2022-52. Chante et marche !

Samedi in albis.

   Le recueil des sermons de notre Bienheureux Père Saint Augustin contient de très nombreux sermons pour la fête de Pâques et pour les jours qui la suivent. En ce samedi « in albis », méditons à l’aide de celui qui suit, où le Docteur d’Hippone se livre à des commentaires sur le sens de l’Alléluia en rapport avec notre vie terrestre et ses luttes, en rapport avec l’espérance de notre victoire finale et la résurrection de notre corps lui-même, à la suite du Christ ressuscité.

Anges chanteurs - détail du rétable de l'Agneau mystique - Van Eyck

Anges chanteurs
(détail du retable de l’Agneau mystique, de Jan van Eyck)

frise fleurs de lys

 Sermon CCLVI
de notre Bienheureux Père Saint Augustin,
qui est le vingt-septième pour la semaine de Pâques :
La louange divine.

§ 1. Pour chanter l’Alléluia en pleine cohérence, il faut que tout en nous loue Dieu. De ce point de vue ce chant ne convient parfaitement qu’au ciel. Ne laissons pas toutefois de le répéter sur la terre malgré les tentations et les épreuves : d’abord parce que c’est le lieu où Dieu nous délivre du mal. 

   C’est au Seigneur notre Dieu que je dois d’être présent de corps parmi vous et de chanter l’Alléluia avec votre charité. Alléluia signifiant « Louez Dieu », louons le Seigneur, mes frères, louons-Le par notre conduite et par nos paroles, par nos sentiments et par nos discours, par notre langage et par notre vie. Dieu ne veut aucun désaccord dans celui qui répète ce chant. Commençons donc par mettre d’accord en nous la langue avec la vie, la conscience avec les lèvres ; oui, mettons d’accord nos mœurs avec nos paroles, dans la crainte que nos bonnes paroles ne rendent témoignage contre nos mauvaises mœurs.
Oh ! que l’Alléluia sera heureux dans le ciel, où les anges sont le temple de Dieu. Là, que l’accord parfait en louant Dieu ! quelle allégresse assurée en Le chantant ! Là encore, point de loi dans les membres pour résister à la loi de l’esprit ; point de lutte dans la convoitise pour menacer la charité d’une défaite. Afin donc de pouvoir chanter alors l’Alléluia avec sécurité, chantons-le maintenant avec quelque sollicitude.
Pourquoi avec sollicitude ? Tu ne veux pas que j’en aie lorsque je lis : « La vie humaine n’est-elle pas sur la terre une épreuve ? » (Job VII, 1). Tu ne veux pas que j’en aie lorsqu’on me crie : « Veillez et priez pour que vous n’entriez point en tentation ? » (Marc, IV, 38). Tu ne veux pas que j’en aie quand les tentations sont tellement nombreuses, que la prière même nous prescrit de dire : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » ? - Hélas ! nous demandons chaque jour, et chaque jour nous contractons des dettes -. Tu ne veux pas que j’en aie, lorsque j’implore chaque jour le pardon de mes péchés et du secours dans mes dangers ? Car si je dis, en vue de mes péchés passés : « Pardonnez-nous nos offenses comme nous-mêmes pardonnons à ceux qui nous ont offensés », j’ajoute aussitôt, en vue des périls dont je suis menacé : « Ne nous induisez pas en tentation » (Matt. VI, 12-13). Comment de plus le peuple chrétien est-il au sein du bonheur, puis qu’il crie avec moi : « Délivrez-nous du mal » ?
Toutefois, mes frères, au milieu même de ce mal, chantons l’Alléluia, en l’honneur de ce Dieu bon qui nous en délivre.
Pourquoi regarder autour de toi en cherchant de quoi Il te délivre, puisque réellement Il te délivre du mal ? Ne va pas si loin, ne porte pas de tous côtés le regard de ton esprit. Rentre en toi-même, regarde-toi ; c’est en toi qu’est le mal, et Dieu te délivre de toi lorsqu’Il te délivre du mal. Ecoute l’Apôtre et comprends de quel mal tu as besoin d’être délivré : « Je me complais, dit-il, dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur ; mais je vois dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de mon esprit, et qui m’assujettit à la loi du péché, laquelle est » (Rom. VII, 22-25). Où est-elle ? « M’assujettit à la loi du péché, laquelle est dans mes membres ». Il me semble te voir captif de je ne sais quels peuples barbares ; il me semble te voir captif de je ne sais quelles nations étrangères ou de je ne sais quels autres maîtres parmi les hommes : « Laquelle est dans mes membres ». Crie donc avec lui : « Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera ? » De quoi ? dis-le. L’un demande à être délivré du bourreau ; un autre, de la prison ; celui-ci, de l’esclavage chez les barbares ; celui-là, de la fièvre et de la maladie. Dites-nous, ô Apôtre, non pas où nous pouvons être envoyés ou conduits, mais ce que nous portons avec nous, ce que nous sommes ; dites donc : « Du corps de cette mort ». Du corps de cette mort ? Oui, « du corps de cette mort ».

§ 2. Saint Augustin se livre, sous la forme d’un dialogue fictif, à une explication du mystère de la rédemption de notre corps, lieu de beaucoup de nos combats, mais qui nous sera rendu purifié et ressuscité.

   Ce corps de mort, dit un autre, ne fait point partie de moi ; il est pour moi une prison provisoire, une chaîne qui me retient pur quelque temps ; je suis dans ce corps de mort, je ne le suis pas.
— Raisonner ainsi est un obstacle à ta délivrance.
— Je suis esprit, dit-on, et non pas chair, seulement là chair me sert d’habitation ; une fois donc que j’en serai sorti , n’y serai-je pas étranger ?
— Voulez-vous, mes frères, que ce soit l’Apôtre ou moi qui réponde à ce raisonnement ?
Mais si c’était moi, peut-être que l’indignité du ministre rejaillirait sur la valeur de la réponse. Je me tais donc. Prête avec moi l’oreille au Docteur des gentils ; pour en finir, avec ton objection, écoute avec moi ce Vase d’élection. Ecoute, mais répète d’abord ce que tu viens de dire.
Tu disais donc ceci : Je ne suis pas chair, mais esprit. Le corps est une prison où je gémis ; une fois rompues ces chaînes et ce cachot tombé en ruines, je suis libre et je m’échappe. La terre reste à la terre et l’esprit rentre au ciel ; je m’en vais donc, je laisse ici ce qui n’est pas moi. N’est-ce pas là ce que tu disais ?
— C’est bien cela.
— Je ne répondrai pas ; répondez, ô Apôtre, répondez, je vous en conjure. Vous avez prêché pour qu’on vous entende ; vous avez écrit pour qu’on vous lise, tout nous invite à vous croire. Répétez : « Qui me délivrera du corps de cette mort ? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ». De quoi vous délivre-t-elle ? « Du corps de cette mort ».
Mais vous n’êtes pas le corps de cette mort ? Il répond : « Ainsi par l’esprit j’obéis moi-même à la loi de Dieu , et par le corps à la loi du péché » (Rom. VII, 22-25).
« Moi-même ? » Comment vous-même feriez-vous des choses si différentes ?
— Si j’obéis par l’esprit, c’est que j’aime ; par la chair, c’est que je convoite ; il est vrai, je suis vainqueur si je ne consens pas au mal ; mais je lutte, car l’ennemi me presse vigoureusement.
— Mais une fois délivré de cette chair, ô Apôtre, est-il vrai que tu ne seras plus qu’un esprit ?
— En face de la mort, à laquelle nul n’échappe, l’Apôtre répond : Je ne laisse pas pour toujours mon corps, je le dépose pour quelque temps.
— Vous reviendrez donc dans ce corps de mort ? Mais quoi ? Ecoutons plutôt ses propres paroles. Comment donc rentrerez-vous dans ce corps de mort d’où vous avez demandé à être tiré, avec un accent si religieux ?
— Il est vrai, reprend-il, je rentrerai dans ce corps, mais ce ne sera plus le corps de cette mort.
— Ecoute donc, ignorant, écoute, toi qui fermes l’oreille à ce qu’on te lit chaque jour ; écoute comment il rentrera dans ce corps, sans que ce corps soit le corps de cette mort. Sans doute ce ne sera pas un autre corps ; mais « il faut que, corruptible, ce corps se revête d’incorruptibilité, et que mortel, il se revête d’immortalité » (1 Cor. XV, 53). Mes frères, lorsque l’Apôtre prononçait ces mots : Ce corps corruptible, ce corps mortel, ne semblait-il pas toucher sa chair avec sa parole ? Il n’aura donc pas un autre corps.
— Non, dit-il, je ne dépose pas ce corps de terre pour reprendre en place un corps aérien ou un corps éthéré. C’est le même corps que je reçois, mais il ne sera plus « de cette mort ». Il faut donc « que corruptible, ce corps », et non pas un autre, « se revête d’incorruptibilité, et que mortel, ce corps », et non pas un autre, « se revête d’immortalité. Alors s’accomplira cette parole de l’Ecriture : « La mort a été anéantie dans sa victoire ».
Chantez l’Alléluia« Alors s’accomplira cette parole de l’Ecriture », ce cri de triomphe et non ce chant du combat : « La mort a été anéantie dans sa victoire ».
Chantez l’Alléluia« O mort, où est ton aiguillon ? »
Chantez Alléluia : « Or l’aiguillon de la mort est le péché » (1 Cor. XV, 53-56). Tu chercheras sa place, mais sans même la trouver (cf. Ps. XXXVI, 10).

§ 3. Si nous sommes ici-bas dans le temps des combats, nous sommes en même temps dans le temps de la victoire, car Dieu ne permet pas que nous soyons tentés au-delà de nos forces : en permettant des épreuves, Il nous aide aussi à en triompher. Voilà pourquoi il nous faut avancer avec courage.

