XIII - Simon Vouet

Vœu de Louis XIII
par Simon Vouet (vers 1633)
Mairie de Neuilly-Saint-Front (Picardie)

Mère Anne-Marie de Jésus-Crucifié et le Vœu de Louis XIII :

Le Révérend Père Joseph de Paris fut surnommé, on s’en souvient, l’ « Eminence grise » : « grise » en raison de la couleur de sa bure délavée de capucin ; « Eminence » en raison du rôle très important qu’il joua auprès du Roi Louis XIII aux côtés de Son Eminence Armand du Plessis cardinal de Richelieu, dont il fut le principal et très sage conseiller.
Les Bénédictines du Calvaire, et tout spécialement celles de Paris qui avaient de fréquents contacts avec leur fondateur, le Père Joseph, étaient donc particulièrement sollicitées pour soutenir de leurs prières et de leurs sacrifices la Personne du Roi, lui obtenir toutes les grâces nécessaires dans l’accomplissement de sa charge, et seconder dans l’invisible la politique du Roi Très Chrétien.
Or les années 1635-1636 furent particulièrement critiques pour le Royaume.

Décidés à dégager la France de l’étau dans lequel la tient dangereusement la Maison de Habsbourg, le Roi et le Cardinal lui ont déclaré la guerre. Si les débuts de la campagne ont été ponctués par de brillants succès, les revers se produisent bientôt et les Espagnols envahissent les provinces septentrionales du Royaume, s’approchant dangereusement de Paris.
Déjà, depuis le début la décennie, l’idée d’un vœu du Souverain à la Vierge s’était fait jour et revenait de manière récurrente : malgré la paix d’Alais (1629) – véritable terme des guerres civiles dites « de religion » – on pouvait craindre à tout moment un sursaut de trahison des sectateurs de la religion prétendue réformée, toujours prompts à s’allier avec les ennemis du Royaume. Un Royaume dont l’avenir était incertain du fait de l’absence d’héritier…
Les ferventes supplications de tous les couvents du Royaume sont instamment sollicitées. Le Roi écrit aux évêques pour qu’ils prescrivent et instituent dans tous les diocèses des prières publiques solennelles.

Après la prise de Corbie (15 août 1636), les Espagnols arrivent aux portes de Compiègne : la route de Paris leur est ouverte.
Le Roi qui a imploré d’une manière particulière le secours de la Sainte Mère de Dieu et qui, en gage de ce recours particulier à sa protection, a offert une lampe d’argent à Notre-Dame de Paris, reçoit alors communication des révélations particulières qui ont été accordées par Notre-Seigneur Jésus-Christ à Mère Anne-Marie de Jésus-Crucifié.
La moniale assure que Corbie va être reprise mais surtout elle fait porter à la connaissance du pieux monarque les grands desseins de Notre-Seigneur : « Je l’aime et l’aimerai s’il Me veut donner son cœur. Pour cela il faut qu’il M’aime plus qu’il ne fait… Il n’est pas né pour lui- même, mais pour Moi et son peuple (…). Je veux aussi qu’il fasse honorer Ma Mère en son royaume en la manière que Je lui ferai connaître. Je rendrai son royaume par l’intercession de ma Mère la plus heureuse patrie qui soit sous le ciel ».
Et c’est alors que tout semblait désespéré, alors que le Roi se murait dans sa mélancolie, alors que le Cardinal – devenu l’objet des huées de la foule – semblait perdre confiance en lui-même, alors que des trahisons se tramaient dans l’armée, alors que les Parisiens commençaient à s’enfuir en direction de Chartres ou d’Orléans, qu’un sursaut d’énergie, de patriotisme et de courage se produit : en quelques jours une armée de plus de quarante mille hommes est levée avec laquelle, ayant déjoué de nouveaux complots contre sa personne et évincé les chefs incapables, le Cardinal – présent lui-même à l’armée – reconquiert Corbie le 10 novembre de cette même année 1636, conformément aux prophéties de la religieuse.

L’année 1636 s’achève sur des succès militaires et dans l’action de grâces à Dieu.
Louis XIII et le Cardinal savent désormais que l’offrande d’un luminaire d’argent – fut-il somptueux – à Notre-Dame de Paris n’est point suffisant. Plusieurs témoignages nous assurent que Louis XIII consacre de manière privée sa Personne et son Royaume à Notre-Dame dans les premiers mois de l’année 1637 : mais cela non plus n’est pas suffisant.
On conserve, en date d’octobre 1637, plusieurs brouillons sur lesquels on voit, raturé et corrigé de la main du Cardinal, un projet de prières publiques pour la consécration du Royaume à la Vierge, et des lettres patentes que Sa Majesté présente finalement au Parlement au mois de décembre 1637 : lettres patentes par lesquelles, en vertu de son autorité souveraine, il déclare se mettre personnellement, lui et son royaume, sous la protection de la Très Sainte Vierge Marie.

La suite, on la connaît : le 10 février 1638 le Roi signe et promulgue l’Edit de Saint-Germain et c’est à Abbeville, où il se trouve au milieu de ses armées, que le 15 août 1638 il accomplira lui-même les cérémonies qu’il a prescrites dans tout le Royaume à perpétuité, et que nous nous faisons encore aujourd’hui un honneur et un devoir d’accomplir fidèlement tous les 15 août.

La Révérende Mère Anne-Marie de Jésus-Crucifié va demeurer encore 15 ans sur cette terre après que sa « mission publique » a été conduite à sa réalisation : 15 années vécues encore dans d’extraordinaires voies de souffrance et d’amour ; 15 ans, c’est d’ailleurs aussi le temps que Notre-Dame est restée sur cette terre après l’Ascension de son divin Fils dans l’attente de Le rejoindre.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Abraham Bosse voeu de Louis XIII

Le Vœu de Louis XIII (gravure d’Abraham Bosse) 

2018-80. « Louis XVIII n’eut pas de plus incommode sujet, ni ses meilleurs ministres de collègue plus dangereux. »

1768 – 4 septembre – 2018

à propos du
250ème anniversaire de la naissance
de
François-René de Chateaubriand

François-René, vicomte de Chateaubriand, est né à Saint-Malo le 4 septembre 1768 : cela fait donc 250 ans.
Il s’est éteint à Paris dans sa 80ème année le 4 juillet 1848 : cela fait 170 ans.
Personnage complexe, Chateaubriand, qui fut parfois un assez bon serviteur de la Royauté, eut le génie de certaines phrases dont nous ne pouvons qu’admirer la justesse. Je pense par exemple à celle-ci que j’aime beaucoup : « Le trône de Saint Louis sans la religion de Saint Louis est une supposition absurde ». De là à faire du vicomte un authentique légitimiste et un grand serviteur du trône et de l’autel, il y a un précipice que je me garderai bien de franchir.
Chateaubriand fut un romantique.
Et son romantisme gâche sa pensée politique autant que sa pensée religieuse.
Si l’on ne peut nier l’influence qu’exerça son « Génie du Christianisme » sur le regain d’intérêt pour la religion catholique après la déchristianisation révolutionnaire, on doit toutefois déplorer que son argumentation se résume finalement preque uniquement en ceci : c’est vrai parce que c’est beau.
Ce sentimentalisme et ce subjectivisme – alliés à un « complexe d’excellence » démesuré – se retrouvent dans la manière dont il servira les Bourbons : s’alliant tantôt aux « ultras » tantôt aux libéraux, au gré de la rumination de ses amertumes et de ses rancœurs, il n’a pas su fonder sa pensée et son action politique sur les principes de la monarchie traditionnelle ni s’y soumettre. Si le littérateur déploie des pages admirables, ces apparences font qu’il n’en est parfois que plus dangereux. Ainsi que l’a écrit Charles Maurras : « Il est lamentable que des monarchistes puissent écrire le nom de Chateaubriand auprès de ceux de Maistre et de Bonald ».
Ce pourquoi, lors même que je ne suis pas maurrassien – loin s’en faut -, je n’hésite cependant pas aujourd’hui à publier ci-dessous l’analyse, impitoyable de juste lucidité, que Maurras a donnée de Chateaubriand dans son essai « Trois idées politiques ».
Je le fais pour donner à réfléchir à ceux qui, aujourd’hui, se prétendent légitimistes mais sombrent dans les mêmes abîmes d’incohérence que Chateaubriand et qui, en définitive, au lieu de s’en tenir à une exigeante formation, par l’étude approfondie des principes objectifs et un travail rigoureux de la pensée, en restent toujours, dans leur attachement à la Royauté, à un subjectivisme plus ou moins passéiste, romantique et sentimental, et s’illusionnent facilement ; car, alors, en prétendant servir l’idée royale et la Tradition monarchique – parfois avec beaucoup de sincérité d’ailleurs -, ils servent surtout leurs rêves, leurs ambitions et leurs propres fantasmes…

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Coeur.

