Archive pour la catégorie 'De liturgia'

2022-85. De Sainte Lydie de Thyatire, première femme d’Europe à avoir accueilli les missionnaires de l’Evangile.

3 août,
Fête de l’Invention du corps de Saint Etienne ;
Fête de Sainte Lydie de Thyatire.

Philippes - icône de Sainte Lydie

Icône de Sainte Lydie, ou Lydia
à l’intérieur du Baptistère de Sainte Lydie, à Philippes (Grèce)

   Le martyrologe romain (celui publié selon les travaux du savant Baronius après le saint concile de Trente et non celui publié après le concile vaticandeux), pour cette date du 3 août, après l’Invention des corps de Saint Etienne et des Saints Gamaliel, Nicodème et Abibon, qui se trouve en première place, a cette mention : « A Philippes, en Macédoine, Sainte Lydie, marchande de pourpre. Comme nous l’apprend Saint Luc dans les Actes des Apôtres, elle fut la première dans cette ville, à croire à l’Evangile, quand l’apôtre Saint Paul y vint prêcher ».

   Sainte Lydie – ou Lydia – n’est pas une sainte très connue ni très vénérée en nos contrées occidentales, et c’est bien regrettable, puisque nous devrions en toute logique l’invoquer comme l’une des célestes protectrices de l’Europe chrétienne, et comme un modèle emblématique de l’indispensable ré-évangélisation de notre continent.
Sainte Lydie, en effet, d’après les indications données par la Sainte Ecriture elle-même, est la première femme d’Europe à avoir accueilli avec empressement et joie la parole des missionnaires de l’Evangile, à se faire baptiser et à entraîner toute sa maisonnée vers le saint baptême.
Aussitôt, sa maison devint la première église domestique de notre continent !

Deuxième voyage missionnaire de Saint Paul

   Je vous invite à ouvrir votre Nouveau Testament et à relire dans son intégralité le chapitre XVI des Actes des Apôtres, tout en regardant sur la carte ci-dessus les lieux mentionnés par Saint Luc.
Après le « concile de Jérusalem » (année 44 de notre ère), Saint Paul et Saint Barnabé sont mandatés par le Collège Apostolique aux fidèles d’Antioche de Syrie, pour leur faire part des décisions du concile. Après cela Paul et Barnabé se séparèrent.

Saint Paul, remontant vers le nord gagna l’Asie mineure et visita certaines des communautés chrétiennes qu’il avait fondées lors de son premier voyage apostolique. A Lystres, il s’adjoignit Timothée ; mais alors qu’il envisageait d’évangéliser encore en Phrygie, en Galatie et en Bithynie, le Saint-Esprit lui fit comprendre que ce n’était point là qu’il devait aller. C’est alors qu’une nuit, Paul vit en songe un Macédonien qui le suppliait : « Passe en Macédoine, et secours nous ! » (Act. XVI, 9). Ils prirent donc place sur un navire à Troas et, débarquant à Néapolis, ils posèrent le pied sur la terre d’Europe pour la première fois : « Et de là nous vînmes à Philippes, colonie qui est la cité principale de cette partie de la Macédoine. Or nous demeurâmes quelques jours à conférer dans cette ville. Le jour du sabbat, nous sortîmes hors de la porte près du fleuve, où il paraissait que se faisait la prière ; et, nous asseyant, nous parlâmes aux femmes qui s’étaient assemblées. Et une femme, nommée Lydie, marchande de pourpre de la ville de Thyatire, et servant Dieu, nous écouta ; et le Seigneur ouvrit son cœur pour prêter attention aux choses qui étaient dites par Paul. lorsqu’elle eût été baptisée, elle et sa maison, elle nous pria, disant : « Si vous m’avez jugée fidèle au Seigneur, entrez dans ma maison et demeurez-y ». Et elle nous y força. » (Act. XVI 12-15).

Philippes - lieu où Saint Paul baptisa Lydie

Philippes, en Grèce : c’est en ce lieu que, selon la tradition de l’Eglise,
Saint Paul évangélisa les femmes qui étaient venues y prier hors de la ville le jour du sabbat?
et qu’il y conféra le baptême à Sainte Lydie.

   Le récit de Saint Luc appelle quelques précisions pour les lecteurs modernes qui ne sont pas familiers de l’Antiquité :

1) Lydie était originaire de Thyatire, en Mysie (on voit l’emplacement de cette ville, au-dessus de la figuration de la statue de la Diane d’Ephèse dans la carte qui se trouve ci-dessus). Certains historiens prétendent que Lydie n’était pas son prénom mais qu’elle est ainsi nommée dans les Actes des Apôtres parce qu’elle aurait été originaire de la province de Lydie : c’est une affirmation tout-à-fait gratuite et sans aucune preuve. Lydia pouvait très bien être un prénom féminin en même temps que le nom d’une province : n’avons-nous pas, chez nous, des dames dont le prénom est France ?

2) Thyatire avait été, aux dires de Strabon, le lieu d’implantation d’une colonie macédonienne assez importante. Il existait donc des liens historiques certains et solides entre cette cité mysienne et la Macédoine, et il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’une commerçante native de Thyatire, se fut installée à Philippes : c’est même d’une cohérence parfaite. En revanche rien ne nous permet de savoir si Lydie était une descendante de Macédoniens établis à Thyatire, donc de souche européenne, ou une asiate.

3) Lydie nous est présentée comme étant une « marchande de pourpre » : la pourpre, on le sait, est une substance colorante rouge vif d’un très grand prix, tirée d’un mollusque gastéropode marin, le murex ; on l’utilisait pour teindre des tissus destinés aux plus riches. Tyr, en Phénicie, était un centre important d’élevage de ces mollusques et de teinture réalisée à partir de la substance extraite d’eux. Mais Tyr est en bord de Méditerranée, tandis que Thyatire, près de la ville moderne d’Akhisar dans l’actuelle Turquie, se trouve à l’intérieur des terres et n’est donc pas en soi un lieu d’élevage de ces coquillages dont on extrait la pourpre. Nous sommes cependant certains que cette ville de Mysie a été depuis une haute antiquité un centre important de production de laine, de tissus et de pourpre : cette production de tissus de pourpre à Thyatire est confirmée par l’archéologie, en particulier par les inscriptions lapidaires retrouvées sur place. La production de ces étoffes pourpres à Thyatire se faisait à l’aide de broches de teinture, et elle a existé dans cette région jusqu’au XIXème siècle, période où ces procédés ont été remplacés par des colorants à l’aniline. Tous ces détails, encore une fois, montrent la parfaite cohérence du texte sacré avec les données historiques les plus solidement établies.

4) De toute évidence – et les quelques mots seuls que nous a transmis Saint Luc corroborent cette interprétation, Lydie est une femme d’affaires au tempérament énergique, facilement autoritaire : l’invitation qu’elle lance à Saint Paul et aux missionnaires qui l’accompagnent est certes pleine de déférence, d’humilité et de politesse, mais on ne peut s’y refuser. Saint Luc écrit : « Et coegit nos : et elle nous y força ». On ne pouvait pas s’opposer aux propositions de Madame Lydie, quelques délicates et aimables qu’elles fussent ! Il n’est d’ailleurs pas dit que c’est son mari qui dirige l’entreprise, mais bien elle. La tradition des Eglises grecques est cependant formelle : Lydie était mariée, mère de famille. Son époux se serait appelé Phyllus. Les Actes nous apprennent que toute sa maisonnée fut baptisée avec elle : il faut entendre par là non seulement sa famille au sens restreint d’aujourd’hui, mais aussi tout le personnel, serviteurs et domestiques, ainsi que les employés de l’entreprise commerciale. 

5) Le commerce des tissus de pourpre était lucratif : Lydie avait probablement une grande maison et n’était pas dans la gêne ; on comprend aisément donc qu’elle ait pu inviter Saint Paul et tous ses compagnons à demeurer chez elle.

6) Le récit de Saint Luc nous montre d’une part qu’il n’y avait pas de communauté juive à Philippes, puisqu’il ne s’y trouvait pas de synagogue, et d’autre part que les adorateurs du Dieu d’Israël, issus de la gentilité, qui se retrouvaient en plein air hors des murailles pour prier le jour du sabbat sont essentiellement des femmes. C’est assez extraordinaire pour qu’on le mette en évidence.

7) Enfin – en corolaire à cette dernière remarque -, notons que, alors que l’on fait à Saint Paul une réputation d’affreux misogyne compulsif, on voit bien ici qu’il n’en est absolument rien : il ne fuit pas devant ce groupe de pieuses femmes qui croient au Dieu unique et qui adhèrent à la Révélation de l’Ancien Testament, mais il se trouve tout-à-fait naturel et à l’aise au milieu d’elles pour leur annoncer l’accomplissement des promesses faites à Israël et le salut en Jésus-Christ.

Baptistère de Sainte Lydie à Philippes

Philippes, en Grèce : au lieu de la rencontre de Saint Paul avec Lydia et ses pieuses compagnes
a été construit une église nommée « Baptistère de Sainte Lydie ».

   Selon la tradition des Eglises de Grèce, Lydie a été la première diaconesse de Philippes (pour éviter toute confusion et anachronisme, au sujet des diaconesses dans l’Antiquité chrétienne on se reportera à l’article > ici).
En raison de leur foi, Lydia et son mari Phyllus ont été capturés, présentés au juge et torturés ; un ange leur est apparu dans leur cachot, les encourageant à endurer la souffrance et les fortifiant surnaturellement. Le couple a ensuite été plongé dans un chaudron plein d’huile et de soufre, dans lequel, avant de mourir, ils ont prié et loué Dieu.

Philippes - baptistère de Sainte Lydie intérieur

Philippes, en Grèce : intérieur du baptistère de Sainte Lydie.

   Voici donc ce que l’on peut aujourd’hui dire de Sainte Lydie, appelée aussi Sainte Lydia, Sainte Lydie de Thyatire, Sainte Lydie de Philippes, ou encore Sainte Lydie de la pourpre.
Pour nous, qu’elle soit surtout l’objet de notre dévotion pour avoir été la première habitante de l’Europe à avoir adhéré à la prédication de Saint Paul, et donc le modèle des Européens qui se convertissent au Christ et, comme nous le disions dès les premières lignes de cet article, une céleste protectrice – à l’intercession de laquelle nous devons recourir avec ferveur – pour tous ceux qui travaillent, par la prière et l’apostolat, à la conversion des Européens apostats…

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur

nika

Neuvaine à Sainte Philomène.

   Nous proposons ci-dessous le texte d’une neuvaine à Sainte Philomène, inspirée d’un texte ancien que l’on trouve un peu partout mais qui nous semblait en bien des endroits indigent : un fervent dévot de la jeune martyre, auquel nous nous étions ouvert de notre déception à la lecture des textes de ces prières, a reçu des lumières particulières que nous n’hésitons pas à attribuer à la jeune martyre elle-même, puisqu’il a écrit en quelque sorte comme si les mots lui étaient dictés, pour corriger et compléter ce texte préexistant.
Cette neuvaine pourra, bien sûr, être accomplie en tous temps. Nous la recommandons spécialement
du 2 au 10 août pour préparer la fête de Sainte Philomène.  

Bannière Sainte Philomène

Chaque jour de la neuvaine :

   O puissante Sainte Philomène, daignez intercéder pour moi pendant cette neuvaine accomplie en votre honneur : vous savez tout ce que j’espère de votre médiation  [on peut préciser ici, les grâces particulières que l’on attend de l’intercession de la jeune martyre].
Sainte-Philomène, en qui la Bienheureuse Pauline-Marie Jaricot et Saint Jean-Marie Vianney, le Bienheureux Pie IX et Saint Pie X, et tant d’autres saints nous ont enseigné qu’on pouvait placer toute notre confiance et notre espérance, j’ai, moi aussi, recours à vous et j’ai confiance en vous : Sainte-Philomène, vierge et martyre, priez pour moi ! 

Pater noster ;  Ave, Maria ; Gloria Patri.

Ensuite on récite la prière propre à chaque jour de la neuvaine :

Premier jour : 

   Par la pensée, Sainte-Philomène, je descends dans cette catacombe romaine où votre corps est demeuré enseveli, ignoré pendant des siècles. Je lis, sur les plaques de briques qui fermaient votre tombeau, cette inscription : « Pax tecum Filumena : Paix à vous, Philomène ; paix à vous, amie de la lumière », puisque l’une des significations de votre nom est « Amie de la Lumière ».
Dès votre plus jeune âge, votre âme s’est embrasée d’amour pour Jésus, Lumière éternelle et splendeur du rayonnement de la gloire du Père : pour Lui, vous avez cultivé les vertus évangéliques ; par amour pour Lui, vous Lui avez voué votre virginité ; par refus des ténèbres vous avez vaillamment combattu les propositions des idolâtres ; pour ne pas ternir l’éclat de la grâce, vous avez soutenu avec courage les plus horribles supplices, jusqu’au sacrifice le plus achevé.
Malgré les oppositions et les tourments du martyre, votre âme, ici-bas, est restée dans la paix et la lumière de la grâce, et désormais, dans le Ciel, vous rayonnez pour l’éternité.
Sainte-Philomène, obtenez-moi de conserver en mon âme la douce lumière de la grâce, ou, si j’ai eu le malheur de la perdre, de me hâter de la retrouver par une bonne et fervente confession.
Sainte Philomène, aidez-moi à rester comme vous dans cette paix inaltérable, qui est le fruit d’une union profonde avec Dieu, quelles que soient les oppositions et les difficultés que je doive affronter ici-bas.

Pax tecum Filumena

Deuxième jour :

   Sainte-Philomène, ce n’est qu’en 1802 que votre tombe a été retrouvée et qu’ainsi votre nom et votre martyre ont été tirés de l’oubli, et il fallu attendre encore trois années pour que le transfert de vos reliques jusqu’à Mugnano del Cardinale fasse éclater la puissance de vos pouvoirs de thaumaturge et la puissance de votre intercession devant le Trône de la Divine Majesté.
Depuis lors, et malgré les contradictions des impies, vous vous plaisez à répandre les grâces miséricordieuses de votre Epoux céleste sur les âmes et sur les corps de ceux qui ont recours à votre intercession, dans toutes les contrées de la Chrétienté aussi bien qu’au pied de l’autel de vos précieuses reliques, et pour davantage stimuler la foi et la confiance de vos dévots, vous avez daigné vous-même faire connaître à la Sainte Eglise les circonstances de votre vie et de votre martyre.
Chère Sainte Philomène, enseignez-moi vous-même à marcher sur vos traces dans la foi et la pratique des vertus que Jésus attend de Ses disciples, particulièrement dans une fidélité sans faille et une pureté d’âme et de corps conforme à mon état de vie.
Apprenez-moi à mépriser et à fuir, comme il convient, les tentations dont le diable et le monde nous assaillent.
Qu’à votre exemple, je m’attache indéfectiblement à ce que Dieu demande de moi, si humbles que soient mes devoirs, si laborieuse que soit la tâche, afin qu’en les remplissant, j’accomplisse moi aussi fidèlement, la toute aimable et toute sainte Volonté de mon divin Créateur et Rédempteur.