   Ici encore, au milieu de tant de dangers et de tentations, nous et les autres, chantons l’Alléluia. « Car Dieu est fidèle, et Il ne permettra pas, est-il dit, que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ». Ici donc, pour ce motif, répétons Alléluia. L’homme est encore coupable, mais Dieu est fidèle. Il n’est pas dit de Lui qu’Il ne permettra pas que vous soyez tentés, mais : « Il ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces ; Il vous fera une issue dans la tentation, afin que vous puissiez persévérer » (1 Cor. X, 13). Tu es entré dans cette tentation ; Dieu te ménage une issue afin que tu ne succombes pas ; afin que si la prédication te façonne, la tribulation te durcisse comme le vase du potier. Donc en y entrant, songe à cette issue, car Dieu est fidèle ; « Il veillera sur ton entrée et sur ta sortie » (Ps. CXX, 8).
Or, quand ce corps sera devenu immortel et incorruptible, quand il n’y aura plus aucune tentation, attendu que le corps aura passé par la mort ; pourquoi ? « A cause du péché »; — « L’esprit sera plein de vie » ; pourquoi ? « A cause de la justification ». Laisserons-nous donc ce corps mort ? Non, écoute : « Si l’Esprit de Celui qui a ressuscité le Christ d’entre les morts habite en vous, Celui qui a ressuscité le Christ d’entre les morts vivifiera aussi vos corps mortels » (Rom. VIII, 10-11). Notre corps maintenant est un corps animal, il sera alors tout spirituel. Car si « le premier homme a été fait pour être une âme vivante, le dernier l’a été pour être un esprit vivifiant » (1 Cor. XV, 44-45). Voilà pourquoi « Il vivifiera aussi vos corps mortels, à cause de Son Esprit qui habite en vous ».
Oh ! que l’on sera heureux, que l’on sera tranquille alors en chantant l’Alléluia ! Là, point d’adversaire ; et quand il n’y a point d’ennemi, on ne perd aucun ami. Là nous chanterons les louanges de Dieu. Ici encore nous les chantons ; mais ici c’est au milieu de nos sollicitudes ; ce sera là sans inquiétude ; ici nous devons mourir, là vivre toujours ; ici nous n’avons que l’espérance, là la réalité ; ici nous sommes en voyage, et là dans notre patrie. Maintenant donc, mes frères, chantons, non pour égayer notre repos, mais pour alléger notre travail. Chante, mais comme chanteraient les voyageurs ; avance donc en même temps ; charme tes fatigues en chantant, garde-toi d’aimer la paresse ; chante et marche.
Marche ! qu’est-ce-à-dire ? Fais des progrès, mais des progrès dans le bien, car il en est, dit l’Apôtre, qui en font dans le mal (cf. 2 Tim. II, 13). Tu marcheras dont en faisant des progrès ; mais que ce soit dans le bien, que ce soit dans la bonne foi, que ce soit dans les bonnes mœurs ; chante et avance ! Ne t’égare pas, ne te retourne pas, ne reste pas en chemin !

Prière après le sermon :
   Tournons-nous avec un cœur pur vers le Seigneur notre Dieu, le Père tout-puissant ; rendons-Lui, dans la mesure de notre petitesse, d’immenses et abondantes actions de grâces ; supplions de toute notre âme Son incomparable bonté de daigner agréer et exaucer nos prières ; qu’Il daigne aussi, dans Sa force, éloigner de nos actions et de nos pensées l’influence ennemie, multiplier en nous la foi, diriger notre esprit, nous donner des pensées spirituelles et nous conduire à Sa propre félicité. Au nom de Jésus-Christ, Son Fils et Notre-Seigneur, qui étant Dieu vit et règne avec Lui dans l’unité du Saint-Esprit et durant les siècles des siècles. Ainsi soit-il !

Adoration de l'Agneau - détail du rétable de l'Agneau mystique - Van Eyck

L’adoration de l’Agneau
(détail du retable de l’Agneau mystique, de Jan van Eyck)

frise fleurs de lys

2022-51. Message royal à l’occasion de la fête de Pâques.

Dimanche de Pâques au soir, 17 avril 2022.

Vers le milieu de cet après-midi du dimanche de Pâques, Monseigneur le Prince Louis de Bourbon, duc d’Anjou, de jure Sa Majesté Très Chrétienne le Roi Louis XX, a publié sur les réseaux sociaux le bref message suivant à l’adresse des Français.
On sent, par la brièveté même de ce message, que notre Souverain légitime veut éviter de gloser sur certaines actualités à la manière des commentateurs politiques qui enfoncent les portes ouvertes du prêt-à-penser avec lequel on façonne la prétendue opinion publique… En revanche en trois phrases courtes, notre Prince ramène les choses à l’essentiel, et même à l’Essentiel.

Armes de France & Navarre

Je vous adresse mes vœux de joyeuse fête de Pâques.

Qu’ils soient pour tous les Français l’occasion d’espérer et d’aimer et pour chaque chrétien, l’Esperance retrouvée dans le Christ qui a sauvé le monde.

Gardons dans nos prières les chrétiens persécutés du monde entier.

Louis XX octobre 2021

Pour méditer le Chemin de la Croix avec la Mère des Douleurs.

Voici le texte d’un « Chemin de Croix » relativement court, mais qui, justement en raison de la brièveté des textes proposés comme point de départ des méditations, permet à chacun d’intérioriser dans la contemplation et le silence le mystère divin proposé à chacune des stations de la « via dolorosa », vécue en union avec la Très Sainte Mère des Douleurs. Je l’ai écrit à l’intention spéciale des Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion en cette Semaine Sainte 2022, afin qu’il soit le socle de moments d’intimité silencieuse avec Notre-Seigneur et Notre-Dame des Douleurs, sans se perdre dans de « hautes » considérations mais en se référant à tout moment au concret de nos vies quotidiennes…

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Déploration par Bernardino Lanino

Bernardino Lanino (1512-1583) : Déploration sur le Christ mort

Prière préparatoire :

O Jésus, notre doux Sauveur, me voici humblement prosterné à vos pieds, afin d’implorer votre infinie miséricorde, pour moi, pour les pécheurs, pour les mourants, et pour les âmes des fidèles trépassés. Daignez m’appliquer les mérites de Votre sainte Passion, que je vais méditer.
O Notre-Dame des Sept Douleurs, daignez m’inspirer les sentiments de compassion et d’amour avec lesquels vous avez, la première, suivi votre divin Fils, dans la voie douloureuse du Calvaire.

Avant chaque station :
V/ Nous vous adorons, ô Christ, et nous vous bénissons.

R/ Parce que vous avez racheté le monde par votre sainte Croix.

Après chaque station :
Pater noster. Ave Maria. Gloria Patri.
V/ Ayez pitié de nous, Seigneur.

R/ Ayez pitié de nous.
V/Que par la miséricorde de Dieu les âmes des fidèles trépassés reposent en paix.
R/ Ainsi soit-il

1ère station : Jésus est condamné à mort.
O Très Sainte Vierge Marie, voici que votre Fils, celui auquel vous avez donné la vie, est condamné à mort. Ce sont nos propres péchés qui L’ont condamné, Lui qui n’en a jamais commis : mais Il est l’Agneau de Dieu qui a pris sur Lui nos fautes et a voulu paraître comme le coupable universel devant la justice divine offensée.
Vous êtes là, auprès de Jésus, pour souffrir avec Lui et pour vous associer à sa grande mission de Sauveur. Aidez-nous à dire, comme vous, un non ferme et résolu à toutes les formes du péché, puisqu’il empêche la grâce méritée par Votre divin Fils de demeurer et de croître dans nos âmes.

2ème station : Jésus est chargé de la croix.
O Mère du divin Rédempteur, Jésus Lui-même nous a dit : « Si quelqu’un veut être Mon disciple, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il Me suive ». Toute votre vie nous montre combien vous-même, sa propre Mère, avez été Sa parfaite disciple, pratiquant en toutes choses l’abnégation et portant la Croix à Sa suite. Apprenez-nous à accepter toutes les petites croix de chaque jour, et à embrasser avec générosité tous les sacrifices qui se présentent à nous, afin de parvenir nous aussi à L’aimer comme vous L’avez aimé.

3ème station : Jésus tombe une première fois.
O Bienheureuse Vierge Marie, Mère de Jésus, votre Fils trébuche et tombe, accablé par le poids de nos péchés. Mais Il se relève pour aller jusqu’au bout de Sa mission salvatrice.
Chacun de nos péchés est une chute, qui fait un mal profond à notre âme. Vous êtes invoquée comme Notre-Dame de la Sainte Espérance : enseignez-nous à nous relever comme Jésus nous en donne ici l’exemple ! Prenez-nous par la main et remettez-nous debout pour avancer malgré tout sur le chemin du ciel.

4ème station : Jésus rencontre Sa Très Sainte Mère.
En rencontrant votre Fils sur le chemin du calvaire, ô très douce Vierge Marie, votre âme a ressenti avec une terrible acuité ce glaive de douleur qui vous avez été prédit par le vieillard Siméon. Depuis la salutation de l’archange au jour de l’annonciation, toute votre vie n’a été que la parfaite continuation de votre réponse d’alors : « Je suis la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole ». Vous le dites encore à Jésus, en silence, dans cette terrible rencontre. Vous ne vous mettez pas en travers de Sa route, mais vous êtes là pour Lui dire : « Humble servante de Votre volonté sainte, je Vous accompagnerai jusqu’au bout, ô mon divin Enfant ! »
Mère très affligée, priez pour que nous ne nous opposions jamais aux divines volontés de votre Fils, quoi qu’il puisse nous en coûter.

5ème station : Jésus reçoit l’aide du Cyrénéen.
Sainte Mère de Dieu, ainsi que l’a fait Simon de Cyrène, chacun de nous peut venir en aide à votre divin Fils. Nous pouvons même faire davantage, puisque lui fut réquisitionné alors que nous pouvons, nous, nous porter volontaires pour collaborer à Sa mission de Sauveur et de Sanctificateur des âmes.
A votre exemple, nous voudrions nous aussi venir volontairement en aide à Jésus. Pour cela, il ne nous suffit pas seulement d’accepter avec une résignation passive, mais de nous livrer et d’offrir avec enthousiasme à chacune des occasions de sacrifice qui se présentent ! Notre-Dame du oui, nous nous remettons entre vos mains pour mieux appartenir à Jésus ; nous nous consacrons totalement à vous, pour arriver par vous à dire toujours et en toutes choses oui à Jésus.

