Archive pour la catégorie 'Memento'

2026-13. Du « songe des deux colonnes » dont fut gratifié Saint Jean Bosco.

31 janvier,
Fête de la Bse Marie-Christine de Savoie, Reine des Deux-Siciles (cf. ici) ;
Mémoire de Saint Véron de Lembecq, confesseur (cf. > ici) ;
Mémoire de Saint Jean Bosco, confesseur.

Tableau représentant le songe des deux colonnes - basilique de Marie Auxiliatrice Turin

Basilique de Notre-Dame Auxiliatrice (Turin), chapelle du Sacré-Cœur :
tableau représentant le songe de Saint Jean Bosco appelé « songe des deux colonnes ».

   Parmi les moyens dont Dieu Se sert pour faire connaître aux hommes Ses desseins, il y a les songes.
Gardons-nous bien de confondre les rêves et les songes : les rêves appartiennent au fonctionnement naturel de l’âme (et pas seulement de l’âme humaine, puisque les animaux aussi rêvent), tandis que les songes sont un mode surnaturel de communication de Dieu avec l’âme humaine pendant le sommeil corporel.
L’interprétation des rêves est du domaine de la science – très relative – humaine (psychologie, psychiatrie… etc.), tandis que l’interprétation des songes est donnée par Dieu soit à la personne-même qui en est favorisée soit à un prophète (comme on le voit par exemple avec le prophète Daniel qui interprète le songe de Nabuchodonosor). 

   Dans l’Ancien Testament, Dieu S’est communiqué par des songes aux saints patriarches Jacob et Joseph d’une façon très spéciale. Dans le Nouveau Testament, Saint Joseph et les Saints Rois Mages en sont gratifiés.
Tout au long de l’histoire de l’Eglise, certains saints ont eux aussi bénéficié de songes : commes les visions spirituelles et les apparitions, cela fait partie des « grâces mystiques » par lesquelles s’opèrent les « révélations privées », au sujet desquelles il convient toujours d’observer la plus grande prudence.
A l’époque moderne, Saint Jean Bosco (1815-1888) est connu pour certains de ses songes. Le plus célèbre d’entre eux est sans doute celui qu’on appelle le « songe des deux colonnes », qu’il raconta lui-même aux quelque cinq-cents garçons qui fréquentaient alors son œuvre, au soir du 30 mai 1862 (la date est certaine), en disant que ce songe lui avait été donné « il y a quelques jours ».

Saint Jean Bosco - blogue

Saint Jean Bosco (1815-1888)

   Voici la traduction très exacte du récit de Saint Jean Bosco racontant ce songe aux enfants et adolescents qui se trouvaient à l’Oratoire :

       « (…) Imaginez-vous avec moi au bord de la mer, ou plutôt, sur un rocher isolé, ne voyant d’autre étendue de terre que celle qui se trouve sous vos pieds. Sur cette vaste surface d’eau, vous voyez une multitude innombrable de navires prêts au combat, dont les proues sont terminées par un éperon de fer acéré comme une flèche, qui, où qu’il soit poussé, blesse et transperce tout. Ces navires sont armés de canons, chargés de fusils, d’autres armes de toutes sortes, de matières incendiaires, et même de livres , et ils avancent vers un navire bien plus grand et plus haut que tous les autres, cherchant à le frapper avec son éperon, à l’incendier ou à lui causer tous les dommages possibles.

   Ce majestueux navire est escorté par de nombreuses petites embarcations qui reçoivent ses ordres et exécutent des manœuvres pour se défendre contre les flottes ennemies. Le vent leur est contraire et la mer agitée semble favoriser l’ennemi.

    Au milieu de l’immensité de la mer, deux colonnes robustes et très hautes émergent des flots, non loin l’une de l’autre. Au-dessus de l’une se trouve la statue de la Vierge Immaculée, à laquelle est suspendue une grande pancarte portant l’inscription : « Auxilium Christianorum ». Sur l’autre, beaucoup plus haute et plus imposante, se trouve une hostie de taille proportionnelle à la colonne, et en dessous une autre pancarte portant l’inscription : « Salus credentium ».

   Le commandant suprême du grand navire, le pape, voyant la fureur des ennemis et la détresse de ses fidèles, décide de réunir les pilotes des navires secondaires en conseil afin de décider de la marche à suivre. Tous les pilotes embarquent et se rassemblent autour du pape. Ils tiennent l’assemblée, mais comme le vent et la tempête redoublent de violence, ils sont renvoyés à la barre de leurs propres navires.

   Après un bref calme, Le pape rassemble une seconde fois les pilotes autour de lui, tandis que le navire du capitaine poursuit sa route. Mais la terrible tempête se lève à nouveau.

   Le pape se tient à la barre et concentre tous ses efforts pour diriger le navire entre les deux colonnes, au sommet desquelles pendent de nombreuses ancres et de grands crochets reliés à des chaînes.

   Les navires ennemis se jettent tous sur elle, usant de tous les moyens pour l’arrêter et la couler. Certains tentent de jeter à bord les écrits, les livres et les substances incendiaires qu’ils contiennent ; d’autres utilisent canons, fusils et évents : les combats s’intensifient. Les proues ennemies la frappent violemment, mais leurs efforts sont vains. Ils recommencent en vain, gaspillant leurs forces et leurs munitions : le grand navire poursuit sa route, sûr et confiant. Parfois, frappé par des coups formidables, il subit une large et profonde brèche dans sa coque, mais aussitôt, un souffle d’air s’engouffre par les deux piliers, les fuites se referment et les trous sont colmatés.

   Pendant ce temps, les canons des assaillants explosent, les fusils, toutes les autres armes et les évents sont brisés ; de nombreux navires sont détruits et sombrent dans la mer. Alors, les ennemis furieux se battent à mains nues, à coups de poing, en proférant blasphèmes et malédictions.

   Alors, voici que le Pape, grièvement blessé, s’effondre. Aussitôt, ceux qui l’accompagnent accourent à son secours et le relèvent. Le Pape est frappé une seconde fois, retombe et meurt.
Un cri de victoire et de joie retentit parmi les ennemis ; une jubilation indescriptible se fait sentir sur leurs navires. Mais à peine le Pontife meurt-il qu’un autre Pape prend sa place. Les pilotes réunis l’ont élu si soudainement que la nouvelle de la mort du Pape arrive en même temps que celle de l’élection de son successeur. Les adversaires commencent à perdre courage.

   Le nouveau Pape, déjouant et surmontant tous les obstacles, guide le navire jusqu’aux deux colonnes et, s’étant positionné entre elles, l’amarre, à l’aide d’une chaîne suspendue à la proue, à une ancre de la colonne où se trouve l’Hostie. Puis, avec une autre petite chaîne suspendue à la poupe, il l’amarre, du côté opposé, à une autre ancre de la colonne où est placée la Vierge Immaculée.

   Alors se produit un grand bouleversement. Tous les navires qui, jusqu’alors, avaient combattu celui sur lequel était assis le Pape, fuient, se dispersent, s’entrechoquent et s’écrasent les uns contre les autres. Certains coulent et tentent d’en couler d’autres. Quelques petites embarcations qui avaient vaillamment combattu le Pape sont les premières à venir s’amarrer à ces colonnes.

   De nombreux autres navires, qui, ayant battu en retraite par crainte du combat, se trouvent au loin, observent prudemment, jusqu’à ce que l’épave de tous les navires naufragés, ayant disparu dans les tourbillons de la mer, rament avec grand effort vers ces deux colonnes, où, arrivés, ils s’attachent aux crochets qui y pendent et là ils demeurent calmes et en sécurité, avec le navire principal sur lequel est assis le Pape.
Un grand calme règne sur la mer ».

Saint Jean Bosco et les adolescents - blogue

   A ce moment-là, Don Bosco se tourna vers son collaborateur (et futur successeur), Don Rua, et lui demanda : « Que pensez-vous de cette histoire ? »
Don Rua répondit : « Il me semble que le navire du Pape est l’Eglise, dont il est le Chef : les navires sont les hommes, la mer est ce monde. Ceux qui défendent le grand navire sont les justes, dévoués au Saint-Siège ; les autres sont ses ennemis, qui, par tous les moyens, tentent de le détruire. Les deux piliers du salut me semblent être la dévotion à la Vierge Marie et au Très Saint Sacrement de l’Eucharistie ».

