2026-43. La Très Révérende Mère Marie-Joseph de la Miséricorde, née Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, dernière Princesse-abbesse de Remiremont, fondatrice du monastère Saint-Louis du Temple (4ème et dernière partie).
- 10 mars 1824 -
Rappel à Dieu de Mère Marie-Joseph de la Miséricorde,
née Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé
Lire ou relire les trois premières parties de cette biographie > ici, > ici, et > ici.
Mère Marie-Joseph de la Miséricorde en habit de Bénédictine du Saint-Sacrement
Quatrième partie :
La vie religieuse, de Varsovie à Paris.
Après tant de contradictions et d’errances, tant d’espoirs brisés dans la réalisation de sa vocation religieuse, à Varsovie, où elle arrive le 18 juin 1801 (ainsi que nous l’avons raconté > ici), la Princesse Louise-Adélaïde semble apercevoir enfin l’aube au terme d’une longue nuit, le port après une traversée mouvementée, l’oasis après la marche altérante dans le désert.
Au début, tout se passe sous les meilleurs auspices : après avoir consenti à un séjour provisoire de la Princesse comme pensionnaire chez les Bénédictines du Saint-Sacrement de Varsovie, le roi Frédéric-Guillaume III de Prusse, lui accorde, le 28 août 1801, l’autorisation – ainsi qu’à ses compagnes – d’y demeurer de manière stable. Cette permission royale, sans laquelle ce n’eût pas été possible, entraîne l’acceptation, par le Chapitre des Bénédictines, de l’entrée de la Princesse au noviciat : la cérémonie de prise d’habit a lieu le dimanche 20 septembre ; c’est le Roi Louis XVIII lui-même (le Tsar Alexandre 1er l’a « prié » de quitter Mittau, et il se trouve justement à Varsovie en cette période) qui impose le voile blanc à sa cousine lors d’une cérémonie splendide. C’est la quatrième fois qu’elle commence un noviciat !
Mais cette fois les circonstances lui permettent de l’accomplir jusqu’au bout et dans des conditions normales : le 21 septembre 1802, un an et un jour après sa vêture, elle est admise à prononcer ses vœux solennels sous le nom de Sœur Marie-Joseph de la Miséricorde, que nous utiliserons désormais.
Les soubressauts de l’histoire lui laissent moins de deux années de répit.
En France, le Buonaparte, paré du titre de premier consul, continue son ascension luciférienne qu’il étaye en frappant de terreur toutes les oppositions possibles : en janvier 1804, les généraux Moreau et Pichegru, Georges Cadoudal et ses compagnons, ainsi que les frères Polignac, sont arrêtés ; le 10 mars, l’ogre corse donne l’ordre de se saisir du duc d’Enghien qui sera exécuté de la manière que l’on sait (cf. > ici) ; le 18 mai, le Sénat proclame Buonaparte empereur des Français sous le nom de Napoléon Ier ; le 25 juin, Cadoudal est guillotiné (cf. > ici) ; le 7 septembre, Napoléon assiste à un Te Deum dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle où lui sont présentées les reliques de Saint Charlemagne ; on sait qu’il se couronnera lui-même empereur à Notre-Dame de Paris le 2 décembre suivant, en présence du pape Pie VII ; le 17 mars 1805, il se fait couronner roi d’Italie.
Tous les observateurs comprennent très bien ce qui va se passer ensuite : les guerres expansionnistes révolutionnaires vont reprendre au profit de l’ambitieux sans limite qui veut se soumettre toute l’Europe !
Henri-Paul Motte (1846- 1922) :
Napoléon devant le trône de Charlemagne à Aix-la-Chapelle (1898)
Napoléon demande au roi Frédéric-Guillaume de Prusse de « se séparer de ses hôtes » : Louis XVIII et sa petite cour de nobles et d’ecclésiastiques quitte donc Varsovie et, passant par la Suède, est accueillit à nouveau à Mittau par le Tsar Alexandre ; mais après la « paix de Tilsit » (juillet 1807), il se verra contraint de partir pour l’Angleterre.