6ème station : Sainte Véronique essuie la Face ensanglantée de Jésus.
Très Sainte Vierge réparatrice, votre Fils a miraculeusement imprimé sur le voile de Sainte Véronique l’image de Son Visage sacré, pour la récompenser de son courage et de sa fidélité : nous vous prions aujourd’hui de nous permettre d’entendre en vérité Ses appels à la réparation et de nous inspirer les réponses que nous pouvons concrètement y apporter, quand tant de chrétiens et tant de consacrés négligent d’y répondre. Nous savons que Jésus ne se laissera pas vaincre en générosité et qu’Il imprimera en notre âme les traits de Sa divine ressemblance, pour nous fortifier dans les voies, si pénibles pour notre nature peu encline à porter la souffrance, où nous pourrons consoler Son Cœur de toutes les indifférences, mépris et sacrilèges dont Il est abreuvé.

7ème station : Jésus tombe pour la deuxième fois.
O très pure Vierge Marie, Jésus, votre Fils tombe à nouveau sous le poids de nos péchés… Pourquoi cette chute ? Parce que je retombe moi-même souvent dans mes erreurs coupables !
Mais Il Se relève encore, et c’est pour nous rappeler que si nous tombons souvent il est tout aussi souvent disposé à pardonner à ceux qui s’humilient et reviennent vers Lui avec douleur et contrition.
Mère compatissante, faites-vous toujours notre avocate, et obtenez-nous la grâce de ne jamais différer le moment de la contrition sincère et d’une salutaire confession.

8ème station : Jésus s’adresse aux femmes de Jérusalem qui se lamentent.
Très Sainte Vierge Marie, alors que votre Fils s’adresse aux femmes de Jérusalem pour les inviter à ne pas verser de larmes de pur sentiment sur Lui, mais à pleurer sur la cause de Ses souffrances, c’est-à-dire le péché, accordez-moi de profiter pleinement de cette leçon et de savoir à mon tour la transmettre au monde qui se lamente sur les effets dont il approuve les causes et refuse de s’amender.
Reine du monde, et – à un degré tout particulier – Reine de France, présentez à Jésus vos incommensurables douleurs, pour obtenir au monde et à la France les grâces de véritable conversion sans laquelle ils courront à l’abîme !

9ème station : Jésus tombe une troisième fois.
Notre-Dame du Perpétuel Secours, Mère de Jésus et notre Mère, votre Fils innocent tombe encore ! Il n’est plus pourtant qu’à une faible distance du sommet de la colline du Golgotha. Et même si, à chaque fois Ses douleurs – et la vôtre – se font plus intenses et plus vives, Il rassemble encore toutes Ses forces pour Se relever et aller jusqu’au bout de Son chemin d’humiliations et de souffrances.
Pourquoi est-il encore tombé ? Parce que, malgré mes meilleures résolutions et mes efforts sincères, je tombe encore moi aussi, et que dans mes chutes je suis porté à me décourager et à abandonner. Il Se relève donc pour me relever avec Lui et me donner, en ce moment précis, des grâces de courage et de persévérance. Vierge très forte, Vierge très prudente, Vierge persévérante et Victorieuse de toutes les embûches de l’ennemi qui veut nous empêcher de nous relever, priez pour nous, priez pour moi !

10ème station : Jésus est dépouillé de Ses vêtements.
Marie Immaculée, Vierge très chaste, notre Mère très pure, combien vous souffrez de voir ainsi votre Fils mis à nu devant ceux qui moquent et raillent ! Jésus a consenti pleinement à cette nouvelle humiliation, en même temps que l’arrachage impitoyable de Ses vêtements ravive toutes les souffrances de Sa Flagellation, pour expier toutes les fautes liées à nos sensualités coupables.
O Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui sommes couverts de la honte de nos péchés : purifiez-nous dans l’effusion salutaire du Très Précieux Sang de votre Fils qui coule ici en telle abondance et que Sa divine puissance nous rende forts contre les attaques de l’esprit d’impureté.

11ème station : Jésus est cloué sur la croix.
Notre-Dame de Compassion, chacun des coups qui enfoncent dans les mains et les pieds de votre Fils les clous qui le rivent impitoyablement au bois de Son supplice, retentit avec un effrayant poids de souffrance dans votre cœur maternel. Mais vous ne vous plaignez pas et vous faites pleinement vôtre la prière de Jésus en cet instant : « Mon Père, pardonnez-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ! »
Médiatrice du pardon et avocate des pécheurs, A ce moment, tous les hommes sont devenus vos enfants et vous les aimez tous bien plus qu’une mère ne peut les aimer. Si une mère aime ses enfants, comment un enfant ne peut-il aimer sa mère. Faites nous vous aimer et conduisez nous, dans l’amour, à votre divin fils Jésus.

12ème station : Jésus meurt sur la croix.
Après trois heures d’agonie, dans un grand cri, Jésus rend Son âme à Son Père. Et vous, Ô Marie, bien qu’ayant vécu dans une étroite communion toutes les souffrances de Jésus, vous n’avez même pas la consolation de rendre le dernier soupir en même temps que Lui ! Au pied de cette croix d’infamie et de gloire, et sans goûter la mort, vous avez enduré davantage que tous les tourments de tous les martyrs de tous les temps réunis !
Mère très douloureuse, Mère très affligée, Reine des martyrs – et désormais notre Mère -, parce que vous avez tout souffert avec Jésus et en Jésus, vous êtes à tout jamais la fontaine de toute consolation en laquelle nous devons venir puiser les grâces de notre fidélité chrétienne, avec la force de gravir sous votre conduite le difficile chemin de l’union parfaite avec Jésus.

13ème station : Jésus, descendu de la croix, est remis à sa Très Sainte Mère.
Notre-Dame des Sept-Douleurs, Vierge de Piété, votre Enfant divin repose encore quelques instants entre vos bras : toutes Ses plaies sont gravées dans vos yeux de Mère, et – plus encore – dans votre âme de co-rédemptrice. Tout est accompli de ce que l’archange vous avez fait comprendre au jour de l’Annonciation. Tout est accompli des prophéties concernant notre salut. Ceux qui ne se sauvent pas, ceux qui ne se sauveront pas ne le doivent qu’à la malice de leur volonté et de leurs actes : du côté de Dieu, tout est accompli !
Pour que nous n’ayons pas le malheur de laisser les grâces de Dieu sans fruit dans nos vies, gravez profondément dans nos cœurs le souvenir vivant et continu des Saintes Plaies de Jésus telles que vous les avez contemplées pour qu’elles nous aident à fixer profondément en notre volonté la mâle résolution d’éviter l’enfer et de gagner le ciel.

14ème station : Jésus est déposé dans le sépulcre.
C’est vous, ô Marie, qui, assistée par le petit groupe des derniers fidèles, avez déposé le corps adorable de Jésus dans le tombeau. Son âme est descendue aux enfers où les justes de l’Ancien Testament acclament déjà Sa victoire. Dans le grand silence de votre cœur où la vive flamme de la foi et de l’espérance brûle indéfectiblement, vous veillez désormais dans l’attente de la très certaine résurrection de votre Fils, notre Rédempteur.
Dans votre prière, Sainte Mère des Douleurs, redites-vous en ce moment : « Le Puissant a fait pour moi de grandes choses, et saint est Son Nom » ?

Votre action de grâces pour les bienfaits de cette horrible et bienheureuse Passion de votre Fils, doit maintenant devenir la nôtre, et, avec votre aide, ô Marie – juvante Maria ! – nous prenons aujourd’hui la résolution de faire que toute notre vie, en toutes circonstances, soit action de grâces à Jésus pour Ses incommensurables bienfaits.

Prières finales :
O Dieu, dans la Passion duquel, suivant la prophétie de Siméon, un glaive de douleur a transpercé le Cœur immaculé de la toute glorieuse Vierge Marie, votre Mère, accordez-nous, dans votre miséricorde, que vénérant et méditant sans cesse le souvenir de ses douleurs, nous éprouvions, maintenant et à l’heure de notre mort, les heureux fruits de sa compassion : ô Vous qui étant Dieu, avec le Père et le Saint-Esprit, vivez et régnez pour les siècles des siècles.

Ainsi soit-il.

Coeur de Marie aux sept glaives

2022-50. Quelques réflexions sur le thème de la vocation (3ème partie) : où l’on commence à parler des avortoirs de vocations.

Mardi saint.

Pierre-Antoine Novelli - ordination sacerdotale

Pierre-Antoine Novelli (1729-1804) : ordination sacerdotale

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Profitant de la proximité du Jeudi Saint, je voudrais continuer avec vous les réflexions sur le thème de la vocation que j’avais commencées il y a déjà plusieurs mois (cf. > ici et > ici).
Je les dédie spécialement à tous mes amis prêtres, qui ont très souvent dû soutenir d’âpres et longues luttes pour arriver à l’ordination, ainsi qu’aux séminaristes que j’ai l’honneur autant que la joie d’accompagner dans leur formation.

Ecrivant à tous les séminaristes de l’Eglise catholique romaine le 18 octobre 2010 (cf. > ici), Sa Sainteté le Pape Benoît XVI commençait sa lettre par cette anecdote : « En décembre 1944, lorsque je fus appelé au service militaire, le commandant de la compagnie demanda à chacun de nous quelle profession il envisageait pour son avenir. Je répondis que je voulais devenir prêtre catholique. Le sous-lieutenant me répondit : Alors vous devrez chercher quelque chose d’autre. Dans la nouvelle Allemagne, il n’y a plus besoin de prêtres. Je savais que cette « nouvelle Allemagne » était déjà sur le déclin, et qu’après les énormes dévastations apportées par cette folie dans le pays, il y aurait plus que jamais besoin de prêtres ».