   Le Bienheureux Michel Rua ne parla pas du Pape déchu et mort, et Saint Jean Bosco garda également le silence à ce sujet, ajoutant seulement :

   « Vous avez raison. Il suffit de corriger une expression. Les navires des ennemis sont les persécutions. De très graves troubles se préparent pour l’Eglise. Ce qui s’est passé jusqu’à présent n’est presque rien comparé à ce qui va arriver. Ses ennemis sont représentés par les navires qui tentent de couler, s’ils y parviennent, le navire amiral. Il ne nous reste que deux moyens de nous sauver dans un tel chaos : la dévotion à la Vierge Marie et communier fréquemment, en utilisant tous les moyens et en faisant de notre mieux pour les pratiquer et les faire pratiquer partout et par tous… »

   On le voit – sans qu’il soit besoin de gloser davantage -, ce songe n’est pas celui des « trois blancheurs » : cette expression n’a jamais été utilisée par Saint Jean Bosco, par ses successeurs et par les éditeurs de ses textes, qui, en revanche, l’ont toujours nommé « songe des deux colonnes ».
Il ne constitue pas un exposé symbolique des critères de catholicité, mais il est une prophétie concernant l’avenir de l’Eglise : Saint Jean Bosco est formel : « Ce qui s’est passé jusqu’à présent n’est presque rien comparé à ce qui va arriver » !

   Et « ce qui s’est passé jusqu’à présent » (donc jusqu’en mai 1862), ce sont les conséquences de la révolution française, exportée dans toute l’Europe – et spécialement en Italie – par les troupes du Directoire, du Consulat et de l’Empire : l’équilibre politique multiséculaire a été déstabilisé ; les Français ont emmené à deux reprises les papes en captivité (Pie VI puis Pie VII) ; les ferments d’impiété ont germé et se sont répandus ; le Bienheureux Pie IX a été chassé de Rome par une révolution qui a proclamé à Rome une éphémère république ; et désormais, le royaume de Piémont-Sardaigne soutenu par les sectes maçonniques, est engagé dans la spoliation des Etats Pontificaux, laquelle sera consommée le 20 septembre 1870.

   La fin des Etats Pontificaux et du pouvoir temporel des Papes, n’était elle-même qu’une étape dans une vaste entreprise de perversion interne de l’Eglise contre laquelle le Bienheureux Pie IX (encyclique « Quanta cura » et catalogue des idées condamnées intitulé « Syllabus ») et Saint Pie X (tous les textes destinés à dénoncer et contrer le modernisme) opposèrent des barrages, qui retardèrent précisément d’un siècle (1862-1962) la catastrophe entrevue par Saint Jean Bosco.

   Le « songe des deux colonnes » est une prophétie des menaces qui pesaient dès cette époque sur l’Eglise catholique romaine, et qui allaient se déployer et s’amplifier jusqu’à nos jours ; ainsi qu’une leçon forte sur les remèdes à cette crise majeure dont nous sommes encore aujourd’hui les témoins attristés.

Bienheureux Alfred Ildefonse Schuster

Bienheureux Alfred Ildefonse Schuster (1880-1954)

   Le 13 septembre 1953, à l’occasion de la Messe pontificale de clôture du Congrés eucharistique national de Turin, où il était légat pontifical, le Bienheureux Alfred Ildefonse Schuster (1880-1954), cardinal-archevêque de Milan, dans sa prédication, insista sur l’actualité de ce songe, disant notamment :

   « En cette heure solennelle, dans le Turin eucharistique de Cottolengo et Don Bosco, une vision prophétique me revient à l’esprit, celle que le fondateur du Temple de Marie Auxiliatrice fit à ses disciples en mai 1862. Il lui sembla voir la flotte de l’Eglise ballottée par les vagues d’une terrible tempête ; à tel point qu’à un certain moment, le commandant suprême du navire amiral – Pie IX – convoqua un concile des hiérarques des navires plus petits.

   Malheureusement, la tempête, qui rugissait de plus en plus menaçante, interrompit le concile du Vatican en son milieu » (Il est à noter que Don Bosco avait annoncé ces événements huit ans avant qu’ils ne se produisissent). Durant ces années tumultueuses, les Grands Hiérarques eux-mêmes furent soumis à l’épreuve à deux reprises. Lors de la troisième apparition, deux colonnes commencèrent à émerger de l’océan déchaîné, surmontées des symboles de l’Eucharistie et de la Vierge Immaculée.

   A cette apparition, le nouveau Pontife, le bienheureux Pie X, prit son courage à deux mains et, à l’aide d’une solide chaîne, attacha le navire du Capitaine Pierre à ces deux piliers inébranlables, puis jeta l’ancre à la mer. Alors, les embarcations plus petites se mirent à ramer avec force pour se rassembler autour du navire du Pape et ainsi éviter le naufrage.

   L’histoire a confirmé la prophétie du Voyant. Le début du pontificat de Pie X, avec l’ancre sur ses armoiries, coïncida précisément avec le cinquantième jubilé de la proclamation dogmatique de l’Immaculée Conception de Marie, et fut célébré dans tout le monde catholique. Nous, les plus âgés, nous souvenons tous du 8 décembre 1904, lorsque le Pontife, en la basilique Saint-Pierre, orna le front de l’Immaculée Conception d’une précieuse couronne de pierres précieuses, consacrant à la Mère toute la famille que Jésus crucifié lui avait confiée.

   Conduire les enfants innocents et les malades à la Table eucharistique devint également une part du programme du généreux Pontife, qui souhaitait restaurer le monde entier dans le Christ. Ainsi, durant le pontificat de Pie X, il n’y eut pas de guerre, et il gagna le titre de Pontife pacifique de l’Eucharistie.

   Depuis lors, la situation internationale ne s’est guère améliorée. Ainsi, l’expérience de trois quarts de siècle nous confirme que le navire du pêcheur, en pleine tempête, ne peut espérer le salut qu’en s’ancrant aux deux colonnes de l’Eucharistie et de Marie Auxiliatrice, apparues en songe à Don Bosco ».

(Texte paru en italien dans « L’Italia », 13 septembre 1953).

   Le même saint cardinal Schuster dit un jour à un salésien : « J’ai vu la reproduction de la vision des deux colonnes. Dites à vos supérieurs de la faire reproduire sur des estampes et des cartes postales, et de la diffuser dans tout le monde catholique, car cette vision de Don Bosco est d’une grande actualité aujourd’hui : l’Eglise et le peuple chrétien seront sauvés par ces deux dévotions : l’Eucharistie et Marie Auxiliatrice ».

 songe des deux colonnes - détail

2026-9. Gustave Thibon : « Il était une foi ».

19 janvier 2026,
Dans l’Ordre de Saint Augustin, fête de Saint Fulgence de Ruspe, évêque, confesseur et docteur de l’Eglise (cf. > ici) ;
Au diocèse de Viviers, fête de Saint Arconce, évêque et martyr ;
25ème anniversaire du rappel à Dieu de Gustave Thibon (cf. ici).

Gustave Thibon

       A l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du rappel à Dieu de Gustave Thibon, nous proposons ci-dessous, pour le cas où certains de nos amis ne l’auraient pas encore visionnée [et pour ceux qui, l'ayant déjà vue, voudraient la revoir], le lien permettant de regarder, la vidéo intitulée : « Gustave Thibon : il était une foi » >>>

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    Une vidéo remarquable à bien des égards. Une vidéo que, nous-mêmes, nous aimons à regarder, parce que, immanquablement à chaque fois, elle est source d’approfondissements intérieurs et de méditations nouvelles, et donc, en même temps, occasion de nouveaux enrichissements spirituels.

    Il n’y a aucune forme de péché de gourmandise à s’en délecter et à en redemander et redemander encore !

Monogramme de Gustave Thibon - blogue

2026-6. Le « Retable des trois baptêmes ».

13 janvier,
Octave de l’Epiphanie (cf. > ici et > ici) ;
Anniversaire de la mort de Saint Remi de Reims (cf. > ici) ;
Anniversaire de la mort de Saint Hilaire de Poitiers (cf. > ici).