Voir aussi ce que nous avions publié à son sujet > ici

Chateaubriand vers 1828 - Pierre-Louis Delaval

François-René, vicomte de Chateaubriand
vers 1828
par Pierre-Louis Delaval

Chateaubriand ou l’anarchie.

« J’admire surtout l’égarement de la vieille France. Ce Régime ancien dont elle garde la religion, l’État français d’avant dix-sept cent quatre-vingt-neuf, était monarchique, hiérarchique, syndicaliste et communautaire ; tout individu y vivait soutenu et discipliné ; Chateaubriand fut des premiers après Jean-Jacques qui firent admettre et aimer un personnage isolé et comme perclus dans l’orgueil et l’ennui de sa liberté.

La vieille France avait ses constitutions propres, nées des races et des sols qui la composaient. Les voyages de Chateaubriand aux pays anglais marquent, avec ceux de Voltaire et de Montesquieu, les dates mémorables de l’anglomanie constitutionnelle ; il ne guérit jamais de son premier goût pour les plagiats du système britannique, libéralisme, gouvernement parlementaire et régime de cabinet.

La vieille France avait l’esprit classique, juridique, philosophique, plus sensible aux rapports des choses qu’aux choses mêmes, et, jusque dans les récits les plus libertins, ses écrivains se rangeaient à la présidence de la raison ; comme les Athéniens du Ve siècle, cette race arrivée à la perfection du génie humain avait, selon une élégante expression de M. Boutmy (note : Émile Boutmy, 1835-1906, fondateur en 1872 de l’École libre des sciences politiques, qu’il dirigera jusqu’à sa mort), réussi à substituer « le procédé logique » au « procédé intuitif » qu’elle laissait aux animaux et aux barbares ; Chateaubriand désorganisa ce génie abstrait en y faisant prévaloir l’imagination, en communiquant au langage, aux mots, une couleur de sensualité, un goût de chair, une complaisance dans le physique, où personne ne s’était risqué avant lui. En même temps, il révélait l’art romantique des peuples du nord de l’Europe. Quoiqu’il ait plus tard déploré l’influence contre nature que ces peuples sans maturité acquirent chez nous, il en est le premier auteur.

La vieille France professait ce catholicisme traditionnel qui, composant les visions juives, le sentiment chrétien et la discipline reçue du monde hellénique et romain, porte avec soi l’ordre naturel de l’humanité ; Chateaubriand a négligé cette forte substance de la doctrine. De la prétendue Renaissance qu’on le loue d’avoir provoqué datent ces « pantalonnades théologiques », ce manque de sérieux dans l’apologétique, qui faisaient rire les maîtres d’Ernest Renan. Examinée de près, elle diffère seulement par le lustre du pittoresque et les appels au sens du déisme sentimental propagé par les Allemands et les Suisses du salon Necker. On a nommé Chateaubriand un « épicurien catholique », mais il n’est point cela du tout. Je le dirais plus volontiers un protestant honteux vêtu de la pourpre de Rome. Il a contribué presque autant que Lammenais, son compatriote, à notre anarchie religieuse.

Si enfin le Génie du Christianisme lui donne l’attitude d’un farouche adversaire de la Révolution, de fait, il en a été le grand obligé.

Lorsque, ayant pris congé des sauvages de l’Amérique, François-René de Chateaubriand retrouva sa patrie, elle était couverte de ruines qui l’émurent profondément. Ses premières ébullitions furent, il est vrai, pour maudire dans un Essai (note : L’Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française, en 1797) fameux ce qui venait d’ainsi périr. Peu à peu toutefois, l’imagination historique reprenant le dessus, il aima, mortes et gisantes, des institutions qu’il avait fuies jusqu’au désert, quand elles florissaient. Il leur donna, non point des pleurs, mais des pages si grandement et si pathétiquement éplorées que leur son éveilla, par la suite, ses propres larmes.

Il les versa de bonne foi. Cette sincérité allait même jusqu’à l’atroce. Cet artiste mit au concert de ses flûtes funèbres une condition secrète, mais invariable : il exigeait que sa plainte fût soutenue, sa tristesse nourrie de solides calamités, de malheurs consommés et définitifs, et de chutes sans espoir de relèvement. Sa sympathie, son éloquence, se détournait des infortunes incomplètes. Il fallait que son sujet fût frappé au cœur. Mais qu’une des victimes, roulée, cousue, chantée par lui dans le « linceul de pourpre », fit quelque mouvement, ce n’était plus de jeu ; ressuscitant, elles le désobligeaient pour toujours.

Quand donc la monarchie française eut le mauvais goût de renaître, elle fut bien reçue ! Après les premiers compliments, faits en haine de Bonaparte et qu’un bon gentilhomme ne refusait pas à son prince, Chateaubriand punit, du mieux qu’il le put faire, ce démenti impertinent que la Restauration infligeait à ses Requiem. Louis XVIII n’eut pas de plus incommode sujet, ni ses meilleurs ministres de collègue plus dangereux.

Enfin 1830 éclate, le délivre. Voilà notre homme sur une ruine nouvelle. Tous les devoirs de loyalisme deviennent aussitôt faciles et même agréables. Il intrigue, voyage, publie des déclarations. « Madame, votre fils est mon roi ! » La mort de Napoléon II lui donne un grand coup d’espérance ; si le duc de Bordeaux, lui aussi… ? Mais le duc de Bordeaux grandit. Cette douceur est refusée à M. de Chateaubriand de chanter le grand air au service du dernier roi ; il se console en regardant le dernier trône mis en morceaux.

La monarchie légitime a cessé de vivre, tel est le sujet ordinaire de ses méditations ; l’évidence de cette vérité provisoire lui rend la sécurité ; mais toutefois, de temps à autre, il se transporte à la sépulture royale, lève le drap et palpe les beaux membres inanimés. Pour les mieux préserver de reviviscences possibles, cet ancien soldat de Condé les accable de bénédictions acérées et d’éloges perfides, pareils à des coups de stylet.

Ceci est littéral. À ses façons de craindre la démagogie, le socialisme, la République européenne, on se rend compte qu’il les appelle de tous ses vœux. Prévoir certains fléaux, les prévoir en public, de ce ton sarcastique, amer et dégagé, équivaut à les préparer.

Assurément, ce noble esprit, si supérieur à l’intelligence des Hugo, des Michelet et des autres romantiques, ne se figurait pas de nouveau régime sans quelque horreur. Mais il aimait l’horreur ; je voudrais oser dire qu’il y goûtait, à la manière de Néron et de Sade, la joie de se faire un peu mal, associée à des plaisirs plus pénétrants.

Son goût des malheurs historiques fut bien servi jusqu’à la fin. Il mourut dans les délices du désespoir ; le canon des journées de juin s’éteignait à peine. Il avait entendu la fusillade de février. Le nécrologue des théocraties et des monarchies, qui tenait un registre des empereurs, des papes, des rois et des grands personnages saisis devant lui par la disgrâce ou la mort, n’entonna point le cantique de Siméon sans avoir mis sur ses tablettes l’exil des Orléans et la chute de Lamartine.

Race de naufrageurs et de faiseurs d’épaves, oiseau rapace et solitaire, Chateaubriand n’a jamais cherché, dans la mort et dans le passé, le transmissible, le fécond, le traditionnel, l’éternel ; mais le passé, comme passé, et la mort, comme mort, furent ses uniques plaisirs. Loin de rien conserver, il fit au besoin des dégâts, afin de se donner de plus sûrs motifs de regrets. En toutes choses, il ne vit que leur force de l’émouvoir, c’est-à-dire lui-même. À la cour, dans les camps, dans les charges publiques comme dans ses livres, il est lui, et il n’est que lui, ermite de Combourg, solitaire de la Floride. Il se soumettait l’univers. Cet idole des modernes conservateurs nous incarne surtout le génie des Révolutions. Il l’incarne bien plus que Michelet peut-être. On le fêterait en sabots, affublé de la carmagnole et cocarde rouge au bonnet. »

Charles Maurras,
in « Trois idées politiques » (1898) – chap.1

En fin d’ouvrage, Charles Maurras a ajouté plusieurs notes développées dont il me semble aussi important de reproduire la quatrième :

Note IV -  Chateaubriand et les idées révolutionnaires.