Puis, le Pape ajoutait aussitôt : « Aujourd’hui, la situation est complètement différente. Mais, de diverses façons, beaucoup aujourd’hui aussi pensent que le sacerdoce catholique n’est pas une « profession » d’avenir, mais qu’elle appartient plutôt au passé. Vous, chers amis, vous vous êtes décidés à entrer au séminaire, et vous vous êtes donc mis en chemin vers le ministère sacerdotal dans l’Église catholique, à l’encontre de telles objections et opinions. Vous avez bien fait d’agir ainsi. Car les hommes auront toujours besoin de Dieu, même à l’époque de la domination technique du monde et de la mondialisation : de Dieu qui s’est rendu visible en Jésus Christ et qui nous rassemble dans l’Église universelle pour apprendre avec lui et par lui la vraie vie et pour tenir présents et rendre efficaces les critères de l’humanité véritable. Là où l’homme ne perçoit plus Dieu, la vie devient vide ; tout est insuffisant. L’homme cherche alors refuge dans la griserie ou dans la violence qui menacent toujours plus particulièrement la jeunesse. Dieu est vivant. Il a créé chacun de nous et nous connaît donc tous. Il est si grand qu’il a du temps pour nos petites choses : « Les cheveux de votre tête sont tous comptés ». Dieu est vivant, et il a besoin d’hommes qui vivent pour lui et qui le portent aux autres. Oui, cela a du sens de devenir prêtre : le monde a besoin de prêtres, de pasteurs, aujourd’hui, demain et toujours, tant qu’il existera ».

Nous ne sommes certes plus dans le contexte si particulier de l’Allemagne dominée par le parti nazi, pour lequel (l’histoire contemporaine fait mine de l’oublier et tend à laisser croire qu’il n’y aurait qu’une seule partie de l’humanité qui aurait été persécutée) l’Eglise catholique et son clergé étaient tout aussi indésirables et tout autant à éradiquer que les Israélites. En ce sens, oui, « la situation est complètement différente ». Mais, le Pape Benoît le laissait finalement bien entendre, si elle est différente dans ses formes, l’opposition des idéologies dominantes à la vocation religieuse et sacerdotale n’a absolument pas désarmé : à l’idéologie nazie ont succédé celles d’un matérialisme pratique triomphant, de l’hédonisme, du libéralisme, du laxisme moral, et – à l’intérieur même de la Sainte Eglise – du modernisme de type progressiste qui, pour dépeupler les séminaires et faire dégringoler de manière spectaculaire les vocations s’est en définitive révélé bien plus efficace que les persécutions extérieures ! De fait, déjà affaiblies depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les structures ecclésiastiques au sein desquelles étaient reçues et formées les vocations religieuses et sacerdotales (scolasticats, juvénats, noviciats et séminaires) se sont rapidement vidées et écroulées comme des châteaux de carte sous l’effet d’un courant d’air dans les années qui ont suivi ce fameux concile qui se faisait fort de constituer les prémices d’un nouveau « printemps de l’Eglise » et prétendait fermer péremptoirement le bec aux « prophètes de malheur » !

Je ne détaillerai pas ici les innombrables scandales dont, en Occident, ces séminaires, diocésains ou interdiocésains, sont devenus les cadres. Mais il faut dire et redire qu’un très grand nombre d’entre eux sont devenus les repaires de supérieurs vicieux et les bauges de prétendues vocations adonnées à d’infames turpitudes, accomplissant sans plus aucune vergogne ce que la Très Sainte Mère de Dieu en pleurs avait annoncé à La Salette : « (…) On verra l’abomination dans les lieux saints ; dans les couvents, les fleurs de l’Eglise seront putréfiées et le Démon se rendra comme le roi des cœurs. Que ceux qui sont à la tête des communautés religieuses se tiennent en garde pour les personnes qu’ils doivent recevoir, parce que le Démon usera de toute sa malice pour introduire dans les ordres religieux des personnes adonnées au péché, car les désordres et l’amour des plaisirs charnels seront répandus par toute la Terre (…) » (cf. > ici).
Je pourrais – malheureusement ! – citer une multitude de témoignages directs de jeunes gens qui sont passés dans ces pépinières du nouveau clergé et qui m’ont confié des faits indubitables de la perversion introduite dans ces maisons, jadis fondées pour être des écoles de pureté, d’humilité et de piété autant que des sanctuaires de la saine doctrine catholique, auxquels s’appliquent encore une fois les paroles prophétiques de Notre-Dame de La Salette : « (…) les lieux saints sont dans la corruption : beaucoup de couvents ne sont plus les maisons de Dieu, mais les pâturages d’Asmodée et des siens (…) ».
Je confesse sans aucune contrition que, depuis de très nombreuses années déjà, je ne m’afflige en aucune manière lorsque j’apprends que tel ou tel séminaire de France ferme ses portes : je considère qu’il s’agit tout simplement d’une forme de miséricorde du Dieu trois fois saint pour Son Eglise !
Certes, quelques prêtres encore pieux et vertueux peuvent en sortir, malgré les efforts conjugués de l’enfer et des supérieurs ou professeurs progressistes qui y font la loi, souvent parce que, en cachette de ces derniers, ces séminaristes vont chercher ailleurs les antidotes au modernisme théologique et spirituel qui règne en ces nids d’hérésies, en même temps qu’ils trouvent discrètement en d’autres lieux le soutien et les conseils pour ne pas se laisser gagner par la pourriture des maisons de formation officielles. Là encore, je pourrais citer de nombreux cas.

De la même manière qu’il existe des avortoirs pour mettre fin à des vies humaines en gestation, il existe des avortoirs de vocations. Nombre de séminaires ou de maisons religieuses prétendument dédiées à la formation ont joué ce rôle depuis soixante ans.
Certes, il y a bien quelques sujets qui sont arrivés à devenir prêtres :
- les uns en gobant les poisons qu’on leur a inoculés ; pour la plupart on se demande alors souvent s’ils sont vraiment des prêtres catholiques compte-tenu de la manière dont ils sont vêtus, dont ils se comportent, dont ils enseignent et dont ils célèbrent ;
- les autres en « faisant FOMEC », comme on dit à l’armée, c’est-à-dire en se fondant dans le paysage ecclésiastique même s’ils n’adhèrent pas vraiment à ce qui leur a été inculqué, en raison d’une espèce de résistance intérieure non manifeste, dans l’attente du moment où ils pourront prudemment et progressivement se montrer plus catholiques et plus traditionnels que ce qu’on eût voulu qu’ils fussent. Mais ceux qui ont agi ainsi n’en sont jamais sortis sans de profondes blessures spirituelles et psychologiques.
En dehors de ces deux types de prêtres sortis des séminaires « conciliaires », on trouve des centaines et des centaines de jeunes gens qui, présentant pourtant des signes relativement certains de vocation religieuse ou sacerdotale, ont été poussés vers la sortie par les idéologues qui dirigeaient (dirigent encore) ces maisons de formation, parce qu’ils n’avaient « pas le profil des prêtres que l’Eglise souhaite pour le monde d’aujourd’hui » (sic) – ce que l’on peut souvent traduire par : « sujet trop traditionnel, trop pieux, pas assez perméable à la nouvelle théologie ou aux nouvelles formes de la pastorale » -, ou bien se sont découragés et sont retournés dans le monde en abandonnant toute idée de plus haut service.

Je ne doute pas que Notre-Seigneur ne se lasse pas d’appeler à Lui ; je ne doute absolument pas qu’il y a toujours des jeunes gens qui sont appelés par Lui au sacerdoce et à la vie religieuse ; je ne doute en aucune manière que la plupart de ceux qui entendent cet appel (quand ils sont dans les conditions psychologiques et spirituelles pour l’entendre) portent en eux les capacités de générosité et d’enthousiasme de leur jeunesse pour y répondre… En revanche je doute fortement de l’aptitude de l’écrasante majorité des maisons de formation « conciliaires » à permettre à ces vocations de se fortifier, de s’épanouir et de parvenir à leur plénitude en leur assurant un enseignement strictement catholique pour ce qui concerne la doctrine, comme pour tout ce qui touche à la rigueur spirituelle et les bonnes mœurs.
Même si – hélas ! – ils ne sont pas totalement à l’abri de recevoir des brebis galeuses ou des loups rapaces déguisés en brebis, les maisons de formation et séminaires des instituts et fraternités traditionnels, échappent dans l’ensemble assez heureusement à cette contagion issue du modernisme (sans s’en trouver totalement à l’abri, car le démon s’acharne aussi à les détruire de toutes les manières). 

A l’occasion du Jeudi Saint, fête du Sacerdoce catholique, il y a un devoir impérieux de prier non seulement pour nos prêtres, dont c’est la fête, mais aussi une véritable urgence de prier pour les futurs prêtres, séminaristes et religieux, afin que leur vocation s’épanouisse et se fortifie saintement dans les cadres les plus adéquats à une formation doctrinale et spirituelle qui fera d’eux en vérité des prêtres selon le Cœur de Jésus, en sorte que leur futur et très précieux ministère de sainteté et de sanctification permette le relèvement de notre pauvre Eglise en crise.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Calice & Sacré-Coeur

2022-49. Sermon de notre Bienheureux Père Saint Augustin sur le corps de Jésus-Christ, Temple véritable dont le temple de Jérusalem et les quarante-six années de la construction étaient la figure.

Samedi de la Passion.

Avant d’entrer solennellement dans la Semaine Sainte, voici un sermon de notre Bienheureux Père Saint Augustin qui est appelé « neuvième sermon sur la fête de Pâques » dans lequel le grand Docteur d’Hippone commente pour les fidèles un passage de la controverse qui opposa Notre-Seigneur aux Juifs, controverse qui fera l’objet de l’une des accusations lancées contre Lui devant le Sanhédrin, ainsi que nous l’entendrons dans le chant de la Passion le Vendredi Saint : La destruction du temple et son relèvement en trois jours. Dans ce sermon, qui peut sembler curieux à bien des esprits contemporains, Saint Augustin, qui sait que Dieu a « disposé toutes choses avec mesure, nombre et poids » (cf. Sagesse XI, 20), se livre à une explication spirituelle fondée sur la numérologie sacrée.

Jésus dans la maison du grand prêtre Anne - José de Madrazo 1803

Jésus sur le point d’être souffleté dans la maison du grand prêtre Anne
[Tableau de José Sotero de Madrazo y Agudo (1781-1859) - Musée du Prado, Madrid]

§ 1. Le corps de Jésus-Christ est un temple.