Troisième jour :

   Sainte-Philomène, la Sainte Eglise a officiellement reconnu en vous une jeune vierge héroïque : vous êtes demeurée parfaitement pure au milieu d’un monde païen, corrompu et corrupteur, comparable à un lys immaculé dont le parfum, traversant les âges, parvient désormais jusqu’à nous.
Votre virginité, vouée au Christ Rédempteur comme à votre Epoux, rayonne : elle est un exemple lumineux pour les temps actuels qui, au nom d’illusoires droits et libertés des personnes, combattent de toutes manières les obligations des sixième et neuvième commandements de Dieu.
A bien des égards, les temps où nous vivons sont bien plus coupables que ceux dans lesquels vous avez vécu, puisque nous avons aujourd’hui derrière nous vingt siècles de civilisation chrétienne qui ont brillé par d’éclatants exemples de chasteté et de pureté !
O très pure et très chaste Philomène, voyez les dangers et tentations auxquels sont exposés vos fidèles ! Venez à notre aide et faites-vous vous-même un rempart puissant contre les suggestions de l’esprit d’impureté, contre la licence des mœurs qui nous entoure, contre la marée montante des crimes contre la chasteté qui tend à submerger et souiller toutes choses en notre société !
Sainte Philomène, gardienne des âmes qui vous confient leur pureté, protégez-moi et fortifiez-moi au milieu de la corruption généralisée !

portrait-sainte-philomene-xixe - Copie

Quatrième jour :

   Sainte-Philomène, avec le titre de vierge, la Sainte Eglise vous a reconnu celui de martyre. La palme qui figure sur les représentations des plaques qui fermaient votre tombe est le symbole éloquent de la victoire que vous avez remportée par le sang versé, suprême témoignage suprême de votre amour pour Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Vous n’étiez encore guère plus qu’une adolescente lorsque vous avez quitté cette terre, alors qu’une vie pleine de joies terrestres vous était promise ; mais pour éviter les tourments du martyre et la mort, il vous eût fallu renier Dieu, et trahir les engagements sacrés auxquels vous aviez voulu vous soumettre par amour pour Lui.
Sainte et héroïque martyre, vous nous apprenez par votre exemple le prix de notre âme et vous nous enseignez, par le témoignage rendu jusqu’au sang, qu’on ne peut pas gaspiller les dons précieux de la grâce ni profaner le trésor sacré de la foi déposé en nous par le saint baptême. Vous nous apprenez que nous devons préférer – et sans aucune hésitation – tout endurer, tout souffrir, plutôt que de transiger dans notre fidélité et notre attachement à Jésus-Christ.
Sainte Philomène, vierge et martyre, obtenez pour moi du Cœur de Jésus crucifié, la force dans les épreuves, la constance dans les peines, le courage dans les maladies, la persévérance dans les tribulations, la fermeté en face des oppositions et contradictions, et une inébranlable et invincible générosité pour embrasser, pour l’amour de Dieu, tous les sacrifices qui se présenteront sur ma route.

Cinquième jour :

   Sainte-Philomène, c’est dans le sanctuaire de Mugnano del Cardinale, au Royaume de Naples, que la divine Providence a clairement manifesté Sa volonté de vous voir honorée, et vous avez d’abord manifesté la puissance de votre merveilleuse intercession : à peine vos précieuses reliques y furent-elles déposées et vénérées que les miracles obtenus à votre prières se sont multipliés ! De là, vous rayonnez dans le monde entier, et des pèlerins viennent vers vous de tous les points de la Chrétienté
Les papes Léon XII, Grégoire XVI, Pie IX, Léon XIII, et Saint Pie X ont exprimé les plus vifs encouragements pour l’expansion de votre culte. Au pied de votre châsse fut guérie, en particulier, cette mourante venue de France, Pauline-Marie Jaricot, dont la guérison poussa Grégoire XVI à approuver pour toute l’Eglise votre culte qui se répandait déjà, mais qui, grâce à l’apostolat et au zèle de la Bienheureuse Pauline, se répandit comme une trainée de poudre et vous gagna l’un de vos plus fervents dévot et zélateur : le saint curé d’Ars, dont la paroisse a été le témoin des prodiges dus à votre intercession.
Epouse bien-aimée du Christ, nous croyons, à la suite de tant de pontifes et de saints, que vous êtes une très grande Sainte. Malgré des contradicteurs, à l’intérieur même de l’Eglise, votre puissance auprès de Dieu n’a point diminué et nous recourrons à elle, vous promettant de faire connaître les bienfaits innombrables que l’on obtient en vous priant.
Sainte Philomène, faites de nous les témoins de votre puissance sur le Cœur de notre Dieu !

Chapelle du corps de Ste Philomène - Mugnano del Cardinale

Sixième jour :

   Sainte-Philomène, pendant plus de vingt-cinq ans, Saint Jean-Marie Vianney n’a cessé de vous invoquer et de vous faire invoquer. Il vous appelait sa « chère petite Sainte », son « consul », sa « chargée d’affaires auprès de Dieu ».
En vous priant et en vous faisant prier, le saint curé d’Ars a obtenu de Dieu des grâces et des miracles sans nombre : à sa demande, vous guérissiez les corps et vous convertissiez les âmes.
 Vous l’avez ramené lui-même de la mort alors que les médecins l’estimaient perdu et qu’on récitait les prières des agonisants à son intention ; vous lui êtes apparu ; et il a voulu que l’agrandissement de sa petite église, rendu nécessaire par l’afflux des pèlerins, vous fut dédié…
Saint Jean-Marie Vianney nous montre encore avec force, aujourd’hui, combien ceux qui ont confiance en vous et qui ne cessent de recourir à vos prières peuvent être bénis et exaucés, parce qu’une prière humble et fervente, ô douce Vierge Martyre, se fraie toujours un chemin jusqu’à votre cœur, compatissant à toutes les misères humaines. C’est pourquoi, m’inspirant de l’exemple du saint curé d’Ars, je me présente devant vous, comme un pauvre mendiant qui a besoin de tout demander à Dieu, et dont les misérables prières ont besoin d’être présentées par vos mains pour qu’Il les considère favorablement.
Sainte Philomène, accordez-moi d’être persévérant dans la prière, et surtout donnez-moi cette ferme confiance : que si je ne semble pas obtenir de Dieu ce que j’en implore, c’est que cela n’est pas pleinement conforme aux plus grands biens que Dieu veut pour moi, et qu’Il m’accordera en revanche, à votre prière, des grâces encore meilleures.

Septième jour :

   Sainte Philomène, il est attesté, dans les livres qui nous racontent la vie du saint curé d’Ars, que vous lui êtes apparue pour le réconforter au milieu des luttes qu’il avait à soutenir contre l’enfer. Vous descendiez « vers lui du Ciel, belle et lumineuse », lui apportant un reflet des divines splendeurs. Ne disait-il pas : « Avec la Sainte Vierge et Sainte Philomène, nous nous connaissons bien » ?
Chère et puissante thaumaturge, je désire, moi aussi, bien vous connaître, vous et la Très Sainte Mère de Dieu immaculée qui écrase la tête du serpent infernal de son talon virginal.
Alors que Satan multiplie ses assauts contre ceux qui aiment Jésus et qui veulent Le suivre avec fidélité, alors que le monde ne cesse de décrier ceux qui veulent conserver sans compromission la foi catholique, alors que dans l’Eglise-même il en est qui en prennent à leur guise avec les dogmes, avec la morale et avec la discipline que nous avons reçus de la sainte Tradition, alors que nos proches eux-mêmes parfois critiquent notre attachement à Jésus-Christ et à Son Eglise, ô puissante Sainte Philomène, soyez à nos côtés, avec la Très Sainte Vierge Marie, pour nous soutenir et nous fortifier dans nos résolutions, afin que grâce à vous nous parvenions à la victoire.

Sainte Philomène apparaissant à Saint Jean-Marie Vianney

Huitième jour :

   Sainte-Philomène, les saintes vérités de la foi disparaîtraient sans nul doute peu à peu de ce monde si, de temps en temps, Dieu ne nous les montrait vivantes dans une âme remplie de foi, d’espérance et de charité.
Au sortir de la grande révolution qui accumula tant de ruines, dans l’Eglise comme dans la société, vous avez été l’une des plus manifestes revanches de Dieu et de Sa grâce, une messagère rayonnante de la vérité de la Révélation chrétienne et de la sainteté de l’Eglise, un signe resplendissant donné au monde – ravagé par l’incrédulité et le rationalisme – du triomphe de l’ordre surnaturel ! Ainsi, en beaucoup d’âmes égarées ou troublées, les prodiges que vous avez obtenus ont rallumé ou ranimé la vraie foi.
Votre mission, « chère petite Sainte », n’est pas achevée : puisque la révolution continue ses ravages, la divine Providence veut continuer par vous Ses prodiges de grâce ! Le désir des jouissances, les passions mauvaises, les doctrines perverses, les sectes nombreuses, les médias de communication impies et immoraux exercent leurs nuisances. L’impiété et le mensonge sont dans le cœur de ceux qui président aujourd’hui aux destinées du monde ; la vérité est officiellement bafouée ; l’immoralité est devenue la règle des lois ; l’inversion des valeurs triomphe ; le bien et les valeurs morales sont tournées en ridicule ; des criminels commandent aux nations autrefois chrétiennes et s’acharnent avec une diabolique ténacité à chasser le Dieu aimant et consolateur du cœur des humbles et des petits…
O puissante Sainte Philomène, combattez leurs actions perverses, et soutenez nos efforts et nos luttes pour le règne du divin Cœur de Jésus et Marie.

Neuvième jour :

   Sainte Philomène, après les épreuves de la terre et après les tourments du martyre, vous êtes entrée dans la gloire où vous jouissez de la vision éternelle et béatifiante de la Très Sainte Trinité.
De là-haut, vous regardez vers la terre. Resplendissante de tous les mérites de votre aimante et héroïque fidélité, qui ont transformé en autant de titres de gloire toutes les peines et les souffrances que vous avez endurées avec générosité, en union avec votre Epoux crucifié, vous êtes établie comme une puissante médiatrice des grâces du Dieu trois fois saint.
Vierge martyre, compatissante aux besoins de ceux qui regardent vers vous avec confiance depuis l’exil de cette terre où ils cheminent en prise aux difficultés et souffrances de toutes sortes, accueillez leurs hommages et leurs supplications !
Nous recourrons à vous, encouragés par les exemples et les exhortations de si grands saints ; je viens à vous stimulé par les leçons de la Bienheureuse Pauline-Marie, de Saint Jean-Marie Vianney, du Bienheureux Pie IX et de Saint Pie X, que je supplie aussi de joindre leurs prières à la vôtre !
J’en suis fermement convaincu, douce et puissante Sainte Philomène, cette neuvaine ne peut s’achever sans que je reçoive par vous quelque précieuse grâce, et je veux dès à présent vous en exprimer ma plus profonde reconnaissance : ainsi soit-il ! Alléluia !

Sainte Philomène - gif

Nota bene :
on trouvera dans ce blogue des litanies et une autre prière pour demander des grâces par l’intercession de Sainte Philomène > ici

2022-84. Fête de Sainte Philomène au Mesnil-Marie, jeudi 11 août 2022, et pèlerinage à pied en l’honneur de Sainte Philomène : lundi 8, mardi 9 et mercredi 10 août 2022.

Vendredi soir 29 juillet 2022,
Fête de Sainte Marthe, vierge, hôtesse de Notre-Seigneur.

Chapelle du corps de Ste Philomène - Mugnano del Cardinale

Chapelle du corps de Sainte Philomène
dans la basilique de Mugnano del Cardinale

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

   Ainsi que j’en avais fait l’annonce il y a presque deux mois (voir > ici), je viens par ces quelques lignes vous rappeler le pèlerinage en l’honneur de Sainte Philomène, au Mesnil-Marie, le jeudi 11 août prochain, et apporter quelques précisions concernant la marche qui, pour ceux qui le souhaitent, le précèdera.

Jeudi 11 août 2022

Fête de Sainte Philomène, vierge et martyre,
céleste protectrice en second
du
Refuge Notre-Dame de Compassion


11 h précises : Sainte Messe chantée (rite latin traditionnel).
12 h 30 : Repas tiré du sac (chacun apporte pour lui-même et pour les siens : nous ne pouvons pas organiser un repas partagé pour tous).
Attention ! Pour le pique-nique, apporter sièges pliants et parasols.
15 h : Chapelet & Salut du Très Saint-Sacrement ; vénération de la relique de Sainte Philomène.

   Remarque importante :
La chapelle du Mesnil-Marie est une chapelle privée, et afin de prévoir au mieux l’accueil de nos amis et des pèlerins, nous demandons aux personnes qui souhaitent participer à cette journée de bien vouloir s’inscrire (par exemple > ici).

Gisant de Sainte Philomène au Mesnil-Marie - détail

Gisant de Sainte Philomène dans la chapelle du Mesnil-Marie
(offert en 1837 par la Bienheureuse Pauline-Marie Jaricot à un saint prêtre de ses amis et ami du Saint Curé d’Ars)

Nota bene :
Nous rappelons que nous tenons à disposition des fidèles de Sainte Philomène des cordons bénits en son honneur (voir > ici) que nous envoyons volontiers aux personnes qui souhaitent le porter.
Les modalités d’envoi sont expliquées dans le texte mis en lien juste ci-dessus.

Reliquaire de Sainte Philomène au Mesnil-Marie

Pèlerinage à pied
depuis le Puy-en-Velay jusqu’au Mesnil-Marie
à l’occasion de la fête de Sainte Philomène
du 8 au 10 août :

   En définitive, contrairement à ce que j’avais annoncé au début juin, la marche-pèlerinage se fera bien sur trois jours : les lundi 8, mardi 9 et mercredi 10 août.
Elle partira du Puy-en-Velay dans la matinée du lundi 8 et arrivera au Mesnil-Marie dans le milieu de l’après-midi du mercredi 10 août.
Il ne s’agit pas d’un grand groupe pour l’heure, d’autant que nous n’avons pas le « personnel » ni les infrastructures pour l’organiser.