Louis XVIII n’eut pas de plus incommode sujet, ni ses meilleurs ministres de collègue plus dangereux.

M. André Maurel a publié, à la librairie de la Revue blanche, un intéressant et profitable Essai sur Chateaubriand, écrit d’ailleurs avec un enthousiasme qui n’admet point de réserve.
Malgré d’extrêmes divergences dans l’appréciation, nous nous accordons, M. Maurel et moi, sur plus d’un point de fait. J’extrais du livre les textes suivants qui sont relatifs au héros. Page 158 : « Il a désiré le pouvoir et, dès qu’il le tient, il s’ennuie. » (C’est qu’il voulait non s’en servir pour le service d’une idée mais pour en jouir, assez noblement il est vrai.) Page 173 : « À vrai dire, l’opposition était l’atmosphère de ce passionné. » (Parce que c’est là que la personnalité politique se donne commodément et impunément carrière.) Page 205 : « La liberté !… Il la proclamait seule féconde. » (Il fut, en effet, toute sa vie un libéral, ou, ce qui revient au même, un anarchiste. Je ne suis pas de ceux qui font de vaines différences entre les idées de Jules Simon et celles de Ravachol ; ces deux esprits ne connurent que des désaccords de méthode.)
Dans son analyse des écrits politiques, M. André Maurel fait ressortit que Chateaubriand demeura toujours attaché aux idées de la Révolution. Il est donc lamentable que des monarchistes puissent écrire le nom de Chateaubriand auprès de ceux de Maistre et de Bonald.
Au contraire de ces deux philosophes royalistes, ce qu’il voulait, c’était les idées de la Révolution sans les hommes et les choses de la Révolution. Il opinait de conserver la doctrine et de biffer l’histoire. Or, ceci ne se biffe pas et cela ne se peut garder dans une tête saine. Les idées de la Révolution sont proprement ce qui a empêché le mouvement révolutionnaire d’enfanter un ordre viable ; l’association du Tiers État aux privilèges du clergé et de la noblesse, la vente, le transfert, le partage des propriétés, les nouveautés agraires, la formation d’une noblesse impériale, l’avènement des grandes familles jacobines, voilà des événements naturels et, en quelque sorte, physiques, qui, doux ou violents, accomplis sous l’orage ou sous le beau temps, se sont accomplis. Je les nomme des faits. Ces faits pouvaient fort bien aboutir à reconstituer la France comme fut reconstituée l’Angleterre de 1688 ; il suffisait qu’on oubliât des principes mortels. Les effets de ces mouvements une fois consolidés et ces faits une fois acquis, l’œuvre de la nature eût bientôt tout concilié, raffermi et guéri. Mais les principes révolutionnaires, défendus et rafraîchis de génération en génération (n’avons-nous pas encore une Société des Droits de l’Homme et du citoyen ?) ont toujours entravé l’œuvre naturelle de la Révolution. Ils nous tiennent tous en suspens, dans le sentiment du provisoire, la fièvre de l’attente et l’appétit du changement. Il y eut un ancien régime. Il n’y a pas encore de régime nouveau ; il n’y a qu’un état d’esprit tendant à empêcher ce régime de naître.
M. André Maurel exagère d’ailleurs les qualités et même, je crois bien, le rôle politiques de Chateaubriand. En fermant son Essai, il convient de relire les lettres du grand homme à Mme de Duras, avec les réponses de celle-ci. Cette correspondance est un antidote assuré contre tous les panégyriques.

2018-76. « Ode sur le rétablissement de la statue de Henri IV » (Victor Hugo).

Samedi 25 août 2018,
Fête de Saint Louis, Roi de France (cf. > ici) ;
2ème centenaire du rétablissement de la statue d’Henri IV au Pont-Neuf.

Le 6 juillet dernier, Monseigneur le Prince Louis de Bourbon, duc, d’Anjou, aîné des Capétiens et descendant direct de Henri IV, de jure SMTC le Roi Louis XX, est venu à Paris pour une journée commémorative – à laquelle, malheureusement, il semble qu’on n’ait pas voulu donner toute l’importance qu’elle eût normalement mérité -, afin de célébrer le deuxième centenaire du rétablissement de la statue de Henri IV le Grand, sur le Pont-Neuf.
A cette occasion, nous avons rappelé l’histoire de cette statue, très aimée des Parisiens, et publié de larges extraits des deux allocutions prononcées par le Successeur légitime du Bon Roi Henri (cf. > ici).

Ainsi que nous le rappelions, c’est le 25 août 1818 que fut célébrée – dans une extraordinaire liesse populaire – l’inauguration de la statue restaurée du premier Roi Bourbon.
Victor Hugo – loin encore d’être le libre penseur porté aux nues par la 3ème république – était alors un jeune homme de 16 ans et demi, ardent légitimiste. Le poème qui suit traduit, en des formes assez convenues, l’enthousiasme qu’il éprouvait alors sincèrement pour les Bourbons et pour la Restauration de la Royauté légitime : un enthousiasme stimulé par les mouvements d’une foule empressée qui se portait avec une euphorie non simulée à toutes les manifestations publiques de la monarchie rétablie.

Cette « Ode sur le rétablissement de la statue de Henri IV » fut primée par un lis d’or décerné par l’Académie. Victor Hugo la placera ensuite dans le recueil « Odes et Ballades » (1826).
La première partie commence par évoquer les anciens héros et grands personnages de l’Antiquité auxquels on éleva de somptueux monuments aujourd’hui détruits et oubliés. La deuxième partie se lamente sur la destruction de la statue du Pont-Neuf, la violation des sépultures royales à Saint-Denys, et l’ingratitude de la France à l’encontre de l’un de ses plus grands Rois. La troisième partie évoque l’allégresse populaire et les transports de joie des Parisiens au rétablissement de la statue de Henri IV, pour célébrer ensuite la Restauration. Enfin la quatrième partie chante la gloire de Henri IV promise à une pérennité spirituelle plus encore qu’à celle des plus solides monuments.

Trois lys blancs
25 août 1818 rétablissement de la statue d'Henri IV au Pont-Neuf
ODE
SUR LE RÉTABLISSEMENT DE LA STATUE
DE HENRI IV,
Qui a remporté le Prix du Lis d’or proposé par l’Académie ;
Par M. Victor-Marie HUGO.
Accinçunt omnes operi, pedibusque rotarum
Subjiciunt lapsus, et stuppea vincula collo
Intendunt… Pueri innuptæque puellæ
Sacra canunt, funemque manu contingere gaudent.
Virg., Æn., lib. II.

 I.

Je voyais s’élever, dans le lointain des âges,
Ces monuments, espoir de cent rois glorieux ;
Puis je voyais crouler les fragiles images
De ces fragiles demi-dieux.
Alexandre, un pêcheur des rives du Pirée
Foule ta statue ignorée
Sur le pavé du Parthénon ;
Et les premiers rayons de la naissante aurore
En vain dans le désert interrogent encore
Les muets débris de Memnon.

Qu’ont-ils donc prétendu, dans leur esprit superbe,
Qu’un bronze inanimé dût les rendre immortels ?
Demain le temps peut-être aura caché sous l’herbe
Leurs imaginaires autels.
Le proscrit à son tour peut remplacer l’idole ;
Des piédestaux du Capitole
Sylla détrône Marius.
Aux outrages du sort insensé qui s’oppose !
Le sage, de l’affront dont frémit Théodose,
Sourit avec Démétrius.

D’un héros toutefois l’image auguste et chère
Hérite du respect qui payait ses vertus ;
Trajan domine encore les champs que de Tibère
Couvrent les temples abattus (note 1).
Souvent, lorsqu’en l’horreur des discordes civiles,
La terreur planait sur les villes,
Aux cris des peuples révoltés,
Un héros, respirant dans le marbre immobile,
Arrêtait tout à coup par son regard tranquille
Les factieux épouvantés.

II.

Eh quoi ! sont-ils donc loin, ces jours de notre histoire
Où Paris sur son prince osa lever son bras ? (note 2)
Où l’aspect de Henri, ses vertus, sa mémoire,
N’ont pu désarmer des ingrats ?
Que dis-je ? ils ont détruit sa statue adorée.
Hélas ! cette horde égarée
Mutilait l’airain renversé ;
Et cependant, des morts souillant le saint asile,
Leur sacrilège main demandait à l’argile
L’empreinte de son front glacé ! (note 3)

Voulaient-ils donc jouir d’un portrait plus fidèle
Du héros dont leur haine a payé les bienfaits ?
Voulaient-ils, réprouvant leur fureur criminelle,
Le rendre à nos yeux satisfaits ?
Non ; mais c’était trop peu de briser son image ;
Ils venaient encor, dans leur rage,
Briser son cercueil outragé ;
Tel, troublant le désert d’un rugissement sombre,
Le tigre, en se jouant, cherche à dévorer l’ombre
Du cadavre qu’il a rongé (note 4).