Dans l’Evangile selon Saint Jean, nous lisons que les Juifs, jaloux de toutes les merveilles opérées par le Sauveur, Lui posèrent cette question : « Quel signe nous donnez-Vous du pouvoir que Vous avez de faire ces choses ? » Le Seigneur leur répondit : « Détruisez ce temple et Je le relèverai en trois jours ». Et ils dirent : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et vous le relèverez en trois jours ? » (Jean II, 18-19). Ne l’oubliez pas, mes frères, les Juifs étaient charnels, et ils jugeaient charnellement de toutes choses. Jésus parlait spirituellement ; mais comme eux vivaient charnellement, ils comprenaient charnellement. Or, qui peut comprendre de quel temple parlait le Sauveur ? Le pouvaient-ils, eux qui nourrissaient contre Lui des pensées et des desseins criminels ? Mais nous n’avons pas à nous inquiéter sur ce point, car l’Évangile nous apprend de quel temple parlait le Sauveur. En effet, Jésus venait de dire : « Détruisez ce temple et Je le rebâtirai en trois jours ». Les Juifs répondirent : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et Vous le rebâtirez en trois jours ? » L’Évangéliste continue : « Or, Jésus parlait du temple de Son corps » (Jean II, 21). Telle est la pensée du Sauveur dans toute sa simplicité. D’un autre côté, il est connu de tous que Jésus, après avoir été mis à mort par les Juifs, ressuscita le troisième jour. Les Juifs peuvent bien dire qu’ils n’en savent rien, parce qu’ils sont hors de l’Église ; mais à nous ce fait est parfaitement connu, parce que nous savons en qui nous croyons. En effet, par cette solennité que nous célébrons aujourd’hui chaque année nous rappelons le souvenir anniversaire de la destruction de ce même temple et de sa réédification. Toutefois on peut nous demander s’il n’y a pas quelque mystère dans ces paroles : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple ». Il y aurait beaucoup d’observations à présenter sur cette pensée, mais nous nous contenterons de quelques remarques courtes et faciles à saisir.

§ 2. Ce temple a été rebâti par le Père comme par le Fils : la résurrection est l’œuvre des deux ensemble.

Nous savons, mes frères, qu’Adam a été seul créé directement par Dieu ; nous savons qu’il représentait le genre humain tout entier ; qu’en transgressant le précepte divin il fut pour ainsi dire brisé ; qu’il se trouve pour ainsi dire subdivisé en chacun de nous, de manière à se retrouver tout entier dans la société et dans l’union réciproque de tous les hommes ; et enfin qu’il ne peut que gémir pour nous, puisqu’il se trouve renouvelé en nous par Jésus-Christ. Le Sauveur est sorti de la race d’Adam, mais sans avoir le péché d’Adam. Il est venu sans péché, afin d’expier dans Son corps le péché d’Adam, et de ramener l’homme à Son image et à Sa ressemblance, tel qu’il avait été d’abord créé. La chair que Jésus-Christ reçut d’Adam, tel est donc le temple que les Juifs ont détruit, et que le Sauveur a réédifié en trois jours. En effet, Jésus-Christ en Sa qualité de Dieu fort, tout-puissant et égal au Père, a ressuscité Son corps. En quel sens donc l’Apôtre dit-il : « Qui l’a ressuscité d’entre les morts ? » (Rom. IV, 24). De qui parle-t-il ? Du Père. C’est ainsi qu’il a dit de Jésus-Christ : « Il S’est fait obéissant jusqu’à la mort et jusqu’à la mort de la croix ; voilà pourquoi Dieu L’a ressuscité d’entre les morts et Lui a donné un nom au-dessus de tout nom » (Philip. II, 8, 9). Je Le ressusciterai donc ; qui donc ressuscitera ? Le Père, à qui le Christ Lui-même dit dans le psaume : « Ressuscitez-Moi, et Je leur rendrais » (Ps. XL, 11). C’est donc le Père qui a ressuscité Jésus-Christ, et non pas Jésus-Christ qui S’est ressuscité Lui-même. Mes frères, que cette conclusion ne vous scandalise pas. Le Père, que fait-Il sans Son Verbe, que fait-Il sans Son Fils unique ? « Toutes choses ont été faites par Lui, et rien n’a été fait sans Lui » (Jean I, 3). Puisqu’Il est Dieu Lui-même, c’est donc de Lui aussi qu’il a été dit : « Dieu l’a ressuscité d’entre les morts ». De là vous devez conclure qu’Il S’est ressuscité Lui-même. Écoutez. Que le Juif nous dise lui-même ce qu’il a entendu : « Détruisez ce temple, et je le réédifierai en trois jours ». C’est le Père qui le réédifie, mais le Fils accomplit cette oeuvre comme le Père, et le Père comme le Fils. Jésus-Christ nous dit dans l’Évangile : « Mon Père et Moi Nous ne sommes qu’un » (Jean X, 30) ; et ailleurs : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait également » (Jean V, 19).

§ 3. Le nombre de quarante-six ans désigne les quatre parties de la terre.

Que signifie ce nombre de quarante-six années dont parlent les Juifs : « Quarante-six années ont été employées à la construction de ce temple ». Je disais tout à l’heure qu’Adam se retrouve dans l’ensemble du genre humain ; je reviens sur cette pensée pour la faire mieux ressortir encore. Les quatre lettres dont nous nous servons pour écrire le mot Adam, sont précisément, dans la langue grecque, les quatre premières lettres des quatre points cardinaux qui renferment le monde tout entier : l’Orient, l’Occident, le Nord et le Midi. C’est de ces quatre points que le Seigneur a dit : « Je rassemblerai Mes élus des quatre vents du ciel » (Matth. XXIV, 31) ; David avait dit également: « Qu’ils parlent, ceux qui ont été rachetés, qu’il a rachetés de la puissance de l’ennemi, depuis l’Orient et l’Occident, le Nord et le Midi ». Or, en grec, Orient se prononce : Anathole ; Occident, Dytis ; Nord , Arctos ; et Midi, Mesembria. En prenant la première lettre de chacun de ces quatre noms on obtient : Adam ; et comme c’est de la chair d’Adam que Jésus-Christ a reçu Son propre corps, plus tard attaché à la croix, ce corps est réellement le temple dont il est dit : « Je le rebâtirai en trois jours ; et les Juifs répondirent : Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et Vous le  rebâtirez en trois jours ? Or, Jésus parlait du temple de Son corps ».

§ 4. Ce nombre mystique se retrouve dans Adam. 

D’un autre côté, ne peut-on pas montrer que le chiffre quarante-six (XLVI) compose le nom d’Adam ? Or, ce nombre est pour nous très mystérieux, non seulement parce qu’il forme le nom même d’Adam, mais encore celui de Jésus-Christ dont il indique le mode surnaturel de conception. Examinons d’abord le nom du premier homme, Adam. En grec, l’Alpha représente dans la numération la valeur de : un ; le Bêta, la valeur de deux ; le Gamma, la valeur de trois ; et le Delta, la valeur de quatre, et ainsi de suite des autres lettres de l’alphabet, qui servent à la fois à écrire et à compter. Par exemple le Mu a la valeur de quarante (tessaraconta). Or, cherchez la valeur de ces lettres et vous trouverez Adam. Nous y trouvons l’Alpha, ou : un ; le Delta, quatre ; or quatre ajoutés à un égalent cinq ; nous retrouvons de nouveau Alpha ou un qui, ajouté à cinq, égale six ; enfin le Mu qui vaut quarante, ce qui donne quarante-six, ou le nombre d’années employées à la construction du temple.

§ 5. Il se retrouve aussi dans la naissance du second Adam.

Et parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu que Son corps fût formé de la race d’Adam, sans toutefois recevoir la souillure du péché originel, il suit que c’est dans cette race qu’Il a pris le temple de Son corps, en rejetant l’iniquité originelle. Or, cette chair, qu’Il tira d’Adam, fut la chair de Marie, et le corps du Seigneur fut formé du corps de Marie. Ce corps a été crucifié par les Juifs et ressuscité trois jours après par le Sauveur Lui-même. C’est ainsi que ces Juifs ont détruit ce temple qui a duré quarante-six ans à construire, tandis que Jésus-Christ l’a reconstruit en trois jours. En effet, si j’en crois les médecins, le corps humain emploie quarante-six jours à se former dans le sein maternel. Pendant les sept premiers jours ce corps n’est encore qu’une espèce de lait ; pendant les neuf jours suivants il se convertit en sang ; il se solidifie pendant les douze jours qui suivent et enfin, pendant les dix-huit jours qui succèdent, tout le corps est formé par les divers linéaments des membres. A partir de ce moment jusqu’à la naissance le corps ne fait plus que grandir et s’accroître. Or, ces quarante-six jours, si vous les multipliez par six, c’est-à-dire par les six âges de l’homme, l’enfance, la puéritie, l’adolescence, la jeunesse, l’âge moyen et la vieillesse, on trouve le chiffre de deux cent soixante-seize, c’est-à-dire de neuf mois et six jours, qui se comptent depuis le huitième jour des kalendes d’avril, jour de la conception et de la mort de Jésus-Christ jusqu’au huitième jour des calendes de janvier, jour de la naissance du Sauveur… Ce n’est donc pas sans raison que quarante-six années sont assignées à la construction du temple, figure du corps de Jésus-Christ ; car autant d’années le temple a mises à se construire, autant de jours le corps de Jésus-Christ a mis à se former.

§ 6. Conclusion.

Telle est l’explication de ces paroles « Détruisez ce temple, et je le rétablirai en trois jours. Les Juifs répondirent : Quarante-six ans ont été employés à la construction du temple, et vous le rétablirez en trois jours ? Or, Jésus parlait du temple de Son corps ». Nous bénissons le Seigneur qui daigne révéler à Ses serviteurs les mystères les plus cachés. Que notre foi repose donc toujours sur l’humilité de notre coeur, afin que nous méritions de recevoir de Dieu la récompense du royaume céleste.

Jésus dans la maison du grand prêtre Anne - José de Madrazo 1803 - détail

Jésus sur le point d’être souffleté dans la maison du grand prêtre Anne – détail
[Tableau de José Sotero de Madrazo y Agudo (1781-1859) - Musée du Prado, Madrid]

2022-48. Sacrilège ! Sacrilège ! Sacrilège !