En pratique :
- Les étapes quotidiennes sont de 20 km en moyenne.
- Chaque pèlerin doit avoir sa propre tente.
- Il convient également, bien sûr, d’avoir de bonnes chaussures de marche, éventuellement des bâtons de marche, de prévoir impérativement les autres accessoires de tout pèlerin : couvre-chef, chapelet, missel (traditionnel), petit sac à dos, gourde ou bouteille isotherme, poncho imperméable en cas d’orage… etc.
- Les pèlerins portent avec eux leur petit sac à dos avec ce qui leur est nécessaire pour la journée : un véhicule assure le transport des tentes et bagages (vêtements de rechange, affaires de toilette).
- Tous les autres renseignements seront fournis personnellement aux pèlerins fermement inscrits : nous sommes malheureusement obligés à garder une certaine discrétion en raison des actions malveillantes d’une espèce de malade mental qui s’en prend au Refuge Notre-Dame de Compassion et témoigne d’une véritable animosité contre la dévotion à Sainte Philomène.

Contact pour autres renseignements et inscriptions > ici.
Ce premier contact donnera ensuite lieu à un échange téléphonique personnel.
Merci de votre compréhension !

Sainte Philomène - gif

2022-83. Etre de bons arbres afin de pouvoir porter de bons fruits.

Septième dimanche après la Pentecôte :

Sermon LXXII de
notre Bienheureux Père Saint Augustin
sur
les bons arbres
(cf. Matth. VII, 15-21 et XII, 33).

cueillette d'un bon fruit

C’est au fruit que l’on connaît l’arbre…

1. Notre-Seigneur veut que nous travaillions à devenir de bons arbres : ce qui fait comprendre la nécessité de ce commandement, c’est qu’un arbre mauvais ne saurait porter de bons fruits.

   Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a avertis d’être de bons arbres afin de pouvoir porter de bons fruits : « Ou rendez l’arbre bon et son fruit bon, dit-Il ; ou rendez l’arbre mauvais et son fruit mauvais ; car c’est par le fruit qu’on connaît l’arbre ». Dans ces mots : « Ou rendez l’arbre bon et son fruit bon », il y a non point un avis, mais un précepte salutaire que nous sommes obligés d’accomplir. Et dans ces autres : « Rendez l’arbre mauvais et son fruit mauvais », il n’y a pas un précepte à accomplir, mais l’avis d’être sur ses gardes. Car cet avis s’adresse à ces hommes qui croyaient, tout mauvais qu’ils étaient, pouvoir bien parler ou bien agir. Cela ne se peut, dit le Seigneur Jésus. Pour changer la conduite, il faut d’abord changer l’homme. Si celui-ci reste mauvais, il ne peut bien agir : et s’il est bon, il ne saura agir mal.

2.  Aussi, Jésus-Christ est venu travailler à nous rendre bons.

   Or qui a été trouvé bon par le Seigneur, lorsque le Christ est mort pour les impies ? (cf. Rom. V, 6). Il n’a donc rencontré que des arbres mauvais ; mais Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu s’ils croyaient en Son nom (cf. Jean, I, 12). Ainsi quiconque est bon aujourd’hui, c’est-à-dire est un bon arbre, a d’abord été trouvé mauvais et est devenu bon. Ah ! s’Il avait voulu, en venant parmi nous, arracher tous les mauvais arbres, en resterait-il un seul qui ne méritât d’être déraciné ? Mais Il est venu avec la miséricorde, afin d’exercer ensuite la justice, ainsi qu’il est écrit : « Je chanterai, Seigneur, Votre miséricorde et Votre justice » (Ps. C, 1). Aussi a-t-Il accordé aux croyants la rémission de leurs péchés sans vouloir même revenir avec eux sur les comptes passés. Il a fait d’eux de bons arbres ; Il a détourné la cognée et apporté la paix.

3. Il nous menace de la mort éternelle si pour le devenir, nous ne profitons pas des délais que nous accorde sa bonté.

   C’est de cette cognée que parle Jean quand il dit : « Déjà la cognée est mise à la racine des arbres. Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit, sera coupé et jeté au feu » (Matt. III, 10). C’est de cette cognée que menace le père de famille, lorsqu’il dit dans l’Evangile : « Voilà trois ans que je viens voir cet arbre, sans y trouver de fruit. Je dois maintenant rendre libre la place. Qu’on le coupe donc ». Le vigneron intercède : « Seigneur, dit-il, laissez-le encore cette année ; je vais creuser tout autour et y mettre une charge de fumier. Vous serez content, s’il porte du fruit ; s’il n’en porte pas, vous viendrez et l’abattrez » (cf. Luc XII, 7-9).
Le Seigneur, en effet, a visité le genre humain comme pendant trois ans, c’est-à-dire à trois époques déterminées. La première époque précède la loi ; la seconde est celle de la loi, et la troisième est l’époque actuelle de la grâce. Si le Seigneur n’avait point visité le genre humain avant la loi, comment expliquerait-on la justice d’Abel, d’Enoch, de Noë, d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, dont Il a voulu être nommé le Seigneur, comme s’Il n’était le Dieu que de ces trois hommes, Lui à qui toutes les nations appartiennent ? « Je suis, dit-Il, le Dieu d’Abraham, et d’Isaac et de Jacob » (Exod. III, 14). Et s’Il ne nous avait point visités sous la loi, aurait-il donné cette loi ? Ce père de famille est venu aussi après la loi ; Il a souffert, Il est mort, Il est ressuscité, Il a fait prêcher l’Evangile dans tout l’univers ; et il reste encore quelque arbre stérile ! Il est encore une portion de l’humanité qui ne se corrige point ! Le jardinier se fait médiateur ; l’Apôtre prie pour le peuple : « Je fléchis pour vous, dit-il, les genoux devant le Père, afin qu’enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre, avec tous les saints, quelle est la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur, et acquérir aussi la science suréminente de la charité du Christ, pour être remplis de toute la plénitude de Dieu » (Ephes. III, 14-19). En fléchissant ainsi les genoux devant le Père de famille, il demande que nous ne soyons pas déracinés. Puisque ce Père de famille viendra nécessairement, faisons en sorte qu’Il trouve en nous des arbres féconds. On creuse autour de l’arbre par l’humilité d’un coeur pénitent, attendu qu’on ne peut creuser sans descendre. Le fumier figure l’abjection à laquelle se livre le repentir. Est-il en effet rien de plus abject que le fumier ? Et pourtant, est-il rien qui rapporte plus, si l’on en fait bon usage ?

4. N’est-il pas incompréhensible que l’homme ne veuille rien avoir que de bon et que toutefois il ne cherche pas à devenir bon lui-même ? Qu’il s’attache donc à Dieu, source de bonté.

   Que chacun donc devienne un bon arbre, et qu’on ne s’imagine pas porter de bons fruits en restant arbre mauvais. Il n’y a de bons fruits que sur les bons arbres. Change ton coeur et tu changeras de conduite. Arraches-en la cupidité et plantes-y la charité. De même que la cupidité est la racine de tout mal (cf. 1 Tim. VI, 10), la racine de tout bien est la charité. Pourquoi alors, pourquoi des hommes murmurent-ils, disputent-ils entre eux et disent-ils Qu’est-ce que le bien ?
— Ah ! si tu savais ce que c’est que le bien ! Le bien véritable n’est pas ce que tu voudrais avoir, mais ce que tu ne veux pas être. Tu voudrais avoir la santé du corps ; c’est un bien sans doute, mais ce n’est pas un grand bien, car le méchant l’a aussi. Tu veux avoir de l’or et de l’argent ; j’en dis autant, c’est un bien, mais à la condition que tu en feras un bon usage. Et tu n’en feras pas un bon usage, si tu n’es bon toi-même. D’où il suit que l’or et l’argent sont un mal pour les méchants et un bien seulement pour les bons. Ce n’est pas que l’or et l’argent rendent ceux-ci bons ; mais ils ne sont employés à un bon usage que pour être tombés entre les mains des bons. Tu veux de l’honneur ; c’est un bien, mais à condition encore que tu en feras un sage emploi. Combien y ont trouvé leur ruine ! Et pour combien a-t-il été un instrument de bonnes oeuvres !

5. Savoir ordonner sa vie au bien de la même manière qu’on désire avoir de bonnes choses ici-bas.

   Ainsi donc, s’il est possible, sachons mettre de la différence entre ces diverses sortes de biens, puisqu’il est aujourd’hui question de bons arbres.  Or il n’est rien dont chacun doive ici s’occuper davantage que de tourner ses regards sur lui-même, de s’examiner, de se juger, de se sonder, de se chercher et de se trouver ; que de détruire ce qui Lui déplait, que de souhaiter et de planter ce qui Lui plait. Comment être avide des biens extérieurs, lorsqu’on est vide des biens meilleurs ? Qu’importe d’avoir la bourse pleine, quand la conscience est vide ? Tu veux des biens sans vouloir être bon ! Ne comprends-tu pas que tu dois rougir de ce que tu possèdes, si dans ta maison tout est bien excepté toi ? Que veux-tu avoir de mauvais ? Dis-le moi. Rien absolument ; ni épouse, ni fils, ni fille, ni serviteur, ni servante, ni campagne, ni tunique, ni même chaussure. Et tu veux toutefois mener une mauvaise vie ! Je t’en conjure, élève ta vie au dessus de ta chaussure. Tout ce que rencontrent tes regards autour de toi, est élégant, beau et agréable pour toi : toi seul restera laid et, hideux. Ah ! si ces biens dont ta maison est pleine, si ces biens dont tu as convoité la possession et dont tu redoutes la perte, pouvaient te répondre, ne te crieraient-il pas : Tu veux que nous soyons bons et nous aussi nous voulons avoir un bon maître ? Mais ils crient silencieusement contre toi devant ton Seigneur : Vous lui avez, disent-ils, accordé de bonnes choses, et lui reste mauvais ! Que lui importe ce qu’il a, puisqu’il n’a pas l’Auteur de tout ?

6. Saint Augustin actualise le psaume quatrième pour mieux exhorter ses auditeurs.

   Ces paroles touchent ici quelque cœur ; livré peut-être à la componction il demande ce que c’est que le bien, quelle en est la nature, l’origine. Tu l’as donc bien compris, c’est de cela que tu dois t’enquérir. Eh bien ! je répondrai à ta question et je dirai : Le bien est ce que tu ne saurais perdre malgré toi. Tu peux, malgré toi, perdre ton or, et ta demeure et tes honneurs et la santé même ; mais le bien qui te rend bon, tu ne peux ni l’acquérir, ni le perdre malgré toi. Quelle est maintenant la nature de ce bien ? Nous trouvons dans un psaume un grand enseignement, c’est peut-être ce que nous cherchons. « Enfants des hommes, y est-il dit, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? » Jusques à quand cet arbre demeurera-t-il stérile ? « Enfants des hommes, jusques à quand serez vous appesantis de cœur ? » Que signifie, « Appesantis de cœur » ? — « Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez vous le mensonge? » Venant ensuite au fond même de la question : « Sachez que le Seigneur a glorifié son Saint » (Ps IV, 3-4). Déjà en effet le Christ est venu, déjà Il est glorifié, Il est ressuscité et monté au ciel, déjà Son nom est célébré par tout l’univers : « Jusques à quand serez-vous appesantis de coeur ? » N’est-ce pas assez du passé ? Et maintenant que ce Saint est glorifié, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? » Les trois ans écoulés, qu’avez-vous à attendre, sinon la cognée ? « Jusques à quand serez-vous appesantis de cœur ? Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez-vous le mensonge ? » Même après la glorification du Saint, du Christ, on s’attache encore à la vanité, encore à l’inutilité, encore à l’ostentation, encore à la frivolité ! La vérité se fait entendre et l’on court encore après la vanité ! « Jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? »

7. Les calamités présentes doivent nous servir d’avertissement sérieux.

   C’est avec justice que le monde endure de si cruels fléaux ; car il connaît aujourd’hui la parole de son Maître : « Le serviteur qui ne sait pas la volonté de son maître, est il écrit, et qui fait des choses dignes de châtiment, recevra peu de coups ». Pourquoi ? Afin de l’exciter à rechercher cette volonté. Tel était le monde avant que le Seigneur glorifiât son Saint ; c’était un serviteur ignorant la volonté de son Maître ; aussi recevait-il peu de coups. Mais aujourd’hui et depuis que Dieu a glorifié Son Saint, le serviteur qui connaît la volonté de son Maître et qui ne l’accomplit point, recevra un grand nombre de coups. Est-il donc étonnant que le monde soit si fort châtié ? C’est un serviteur qui connaît les intentions de son maître et qui fait des choses dignes de châtiment. Ah ! qu’il ne se refuse pas aux nombreuses afflictions qu’il mérite (cf. Luc XII, 48-47) ; car s’il ne veut pas écouter son précepteur, il trouvera justement en Lui un vengeur. Qu’il ne murmure pas contre la main qui le frappe, qu’il se reconnaisse digne de châtiment ; c’est le moyen de mériter la miséricorde divine, par Jésus-Christ, qui vit et règne avec Dieu le Père et avec l’Esprit-Saint dans les siècles des siècles. Amen.

Bons arbres et bons fruits

A frúctibus eórum cognoscétis eos…

2022-82. Nous avons lu et nous avons aimé : « Elévations sur Sainte Magdeleine », par Pierre cardinal de Bérulle.

22 juillet,
Fête de Sainte Marie-Magdeleine, pénitente (cf. > ici).

