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2015-101. De la restauration de la chapelle Notre-Dame de la Rose dans laquelle Monsieur l’abbé Bryan Houghton avait restauré le culte catholique.

Lundi soir 30 novembre 2015,
fête de l’apôtre Saint André, le Protoklite.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Il faut que je prenne quelques instants, ce soir, pour vous parler de la manière dont notre Frère Maximilien-Marie a passé le premier dimanche de l’Avent – hier donc – , et je le ferai même en deux parties…

Ce dimanche 29 novembre, même si dans le reste de la journée allait se produire une hausse assez spectaculaire des températures, au petit matin le thermomètre était très proche de 0° dans notre hameau, et les routes qui traversent le massif du Mézenc étaient déconseillées à la circulation en raison du verglas.
Alors Frère Maximilien-Marie a résolu de se rendre à la Sainte Messe à la chapelle Notre-Dame de la Rose, à Montélimar, où elle est célébrée à 8 h 45 : il a donc pris la route à 6 h 45, puisqu’il faut compter deux heures de trajet pour s’y rendre.

J’avais eu l’occasion de vous parler de cette chapelle, à laquelle notre Frère est très attaché, il y a exactement trois ans, à l’occasion de la célébration du vingtième anniversaire du rappel à Dieu de Monsieur l’abbé Bryan Houghton, le 26 novembre 2012 (voir ici > 2012.84). 
Je me permets de me citer moi-même, car j’écrivais alors : « (…) que soient chaleureusement remerciés les fidèles, et tout spécialement les responsables et membres de l’association des Amis de la Chapelle Notre-Dame de la Rose (…) qui maintiennent sur place le souvenir vivant et agissent pour que perdure l’oeuvre de l’abbé Houghton qui rendit cette antique chapelle au culte pour lequel elle avait été construite.
Souhaitons, pour terminer, que les démarches entreprises en vue de la mise hors d’eau et la restauration nécessaire de ce bel édifice soient promptement couronnées de succès, afin que le trésor inestimable de la Sainte Messe traditionnelle soit célébré dans un écrin pleinement digne de lui !»
Or, justement, Frère Maximilien-Marie m’a rapporté quelques photos tout-à-fait impressionnantes que je me dois de partager avec vous.

ND de la Rose - toiture restaurée

Montélimar, chapelle Notre-Dame de la Rose : la toiture restaurée.

La chapelle Notre-Dame de la Rose est l’un des plus anciens édifices de Montélimar : chapelle romane du XIIème siècle, gravement endommagée et en partie détruite par les huguenots au XVIème siècle, réparée et modifiée au XVIIème siècle – notamment par l’élévation d’une façade de style baroque et l’adjonction de chapelles latérales – , elle fut spoliée comme « bien national » puis vendue lors de la révolution. Rachetée par une vieille famille de la ville, elle a été leur caveau familial pendant près de deux siècles.

C’est en 1984 que l’abbé Houghton y restaura la célébration du culte catholique.
On sait que, retiré à Viviers dans une maison du quartier canonial qu’il avait acquise, l’abbé Bryan Houghton célébrait la Sainte Messe tridentine pratiquement tous les jours au maître-autel de la cathédrale Saint-Vincent (voir > ici), avec l’accord de l’évêque, le très libéral Monseigneur Hermil (cf. > ici et ici).
Saluons donc le fait – il mérite d’être souligné – que la cathédrale de Viviers (dans laquelle par ailleurs il n’y avait que très rarement des célébrations « officielles ») fut jusqu’en 1992, c’est-à-dire jusqu’à la mort de l’abbé Houghton, l’unique cathédrale de France dans laquelle la Sainte Messe traditionnelle restait célébrée de manière quasi quotidienne !
Néanmoins cette permission n’était accordée à l’abbé Houghton qu’à la condition qu’il n’y eût point de fidèles qui y assistât…

Or il y avait tout de même des fidèles qui demandaient à bénéficier de la Sainte Messe traditionnelle les dimanches et fêtes : c’est la raison pour laquelle l’abbé Houghton - j’ai déjà eu l’occasion de le raconter plus en détail à l’occasion du centenaire de sa naissance (voir > ici) – instaura la célébration dominicale de la Sainte Messe traditionnelle à Notre-Dame de la Rose.

ND de la Rose - le sanctuaire pour un dimanche vert

Chapelle Notre-Dame de la Rose :
le sanctuaire prêt pour la célébration de la Sainte Messe à l’occasion d’un « dimanche vert »

La chapelle, devenue propriété de l’évêché de Valence, était affectée par de très importantes dégradations.
L’association des « Amis de Notre-Dame de la Rose », depuis des années, oeuvrait en vue de sa restauration : un cabinet d’architectes du patrimoine avait souligné l’intérêt artistique et patrimonial de l’édifice pluriséculaire, tout en pointant du doigt la nécessité de très gros travaux.

Après diverses recherches de financement, l’espoir est venu de Monaco.
En effet, à l’occasion d’une visite qu’il fit à Montélimar en 2013, Son Altesse Sérénissime le Prince Albert II, dont les ancêtres furent suzerains du duché de Valentinois, voulut bien accorder son intérêt à Notre-Dame de la Rose, au point qu’il décida d’un don important en sa faveur.
Ce fut une véritable impulsion : la générosité du Prince en a suscité d’autres, les dons de particuliers ou d’associations ont suivi, si bien que, depuis un an, la chapelle est entrée dans une phase de véritable renaissance.
Le chantier à obtenu le label de la Fondation du Patrimoine qui a ouvert une souscription publique…

La toiture prenait l’eau au point qu’il pleuvait dans la chapelle, et de très importantes remontées capillaires d’humidité en altéraient les murs.
Le toit a été entièrement refaite (voir photo ci-dessus) : toutes les anciennes tuiles qui pouvaient l’être ont été soigneusement nettoyées pour être réutilisées, et d’autres tuiles anciennes de même facture ont remplacé celles qui étaient déficientes.
Le drainage périphérique de l’édifice a été réalisé.
Le clocheton, qui était chancelant, a été consolidé et, depuis plusieurs mois déjà, la cloche de la chapelle – que l’on craignait de mettre en branle par crainte de la voir tomber – peut à nouveau faire entendre sa voix et annoncer la célébration de la Messe.

Ce dimanche, lorsqu’il est arrivé à Montélimar, Frère Maximilien-Marie a été enchanté de voir que la restauration des façades est presque achevée. En témoignent ces deux photographies : la première prise le 25 novembre 2012 et la seconde ce 29 novembre 2015…

ND de la Rose - Montélimar 25 nov 2012

ND de la Rose - Montélimar 29 nov 2015

Après ces très importants travaux extérieurs, sans lesquels cela était absolument impensable, la réfection des décors intérieurs pourra être envisagée… en fonction, bien sûr, des ressources disponibles.

Quelle joie, en tout cas, pour tous ceux qui ont tissé des liens très forts avec cette chapelle, d’assister à cette véritable « transfiguration », et nous ne doutons pas que, depuis son éternité, Monsieur l’abbé Houghton, qui y avait restauré le culte catholique, se réjouit lui aussi grandement de cette restauration.

Justement, il se trouve que ce dernier dimanche du mois de novembre, les fidèles de Notre-Dame de la Rose avaient programmé un pèlerinage à Viviers sur la tombe de leur ancien pasteur. Frère Maximilien-Marie a été très chaleureusement invité à y participer, ce qui l’a beaucoup touché.

Dans l’après-midi de ce dimanche 29 novembre 2015, donc, autour de Monsieur l’abbé Thibault Paris, de la Fraternité Saint-Pierre, qui est le desservant actuellement désigné pour la chapelle Notre-Dame de la Rose,  un petit groupe fervent a récité un chapelet à l’intérieur de la chapelle sépucrale des chanoines de la cathédrale de Viviers, édifiée au centre du cimetière (chapelle qu’ils avaient eux-mêmes nettoyée) avant d’aller se recueillir sur la tombe de l’abbé Bryan Houghton qui se trouve à quelques dizaines de mètres de son chevet.

Viviers, chapelle sépulcrale des chanoines au cimetière - intérieur

Chapelle sépulcrale des chanoines de la cathédrale de Viviers, édifiée au milieu du cimetière,
dans laquelle les fidèles de Notre-Dame de la Rose ont récité le chapelet.

Viviers cimetière tombe de l'abbé Bryan Houghton

Cimetière de Viviers, pierre tombale de Monsieur l’abbé Bryan Houghton.

Sur le compte-rendu de cet hommage filial qu’ont rendu les fidèles – ils n’ont jamais autant mérité ce nom ! – de Notre-Dame de la Rose, j’achève ce soir la première partie de mon compte-rendu du premier dimanche de l’Avent.
Je reviendrai vers vous dès demain pour la seconde…

pattes de chatLully.

Publié dans:Chronique de Lully, Memento |on 30 novembre, 2015 |3 Commentaires »

2015-100. La légende du blason des Rois de France orné des trois fleurs de lys représentée dans les « Heures de Bedford ».

27 novembre.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Outre la fête liturgique de la manifestation de la médaille de l’Immaculée Conception, dite « médaille miraculeuse », révélée à Sainte Catherine Labouré (27 novembre 1830 – cf. > ici), chaque 27 novembre ramène aussi l’anniversaire du rappel à Dieu de notre premier Roi catholique : Clovis 1er le Grand.
A l’occasion du quinzième centenaire de sa mort, en 2011, j’avais déjà célébré sa mémoire dans les pages de ce blogue (cf. > ici), mais aujourd’hui, en son honneur, à travers les admirables miniatures d’un remarquable manuscrit du premier quart du XVème siècle, je souhaite vous rappeler l’une des plus belles légendes nous rapportant l’origine des fleurs de lys des Rois de France.