Basilique et abbaye Saint Remi - Reims

Reims : abbaye et basilique Saint-Remi

       La basilique Saint-Remi de Reims, où sont conservés le tombeau et les reliques de l’Apôtre des Francs, abrite un monument qui fut réalisé en 1610, œuvre du sculpteur Nicolas Jacques (né vers 1578 et mort en 1649, il appartenait à une famille réputée de sculpteurs rémois), sur une commande de Dom Jean-Remy Lespagnol, Grand Prieur de l’abbaye Saint-Remi (note : à partir de 1480, ce sont les archevêques de Reims qui sont les abbés de l’abbaye de Saint-Remi, dont l’administration et la direction habituelles reviennent au Grand Prieur ; Dom Jean-Remy Lespagnol, en cette qualité, sera celui qui apportera la Sainte Ampoule à la cathédrale pour le Sacre de Louis XIII le 17 octobre 1610).

   Ce monument est dit « Retable des trois baptêmes », quoiqu’il ne soit qu’improprement un retable : en effet, ce monument n’a jamais été en retrait et élévation de la table d’un autel, bien qu’il se trouvât originellement dans le chœur.
Il fut placé dans le bras sud du transept lors des travaux de restauration de l’abbatiale en 1847. 

Le retable des trois baptêmes

Reims, basilique de Saint-Remi : le retable des trois baptêmes (1610)

   L’œuvre porte encore les caractérisques de la fin de la Renaissance mais annonce aussi par certains détails l’âge baroque.

   En bas, on trouve un soubassement relativement simple, où des décrochements mettent en évidence une plaque de marbre noir sur laquelle est gravée la dédicace : les deux parties en retrait sont ornées de guirlandes de fleurs et feuilles réunies par des rubans noués, typiques de la fin du maniérisme.
En architecture, ce soubassement porte un nom précis : il s’agit d’un stylobate, c’est-à-dire une sorte de piédestal long et continu, comportant des corniches et moulures servant de base à une rangée de colonnes. Ce stylobate donc porte effectivement quatre colonnes de marbre noir à chapiteaux composites, timbrés d’une tête d’ange souriante, qui supportent elles-mêmes un entablement.

   Ces colonnes ménagent trois travées dans lesquelles sont placés trois blocs de calcaire, sculptés en haut-relief, qui étaient autrefois peints (on ne distinque plus aujourd’hui que les traces de leur polychromie).

Les trois baptêmes - basilique Saint-Remi de Reims

Les trois baptêmes

   Ce « retable » porte évidemment les stigmates d’une histoire mouvementée : le vandalisme révolutionnaire et les bombardements de la première guerre mondiale sont passés par là… Mais, même si certaines sculptures sont mutilées, on est finalement heureusement surpris en constatant que ce pourrait être bien plus catastrophique !

   La scène du baptême de Notre-Seigneur par Saint Jean-Baptiste est placée au centre : cette scène est très souvent figurée comme ornement des baptistères ou chapelles des fonts baptismaux. Nous avons cependant précisé que tel n’était pas l’usage originel de ce retable qui se trouvait dans le chœur de l’abbatiale (d’une part une église abbatiale, qui n’est donc ni cathédrale ni église paroissiale, ne possède normalement pas de fonts baptismaux, et d’autre part ces derniers n’ont de toute manière pas leur place dans un chœur).
La représentation du baptême du Christ – la deuxième des trois Epiphanies que l’on célèbre lors de la fête de l’Epiphanie, le 6 janvier, et que l’on commémore plus spécialement encore le jour octave de cette fête – n’est ici que pour donner une clef de lecture des deux scènes historiques qui l’encadrent : le baptême de Constantin par Saint Sylvestre 1er, à main gauche pour celui qui regarde, et le baptême de Clovis par Saint Remi, à main droite donc.

   Sur cette sculpture du Baptême de Notre-Seigneur, remarquons simplement que Saint Jean-Baptiste, en pied, debout sur le rivage est représenté imberbe, et que les deux personnages qui lui font face, sur l’autre rive, sont deux anges, dont l’un d’eux est aujourd’hui extrêmement endommagé.
Au centre de la scène, Jésus est immergé jusqu’à mi-mollets ; Il croise Ses bras sur Sa poitrine ;  au-dessus de Lui la colombe, emblème du Saint-Esprit, déchire les nuées pour révéler qu’Il est la deuxième Personne de la Sainte-Trinité, venue en notre chair.

   La gravure réalisée au XVIIIème siècle reproduisant ce monument, et conservée à la bibliothèque municipale Carnégie de Reims, nous montre les sculptures encore (presque) intactes.

Retable des trois baptêmes gravure de la bibliothèque Carnégie de Reims

Gravure du XVIIIème siècle conservée à la Bibliothèque Carnégie de Reims

   Les baptêmes de Constantin, à main gauche, et de Clovis, à main droite, présentent une composition similaire à la scène du Baptême du divin Rédempteur : le personnage historique est à demi immergé dans une cuve baptismale, à l’intérieur d’un édicule de plan centré à entablement,  supporté par des pilastres (Constantin), ou des arcades reposant sur des piliers carrés (Clovis).

   Sur le panneau de gauche, des soldats et des clercs, en pied – certains portent des armes un autre un flambeau liturgique – entourent Constantin qui reçoit le baptême les bras croisés sur la poitrine.
Le pape Saint Sylvestre 1er, portant la tiare, a les deux mains élevées au-dessus de la tête de l’empereur : en l’état actuel la main droite, celle qui fait couler l’eau sur la tête du catéchumène, a disparu, tandis que, avec sa main gauche, il tient lui-même la hampe d’une croix à double traverse (une croix archiépiscopale donc : il eût été plus normal que ce fût une croix papale à triple traverse).

Baptème de Constantin

   A droite, Clovis, les bras tendus vers l’avant, mains jointes appuyées sur le rebord de la cuve baptismale, vient d’être ondoyé et attend l’onction du Saint-Chrème, la tête légèrement tournée vers Saint Remi – debout à sa senestre – qui est accompagné de deux acolytes (l’un tenant la croix de procession, l’autre un flambeau liturgique) : Saint Remi lève la main droite pour recevoir la Sainte Ampoule apportée miraculeusement – dans son bec – par la colombe surgissant de nuées rayonnantes.

   Sainte Clotilde, couronnée, assiste à la scène debout à dextre de son royal époux, accompagnée de deux femmes.

Baptème de Clovis

   Nous l’avons dit, ce « retable » n’était pas destiné à orner un baptistère ou une chapelle de fonts baptismaux : sa signification n’est donc pas simplement d’illustrer le sacrement de baptême en donnant les exemples édifiants de célèbres baptisés. Cela va bien au-delà : ce qu’il montre au fidèle qui se place en face de lui n’est pas seulement théologique, mais également politique (au sens le plus noble de ce mot).

   Le baptême de Notre-Seigneur, au début de Sa vie publique, manifeste le mystère de l’Incarnation ordonné au mystère de la Rédemption (par l’expiation des péchés dont le Christ, Agneau de Dieu, Se charge entièrement).
Ces mystères de l’Incarnation et de la Rédemption ont leurs prolongements dans la conversion des empires et des nations, au-dessus desquels le Christ Sauveur va établir Son règne, par des lieu-tenants : les princes chrétiens.
L’Incarnation se prolonge par la dimension temporelle de la Chrétienté, en laquelle le catholicisme imprègne et anime la société – la Sainte Eglise étant à la société ce que l’âme est au corps – afin de conduire le plus grand nombre d’âmes possible au salut.

   Les princes chrétiens – qui ont été oints de l’onction royale afin de devenir des représentants du Christ Roi des nations – sont éminemment des figures christiques. Le don de la Sainte Ampoule miraculeuse lors du baptême de Clovis en apporte une preuve tangible, tandis que la guérison de la lèpre dont Constantin avait été atteint, purifié lorsqu’il fut baptisé par Saint Sylvestre, est le signe de la purification et de la sanctification des sociétés soumises à la loi divine sous le sceptre de souverains eux-mêmes soumis au Christ Sauveur.
L’organisation temporelle de la société en Chrétienté, appartient bien à la terre, mais elle est ordonnée à la vie éternelle et au salut des âmes : c’est pour cela que les princes chrétiens, établis pour gouverner l’ordre politique terrestre, sont des prolongements et des collaborateurs du Christ Rédempteur.