Pierre de Bérulle par Philippe de Champaigne

Pierre, cardinal de Bérulle (1575-1629)
par Philippe de Champaigne

        Le XVIIème siècle en France, ce « grand siècle des âmes » comme l’a si pertinemment nommé l’abbé Brémond, a nourri une extraordinaire dévotion envers Sainte Marie-Magdeleine« la Magdeleine » comme on l’appelait souvent -, au point que certains auteurs estiment qu’elle constitue la figure spirituelle qui, après la Très Sainte Mère de Dieu, a inspiré le plus de panégyriques, ouvrages de piété et tableaux de dévotion en France au XVIIème siècle.
A cela, le Cardinal de Bérulle n’est pas étranger : il nourrissait une profonde dévotion envers la célèbre pénitente et il sut la communiquer à ses disciples, à ses contemporains et aux ecclésiastiques et fidèles des décennies qui suivront sa mort, à toute l’Ecole française de spiritualité. L’un des derniers ouvrages qu’il publia, en 1627, l’année même où il fut créé cardinal par le pape Urbain VIII, est un ouvrage petit par la taille mais immense par la profondeur spirituelle et le retentissement qu’il aura (cet ouvrage a été très régulièrement réédité jusqu’à nos jours) intitulé « Elévations sur Sainte Magdeleine – Elévation à Jésus-Christ, Notre-Seigneur, sur la conduite de Son Esprit et de Sa grâce envers Sainte Magdeleine, l’une des principales de Sa suite, et l’une des plus signalées en Sa faveur et en Son Evangile ». A peine deux ans plus tard, le 2 octobre 1629, Pierre de Bérulle mourra subitement en célébrant la Sainte Messe, âgé de seulement 54 ans. Il n’y a rien d’exagéré à voir dans les « Elévations sur Sainte Magdeleine », une sorte de testament mystique du grand cardinal français.

   Un érudit a présenté cet opuscule en ces termes : « Ces pages sont moins d’un théologien féru d’exégèse que d’un croyant ramassé dans la solitude de son âme et transporté par la contemplation de cet amour inouï qui lie la pécheresse Madeleine au Fils de Dieu. Bérulle scrute l’abîme de ce mystère non pour le réduire au fil de l’analyse des textes, mais pour s’en emplir jusqu’à la saturation extatique. Cette Élévation est peut-être ce qui fut écrit de plus transcendant sur la relation d’amour entre la femme et Dieu. Elle reste, dans les lettres françaises, un exemple sublime de prose poétique et mystique, sur le mode fusionnel de l’identification amoureuse. Madeleine n’est pas un personnage anecdotique, elle a la grandeur d’un symbole de l’âme, incarné dans une figure dont la nécessité ne s’épuisera jamais. (…)  Comme le titre d ‘élévation le présuppose, une grande partie de ce texte s’adresse au Christ dans la louange pour ce que sa grâce a réalisé en cette femme par son amour. C’est aussi une sorte de cantique ou de poème, la forme y joue le plus grand rôle. Bérulle suit la tradition qui ne voit qu’une seule femme dans la pécheresse du repas chez le pharisien (mais il croit pouvoir affirmer que si elle était pécheresse, elle n’était pas une prostituée), dans celle dont le Christ avait fait sortir sept démons, dans la sœur de Lazare, dans l’une des femmes qui se tenaient au pied de la croix et naturellement dans celle qui revoit la première le Christ après sa résurrection. Il fait sienne la légende qu’elle ait vécu encore trente ans dans un désert, à la Sainte Beaume, pour connaître à son tour dans sa communion le temps de l’incarnation du Christ : «trente ans d’une vie où vous ne faites que vivre et mourir par amour ». Quoiqu’il ne s’agisse jamais chez Bérulle de « mystique nuptiale », il admire sans réserve et élève cette femme pour l’absolu don de soi où elle répond à l’amour infini du Christ par son amour pur, un amour d’abnégation, sans aucune trace d’amour-propre. N’est-elle pas l’exemple même du mystique, l’objet le plus éminent d’une grâce ineffable ? C’est pourquoi elle est sainte, modèle et intercesseur. La dernière phrase de l’œuvre témoigne et de l’argument et de la beauté un peu maniérée du style : « Celui qui l’a comblée de tant de merveilles, daigne nous rendre dignes de le reconnaître et révérer en elle et de la reconnaître et trouver en lui ; car c’est honorer Jésus que de connaître ses œuvres en cette âme, et la bien connaître que de reconnaître ce qu’elle est à Jésus et ce que Jésus a voulu être en elle. Soyons à elle par nos devoirs, et par ses prières soyons à Jésus pour jamais » (M. Chevallier, cf. « Persée » > ici).

   Le cardinal de Bérulle a voulu dédicacer cet opuscule à S.M. la Reine Henriette-Marie de France, épouse de S.M. le Roi Charles 1er d’Angleterre, dont il avait été l’aumônier pendant la première année qui suivi son mariage (13 juin 1625). L’ouvrage est, de fait, la mise par écrit d’un discours qu’il lui avait tenu.

   On ne résume pas cet ouvrage qui se savoure à la fois dans la magnificence de la forme et l’extraordinaire richesse spirituelle du fond.

Charles Le Brun - Madeleine renonçant aux vanités du monde

Magdeleine se dépouillant de ses richesses
par Charles le Brun

   En 1650, l’abbé Edouard Le Camus, dont la conversion et la vocation avaient été provoquées par les écrits de Bérulle, obtint des Carmélites de la rue d’Enfert (aujourd’hui rue Saint Jacques) la concession d’une chapelle dans leur église conventuelle. Il destinait cette chapelle au cénotaphe du cœur du Cardinal de Bérulle dont il passa commande au sculpteur Jacques Sarazin. Au-dessus de l’autel de cette chapelle fut placé un tableau commandé à Charles Le Brun (réalisé entre 1654 et 1657), dont on voit ci-dessus une photographie.
Toute le décor peint de la chapelle était aussi confié à Le Brun et à ses collaborateurs : il représentait les principaux épisodes de la vie de la sainte. Un vitrail montrait la mort de la Magdeleine, et le décor du plafond comprenait des anges, et peut-être une apothéose de la sainte. 

   Le sujet de la Magdeleine se dépouillant de ses richesses était plus commun pour les tableaux de dévotion, dans des lieux privés, que pour des tableaux d’autel. Le Brun a donné au sujet une véritable monumentalité et une grande intensité d’expression, avec un coloris tricolore déroutant.
Face à l’autel se dressait le cénotaphe renfermant le cœur de Bérulle, volumineux monument en marbre blanc représentant le cardinal à genoux légèrement penché vers l’avant, et tenant dans une main la barrette qu’il venait respectueusement d’ôter de sa tête. Il semble en mouvement, le visage tendu vers la représentation de la conversion de Marie-Magdeleine figurée sur l’autel :  le peintre et le sculpteur ont donc conjugué leurs talents et leurs arts respectifs pour instaurer une espèce de dialogue entre sculpture et peinture, qui matérialise en quelque manière les « Elévations sur Sainte Magdeleine ».
La dédicace du monument, gravée sur le socle, peut se traduire ainsi : « Pierre de Bérulle, prêtre, cardinal, fondateur de la congrégation de l’Oratoire de Jésus en France, et modérateur dans le même pays des Carmélites déchaussées, homme de très noble naissance, de génie élevé, de très haute piété, dont la vie et la mort furent illustres par l’abondance et la plénitude de la sainteté, ne repose pas ici. Mais ici, tant qu’il vécut, en priant, il se prosterna très souvent, fervent dévot de Sainte Marie-Magdeleine, et Dieu miséricordieux devant le placer au ciel, a confié son corps à sa congrégation, son cœur aux vierges de cette maison, et son esprit aux ordres des chérubins et des séraphins qui sont glorifiés en cette assemblée. Ce monument à un si grand homme de si sainte mémoire a été posé par son fils très affectionné dans le Christ, le prêtre Édouard Le Camus, 1657″.

   En 1792, tableaux et cénotaphes furent ôtés de la chapelle et, après diverses péripéties, ont fini par être déposés au Louvre. De nos jours, le tableau de Le Brun qui ornait l’autel et le cénotaphe sont tous deux exposés au Louvre-Lens dans une scénographie qui essaie de restituer leur disposition de 1657, mais sans les autres œuvres qui ornaient la chapelle des Carmélites et surtout – hélas ! – sans l’atmosphère sacrée qui les entourait…

Cénotaphe du cœur du cardinal de Bérulle par Jacques Sarazin - Louvre-Lens

Cénotaphe du cœur du cardinal de Bérulle (partie supérieure)
par Jacques Sarazin (Louvre-Lens)

2022-81. Vie du saint prophète Elie.

20 juillet,
Fête de Saint Elie, prophète (cf. > ici) ;
Mémoire de Sainte Marguerite d’Antioche ;
Mémoire de Saint Jérôme Emilien.

Résumé de la vie de Saint Elie,
prophète, fondateur de l’Ordre du Carmel,
Père de tous les ermites et modèle pour les chercheurs de Dieu,
futur prédicateur du second avènement de NSJC au temps de l’Antéchrist, qui le fera mourir martyr :

(texte adapté de la notice du Rd. Père Giry dans sa « Vie des Saints » – volume 2, 20 juillet)

Le prophète St Elie - huile sur toile Italie XIXe s

Le saint prophète Elie combattant au temps de l’antéchrist
(tableau italien du XIXème siècle)   

   Élie est, comme Hénoch, un Saint qui n’est pas encore mort, et qui ne jouit pas encore de la vue bienheureuse de Dieu : la divine Providence le réservant, avec Hénoch, pour prêcher le dernier avènement de Notre-Seigneur à la consommation de tous les siècles.
L’Église latine et l’Église grecque, qui ne doutent nullement de sa confirmation dans la grâce, de son grand crédit auprès de Dieu, et de la gloire inestimable qui lui est préparée dans le ciel, en font mémoire tous les ans à la date du 20 juillet, en implorant le secours de ses prières, et en célébrant dans plusieurs endroits l’office divin et le saint sacrifice de la Messe en son honneur.

   Il est donc juste de lui accorder une place de choix au milieu de tant de Prophètes, d’Apôtres, de Martyrs et de Confesseurs pour lesquels nous nourrissons une dévotion particulière, et dont nous nous devons d’imiter les exemples et le zèle.
Nous en parlerons d’autant plus sûrement, que nous avons pour auteur de sa vie le Saint-Esprit Lui-même, qui nous a décrit ses actions aux troisième et quatrième livres des Rois, et nous en a encore fait un fort bel éloge dans celui de l’Ecclésiastique.

cathédrale Saint-Charles-Borromée - Joliette - Québec - Elie nourri par un corbeau

Elie nourri par un corbeau dans la vallée du torrent de Carith
(détail d’un vitrail de la cathédrale Saint Charles Borromée, à Joliette – Québec)

A – Origines d’Elie :

   Le nom de Thesbite, qui lui est donné par les textes sacrés, nous fait connaître qu’il était originaire de Thesbé, petite ville limitrophe entre la Palestine et l’Arabie, dans le pays de Galaad.
Saint Epiphane, évêque de Salamine, en Chypre, le dit de la tribu d’Aaron, ce qui se peut entendre, ou en général de la tribu Lévitique, qui était celle d’Aaron, ou en particulier de la famille d’Aaron, dans la même tribu. Quelques auteurs lui donnent pour père Achimaas, fils du grand prêtre Sadoch et frère du grand prêtre Joïada, que leurs mérites ont rendus si fameux dans les Saintes Écritures, et pour mère, Basemath, fille du roi Salomon, que l’Écriture nous assure avoir épousé le prince Achimaas. Mais le même saint Epiphane appelle son père Sobach et ne parle point de cette illustre généalogie.
D’après saint Epiphane, d’après l’abbé Dorothée, dans son Abrégé de la vie et de la mort des Prophètes, et aussi Siméon Métaphraste, au temps de sa naissance, son père vit autour de lui des anges sous la forme humaine et revêtus d’habits blancs, qui l’emmaillotaient dans le feu et lui donnaient du feu à manger. C’était un présage de son zèle.
Quelques auteurs même en concluent qu’Élie avait été sanctifié dès le sein de sa mère, comme cela sera aussi pour Jérémie et pour saint Jean-Baptiste, parce que les anges n’eussent pas rendu ces devoirs à un enfant ennemi de Dieu et souillé du péché originel.
On l’appela Élie, qui signifie Dieu, Seigneur, pour marquer l’excellence de sa vocation, et pour que son nom manifeste que son unique exercice serait de manifester les grandeurs de Dieu, de faire adorer Sa majesté, de détruire les ennemis de Son nom et d’établir Son domaine et Son culte dans toutes les nations de la terre.
Après n’être demeuré que peu de temps dans la maison de ses parents, Elie embrassa la manière de vivre des Nazaréens, et se retira avec les serviteurs de Dieu, que l’on appelait Prophètes ; extraordinairement rempli de l’esprit de prophétie, il brilla parmi eux comme un soleil au milieu des étoiles.
A cette époque, la terre promise, qui avait été donnée en possession aux Israélites, était divisée en deux royaumes, dont l’un, appelé le royaume de Juda, appartenait à la postérité de David par son fils Salomon, et l’autre, appelé le royaume d’Israël, appartenait aux successeurs de Jéroboam, qui l’avait usurpé sur Roboam, fils du même Salomon. Le culte de Dieu s’était un peu maintenu dans le premier royaume, où étaient le temple, le tabernacle, l’arche d’alliance, les vases sacrés et l’exercice du culte et des sacrifices tels qu’ils avaient été prescrits à Moïse ; mais la malice des rois d’Israël, qui se laissèrent aller à l’idolâtrie, l’avait presque entièrement banni du second, et l’on ne s’y contentait pas d’adorer les deux veaux d’or que Jéroboam avait fait dresser à Béthel et à Dan, mais on y adorait encore toutes les abominations des peuples d’alentour, entre autres Baal, démon qui se faisait passer pour Dieu parmi les Sidoniens. Ces impiétés exécrables exercèrent longtemps le zèle du divin Élie. Quoique l’Écriture ne nous rapporte point ce qu’il fit avant le règne d’Achab, néanmoins, puisqu’elle nous le présente au commencement de ce règne comme un homme qui s’était déjà rendu redoutable aux princes et aux rois, et que tout le monde révérait comme un prophète extraordinaire, elle nous donne sujet de croire qu’il avait dès lors prêché avec zèle, et que Dieu avait fait par lui des actions surprenantes qui le distinguaient du commun des autres Prophètes.