Heures de Bedford 1er feuillet

Grande miniature de la légende du blason aux trois fleurs de lys donné à Clovis par Sainte Clotilde
(Heures de Bedford, feuillet 288 verso)

Le manuscrit en question est un livre d’heures à l’usage de Paris, pour sa majeure partie enluminé en cette même ville. Comme on ne connaît pas le nom de celui qui a réalisé ces enluminures, on l’a surnommé « le Maître de Bedford ».
L’ouvrage aurait été réalisé en 1415, commandé par Louis de Guyenne, fils de Charles VI ; puis, en 1423, il serait devenu la propriété de Jean de Lancastre, duc de Bedford, lorsque il épousa Anne de Bourgogne, fille de Jean sans peur : c’est de là que lui vient le nom d’ « Heures de Bedford » par lequel il est désigné. Depuis la fin du XVIIIème siècle, il est conservé à la British Library sous la référence Add.Ms 18850.

Les « Heures de Bedford » sont constituées de 289 feuillets contenant 38 grandes miniatures, 3 initiales historiées et environ 1250 illustrations de marge : on y trouve un calendrier, des passages de l’Evangile, des prières à la Vierge, l’office de la Sainte Vierge, les psaumes de la pénitence et des litanies, les heures de la semaine… etc.
Tout à la fin, sur trois pages (verso du feuillet 288 et les deux côtés du feuillet 289), vient la légende du blason des Rois de France ornée des trois fleurs de lys.

Il existe plusieurs explications ou légendes sur l’origine des fleurs de lys : celle qui est rapportée et illustrée ici fait en quelque sorte figure de « version officielle » ; on en trouve des traces antérieurement mais on peut dire qu’elle se trouve définitivement fixée au début du XVème siècle.

Heures de Bedford 2ème page feuillet 289 recto

 Légende du blason aux trois fleurs de lys donné à Clovis par Sainte Clotilde
(Heures de Bedford, feuillet 289 recto)

Heures de Bedford 3ème page feuillet 298 verso

 Légende du blason aux trois fleurs de lys donné à Clovis par Sainte Clotilde
(Heures de Bedford, feuillet 289 verso)

Selon cette légende donc, dans l’ancienne forêt de Crüye (que, depuis le XVIIIème siècle, on appelle désormais forêt de Marly), dans un vallon près d’une source, vivait un saint ermite auquel la Reine Clotilde se plaisait à rendre visite : elle bénéficiait de ses sages conseils spirituels et veillait à sa subsistance.
Dans sa prière, l’ermite fut gratifié d’une vision : il vit un ange, mandaté par Notre-Seigneur, qui lui montrait un écu d’azur orné de trois fleurs de lys d’or et lui enjoignait de faire savoir au Roi Clovis que Dieu voulait qu’il l’adoptât désormais à la place de l’écu aux trois croissants (certains auteurs disent crapauds) qui avait jusqu’alors été le sien.

Le saint moine en informa donc Sainte Clotilde qui parvint ensuite à convaincre Clovis alors qu’il se préparait à guerroyer contre Audoc, chef sarrasin venu d’Allemagne.
La bataille, dans la plaine de Conflans-Sainte-Honorine, fut terrible, mais les guerriers de Clovis galvanisés y firent montre d’un courage et d’une force extraordinaires, si bien que la défaite d’Audoc fut totale et que cela détermina Clovis à adopter définitivement les trois fleurs de lys pour emblème.
A quelque temps de là, définitivement converti, il fut baptisé par Saint Remi.

La victoire fut achevée au lieu dit Mont-joye, qui était tout proche du vallon de l’ermite. C’est à ce fait que la tradition capétienne rapporte le cri de guerre « Montjoie ! » (auquel – au début du XIIIème siècle – fut ajouté le nom de Saint Denys)
Au lieu-dit Mont-joye se trouvait une tour (dont il ne reste que quelques vestiges enfouis), et proche d’elle, à l’emplacement de l’ermitage, fut par la suite fondée l’abbaye de Joyenval (Joye-en-val), en l’honneur du don céleste des trois fleurs de lys.
L’abbaye fut détruite à la révolution et il n’en subsiste aujourd’hui que quelques éléments, à l’intérieur du golf de Joyenval (sur l’actuelle commune de Chambourcy).

Tous ces éléments se retrouvent dans les enluminures des « Heures de Bedford » dont je vous ai ci-dessus montré les trois pages relatant cette légende – et en particulier la grande enluminure du verso du feuillet 288 – mais dont nous allons maintenant admirer les détails.

Voyons en premier lieu (en haut à droite), Dieu, représenté comme un Roi portant couronne, remettant en mains propres à un ange le symbole qu’Il souhaite voir adopter par Clovis.

Heures de Bedford-détail 1

En s’approchant d’un peu plus près encore on est émerveillé par les détails de cette scène : la main droite de Dieu bénissant l’insigne royal qu’Il confie à l’ange, la couronne fermée – comme celle des empereurs – , et Son attitude légèrement inclinée qui exprime une sollicitude particulière.

Peut-être faut-il que je précise (pour les jeunes chats qui auraient un ventre à la place des yeux, et pour certains humains qui ne seraient pas très instruits des représentations de l’art religieux médiéval) que ce ne sont pas des poissons rouges qui forment un cercle autour du Seigneur Dieu, mais des séraphins : ils forment le plus élevé des neufs choeurs des anges, ils contemplent Dieu face à face et – comme dans la vision du prophète Isaïe (VI, 1-3) – ils ont six ailes dont une paire leur sert à se recouvrir eux-mêmes, par respect pour Dieu dont ils sont les plus proches ; ils sont représentés en rouge parce qu’ils sont ardents plus que des braises (leur nom dérive du verbe hébreu qui signifie brûler).

Heures de Bedford-détail 2

Dans le registre inférieur, sur la gauche de la page, on aperçoit en arrière-plan l’ermitage, en partie caché par les arbres de la forêt de Crüye.

Heures de Bedford-détail 3

Devant, se trouve la scène où l’ermite, fléchissant respectueusement un genou devant Sainte Clotilde, lui fait part de sa vision. 

Heures de Bedford-détail 4

Voyez comme il est bien figuré cet ermite : les pieds nus dans ses sandales, le bâton noueux qui lui sert de canne, sa longue chevelure rejetée en arrière et sa grande barbe fleurie !

Heures de Bedford-détail 5

Sainte Clotilde est montrée comme une souveraine du XVème siècle.
Elle est accompagnée de trois nobles dames, probablement des dames d’atours : leurs robes chatoyantes et riches, ainsi que leurs doubles hennins montrent bien qu’il ne s’agit pas de domestiques ; l’une d’entre elle porte la traîne de son manteau royal, et une autre porte son livre d’heures.
Sainte Clotilde les surpasse en magnificence : sur sa robe particulièrement ample, elle a revêtu un surcot d’hermine avec une large broderie centrale ; sa chevelure est coiffée en macarons, bordés de perles semble-t-il, et elle porte une couronne ouvragée, constellée de pierreries.

Son attitude exprime une sorte de surprise et son visage trahit une certaine inquiétude, un trouble intérieur : « Comment vais-je pouvoir convaincre mon mari de la réalité de ces choses divines, alors qu’il n’est pas encore chrétien ? »

Heures de Bedford-détail 6

Au-dessus de cette scène on remarque l’ange, en train de retourner vers Dieu. Son expression est toute de sereine confiance pour les suites de la mission dont il a été le messager.

Heures de Bedford-détail 7

Une complicité féline me porte au passage à vous faire remarquer l’expèce de lynx ou de gros chat sauvage qui est à l’affût dans un repli du terrain proche de l’ermitage…

Heures de Bedford-détail 8

La partie la plus importante de cette grande enluminure représente ensuite le moment où la Reine Clotilde convainct son royal époux d’adopter l’écu d’azur aux trois fleurs de lys.

La scène se passe à l’intérieur d’un château qui, s’il présente encore certains aspects de la forteresse médiévale (tours, créneaux, échauguettes, barbacane, chemin de ronde, meurtrières, machicoulis et bretêches) par ses toitures d’ardoise aux faîtages dorés, ses délicates mansardes, ses balustrades et fenêtres caractéristiques du gothique flamboyant, son perron orné qui descend vers le jardin intérieur, et par la richesse de l’ornementation des murs intérieurs, montre bien qu’il est une demeure royale davantage ordonnée à l’apparat qu’à la vie de garnison.

Le Roi Clovis, assisté de ses écuyers, est en train de revêtir son armure : l’attitude de celui qui lui présente son écu semble marquer la surprise de n’y plus voir les trois croissants (ou crapauds) qui y figuraient précédemment. Sainte Clotilde est assise, ce qui dénote une certaine forme d’autorité en face de son époux.

Heures de Bedford-détail 9

Remarquons au passage l’écuyer en train d’ajuster aux pieds de Clovis des éperons dorés. Voyez aussi le petit chien qui a le regard levé vers son maître.

Heures de Bedford-détail 11

Un gros plan sur le couple royal fait en premier lieu ressortir que Clotilde – tout en présentant elle-même de la main droite l’écu fleurdelysé à Clovis - est en train de lui expliquer ce dont il s’agit : on le voit à son index gauche tendu.

On voit aussi que Clovis, dont le regard est fixé sur le visage de son épouse, est en train d’accepter ces nouveaux symboles sur son écu : cela est manifesté par le fait qu’il le saisit de sa main gauche. L’autre main, posée sur sa hanche, contribue encore à exprimer une forme de confiance, alors que si elle était levée et tournée vers l’écu, un peu inclinée vers l’arrière, elle indiquerait le rejet ou du moins une forme de réticence.

Parmi les autres détails dignes d’intérêt, il faut admirer l’écuyer en train d’assujettir à l’épaule l’armure de son souverain, ainsi que le heaume, surmonté de la couronne, qui est posé sur la table. 

Heures de Bedford-détail 12

La miniature du bas de page, au recto du feuillet 289, illustre la bataille au cours de laquelle Clovis est victorieux d’Audoc : le Roi franc est identifié par une tunique bleu brodée de fleurs de lys, enfilée par dessus l’armure, et non plus seulement par un écu.