   Voilà sans nul doute pourquoi, Dieu, dont la Providence ne se trompe jamais dans la manière dont elle dispose toutes choses (cf. collecte du septième dimanche après la Pentecôte), a très éloquemment voulu que le bienheureux trépas de celui qui, en baptisant le Roi Clovis 1er le Grand, est devenu le « baptiste » de la royauté franque tout entière, arrivât en l’octave de l’Epiphanie – fête des Rois -, où l’on rappelle particulièrement le Baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Retable des trois baptêmes - détail - colombe miraculeuse

2026-5. Retenez dès à présent cette date : samedi 24 janvier 2026, Sainte Messe de Requiem à la pieuse mémoire de Sa Majesté le Roi Louis XVI.

Prolégomènes :
1) Pourquoi continuer à faire célébrer des Messes de Requiem pour le Roi-martyr alors que nous avons la conviction qu’il est au ciel ? > ici ;
2) Préparation spirituelle aux célébrations anniversaires du martyre de Sa Majesté le Roi Louis XVI > ici.

frise lys deuil

Le Refuge Notre-Dame de Compassion,
la Confrérie Royale et
le Cercle légitimiste du Vivarais Abbé Claude Allier,

vous prient de bien vouloir assister,
ou de vous unir d’intention à la célébration d’une

Sainte Messe de Requiem

célébrée à la pieuse mémoire de

Sa Majesté Très Chrétienne le Roi Louis XVI

à l’occasion du 233ème anniversaire de son martyre

apothéose de Louis XVI

Samedi 24 janvier 2026

à 11 h 30 (très précises)

dans l’Oratoire du Mesnil-Marie

frise lys deuil

Renseignements pratiques :

1) Nota bene : l‘Oratoire du Mesnil-Marie est une chapelle privée aux capacités limitées : afin de prévoir correctement les places dans l’Oratoire, nous vous demandons impérativement de nous signaler votre présence avant le mardi 20 janvier au moyen de l’espace destiné aux commentaires, ci-dessous (ce ne sera pas publié). Merci pour votre aimable compréhension.
2) Un déjeuner partagé (abstinence de viande) aura lieu à l’issue de la cérémonie : les personnes qui désirent y prendre part, voudront bien nous le faire savoir dans les plus brefs délais, et avant le mardi 20 janvier, au moyen de l’espace destiné aux commentaires, ci-dessous (ce ne sera pas publié).

Bosio statue de Louis XVI à la chapelle expiatoire - détail 2

2026-3. La Révérende Mère Marie de Jésus, née Alessandra di Rudinì.

2 janvier,
Fête de Saint Odilon de Mercœur, abbé et confesseur ;
Octave de Saint Etienne, diacre et protomartyr ;
Anniversaire de la mort de la Révérende Mère Marie de Jésus (di Rudini), prieure du Carmel du Reposoir.

       La Révérende Mère Marie de Jésus (di Rudini), carmélite déchaussée, est une âme d’exception pour laquelle nous avons nourri – depuis environ quatre décennies – une fervente admiration : sa conversion, la radicalité de son don total au service de Dieu, sa vie mystique et son zèle pour le salut des âmes nous ont profondément marqués.
Chaque 2 janvier nous célébrons avec ferveur sa pieuse mémoire.

Mère Marie de Jésus di Rudini

La jeune aristocrate indomptable :

       Fille d’Antoine (Antonio) Starabba marquis di Rudinì (1839-1908) de la noblesse sicilienne d’origine espagnole, et de la comtesse Marie de Barral, issue de la noblesse de robe du Dauphiné, Alexandra (Alessandra Maria Antonietta Livia) est née à Naples le 5 octobre 1876.
Sa mère, femme d’une grande douceur, mais de santé très fragile (ce qui l’obligea à de fréquents séjours en sanatorium), lui inculqua les rudiments de la vie chrétienne. Marie de Barral mourut le 7 février 1896 et six mois plus tard le marquis di Rudinì convola en secondes noces.
Cet Antoine Starabba di Rudinì était un grand propriétaire terrien, avait suivi des études de droit pour être avocat, appartenait à la droite libérale anti-bourbonienne dès avant la conquète de la Sicile par les soudards de Garibaldi, rallié à la cause des Savoie unifiant l’Italie sous leur sceptre. Le Grand Orient le revendique comme l’un des siens. Sa participation aux gouvernements qui spolièrent les Etats de l’Eglise (il fut député pendant plus de quatre décennies, préfet, ministre, et même à deux reprises président du conseil du jeune royaume d’Italie) faisait de lui un excommunié.

   Dans ce contexte familial (une mère fragile et souvent absente, et un père entièrement pris par la politique), l’éducation d’Alexandra – « Sandra » -, fut confiée aux meilleurs pensionnats d’Italie : à la villa di Poggio Imperiale, à Florence (Florence fut capitale du royaume d’Italie entre 1865 et 1871), et, à Rome, à la très huppée maison d’éducation de la Trinité-des-Monts.
A la Trinité-des-Monts, l’adolescente se montra des plus rebelles envers les Dames du Sacré-Cœur de Sainte Madeleine-Sophie Barat, malgré la patience et la douceur préconisées par cette dernière afin de conquérir son âme rétive.
Anecdote restée célèbre : « Sandra » remplaça l’eau bénite du bénitier de l’entrée de la chapelle par de l’encre, puis, avec la satisfaction d’une vengeresse triomphante, elle assista à la procession d’entrée des religieuses, qui, en se signant avec une gravité toute cérémonielle, se marquaient elles-mêmes au front d’une réprobatrice tache sombre !

Eglise et couvent de la Trinité-des-Monts

Rome : église et couvent de la Trinité des Monts
où la jeune Alexandra di Rudinì fut une élève rebelle des Dames du Sacré-Cœur.

   A quinze ans, la jeune fille ayant finalement été « virée » par les religieuses, Alexandra est toute grisée par la vie mondaine que lui permet la position de son père : elle est alors une jeune fille « parfaite ». Grande (elle mesure plus d’un mètre quatre-vingts), svelte, un visage « d’une beauté grecque époustouflante », une épaisse chevelure blonde, des yeux d’un bleu intense, une intelligence vive, un caractère enjoué et, surtout, une volonté inflexible. On la comparaît à une déesse émergeant des flots.
Elle dominait les salons par son charme, par une sorte de majesté naturelle, et par une élégance extrême, quoiqu’elle ne se montrât jamais esclave des modes.
Sa grande passion était les chevaux : elle possédait une écurie personnelle avec quatorze pur-sang, qu’elle montait avec une fougue incroyable.

   Son père rêvait pour elle d’un mariage avec un prince. Il envisagea un moment de lui faire épouser un grand-duc de la famille Romanov, mais Alexandra s’y opposa catégoriquement, car, même s’il elle n’était pas spécialement dévote elle tenait à sa religion et gardait un attachement sincère à Notre-Seigneur, or un tel mariage aurait signifié qu’elle eût du abandonner le catholicisme pour se convertir à l’orthodoxie.

   En octobre 1894, elle épousa l’homme dont elle était profondément amoureuse : Marcel (Marcello) Carlotti marquis di Riparbella, un musicien, un sceptique adepte du stoïcisme. Elle avait dix-huit ans, il en avait vingt-sept.
Elle se donna à lui avec une fidélité sans faille, et devint bientôt la mère de deux enfants : Antonio et Andrea.
Dans son somptueux « Palazzo Carlotti » à Vérone, ou dans sa splendide « Villa Carlotti Canossa », au bord du lac de Garde, Sandra, épouse et mère, aurait pu se croire heureuse, mais elle ne l’était pas, bien qu’elle ne manquât de rien.
C’est qu’en effet un poison pernicieux avait été instillé dans son âme : on lui avait offert et elle avait lu avec intérêt la « Vie de Jésus », écrite par l’apostat Ernest Renan : « Ce jour-là, dira-t-elle plus tard, fut l’un des plus tristes de ma vie, car je perdis ma seule raison d’être : Jésus ».

Villa Carlotti sur les rives du lac de Garde

La « Villa Carlotti Canossa » sur les rives du lac de Garde.

Veuve à vingt-quatre ans !

