Archive pour la catégorie 'Chronique de Lully'

2022-82. Nous avons lu et nous avons aimé : « Elévations sur Sainte Magdeleine », par Pierre cardinal de Bérulle.

22 juillet,
Fête de Sainte Marie-Magdeleine, pénitente (cf. > ici).

Pierre de Bérulle par Philippe de Champaigne

Pierre, cardinal de Bérulle (1575-1629)
par Philippe de Champaigne

        Le XVIIème siècle en France, ce « grand siècle des âmes » comme l’a si pertinemment nommé l’abbé Brémond, a nourri une extraordinaire dévotion envers Sainte Marie-Magdeleine« la Magdeleine » comme on l’appelait souvent -, au point que certains auteurs estiment qu’elle constitue la figure spirituelle qui, après la Très Sainte Mère de Dieu, a inspiré le plus de panégyriques, ouvrages de piété et tableaux de dévotion en France au XVIIème siècle.
A cela, le Cardinal de Bérulle n’est pas étranger : il nourrissait une profonde dévotion envers la célèbre pénitente et il sut la communiquer à ses disciples, à ses contemporains et aux ecclésiastiques et fidèles des décennies qui suivront sa mort, à toute l’Ecole française de spiritualité. L’un des derniers ouvrages qu’il publia, en 1627, l’année même où il fut créé cardinal par le pape Urbain VIII, est un ouvrage petit par la taille mais immense par la profondeur spirituelle et le retentissement qu’il aura (cet ouvrage a été très régulièrement réédité jusqu’à nos jours) intitulé « Elévations sur Sainte Magdeleine – Elévation à Jésus-Christ, Notre-Seigneur, sur la conduite de Son Esprit et de Sa grâce envers Sainte Magdeleine, l’une des principales de Sa suite, et l’une des plus signalées en Sa faveur et en Son Evangile ». A peine deux ans plus tard, le 2 octobre 1629, Pierre de Bérulle mourra subitement en célébrant la Sainte Messe, âgé de seulement 54 ans. Il n’y a rien d’exagéré à voir dans les « Elévations sur Sainte Magdeleine », une sorte de testament mystique du grand cardinal français.

   Un érudit a présenté cet opuscule en ces termes : « Ces pages sont moins d’un théologien féru d’exégèse que d’un croyant ramassé dans la solitude de son âme et transporté par la contemplation de cet amour inouï qui lie la pécheresse Madeleine au Fils de Dieu. Bérulle scrute l’abîme de ce mystère non pour le réduire au fil de l’analyse des textes, mais pour s’en emplir jusqu’à la saturation extatique. Cette Élévation est peut-être ce qui fut écrit de plus transcendant sur la relation d’amour entre la femme et Dieu. Elle reste, dans les lettres françaises, un exemple sublime de prose poétique et mystique, sur le mode fusionnel de l’identification amoureuse. Madeleine n’est pas un personnage anecdotique, elle a la grandeur d’un symbole de l’âme, incarné dans une figure dont la nécessité ne s’épuisera jamais. (…)  Comme le titre d ‘élévation le présuppose, une grande partie de ce texte s’adresse au Christ dans la louange pour ce que sa grâce a réalisé en cette femme par son amour. C’est aussi une sorte de cantique ou de poème, la forme y joue le plus grand rôle. Bérulle suit la tradition qui ne voit qu’une seule femme dans la pécheresse du repas chez le pharisien (mais il croit pouvoir affirmer que si elle était pécheresse, elle n’était pas une prostituée), dans celle dont le Christ avait fait sortir sept démons, dans la sœur de Lazare, dans l’une des femmes qui se tenaient au pied de la croix et naturellement dans celle qui revoit la première le Christ après sa résurrection. Il fait sienne la légende qu’elle ait vécu encore trente ans dans un désert, à la Sainte Beaume, pour connaître à son tour dans sa communion le temps de l’incarnation du Christ : «trente ans d’une vie où vous ne faites que vivre et mourir par amour ». Quoiqu’il ne s’agisse jamais chez Bérulle de « mystique nuptiale », il admire sans réserve et élève cette femme pour l’absolu don de soi où elle répond à l’amour infini du Christ par son amour pur, un amour d’abnégation, sans aucune trace d’amour-propre. N’est-elle pas l’exemple même du mystique, l’objet le plus éminent d’une grâce ineffable ? C’est pourquoi elle est sainte, modèle et intercesseur. La dernière phrase de l’œuvre témoigne et de l’argument et de la beauté un peu maniérée du style : « Celui qui l’a comblée de tant de merveilles, daigne nous rendre dignes de le reconnaître et révérer en elle et de la reconnaître et trouver en lui ; car c’est honorer Jésus que de connaître ses œuvres en cette âme, et la bien connaître que de reconnaître ce qu’elle est à Jésus et ce que Jésus a voulu être en elle. Soyons à elle par nos devoirs, et par ses prières soyons à Jésus pour jamais » (M. Chevallier, cf. « Persée » > ici).