Heures de Bedford-détail 13

Enfin, la miniature de la marge gauche au verso du feuillet 289, représente le baptême de Clovis.
Le Roi est debout dans la cuve baptismale sur le côté gauche de laquelle Saint Remi reçoit d’une colombe divine la Sainte Ampoule (cf. > ici), avec laquelle ensuite – sur le côté droit de la cuve – il lui confère l’onction sainte : onction qui est tout à la fois celle du sacrement et celle du sacre.

Heures de Bedford-détail 14

On le voit, la « légende » (en latin « legenda » signifie : les choses qu’il faut lire) illustrée dans ces « Heures de Bedford », tout en restant fondamentalement fidèle aux grandes lignes des faits historiques, opère néanmoins quelques confusions ou télescopages (le chef sarrasin venu d’Allemagne, la bataille de Conflans-Sainte-Honorine remplaçant celle de Tolbiac… etc.), mais cela importe peu pour l’homme du XVème siècle qui ne perçoit pas l’histoire comme nous la concevons de nos jours, après plus de deux siècles marqués par le rationalisme et l’hyper-criticisme, mais davantage comme un récit manifestant les interventions de Dieu dans le temps des hommes.

La « légende » est profondément vraie dans la mesure où, plus que le comment détaillé des faits et des événements, elle veut nous en révéler le sens caché et la réalité spirituelle.

Cette « légende » nous est chère, et nous la recevons comme surnaturellement authentique, au-delà de ses inexactitudes, parce qu’elle a été ainsi comprise et vécue par les hommes des générations passés qui regardaient la royauté française – la sainte royauté française – avec les yeux illuminés de l’âme.
Ainsi a-t-elle fait vivre jadis les loyaux serviteurs de nos Rois, successeurs de Clovis ; ainsi nous vivifie-t-elle encore aujourd’hui, en instillant dans nos coeurs l’amour mystique et la dévotion filliale pour la glorieuse royauté qui a fait la France, et sans laquelle la France se défait…

Patte de chat Lully.

Heures de Bedford-détail fleurs de lys

Publié dans:Memento, Vexilla Regis |on 27 novembre, 2015 |4 Commentaires »

2015-96. « L’Eglise est devenue une masse informe de groupes de discussion…»

Jeudi soir 19 novembre 2015,
Fête de Sainte Elisabeth de Hongrie ;
23 ème anniversaire du rappel à Dieu de l’abbé Bryan Houghton.

Je ne veux pas achever cette journée, chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion, sans venir auprès de vous avec un excellent texte de Monsieur l’abbé Bryan Houghton (cf. ici) dont ce 19 novembre est l’anniversaire du rappel à Dieu (voir aussi ici).
Extrait de son bel ouvrage « Prêtre rejeté », publié en 1990, ce texte a donc 25 ans… et n’a pas pris une seule ride : hélas !
On peut même dire que les pitoyables rebondissements grand-guignolesques du dernier synode romain et les scandaleuses prises de position de certains hauts dignitaires de la Sainte Eglise Romaine lui ont donné une nouvelle actualité et en ont – malheureusement – confirmé les analyses.

Je le laisse à votre lecture, à votre réflexion, à votre méditation.

Lully.

abbé Bryan Houghton

Monsieur l’abbé Bryan Houghton (2 avril 1911 – 19 novembre 1992)

L’Eglise est devenue une masse informe de groupes de discussion…

« (…) La plus grande tragédie de l’histoire de l’Eglise est sans doute la décision des Pères de Vatican II de se constituer en Cercle épiscopal de discussion pastorale au lieu de tenir un concile dogmatique. En matière de dogme, ils possédaient l’autorité divine et la compétence humaine. En tant que cercle de discussion, ils n’avaient pas plus d’autorité et sans doute moins de compétence que la Société des débats de Trifouillis-les-Oies. Les documents qu’ils ont produits sont des monuments à la « volonté générale ». Quiconque dispose d’une réserve suffisante d’anti-soporifique peut les ingurgiter.
Quoi que l’on pense du IIe concile du Vatican, il a porté un fruit indiscutable : l’Eglise entière, l’Epouse immaculée, l’Arche du salut, s’est transformée en une masse informe de cercles de discussion. Il y a les synodes romains, les conférences épiscopales nationales et régionales, les assemblées de prêtres, les commissions de ceci et de cela, les rassemblements diocésains, les cours de recyclage, les journées d’étude. Les rencontres de doyenné, les journées de récollection, les retraites et, dans une certaine mesure, la messe, ont été transformées en cercles de discussion. Les malheureux laïcs ont été pris, eux aussi dans le tourbillon et dirigés vers des commissions et des conciles à tous niveaux.
Personne ne fait rien parce que cela supposerait l’acte d’une volonté personnelle, mais tout est mis en discussion dans l’ouverture, l’irresponsabilité et l’abstraction les plus complètes. Tout est remis en cause, jusqu’aux fondements de la religion. Dans le monde réel, très peu de chose peut être remis en cause et nous sommes dirigés par les circonstances – par la Providence divine. Rien de tel dans une discussion de groupe : l’homme y est absolument libre dans le monde abstrait de sa propre cervelle, de ses opinions dégagées de toute responsabilité. C’est là que germe, fleurit et fructifie la « volonté générale ».
Un autre point mérite d’être souligné. Le mot « pastoral » change tout à fait de sens selon qu’il est employé dans les discussions de groupe ou qu’il s’agit du monde réel. Telle que les prêtres d’autrefois la concevaient, la pastorale consistait à rendre témoignage aux dogmes que l’Eglise enseignait en vertu de son autorité divine. Mais ni le dogme ni l’autorité n’ont droit de cité dans les cercles de discussion. Il s’ensuit que le mot « pastoral » prend dans cet univers la signification contraire : il veut dire « non dogmatique » et « sans autorité ». Quand il s’est déclaré « concile pastoral » et non « dogmatique », Vatican II ne voulait pas dire que l’on devrait tenir les dogmes pour acquis et qu’il entendait se préoccuper des moyens de mieux les faire connaître aux fidèles et aux infidèles. Il voulait dire que les discussions ne devaient pas être entravées par les dogmes. En fait, « pastoral » sonne mieux que « existentiel » ; c’est en somme l’adjectif d’orthopraxis puisqu’on ne dit pas « orthopratique ». Le mot a ainsi trompé maints bons prêtres et évêques. Prenons un exemple : les divorcés remariés. Selon la pastorale d’un curé d’autrefois, il n’aurait été question que de sainteté, d’héroïsme, de vivre en frère et soeur, d’assister à la messe sans communier, etc., toutes recommandations dérivées du dogme. Aujourd’hui, si l’on nous demande de réfléchir à la question des divorcés remariés du « point de vue pastoral », nous savons que nous devons faire abstraction de l’enseignement dogmatique de l’Eglise, et les encourager à la communion quotidienne avant de les faire entrer au conseil paroissial.
Le double fait que la discussion doit être ouverte et qu’elle ne doit pas être contrecarrée par l’autorité conduit à un curieux phénomène. La volonté générale qui en résulte permet n’importe quel changement, aussi scandaleux qu’il soit, mais refuse toute forme de tradition, aussi souhaitable qu’elle soit. Pourquoi ? Parce que la tradition est la plus fondamentale des formes d’autorité. Nous ne pouvons que constater ce phénomène tout autour de nous dans l’Eglise, depuis qu’elle est devenue une masse informe de groupes de discussion. La révolution est là (…). »

Abbé Bryan Hougthon, in « Prêtre rejeté », chap. XIII : « L’Eglise du bavardage »,
(pp. 130-132 dans l’édition revue et augmentée de 2005 – Dominique Martin-Morin).

prélats en discussion

2015-90. De l’Edit de Fontainebleau par lequel fut révoqué l’Edit de Nantes.

Dimanche soir 18 octobre 2015 :
Fête de Saint Luc l’Evangéliste ;
Mémoire du 21 ème dimanche après la Pentecôte ;
222 ème anniversaire de la sainte mort de Charles-Melchior Artus, marquis de Bonchamps ;
217 ème anniversaire de l’exécution de Joseph-Etienne de Surville, marquis de Mirabel (cf. > ici).

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

A toutes les célébrations et commémorations de ce jour qui s’achève, je veux ajouter le trois-cent-trentième anniversaire de l’Edit de Fontainebleau, qui, comme son nom l’indique, fut signé à Fontainebleau par Sa Majesté Très Chrétienne le Roi Louis XIV, le 18 octobre 1685.

Edit de Fontainebleau dernière page - Archives Nationales

Original de l’Edit de Fontainebleau du 18 octobre 1685,
dernière page avec les signatures de S.M.T.C. le Roi Louis XIV
et de Michel le Tellier, chancelier de France,
scellé du sceau royal en cire verte,
et portant mention de l’enregistrement par le Parlement de Paris le 28 novembre 1685.

Assurément, cet édit, plus communément appelé « révocation de l’Edit de Nantes », est l’un des griefs les plus tenaces que l’on brandit contre le Grand Roi, et l’un des reproches récurrents que l’on adresse aux catholiques, puisque, bien entendu, il n’y aurait d’un côté que des gentils protestants pacifiques vivant selon le véritable esprit évangélique, et de l’autre côté que des méchants catholiques, oppresseurs et cruels, ayant trahi et travesti la doctrine de Jésus-Christ !
Il faut dire que l’histoire officielle n’a jamais été avare de mensonges et de détournements de la vérité pour inculquer aux Français, dès leur plus jeune âge, le mépris et la haine tout à la fois de la Sainte Eglise et de la glorieuse Royauté française.