   A peine six ans après leur mariage, au printemps 1900, Marcel fut terrassé par une tuberculose foudroyante.
Sa jeune épouse le soigna avec un dévouement héroïque : bien qu’elle traversât une profonde crise religieuse et se fût éloignée de toute pratique chrétienne, elle fit appel à un prêtre vénérable de Vérone, Don Francesco Serenelli, pour son époux mourant.
Marcel mourut, la laissant veuve dans sa vingt-quatrième année, avec deux jeunes enfants.

   Son père, le marquis di Rudinì, s’efforça de la distraire par des voyages et des réceptions : ainsi en avril 1903, à Rome, fut-elle remarquée et admirée lors de la visite de l’empereur d’Allemagne Guillaume II, et, en mai, pour celle du tsar Nicolas II.
A Paris, elle fréquenta les cercles littéraires, et assista à des déjeuners avec Emile Zola et Anatole France, qui la laissèrent de marbre.
Un seul de ces voyages la marqua profondément : celui qu’elle fit au Maroc, en 1901. Là, un vieux marabout qu’elle avait consulté, lui déclara après l’avoir longuement dévisagée : « Vous aurez tout : splendeur, richesse, amour… Puis vous aurez tout à nouveau : souffrance, pauvreté, froid… Sur votre front, il y a trois voiles : vous en aurez un de plus. Le plus beau ».
Elle s’était éloignée en silence, sans oser interroger davantage. Il n’était pas compliqué de comprendre ce qu’étaient ces trois voiles qui couvraient déjà son front : celui de sa première communion, celui de son mariage, et celui de veuve… Que serait donc ce voile supplémentaire : « Le plus beau » ?

   Si Alexandra demeurait une mondaine, prenant un plaisir subtil à éclipser les autres femmes dans les salons, il n’en était pas moins vrai que son cœur se caractérisait par une immense capacité d’aimer. Sa richesse lui permettait, en particulier, de faire de très larges aumônes pour les nécessiteux.

Alexandra marquise Carlotti

La maîtresse de Gabriele d’Annunzio :

   Au mois de novembre 1903, à Florence, à l’occasion du mariage de son frère Carlo, dont il était le témoin, elle rencontra Gabriele d’Annunzio.
Le poète était alors l’amant de l’actrice Eleonora Duse – « la divine » – , mais il fut conquis par la jeune veuve… L’actrice, déchue de son rang de maîtresse affichée, se retira. La relation d’Alexandra et de Gabriele fut bientôt notoire et fit scandale.
Le marquis di Rudinì était furieux, mais sa fille n’en avait cure : tout au contraire, au printemps 1904, elle l’officialisa en allant s’installer dans la villa de Gabriele d’Annunzio, en périphérie de Florence, rehaussant de sa beauté et de son esprit un cercle d’intellectuels de la haute société qui se riaient des conventions sociales et de la morale religieuse.
Mais Alexandra, aussi brillante et enjouée qu’elle se montrât, n’était pas heureuse au fond d’elle-même.

   En 1906, elle dut subir trois opérations dans une clinique florentine. On lui avait découvert un cancer de l’utérus. Ni son père, ni son frère ne la vinrent visiter. Un temps suspendue entre la vie et la mort, elle fut soutenue par d’Annunzio, qui lui dédia une page de Faville del maglio ainsi que le poème Solus ad solam.
Pourtant, dès le début de la convalescence d’Alexandra, le regard et les désirs du poète s’étaient portés sur une autre femme : Amaranta.

L’aventure avec le « prophète de l’Italie » était terminée ; l’encore jeune marquise était, en son for interne, perdue ; et pourtant c’est là que la véritable aventure intérieure allait réellement commencer.
A Renata, fille de Gabriele, qui était croyante, elle dit un jour : « Tu es bénie ; et prie pour que tu sois épargnée par l’angoisse terrible du doute ».

   Très cultivée, polyglotte, Alexandra pouvait lire les Evangiles et Saint Paul en grec, aussi bien que les philosophes allemands contemporains en allemand. Plongée dans le déni de Dieu, elle ne trouvait pas la réponse aux grandes questions existentielles et ne se satisfaisait pas des réponses de la foi sur la souffrance et la mort.
Elle échangeait souvent avec Don Francesco Serenelli, ce prêtre qu’elle avait fait venir auprès de Marcel, dans ses derniers jours. Elle parlait aussi beaucoup avec l’abbé Gorel, prêtre français qu’elle avait fait venir en 1909 pour lui confier l’aumônerie de la Villa Carlotti, à Vérone.

Alexandra du Rudini Carlotti

La conversion :

    L’abbé Gorel joua un rôle déterminant. Comprenant que ce ne seraient pas des conversations restant dans le domaine intellectuel qui pouvaient l’aider, il lui recommanda d’aller à Lourdes. Elle quitta Vérone au volant de sa luxueuse voiture.
Le doute la rongeait, bien que – désormais pleinement consciente que seule la Vérité absolue et éternelle résidait dans le catholicisme – elle eût repris une pratique régulière des sacrements. Mais elle aspirait à une foi qui ne soit pas simplement reçue et comme « extérieure », mais qui passerait à une adhésion personnelle totalement éclairée.

   A Lourdes, elle fut bouleversée au spectacle de l’immense et multiforme souffrance humaine qui venait se jeter aux pieds de la Vierge immaculée.
Devant elle, une Française complètement aveugle fut guérie. Ainsi, à Lourdes, Jésus, le Dieu-Homme, accomplissait des miracles par l’intermédiaire de sa Mère ? C’était possible.
Puis Alexandra fit l’expérience du miracle intérieur de la Charité divine, à la Grotte Sainte. Elle s’agenouilla devant l’image de la Madone, l’invoquant avec l’énergie désespérée d’une enfant perdue. Tous ses doutes furent dissipé par la puissance de la Vierge Marie qui conquiert les cœurs, et qui guide les âmes vers le Christ.
« Naturalisme, positivisme, rationalisme ? Ce n’étaient que des chimères. Seul Jésus-Christ est la Vérité », dira-t-elle plus tard. Elle étreignit Jésus de manière absolue et définitive : Jésus que Sa Mère lui offrait en cadeau.
Dans la petite église du Carmel de Lourdes, elle se confessa et communia avec la certitude absolue d’avoir touché Dieu en personne, et d’avoir enfin trouvé le bonheur : « Le plus grand miracle à présent est celui de ma conversion en ce lieu saint. Seule la grâce divine peut faire naître une vie nouvelle, une véritable renaissance ».

Grotte de Lourdes état ancien

La grotte de Massabielle dans la première moitié du XXème siècle.

Le quatrième voile : le plus beau ! 

   Revenue de Lourdes, dans sa « villa » du lac de Garde, Alexandra commença à vivre comme une carmélite dans le monde : longues heures de prière devant le tabernacle, récitation quotidienne du chapelet et du bréviaire. Elle lut et médita avec les œuvres de Sainte Thérèse de Jésus et de Saint Jean de la Croix. Et elle prit cette décision : « Je serai carmélite pour toujours, pour n’aimer que le Christ, pour faire réparation, pour intercéder pour l’Eglise et pour les âmes ».

   Sans rien dire à son entourage, elle se rendit en visite au Carmel de Paray-leMonial, et son entrée y fut décidée. Entrée qui fut effective le 28 octobre 1911, à l’âge de 35 ans et 23 jours.
Dans le cours de l’année suivante, elle reçut le saint habit du Carmel (janvier 1912) puis prononça ses vœux (mai 1912) : la marquise Alexandra Starabba di Rudinì Carlotti n’était plus que l’humble Sœur Marie de Jésus. Selon la prédiction du vieux marabout marocain une dizaine d’années plus tôt, après que trois voiles avaient couvert son front, un autre lui était donné : le plus beau, celui d‘épouse du Christ.