Jeudi de la Passion 7 avril 2022.

Christ aux outrages du Mesnil-Marie

Visage de l’ « Ecce Homo » conservé au Mesnil-Marie.

nika

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

   Il ne se passe pratiquement pas une semaine, sans qu’on nous apprenne quelque nouveau sacrilège ou quelque nouvelle profanation. C’est presque chaque jour que nous parviennent des annonces rapportant que telle église a été vandalisée, ou que ses murs ont été couverts d’inscriptions insultantes, haineuses ou blasphématoires, ou encore que des statues ou croix ont été souillées, brisées ou abimées… Ce sont encore des tentatives d’incendie, des tabernacles fracturés, des ciboires volés, des saintes Hosties jetées à terre et piétinées, quand elles ne sont pas dérobées pour servir à des messes noires ou cérémonies sataniques. Et il y a les blasphèmes courants et – si j’ose dire – « ordinaires » que distillent à foison de prétendus humoristes, des acteurs et des journalistes, pour lesquels l’insulte ou la moquerie contre le christianisme est quasi un lieu commun, gage de succès.
De toutes parts, Notre-Seigneur, Sa Sainte Mère, Son Eglise, Ses consacrés sont vilipendés, sont tournés en dérision, font l’objet de plaisanteries ou la vulgarité et l’obscénité rivalisent de bassesse…
Sur le monde occidental qui fut jadis la Chrétienté règne l’impiété la plus sordide.
Ne nous étonnons pas si Dieu abandonne ce monde aux conséquences de cette impiété et n’exerce plus sur lui les délicates attentions de Sa Providence paternelle.

   « Mais ce qui m’est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi ! ».
La douloureuse plainte de Notre-Seigneur à Sainte Marguerite-Marie (cf. > ici) est toujours d’une cruelle actualité. Car, après tout, que des personnes qui se glorifient d’être les héritières de « l’esprit des lumières » et des séditieux de la grande révolution (toutes les espèces de républicains, de socialistes, de marxistes, de maçons, et autres prétendus « modernes ») soient en révolte contre Dieu, Sa Révélation et Ses lois, c’est on ne peut plus logique – que pourrait-on attendre d’autre de leur part ? – ; mais ce qui est plus incompréhensible et plus affreux, c’est que l’impiété, le blasphème et le sacrilège ont établi leur règne diabolique dans l’âme et dans l’esprit de nombreux baptisés, de nombreux religieux, de nombreux prêtres et prélats !
Qu’on se souvienne ici des graves avertissements et plaintes de la Très Sainte Mère de Dieu en pleurs à la Salette (cf. > ici) : « Les prêtres, ministres de mon Fils, les prêtres, par leur mauvaise vie, par leurs irrévérences et leur impiété à célébrer les Saints Mystères, par l’amour de l’argent, l’amour de l’honneur et des plaisirs, les prêtres sont devenus des cloaques d’impureté. Oui, les prêtres demandent vengeance, et la vengeance est suspendue sur leurs têtes. Malheur aux prêtres et aux personnes consacrées à Dieu, lesquelles, par leurs infidélités et leur mauvaise vie, crucifient de nouveau mon Fils ! Les péchés des personnes consacrées à Dieu crient vers le Ciel et appellent vengeance, et voilà que la vengeance est à leur porte, car il ne se trouve plus personne pour implorer miséricorde et pardon pour le peuple… »

   En France, il y a eu trois grandes périodes d’iconoclasme et de destruction du patrimoine religieux. Les deux premières sont le fait des ennemis de la foi et de l’Eglise catholiques : les protestants au XVIème siècle et les révolutionnaires à la fin du XVIIIème siècle : la troisième est le fait d’hommes d’Eglise et de clercs à la suite du concile vaticandeux.
Ce sont aussi trois périodes de multiplication des sacrilèges et profanations : les sectateurs de Calvin et les « patriotes » se sont acharnés contre les statues des saints, contre leurs reliques, contre les calvaires et les croix, et contre les saints tabernacles ; les modernistes et progressistes d’après « le » concile n’ont pas grand chose à leur envier dans leur acharnement à dépouiller les églises – sous le fallacieux prétexte du retour à la pureté originelle -, à briser ou mutiler les autels, à envoyer aux oubliettes ou aux décharges les reliquaires, à désacraliser la liturgie, et à imposer la « communion dans la main » cause d’innombrables sacrilèges !
J’aurais beaucoup, beaucoup, beaucoup à écrire à ce sujet, rien qu’en narrant ce dont j’ai été témoin depuis mon enfance, puisque je suis contemporain de ce prétendu « renouveau conciliaire de l’Eglise », et que j’ai vu de mes propres yeux horrifiés un trop grand nombre de ces impiétés épiscopales et sacerdotales.

   Et cela continue ! Je n’en citerai qu’un unique exemple, très récent.
Il y a quelques semaines, en ce mois de mars 2022, faisant visiter à deux séminaristes la cathédrale de Viviers – au début je voulais taire le nom du lieu, mais j’ai finalement choisi devant Dieu de le citer, quelque désagrément que j’en puisse subir de la part du clergé de ce diocèse en pleine décadence -, nous voulûmes y chanter les vêpres. Nous nous rendîmes dans la « chapelle Saint Jean », édifiée sur le côté sud de la cathédrale avec laquelle elle communique. C’était naguère le chœur d’hiver du vénérable chapitre cathédral, et c’est là que se trouve le Très Saint Sacrement.
Quelle ne fut pas ma douleur en apercevant, sur le marchepied de l’autel, une hostie, gisant au sol !
Cette hostie était-elle consacrée ?
Mes cours de théologie m’ont appris que pour tout ce qui touche aux sacrements il faut être « tutioriste », c’est-à-dire qu’il convient toujours de prendre le parti le plus sûr lorsqu’il peut y avoir une hésitation.
Si, en effet, on peut – malheureusement ! – avoir des doutes légitimes sur la validité de la consécration en de très nombreux cas de célébration de la messe selon la liturgie réformée (défaut d’intention du prêtre, pains d’autel non conformes, indigence des rites célébrées… etc.), n’étant pas doté, comme certains saints, de la faculté de reconnaître un pain d’autel non consacré d’une hostie consacrée, je me devais, prenant le parti le plus sûr, d’agir comme s’il s’agissait d’une hostie consacrée.
Ici, tout portait à penser que, à l’occasion de l’une des très rares messes (selon le rite réformé évidemment) célébrées à la cathédrale, un prêtre (ou un laïc) l’avait laissée choir en rapportant au tabernacle les hosties qui n’avaient pas été consommées lors de la communion : c’est très « facile » – si j’ose dire – d’une part parce que dans la liturgie réformée on porte avec désinvolture le Saint Sacrement sans le couvrir dans des espèces de grandes et larges coupes peu profondes, et d’autre part parce que l’usage d’aubes à très grandes manches entraine souvent qu’un prêtre qui n’y porte pas une extrême attention accroche une hostie avec sa manche lorsqu’il passe le bras au-dessus de ces coupes, et la laisse ensuite tomber au sol lorsqu’il baisse le bras.
Bref ! en l’absence de prêtre, je n’avais qu’une seule chose à faire : consommer cette hostie.
Je me suis donc agenouillé au pied de l’autel, j’ai fait des actes de foi (« Mon Dieu, si Vous êtes présent dans cette hostie, je Vous y adore de toute mon âme et avec tout mon pauvre amour… ») et récité le confiteor comme on le fait avant la sainte communion, puis m’inclinant jusqu’à ce que je puisse atteindre cette hostie avec ma langue (pour ne pas la prendre avec la main), je l’ai consommée.
Je suis resté quelques instants en silence, produisant des actes de réparation, et mon action de grâces s’est prolongée dans le chant des vêpres auquel nous pûmes alors nous livrer avec les deux séminaristes, selon notre dessein initial.

   Loin de moi l’idée de me mettre en valeur à travers ce récit : je me serais très volontiers passé d’avoir à faire cela et, le faisant, je n’ai accompli que mon devoir de serviteur de Sa Divine Majesté. Mon propos n’a pour but que de rappeler – hélas ! trois fois hélas ! – l’actualité des plaintes de Notre-Seigneur : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu’ils ont pour moi dans ce sacrement d’amour. Mais ce qui m’est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi… ».
Et l’actualité des graves avertissements et des larmes de Notre-Dame en plusieurs de ses apparitions.

   La liturgie réformée postérieurement au concile vaticandeux a été la cause et l’occasion d’une impressionnante édulcoration ou même perte de la foi, pour ce qui concerne la Sainte Eucharistie et le Saint Sacrifice de la Messe : même en n’assistant jamais aux célébrations de la « nouvelle messe », nous le savons bien et en recevons les tristes échos.
A huit jours du Jeudi Saint, que cela nous porte avec toujours davantage de zèle à prier avec ferveur, à offrir des sacrifices et des pénitences avec générosité, à nous livrer toujours davantage à l’amour pour réparer autant qu’il est en notre pouvoir de le faire.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Christ aux outrages du Mesnil-Marie

« Ecce Homo » du Mesnil-Marie

frise

2022-47. La Sainte Messe vécue à l’intention de la France.

   En rangeant des livres anciens récemment acquis pour la bibliothèque du Mesnil-Marie, j’ai trouvé à l’intérieur de l’un d’eux, servant de marque-page, un feuillet jauni, imprimé, sans illustration, en-tête duquel sont écrits ces mots : « A la Messe ! A la Messe ! Pour la France ! ». Il a reçu l’imprimatur de l’évêché de Montpellier le 19 mars 1936 et il était diffusé par l’ « Oeuvre de propagande du Sacré-Cœur » à Lyon. Son texte est signé d’un pseudonyme : Fidelis.
Plus de huit décennies plus tard, ce texte garde une profonde actualité, j’ai donc résolu de le recopier ici dans son intégralité.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Crucifixions avec anges

A la Messe ! A la Messe !
Pour la France !