Foin du prêt à penser républicain !
Pour ce qui me concerne, et parce que je considère que l’on ne doit pas regarder le passé avec les lunettes d’aujourd’hui (surtout lorsque ces lunettes sont teintées d’idéologie, d’indifférentisme et de relativisme, et que leur champ de vision est en outre imposé par l’apostasie officielle des nations), avec l’écrasante majorité des loyaux sujets du Roi Très Chrétien contemporains de l’événement, je suis bien loin de porter un jugement négatif sur cet Edit de Fontainebleau ; tout au contraire !
Je ne veux d’ailleurs pas manquer de faire remarquer aux inconditionnels de la démocratie, qui voudraient nous convaincre que la vérité politique et sociale découle de l’opinion de la majorité, que – dans tout le règne de Louis XIV –  il n’y a sans doute pas eu de mesure plus unaniment populaire ni plus spontanément plébiscitée et louée, par tout le Royaume, que cette révocation.

Il faudrait bien davantage qu’un simple article dans les pages de ce blogue pour tout argumenter.
Il convient néanmoins de rappeler que le fameux Edit de Nantes était un texte transitoire, lié à des circonstances bien particulières, qui ne pouvait en aucune manière oblitérer les serments du Sacre : le Roi de France, le Roi Très Chrétien a juré solennellement devant Dieu, devant l’Eglise, devant les Grands et devant tout son peuple, d’extirper l’hérésie du Royaume.

« Evêque du dehors », porte-glaive des droits de la Sainte Eglise, le Roi a charge d’âmes ; le Roi devra rendre compte à Dieu du salut des peuples commis temporellement à sa garde.
Or le protestantisme est une accumulation de doctrines erronées, de fausses interprétations des Saintes Ecritures, d’allégations fallacieuses : cette hérésie corrompt les âmes, les éloigne de la Vérité confiée comme un dépôt sacré à la Sainte Eglise ; le protestantisme met donc les âmes en grand danger de se perdre pour l’éternité.
En outre, et on l’a bien vu pendant presque tout le XVI ème siècle, et pendant une grande partie du règne de Louis XIII encore, l’hérésie protestante est une source majeure de troubles civils et politiques : elle a toujours menacé la paix du Royaume, elle a multiplié les exactions contre les personnes et les biens privés, elle a porté atteinte à l’unité nationale avec la plus insolente audace.

Le bon peuple de France quant à lui, profondément ancré dans sa foi traditionnelle, n’en peut plus de l’arrogance de ces prétendus réformés qui restent orgueilleusement couverts au passage du Saint-Sacrement et des reliques, qui refusent de s’agenouiller devant Dieu, qui méprisent les saints protecteurs du Royaume, des provinces, des cités et des corporations, qui ne s’associent pas aux prières publiques lorsque quelque malheur menace le Royaume, et qui sont les descendants impénitents des pilleurs d’églises, des profanateurs de couvents, des massacreurs de prêtres et de religieux, des violeurs de nonnes, et des incendiaires des villages catholiques…

Guy-Louis Vernansal allégorie de la révocation de l'Edit de Nantes

Guy-Louis Vernansal (1648-1729) : allégorie de l’Edit de Fontainebleau (Château de Versailles).

La toile, dont je publie ci-dessus une photographie, fut peinte par Guy-Louis Vernansal (1648-1729) : c’est cette oeuvre qu’il présenta à l’Académie Royale de peinture et de sculpture en septembre 1687, lorsqu’il y fut admis.

Ce tableau est une allégorie de l’Edit de Fontainebleau.
Louis XIV y est représenté assis de profil, désignant de la main la figure de la Vérité dont la main gauche semble capter la lumière des rayons du soleil (car la Vérité, comme le soleil, est unique), tandis qu’elle s’appuie, du côté droit, sur le texte de l’Edit. La Vérité est couronnée de lauriers, car elle finit toujours par triompher.
Légèrement en arrière de la Vérité, est représentée la Foi : elle est voilée, parce que la Foi n’est pas l’évidence ; ce n’est que dans l’éternité que ce que la Foi nous présente à croire ici-bas sera pleinement dévoilé. La Foi tient une croix, représentation du mystère central de la Révélation chrétienne.
Un peu plus haut se trouve la figure de la Religion, coiffée de la tiare papale, élevant le Calice surmonté d’une Hostie rayonnante : sont ainsi mis en évidence deux points essentiels de l’enseignement du Christ, présents dans les Saints Evangiles mais refusés par les huguenots, c’est-à-dire les sacrements de l’Ordre et de l’Eucharistie.
Sur le côté droit de la composition, juste derrière Louis XIV, est représentée la Piété
 : elle porte la main sur sa poitrine, signifiant par là la réelle profondeur de l’amour du Roi pour la vraie religion, tandis que la flamme qui s’élève du front de cette même figure allégorique symbolise le zèle ardent de l’esprit du Souverain pour les vérités révélées.
La Justice, clairement identifiée par le glaive qu’elle tient en main, est figurée derrière le trône royal : elle porte un diadème, car la Justice est souveraine. Elle tourne son visage vers un homme qui jette des livres, ces mauvais livres par lesquels les auteurs de la R.P.R. (Religion Prétendue Réformée) répandent leurs doctrines d’erreur.
Dans la partie gauche du tableau, on voit les vices précipités dans les flammes : on reconnaît l’Hypocrisie à son masque, la Discorde à sa torche éteinte, et la Rébellion à son casque et à son glaive.
L’artiste a opposé la stabilité architectonique de la partie droite (puissantes colonnes, trône, attitudes hiératiques et calmes), partie où se trouve le Souverain, à l’agitation et au déséquilibre de la partie gauche (celle des vices). Ces deux zones sont nettement séparées par les nuées qui servent de support aux figures allégoriques centrales.
Ce tableau, pour moi, vaut tous les longs exposés apologétiques.

Toutefois, à tous ceux qui veulent approfondir la réalité de l’Edit de Fontainebleau, je recommande tout particulièrement la lecture du chapitre XXI du remarquable « Louis XIV » de François Bluche.
Ce chapitre, intitulé « Unité religieuse, unité nationale » est d’autant plus intéressant qu’il nous livre une approche honnête et rigoureuse des faits, réalisée par un historien de confession… protestante !

Lully.

lily04

Publié dans:Memento, Vexilla Regis |on 18 octobre, 2015 |1 Commentaire »

2015-88. « La Couronne de France, en son incarnation, quittant, après treize siècles d’éclat, la scène de ce monde, avec toute la majesté crépusculaire du soleil, lors de ses couchers du début de l’automne… »

Vendredi 16 octobre 2015,
en France, la fête de l’apparition de Saint Michel au Mont Tombe (cf. > ici),
222ème anniversaire de l’assassinat de Sa Majesté la Reine Marie-Antoinette.

Le sinistre anniversaire dont est à jamais marquée la date du 16 octobre, nous est l’occasion d’approfondir un peu plus chaque année, à rebours de l’image imposée par l’histoire officielle et par les clichés romantiques ou post-romantiques, notre connaissance de la personnalité de la Reine-martyre, du courage et de l’héroïsme dont elle fit montre face aux suppôts déchaînés de l’enfer en cette révolution – fille de Satan – ,  de sa grande âme, et du sens spirituel (sinon mystique) de son sacrifice…

Le Révérend Père Jean Charles-Roux, dont nous avions évoqué l’extraordinaire figure à l’occasion de son décès (cf. > ici), a été l’un de ceux qui a le plus et le mieux mis en lumière la vérité surnaturelle de cette vie et de ce martyre.
C’est donc à lui que j’emprunte aujourd’hui les lignes qui suivent : serrant au plus près les récits, dont il fait d’abondantes citations, laissés par les témoins oculaires des derniers instants de la Reine, il nous entraîne dans une sorte de méditation, afin de nous élever à la contemplation des réalités invisibles présentes au-delà des apparences qui nous sembleraient au premier abord purement anecdotiques et banales.
Voici donc ce qu’il a écrit au sujet du trajet en charette depuis la Conciergerie jusqu’à l’échafaud.

Armes de Sa Majesté la Reine Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine

Armoiries de Sa Majesté la Reine Marie-Antoinette de Habsbourg-Lorraine

« La Couronne de France, en son incarnation, quittant, après treize siècles d’éclat, la scène de ce monde, avec toute la majesté crépusculaire du soleil, lors de ses couchers du début de l’automne. »