Bernardo strozzi veuve de sarepta

Bernardo Strozzi (1581-1644) : Elie et la veuve de Sarepta

B – Retraite d’Elie au désert ; la veuve de Sarepta :

   Achab, fils d’Amri, étant monté sur le trône, et ayant épousé Jézabel, fille du roi des Sidoniens, renchérit encore sur la superstition de ses prédécesseurs, et, pour contenter cette méchante femme, qui joignait la fureur à l’idolâtrie et la cruauté à l’impiété, il fit bâtir un temple et planter un bois en l’honneur de Baal, et désigna huit cent cinquante prêtres pour chanter ses louanges et lui offrir des sacrifices. Élie, ne pouvant souffrir cette abomination, le vint trouver, poussé par l’esprit de Dieu, et, jugeant tout préambule inutile en présence de ce cœur endurci, il lui dit : « Il vit, le Seigneur, Dieu d’Israël, en la présence Duquel je suis ! Il n’y aura, ces années-ci, ni rosée, ni pluie, que par un ordre de ma bouche ». Puis, afin d’échapper à la colère et aux recherches de ce prince, il se retira dans le désert, sur la foi de la même voix qui lui dit : « Va du côté de l’Orient, cache-toi près du torrent de Carith, vis-à-vis du Jourdain, tu boiras de l’eau du torrent ; J’ai commandé aux corbeaux de te nourrir ».
Là, soir et matin, des corbeaux apportaient au Prophète les viandes et le pain nécessaires, et l’eau courante lui fournissait son breuvage. Quelque temps après, le torrent se trouva desséché ; car le ciel était d’airain, et il n’en tombait aucune pluie. Alors la voie amie du Prophète lui dit : « Quitte ces lieux, va-t’en à Sarepta, chez les Sidoniens, et demeures-y ; j’ai prescrit à une femme veuve de t’y nourrir ».
Celui qui donne la vie et les aliments à un faible insecte, et qui a revêtu le soleil d’une si éclatante splendeur, ne délaisse jamais l’homme, la plus noble de ses créatures visibles, et quand les lois ordinaires de la nature semblent trahir les vues de Sa providence toujours pleine de tendresse, Il y supplée quelquefois par des prodiges qui ne sont qu’un jeu de Son bras puissant, mais qui deviennent pour nous la preuve irréfragable de Son intervention dans la marche et le développement de nos destinées ; car, s’Il opère un miracle pour envoyer à l’homme le pain matériel qui soutient la vie du corps, que n’aurait-Il pas fait pour lui envoyer la vérité, ce pain spirituel qui, sous la forme de la parole, communique la vie aux âmes ?

   Élie partit pour Sarepta. C’était une bourgade de la Phénicie, placée entre Tyr et Sidon, mais plus proche de cette dernière ville, sur les bords de la Méditerranée, au pied des collines gracieuses et couvertes de verdure, en face des cimes découpées du Liban. A son arrivée, avant d’entrer à Sarepta, le Prophète aperçut une femme qui recueillait du bois. Il l’appela : « Donne-moi à boire un peu d’eau ». Et, comme elle allait lui en chercher, il ajouta : « Je t’en prie, apporte-moi aussi un peu de pain ». Il comprit sans doute, à l’empressement de cette femme, que c’était la veuve dont Dieu lui avait fait espérer la bienfaisance hospitalière. Mais elle répondit : « Le Seigneur ton Dieu est vivant ! Je n’ai pas de pain ; il me reste seulement de l’huile dans un petit vase, et autant de farine qu’il en peut tenir dans le creux de la main. Je viens ramasser quelques morceaux de bois pour préparer à mon enfant et à moi un dernier pain à manger, et nous attendrons la mort ». La sécheresse avait amené la disette, et le royaume de Sidon, patrie de Jézabel, participait aux châtiments comme aux crimes du royaume d’Achab.
« Ne crains rien », dit le Prophète à la veuve indigente, « va faire ce que tu dis ; du reste de la farine prépare pour moi d’abord un léger pain cuit sous la cendre, et apporte-le-moi ; ensuite, tu en prépareras pour toi et ton fils. Car voici ce que dit le Seigneur, roi d’Israël : « Le vase de farine ne manquera pas, et le petit vaisseau d’huile ne diminuera point, jusqu’au jour où le Seigneur fera tomber la pluie sur la terre ». La femme crut à cette promesse de l’étranger, et suivit ses ordres. Depuis ce jour, en récompense de sa foi et pour vérifier la parole du Prophète, la farine ne manqua point, l’huile ne fut pas diminuée dans la maison de la veuve, et ce qui suffisait à peine pour un repas soutint, durant trois ans, l’existence d’Élie et de ses hôtes.
Il arriva, dans cet intervalle, que le fils de la veuve fut attaqué d’une maladie violente et s’éteignit. Égarée par la douleur ; la pauvre mère adressa des reproches à Élie, comme s’il eût été la cause d’une si grande calamité : « Que t’ai-je donc fait, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour faire souvenir le ciel de mes iniquités et appeler la mort sur mon fils ? ». Et elle tenait l’enfant sur son sein et le couvrait de ses larmes. « Donne-moi ton enfant », dit le Prophète tout ému de pitié. Il le reçut des bras de sa mère, le porta dans la chambre qu’il habitait, et le posa sur son lit : « Seigneur, mon Dieu », s’écria-t-il, « cette veuve qui prend soin de me nourrir, voulez-Vous l’affliger jusqu’à lui ravir son fils ? Seigneur, mon Dieu, faites, je Vous prie, que l’âme revienne animer ce corps ». Et il se coucha, par trois fois, sur l’enfant, se rapetissant, pour ainsi dire, à la mesure du cadavre, comme pour le réchauffer et y rallumer la vie. Sa prière fut entendue, et le cadavre se ranima. Élie revint dans la chambre où était restée la mère inconsolable, et lui dit : « Voilà ton fils ; il est vivant ! » Alors les yeux de cette femme se sentirent frappés d’une lumière supérieure à celle que revoyait l’enfant ressuscité ; et s’adressant à l’homme des prodiges : « Je reconnais à ceci, maintenant, que tu es l’homme de Dieu et que tu as sur les lèvres la vraie parole du Seigneur ».
Cet enfant réveillé du sommeil de la mort par le contact vivifiant du Prophète, n’est-ce pas le symbole de l’humanité plongée dans la mort de l’âme, et vers laquelle Dieu S’abaisse et descend par l’Incarnation, lorsqu’Il Se fait homme et raccourcit en quelque sorte Sa majesté voilée sous les proportions de la créature, pour rappeler à la vie céleste notre intelligence enveloppée de ténèbres comme d’un linceul, et notre cœur enseveli dans sa perversité comme dans un tombeau ? Et cette femme indigente, qui, sans appartenir au peuple de Dieu, reçoit de la bouche même d’un grand Prophète les enseignements de la vraie religion, ne montre-t-elle pas, comme un témoignage expressif, la riche et souveraine action de la Providence, qui ne refuse à personne les secours nécessaires, mais ne S’interdit pas non plus les affections privilégiées, et qui, loin d’établir en tout la roide égalité follement rêvée par les hommes, frappe tous les mondes des reflets de Sa pensée infinie et y jette les distinctions les plus prononcées et les plus harmonieuses…

Statue d'Elie sur le Mont Carmel

Statue d’Elie, brandissant le glaive avec lequel il exécuta les faux prophètes de Baal,
érigée sur le Mont Carmel

C – Le sacrifice du Mont Carmel et la fin de la sécheresse :

   Cependant, la famine était horrible à Samarie, et une sécheresse de trois ans faisait périr en foule les animaux.
« Va trouver Achab », dit Dieu au Prophète ; « Je vais envoyer la pluie sur la terre ». Elie obéit. « N’es-tu pas », lui dit Achab en l’apercevant, « celui qui met le trouble dans Israël ? » - « Ce n’est pas moi qui trouble Israël », répliqua l’homme de Dieu ; « mais c’est toi et la maison de ton père, lorsque vous avez quitté la loi du Seigneur et suivi Baal. Toutefois, donne des ordres et rassemble sur le Mont Carmel tout le peuple et les quatre cent cinquante prophètes de Baal, et ces quatre cents prophètes des bois sacrés, que Jézabel nourrit de sa table ».
Lorsque tous furent réunis, Elie prouva tellement sa mission et la ridicule impuissance des idoles, que le peuple, frappé d’admiration, s’écria : « Le Seigneur est le vrai Dieu ! Le Seigneur est le vrai Dieu ! » - « Alors », reprit le brûlant vengeur des droits de l’Éternel, « saisissez les prophètes de Baal, et que pas un ne survive ». En effet, ils furent tous immolés au pied du Carmel, sur les bords du Cison. Le ciel apaisé s’ouvrit, et, à la prière d’Elie, une pluie abondante inonda la terre. 

Champaigne sommeil d'Elie

Philippe de Champaigne (1602-1674) : Elie au désert réveillé par un ange

D – Elie s’enfuit au désert – révélation sur le mont Horeb – élection d’Elisée :

   Jézabel, ayant appris d’Achab même le massacre de ses prêtres, entra dans une nouvelle fureur et jura qu’elle s’en vengerait. Le Prophète eut peur ; car il savait ce qu’on peut craindre de l’humeur vindicative et de la fierté blessée d’une femme aussi âpre à la vengeance que l’était Jézabel. Dans son effroi, il fuyait, lui qu’on avait vu si plein d’assurance et de courage devant Achab.
Elie gagna donc l’extrémité méridionale de la Palestine, et, après soixante lieues de chemin, il se trouva dans les déserts de l’Arabie Pétrée. Il y marcha tout un jour ; enfin, épuisé de fatigue, il s’assit sous un genièvre et souhaita la mort : « Seigneur », dit-il, « c’est assez ; prenez ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes aïeux ». Ce rude voyage, la méchanceté consommée d’Achab et de Jézabel, la religion s’éteignant dans le royaume, l’oppression des justes et la prospérité des méchants, tout rendait au Prophète l’existence amère et insupportable. Sous l’ombre du genièvre, il s’endormit. Un ange vint, le toucha et lui dit : « Lève-toi et mange ». Elie regarda, et vit posé près de sa tête un pain cuit sous la cendre et un vase d’eau ; il prit donc un peu de nourriture et s’endormit encore. Une seconde réfection suivit ce second sommeil. Puis, fortifié par l’aliment céleste, le voyageur, au bout de quarante jours, toucha le mont Horeb, voisin du Sinaï, région pleine de merveilleux souvenirs, où Dieu, descendu sous forme de flamme dans un buisson ardent, avait daigné converser avec Son serviteur Moïse ; où, porté par la foudre, Il ébranla sous Son char embrasé la cime de la montagne, et vint promulguer Sa loi aux oreilles de toute une nation.
Près de l’Horeb, Elie eut une vision : Dieu lui apparut. Un vent impétueux passa, puis il se fit un tremblement de terre. Enfin la flamme étincela, comme pour faire voir sans doute que le Seigneur peut, à son gré, abattre, briser et foudroyer les méchants ; mais nulle voix ne sortit du sein de ces éléments troublés. Bientôt après, il s’éleva un vent doux et léger ; sous ce symbole se cachait la force de Dieu, qui est miséricorde et patience. Et une voix dit : « Reprends ta route, et va par le désert à Damas ; arrivé là, tu sacreras roi de Syrie Hazaël. Tu sacreras aussi roi d’Israël Jéhu, fils de Namsi, et tu sacreras Prophète pour te succéder Elisée, fils de Saphat, qui est d’Abelmëula. Quiconque échappera au glaive d’Hazaël, Jéhu le tuera ; quiconque échappera au glaive de Jéhu, Elisée le tuera … »
Il y a quelque apparence qu’il n’exécuta les deux premiers ordres du Seigneur que par le ministère de ses disciples. Pour le troisième, il l’exécuta lui-même bientôt après, car, au retour de la montagne d’Horeb, il rencontra Elisée à la campagne où il s’occupait à labourer la terre, et lui mit son manteau sur les épaules, en signe de l’élection divine, et comme pour l’investir de l’esprit prophétique. Elisée comprit ce langage : un mystérieux commerce venait de s’établir entre les deux âmes. Il quitta la charrue : « Laisse-moi », dit-il à Elie, « embrasser mon père et ma mère, et je te suivrai ». - « Va, et reviens », répondit l’énergique interprète de Dieu ; « pour moi, j’ai fait ce que je devais ». Elisée, donnant à entendre qu’il renonçait sans retour à la vie ordinaire, tua ses bœufs, en fit cuire les chairs sur sa charrue brisée, et les distribua à ses voisins, en manière d’adieu. Puis, il suivit Elie avec la docilité d’un disciple qui s’attache à son maître.

Elie fait tomber le feu du ciel sur les idolâtres Gaspare Diziani

Gaspare Diziani (1689-1767) : Elie fait tomber le feu du ciel sur les soldats envoyés par Ochozias

E – Elie forme Elisée pour être son successeur – la vigne de Naboth – mort d’Achab et de Jézabel et châtiment de leur descendance :

   Les deux Prophètes se retirèrent sur le Mont Carmel, dans des grottes dont la principale porte encore aujourd’hui le nom d’Elie. Taillée de main d’homme en forme de salle carrée, haute et vaste, elle regarde la mer, qui fait entendre au loin le mugissement de ses flots : c’est le seul bruit qui résonne dans cet austère séjour. Près de là, sur une pente embaumée de la montagne, entre des arbustes odorants, coule une fontaine qui s’est creusé, çà et là, des bassins dans le roc vif : image de la vie religieuse qui passe inconnue aux hommes, mais toute chargée de parfums célestes, et qui se fait place au pied du trône de Dieu. Elie n’intervint désormais dans les affaires publiques de la nation que pour annoncer la fin prochaine d’Ochozias, digne fils d’Achab et de Jézabel, et pour opposer la foudre aux soldats envoyés contre lui. Son occupation suprême fut d’inaugurer et d’affermir cette grande école de spiritualisme qui, retirant la vie du dehors pour la reporter au dedans, nomme la terre un exil, le ciel une patrie, et remplit l’âme d’une grave mélancolie et d’une espérance immortelle : noble école où l’on retrouve les débris de la langue parlée dans l’Eden par notre premier aïeul, et les préludes de l’hymne répété sans fin par les élus et les anges dans la cité céleste.