   Les années 1912 et 1913 furent traversées de très dures épreuves intérieures ; la prieure, cependant, voyant la qualité de cette âme et ses progrès rapides dans les voies spirituelles décrites par les maîtres du Carmel, la nomma maîtresse des novices.
En 1916, ses deux fils furent emportés par la tuberculose, comme l’avait été leur père : « Sur cette terre, je n’ai plus aucun lien, aucun amour, aucune tendresse : la seule richesse, le seul amour qui me reste, c’est la Croix du Christ ».
Dès l’année suivante, elle est élue prieure de ce monastère de Paray-le-Monial, puis, en 1924, elle est choisie par les supérieurs de l’Ordre pour fonder le Carmel de Valenciennes. Suivra quatre ans plus tard (1928) la fondation du Carmel de Montmartre, au chevet de la basilique du Sacré-Cœur.
Partout, cette authentique fille de Sainte Thérèse se montre une immense contemplative dans l’activité écrasante que la sainte obéissance requiert d’elle : la charge de ses priorats successifs, les soucis matériels des fondations, la direction de ses filles qu’elle entraîne irrésistiblement dans les voies du plus grand amour : « La vie religieuse au Carmel devait être une vie d’amour sans bornes et non la simple observance formelle de règles » ; « Se consacrer à Lui, c’est L’aimer et, en Lui, aimer l’Église et toutes les âmes, et faire l’expérience de Son amour fou pour nous ».
De fait, Mère Marie de Jésus est une grande « contagieuse ». Contagieuse à l’intérieur du cloître, pour ses moniales, et, comme à travers les murs de la clôture, sur un grand nombre d’âmes, fidèles ou clercs – voire prélats – qui ont recours à son intercession, à ses conseils, à sa direction…
Elle est favorisée de grâces mystiques… et les manifestations diaboliques ne lui sont pas épargnées.

Paray-le-Monial - chapelle intérieure du carmel

Carmel de Paray-le-Monial : chapelle à l’intérieur de la clôture.

   Après la mort de ses fils s’était posée la question de la liquidation de son immense fortune, et les supérieurs de l’Ordre lui avaient demandé de conserver ses avoirs en vue des fondations que l’on prévoyait.
Or, avant même de fonder les Carmels de Valenciennes et de Montmartre, Mère Marie de Jésus était travaillée par une demande de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui la pressait de Lui offrir « le Carmel de la Montagne ».
C’est ainsi que, dès 1922, sur ses fonds propres, elle s’était portée acquéreuse des bâtiments d’une ancienne chartreuse, dont Son Excellence Monseigneur de la Villerabel, évêque d’Annecy, lui avait parlé : la Chartreuse du Reposoir qui était à l’abandon, et où il souhaitait qu’elle vint, avec ses filles prendre la relève de la prière.

   Fondée en 1151, la Chartreuse du Reposoir doit son nom au fait que son fondateur, le Bienheureux Jean d’Espagne, en découvrant ce site exceptionnel, à quelque 1000 mètres d’altitude face à la chaîne des Aravis, s’était écrié : « C’est ici mon reposoir !».
Les Chartreux y avaient demeuré jusqu’à la grande révolution qui les en avait chassés. Ils y étaient revenus en 1846, en avaient été à nouveau expulsés en 1855 en raison des lois contre les ordres monastiques en vigueur dans le royaume de Piémont-Sardaigne, avaient repris possession des lieux en 1866 lorsque la Savoie était devenue française, et en avaient été bannis une troisième fois en septembre 1901 en application des lois anticongréganistes de la république française.

Le Carmel du Reposoir

L’ancienne Chartreuse devenue « le Carmel de la Montagne » demandé par Notre-Seigneur.

   Les monastères du Carmel sont habituellement des monastères urbains ou péri-urbains. Exceptionnellement, Notre-Seigneur demandait donc qu’on Lui transformât cette ancienne chartreuse très isolée en monastère carmélitain.
Il fallut des années de travaux pour réparer, aménager, voire adapter et transformer ces bâtiments multiséculaires pour les rendre aptes à la vie des moniales du Carmel. Mère Marie de Jésus supervisa ces travaux, tout en menant de front les fondations et toutes les autres tâches dont nous avons parlé.
Elle mourra sans voir la fondation achevée, laissant à Mère Cécile « le soin d’achever l’oeuvre ».

   Sa santé était précaire.
Epuisée par les fatigues et les souffrances, mais bien plus encore consummée par le feu d’un holocauste spirituel comparable à celui de Jésus sur la croix, à la fin de l’année 1930, elle dut subir quatre nouvelles interventions chirurgicales.
A Genève, dans la nuit du 1er au 2 janvier 1931, elle entendit la voix de l’Epoux qui l’appelait à Lui. Enveloppée de paix et de joie, après avoir reçu les sacrements, elle murmura : « Entre Vos mains, Seigneur, je remets mon esprit », et rendit l’esprit.
Elle était âgée de 54 ans.

Carmel du Reposoir en hiver, vue aérienne

Vue aérienne du Carmel du Reposoir en hiver.

2025-204. Récapitulatif de toutes nos publications concernant la Vénérable Thérèse de Saint-Augustin, dans le siècle Madame Louise de France.

23 décembre,
Anniversaire du rappel à Dieu de la Vénérable Thérèse de Saint-Augustin, vierge, prieure du Carmel de Saint-Denys, qui avait été dans le siècle Madame Louise, fille de Sa Majesté le Roi Louis XV (+ 23 décembre 1787).

Visite de Louis XV à Madame Louise - détail - Maxime Le Boucher 1822

Visite de Sa Majesté le Roi Louis XV à sa fille,
Mère Thérèse de Saint-Augustin, prieure du Carmel de Saint-Denys
[détail du célèbre tableau de Maxime Le Boucher - 1882 -
Musée d'art et d'histoire, Saint-Denis]

- Biographie de la Vénérable Thérèse de Saint Augustin > ici

- Des Saints de la Maison Royale descendant de Louis XV > ici

- Prière pour demander des grâces par l’intercession de la Vénérable Thérèse de Saint-Augustin > ici

frise lys

Textes et prières de la Vénérable Thérèse de Saint-Augustin :

- Se préparer à entrer dans le mystère de Noël avec la Vénérable Thérèse de Saint-Augustin > ici
- Méditation embrasée de la Vénérable Thérèse de Saint-Augustin pour la Fête du Très Saint-Sacrement > ici
- Prière à Saint Michel de la Vénérable Thérèse de Saint Augustin, pour la conservation du Royaume de France > ici
- Prière de la Vénérable Thérèse de Saint-Augustin à Saint Louis son ancêtre et son saint patron > ici

Trois lys blancs

2025-203. Vie de Gilles de Rome, célèbre théologien médiéval de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin.

22 décembre ;
Anniversaire du rappel à Dieu de Gilles de Rome (+ 22 décembre 1316).

Gilles de Rome remettant son de Regimine à Philippe le Bel - blogue

Gilles de Rome remettant son « De Regimine Principum »
à Philippe le Bel

[enluminure du "De Regimine" XIVe siècle -
manuscrit 434 de la Bibliothèque municipale de Besançon].

Blason de l'Ordre de Saint Augustin

       C’est un personnage de l’Ordre des Ermites de Saint Augustin qui fut assez célèbre en son temps – mais qui de nos jours, en dehors des spécialistes, est un peu oublié -, que nous vous présentons en ce jour anniversaire de son trépas.
Il n’est toutefois ni canonisé ni même béatifié (et, sans préfuger de rien, nous ne pensons pas qu’il le sera un jour), et c’est davantage en raison de son importance historique que nous rappelons sa mémoire en ce jour.

   Gilles Colonna (il ne semble toutefois pas qu’il appartienne à la famille patricienne romaine éponyme, de laquelle sont issus le pape Martin V et le Prince Marc-Antoine, victorieux à Lépante), dit Gilles de Rome (Aegidius Romanus) est né en 1243 pour les uns, 1247 pour les autres.

   On ignore la date exacte à laquelle il entra dans l’Ordre des Ermites de Saint Augustin, au couvent romain de Sainte-Marie du Peuple.
Il semblerait, d’après les dates certaines que nous citons ci-après, qu’il ne soit pas entré au couvent avant l’âge de vingt ans, puisque, en 1269 – donc âgé de 26 ou de 22 ans, ayant achevé son noviciat (le noviciat ne durait qu’une année, après laquelle venait la profession perpétuelle [les « vœux temporaires » sont une invention de Léon XIII]), on le trouve à l’Université de Paris, où il suivit les leçons de Saint Thomas d’Aquin.
Aristotélicien convaincu, inquiet des condamnations de l’évêque de Paris Etienne Tempier (1277) contre certaines thèses aristotéliciennes, il quitta Paris pendant quelques années. Il y revint (probablement à la suite de la mort d’Etienne Tempier, en 1279), puis y fut reçu bachelier de théologie (1281), et enfin docteur (1283 ou 1284).
On ne connaît pas la date de son ordination sacerdotale.