   Il semble que nous arrivions à une de ces heures critiques dont Bossuet disait : « Dieu tient en Ses mains les rênes de tous les empires et Il donne aux peuples, quand il Lui plaît, de grandes et terribles leçons. »

   Souvenons-nous que l’humanité a toujours eu recours aux sacrifices pour obtenir son pardon. Dieu, sous Moïse, en avait fait une loi : « Si quelqu’un a péché, qu’il prenne dans le troupeau une jeune brebis ou une chèvre qu’il offrira, et le prêtre priera pour lui et pour son péché… et il lui sera pardonné » (Lev. V, 6).
Si ces sacrifices (qui n’étaient que l’ombre du nôtre) avaient le pouvoir d’obtenir le pardon, que dire de la Sainte Messe ? « Par l’oblation du Saint Sacrifice, déclare dès le second siècle le pape Alexandre Ier, le Seigneur est réconcilié et nous pardonne la multitude de nos péchés » – et Saint Thomas, de son côté, nous dit que « l’effet propre du Sacrifice de la Messe est de nous réconcilier avec Dieu ».

   Pour crier miséricorde il nous faut la voix puissante de Jésus ! Pour obtenir notre pardon il nous fait Sa prière et Ses immolations, s’interposant entre la Justice de Dieu et les péchés de la France ! Nous ne savons combien de Saints-Sacrifices – et de sacrifices personnels – seront nécessaires pour réparer l’innombrable multitude des péchés de la Patrie, mais nous savons qu’à chaque Messe entendue, et surtout célébrée pour elle, le Seigneur signe avec Son Sang l’expiation d’une part de ces péchés, connus de Lui, et que nous faisons ainsi, pour son salut, un grand travail !

   Vous qui aimez les âmes et voulez les sauver, vous qui aimez votre Pays et voulez le servir, tentez, de grâce, un grand effort de Messes pour la France, remises aux mains de Marie notre divine avocate, en l’honneur des Saintes Plaies de Jésus et de sa douloureuse Compassion elle-même !
Ce serait une excellente pensée, pendant ces Messes célébrées ou entendues en son honneur – qui lui donneront une nouvelle puissance auprès de Dieu – de redire, avec de telles supplications qu’elle n’y puisse résister, la prière très efficace : « Auguste Reine des Cieux et Maîtresse des Anges… » (cf. > ici).
Excellente pensée pensée aussi de propager de toutes nos forces et de redire avec toute notre foi le puissant « Exorcisme de Saint Michel », car c’est lui que, sur l’ordre de Dieu, la Reine des Anges enverra chasser les démons pour établir enfin, sur la terre purifiée, le Règne du Sacré-Cœur.

   Qu’un immense réseau de prières et de Saints Sacrifices enserre tout le sol français en cette période redoutable ! Pour amener, chaque jour, au pied des autels tous ceux qui peuvent entendre l’appel de la Patrie chrétienne, faisons de généreux efforts ! Pour faire célébrer des Messes en réparation des crimes de la France, soyons généreux !
Enfin, heureux habitués de la Messe quotidienne et de la Sainte Table, réveillons notre ferveur pour les Saints Mystères en y associant le souvenir de la France.
   Comment ? Par un moyen aussi simple qu’efficace. Les admirables prières de la Messe peuvent facilement s’accompagner de l’intercession pour la Patrie. Prenons notre missel, et marquons d’une croix les passages susceptibles de cette addition. Voici quelques exemples qu’il serait facile de multiplier.
Au Confiteor : « Je supplie la Bienheureuse Marie toujours vierge, le Bienheureux Archange Michel… etc. de prier pour la France et pour moi le Seigneur notre Dieu ». – A l’appel répété du Kyrie : « Ayez pitié de nous, ayez pitié de la France! » – A l’oblation de l’Hostie : « Recevez, ô Père Saint… cette Hostie sans tache que je Vous offre… pour mes péchés, pour les péchés de la France ! »
Et ainsi de suite. Faites vous-même ce travail personnel plein d’intérêt.
A l’Elévation, une prière ardente où la Patrie ait sa part : « Hostie pure, Hostie sainte, Hostie immaculée, ayez pitié de nous, pardonnez-nous, sauvez-nous, ayez pitié de la France, pardonnez à la France, sauvez la France ! » avec un fervent Parce Domine !
Au Pater : « Que Votre Nom soit sanctifié surtout en France ! Que Votre Règne arrive surtout en France… etc » – Insistons sur le Libera nos : la paix à la France, ô mon Dieu ! – Crions trois fois à l’Agneau de Dieu : « Ayez pitié de la France ! » – Enfin supplions Jésus et Sa Mère, dans notre communion, d’implorer pour elle les miséricordes du Père !

   Si, en plus, nous prions ardemment Jésus présent en nos cœurs qu’Il inspire à Ses prêtres de mettre en toute ferveur la France dans leur memento quotidien, à toutes Ses âmes religieuses d’intensifier leur prière pour la France, nous aurons bien travaillé pour elle !

   Il ne nous restera plus qu’à faire pénitence – toujours pour elle ! 
La France a terriblement offensé Dieu, la France doit expier.
Pour payer ces dettes, Jésus S’adresse à Ses amis, à ceux qui savent, comme Saint Paul, « accomplir en leur chair ce qui manque à la Passion du Christ », la part de souffrances que Ses disciples doivent nécessairement offrir.
Heureuses les âmes qui, en ces mois décisifs, entendent l’appel à la pénitence du Sauveur dans l’Evangile, de Marie à Lourdes !
L’arme à double tranchant de la prière et de la pénitence nous donnera la victoire, à l’heure de Dieu et par Ses moyens à Lui !
nulle prière, nul sacrifice ne se perd : tout concours au triomphe final !

Fidelis.

Imprimatur :
Montepessulano, die 19 Martii 1936.
P. Castel, v.g.

Coeur de Jésus, sauvez la France !

2022-46. L’un et l’unique.

Gustave Thibon est un auteur qui, ceux qui suivent ce blogue depuis longtemps le savent bien, a façonné mon intelligence, alimenté ma réflexion, nourri ma méditation, contribué à ma renaissance spirituelle et préparé ma conversion, depuis mes 14 ans. Ses écrits m’habitent de façon continue, et ont puissamment contribué à façonner mon être profond, ma pensée et ma prière elle-même.
Dans le contexte particulier de la crise de l’Eglise et de la société civile qui tendent l’une et l’autre à fabriquer des clones, tant chez ceux qui suivent passivement le mouvement sans se poser de questions que chez ceux qui veulent résister à l’entraînement du courant, en ces temps où les autorités politiques et ecclésiastiques de toutes tendances et sensibilités  s’accordent en définitive, sous le fallacieux prétexte d’une nécessaire unité (nationale, sanitaire, familiale, scolaire, ecclésiale, communautaire… etc.), à réduire en sujets interchangeables les personnalités les plus diverses, menacées d’être toutes « passées à la moulinette », relire ce paragraphe extrait de « Notre regard qui manque à la Lumière », m’a apporté une très grande force et une consolation incommensurable.
Je le propose à votre réflexion, espérant qu’il vous apportera autant de joie et de vigueur qu’à moi-même…

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur

Jonquilles et Mont Mézenc

Jonquilles en fleur dans les prairies à l’entour du Mont Mézenc

   « L’un et l’unique. – L’unité n’est pas la confusion ; la rupture des limites n’entraîne pas l’abolition des différences. Tout sera distinct dans l’éternité, mais rien ne sera séparé. Je serai moi plus profondément qu’ici-bas, et tu seras toi ; chacun sera lui-même et tous ne seront qu’un. Car l’Un n’abolit pas l’unique : il en fixe à jamais les traits irréductibles et le retour à l’unité sera l’affirmation de la différence.
   Car la distinction et l’unité procèdent du même principe (l’Idée dans le langage de Platon ou la Forme dans celui d’Aristote) qui confère à chaque être sa différence spécifique et individuelle en même temps que sa capacité de communion. Ces deux attributs sont inséparables : plus la différence s’affirme, plus la capacité de communion s’élargit. Si nous suivons l’échelle qui va du minéral à l’homme, nous voyons les êtres devenir de plus en plus originaux et irremplaçables et, corrélativement, de plus en plus susceptibles d’échanges avec le reste du monde. Au plus bas degré, il n’y a ni différence ni échanges entre deux grains de sable. Au sommet, les êtres sont très différenciés, mais ouverts à tout ce qui les entoure par la connaissance et l’amour. Au sommet suprême, Dieu est à la fois le plus distinct et le moins séparé des êtres : il ne ressemble à rien (quis similis Deo ?) et il est partout.
La matière, au contraire, est le principe de la confusion et de la séparation. Son caractère amorphe et indéterminé fait qu’on peut la diviser à l’infini  et que toutes ses parties sont homogènes.
Veut-on des exemples ? Deux personnes qui s’aiment sont irréductibles l’une à l’autre et, en même temps, elles ne font qu’un dans leur amour, tandis que deux machines fabriquées en série sont parfaitement semblables et parfaitement séparées : leur différence est purement spatiale et numérique. Comparez deux amants unis et deux automobiles du même type : là, la communion dans la différence ; ici, la séparation dans l’identité. Rien de ce qui est complémentaire (c’est-à-dire fait pour l’unité) n’est interchangeable et tout ce qui est interchangeable est nécessairement séparé.
C’est malheureusement vers la seconde formule – celle de l’individu séparé et interchangeable – que semble s’orienter l’évolution des sociétés humaines. Le nivellement universel, en tuant les différences entre les hommes, tue aussi la vraie unité sociale, mais il crée du même coup, étant donné que la mort est infiniment plus docile et plus malléable que la vie, mille possibilités d’unité factice, rapide et transformable à loisir : celle qu’impose à des hommes vidés de leur âme et de leur liberté le joug de la force brutale ou l’influence à peine plus subtile de la propagande. »

Gustave Thibon,
in « Notre regard qui manque à la lumière » – 1955 pp. 67-68.

jonquille

2022-45. Saint Isidore de Séville nous apprend à réaliser une synthèse équilibrée entre vie active et vie contemplative.

4 avril,
Fête de Saint Isidore de Séville, évêque et confesseur, Docteur de l’Eglise.