   Peu de temps après, le roi Achab, enflé d’orgueil par suite d’une célèbre victoire que Dieu lui avait miraculeusement donnée contre Bénadab, roi de Syrie, se mit dans l’esprit d’augmenter les vergers d’un palais magnifique qu’il avait à Jésraël ; mais, comme le pieux Naboth refusa de lui vendre, pour cet effet, une vigne qu’il avait près de son enclos, parce que c’était l’ancien héritage de ses pères ; et qu’elle marquait la succession de sa famille, Jézabel ne put souffrir cette résistance, qui affligeait son mari ; elle trouva moyen de faire accuser cet homme de crime de lèse-majesté divine et humaine, et, sur cette calomnie, de le faire mourir avec ses enfants. Le roi n’eut point de part à cette méchanceté ; mais quand il l’eut apprise et qu’il vit que la vigne de Naboth n’avait plus de maître, il s’en alla fort content à Jésraël, pour s’en mettre en possession. Alors notre grand Prophète, ayant reçu l’ordre de Dieu, alla au-devant de lui, et, dans l’ardeur de son zèle, il lui dit : « Vous avez tué et vous avez possédé ; mais, écoutez la parole terrible du Seigneur : En ce lieu même, où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils lécheront aussi votre sang ». - « Que vous ai-je fait », lui dit Achab, « pour me faire une imprécation si terrible : m’avez-vous reconnu pour votre ennemi ? » - « Oui », répliqua Elie, « parce que vous vous êtes vendu pour faire le mal. Savez-vous, dit le Seigneur, ce que Je ferai ? Comme J’ai détruit la maison de Jéroboam et de Baasa, sans qu’il soit demeuré personne de leurs races, parce qu’ils ont excité Mon indignation, ainsi Je vous détruirai et toute votre maison. Si vous mourez dans une ville, les chiens vous dévoreront, et si vous mourez dans la campagne, les oiseaux de proie vous mangeront ; et Jézabel, votre femme, sera aussi mangée des chiens dans le champ de Jésraël, où Naboth a été exécuté ».
Le roi fut épouvanté de ces menaces ; il s’humilia devant Dieu, déchira ses vêtements de douleur, se couvrit d’un cilice sur la chair nue, jeûna rigoureusement et ne voulut plus coucher que sur un sac ; ce qui fit différer la ruine de sa maison jusque sous le règne de son second fils. Cependant, la prophétie d’Elie fut accomplie : car les chiens léchèrent son sang dans le champ de Jésraël, et, depuis, la maudite Jézabel ayant été précipitée, par l’ordre de Jéhu, du haut d’une fenêtre, fut aussi dévorée et mangée presque toute vivante par ces mêmes animaux.
Ce prince étant mort, Ochosias, son fils aîné, lui succéda. Il fut encore le sujet du zèle et des réprimandes de notre prophète. Dans une fâcheuse maladie qu’il eut, il envoya consulter Béelzébut que l’on adorait dans Accaron, pour savoir s’il en guérirait. Elie en fut averti par un ange ; il alla au-devant de ses députés, et, les ayant arrêtés, il leur dit : « Est-ce qu’il n’y a point de Dieu en Israël, que vous allez consulter une idole ou plutôt un mauvais démon dans Accaron ? Retournez vers votre maître, et dites-lui, de la part de Dieu qu’il a méprisé : Vous ne relèverez point de la maladie qui vous tourmente, mais assurément vous en mourrez ». Ils retournèrent au palais et dirent à Ochosias ce qu’ils venaient d’entendre. Celui-ci leur demanda comment était fait celui qui leur avait parlé. « C’est », dirent-ils, « un homme barbu, et qui a une ceinture de cuir autour des reins ». - « Hélas ! » répliqua-t-il, « c’est Elie le Thesbite ». A l’instant même il commanda à un capitaine de cinquante hommes de s’aller saisir de lui et de le lui amener. Ce capitaine y alla sans respect, et l’ayant aperçu sur la montagne, il lui dit : « Homme de Dieu, le roi vous commande de descendre et de le venir trouver ». - « Si je suis homme de Dieu », répondit Elie, « que le feu descende du ciel, et qu’il vous consume avec vos cinquante hommes ».
Terrible imprécation, mais pleine de justice et d’équité, puisqu’il n’y avait rien de plus juste que de punir les ministres et les complices de la méchanceté de ce prince idolâtre. Aussi, ces paroles ne furent pas plus tôt achevées, que le feu descendit du ciel, et consuma tous ces gens armés. Un châtiment si lamentable n’amollit point la dureté du roi. Il ne laissa pas d’envoyer vers Elie un autre capitaine avec cinquante autres soldats pour le faire venir ; ceux-ci ayant imité l’insolence des premiers, reçurent aussi le même traitement, ils furent tous brûlés par le feu du ciel. On vit alors jusqu’où peut aller l’aveuglement d’un homme infidèle ; Ochosias, ajoutant crime sur crime, commanda un capitaine avec sa compagnie, pour obliger le Prophète de le venir trouver. Celui-ci, instruit par le malheur des autres, ne fut pas plus tôt près de lui, qu’il se mit à genoux, et, lui représentant humblement l’ordre qu’il avait reçu, le supplia de lui sauver la vie. Alors notre saint Prophète, averti par un ange, descendit avec lui, et, sans craindre la fureur du prince, que la mort de tant de soldats avait encore enflammée, le vint trouver à son lit, et, après lui avoir représenté son impiété, sa rébellion contre Dieu et ses autres crimes, il l’assura de nouveau qu’il ne relèverait point, et qu’au tribunal de la justice de Dieu, la sentence de mort était donnée irrévocablement contre lui. Une fermeté si grande effraya toute la cour, et personne n’osa se saisir de lui ; il en sortit triomphant, et s’en retourna sur la montagne où il avait coutume de demeurer.

2022-81. Vie du saint prophète Elie. dans Chronique de Lully interieur-de-la-basilique-stella-maris-sur-le-mont-carmel-grotte-delie

Intérieur de l’église du monastère « Stella Maris », sur le Mont Carmel,
la grotte du prophète Elie est enchâssée dans la basilique
et se trouve sous le sanctuaire, accessible depuis la nef

F – Elie fut l’un des premiers fondateurs et maîtres de la vie religieuse :

   L’Écriture sainte ne nous dit rien de sa vie privée, ni des exercices religieux qu’il pratiquait en particulier, ou dans la compagnie de ces hommes divins que l’on appelle les enfants des Prophètes ; mais il y a beaucoup d’apparence que ceux qui demeuraient à Béthel, ou à Jéricho, ou sur le Mont Carmel, ou dans les autres pays de la Palestine, le reconnaissaient pour supérieur et recevaient ses instructions et ses préceptes comme des ordres de Dieu et des oracles venus du ciel. En effet, pourquoi Dieu lui ordonna-t-il de sacrer un autre prophète à sa place, sinon pour donner un prélat à ses chers disciples qu’il allait laisser orphelins ? Pourquoi ces enfants des Prophètes se mirent-ils si fort en peine de le chercher, lorsqu’il ne parut plus, sinon parce qu’ils ne pouvaient souffrir d’être séparés d’un maître et d’un directeur de si grand mérite ? Pourquoi, ayant appris qu’Elisée avait été doublement revêtu de son esprit, se jetèrent-ils à ses pieds et se soumirent-ils sa conduite, sinon parce qu’ils reconnurent en lui la succession légitime de leur père et patriarche saint Elie ? Lorsque l’Esprit-Saint n’éloignait pas notre Saint de la terre d’Israël, et ne le cachait pas aux yeux de tous les hommes, il s’appliquait sans doute à former ces grands serviteurs de Dieu et à leur inspirer les vertus religieuses. Aussi les saints Pères ont toujours parlé d’Elie comme du prince et du chef des ermites et des cénobites. Saint Athanase, dans la Vie de saint Antoine, assure que cet excellent solitaire voulait que les moines vécussent sur l’exemple du divin Elie. Saint Grégoire de Nazianze rapporte de lui-même, dans une de ses homélies, qu’il avait toujours dans l’esprit le Carmel d’Elie et le désert de Jean-Baptiste, comme les modèles de l’Ordre religieux. Saint Jérôme, dans ses Épîtres à Paulin et à Rustique, s’écrie : « Notre prince est Elie, notre chef est Elisée, nos capitaines sont les enfants des Prophètes ». Sozomène dit, en un mot, que ce sont ces grands hommes qui ont donné commencement à la vie monastique ; et Tostat, sur le quatrième livre des Rois, parlant des montagnes de Judée, dit qu’on y voyait des collèges de prophètes semblables à nos communautés religieuses, dont Elie était le prélat et le père.

cathédrale des Sts Michel et Gudule Bruxelles

Elie est enlevé sur un char de feu
(détail d’un vitrail de la cathédrale des Saints Michel et Gudule, à Bruxelles)

G – Elie est enlevé sur un char de feu – Elisée lui succède :

   « Cependant le temps approchait, où cet homme de Dieu devait être enlevé dans le ciel ». C’est ainsi que parle l’Ecriture ; il voulut, auparavant, visiter les disciples qu’il avait à Galgala, à Déthel, à Jéricho et le long du Jourdain, faisant ainsi les fonctions d’un véritable supérieur jusqu’à la fin de son pèlerinage parmi les hommes. Lorsqu’il leur eut rendu ce devoir de charité, voulant passer le Jourdain, il roula son manteau et en donna un coup sur les eaux, et en même temps elles se divisèrent et lui laissèrent un chemin libre. Il le passa donc à pied sec, et avec lui son disciple Elisée, qui n’avait jamais voulu l’abandonner. Alors ce père incomparable le jugeant digne d’être son héritier, lui dit : « Demandez-moi ce que vous voulez, afin que je vous l’accorde avant que je sois séparé de vous ». Elisée, inspiré de Dieu, demanda que son double esprit, c’est-à-dire la grâce de la prophétie et le don des miracles, lui fût communiqué, ou bien que son esprit, qui renfermait un grand nombre de grâces, fût doublement en lui. « Vous avez demandé une chose difficile », dit Elie : « néanmoins, si vous me voyez enlever dans le ciel, elle vous sera accordée ».
Peu de temps après, comme ils parlaient ensemble, un chariot de feu et des chevaux tout enflammés les séparèrent l’un de l’autre, et Elie, étant monté dans ce chariot, fut porté dans un lieu que nous ne connaissons pas, et sur lequel il serait assez inutile de former des conjectures. Élisée, le voyant monter, s’écria de toutes ses forces : « Mon père, mon père, le char d’Israël et son conducteur ». Mais il fut bientôt privé de sa vue. En même temps le manteau de cet homme céleste tomba du chariot de feu, comme un héritage précieux que le maître envoyait à son disciple. C’était le manteau dont il l’avait couvert pour le rendre prophète, et qui avait divisé les eaux du Jourdain. Il le ramassa avec un grand respect, s’estimant infiniment plus riche de posséder ce grand trésor, que s’il fût devenu maître de toutes les richesses de la terre. Il en éprouva bientôt la vertu : car voulant repasser le Jourdain, pour se joindre aux enfants des Prophètes dont il était devenu le père, il en frappa les eaux comme il avait vu faire à Elie ; et, quoiqu’à la première fois les eaux ne se divisassent pas, néanmoins, lorsqu’il les frappa une seconde fois, en disant : « Où est donc maintenant le Dieu d’Elie ! », elles se séparèrent et lui donnèrent un passage libre au milieu du fleuve.

Statue de Saint Elie dans la sainte grotte du monastère Stella Maris

Statue de Saint Elie sur l’autel qui lui est dédié dans la sainte grotte du monastère « Stella Maris » au Mont Carmel

H – Elie se manifeste après sa mort : lettre au roi Joram, apparition auprès de Notre-Seigneur, venue au temps de l’Antéchrist :

   Voilà en abrégé toute l’histoire de cet homme merveilleux, digne d’un siècle plus heureux que celui où il a vécu sur la terre. Il disparut, selon la chronologie que nous avons suivie, vers l’année 880 avant la venue du Fils de Dieu. Dix ans après, Joram, roi de Juda, reçut une lettre de sa part, dans laquelle il lui reprochait ses impiétés, ses idolâtries et ses parricides, et lui faisait de terribles menaces, dont son impénitence lui fit bientôt sentir les effets. Nous avons cette lettre dans le deuxième livre des Paralipomènes, au chapitre XXI. Mais il n’y est point dit d’où elle vint, ni par qui elle fut apportée. Quelques-uns croient qu’Elie l’écrivit dans le lieu où il avait été transporté, et qu’il l’envoya par quelque messager céleste. D’autres estiment qu’il l’avait rédigée avant d’être enlevé, par une connaissance prophétique des dérèglements futurs de ce mauvais prince, et qu’il l’avait confiée à un messager fidèle chargé de la présenter au roi quand il serait nécessaire.
L’Évangile nous apprend qu’Elie est apparu sur le Mont Thabor, avec Moïse, au temps de la Transfiguration du Sauveur ; mais d’une manière différente de celle de Moïse : car Moïse, qui était mort, n’y parut qu’avec un corps aérien, dont son âme fut revêtue ; et pour Elie, qui était vivant, il y parut avec son propre corps, que les anges y transportèrent. L’Ecclésiastique, au chapitre XLVIII de ses instructions morales, remarque qu’il est destiné pour prévenir du Jugement dernier, pour adoucir, en ce temps, l’indignation de Dieu, et pour faire rentrer les tribus d’Israël dans la véritable religion. Aussi, dès l’Ancien Testament, c’était une tradition commune qu’Elie viendrait sur la terre avant la consommation des siècles, pour préparer les hommes à ce grand jour qui décidera de leur bonheur ou de leur malheur éternel. Notre-Seigneur, dans l’Évangile, a confirmé cette croyance, lorsqu’il a dit « qu’Elie viendrait assurément et qu’il rétablirait toutes choses ». C’est encore de lui et d’Hénoch, selon le sentiment des Pères de l’Église et des interprètes sacrés, qu’il parle dans l’Apocalypse, lorsqu’Il dit « qu’il donnera une vertu extraordinaire à Ses deux témoins, et qu’ils prophétiseront mille deux cent soixante jours, ou trois ans et demi, revêtus de sacs ; qu’ils porteront dans leur bouche un feu dévorant dont ils consumeront tous les adversaires ; et qu’ils auront la puissance de fermer le ciel pour en arrêter les pluies, de changer les eaux en sang et d’affliger la terre de toutes sortes de plaies, pour en châtier les criminels ».

image pieuse Saint Elie

Conclusion – iconographie :

   Les saints Docteurs ont aussi donné de grandes louanges à notre saint Prophète, surtout saint Bernard, qui l’appelle le défenseur de la foi et de la vérité, l’avocat des pauvres, l’œil des aveugles, la langue des muets, le refuge des misérables, la gloire des gens de bien, la terreur des méchants, le père des rois, le fléau des tyrans et le foudre des idolâtres. Les religieux Carmes, qui le reconnaissent pour leur fondateur et leur premier Patriarche, sont ceux qui se sont le plus étendus sur ses louanges. Ils en font la fête avec beaucoup de solennité en ce jour, 20 de juillet.