   Il rédigea au cours de ces années-là des commentaires de la Sainte Ecriture (sur le « Cantique des Cantiques » et sur l’Epître aux Romains), sur les Sentences de Pierre Lombard (c’était un peu un lieu commun à cette époque), et sur plusieurs ouvrages d’Aristote.

Gilles de Rome écrivant - blogue

Gilles de Rome écrivant son « De Regimine Principum »
[enluminure du "De Regimine" XIVe siècle -
manuscrit 434 de la Bibliothèque municipale de Besançon].

   Il est alors choisi pour enseigner la théologie dans cette prestigieuse Université de Paris, avec un certain brio semble-t-il, puisque, en considération de sa célébrité, le Roi Philippe III, dit le Hardi, le choisit pour précepteur de son fils aîné, futur Philippe IV le Bel. A la demande de ce dernier, Gilles de Rome compose une traité De Regimine principum (« Du gouvernement des Princes »), dans lequel il trace le code détaillé des devoirs d’un souverain. L’ouvrage fut assez rapidement célèbre et bientôt traduit en français.
Lorsque le Roi Philippe IV revint de Reims à Paris après son Sacre (6 janvier 1286), ce fut presque naturellement que Gilles de Rome fut choisit pour lui adresser une harangue au nom des maîtres de l’Université. Ce discours, exhortant le jeune souverain à vivre de la morale enseignée par l’Eglise, a été publié sous la forme d’un petit traité intitulé De Informatione principum (littéralement « Des informations des Princes »).

   Au chapitre général des Augustins tenu à Florence en 1287, il fut décrété que sa doctrine serait désormais tenue pour la saine doctrine, que dans toutes les chaires de l’Ordre ses décisions seraient admises et soutenues, et que pas un lecteur (c’est-à-dire professeur de théologie) ne devrait s’en écarter.

   Il fut par la suite élu Prieur de la province de Rome, puis, en 1292, Prieur général de l’Ordre, charge qu’il exercera pendant trois années.

Andrea Gastaldi - Boniface VIII

Andrea Gastaldi (1826-1889) : Boniface VIII
[Galerie nationale d'art moderne et contemporain, Rome]

   Après l’abdication de Saint Pierre Célestin V, en décembre 1294, Gilles de Rome composa le Liber de renuntiatione papæ (« Livre au sujet de la renonciation du Pape »), dans lequel il réfutait, contre les adversaires de Boniface VIII, les arguments contre la légitimité de l’élection de ce dernier.
Voulant alors lui témoigner sa gratitude, Boniface VIII, en 1295, avec l’assentiment de Philippe le Bel, l’éleva à l’épiscopat en le nommant archevêque de Bourges, Primat d’Aquitaine.
Il quitta donc sa communauté et abandonna l’enseignement pour se consacrer à son diocèse.

   Quand éclata la querelle entre Philippe IV et Boniface VIII, Gilles de Rome se rendit auprès du sinistre Pontife et se fit l’un de ses plus farouches défenseurs contre le Roi de France. Certains lui attribuent la rédaction de l’abusive bulle Unam Sanctam.
Il fut également l’auteur d’un Traité de la puissance ecclésiastique (De ecclesiastica potestate), dans lequel il se montrait le théoricien d’une forme de théocratie pontificale.
Cela reste une ombre bien regrettable qui a terni l’éclat de sa doctrine. Ainsi est manifesté à l’évidence que l’on peut professer une doctrine théologique impeccable, et cependant se tromper lourdement dans les questions d’ordre politique et moral !

   Dieu merci, la mort de Boniface VIII (+ 11 octobre 1303), l’éphémère pontificat de Benoît XI (du 22 octobre 1303 au 7 juillet 1304) et l’heureux avènement de Clément V (5 juin 1305), vinrent remettre un peu de bon sens dans les esprits échauffés.
On trouve Gilles de Rome parmi les participants au concile de Vienne (quinzième concile œcuménique, d’octobre 1311 à mai 1312).

   Philippe IV le Bel rendit son âme à Dieu le 29 novembre 1314, et Gilles de Rome le suivit dans la tombe deux ans plus tard, le 22 décembre 1316, alors qu’il se trouvait à la cour pontificale, en Avignon. Selon ses dispositions testamentaires, son corps ne fut pas inhumé dans sa cathédrale de Bourges, mais dans l’église dites des Grands Augustins, à Paris, église détruite à la révolution, si bien qu’il ne reste rien aujourd’hui de celui qui, de son vivant, avait été surnommé Docteur très fondé (Doctor fundatissimus) et Prince des théologiens (theologorum Princeps). 

Gilles de Rome

2025-200. De la rocambolesque élection au Souverain Pontificat de Guillaume de Grimoard qui devint le Bienheureux Urbain V.

19 décembre,
Fête du Bienheureux Urbain V, pape et confesseur (cf. ici) ;
Mémoire de l’Expectation de l’enfantement de la Bienheureuse Vierge Marie  ;
Mémoire de la férie de l’Avent ;
« O Radix Jesse » ;
Anniversaire de la naissance de Philippe Fils de France, duc d’Anjou (futur Philippe V d’Espagne – cf. > ici) ;
Anniversaire de la naissance de Marie-Thérèse Charlotte, Fille de France, future Reine Marie-Thérèse (19 décembre 1778).

Armes d'Urbain V

Blason du Bienheureux Urbain V.

       Le Bienheureux Urbain V est le deux-centième pontife romain, et le sixième pape qui a siégé en Avignon, après les pontificats de Clément V (1305-1314), de Jean XXII (1316-1334), de Benoît XII (1334-1342), de Clément VI (1342-1352) et d’Innocent VI (1352-1362).

   Sous Clément VI, dit le Magnifique, né Pierre Roger de Beaufort, et Innocent VI, né Etienne Aubert, la cour pontificale avait vu se former et se fortifier un « parti Limousin » qui, tout naturellement, n’aspirait qu’à conserver le plus possible d’influence à la cour pontificale, avec tous les avantages qu’il avait acquis.
Le Sacré Collège comptait alors vingt-et-un cardinaux, tous français, sauf trois (deux italiens et un espagnol : ce dernier, vicaire général des Etats Pontificaux, et donc absent d’Avignon, ne participa pas au conclave de 1362 qui retient aujourd’hui notre attention).
Sur les dix-huit cardinaux français onze ou douze étaient originaires du Limousin, tous plus ou moins parents : six d’entre eux étaient des neveux de Clément VI, et trois des neveux d’Innocent VI. Il eût pu sembler qu’à eux seuls ils feraient l’élection, et que ce serait l’un des leurs qui accèderait immanquablement à la tiare.

   Mais rien ne se passa comme on pouvait le prévoir à vues humaines.

Avignon palais des papes - blogue

Vue générale du palais des papes en Avignon (état actuel)

   Le doyen du Sacré-Collège, le cardinal Hélie de Talleyrand-Périgord, et le cardinal Guy de Boulogne, pour des raisons diverses, étaient plutôt réticents envers les « Limousins » ; ils surent jouer de leur influence pour qu’un « Limousin » ne put être élu.

   Le conclave s’ouvrit le 22 septembre 1362, neuf jours après la mort d’Innocent VI (+ 13 septembre 1362).
Dès le premier tour de scrutin, cumulant quinze voix sur vingt, le cardinal camerlingue Hugues Roger, frère du défunt pape Clément VI, fut élu.
Ce fut, à vrai dire, un véritable coup de théâtre qui mécontenta tout le monde, car, en effet, comme il n’y avait eu aucune concertation, chacun avait, de son côté, pensé voter pour celui qui lui semblait être le moins désirable et avoir le moins de chance, en attendant de voir, lors de ce premier vote, quelles tendances allaient se dessiner. Du moins y avait-il eu une indubitable majorité contre lui, et – comble de la mauvaise farce – était-ce cette unanimité contre lui qui venait de le désigner comme pontife !!!