Assis près de la Seine, en mes douleurs amères,
Je me disais : « La Seine arrose encore Ivry,
Et les flots sont passés où, du temps de nos pères,
Se peignaient les traits de Henri.
Nous ne verrons jamais l’image vénérée
D’un roi qu’à la France éplorée
Enleva sitôt le trépas ;
Sans saluer Henri nous irons aux batailles,
Et l’étranger viendra chercher dans nos murailles
Un héros qu’il n’y verra pas. »

III.

Où courez-vous ? — Quel bruit naît, s’élève et s’avance ?
Qui porte ces drapeaux, signe heureux de nos rois ?
Dieu ! quelle masse au loin semble, en sa marche immense,
Broyer la terre sous son poids ?
Répondez… Ciel ! c’est lui ! je vois sa noble tête…
Le peuple, fier de sa conquête,
Répète en chœur son nom chéri.
Ô ma lyre ! tais-toi dans la publique ivresse ;
Que seraient tes concerts près des chants d’allégresse
De la France aux pieds de Henri ?

Par mille bras traîné, le lourd colosse roule (note 5).
Ah ! volons, joignons-nous à ces efforts pieux.
Qu’importe si mon bras est perdu dans la foule !
Henri me voit du haut des cieux.
Tout un peuple a voué ce bronze à ta mémoire,
Ô chevalier, rival en gloire
Des Bayard et des Duguesclin !
De l’amour des Français reçois la noble preuve,
Nous devons ta statue au denier de la veuve,
À l’obole de l’orphelin.

N’en doutez pas, l’aspect de cette image auguste
Rendra nos maux moins grands, notre bonheur plus doux ;
Ô Français ! louez Dieu, vous voyez un roi juste,
Un Français de plus parmi vous.
Désormais, dans ses yeux, en volant à la gloire,
Nous viendrons puiser la victoire ;
Henri recevra notre foi ;
Et quand on parlera de ses vertus si chères,
Nos enfants n’iront pas demander à nos pères
Comment souriait le bon roi !

IV.

Jeunes amis, dansez autour de cette enceinte ;
Mêlez vos pas joyeux, mêlez vos heureux chants ;
Henri, car sa bonté dans ses traits est empreinte,
Bénira vos transports touchants.
Près des vains monuments que des tyrans s’élèvent,
Qu’après de longs siècles achèvent
Les travaux d’un peuple opprimé.
Qu’il est beau, cet airain où d’un roi tutélaire
La France aime à revoir le geste populaire
Et le regard accoutumé !

Que le fier conquérant de la Perse avilie,
Las de léguer ses traits à de frêles métaux,
Menace, dans l’accès de sa vaste folie,
D’imposer sa forme à l’Athos ;
Qu’un Pharaon cruel, superbe en sa démence,
Couvre d’un obélisque immense
Le grand néant de son cercueil ;
Son nom meurt, et bientôt l’ombre des Pyramides
Pour l’étranger, perdu dans ces plaines arides,
Est le seul bienfait de l’orgueil.

Un jour (mais repoussons tout présage funeste !)
Si des ans ou du sort les coups encor vainqueurs
Brisaient de notre amour le monument modeste,
Henri, tu vivrais dans nos cœurs ;
Cependant que du Nil les montagnes altières,
Cachant cent royales poussières,
Du monde inutile fardeau,
Du temps et de la mort attestent le passage,
Et ne sont déjà plus, à l’œil ému du sage,
Que la ruine d’un tombeau.

Février 1819.

Détail de la statue équestre d'Henri IV au Pont-Neuf

Notes :

  1.  La colonne Trajane s’élève près de remplacement où furent le sacrum Tiberinum et la via Caprœensis.
  2. La statue de Henri IV fut renversée à l’époque du 10 août.
  3. On sait que ce fut dans le même temps (en 1792 et 1793), qu’après avoir violé les tombes royales, on posa un masque de plâtre sur le visage de Henri, pour mouler ses traits.
  4. Suivant M. le Monnier, le tigre des déserts de Sahara, non content d’avoir dévoré ses victimes, s’acharne encore sur l’ombre de leurs squelettes. M. de Borda s’exprime, sur le même sujet, de la manière suivante : « j’ai vu des tigres d’Afrique, amenés à Damas, et enfermés dans l’immense arène de Magis-Patar, dévorer avec la plus révoltante férocité les bœufs et les hiènes qu’on leur donnait tous vivans, et, leur premier appétit satisfait, passer des journées entières à guetter l’ombre des carcasses décharnées de ces animaux. Il est probable que le mouvement de l’ombre présentait à ces tigres une apparence de vie dans ce qui n’avait pas même une apparence de corps ».
  5. Personne n’ignore l’enthousiasme avec lequel le peuple, le 13 août 1818, s’empara de la statue de Henri IV, et la traîna à force de bras au lieu où elle devait être élevée.

Trois lys blancs

Publié dans:Lectures & relectures, Memento, Vexilla Regis |on 24 août, 2018 |1 Commentaire »

2018-75. « La monarchie véritable, la monarchie traditionnelle, appuyée sur le droit héréditaire… »

24 août,
Fête de Saint Barthélémy, apôtre.
Anniversaire du rappel à Dieu de SMTC le Roi Henri V (+ 24 août 1883).

Henri, comte de Chambord de jure Henri V

SMTC le Roi Henri V dit le Comte de Chambord

A l’occasion de l’anniversaire de la mort de SMTC le Roi Henri V, communément appelé du titre de Comte de Chambord qu’il porta en exil, il n’est jamais inutile de se replonger dans la lecture de certains de ses écrits ; ils sont toujours d’une pénétrante sagacité et d’une profonde sagesse, parce que sa pensée est toujours restée ferme dans les principes et donc, de ce fait, a toujours gardé le recul nécessaire : le recul que donne une doctrine royale traditionnelle multiséculaire sans compromission avec l’esprit du temps.
Au-delà de quelques éléments très circonstanciés, la lettre suivante, adressée à l’un de ses amis en date du 15 novembre 1869, est riche de lumières et d’enseignements qui restent d’une pertinence et d’une actualité absolues en ce début du XXIème siècle.

Loin du portrait du Prince borné et lointain, déconnecté de la réalité de son pays, que dressent à loisir les ouvrages d’histoire, ainsi que les langues éhontément perfides des royalistes libéraux qui auraient consenti à toutes les prostitutions des principes pour obtenir une « royauté à l’anglaise » ou bien à la « sauce Orléans », on voit bien ici combien Henri V était lucide et nourrissait une pensée claire, nuancée, inspirée par l’authentique tradition vivante de la Couronne des Lys.

Nous mettons donc volontairement en valeur – en caractères gras – certaines phrases ou expressions de cette missive qui nous paraissent particulièrement importantes, et nous nous permettons de la compléter par quelques notes dans le but de lui conférer plus de clarté et d’en faire mieux ressortir toute l’importance prophétique…