La nouvelle de l’assassinat du duc d’Enghien (21 mars 1804) était parvenue à Varsovie le 7 ou le 8 avril et c’est l’abbé Edgeworth de Firmont qui fut mandé par Louis XVIII à Mère Marie-Joseph de la Miséricorde pour lui annoncer la mort de son neveu. En l’apprenant elle tomba évanouie.
Voilà pourquoi, après le départ de Louis XVIII de Varsovie, sur les conseils et exhortations de plusieurs prélats, la moniale – dont le crime est d’être une Bourbon fidèle à son sang ainsi qu’à l’honneur et à la foi qui sont comme conaturels à ce nom -, avec ses compagnes, munies des autorisations canoniques nécessaires, quitte Varsovie le 13 mai 1805. Elles arrivent à Dantzig le 17, et, la Baltique étant libre de glaces, embarquent le dimanche 9 juin au matin sur un navire marchand dont le capitaine a été payé au prix fort.
La traversée jusqu’en Angleterre va durer trois semaines.
Après avoir passé quelques jours auprès de son père, Mère Marie-Joseph rejoint alors une communauté de Bénédictines françaises émigrées, les Bénédictines de Montargis, qui, pour survivre, ont ouvert un pensionnat de jeunes filles dans un manoir du Norfolk : Bodney Hall.
Les années passées auprès de cette communauté française sont des années éprouvantes : la vie des Bénédictines de Montargis en exil, en grande partie consacrée à l’éducation de jeunes aristocrates anglaises, est loin de répondre aux aspirations de Mère Marie-Joseph au silence et à l’adoration, à ses désirs d’une ferveur exigeante et pénitente, à sa volonté d’une régularité conventuelle austère et stricte.
Pierre-Nicolas Legrand (1758-1829) :
allégorie de l’entrée de Louis XVIII à Paris, le 3 mai 1814 (1814)
[Musée Carnavalet, Paris].
L’heureux écroulement de l’empire napoléonien permet aux Bourbons de rentrer en France : le 4 mai 1814, son père – le Prince de Condé -, et son frère – le duc de Bourbon -, sont assis en face de Louis XVIII et de la duchesse d’Angoulème, dans le carrosse tiré par huit chevaux, qui entre dans Paris aux acclamations de la foule.
A la vérité, Mère Marie-Joseph de la Miséricorde est inquiète, presque pessimiste, et elle ne va d’abord pas se précipiter pour rentrer en France.
Ce qui va être déterminant, c’est que les Bénédictines de l’Adoration perpétuelle du Très-Saint-Sacrement, dites Bénédictines du Saint-Sacrement, du monastère de la rue Cassette, à Paris (donc la Maison-mère du monastère où elle a prononcé ses vœux perpétuels à Varsovie) commencent à reconstituer une communauté, composée de survivantes de ce monastère parisien (leur jardin n’étant séparé que par un haut mur de clôture du couvent des Carmes de la rue Vaugirard, elles ont entendu le massacre des prêtres le 2 septembre 1792) et de survivantes d’autres monastères.
Ces moniales fidèles sont allées trouver le Vicaire Général et administrateur sede vacante de l’archidiocèse de Paris pour lui soumettre une initiative audacieuse à laquelle il a consenti, et dont le Prince de Condé va être prié d’informer sa fille : elles l’ont choisie pour Supérieure, la priant de se mettre à leur tête, pour qu’elles puissent retrouver un monastère et y rétablir la Congrégation.
Le 16 août 1814, Mère Marie-Joseph de la Miséricorde quitte la communauté qui l’a accueillie pendant presque neuf années : après vingt-cinq ans d’exil, au terme d’un périple d’environ six-mille kilomètres à travers l’Europe, elle rentre au Royaume de France.
Elle arrive à Paris le 25 août, jour de la Saint-Louis.