   Nous continuons à parfaire notre connaissance des Docteurs et Pères de l’Eglise, par le moyen des catéchèses de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI : le 4 avril 636 mourut Saint Isidore, évêque de Séville, qui à la sainteté de la vie et à l’héroïcité des vertus, ajouta une connaissance véritablement encyclopédique. Son œuvre majeure, intitulée « Etymologies » a cherché à rendre compte de l’ensemble du savoir antique et à transmettre à ses lecteurs une solide culture classique en des temps où elle était menacée.
En raison de la méthode de travail qu’il a adoptée pour cet ouvrage, dont la structure évoque celle des bases de données, et dont l’exhaustivité évoque le potentiel d’Internet, Saint Isidore de Séville a été proclamé par l’Eglise saint patron des informaticiens, des utilisateurs de l’informatique, de l’Internet et des internautes.

Saint Isidore de Séville - Bartolomé Esteban Murillo

Saint Isidore de Séville, Doctor Egregius (c’est-à-dire Docteur éminent)
tableau de Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682) à la cathédrale de Séville

frise

Catéchèse de
Sa Sainteté le Pape Benoît XVI

dispensée lors de l’audience pontificale générale
du Mercredi 18 juin 2008

L’enseignement de saint Isidore de Séville
sur les relations entre vie active et vie contemplative

 Chers frères et sœurs,

Je voudrais parler aujourd’hui de saint Isidore de Séville : il était le petit frère de Léandre, évêque de Séville, et grand ami du Pape Grégoire le Grand. Ce fait est important, car il permet de garder à l’esprit un rapprochement culturel et spirituel indispensable à la compréhension de la personnalité d’Isidore. Il doit en effet beaucoup à Léandre, une personne très exigeante, studieuse et austère, qui avait créé autour de son frère cadet un contexte familial caractérisé par les exigences ascétiques propres à un moine et par les rythmes de travail demandés par un engagement sérieux dans l’étude. En outre, Léandre s’était préoccupé de prédisposer le nécessaire pour faire face à la situation politico-sociale du moment : en effet, au cours de ces décennies les Wisigoths, barbares et ariens, avaient envahi la péninsule ibérique et s’étaient emparé des territoires qui avaient appartenu à l’empire romain. Il fallait donc les gagner à la romanité et au catholicisme. La maison de Léandre et d’Isidore était fournie d’une bibliothèque très riche en œuvres classiques, païennes et chrétiennes. Isidore, qui se sentait attiré simultanément vers les unes et vers les autres, fut donc éduqué à développer, sous la responsabilité de son frère aîné, une très grande discipline en se consacrant à leur étude, avec discrétion et discernement.

Dans l’évêché de Séville, on vivait donc dans un climat serein et ouvert. Nous pouvons le déduire des intérêts culturels et spirituels d’Isidore, tels qu’ils  apparaissent  dans  ses œuvres elles-mêmes, qui comprennent une connaissance encyclopédique de la culture classique païenne et une connaissance approfondie de la culture chrétienne. On explique ainsi l’éclectisme qui caractérise la production littéraire d’Isidore, qui passe avec une extrême facilité de Martial à Augustin, de Cicéron à Grégoire le Grand. La lutte intérieure que dut soutenir le jeune Isidore, devenu successeur de son frère Léandre sur la chaire épiscopale de Séville en 599, ne fut pas du tout facile. Peut-être doit-on précisément à cette lutte constante avec lui-même l’impression d’un excès de volontarisme que l’on perçoit en lisant  les œuvres  de ce grand auteur, considéré comme le dernier des Pères chrétiens de l’Antiquité. Quelques années après sa mort, qui eut lieu en 636, le Concile de Tolède de 653 le définit : « Illustre maître de notre époque, et gloire de l’Eglise catholique ».

Isidore fut sans aucun doute un homme aux contrastes dialectiques accentués. Et, également dans sa vie personnelle, il vécut l’expérience d’un conflit intérieur permanent, très semblable à celui qu’avaient déjà éprouvé Grégoire le Grand et saint Augustin, partagés entre  le  désir  de  solitude,  pour se consacrer uniquement à la méditation de la Parole de Dieu, et les exigences de la charité envers ses frères, se sentant responsable de leur salut en tant qu’évêque. Il écrit, par exemple, à propos des responsables des Eglises : « Le responsable d’une Eglise (vir ecclesiasticus) doit d’une part se laisser crucifier au monde par la mortification de la chair et, de l’autre, accepter la décision de l’ordre ecclésiastique, lorsqu’il provient  de  la  volonté  de Dieu,  de se consacrer au gouvernement avec humilité, même s’il ne voudrait pas le faire » (Sententiarum liber III, 33, 1 : PL 83, col 705 B). Il ajoute ensuite, à peine un paragraphe après : « Les hommes de Dieu (sancti viri) ne désirent pas du tout se consacrer aux choses séculières et gémissent lorsque, par un mystérieux dessein de Dieu, ils sont chargés de certaines responsabilités… Ils font de tout pour les éviter, mais ils acceptent ce qu’ils voudraient fuir et font ce qu’ils auraient voulu éviter. Ils entrent en effet dans le secret du cœur et, à l’intérieur de celui-ci, ils cherchent à comprendre ce que demande la mystérieuse volonté de Dieu. Et lorsqu’ils se rendent compte de devoir se soumettre aux desseins de Dieu, ils humilient le cou de leur cœur sous le joug de la décision divine » (Sententiarum liber III, 33, 3 : PL 83, coll. 705-706).

Pour mieux comprendre Isidore, il faut tout d’abord rappeler la complexité des situations politiques de son temps dont j’ai déjà parlé : au cours des années de son enfance, il avait dû faire l’expérience amère de l’exil. Malgré cela, il était envahi par un grand enthousiasme apostolique : il éprouvait l’ivresse de contribuer à la formation d’un peuple qui retrouvait finalement son unité, tant sur le plan politique que religieux, avec la conversion providentielle de l’héritier au trône wisigoth, Ermenégilde, de l’arianisme à la foi catholique. Il ne faut toutefois pas sous-évaluer l’immense difficulté à affronter de manière appropriée les problèmes très graves, tels que ceux des relations avec les hérétiques et avec les juifs. Toute une série de problèmes qui apparaissent très concrets aujourd’hui également, surtout si l’on considère ce qui se passe dans certaines régions où il semble presque que l’on assiste à nouveau à des situations très semblables à celles qui étaient présentes dans la péninsule ibérique de ce VIème siècle. La richesse des connaissances culturelles dont disposait Isidore lui permettait de confronter sans cesse la nouveauté chrétienne avec l’héritage classique gréco-romain, même s’il semble que plus que le don précieux de la synthèse il possédait celui de  la  collatio, c’est-à-dire celui de recueillir, qui s’exprimait à travers une extraordinaire érudition personnelle, pas toujours aussi ordonnée qu’on aurait pu le désirer.

Il faut dans tous les cas admirer son souci de ne rien négliger de ce que l’expérience humaine avait produit dans l’histoire de sa patrie et du monde entier. Isidore n’aurait rien voulu perdre de ce qui avait été acquis par l’homme au cours des époques anciennes, qu’elle fussent païenne, juive ou chrétienne. On ne doit donc pas s’étonner si, en poursuivant ce but, il lui arrivait parfois de ne pas réussir à transmettre de manière adaptée, comme il l’aurait voulu, les connaissances qu’il possédait à travers les eaux purificatrices de la foi chrétienne. Mais de fait, dans les intentions d’Isidore, les propositions qu’il fait restent cependant toujours en harmonie avec la foi pleinement catholique, qu’il soutenait fermement. Dans le débat à propos des divers problèmes théologiques, il montre qu’il en perçoit la complexité et il propose souvent avec acuité des solutions qui recueillent et expriment la vérité chrétienne complète. Cela a permis aux croyants au cours des siècles de profiter avec reconnaissance de ses définitions jusqu’à notre époque. Un exemple significatif en cette matière nous est offert par l’enseignement d’Isidore sur les relations entre vie active et vie contemplative. Il écrit : « Ceux qui cherchent à atteindre le repos de la contemplation doivent d’abord s’entraîner dans le stade de la vie active ; et ainsi, libérés des scories des péchés, ils seront en mesure d’exhiber ce coeur pur qui est le seul qui permette de voir Dieu » (Differentiarum Lib II, 34, 133 : PL 83, col 91A). Le réalisme d’un véritable pasteur le convainc cependant du risque que les fidèles courent de n’être que des hommes à une dimension. C’est pourquoi il ajoute : « La voie médiane, composée par l’une et par l’autre forme de vie, apparaît généralement plus utile pour résoudre ces tensions qui sont souvent accentuées par le choix d’un seul genre de vie et qui sont, en revanche, mieux tempérées par une alternance des deux formes » (o.c., 134 : ibid., col 91B).

Isidore recherche dans l’exemple du Christ la confirmation définitive d’une juste orientation de vie : « Le sauveur Jésus nous offrit l’exemple de la vie active, lorsque pendant le jour il se consacrait à offrir des signes et des miracles en ville, mais il montrait la voie contemplative lorsqu’il se retirait sur la montagne  et y passait  la nuit  en se consacrant à la prière » (o.c. 134 : ibid.). A la lumière de cet exemple du divin Maître, Isidore peut conclure avec cet enseignement moral précis : « C’est pourquoi le serviteur de Dieu, en imitant le Christ, doit se consacrer à la contemplation sans se refuser à la vie active. Se comporter différemment ne serait pas juste. En effet, de même que l’on aime Dieu à travers la contemplation, on doit aimer son prochain à travers l’action. Il est donc impossible de vivre sans la présence de l’une et de l’autre forme de vie à la fois, et il n’est pas possible d’aimer si l’on ne fait pas l’expérience de l’une comme de l’autre » (o.c., 135 : ibid., col 91C). Je considère qu’il s’agit là de la synthèse d’une vie qui recherche la contemplation de Dieu, le dialogue avec Dieu dans la prière et dans la lecture de l’Ecriture Sainte, ainsi que l’action au service de la communauté humaine et du prochain. Cette synthèse est la leçon que le grand évêque de Séville nous laisse à nous aussi, chrétiens d’aujourd’hui, appelés à témoigner du Christ au début d’un nouveau millénaire.

Isidoro de Sevilla (José Alcoverro) 01

Statue de Saint Isidore de Séville à Madrid
devant la façade de la bibliothèque nationale d’Espagne

frise

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