Extraordinaire et unique en les annales, non pas seulement de la France, mais de toute la Chrétienté, a été ce trajet de la Reine du cachot au couperet. Car, au lieu d’être, comme l’avaient voulu ses auteurs, humiliant et infamant à l’extrême, il avait été, comme celui de Jésus du prétoire au Calvaire, une apothéose, en le ton le plus contenu et le plus prenant de l’héroïsme.
La Reine y avait démontré que, par cette « possession de son âme » qu’avait remarqué en elle Louis XVI, il lui avait été possible de s’imposer un comportement qui avait élevé sa présence physique au-dessus de son plus piteux état corporel et de ces conditions pires que misérables en lesquelles elle s’était actuellement trouvée. Ainsi s’était-il fait que, lorsqu’en cette date, si accablante pour la conscience française, du 16 octobre, après une attente qui, pour certains, en ces foules immenses, avait duré depuis les cinq heures du matin, un commandement militaire un peu avant onze heures avait retenti ; et que toutes les troupes, massées autour de la Conciergerie, avaient mis l’arme en main et fait face au palais ; et que là la grande porte se soit ouverte, pour laisser paraître et s’avancer « la victime », elle avait été « pâle, mais toujours Reine », comme l’a écrit Charles Desfossez, garde national en l’un des détachements stationnés dans la cour.
« Pâle », avait-elle été, en effet, et très évidemment une condamnée, conduite à son supplice avec « ses mains liées par une grosse ficelle, tirant ses coudes en arrière », très pauvrement vêtue « d’un jupon blanc dessus, un noir dessous, d’une camisole de nuit blanche, d’un ruban de faveur aux poignets, et d’un fiche de mousseline blanc » ; coiffée d’un « bonnet avec un bout de ruban noir, et les cheveux tout blancs – quoiqu’elle n’ait eu que trente-sept ans – cou au ras du bonnet, avec les pommettes un peu rouges, les yeux injectés de sang – (son dernier écrit n’avait-il été en ce 16 octobre à quatre heures et demi du matin : « Mon Dieu, ayez pitié de moi ! Je n’ai plus de larmes pour pleurer pour vous, mes pauvres enfants. Adieu ! Adieu ! ») et néanmoins, selon un observateur à avoir été à quelques pas d’elle : « toujours Reine! »
Souveraine avait-elle même été au point que ses bourreaux et ses gardes, qui, en son cachot l’avaient traitée brutalement, lui coupant les cheveux au sabre, et lui replaçant son bonnet sur la tête en manière de celui d’un pitre, en étaient venus à adopter à son égard, inconsciemment, le comportement d’une escorte de Cour. Ainsi, lorsque arrivée devant l’escabeau permettant de monter en la charette, dont un garde national à en avoir touché les roues a écrit qu’elle avait été « sale et crottée », le bourreau à la tenir par la corde dont elle avait été liée, et qui avait eu à lui indiquer où poser le pied, puis où s’asseoir sur la planche, y avait mis les formes d’un maître de cérémonie, s’inclinant à la mode de Versailles, devant la majesté de la Reine de France. Par la suite, lui et son second s’étaient placés sur le véhicule, derrière la Reine, debout, au garde-à-vous, le tricorne à la main. Rien n’avait-il fallu de plus pour que le tombereau de l’infamie en ait été transformé en un trône roulant, d’où la reine avait jeté ses regards tranquilles et attentifs sur une multitude atterrée, massée le long des rues, entre le double rang des troupes et le pied des maisons, dont toutes les fenêtres avaient été scellées par la police. De cette foule, en outre, un bon nombre s’étaient détachés de ceux pressés sur les bords des trottoirs, pour suivre, de par derrière, la progression de la charette, et parfois la devancer jusqu’en des points d’où elle pouvait être mieux aperçue, formant de la sorte, de part et d’autre de la Reine, comme deux immenses ailes humaines de fidèles sujets, s’ouvrant et se repliant sur elle, en manière de celles des chérubins. Tout cela « sans cris, sans murmures, sans insultes », mais avec de la prière, comme celle du Père de Clorivière de la Compagnie de Jésus, et de tant d’autres. Tandis que sur l’ensemble de la capitale avait pesé une ambiance d’apocalypse, chacun ayant eu « le sentiment de vivre une de ces heures graves et solennelles, dont nul ne peut dire ce qui en découlera ».
L’équipage avait donc pu être sordide, l’aspect de la suppliciée celui d’une créature en l’extrémité de la misère, l’impression faite sur la masse des Parisiens, y compris les Jacobins, avait été d’avoir vu la Couronne de France, en son incarnation, quittant, après treize siècles d’éclat, la scène de ce monde, avec toute la majesté crépusculaire du soleil, lors de ses couchers du début de l’automne.

Révérend Père Jean Charles-Roux
in « Louis XVII – La Mère et l’Enfant martyrs », ed. du Cerf, 2007. pp. 345-347

Départ de la Conciergerie pour l'échafaud

La Reine quittant la Conciergerie pour monter dans la charette qui va l’emmener au supplice

Voir aussi :
– Le dernier billet écrit par la Reine > ici
– La dernière lettre de la Reine (dite « testament ») > ici
– Une remarquable oraison funèbre pour la Reine publiée en 1814 > ici
– Toute la série des articles relatant l’exhumation des restes des Souverains
et leur transfert à la basilique de Saint-Denis, à partir d’ > ici

frise lys deuil

Publié dans:Lectures & relectures, Memento, Vexilla Regis |on 15 octobre, 2015 |2 Commentaires »

2015-84. La révolution fut essentiellement une conspiration contre Dieu et contre Son Christ.

Lundi 28 septembre 2015,
fête de Saint Wenceslas, duc de Bohème et martyr.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Ce n’est pas de Saint Wenceslas que l’on fête aujourd’hui dont je souhaite vous entretenir ; ce n’est pas davantage des célébrations d’hier : le dix-huitième-dimanche après la Pentecôte, la solennité de Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus patronne de la France en second que l’on célèbre au dernier dimanche de septembre, ni le deux-cent-cinquantième anniversaire de la naissance d’Antoine-Philippe de La Trémoille, Prince de Talmont, que nous aimons beaucoup (27 septembre 1765), ni encore le trois cent-cinquante-cinquième anniversaire de la mort de Saint Vincent de Paul (27 septembre 1660), ni non plus le quatre-cent-quatorzième anniversaire de la naissance de Sa Majesté le Roi Louis XIII (27 septembre 1601). Rien de tout cela…

Remontons, si vous le voulez bien, jusqu’à avant-hier, samedi 26 septembre 2015.
Ce samedi 26 septembre donc, figurez-vous que j’ai pu profiter – le fait est assez rare pour que je le souligne – d’une longue journée de solitude et de repos : j’avais confié Frère Maximilien-Marie à nos amis Dany et Jean-Pierre, dans lesquels j’ai entière confiance, qui l’ont emmené loin du Mesnil-Marie pour participer à la journée du Souvenir Catholique en Languedoc, à Saussines.
De la sorte ai-je pu être tranquille (vous ne pouvez pas vous imaginer ce que c’est que d’avoir constamment un moine à surveiller : non, vraiment ce n’est pas de tout repos !), et ai-je mis à profit cette journée de vacances pour me replonger dans la lecture des oeuvres du grand cardinal Pie : ce jour marquait le bicentenaire de sa naissance, le 26 septembre 1815.

J’ignore si le diocèse de Chartres – dans lequel naquit, fut ordonné prêtre puis évêque Louis-Edouard Pie – a organisé (ou organise) des manifestations particulières pour cet anniversaire ; je sais, en revanche, que l’archidiocèse de Poitiers va le commémorer, le prochain « ouiquinde » (3 & 4 octobre 2015), par un colloque qui va évoquer par la même occasion son collaborateur puis évêque auxiliaire, Monseigneur Charles Gay, dont cette année 2015 marque également le deuxième centenaire de la naissance (cf. > ici).

Tandis donc que Frère Maximilien-Marie et nos amis se rendaient à Saussines pour honorer la mémoire des catholiques victimes de la révolution française, de mon côté j’ai trouvé et relevé un beau texte du Cardinal Pie que je tiens à porter à votre connaissance pour que vous en fassiez vous aussi l’objet de vos réflexions et méditations.
Ce texte est un extrait de l’éloge funèbre de Madame la Marquise de La Rochejaquelein prononcé lors de ses funérailles à Saint-Aubin de Baubigné le 28 février 1857, et Monseigneur Pie (il n’était pas encore cardinal) y utilise des citations de la Sainte Ecriture, et en particulier les Psaumes qui se lamentent sur les infidélités d’Israël et décrivent la ruine du Temple, afin de décrire ce que fut dans son essence la révolution, la satanique révolution...

Lully.

Cardinal Pie portrait par E. Lejeune

Le Cardinal Louis-Edouard Pie, évêque de Poitiers
(portrait par Eugène Lejeune – huile sur toile, musée des Beaux-Arts de Chartres)

La révolution fut essentiellement une conspiration contre Dieu
et contre Son Christ.

Depuis longtemps, on entendait un secret frémissement des nations, une sourde fermentation des peuples. Enfin le cri de guerre a retenti ; l’impiété a rassemblé sous ses étendards mille soldats divers qui ont oublié leurs préjugés de naissance, d’opinion, de rang, pour se coaliser contre l’ennemi commun. Désunis sur mille autres points, ils n’ont ici qu’une pensée unanime : Cogitaverunt unanimiter, simul  adversum Te testamentum disposuertunt (Ps. LXXXII, 6 : « Ils ont conspiré unaniment, ensemble contre Vous ils ont fait alliance »).
Et quel est-il cet ennemi contre lequel je vois marcher ces bataillons si serrés ?
Ah ! Que d’autres s’arrêtent à discuter les passions secondaires, à déplorer l’ébranlement des contre-coups et les accidents de la mêlée. Pour moi, m’élevant au-dessus de ces calamités communes, je dirai avec un roi, grand homme d’Etat, que, dans son fond et dans son essence, la conspiration a été ourdie contre Dieu et contre Son Christ : Convenerunt in unum adversus Dominum et adversus Christum ejus (Ps. II, 2).
C’est Dieu, c’est Son Christ, dont on veut briser les chaînes, dont on veut secouer le joug : Dirumpamus vincula eorum, et projiciamus a nobis jugum ipsorum (Ps. II, 3 : « Rompons leurs liens, et rejetons loin de nous leur joug »). Ils ont dit à Dieu et surtout à Son Christ : Retire-Toi, nous ne voulons pas de la science de Tes voies (Job. XXI, 14).
Et il fut fait comme il fut dit.
Il existait un pacte ancien, une longue alliance entre la religion et la société, entre le christianisme et la France ; le pacte fut déchiré, l’alliance rompue : Et averterunt se, et non servaverunt pactum (Ps. LXXVII, 57 : « Et ils se détournèrent [de Dieu] et n’observèrent plus l’alliance »).
Dieu était dans les lois, dans les institutions, dans les usages ; Il en fut chassé, le divorce fut prononcé entre la constitution et l’Evangile, la loi fut sécularisée, et il fut statué que l’esprit de la nation moderne n’aurait rien à déméler avec Dieu, Duquel elle s’isolait entièrement : Et in lege ejus noluerunt ambulare… et non est creditus cum Deo spiritus ejus (Ps. LXXVII, 10 b et 8 b : « …et ils n’ont pas voulu marcher dans Sa loi… et son esprit [du peuple] ne s’est point confié en Dieu »).
Dieu avait sur la terre des temples majestueux que surmontait le signe du Rédempteur des hommes ; les temples sont abattus ou fermés ; on n’y entend, au lieu des chants sacrés, que le bruit de la hache ou le cri de la scie ; la Croix du Sauveur est renversée et remplacée par des signes vulgaires : Posuerunt signa sua, signa… in securi et ascia dejecerunt eam ; incenderunt igni sanctuarium tuum (Ps. LXXIII, 4b, 6 b et 7a : « Ils ont planté leurs étendards en grand nombre… avec la cognée et la hache à double tranchant, ils l’ont renversé ; ils ont brûlé par le feu Votre sanctuaire »).
Dieu avait sur la terre des jours qui Lui appartenaient, des jours qu’Il S’était réservés et que tous les siècles et tous les peuples avaient respectés unanimement ; et toute la famille des impies s’est écriée : Faisons disparaître de la terre les jours consacrés à Dieu : Dixerunt in corde suo cognatio eorum simul : quiescere faciamus omnes dies festos Dei a terra (Ps. LXXIII, 8 : « Ils ont dit dans leur coeur, eux et tous leurs alliés ensemble : faisons cesser de dessus la terre tous les jours de fête de Dieu »).
Dieu avait sur la terre des représentants, des ministres, qui parlaient de Lui et Le rappelaient aux peuples ; les prisons, l’exil, l’échafaud, la mer et les fleuves ont tout dévoré.
Enfin, disaient-ils, il n’y a plus de prophète, et Dieu ne trouvera plus de bouche pour Se faire entendre : Jam non est propheta, et nos non cognoscet amplius (Ps. LXXIII, 9b : « il n’y a plus de prophètes et Dieu ne nous connaîtra plus »).