Armes de France gif

Henri V
Lettre du 15 novembre 1869

« Vous savez mieux que tout autre, mon cher ami, si la pensée de la France, la passion de son bonheur et de sa gloire, le désir de lui voir reprendre dans le monde la place que la Providence lui a assignée, font l’objet de mes constantes et bien vives préoccupations.
J’ai toujours respecté mon pays dans les essais qu’il a voulu tenter. On a même pu s’étonner de la persistance d’une réserve dont je ne dois compte qu’à Dieu ou à ma conscience. Mais si les amertumes prolongées de l’exil pouvaient avoir un adoucissement, je le trouverais dans la certitude de n’avoir pas manqué à la résolution que j’avais prise envers moi-même de ne pas aggraver les embarras et les périls de la France.
Cependant l’honneur et le devoir me recommandaient de la prémunir contre de funestes entraînements. Je n’hésitais pas, vous vous le rappelez, à protester contre les prétentions d’un pouvoir qui, uniquement basé sur le prestige d’un nom glorieux, croyait au lendemain d’une crise violente, le moment propice pour s’imposer aux destinées du pays (note 1).
Vous voulez la monarchie, disais-je alors aux Français, vous avez reconnu qu’elle seule peut vous rendre, sous un Gouvernement régulier et stable, cette sécurité de tous les droits, cette garantie de tous les intérêts, cet accord permanent d’une autorité forte et d’une sage liberté, qui fondent et assurent le bonheur des nations (note 2), ne vous livrez pas à des illusions qui, tôt ou tard, vous seraient fatales (note 3). Ce nouvel empire qu’on vous propose (note 4) ne saurait être cette monarchie tempérée et durable dont vous attendez tous ces biens…
La monarchie véritable, la monarchie traditionnelle, appuyée sur le droit héréditaire et consacrée par le temps, peut seule vous remettre en possession de ces précieux avantages
Le génie et la gloire de Napoléon n’ont pu suffire à fonder rien de stable ; son nom et son souvenir y suffiraient bien moins encore. Les dix-sept années qui viennent de s’écouler depuis que je faisais entendre ces paroles à mon pays n’ont-elles pas justifié mes prévisions et mes conseils ?
La France et la société tout entière sont menacées de nouvelles commotions : aujourd’hui, comme il y a dix-sept ans, je suis convaincu et j’affirme que la monarchie héréditaire est l’unique port de salut, où, après tant d’orages, la France pourra retrouver enfin le repos et le bonheur (note 5). – Poursuivre en dehors de cette monarchie la réalisation des réformes légitimes que demandent avec raison tant d’esprits éclairés, chercher la stabilité dans les combinaisons de l’arbitraire et du hasard (note 6), bannir le droit chrétien de la société, baser sur des expédients l’alliance féconde de l’autorité et de la liberté (note 7), c’est courir au devant de déceptions certaines.
La France réclame à bon droit les garanties du Gouvernement représentatif (note 8), honnêtement, loyalement pratiqué, avec toutes les libertés et tout le contrôle nécessaires. Elle désire une sage décentralisation administrative (note 9), et une protection efficace contre les abus d’autorité.
Un Gouvernement qui fait de l’honnêteté et de la probité politique la règle invariable de sa conduite (note 10), loin de redouter ces garanties et cette protection, doit, au contraire, les rechercher sans cesse. – Ceux qui envahissent le pouvoir (note 11), sont impuissants à tenir les promesses dont ils leurrent les peuples (note 12), après chaque crise sociale, parce qu’ils sont condamnés à faire appel à leurs passions au lieu de s’appuyer sur leurs vertus (note 13). – Berryer l’a dit admirablement : « Pour eux, gouverner ce n’est plus éclairer et diriger la pensée publique, quelle qu’elle soit ; il suffit de savoir la flatter, ou la mépriser, ou l’éteindre » (note 14).
Pour la monarchie traditionnelle, gouverner, c’est s’appuyer sur les vertus de la France, c’est développer tous ses nobles instincts, c’est travailler sans relâche à lui donner ce qui fait les nations grandes et respectées ; c’est vouloir qu’elle soit la première par la foi, par la puissance et par l’honneur (note 15).
Puisse-t-il venir ce jour si longtemps attendu où je pourrai enfin servir mon pays ! Dieu sait avec quel bonheur je donnerais ma vie pour le sauver (note 16).
Ayons donc confiance, mon cher ami, et ne cessons pas de travailler dans ce noble but. A la justice et au droit appartient toujours la dernière victoire (note 17).
Comptez plus que jamais sur mon affection. » 

Notes :
1 – Le Prince rappelle ici les mises en garde qu’il a adressées aux Français lors de l’élection de Louis-Napoléon Buonaparte comme président de la 2ème république puis lors du référendum qui a transformé cette dernière en 2nd en-pire. Le « prestige d’un nom glorieux » renvoie évidemment à l’aura mythologique qui a été placée sur l’épopée du petit général Corse.
2 -  « (…) un Gouvernement régulier et stable, cette sécurité de tous les droits, cette garantie de tous les intérêts, cet accord permanent d’une autorité forte et d’une sage liberté, qui fondent et assurent le bonheur des nations (…) » : Le Prince résume ici excellement ce que sont les qualités objectives de la royauté capétienne traditionnelle.
3 – Illusions fatales : on admire ici la lucidité prémonitoire du Prince, plusieurs mois avant le désastre militaire et politique dans lequel s’effondrera l’en-pire en carton-pâte de Louis-Napoléon.
4 – « Nouvel empire qu’on vous propose » : après une période très autoritaire, Louis-Napoléon avait fait mine de donner un nouveau visage, plus libéral, à son système politique.
5 – Là encore les événements postérieurs ont donné raison à Henri V : depuis l’effondrement du 2nd en-pire, la France, tournant le dos à la royauté traditionnelle, n’a jamais connu de période pérenne de véritable stabilité gouvernementale.
6 – « les combinaisons de l’arbitraire et du hasard » : voici une excellente définition du système électoral et prétendûment démocratique.
7 – « le droit chrétien » que le Prince place au premier rang des nécessités politiques peut seul garantir, unifier et harmoniser ces deux éléments : l’exercice de l’autorité et la préservation des véritables libertés individuelles et sociales (cf. la conférence de Gustave Thibon sur la véritable liberté publiée à partir d’ > ici).
8 – « Gouvernement représentatif » : le système électoral et les chambres, auxquels nous ont « habitués » les républiques successives, ne sont pas la seule – en encore moins la meilleure – manière d’avoir une véritable « représentation ». Les corps intermédiaires conformes à l’ordre naturel et conformes au principe de subsidiarité assurent une authentique forme de « représentation ». Il est en effet bien plus approprié à la nature de l’homme et de sa vie en société d’œuvrer à les restaurer dans leur plénitude, si l’on veut restaurer un état qui soit tout à la fois fort, et rigoureusement respectueux des libertés naturelles.
9 – « décentralisation administrative » : tandis que les républiques successives n’ont cessé de durcir la centralisation, et que lorsqu’elles parlent de « décentralisation », elles n’établissent en réalité qu’une « subsidiarité inversée » !
10 – « Un Gouvernement qui fait de l’honnêteté et de la probité politique la règle invariable de sa conduite » : quel contraste avec « la république des affaires », qui cumule les scandales et la corruption !!!
11 – « Ceux qui envahissent le pouvoir » : le Prince ne donne-t-il pas ici une excellente définition des « z’élus de la république » ?
12 – « les promesses dont ils leurrent les peuples » : c’est bien connu, « les promesses n’engagent que ceux qui y croient » (citation célèbre et révélatrice du « système représentatif » actuel).
13 – « ils sont condamnés à faire appel à leurs passions au lieu de s’appuyer sur leurs vertus » : là encore Henri V dépeint en quelques mots bien frappés la sinistre réalité dont les politiciens mênent les campagnes électorales.
14 – La citation de Berryer n’est-elle pas prophétique ? On croirait lire ici la description de ce qui se passe aujourd’hui, sous la 5ème république, dans le Royaume de France occupé.
15 – Dans la monarchie capétienne traditionnelle, c’est l’Eglise qui est le premier Ordre de l’Etat : la royauté traditionnelle est catholique, et cette catholicité, outre qu’elle permet le développement d’une société vertueuse, permet une large diffusion des grâces de Dieu dans l’ordre temporel autant que dans l’ordre spirituel.
16 – « Je donnerais ma vie pour la sauver » : phrase qui montre la réalité de ce qu’est le Roi de France. Epoux mystique de la France (lors du Sacre il reçoit un anneau qui est tout-à-fait analogue à l’alliance passée au doigt des époux et qui symbolise l’alliance spirituelle et morale entre sa Personne sacrée et le Royaume). Ainsi le Roi donne sa vie pour le Royaume, comme l’époux donne sa vie pour son épouse. A l’inverse la majorité des politiciens républicains semble avoir pour devise : « Je vendrais la France pour sauver mes intérêts personnels » !
17 – « A la justice et au droit appartient toujours la dernière victoire » : cette affirmation pleine d’espérance surnaturelle et de foi est aussi celle qui anime et sous-tend tout l’engagement d’un véritable légitimiste. Elle est du même ordre que la confiance inébranlable dans les paroles de Notre-Seigneur assurant que, malgré toutes les attaques, les périodes de crise et de décadence, les portes de l’enfer ne prévaudront finalement pas contre Son Eglise Sainte.

fleur de lys

Articles connexes :
– Actualité du Comte de Chambord > ici
– Evocation du Comte de Chambord par Louis XX en 2015 > ici
– Bref exposé des lois fondamentales du Royaume de France > ici
– Pèlerinage de Louis XX au couvent de la Castagnavizza > ici
– Pourquoi les Princes de la branche aînée des Bourbons n’habitent-ils pas en France ? > ici

2018-74. De Simone Weil ; du témoignage que lui a rendu Gustave Thibon ; et de son baptême in articulo mortis.