   Humilité ou lucidité ? Hugues Roger, au grand soulagement de tous, refusa le pontificat suprême.
Rendus plus prudents par cette mésaventure qui – avouons-le – confine au cocasse, les éminentissimes surent dès lors si habilement accorder leurs soutiens et disséminer leurs suffrages que toute majorité (rappelons que c’est une majorité des deux-tiers qui est requise pour l’élection d’un pape) se trouva bientôt impossible.
Au bout de six jours de conclave, les vingt cardinaux n’avaient pu s’accorder sur aucun d’entre eux, et, pour sortir d’une crise qui semblait insoluble, ils finirent par admettre qu’il vaudrait mieux élire quelqu’un d’extérieur au Sacré-Collège.
Le 28 septembre 1362, ils tombèrent d’accord, à l’unanimité, sur le Révérendissime Père Abbé de Saint-Victor de Marseille, le Très Révérend Père Guillaume de Grimoard, qui se trouvait alors légat apostolique en mission diplomatique dans le Royaume de Naples.

   Aussitôt, des courriers partirent pour l’Italie, dans le plus grand secret, avec mission de ramener sans délai en Avignon l’Abbé de Saint-Victor. Toutefois, ils ne l’informaient pas de son élection : les cardinaux craignaient en effet que les Italiens ne vinssent à l’apprendre et qu’ils n’enlevassent le nouvel élu pour le retenir, de gré ou de force, en Italie, tant ils désiraient que le Souverain Pontife revînt résider à Rome.

   A Guillaume donc, il avait été seulement signifié que les cardinaux désiraient s’entretenir avec lui de toute urgence.

Simone dei Crocifissi Urbain V vers 1375

Simone di Filippo Benvenuti dit Simone dei Crocifissi (1330-1399) :
portrait du Bienheureux Urbain V (vers 1375)
[Pinacothèque nationale, Bologne]

   Guillaume de Grimoard débarqua à Marseille le 27 octobre ; il entra seul le 31 en Avignon, alors que le Rhône et la Durance étaient en crue, et c’est alors qu’il apprit son élection, et qu’il reçut le jour-même l’hommage des cardinaux !
Mais n’étant « que » prêtre, il fallut le consacrer évêque avant de le couronner pape.

   Ce couronnement eut lieu le dimanche 6 novembre 1362, dans la chapelle du Palais Vieux, sans que fut déployé un faste autre que celui qui était strictement nécessaire, et sans brillante (et bruyante) cavalcade de princes de l’Eglise et de princes séculiers dans les rues d’Avignon : celui qui venait de prendre le nom d’Urbain V -  parce que, expliqua-t-il : « Tous les papes qui ont porté ce nom ont été des saints » -, ne sortit même pas de son palais.
Le nouveau Pontife était avant tout un moine, ennemi du faste et du luxe, et il le restera sur le trône de Saint Pierre, gardant dans la vie ordinaire sa bure bénédictine et l’observance de sa Règle.

   Particulièrement attaché à la nature, on raconte que, à son installation dans le palais des papes, il se serait écrié : « Mais je n’ai même pas un bout de jardin pour voir grandir quelques fruitiers, manger ma salade et cueillir un raisin ! ».
De fait, durant son pontificat il fera réaliser à grands frais des travaux d’extension des jardins, et, à l’arrière du palais, subsiste encore de nos jours le « Verger Urbain V », qui, s’il en a gardé le nom, n’est toutefois plus un verger mais a été transformé en jardin public.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Bienheureux Urbain V priez pour nous - blogue

2025-199. Des animaux et des Rois.

Mercredi des Quatre-Temps d’hiver.

   Nous nous permettons de reproduire ci-dessous, de larges extraits du chapitre intitulé « Des animaux et des rois » du très consolant ouvrage du Révérend Père Jean-François Thomas s.j. que nous avons présenté ci-avant : « La France en son âme » (cf. > ici). 
Nous ne doutons pas que ces belles lignes du cher Père Thomas seront des plus consolantes pour nombre de nos amis, et qu’elles apporteront à tous des éléments de réflexion sur un sujet qui ne cesse de susciter de nombreuses questions.

Tolbiac dans les bras du Christ-Roi - blogue

Des animaux et des rois :

       « Sur cette terre, la relation de l’homme avec l’animal a été abîmée par le péché originel. Dans l’état paradisiaque, tous les êtres vivent en harmonie et ne se dévorent pas entre eux. De nos jours, à mesure que le respect pour la vie humaine diminue, s’accroît une conception de la vie animale qui est faussée, à tel point que la défense des animaux prend le pas sur celle des hommes.

   Pourtant, déjà, même si elles sont discrètes sur le sujet, les Saintes Ecritures nous donnent un aperçu de ce que doit être la place de l’animal dans notre existence humaine. Généralement, la question lancinante qui revient sans cesse y compris chez les plus affirmés des chrétiens est le souci de savoir s’ils retrouveront en paradis leurs animaux de compagnie. Le sort des autres bêtes, grosses ou petites, celui du requin blanc qui dévorer un surfeur ou du moustique qui inocule la malaria, ne préoccupe guère leur esprit. Pourtant, toutes sont créatures de Dieu et nous savons que le Créateur ne désire rien détruire de sa Création qui est bonne et sainte à l’origine. Nous serions prêts à réserver des places au paradis pour les animaux qui nous plaisent, comme d’ailleurs pour les hommes qui sont nos amis, tandis que nous envisageons sans crise de conscience le néant pour les animaux qui nous répugnent ou que nous mangeons, et l’enfer bien sûr pour nos ennemis.

   Les animaux de l’arche de Noé, l’ânesse de Balaam, les montures royales de David et de Salomon, l’âne de la fuite en Egypte et celui de l’Entrée à Jérusalem sont-ils donc condamnés à ne retourner qu’à la poussière, eux qui ont servi et glorifié Dieu ? Et le lion de Saint Jérôme, le corbeau de Saint Antoine, le loup, les oiseaux et les poissons de Saint François d’Assise, le chien de Saint Roch, et tant d’autres compagnons de saints, sont-ils voués au néant ? Nous savons qu’il y a un paradis pour les hommes justes. Retrouver les animaux domestiques, fidèles, fait partie de la justice, et donc Dieu y veillera sans doute. L’Eglise n’a jamais donné de réponse définitive à ce sujet, car elle est toujours prudente. Mais le simple bon sens, à la lumière de la révélation, peut découvrir par lui-même que la nouvelle Création serait bien incomplète si elle ne s’intéressait qu’aux anges et aux hommes. La Création restaurée serait donc moins riche que celle qui a été défigurée par le péché ? »

   Ici le Révérend Père Thomas consacre plusieurs belles pages à rappeler « la relation millénaire de nos rois avec les animaux », depuis l’éléphant blanc de Saint Charlemagne jusqu’à Zarafa, la girafe offerte à Charles X par le Pacha d’Egypte, en passant par les animaux avec lesquels plusieurs de nos Souverains avaient une grande proximité et par les ménageries royales.
Puis il continue :

       « Une telle familiarité devrait nous faire réfléchir sur le sort que nous réservons aux animaux, soit en les humanisant de façon absurde qui ne respecte pas leur nature propre, soit en les détruisant sans aucun souci de leur juste place dans l’ordre de la Création. André Suarès livre dans Valeurs II : « En tout crime et tout drame humain, il y a une bêtre sacrifié, ou plus dévorée, que la violence fait jaillir de l’homme, que ce soit la victime ou le boucher ». L’homme engraisse l’animal le plus souvent pour le dévorer, tout en le caressant. Où donc est alors la présence si douce de l’âne gris et du bœuf aux yeux humides de la tradition de la Nativité, et celle des moutons qui viennent adorer l’Enfant avec leurs bergers ? Ce n’est pas un hasard si le Christ a voulu être l’Agneau immolé. L’amour sage et équilibré des animaux est une reconnaissance de la marque de Dieu en toutes choses et dans tous les êtres. L’amour des bêtes ne peut remplacer celui des hommes, et celui des hommes ne peut faire négliger celui des bêtes. Nous sommes tous, chacun à notre rang et selon notre nature, ordonnés à la beauté et à l’harmonie d’une Création qui a été remise entre nos mains, hélas irresponsables.»

Rd. Père Jean-François Thomas s.j.
in « La France en son âme » pp. 64-68

Pierre Brueghel le Jeune - musée du Prado - Paradis terrestre

Pierre Brueghel le Jeune (1564–1638) : le paradis terrestre (vers 1626)
[Musée du Prado, Madrid]

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