Estampe de la fin du XVIIIème siècle montrant le palais du Temple (musée Carnavalet)
En février 1815, Louis XVIII, toujours bienveillant pour sa cousine, attribue à la communauté des Bénédictines du Saint-Sacrement en train de se reconstituer le domaine du Temple pour y établir leur monastère.
Les Cent-Jours, pendant lesquels Mère Marie-Joseph doit évidemment s’enfuir à nouveau, vont retarder l’installation de la communauté, mais en 1816, enfin, la Révérende Mère a la joie d’établir la vie régulière en ce lieu hautement symbolique : la première messe du monastère fut célébrée le mercredi 4 décembre 1816 par leur supérieur canonique l’abbé David d’Astros (1772-1851), futur archevêque de Toulouse et cardinal.
Vous savez sans doute que ce que l’on appelait avant la révolution l’enclos du Temple, était un lieu à part dans Paris. Attribué à l’Ordre de Malte après la suppression des Templiers, l’enclos avait conservé jusqu’à la fin de l’Ancien Régime des privilèges remarquables.
Le palais du Grand Prieur (gravure ci-dessus) – dans lequel arriva la Famille Royale captive après la chute de la royauté et le saccage des Tuileries, avant d’être emprisonnée dans le sinistre donjon médiéval (démoli de 1808 à 1811 par ordre de Napoléon) -, était, en 1816, tout ce qui subsistait de l’enclos : c’est cet édifice et ses jardins, que Mère Marie-Joseph va transformer en monastère, et dans lequel elle va rétablir la vie régulière, devenant l’abbaye Saint-Louis du Temple.
La spiritualité réparatrice insufflée par Mère Mechtilde de Bar en 1653 à la fondation des Bénédictines du Saint-Sacrement, sous la protection de la Reine Anne d’Autriche, va prendre une acuité nouvelle dans ce lieu de prière et de contemplation établi dans l’unique bâtiment subsistant de l’enclos dont l’horrible prison avait vu le martyre psychologique de la Famille Royale, avant (sauf pour Madame Royale, désormais duchesse d’Angoulème) de subir le martyre sanglant : la guillotine pour Leurs Majestés le Roi Louis XVI et la Reine Marie-Antoinette, ainsi que pour Madame Elisabeth ; l’extermination à force de mauvais traitements pour Sa Majesté le Roi Louis XVII.
Tombe de la Révérende Mère Marie-Joseph de la Miséricorde
(Abbaye Saint-Louis-du-Temple de Vauhallan, dite Abbaye de Limon)
C’est dans ce monastère que « la dernière des Condé » va achever saintement une vie digne d’un incroyable roman d’aventure.
Le 23 décembre 1823, Mère Marie-Joseph est victime d’une attaque. Le 31, à son grand regret, elle ne peut tenir le Chapitre prévu, mais elle reçoit l’une après l’autre chacune de ses filles à l’infirmerie.
Le 11 janvier 1824, elle préside encore cependant la prise d’habit de deux novices. Mais son état de santé se dégrade, et, le 10 février, Son Excellence Monseigneur de Quélen, archevêque de Paris, vient en personne lui administrer l’extrême-onction.
Elle s’éteignit paisiblement, le 10 mars 1824, ayant pu prononcer encore quelques mots à l’intention de ses proches, alors qu’elle n’avait pu articuler aucune parole dans les trois jours qui avaient précédé son trépas.
L’humble Mère Marie-Joseph de la Miséricorde, qui avait été dans le siècle la très haute et très puissante Princesse Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, fut inhumée dans un caveau situé sous le maître-autel de l’église conventuelle.
Son tombeau suivra la communauté lorsque celle-ci sera contrainte de déménager… mais cela c’est une autre histoire, que l’on trouvera résumée > ici.















