1943 – 24 août – 2018

75ème anniversaire de la mort
de
Simone Weil

Simone Weil

Simone Adolphine Weil est née à Paris le 3 février 1909.
Son père, Bernard Weil est issue d’une famille israélite d’origine alsacienne installée à Paris depuis plusieurs générations.  Sa mère, Salomea, était née dans l’empire russe. Trois ans avant Simone, était né un garçon, André, qui sera l’un des plus célèbres mathématiciens du XXe siècle (mort à Princeton, aux Etats-Unis, en 1998).
Bernard Weil étant chirurgien militaire, sa famille le suivra dans ses diverses affectations au cours de la première guerre mondiale. Simone n’a reçu aucune éducation religieuse. Elle écrira plus tard : « J’ai été élevée par mes parents et par mon frère dans un agnosticisme complet ».
A l’âge de 16 ans, au mois de juin 1925, elle est reçue au baccalauréat de philosophie. Après trois ans de classes préparatoires au Lycée Henri IV, où elle suit les cours du philosophe Alain, elle entre à 19 ans (1928) à l’Ecole normale supérieure. Reçue à l’agrégation de philosophie à 22 ans (1931) elle commence alors à enseigner dans divers lycées de province, en particulier au Puy-en-Velay où elle va prendre fait et cause pour les ouvriers en grève et soutenir le mouvement syndicaliste marxiste, ce qui causera un scandale.
Au cours de l’été 1932, elle se rend en Allemagne pour étudier la montée en puissance du mouvement national-socialiste qu’elle analyse avec une grande lucidité. Pendant l’année universitaire 1934-1935, elle abandonne l’enseignement pour embrasser la condition ouvrière : travail à la chaîne, conditions de travail avilissantes, rebuffades, faim, épuisement… Elle en gardera des maux de tête qui ne la quitteront plus. Elle reprend l’enseignement, prend une part active aux grèves de 1936, puis – malgré un pacifisme déterminé – s’engage un temps aux côtés des « rouges » au début de la guerre civile en Espagne. Rien de tout cela ne le prédestinait à se rapprocher du christianisme, tout au contraire !

Pourtant, dès l’automne 1935, en voyage au Portugal, elle est bouleversée par les chants « d’une tristesse déchirante » d’une procession de femmes et elle en retire « la certitude que le christianisme est par excellence la religion des esclaves » (sic) et qu’elle ne peut pas faire autrement que d’y adhérer !
En 1937, alors qu’elle s’est rendue à Assise, dans la chapelle de la Portioncule (Notre-Dame des Anges), elle est saisie par « quelque chose de plus grand que moi » qui la contraint à se mettre à genoux pour la première fois de sa vie.
Enfin, pour la Semaine Sainte 1938, elle va suivre tous les offices à l’abbaye de Solesmes, découvrant la Passion du Christ qui entre en elle à travers la beauté des paroles et des chants de la liturgie. Peu de temps après, elle vit une véritable expérience mystique qu’elle décrit sans fioriture par ces mots :  « Le Christ lui-même est descendu et m’a prise ».
Elle prend alors contact avec des prêtres, des religieux, qu’elle interroge. Elle étudie aussi les autres religions, découvre et approfondit Saint Jean de la Croix et Saint Thomas d’Aquin…
Un dominicain de Marseille, le Rd. Père Joseph-Marie Perrin (1905-2002) devient l’un de ses interlocuteurs privilégiés et va jouer un rôle essentiel dans sa maturation spirituelle. C’est lui qui, en juin 1941, envoie un courrier à Gustave Thibon pour lui demander d’accueillir Simone au Mas de Libian, à Saint-Marcel d’Ardèche.

En effet, en juin 1940, la famille Weil a fui la capitale et a trouvé refuge à Marseille : c’est à ce moment que Simone a pris contact avec le Rd. Père Perrin pour l’interroger sur le dogme catholique, qui, d’une certaine manière, la rebute autant qu’il l’attire.
La demande du Père Perrin à Thibon n’enthousiasme pas ce dernier qui a raconté :
« La première rencontre s’est produite au carmel d’Avignon, dont j’étais l’ami à l’époque. Je lui ai donné rendez-vous pour discuter de son séjour chez moi, car le Père Perrin, un excellent ami, m’avait écrit au printemps de 1941 : « J’ai dans mon bureau une jeune fille israélite, agrégée de philosophie et militante d’extrême gauche, qui désirerait faire un  séjour à la campagne et participer aux travaux agricoles ». Elle était alors exclue de l’enseignement par les lois d’exception qui sévissaient à l’époque. Inutile de vous dire que je fus d’abord un peu alarmé à la pensée de garder quelqu’un chez moi pendant des semaines et peut-être des mois, mais, je ne sais pourquoi, pour obliger un ami, parce que les Juifs étaient repoussés ou persécutés à ce moment-là, j’ai cru devoir accepter et nous nous sommes donné rendez-vous à Avignon. Là, nous nous sommes mis d’accord sur les conditions de son séjour et, quelques jours après, elle est arrivée « avec armes et bagages », comme elle disait, à l’autobus du soir » (in « Entretiens avec Christian Chabanis » p.111).
Dans d’autres circonstances, notre cher Gustave racontait, non sans humour, que dès le premier coup d’œil lors de cette première rencontre, il avait été en quelque sorte choqué par le peu de soin que Simone accordait à sa tenue vestimentaire : « Mon Dieu, qu’elle était mal fagotée ! », nous disait-il avec une expression inimitable !!!
Il continue : « C’est ici que je l’ai accueillie. Elle a passé plusieurs semaines, participant aux travaux agricoles qu’elle faisait de son mieux, mais trouvant toujours qu’elle était trop bien traitée. Une très grande amitié s’est nouée entre nous immédiatement. Elle a demandé ensuite à travailler dans une équipe d’agriculteurs où elle serait inconnue, où elle pourrait partager le sort des travailleurs anonymes, car elle avait l’idée très ancrée – et c’était un des leitmotive de son existence – que pour connaître le réel dans son âpreté, dans sa crudité, il faut n’avoir aucun de ces « rembourrages » qui sont fournis par les titres, les diplômes, les amitiés, la fortune, etc., qui amortissent le choc de la dure nécessité, et par conséquent se trouver au plus bas de l’échelle sociale, de façon à recevoir toute la pesanteur de ce monde ; pour cela, être ouvrier anonyme lui paraissait la condition la plus favorable. C’est précisément ce qu’elle a fait. Mais, pendant le séjour de quelques semaines qu’elle a fait chez moi, je ne dirai pas que ce fut une rencontre, mais la rencontre. Nous parlions tout à l’heure de la communication : eh bien, je crois avoir éprouvé avec elle la communication intérieure à l’état pur. On m’a souvent reproché de majorer l’œuvre de Simone Weil par amitié. C’est exactement le contraire qui s’est produit. Au début, je n’ai éprouvé aucune espèce d’amitié, j’ai plutôt senti, je ne dirai pas de la répulsion – le mot serait beaucoup trop fort -, mais un manque alarmant de sympathie. L’amitié est venue ensuite de la révélation de la grandeur : je n’ai donc rien eu à majorer. J’ai été en quelque sorte vaincu malgré moi par la pureté de cette âme, par la qualité de cet esprit » (« Entretiens avec Christian Chabanis » pp.112-113).