O vous tous qui portiez sur votre front l’onction sainte qui fait les pontifes et les prêtres, les rois et les prophètes, de quelque prétexte que l’on s’arme contre vous, rassurez-vous : c’est à cause du Nom de Jésus-Christ que vous êtes un objet de haine ; et le Seigneur, qui sait discerner entre les cupidités accessoires et la passion dominante, vous dit, comme à Samuel : « Ce n’est pas vous qu’ils ont rejeté, mais c’est Moi, de peur que Je ne règne sur eux : Non enim te abjecerunt, sed Me, ne regnem surper eos » (1 Rois VIII, 7).
C’en est fait : tous les droits de Dieu sont anéantis ; il ne reste debout que les droits de l’homme. Ou plutôt, l’homme est Dieu, sa raison est le Christ, et la nation est l’Eglise.

In « Oeuvres de Monseigneur l’Evêque de Poitiers »
Poitiers, Oudin 1868 - tome II, pages 627-629.

armoiries de Mgr Pie dosseret de son trône à la cathédrale de Poitiers

Armoiries de Monseigneur Pie
sculptées sur la boiserie de son trône épiscopal (cathédrale de Poitiers) :
Monseigneur Pie avait voulu que ses armes portassent la figure de « Notre-Dame du Pilier »
vénérée dans la cathédrale de Chartres.

Autres textes du Cardinal Pie publiés dans ce blogue :
- Eloge de Sainte Jeanne d’Arc à Orléans le 8 mai 1844 > ici
- Sur l’apostasie et le règne du Christ > ici
- Sur la venue de l’antéchrist > ici
- Sur Saint Benoît-Joseph Labre > ici
- Sur les nations qui refusent le règne de Dieu > ici
- Sur les révélations privées > ici

Publié dans:Lectures & relectures, Memento, Vexilla Regis |on 28 septembre, 2015 |6 Commentaires »

2015-80. Où le Maître-Chat raconte comment au Mesnil-Marie nous avons pieusement commémoré le troisième centenaire de la mort du Grand Roi.

1715 – 1er septembre – 2015

frise lys deuil

Célébration au Mesnil-Marie
du
troisième centenaire du rappel à Dieu
de
Sa Majesté Très Chrétienne le Roi Louis XIV

Mardi 2 septembre 2015,
Fête des Bienheureux Martyrs de Septembre 1792 (cf. > ici).

La gloire de Louis XIV triomphe du temps (détail) - Baldassare Franceschini

Baldassare Franceschini, dit « il Volterrano » : la gloire de Louis XIV triomphe du temps (détail)
Palais de Versailles

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Il s’agissait pour nous d’un véritable devoir de piété filiale que de marquer aussi bien que nous le pouvions en notre Mesnil-Marie, le troisième centenaire du rappel à Dieu de Sa Majesté Très Chrétienne le Roi Louis XIV (cf. > ici) ; car si, en plusieurs endroits, cet anniversaire est commémoré par des manifestations culturelles et patrimoniales (concerts, émissions, conférences, expositions …etc.), nous tenions pour notre part à lui donner sa dimension chrétienne et pleinement spirituelle, celle qui est exprimée par exemple dans cet extrait de la fameuse « Oraison funèbre de Louis le Grand, Roi de France, prononcée dans la Sainte Chapelle de Paris », par le Père Jean-Baptiste Massillon :
« Retournez donc dans le sein de Dieu d’où vous étiez sortie, âme héroïque et chrétienne ! Votre cœur est déjà là où est votre trésor. Brisez ces faibles liens de votre mortalité, qui prolongent vos désirs et qui retardent votre espérance. Le jour de notre deuil est le jour de votre gloire et de vos triomphes. Que les Anges tutélaires de la France viennent au-devant de vous pour vous conduire avec pompe sur le trône qui vous est destiné dans le Ciel, à côté des saints rois vos ancêtres, de Charlemagne et de Saint Louis ».

On peut dire que la divine Providence s’était vraiment investie Elle-même dans cette entreprise puisqu’Elle avait tout disposé et facilité à cet effet : un prêtre ami disponible, heureux de  venir célébrer une Sainte Messe de requiem à cette intention ; des amis proches – ou moins proches – qui entraient dans les mêmes dispositions que nous ; le matériel et les ornements liturgiques que Frère Maximilien-Marie a patiemment récupérés, nettoyés, cousus, voire faits restaurer parfois, et qui – quoique modestement – permettaient d’assurer un véritable office funèbre selon les règles traditionnelles…

Lully veille à l'exacte préparation de la cérémonie

Lorsqu’on se nomme Lully, on se doit d’inspecter avec une scrupuleuse exactitude que tout soit parfaitement bien préparé avant la cérémonie célébrée à la pieuse mémoire du Grand Roi
(car si j’ai été appelé Lully c’est, de manière sous-jacente en hommage à l’action culturelle du Roi Soleil).

Ce mardi 1er septembre 2015, ce furent donc une bonne vingtaine de personnes qui remplissaient notre oratoire, autour du catafalque dressé pour la circonstance : de nombreux amis, tenus éloignés par leurs obligations, leur santé ou la distance nous étaient aussi unis par l’amitié et la prière.

« (…) Le Roi est mort ce matin, à huit heures un quart et demi, et il a rendu l’âme sans aucun effort, comme une chandelle qui s’éteint… », a écrit Philippe de Courcillon, marquis de Dangeau, dans son « Mémoire sur ce qui s’est passé dans la chambre du Roi pendant sa maladie ».
« Huit heures un quart et demi », c’est huit heures vingt-trois, selon – bien évidemment – l’heure solaire de Versailles.
Compte-tenu du décalage avec le cycle naturel établi par l’heure officielle actuellement en vigueur, en commençant la Sainte Messe à dix heures trente, nous étions à peu de choses près, à trois siècles de distance, à l’heure où, le dernier soupir du Souverain ayant été constaté, les ecclésiastiques présents dans sa chambre ont entonné l’antienne : « Subvenite, sancti Dei, occurrite, angeli Domini : Venez à son aide, ô saints de Dieu ; venez à sa rencontre, ô anges du Seigneur : recevez son âme et portez-la en présence du Très-Haut ! Que le Christ qui vous a appelé vous reçoive, et que les anges vous conduisent dans le sein d’Abraham… Donnez-lui, ô Seigneur, le repos éternel, et que la lumière sans déclin brille pour lui… » 

L’heure aussi où, à trois siècles de distance, le duc de Bouillon, grand chambellan, a crié depuis le balcon de la chambre du Roi : « Le Roi Louis XIV est mort » puis, par trois fois, « Vive le Roi Louis XV ! »

2-la Messe de Requiem va commencer

La Sainte Messe va commencer…

La Messe fut très fervente et recueillie. L’arrivée, vraiment providentielle, d’un jeune homme habitué à servir la Messe a dégagé Frère Maximilien-Marie d’avoir à assurer le service de l’autel en même temps que le chant.

3-Pendant la Sainte Messe

Avant la collecte.

La tout-à-la-fois sobre et somptueuse liturgie traditionnelle des défunts nous a portés pendant près d’une heure et demi dans un univers intemporel : celui de la communion avec Dieu et, par conséquence aussi, de la communion avec tous ceux qui, vivants de Sa grâce, sont entrés dans Sa lumière et Son repos

Prie-Dieu pour la Sainte Communion

Le prie-Dieu servant pour la Sainte Communion, drapé d’un tissu noir damassé de fils d’argent
et recouvert d’un napperon fleurdelysé.

4-à la Sainte Communion

Puis ce fut l’absoute : « Délivrez, nous Vous en supplions, Seigneur, l’âme de Votre serviteur le Roi Louis de tous les liens de ses péchés, afin que dans la gloire de sa résurrection, elle jouisse de la vie, ressuscitée parmi Vos saints et Vos élus… »

5-à l'absoute

Encensement du catafalque après l’aspersion d’eau bénite :

6-encensement du catafalque à l'absoute

Après la Sainte Messe, Monsieur l’Abbé a procédé à la bénédiction d’un vitrail réalisé par notre Frère Maximilien-Marie à l’occasion de ce troisième centenaire (c’est son premier : il n’est pas parfait mais il est néanmoins d’un bel effet à la petite fenêtre du pignon Est du Mesnil-Marie, juste au-dessous du campanile) :

Vitrail du 3e centenaire réalisé par Frère Maximilien-Marie

Une petite inscription lui sera ajoutée pour en exprimer tout le sens : « Ad maximan Regi regum gloriam, ad Galliae Liliorum exaltationem, ad piam Ludovici Magni memoriam : pour la très grande gloire du Roi des rois, pour l’exaltation des Lys de France, pour la pieuse mémoire de Louis le Grand »

Si quelques uns de nos amis ont dû repartir après la Messe, ils furent aussi une quinzaine à rester au Mesnil-Marie pour un pique-nique – le temps, souvent menaçant pourtant, n’en a pas empêché le bon déroulement – où ont abondé les échanges confiants et joyeux.

