2020-49. Religio depopulata.
Vendredi de Pâques 17 avril 2020 au soir,
Anniversaire de la sainte mort de Madame de Sévigné (cf. > ici).
Saint Jour de Pâques 12 avril 2020 :
une bénédiction « Urbi et Orbi » depuis l’intérieur d’une basilique vaticane déserte…
Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,
Une seule image en dit souvent bien plus long que d’interminables discours et la saisie d’écran publiée ci-dessus, en sa prolixe concision, appartient, ce me semble, à la catégorie des clichés historiques dont il faudra garder une mémoire aussi vive que consternée.
Depuis des siècles et des siècles, on n’a pas gardé le souvenir d’un Souverain Pontife donnant la bénédiction « Urbi et Orbi » du Saint Jour de Pâques sans la moindre assistance de fidèles !
A partir de la spoliation des Etats de l’Eglise et de Rome, le 20 septembre 1870, et jusqu’au règlement de la « question romaine » par les accords du Latran (11 février 1929), si les Papes ne se montraient plus à la loggia de la façade extérieure de la basilique vaticane pour donner leur bénédiction solennelle, du moins le faisaient-ils, depuis la loggia intérieure, au-dessus d’une foule de fidèles prosternés dans l’édifice.
Presque six décennies de logorrhées ecclésiastiques sur le « printemps de l’Eglise », le « renouveau conciliaire », l’ « extraordinaire dynamisme d’une Eglise renouvelée », et les enthousiasmes affectés devant « l’énergie de forces nouvelles » qui permettraient de « regarder sans crainte vers l’avenir », en stigmatisant « les prophètes de malheur », viennent se briser comme des vaguelettes à bout de course contre le roc impitoyable de l’évidence manifestée au travers de cette photographie aussi objective que cinglante.
Les bavardages convenus et cent-mille fois ressassés des curetons de tout grade sur le « nouveau printemps missionnaire de l’Eglise » sont venus se heurter à l’image éloquente d’un vieux bonhomme sans grâce, sans apparat et sans aucune aisance, parlant avec une voix fatiguée devant le vide, et bénissant d’une main douteuse un immense espace vide !
Que l’on ne vienne pas me seriner qu’il s’agit là du « nouveau style » de l’Eglise enfin débarrassée du triomphalisme constantinien dans lequel elle se serait empêtrée pendant trop de siècles.
Ce prétendu « style » – pure création abstraite de penseurs religieux se prétendant « intellectuels », « théologiens », « experts » ou « spécialistes » qui n’ont pas attendu la présente épidémie pour être confinés dans leurs sphères stériles de raisonnements modernistes coupés de la Tradition vivante, coupés de la véritable ferveur incarnée d’un « Peuple de Dieu » vivant authentiquement de la Grâce et des sacrements -, ce prétendu « style » donc, n’est tout simplement que la manifestation d’un naufrage de foi et d’une faillite d’espérance surnaturelle !
Dieu merci ! Il reste les humbles, les vrais fidèles, ceux qui prient, ceux qui souffrent, ceux qui offrent plus qu’ils ne dissertent, et qui, sans se faire de nœuds au cerveau, font monter vers le Ciel, par l’intercession de la Vierge co-rédemptrice que le divin Rédempteur Lui-même leur a donné pour Mère du haut de Sa Croix, et par la médiation des saints thaumaturges que le divin Médiateur a placé auprès d’eux, avec leurs demandes de pardon, les pieuses implorations sollicitant la protection et la garde du Tout-Puissant.
C’est aussi ce que font les Ordres religieux demeurés stables dans la grâce de leurs fondateurs, dans les monastères, cloîtres ou ermitages qui ont résisté au torrent dévastateur post-conciliaire et aux épurations vengeresses des idéologues mitrés aux mœurs d’autant plus dictatoriales qu’ils se proclament avec plus d’emphase fervents adeptes de la démocratie moderne.
Comment ne pas être ici frappé par la correspondance de ce que la télévision vaticane a elle-même montré à la terre entière au terme de la Semaine Sainte, avec les paroles de la Sainte Ecriture dont nous avons chanté de larges extraits aux premiers nocturnes des trois « Offices des Ténèbres » ?