De prime abord, tout semble les opposer. Par leurs tempéraments aussi bien que par leur milieu respectif, leur manière de penser et de réagir. Là encore, Gustave Thibon avait quelques anecdotes qu’il résume ainsi : « Nous passions une partie de notre temps à nous disputer ». Mais il ajoute aussitôt : « Mais c’était en quelque sorte des disputes transparentes, car – et c’est un grand témoignage en faveur de la sainteté d’un être – je n’ai jamais observé chez elle, quelles que soient la divergence des opinions et la vivacité de la discussion, la moindre réaction d’un moi blessé, la moindre trace de susceptibilité. Elle affirmait fortement ses convictions, mais ignorait totalement la vanité littéraire » (« Entretiens avec Christian Chabanis » p.114).
Dans la préface à « La Pesanteur et la Grâce », le premier livre de Simone Weil dont il assurera la publication (1947),  Gustave Thibon affirme qu’il n’a jamais éprouvé chez aucun être la sensation d’un contact aussi tangible avec le surnaturel – une approche d’une évidence telle qu’il ne put s’y dérober -, et qu’il a réalisé avec elle la plus haute amitié de sa vie d’esprit.
En effet, lorsqu’elle quitte le Mas de Libian pour retourner à Marseille, à l’automne 1941, Simone laisse à Gustave ses cahiers, l’invitant à en publier la substance sous son nom à lui : « La main qui tient la plume avec le corps et l’âme qui y sont attachés sont des infinitésimaux de nième importance » lui écrit-elle en les lui confiant.
Thibon n’en fera rien : il fera un choix dans ces cahiers de manière à les rendre accessibles à un large public. De la sorte, « La Pesanteur et la Grâce » fut un succès et acquit une très grande audience, révélant une mystique de premier ordre.
Gustave Thibon, évoquant d’abord pour beaucoup d’auteurs qui ont publié des choses sublimes « le contraste décevant entre leurs œuvres où se jouent les reflets du ciel et la vanité de leur vie privée, captive des passions terrestres », ajoute : « Simone Weil fut un pur témoin – un être en qui le génie de l’expression s’unissait à une orientation inconditionnelle et permanente vers la perfection intérieure. Son œuvre écrite est la traduction fidèle de son âme ; rien dans son style de vie et dans sa conduite envers le prochain ne démentait son message. Je n’ai jamais connu d’être plus transparent, j’entends plus docile à la pénétration de la lumière (…). Simone Weil était de ces êtres prédestinés qui, selon le mot de l’Apôtre, vivent « comme s’ils voyaient l’invisible ». Et qui dit lumière dit vérité. La soif, l’exigence de vérité était la passion centrale de Simone Weil (…) » (in « Ils sculptent en nous le silence » pp. 199-200).
Un peu plus loin, il ajoute :
« Vraie devant Dieu, Simone Weil était véridique dans tous ses rapports avec les hommes. Aucune trace chez elle de ces combinaisons teintées de demi-mensonges qui sont l’étoffe de la plupart des bonnes relations sociales. Elle disait toute sa pensée à tout le monde, sans le moindre souci de déplaire, si durs que soient pour le prochain les effets de cette abrupte franchise. Un seul exemple : je lui avais donné à lire un de mes manuscrits. Et voici son jugement : « J’ai trouvé, dans tout ce que vous avez écrit, quatre ou cinq formules à peu près satisfaisantes ». Et elle ajoutait, consciente de la susceptibilité des écrivains : « Je suis presque certaine que cette sincérité me coûtera votre amitié, mais que vaudrait une amitié mêlée de mensonge ? » Cette absence totale de diplomatie lui valut d’ailleurs de solides inimitiés. Son conctact excluait toute demi-mesure : on n’avait le choix devant elle qu’entre l’éblouissement et le refus.
Et de cet être pur émanait une vertu purificatrice. On sentait, en sa présence, l’inconsistance des alliages trop humains de la vie religieuse. Après Saint Jean de la Croix qu’elle admirait sans réserve, elle affirmait que le cheminement de l’âme vers Dieu ne doit se confondre avec aucun état d’âme, positif ou négatif, et qu’il consiste au contraire dans une orientation permanente ves le « Bien pur et impossible » sans égard aux circonstances extérieures ou intérieures. Ainsi l’aiguille aimantée de la boussole marque invariablement le nord quelle que soit la température ambiante. L’accès au divin exige le dépassement de tout l’humain… »
(ibid. pp. 201-202).

C’est à Saint-Marcel d’Ardèche que Simone entreprend la lecture intégrale du Nouveau Testament. Toutefois, à ce moment-là, elle n’hésite pas à dire au Rd. Père Perrin que, bien que conquise par l’Amour du Christ, elle ne pense pas être appelée au baptême… Quelque chose lui manque encore qui ne s’accomplira que dans les ultimes jours de sa vie terrestre.

A la mi-mai 1942, la famille Weil s’embarque pour les Etats-Unis d’Amérique. Mais aussitôt arrivée à New-York, Simone est rongée par l’inquiétude intérieure que lui procure une situation qu’elle juge trop confortable en des temps où tant d’hommes vivent l’angoisse, la détresse, la misère, l’incertitude du lendemain, la terreur des horreurs liées à cette guerre : elle reprend donc le bâteau pour la Grande-Bretagne où elle arrive en novembre 1942. Elle s’engage activement dans la résistance mais, rapidement déçue par ce qu’elle constate auprès de Charles de Gaulle et dans son entourage, elle démissionne. Sa santé est gravement altérée par toutes les privations qu’elle s’impose et on découvre qu’elle est rongée par la tuberculose.
Le 15 avril 1943, Simone Weil est admise au Middlesex Hospital de Londres, puis transférée le 17 août au sanatorium d’Ashford, dans le Kent. C’est là qu’elle rend le dernier soupir, lors d’une crise cardiaque, le 24 août 1943, âgée de 34 ans et demi.
Elle est enterrée au cimetière catholique d’Ashford.

La plupart des notices biographiques qui lui sont consacrées affirment qu’elle est morte sans baptême.
Mais le Rd. Père Perrin et Georges Hourdin sont catégoriques, après avoir reçu le témoignage de Simone Deitz, une juive convertie au catholicisme, amie de Simone Weil présente à son chevet lors de ses derniers jours : Simone Weil a demandé à Simone Deitz de la baptiser, in articulo mortis.
Ce témoignage semble avoir été ignoré de Gustave Thibon.
Il n’y a toutefois aucune raison de douter des affirmations de Simone Deitz, et c’est donc revêtue de la robe immaculée des néophytes que l’âme de Simone Weil, au terme d’une vie aux rebondissements multiples et d’un cheminement spirituel tout-à-fait surprenant, s’est présentée aux portes du paradis ce 24 août 1943.

C’est à Thibon que nous empruntons la conclusion de cette modeste contribution au 75ème anniversaire du rappel à Dieu de cette femme d’exception : « Je tiens Simone Weil pour le plus grand auteur spirituel de notre époque. Ce qui m’alarme, c’est que notre époque ait accordé une plus large audience au message d’un Teilhard de Chardin qu’à celui d’une Simone Weil. Notre époque, a dit Debidour, avait à choisir entre le symptôme et le remède de son mal : elle a choisi le symptôme. Le diagnostic est exact » (in « Entretiens avec Christian Chabanis », p.115).

Tombe de Simone Weil - Ashford (Kent)

Tombe de Simone Weil
cimetière catholique d’Ashford (Kent)

2018-67. Non, il n’y a pas eu de dégâts dans notre Principauté…

Vendredi 10 août 2018,
Fête de Saint Laurent, diacre et martyr ;
Triste anniversaire de la prise des Tuileries…

Chers Amis du Refuge Notre-dame de Compassion,

Quelques uns d’entre vous, entendant parler des dégâts occasionnés par l’épisode cévenol de ce jeudi 9 août dans le département de l’Ardèche, nous ont adressé quelques très gentils messages en nous demandant si nous n’avions pas été sinistrés : qu’ils soient remerciés pour leur sollicitude !
Non ! Il n’y a eu aucun dommage dans notre « Principauté », soyez tout-à-fait rassurés. Les pluies y ont été violentes et abondantes mais n’ont causé aucun dommage, fort heureusement. Ni grêle, ni coupure d’électricité, ni inondation chez nous.
Les zones sinistrées se situent bien plus au sud.

Je profite simplement de ces quelques lignes pour vous adresser trois photographies prises hier en début de soirée par Frère Maximilien-Marie : elles vous suggèreront peut-être quelques impressions au sujet de la magnificence de ces hautes Boutières au cœur desquelles nous sommes établis, et dont la grandeur sauvage et la puissante sublimité sont, en toutes saisons et par tous les temps, bien propres à élever l’âme vers notre divin Créateur.

Après les orages - depuis le col de la Croix de Boutières

Depuis le col de la Croix de Boutières (1505 m d’altitude)
une vue des vallées et des sucs des hautes Boutières

Après les orages - Saint-Martial et son lac

Saint-Martial et son lac (environ 850 m d’altitude)

Après les orages - lac de Saint-Martial

Le lac de Saint-Martial après les orages, lorsque les brumes se dissipent…

Je profite également de cette courte publication pour vous rappeler que, en ce triste anniversaire de la prise des Tuileries et des infamies perpétrées à l’encontre de la famille royale, vous pouvez trouver dans les pages de ce blogue :
- Simples réflexions à propos du 10 août > ici
- Ainsi finit le régiment des Gardes Suisses du Roi de France > ici
- Témoignage de Pauline de Tourzel sur la prise des Tuileries et les événements qui suivirent > ici

Prions de tout notre cœur et de toute notre âme pour que cesse l’ignominie républicaine, fondée sur de telles abominations !