On le représente : 1°) portant à la main une épée flamboyante pour rappeler le langage fier et décisif avec lequel il défendit plus d’une fois l’honneur de Dieu ; 2°) enlevé dans un char de feu ; 3°) nourri par des corbeaux qui lui apportent chaque jour à manger près du torrent de Carith ; 4°) ressuscitant le fils de la veuve de Sarepta ; 5°) en costume d’ermite ; 6°) en compagnie d’Elisée, son disciple et successeur ; 7 °) recevant un pain que lui apporte un ange ; 8°) tenant à la main le cartouche qui se déroule et où on lit ses prophéties saillantes ; 9°) jetant son manteau à Elisée ; 10°) avec Jésus-Christ et Moïse, dans toutes les scènes de la Transfiguration, peintes ou sculptées.

Blason du Carmel

Blason de l’Ordre du Carmel
avec le bras armé d’Elie
et sa devise

Trois prières en l’honneur de Saint Vincent de Paul.

19 juillet,
Fête de Saint Vincent de Paul.

Saint Vincent de Paul ramène des galériens à la foi - église de la trinité Paris - Lecomte de Nouy

Jean-Jules-Antoine Lecomte de Nouÿ : Saint Vincent de Paul ramène des galériens à la foi (1876)
[Paris, église de la Sainte Trinité, chapelle de Saint Vincent de Paul]

   Saint Vincent de Paul,
apôtre et témoin de la Charité du Christ auprès des pauvres, donnez-nous d’aimer Dieu aux dépens de nos bras et à la sueur de nos fronts.
Aidez-nous à nous abandonner à Sa Providence, et à rester fidèles aux inspirations de Sa grâce, pour que nous ne manquions aucun de Ses appels. Soutenez-nous dans notre désir de discerner et d’accomplir la Volonté de Dieu.
Obtenez-nous un cœur tendre et compatissant aux misères et aux souffrances des autres, spécialement des plus démunis de ce monde.
Soutenez-nous dans nos engagements de service de la Sainte Eglise et des hommes que Dieu nous a donnés pour frères, et intercédez auprès du Fils de Dieu, pour que nous devenions, dans notre travail, dans notre famille, dans notre paroisse et dans nos communautés, de vivants exemples de Son Evangile d’amour.
Ainsi soit-il.

reliquaire du coeur de Saint Vincent de Paul rue du Bac

   O glorieux saint Vincent,
céleste patron de toutes les associations de charité, Père de tous les malheureux, qui, durant votre vie, n’avez repoussé aucun de ceux qui ont eu recours à vous, intercédez auprès du Seigneur pour qu’Il daigne donner à notre monde de véritables apôtres, embrasés d’amour, qui, selon les exemples que vous avez donnés vous même, iront
assister et instruire les pauvres,
soulager les malades,
consoler les affligés,
réconforter ceux qui sont délaissés,
inspirer aux riches une charité compatissante,
convertir les pécheurs,
animer les prêtres d’un zèle ardent pour les âmes,
donner la paix à l’Église,
et travailler au salut de tous les hommes.

Que tous éprouvent l’efficacité de votre intercession, afin qu’après avoir été secourus par vous dans les différents besoins de la vie d’ici-bas, nous soyons unis à Dieu dans le ciel, où il n’y aura plus ni tristesse, ni gémissement, ni douleur, mais où régneront la joie et l’éternelle félicité.
Ainsi soit-il.

Châsse de Saint Vincent de Paul

   O notre Dieu, Père très aimant, dans Votre grande bonté Vous appelez tous ceux qui portent le nom « chrétien » à évangéliser les pauvres, en suivant la voie tracée par Votre Fils bien-aimé, Jésus-Christ Notre-Seigneur : aidez-nous, à l’exemple de Saint Vincent de Paul, à être diligents et à faire preuve d’audace devant les nécessités, spirituelles et matérielles, de ceux qui sont nos frères.
Donnez-nous, par la grâce et les dons de Votre Esprit-Saint, d’annoncer, non seulement par nos paroles mais aussi par nos exemples, le Salut et la Rédemption par la Croix, et de témoigner par toute notre vie de la foi, de l’espérance et de la charité dont Vous remplissez les cœurs de Vos véritables fidèles.
Ainsi soit-il.

St Vincent de Paul vitrail

2022-80. Saint Bonaventure de Bagnoregio, le « Docteur séraphique ».

14 juillet,
fête de Saint Bonaventure, évêque et confesseur, Docteur de l’Eglise ;
Anniversaire de la mort de Jacques Cathelineau (+ 14 juillet 1793).

   La fête de Saint Bonaventure de Bagnoregio, exact contemporain et ami de Saint Thomas d’Aquin, nous est une fois de plus l’occasion de nous replonger dans les enseignements donnés par Sa Sainteté le pape Benoît XVI lors des audiences pontificales hebdomadaires, enseignements par lesquels ce pontife érudit s’est attaché à mieux faire connaître aux fidèles les Pères et Docteurs de l’Eglise : ces Pères et Docteurs qui sont les voix autorisés de l’authentique Tradition, et dans les écrits desquels nous trouvons tous les antidotes aux erreurs modernistes qui ruinent la Chrétienté.

Leandro da Ponte dit Leandro Bassano - Apparition de la Vierge à Saint Bonaventure - 1602 - Venise

Leandro da Ponte, dit Leandro Bassano :
apparition de la Vierge à Saint Bonaventure (1602)
Venise, galerie de l’Académie

Catéchèse de Sa Sainteté le pape Benoît XVI
à l’occasion de l’audience générale
du mercredi 3 mars 2010

Chers frères et sœurs,

   Aujourd’hui, je voudrais parler de saint Bonaventure de Bagnoregio.
Je vous avoue qu’en vous proposant ce thème, je ressens une certaine nostalgie, car je repense aux recherches que, jeune chercheur, j’ai conduites précisément sur cet auteur, qui m’est particulièrement cher. Sa connaissance a beaucoup influencé ma formation. C’est avec une grande joie que je me suis rendu en pèlerinage, il y a quelques mois, sur son lieu de naissance, Bagnoregio, petite ville italienne dans le Latium, qui conserve avec vénération sa mémoire.

   Né probablement aux alentours de 1217 et mort en 1274, il vécut au XIIIème siècle, à une époque où la foi chrétienne, profondément imprégnée dans la culture et dans la société de l’Europe, inspira des œuvres durables dans le domaine de la littérature, des arts visuels, de la philosophie et de la théologie. Parmi les grandes figures chrétiennes qui contribuèrent à la composition de cette harmonie entre foi et culture se distingue précisément Bonaventure, homme d’action et de contemplation, de profonde piété et de prudence dans le gouvernement.

   Il s’appelait Jean de Fidanza.
Comme il le raconte lui-même, un épisode qui eut lieu alors qu’il était encore jeune garçon, marqua profondément sa vie. Il avait été frappé d’une grave maladie, et pas même son père, qui était médecin, espérait désormais pouvoir le sauver de la mort. Alors, sa mère eut recours à l’intercession de saint François d’Assise, canonisé depuis peu. Et Jean guérit.

   La figure du Poverello d’Assise lui devint encore plus familière quelques années plus tard, alors qu’il se trouvait à Paris, où il s’était rendu pour ses études. Il avait obtenu le diplôme de Maître d’art, que nous pourrions comparer à celui d’un prestigieux lycée de notre époque. A ce moment, comme tant de jeunes du passé et également d’aujourd’hui, Jean se posa une question cruciale : « Que dois-je faire de ma vie ? ». Fasciné par le témoignage de ferveur et de radicalité évangélique des frères mineurs, qui étaient arrivés à Paris en 1219, Jean frappa aux portes du couvent franciscain de la ville et demanda à être accueilli dans la grande famille des disciples de saint François. De nombreuses années plus tard, il expliqua les raisons de son choix : chez saint François et dans le mouvement auquel il avait donné naissance, il reconnaissait l’action du Christ. Il écrivait ceci dans une lettre adressée à un autre frère : « Je confesse devant Dieu que la raison qui m’a fait aimer le plus la vie du bienheureux François est qu’elle ressemble aux débuts et à la croissance de l’Eglise. L’Eglise commença avec de simples pêcheurs, et s’enrichit par la suite de docteurs très illustres et sages ; la religion du bienheureux François n’a pas été établie par la prudence des hommes mais par le Christ » (Epistula de tribus quaestionibus ad magistrum innominatum, in Œuvres de saint Bonaventure. Introduction générale, Rome 1990, p. 29).

   C’est pourquoi, autour de l’an 1243, Jean revêtit l’habit franciscain et prit le nom de Bonaventure. Il fut immédiatement dirigé vers les études, et fréquenta la faculté de théologie de l’Université de Paris, suivant un ensemble de cours de très haut niveau. Il obtint les divers titres requis pour la carrière académique, ceux de « bachelier biblique » et de « bachelier sentencier ». Ainsi, Bonaventure étudia-t-il en profondeur l’Ecriture Sainte, les Sentences de Pierre Lombard, le manuel de théologie de l’époque, ainsi que les plus importants auteurs de théologie, et, au contact des maîtres et des étudiants qui affluaient à Paris de toute l’Europe, il mûrit sa propre réflexion personnelle et une sensibilité spirituelle de grande valeur qu’au cours des années suivantes, il sut transcrire dans ses œuvres et dans ses sermons, devenant ainsi l’un des théologiens les plus importants de l’histoire de l’Eglise. Il est significatif de rappeler le titre de la thèse qu’il défendit pour être habilité à l’enseignement de la théologie, la licentia ubique docendi, comme l’on disait alors. Sa dissertation avait pour titre Questions sur la connaissance du Christ. Cet argument montre le rôle central que le Christ joua toujours dans la vie et dans l’enseignement de Bonaventure. Nous pouvons dire sans aucun doute que toute sa pensée fut profondément christocentrique.

   Dans ces années-là, à Paris, la ville d’adoption de Bonaventure, se répandait une violente polémique contre les frères mineurs de saint François d’Assise et les frères prédicateurs de saint Dominique de Guzman. On leur contestait le droit d’enseigner à l’Université, et l’on allait jusqu’à mettre en doute l’authenticité de leur vie consacrée. Assurément, les changements introduits par les ordres mendiants dans la manière d’envisager la vie religieuse, dont j’ai parlé dans les catéchèses précédentes, étaient tellement innovateurs que tous ne parvenaient pas à les comprendre. S’ajoutaient ensuite, comme cela arrive parfois même entre des personnes sincèrement religieuses, des motifs de faiblesse humaine, comme l’envie et la jalousie. Bonaventure, même s’il était encerclé par l’opposition des autres maîtres universitaires, avait déjà commencé à enseigner à la chaire de théologie des franciscains et, pour répondre à qui contestait les ordres mendiants, il composa un écrit intitulé La perfection évangélique. Dans cet écrit, il démontre comment les ordres mendiants, spécialement les frères mineurs, en pratiquant les vœux de chasteté et d’obéissance, suivaient les conseils de l’Evangile lui-même. Au-delà de ces circonstances historiques, l’enseignement fourni par Bonaventure dans son œuvre et dans sa vie demeure toujours actuel : l’Eglise est rendue plus lumineuse et belle par la fidélité à la vocation de ses fils et de ses filles qui non seulement mettent en pratique les préceptes évangéliques mais, par la grâce de Dieu, sont appelés à en observer les conseils et témoignent ainsi, à travers leur style de vie pauvre, chaste et obéissant, que l’Evangile est une source de joie et de perfection.

   Le conflit retomba, au moins un certain temps, et, grâce à l’intervention personnelle du Pape Alexandre IV, en 1257, Bonaventure fut reconnu officiellement comme docteur et maître de l’université parisienne. Il dut toutefois renoncer à cette charge prestigieuse, parce que la même année, le Chapitre général de l’ordre l’élut ministre général.

   Il exerça cette fonction pendant dix-sept ans avec sagesse et dévouement, visitant les provinces, écrivant aux frères, intervenant parfois avec une certaine sévérité pour éliminer les abus. Quand Bonaventure commença ce service, l’Ordre des frères mineurs s’était développé de manière prodigieuse : il y avait plus de 30.000 frères dispersés dans tout l’Occident avec des présences missionnaires en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, et également à Pékin. Il fallait consolider cette expansion et surtout lui conférer, en pleine fidélité au charisme de François, une unité d’action et d’esprit. En effet, parmi les disciples du saint d’Assise, on enregistrait différentes façons d’interpréter le message et il existait réellement le risque d’une fracture interne. Pour éviter ce danger, le chapitre général de l’Ordre, qui eut lieu à Narbonne en 1260, accepta et ratifia un texte proposé par Bonaventure, dans lequel on recueillait et on unifiait les normes qui réglementaient la vie quotidienne des frères mineurs. Bonaventure avait toutefois l’intuition que les dispositions législatives, bien qu’elles fussent inspirées par la sagesse et la modération, n’étaient pas suffisantes à assurer la communion de l’esprit et des cœurs. Il fallait partager les mêmes idéaux et les mêmes motivations. C’est pour cette raison que Bonaventure voulut présenter le charisme authentique de François, sa vie et son enseignement. Il rassembla donc avec un grand zèle des documents concernant le Poverello et il écouta avec attention les souvenirs de ceux qui avaient directement connu François. Il en naquit une biographie, historiquement bien fondée, du saint d’Assise, intitulée Legenda Maior, rédigée également sous forme plus brève, et donc appelée Legenda Minor. Le mot latin, à la différence du mot italien, n’indique pas un fruit de l’imagination, mais, au contraire, « Legenda » signifie un texte faisant autorité, « à lire » de manière officielle. En effet, le chapitre des frères mineurs de 1263, qui s’était réuni à Pise, reconnut dans la biographie de saint Bonaventure le portrait le plus fidèle du fondateur et celle-ci devint, ainsi, la biographie officielle du saint.

   Quelle est l’image de François qui ressort du cœur et de la plume de son pieux fils et successeur, saint Bonaventure ?
Le point essentiel : François est un alter Christus, un homme qui a cherché passionnément le Christ. Dans l’amour qui pousse à l’imitation, il s’est conformé entièrement à Lui. Bonaventure indiquait cet idéal vivant à tous les disciples de François. Cet idéal, valable pour chaque chrétien, hier, aujourd’hui et à jamais, a été indiqué comme programme également pour l’Eglise du troisième millénaire par mon prédécesseur, le vénérable Jean-Paul II. Ce programme, écrivait-il dans la Lettre Novo millennio ineunte, est centré « sur le Christ lui-même, qu’il faut connaître, aimer, imiter, pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec lui l’histoire jusqu’à son achèvement dans la Jérusalem céleste » (n. 29).