« Et il arriva, après que le peuple d’Israël eut été emmené en captivité et que Jérusalem fut déserte, que Jérémie le prophète s’assit, pleurant, et qu’il fit entendre ses lamentations sur Jérusalem, et que d’un cœur amer, soupirant et gémissant, il dit :
Aleph – Comment est-elle assise solitaire, la ville pleine de peuple ? Elle est devenue comme veuve, la maîtresse des nations…
Daleth – Les voies de Sion sont en deuil de ce qu’il n’y a personne qui vienne à ses solennités… Ses prêtres gémissent…
Caph – … Tout son peuple est gémissant et cherchant du pain : ils ont donné tout ce qu’ils avaient de plus précieux pour une nourriture qui ranimât leur âme.
Coph - … Mes prêtres et mes vieillards ont été consumés dans la ville lorsqu’ils ont cherché de la nourriture pour ranimer leur âme… » (Thrènes, chap. I).
Avec des larmes amères, nous pouvons – en ces jours où la joie pascale est plus affaire de conviction surnaturelle que de perception sensible – faire nôtres les paroles de la poignante supplication gallicane du XVIIe siècle pour le temps de l’Avent, dont l’actualité est réellement saisissante : « Ecce civitas Sancti facta est deserta, Sion deserta facta est ! Ierusalem desolata est. Domus sanctificationis Tuae et gloriae Tuae, ubi laudaverunt Te patres nostri : Voici que la cité du Sanctuaire est devenue déserte, Sion est devenue déserte ! La Demeure où Vous étiez sanctifié et [où demeurait] Votre gloire, où nos pères Vous avaient loué ».
Cette prise de vue de la bénédiction « Urbi et Orbi » en ce Saint Jour de Pâques 2020, comme aussi la très éprouvante et pitoyable cérémonie du vendredi 27 mars au soir, devant l’immense place Saint-Pierre vide que noyait la pluie, a spontanément fait monter à ma conscience la sentence « Religio depopulata » – souvent traduite par « la Chrétienté dévastée » - qui figure dans la fameuse « prophétie des papes » attribuée à Saint Malachie et dont on prétend qu’elle désignerait le pape Benoît XV (en raison de la coïncidence de son pontificat avec la première guerre mondiale).
« Religio depopulata » !
Plus encore que l’hécatombe des millions de mort de la guerre de 1914-1918, plus encore que l’amoncellement des cadavres de toutes les épidémies de tous les temps réunies, la pandémie moderniste a dévasté la Chrétienté et laisse – sauf en quelques parcelles où d’authentiques bons pasteurs, souvent persécutés, font refleurir le désert – la Sainte Eglise à l’état d’un champ de ruines épouvantables de tous les côtés que le regard se porte !
« Religio depopulata » !
La peste du modernisme a tué les âmes de tant d’ecclésiastiques, à tous les niveaux de la hiérarchie, et décimé les rangs des fidèles qui n’ont plus été nourris et fortifiés aux sources vives de la Tradition reçue des Apôtres.
« Religio depopulata » !
La peste noire qui a rendu « comme veuve, la maîtresse des nations » (Thrènes I, 1), c’est-à-dire la Sainte Eglise établie par Dieu « Mater et Magistra », nous montre à l’évidence qu’il faut redoubler d’ardeur dans le combat contre les chimères des errements cléricaux qui ont propagé la gangrène dans tout le Corps mystique, et qui nous asphyxient.
Il est bien temps, et plus que temps, de rejeter les anesthésiants discours « si gentils » des bisounours en aubes synthétiques confinés dans leurs sacristies désertes, et de renouer avec le flux vivifiant de la Tradition pérenne, de retisser solidement la trame rompue par bientôt soixante années de dérives vaticandeuses, de secouer le joug bêtifiant et castrateur du modernisme, pour retrouver la mâle et féconde énergie de l’Evangile tel qu’il a été compris et vécu par les grands saints de la Chrétienté vivante et conquérante.
Car « ou bien tu mets à mort l’iniquité, ou bien c’est l’iniquité qui te tue ! » (Saint Augustin)…
Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

