Lully.

Lys d'un drapeau des Gardes Suisses qui fut ramassé aux Tuileries par Cléry (Paris - musée Carnavalet)

Fragment d’un drapeau de la Garde Suisse
ramassé aux Tuileries par Cléry après les massacres et le pillage…

2018-66. « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! »

9 août,
Fête de Saint Jean-Marie Vianney, confesseur (cf. > ici) ;
Mémoire de Sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, vierge et martyre (cf. > ici) ;
Mémoire de Saint Romain, martyr ;
Mémoire de la vigile de Saint Laurent ;
225ème anniversaire du commencement du siège de Lyon par les troupes de la Convention (9 août 1793).

Siège de Lyon août-octobre 1793

Le siège de Lyon par les troupes envoyées par la Convention
9 août – 9 octobre 1793

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

A partir du 9 août 1793, la ville de Lyon, en révolte ouverte contre la Convention depuis la fin du mois de mai, fut assiégée par une armée de quelque 65.000 hommes. Les défenseurs de la ville, eux, sont estimés à moins de 10.000 combattants.
Le siège lui-même, qui allait durer exactement deux mois, puisque la reddition eut lieu le 9 octobre 1793, fit un nombre inconnu de victimes (tuées au combat ou victimes de la faim et de la misère).
La répression impitoyable qui suivit, elle, dirigée principalement par Collot-d’Herbois et Fouché, fut l’occasion du massacre de presque 2.000 personnes : quelques unes furent guillotinées (mais cela était jugé trop long et trop coûteux), une centaine d’entre elles fut fusillée (mais cela aussi n’allait pas assez vite) et la très grande majorité fut l’objet de mitraillades collectives dans la plaine des Brotteaux.

On connaît le fameux décret de la Convention en date du 12 octobre 1793, voté à l’instigation de Barère : « Lyon perdra son nom, elle sera appelée Ville-Affranchie. Elle sera détruite. Tout ce qui fut habité par le riche sera démoli, il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égarés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l’industrie et les monuments consacrés à l’humanité et à l’instruction publique. Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne qui attestera à la postérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville avec cette inscription : « Lyon fit la guerre à la liberté ; Lyon n’est plus. » »
C’est en effet une chose bien connue : « La pitié n’est pas révolutionnaire » (Westermann) !

Crypte de la chapelle expiatoire des Brotteaux

Crypte de la chapelle expiatoire des Brotteaux (Lyon)
dans laquelle sont conservés une partie des ossements des victimes de la répression du soulèvement de la ville contre la Convention

Mais je ne veux pas aujourd’hui m’étendre davantage sur cet épisode – qui nécessiterait à lui seul des pages et des pages d’études – : ce rappel n’est pour moi que l’occasion, le tremplin, pour quelques réflexions plus générales, et toujours très actuelles.

Au temps de la grande révolution, c’est au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité que l’on a commis des milliers et des milliers d’assassinats et que l’on a justifié des actes d’une barbarie qui dépasse tout ce que l’on peut imaginer. Et cela a continué bien au-delà des limites officielles de ladite révolution, puisque – c’est une évidence pour qui veut bien y réfléchir (voir par exemple > ici) – la révolution a continué bien au-delà, s’est étendue, s’est diversifiée, a opéré des changements d’apparence (mais non de substance)…
La révolution se perpétue et dure encore.

La révolution poursuit ses incommensurables ravages, dans l’ordre temporel… et dans la Sainte Eglise elle-même.
Oh ! Bien sûr, à l’intérieur de l’Eglise, il n’existe pas – au sens physique et matériel – de guillotine, de fusillades, de mitraillades, d’exécutions sommaires, de tribunaux d’exception, de comités de salut public, de loi des suspects, d’obligation de prêter les serments révolutionnaires, de déportations ou de camps de concentration…
Mais ils existent au sens psychologique et spirituel, et ce terrorisme-là n’est pas moins criminel et n’est pas moins dévastateur.

Ossuaire de la crypte de la chapelle expiatoire des Brotteaux - détail

Ossuaire de la crypte de la chapelle expiatoire des Brotteaux – détail.

Si, officiellement, un certain nombre de dispositions et de lois émanant du Saint-Siège Apostolique – notamment les mesures en faveur de la célébration de la Sainte Messe latine traditionnelle – garantissent les droits des fidèles ; si des évêques, encore trop rares, se démarquent de la « ligne du parti » (pardon, de l’inertie d’un consensus épiscopal figé par les toujours très prégnantes idéologies ecclésiastiques qui se sont imposées à l’occasion du concile vaticandeux) ; il n’en demeure pas moins toutefois que, mis à part en quelques oasis où l’on respire un air plus catholique, le terrorisme révolutionnaire ecclésiastique persiste, subsiste, se maintient, et prolonge son action mortifère.

A l’intérieur de la Sainte Eglise comme en politique, les libéraux ne l’ont jamais été que de nom et, en vérité je vous le dis, ils sont de très proches parents de Saint-Just (quelle sinistre ironie qu’un tel patronyme pour un tel personnage !) lorsqu’il  martelait : « Pas de liberté pour les ennemis de la liberté ! ».

Malheureusement, les exemples actuels ne manquent pas pour illustrer mon propos.
Ils sont encore très nombreux, au Royaume de France, les prêtres et les fidèles qui, tout simplement parce qu’ils tentent de restaurer, parce qu’ils demandent, ou seulement parce qu’ils désirent l’enseignement d’une doctrine authentiquement catholique, la célébration des sacrements de manière authentiquement catholique, la transmission d’une spiritualité authentiquement catholique, sont méprisés, brimés, marginalisés, critiqués, suspectés, ignorés, rejetés, persécutés, exécutés dans leur réputation, guillotinés dans leurs moyens d’action, fusillés dans leurs initiatives, mitraillés dans leur aspirations et achevés sans ménagement à coups de crosse (car lorsque ce n’est plus celle des fusils de la liberté, il reste toujours celle des évêques).
Quant aux qualificatifs de « fanatiques », « aristocrates », « liberticides » ou « brigands » qui fleurissaient dans la bouche ou sous la plume des terroristes de 1793, ils existent toujours remis au goût du jour avec toutes les déclinaisons d’acception que l’on peut trouver pour « rétrogrades » et « intégristes », sans oublier, sous l’actuel pontificat, le terme « pharisien » par lequel il faut entendre le reproche d’être tout simplement et véritablement catholique dans sa doctrine et dans ses mœurs !

11 février 2013 - foudre sur la basilique Saint-Pierre

La spectaculaire photographie prise sur la place Saint-Pierre au Vatican le 11 février 2013

La révolution continue dans la Sainte Eglise, et malgré certaines tentatives pour en limiter la progression et les dégats, menées par exemple par Sa Sainteté le pape Benoît XVI et par quelques autres prélats qui ont vraiment pris la mesure de la gravité et des enjeux des combats présents, elle étend son œuvre de dévastation et de mort, orchestrée par ces modernes Saint-Just ecclésiastiques qui grenouillent à la Curie, dans les diocèses, dans les séminaires et dans les paroisses, et qui s’acharnent toujours, parfois sous des apparences conservatrices, à pratiquer et enseigner une exégèse, une liturgie, une doctrine et une morale polluées par tout ce que Grégoire XVI, le Bienheureux Pie IX et Saint Pie X ont fermement condamné.
Oui, ces Saint-Just-là sont toujours en place, et ils veulent substituer la fausse « liberté » révolutionnaire à la véritable liberté des enfants de Dieu, pleinement accordée à la Révélation divine (cf. conférence de Gustave Thibon publiée à partir d’ > ici).

Mais contre ceux qui s’opposent à la liberté surnaturelle des authentiques et fidèles croyants, la liberté surnaturelle de ceux auxquels il a été donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu, qui ne sont point nés du sang ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu (cf. Johan. I 12-13), il y aura toujours des Vendées immatérielles et des chouanneries spirituelles, héroïques dans leurs combats malgré tous les moyens colossaux et acharnés mis en œuvre afin de les détruire, pour faire triompher dans l’invisible le Sacré-Coeur et la glorieuse Croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ !

pattes de chatLully.

Scapulaire Sacré-Coeur

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