   En 1273, la vie de saint Bonaventure connut un autre changement.
Le Pape Grégoire X voulut le consacrer évêque et le nommer cardinal. Il lui demanda également de préparer un événement ecclésial très important : le 2ème concile œcuménique de Lyon, qui avait pour but le rétablissement de la communion entre l’Eglise latine et l’Eglise grecque. Il se consacra à cette tâche avec diligence, mais il ne réussit pas à voir la conclusion de cette assise œcuménique, car il mourut pendant son déroulement.
Un notaire pontifical anonyme composa un éloge de Bonaventure, qui nous offre un portrait conclusif de ce grand saint et excellent théologien : « Un homme bon, affable, pieux et miséricordieux, plein de vertus, aimé de Dieu et des hommes… En effet, Dieu lui avait donné une telle grâce, que tous ceux qui le voyaient étaient envahis par un amour que le cœur ne pouvait pas cacher » (cf. J.G. Bougerol, Bonaventura, in. A. Vauchez (sous la direction de), Storia dei santi e della santità cristiana. Vol. VI L’epoca del rinnovamento evangelico, Milan 1991, p. 91).

   Recueillons l’héritage de ce grand Docteur de l’Eglise, qui nous rappelle le sens de notre vie avec les paroles suivantes : « Sur la terre… nous pouvons contempler l’immensité divine à travers le raisonnement et l’admiration ; dans la patrie céleste, en revanche, à travers la vision, lorsque nous serons faits semblables à Dieu, et à travers l’extase… nous entrerons dans la joie de Dieu » (La conoscenza di Cristo, q. 6, conclusione, in Opere di San Bonaventura. Opuscoli Teologici/1, Roma 1993, p. 187).

Prières de Saint Bonaventure déjà publiées sur ce blogue :
- Paraphrase du « Salve Regina » > ici
- Prière pour demander les sept dons du Saint-Esprit > ici

Lyon basilique de Saint Bonaventure - vue intérieure

Lyon : intérieur de la basilique Saint Bonaventure, ancienne église des Cordeliers
où fut inhumé Saint Bonaventure de Bagnoregio en 1274

2022-76. Saint Irénée de Lyon, champion de la lutte contre la gnose et théologien de la Tradition apostolique.

28 juin,
Fête de Saint Irénée de Lyon, évêque et martyr, docteur de l’Eglise ;
Vigile des Saints Apôtres Pierre et Paul.

   Nous ne cessons jamais d’approfondir les merveilles de la doctrine catholique, et nous devons avoir l’ambition et le désir de toujours augmenter notre connaissance de la Révélation divine et des canaux par lesquels elle nous est communiquée : les Saintes Ecritures et la Tradition.
Saint Irénée, deuxième évêque de Lyon, est l’un des premiers, parmi les Pères et Docteurs de l’Eglise, à avoir scruté et explicité la notion de Tradition. A la fin du IIème siècle, son œuvre théologique constitue déjà une somme de la plus haute importance et donne des règles d’une grande sûreté pour demeurer dans la Vérité révélée par Dieu et transmise dans Son Eglise.
Découvrons ou redécouvrons la vie et l’œuvre de Saint Irénée au moyen de cet enseignement du pape Benoît XVI.

St Irénée église ND de l'Espérance de Montbrison 42 - Copie

Saint Irénée
(détail d’un vitrail de l’église Notre-Dame de l’Espérance, à Montbrison)

* * *

Catéchèse de
Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
à l’occasion de
l’audience générale du mercredi 28 mars 2007

Chers frères et sœurs,

Dans les catéchèses sur les grandes figures de l’Eglise des premiers siècles, nous arrivons aujourd’hui à l’éminente personnalité de saint Irénée de Lyon. Les informations biographiques à son sujet proviennent de son propre témoignage, qui nous est parvenu à travers Eusèbe, dans le livre V de l’Histoire ecclésiastique.

Irénée naquit selon toute probabilité à Smyrne (aujourd’hui Izmir, en Turquie), vers 135-140, où, encore jeune, il alla à l’école de l’évêque Polycarpe, lui-même disciple de l’Apôtre Jean. Nous ne savons pas quand il se rendit d’Asie mineure en Gaule, mais son transfert dut coïncider avec les premiers développements de la communauté chrétienne de Lyon : c’est là que, en 177, nous trouvons Irénée au nombre du collège des prêtres. C’est précisément cette année qu’il fut envoyé à Rome, porteur d’une lettre de la communauté de Lyon au pape Eleuthère. La mission romaine qui permit à Irénée d’échapper à la persécution de Marc-Aurèle, dans laquelle au moins 48 martyrs trouvèrent la mort, parmi lesquels l’évêque de Lyon lui-même, Pothin, âgé de 90 ans, mort des suites de mauvais traitements en prison. Ainsi, à son retour, Irénée fut élu évêque de la ville. Le nouveau Pasteur se consacra entièrement au ministère épiscopal, qui se conclut vers 202-203, peut-être par le martyre.

Irénée est avant tout un homme de foi et un pasteur. Du bon Pasteur, il possède le sens de la mesure, la richesse de la doctrine, l’ardeur missionnaire. En tant qu’écrivain, il poursuit un double objectif : défendre la véritable doctrine des attaques des hérétiques, et exposer avec clarté les vérités de la foi. Les deux œuvres qui nous sont parvenues de lui correspondent exactement à ces objectifs : les cinq livres « Contre les hérésies », et l’ « Exposition de la prédication apostolique » (que l’on peut également appeler le plus ancien « catéchisme de la doctrine chrétienne »). En définitive, Irénée est le champion de la lutte contre les hérésies. L’Eglise du IIème siècle était menacée par ce que l’on appelle la gnose, une doctrine qui affirmait que la foi enseignée dans l’Eglise ne serait qu’un symbolisme destiné aux personnes simples, qui ne sont pas en mesure de comprendre les choses difficiles ; au contraire, les initiés, les intellectuels, – on les appelait les gnostiques – auraient compris ce qui se cache derrière ces symboles, et auraient formé un christianisme élitiste, intellectuel. Bien sûr, ce christianisme intellectuel se fragmentait toujours plus en divers courants de pensées souvent étranges et extravagants, mais qui attiraient de nombreuses personnes. Un élément commun de ces divers courants était le dualisme, c’est-à-dire que l’on niait la foi dans l’unique Dieu, Père de tous, Créateur et Sauveur de l’homme et du monde. Pour expliquer le mal dans le monde, ils affirmaient l’existence, auprès de Dieu bon, d’un principe négatif. Ce principe négatif aurait produit les choses matérielles, la matière.

En s’enracinant solidement dans la doctrine biblique de la création, Irénée réfute le dualisme et le pessimisme gnostique qui sous-évaluaient les réalités corporelles. Il revendiquait fermement la sainteté originelle de la matière, du corps, de la chair, ainsi que de l’esprit. Mais son œuvre va bien au-delà du rejet de l’hérésie : on peut dire, en effet, qu’il se présente comme le premier grand théologien de l’Eglise, qui a créé la théologie systématique ; lui-même parle du système de la théologie, c’est-à-dire de la cohérence interne de toute la foi. Au centre de sa doctrine réside la question de la « règle de la foi » et de sa transmission. Pour Irénée, la « règle de la foi » coïncide en pratique avec le Credo des Apôtres et nous donne la clef pour interpréter l’Evangile, pour interpréter le Credo à la lumière de l’Evangile. Le symbole apostolique, qui est une sorte de synthèse de l’Evangile, nous aide à comprendre ce qu’il veut dire, et la façon dont nous devons lire l’Evangile lui-même.

En effet, l’Evangile prêché par Irénée est celui qu’il a reçu de Polycarpe, évêque de Smyrne, et l’Evangile de Polycarpe remonte à l’Apôtre Jean, dont Polycarpe était le disciple. Et ainsi, le véritable enseignement n’est pas celui inventé par les intellectuels au-delà de la foi simple de l’Eglise. Le véritable Evangile est celui enseigné par les évêques qui l’ont reçu des Apôtres à travers une chaîne ininterrompue. Ceux-ci n’ont rien enseigné d’autre que précisément cette foi simple, qui est également la véritable profondeur de la Révélation de Dieu. Ainsi – nous dit Irénée – il n’existe pas de doctrine secrète derrière le Credo commun de l’Eglise. Il n’existe pas de christianisme supérieur pour les intellectuels. La foi publiquement confessée par l’Eglise est la foi commune de tous. Seule cette foi est apostolique, elle vient des Apôtres, c’est-à-dire  de  Jésus  et  de Dieu. En adhérant à cette foi transmise publiquement par les Apôtres à leurs successeurs, les chrétiens doivent observer ce que les évêques disent, ils doivent suivre en particulier l’enseignement de l’Eglise de Rome, prééminente et très ancienne. Cette Eglise, en raison de son origine antique, possède un caractère apostolique suprême ; en effet, elle tire son origine des piliers du Collège apostolique, Pierre et Paul. Toutes les Eglises doivent être en accord avec l’Eglise de Rome, en reconnaissant en elle la mesure de la véritable tradition apostolique, de l’unique foi commune de l’Eglise. A travers ces arguments, ici brièvement résumés, Irénée réfute à leur racine même les prétentions de ces gnostiques, de ces intellectuels : avant tout, ils ne possèdent pas une vérité qui serait supérieure à celle de la foi commune, car ce qu’ils disent n’est pas d’origine apostolique, mais est inventé par eux ; en second lieu, la vérité et le salut ne sont pas le privilège et le monopole de quelques personnes, mais tous peuvent y parvenir à travers la prédication des successeurs des Apôtres, et surtout de l’évêque de Rome. En particulier – toujours en remettant en question le caractère « secret » de la tradition gnostique, et en soulignant ses effets multiples et contradictoires entre eux – Irénée se préoccupe d’illustrer le concept authentique de Tradition apostolique, que nous pouvons résumer en trois points.

a) La Tradition apostolique est « publique », et non pas privée ou secrète. Pour Irénée, il ne fait aucun doute que le contenu de la foi transmise par l’Eglise est celui reçu par les Apôtres et par Jésus, par le Fils de Dieu. Il n’existe pas d’autre enseignement que celui-ci. C’est pourquoi, celui qui veut connaître la véritable doctrine doit uniquement connaître « la Tradition qui vient des Apôtres et la foi annoncée aux hommes » : tradition et foi qui « sont parvenues jusqu’à nous à travers la succession des évêques » (Adv. Haer. 3, 3, 3-4). Ainsi, succession des évêques, principe personnel et Tradition apostolique, de même que principe doctrinal coïncident.

b) La Tradition apostolique est « unique ». En effet, tandis que le gnosticisme est sous-divisé en de multiples sectes, la Tradition de l’Eglise est unique dans ses contenus fondamentaux que – comme nous l’avons vu – Irénée appelle précisément regula fidei ou veritatis : et parce qu’elle est unique, elle crée ainsi une unité à travers les peuples, à travers les diverses cultures, à travers les différents peuples ; il s’agit d’un contenu commun comme la vérité, en dépit de la diversité des langues et des cultures. Il y a une phrase très précieuse de saint Irénée dans le livre Contre les hérésies : « L’Eglise, bien que disséminée dans le monde entier, préserve avec soin [la foi des Apôtres], comme si elle n’habitait qu’une seule maison ; de la même façon, elle croit dans ces vérités, comme si elle n’avait qu’une  seule âme et un même cœur ; elle proclame, enseigne et transmet en plein accord ces vérités, comme si elle n’avait qu’une seule bouche. Les langues du monde sont différentes, mais la force de la tradition est unique et la même : les Eglises fondées dans les Germanies n’ont pas reçu ni ne transmettent de foi différente, pas plus que celles fondées dans les Espagnes, ou encore parmi les Celtes ou dans les régions orientales, ou en Egypte ou en Libye ou dans le centre du monde » (1, 10, 1-2). On voit déjà à cette époque, nous sommes en l’an 200, l’universalité de l’Eglise, sa catholicité et la force unificatrice de la vérité, qui unit ces réalités si différentes, de la Germanie à l’Espagne, à l’Italie, à l’Egypte, à la Libye, dans la vérité commune qui nous a été révélée par le Christ.

c) Enfin, la Tradition apostolique est, comme il le dit dans la langue grecque dans laquelle il a écrit son livre, « pneumatique », c’est-à-dire spirituelle, guidée par l’Esprit Saint : en grec Esprit se dit pneuma. Il ne s’agit pas, en effet, d’une transmission confiée à l’habileté d’hommes plus ou moins savants, mais à l’Esprit de Dieu, qui garantit la fidélité de la transmission de la foi. Telle est la « vie » de l’Eglise, ce qui rend l’Eglise toujours fraîche et jeune, c’est-à-dire féconde de multiples charismes. Pour Irénée, Eglise et Esprit sont inséparables : « Cette foi », lisons-nous encore dans le troisième livre Contre les hérésies, « nous l’avons reçue de l’Eglise et nous la conservons : la foi, par l’œuvre de l’Esprit de Dieu, comme un dépôt précieux conservé dans un vase de valeur rajeunit toujours et fait rajeunir également le vase qui la contient. Là où est l’Eglise se trouve l’Esprit de Dieu ; et là où est l’Esprit de Dieu, se trouve l’Eglise et toute grâce » (3, 24, 1).

Comme on le voit, saint Irénée ne se limite pas à définir le concept de Tradition. Sa tradition, la tradition ininterrompue, n’est pas traditionalisme, car cette Tradition est toujours intérieurement vivifiée par l’Esprit Saint, qui la fait à nouveau vivre, qui la fait être interprétée et comprise dans la vitalité de l’Eglise. Selon son enseignement, la foi de l’Eglise doit être transmise de manière à apparaître telle qu’elle doit être, c’est-à-dire « publique », « unique », « pneumatique », « spirituelle ». A partir de chacune de ces caractéristiques, on peut conduire un discernement fructueux à propos de l’authentique transmission de la foi dans l’aujourd’hui de l’Eglise. De manière plus générale, dans la doctrine d’Irénée la dignité de l’homme, corps et âme, est solidement ancrée dans la création divine, dans l’image du Christ et dans l’œuvre permanente de sanctification de l’Esprit. Cette doctrine est comme une « voie maîtresse » pour éclaircir avec toutes les personnes de bonne volonté l’objet et les limites du dialogue sur les valeurs, et pour donner un élan toujours nouveau à l’action missionnaire de l’Eglise, à la force de la vérité qui est la source de toutes les véritables valeurs du monde.

adversus haereses - édition bilingue du début du XVIIIe siècle

« Adversus haereses » : Contre les hérésies
page de titre d’une édition bilingue (grec et latin)
de l’œuvre majeure de Saint Irénée, au début du XVIIIe siècle

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