A travers une cérémonie telle que celle que nous avons vécue ici hier, cérémonie qui n’est en rien une manifestation folklorique nostalgique stérile, mais dans laquelle s’exprime toute une vivante et forte espérance, c’est, enracinés dans le terreau fécond de la Tradition monarchique chrétienne, un regard confiant et fort que nous portons vers l’avenir, quels que sombres qu’apparaissent les nuages qui s’amoncellent à l’horizon de l’humanité, de la France et de l’Eglise.

En évoquant la figure du Monarque inégalé que Notre-Seigneur Jésus-Christ Lui-même, dans les messages confiés à Sainte Marguerite-Marie en 1689, n’a pas hésité à appeler « le fils ainé de Mon Sacré-Coeur » (cf. > ici), et non pas seulement « le fils aîné de la Sainte Eglise » selon son titre traditionnel, (cf. > ici), nous proclamons avec assurance notre confiance dans les promesses divines accordées à la France et à sa Royauté fondée sur le pacte de Reims, transmises avec tant de force par tant de saints tout au long des siècles (cf. par exemple, la prophétie de Saint Pie X > ici), et c’est le coeur gonflé d’espérance surnaturelle que nous crions à notre tour avec une immense ferveur : « Le Roi est mort. Vive le Roi ! ».

Lully.

Le Roi est mort. Vive le Roi !

Le Roi est mort. Vive le Roi !

frise lys deuil

2015-75. Du cardinal François de Joyeuse, grand serviteur de la Sainte Eglise et de la Couronne de France.

1615 – 23 août – 2015

Quatrième centenaire du rappel à Dieu
de
Son Eminence Révérendissime le cardinal François de Joyeuse.

François cardinal de Joyeuse par Thierry Bellangé

François, cardinal de Joyeuse (portrait par Thierry Bellangé).

A chaque 23 août, il me plaît de rappeler la pieuse mémoire du cardinal François de Joyeuse.
Mais, en cette année 2015, comme ce dimanche 23 août marque très exactement le quatrième centenaire de son trépas, permettez-moi donc d’évoquer plus au long en votre aimable compagnie ce très grand serviteur de la Sainte Eglise et de la Couronne de France.

J’ai déjà eu le plaisir de présenter, dans les pages de ce blogue, la famille de Joyeuse, à propos du très fameux Père Ange de Joyeuse (1563-1608), qui fut successivement archi-mignon du Roi Henri III, gouverneur de provinces, religieux capucin dès son veuvage et prêtre, contraint de quitter son ordre pour prendre les armes et devenir le troisième duc de Joyeuse, lieutenant du Roi Henri IV pour le Languedoc, maréchal de France, puis à nouveau capucin (cf. > ici).
Cet extraordinaire Père Ange de Joyeuse, comme j’avais eu l’occasion de le préciser alors, était le troisième garçon d’une fratrie de sept. François - dont je vais aujourd’hui vous entretenir – était le deuxième des sept fils.

Il naquit à Carcassonne, en la fête de Saint Jean-Baptiste, le 24 juin 1562.
Son frère aîné, Anne de Joyeuse, étant destiné à la carrière militaire, François fut dès son enfance destiné à l’Eglise par ses très pieux et fervents parents.
Avec ses deux frères puinés, Henri (futur Père Ange) et Scipion, après ses études à Toulouse, il fut envoyé au très réputé Collège de Navarre, à Paris.
Il passera ensuite un doctorat in utroque jure (c’est-à-dire en droit civil et en droit ecclésiastique) à l’université d’Orléans.

Très appréciée de Sa Majesté le Roi Henri III, spécialement en raison de sa ferveur catholique et de son engagement contre les protestants, la famille de Joyeuse est comblée d’honneur : Anne est fait amiral, puis la vicomté de Joyeuse (en Vivarais) est élevée pour lui au rang de duché-pairie (1581) ; Henri devient grand-maître de la garde-robe du Roi ; Scipion, chevalier de Malte, est promu Grand Prieur de Toulouse ; quant à François, n’étant encore que diacre, il est élu, à l’âge de dix-neuf ans (1581) à l’archevêché de Narbonne, puis élevé au cardinalat (consistoire du 12 décembre 1583).

Armoiries du cardinal François de Joyeuse

Armoiries du cardinal François de Joyeuse.

François se rend à Rome : il n’y est pas encore pour le conclave qui élit Sixte Quint, le 24 avril 1585, mais c’est des mains de ce dernier qu’il reçoit son chapeau avec le titre de cardinal-prêtre de Saint-Sylvestre au Champ de Mars (San Silvestro in Capite), le 20 mai 1585.
Il reçoit la consécration épiscopale l’année suivante (1586 : il a 24 ans), puis, en 1587, il est nommé « cardinal protecteur des affaires de France en cour de Rome » (à ce titre, il représente les intérêts des sujets français établis à Rome, ainsi que les intérêts du Roi de France auprès du Saint-Siège), et son siège cardinalice est transféré à la Trinité-des-Monts.
L’année 1588 le voit promu commandeur de l’Ordre du Saint-Esprit (institué dix ans plus tôt par Henri III) et il est transféré à l’archevêché de Toulouse.

A la mort d’Henri III (2 août 1589), le cardinal de Joyeuse, avec son jeune frère Scipion (deuxième duc de Joyeuse, puisque l’aîné, Anne, est mort au combat en 1587), prend une part active aux combats de la Ligue, qui refuse l’accession d’un souverain non catholique au trône de France.
Période troublée et pleine de rebondissements qui ne l’empêche cependant pas de participer aux deux conclaves qui vont se succéder, à Rome, au cours des années 1591 et 1592 (élections d’Innocent IX puis de Clément VIII).
A la mort de Scipion (10 septembre 1592), avec le clergé, la noblesse et le peuple de Toulouse, François intervient auprès de son seul frère survivant, le Père Ange, pour qu’il sorte de chez les capucins et prenne la tête des armées de la Ligue en Languedoc : le cardinal de Joyeuse agit donc rapidement auprès du Pape pour que les voeux du Père Ange soient transférés dans l’Orde de Malte.
C’est ainsi que le Père Ange, par obéissance à ses supérieurs ecclésiastiques, redevient Henri, qu’il devient le troisième duc de Joyeuse, et qu’il troque la bure contre la cuirasse !

Mais le 25 juillet 1593, à Saint-Denis, Henri IV abjure solennellement le protestantisme : l’obstacle qui l’empêchait d’accéder au trône est levé, et François de Joyeuse se range sans tarder sous son obédience.
La mort du cardinal-archevêque de Reims, Nicolas de Pellevé (28 mars 1594), va faire de lui le principal prélat de l’Eglise de France. Transféré au siège cardinalice de Saint-Pierre aux Liens, il va maintenant s’employer à obtenir du Pape Clément VIII la levée des sanctions canoniques qui pèsent sur Henri IV : l’absolution du Roi par le Pape est enfin prononcée le 17 septembre 1595.
Le cardinal de Joyeuse a donc, dans son rôle et ses compétences de Prince de l’Eglise, joué un rôle prépondérant pour la pacification et la réunification du Royaume.
Henri IV le confirme alors dans sa mission de « protecteur des affaires de France en cour de Rome ».

En septembre 1598, le Roi Bourbon qui est dans sa quarante-cinquième année et qui n’a pas de descendance de Marguerite de Valois (épousée le 18 août 1572), lui demande d’oeuvrer pour obtenir du Saint-Siège la déclaration de nullité de ce mariage, contracté sous une contrainte certaine.
Une fois de plus la mission de François de Joyeuse est couronnée de succès : le 17 décembre 1599, le mariage avec Marguerite de Valois est déclaré nul par le Pape. Henri IV peut donc, en toute régularité canonique, contracter un véritable mariage (puisque le précédent n’en était donc pas un).
Le 9 décembre 1600, Marie de Médicis débarque à Marseille : le cardinal François de Joyeuse l’y attend et l’accueille. Il l’accompagne à Lyon, où les noces déjà célébrées par procuration font l’objet de nouvelles cérémonies (17 décembre 1600).
L’année suivante, la Reine Marie met au monde un fils, le futur Louis XIII : l’avenir de la royauté est assuré !
Ainsi, non content d’avoir joué un rôle prépondérant pour la pacification et la réunification du Royaume, le cardinal François de Joyeuse, toujours dans son rôle et ses compétences de Prince de l’Eglise, a-t-il également pris une part non négligeable à la pérennité de la dynastie des Bourbons.

Rubens sacre de Marie de Médicis

Pierre-Paul Rubens : sacre de Marie de Médicis à Saint-Denis, le 13 mai 1610.

En 1604, il est promu cardinal-évêque de Sabine et il est ensuite transféré à l’archevêché de Rouen. A Rome, il participe aux deux conclaves de l’année 1605 qui élisent Léon XI puis Paul V.
Ce dernier le choisit en 1607 pour une mission diplomatique délicate auprès de la république de Venise, sur laquelle le Pape avait jeté l’interdit : le cardinal de Joyeuse permettra la réconciliation de la Sérénissime avec le Saint-Siège.

Paul V fera encore de lui son légat aux cérémonies du baptême du futur Louis XIII (né le 27 septembre 1601, il a juste été ondoyé à la naissance et les cérémonies solennelles du baptême sont célébrées le 17 juillet 1606).
Son frère puiné, Henri, redevenu le Père Ange, meurt en odeur de sainteté le 28 septembre 1608, et François devient alors le quatrième duc de Joyeuse (lorsqu’il mourra, le duché échoira à sa nièce Henriette-Catherine, fille d’Henri, après laquelle il passera à la maison de Guise).

Le 13 mai 1610, à Saint-Denis, c’est lui qui préside la cérémonie du sacre de la Reine Marie (Marie de Médicis fut la dernière Reine de France à recevoir le sacre).
Le lendemain, 14 mai, le Bon Roi Henri était assassiné dans les circonstances que l’on sait.

Rubens sacre de Marie de Médicis - détail

Le cardinal de Joyeuse couronnant Marie de Médicis à Saint-Denis le 13 mai 1610
(détail du grand tableau de Rubens)

Cinq mois plus tard, le 17 octobre 1610, le cardinal François de Joyeuse célèbre le sacre du jeune Louis XIII dans  la cathédrale de Reims : en effet, l’archevêque de Reims Louis III de Guise n’a qu’une quinzaine d’années et, n’étant donc pas encore consacré, ne peut officier.
Quelques mois plus tard, le 17 août 1611, le Pape Paul V le nomme doyen du Sacré-Collège, titre auquel est traditionnellement attaché le titre de cardinal-évêque d’Ostie : pour la quatrième fois donc François de Joyeuse change de titulature cardinalice.

Il est âgé seulement de cinquante-et-un ans, mais il a déjà trente-deux ans de carrière ecclésiastique, trente-deux ans d’une vie des plus actives dans une période de l’histoire de l’Eglise et de la France particulièrement dense et tourmentée : en cette année 1613, le cardinal de Joyeuse subit une attaque cérébrale dont il va garder des séquelles.
Cela ne l’empêche pas toutefois de tenir encore une place prépondérante lors des Etats Généraux qui s’ouvrent à Paris le 27 octobre 1614, après un jeûne public de trois jours et une procession solennelle.
François de Joyeuse y préside la Chambre du Clergé, et son influence détermine l’adoption des décrets du Concile de Trente dans le Royaume.

C’est alors qu’il est à nouveau en route pour la Ville Eternelle que le cardinal François de Joyeuse est atteint par la dysenterie qui va l’emporter : il doit interrompre son voyage et s’arrêter au collège des Jésuites d’Avignon. C’est là qu’il rend son âme à Dieu, le 23 août 1615 : il était âgé de cinquante-trois ans et deux mois.
Son corps d’abord inhumé dans la chapelle du collège des Jésuites de Pontoise fut ensuite transporté dans la chapelle Saint-Louis du collège des Jésuites de Rouen (actuel lycée Corneille) ; son coeur est resté dans la chapelle du collège des Jésuites d’Avignon.

Ce très grand serviteur de la Sainte Eglise et de la Couronne de France ne méritait-il pas que l’on célébrât aujourd’hui sa pieuse mémoire et que l’on rappelât ses très méritoires actions pour l’honneur de l’une et de l’autre, et pour l’exaltation de l’une par l’autre ?

Lully.

Détail d'une gravure représentant sacre de Louis XIII (17 octobre 1610)

François cardinal de Joyeuse conférant les onctions du sacre au jeune Louis XIII, le 17 octobre 1610, à Reims
(détail d’une gravure légendée publiée après l’événement).

Publié dans:Memento, Vexilla Regis |on 23 août, 2015 |1 Commentaire »

2015-65. Où Gustave Thibon, interrogé sur ses racines paysannes, citant Dante, expliquait que l’homme doit être enraciné pour parvenir à la contemplation des vérités éternelles.

Mardi 16 juin 2015,
fête de Saint Jean-François Régis (cf. > ici).

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Parmi les commémorations remarquables de cette année 2015, il y a  le sept-cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Dante.

C’est en effet au printemps de l’année 1265 (entre la mi-mai et la mi-juin : on n’en connaît pas la date exacte) qu’est né, à Florence, Durante degli Alighieri, couramment appelé Dante Alighieri.
Ecrivain et poète, il est considéré comme le « père de la langue italienne » et demeure à jamais l’un des plus grands poètes de la période médiévale, l’un des plus grands écrivains de la Chrétienté.
Il est également un homme politique qui prend une part active non seulement à l’administration de la ville de Florence, mais encore à la lutte armée, à la diplomatie, et aux mouvements d’idée de son temps.

Les célébrations du sept-cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Dante ont été solennellement inaugurées au début du mois de mai par les autorités italiennes lors d’une cérémonie au Sénat au cours de laquelle l’acteur Roberto Benigni a lu le Chant XXXIII du « Paradis », celui qui marque la fin du voyage du poète et s’achève dans la contemplation de la splendeur divine.

Au passage, je ne peux m’empêcher d’imaginer – et de vous porter à imaginer – quel déchaînement de furieuse bêtise laïciste et quelles manifestations de l’intégrisme maçonnique déclancherait en France la lecture publique et officielle, au parlement, d’un texte poétique qui commence par magnifier la Très Sainte Vierge Marie et se termine de manière quasi extatique sur la louange de l’incommensurable lumière, beauté et sagesse de Dieu  (cf. > Parad. cant. XXXIII) !

Plusieurs centaines de cérémonies ou manifestations culturelles, célébrant Dante et son oeuvre, marqueront les prochains mois, non seulement en Italie, mais dans le monde entier.
J’encourage bien évidemment mes fidèles lecteurs et amis à profiter de cet anniversaire pour découvrir – s’ils ne la connaissent pas déjà – ou pour relire de manière méditative l’oeuvre majeure de l’Alighieri : la justement célèbre « Divine Comédie ».

Ma – très modeste – contribution à cet anniversaire, se bornera à faire paraître, ci-dessous, un texte – à ma connaissance non encore publié par écrit - (je l’ai moi-même retranscrit) de Gustave Thibon, : il est extrait d’un entretien qu’il avait accordé à la radio diocésaine de Viviers, quelques semaines après la publication de « Au soir de ma vie » (1993), et dont nous conservons précieusement l’enregistrement au Mesnil-Marie.
Interrogé sur ses origines paysannes, Gustave Thibon se saisit de l’occasion pour parler du nécessaire enracinement de l’homme, et c’est alors qu’il appuie son propos sur l’exemple et une citation de Dante, dont la lecture lui était familière.

Le style oral, le style de la conversation impromptue qui est celui de cet entretion, remettra immanquablement dans l’oreille de ceux qui ont eu le bonheur de l’entendre et d’échanger avec lui, les accents à la fois rocailleux et chantants, de Gustave Thibon.

Lully.

Domenico di Michelino - 1465 - Dante illuminant Florence par son oeuvre

Dante illuminant Florence par son oeuvre :
détail de « Dante et les trois royaumes », huile sur toile de Domenico di Michelino, 1465
(musée de l’Oeuvre du Duomo – Florence)

giglio

« L’homme a besoin de racines : de racines sur la terre qui lui permettent de fleurir dans le ciel… et d’avoir même des racines dans le ciel. »

* * * * * * *

« Paysan, eh bien, oui ! c’est l’homme du pays, l’homme de la terre, l’homme enraciné, l’homme d’un terroir, l’homme localisé en quelque sorte, c’est-à-dire l’homme qui a des racines.
Notez bien que les racines ne suffisent pas. Seulement, les fleurs, eh bien, naissent des racines en quelque sorte.
Il n’y a pas de belle floraison s’il n’y a pas d’enracinement. Alors je crois beaucoup, eh bien, aux racines terrestres qui sont nécessaires même pour l’épanouissement spirituel le plus universel.

A ce sujet je pourrai citer une anecdote : vous savez que Dante a été exilé de Florence à la fin de sa vie, dans ces querelles des gibelins et des guelfes qu’on a oubliées aujourd’hui. Il était donc exilé à Ravenne, et quelqu’un lui avait écrit : tu dois être bien malheureux loin de ta patrie. Et alors il a répondu un très beau mot, en latin d’ailleurs – je traduis - , il a répondu : « Les hautes vérités dans leur douceur suprême sont visibles sous tous les cieux » !
Alors moi je commenterai : elles sont visibles sous tous les cieux, mais elles ne poussent pas dans toutes les terres ! Et si Dante n’avait pas été un florentin, s’il n’avait pas été nourri de cette civilisation extraordinaire de Florence, il n’aurait pas pu voir les vérités suprêmes sous tous les cieux.

Je crois que c’est extrêmement important.
Regardez les grandes oeuvres du génie humain : les plus universelles, les plus admirées dans le monde entier, sont des œuvres enracinées.
« L’Illiade » est une œuvre très localisée : le conflit des Troyens, bon, ainsi de suite… « La Divine Comédie » de Dante est florentine jusqu’au dernier point : il y parle de toutes les familles de Florence. Le « Quichotte » de Cervantès : c’est localisé dans la Castille, et en même temps ça a une portée universelle. Le « Mireille » et le « Calendal » de Mistral sont des œuvres enracinées dans la Provence et qui prennent également une portée universelle…

Alors, l’homme a besoin de racines : de racines sur la terre qui lui permettent de fleurir dans le ciel… et d’avoir même des racines dans le ciel.
Platon parlait du double enracinement de l’homme qui est en même temps enraciné dans la terre et en même temps ouvert aux vérités célestes, qui viennent d’en-haut.
Je crois que cette union est absolument nécessaire.

Simone Weil a été très méchante pour les Américains – je m’empresse de dire Simone Weil la grande, la philosophe, pas la femme politique, n’est-ce pas ! – ; eh bien, (elle) disait en parlant des Américains - elle était en Amérique à la fin de sa vie – un peu sévèrement : « Ils sont impropres au surnaturel parce qu’ils n’ont pas assez d’enracinement terrestre ». Peut-être exagérait elle un peu, mais enfin il y a de ça, quoi !

C’est pourquoi je crois profondément à une vie qui est très près de la terre et qui permet de monter plus haut ! »

Gustave Thibon
réponse à Monsieur l’abbé Estieule qui l’interrogeait pour « Radio présence »
(entretien enregistré au Mas de Libian, à Saint-Marcel d’Ardèche, en 1993).

Miniature Divine Comédie Cod. It. IX. 276 1380-1400 - Bibliothèque Marciana, Venisee

Détail d’une miniature du manuscrit de la « Divine Comédie » des années 1380-1400
(Codex it. IX-276, Bibliothèque Marciana, Venise)

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