   Le cardinal de Bérulle a voulu dédicacer cet opuscule à S.M. la Reine Henriette-Marie de France, épouse de S.M. le Roi Charles 1er d’Angleterre, dont il avait été l’aumônier pendant la première année qui suivi son mariage (13 juin 1625). L’ouvrage est, de fait, la mise par écrit d’un discours qu’il lui avait tenu.

   On ne résume pas cet ouvrage qui se savoure à la fois dans la magnificence de la forme et l’extraordinaire richesse spirituelle du fond.

Charles Le Brun - Madeleine renonçant aux vanités du monde

Magdeleine se dépouillant de ses richesses
par Charles le Brun

   En 1650, l’abbé Edouard Le Camus, dont la conversion et la vocation avaient été provoquées par les écrits de Bérulle, obtint des Carmélites de la rue d’Enfert (aujourd’hui rue Saint Jacques) la concession d’une chapelle dans leur église conventuelle. Il destinait cette chapelle au cénotaphe du cœur du Cardinal de Bérulle dont il passa commande au sculpteur Jacques Sarazin. Au-dessus de l’autel de cette chapelle fut placé un tableau commandé à Charles Le Brun (réalisé entre 1654 et 1657), dont on voit ci-dessus une photographie.
Toute le décor peint de la chapelle était aussi confié à Le Brun et à ses collaborateurs : il représentait les principaux épisodes de la vie de la sainte. Un vitrail montrait la mort de la Magdeleine, et le décor du plafond comprenait des anges, et peut-être une apothéose de la sainte. 

   Le sujet de la Magdeleine se dépouillant de ses richesses était plus commun pour les tableaux de dévotion, dans des lieux privés, que pour des tableaux d’autel. Le Brun a donné au sujet une véritable monumentalité et une grande intensité d’expression, avec un coloris tricolore déroutant.
Face à l’autel se dressait le cénotaphe renfermant le cœur de Bérulle, volumineux monument en marbre blanc représentant le cardinal à genoux légèrement penché vers l’avant, et tenant dans une main la barrette qu’il venait respectueusement d’ôter de sa tête. Il semble en mouvement, le visage tendu vers la représentation de la conversion de Marie-Magdeleine figurée sur l’autel :  le peintre et le sculpteur ont donc conjugué leurs talents et leurs arts respectifs pour instaurer une espèce de dialogue entre sculpture et peinture, qui matérialise en quelque manière les « Elévations sur Sainte Magdeleine ».
La dédicace du monument, gravée sur le socle, peut se traduire ainsi : « Pierre de Bérulle, prêtre, cardinal, fondateur de la congrégation de l’Oratoire de Jésus en France, et modérateur dans le même pays des Carmélites déchaussées, homme de très noble naissance, de génie élevé, de très haute piété, dont la vie et la mort furent illustres par l’abondance et la plénitude de la sainteté, ne repose pas ici. Mais ici, tant qu’il vécut, en priant, il se prosterna très souvent, fervent dévot de Sainte Marie-Magdeleine, et Dieu miséricordieux devant le placer au ciel, a confié son corps à sa congrégation, son cœur aux vierges de cette maison, et son esprit aux ordres des chérubins et des séraphins qui sont glorifiés en cette assemblée. Ce monument à un si grand homme de si sainte mémoire a été posé par son fils très affectionné dans le Christ, le prêtre Édouard Le Camus, 1657″.

   En 1792, tableaux et cénotaphes furent ôtés de la chapelle et, après diverses péripéties, ont fini par être déposés au Louvre. De nos jours, le tableau de Le Brun qui ornait l’autel et le cénotaphe sont tous deux exposés au Louvre-Lens dans une scénographie qui essaie de restituer leur disposition de 1657, mais sans les autres œuvres qui ornaient la chapelle des Carmélites et surtout – hélas ! – sans l’atmosphère sacrée qui les entourait…

Cénotaphe du cœur du cardinal de Bérulle par Jacques Sarazin - Louvre-Lens

Cénotaphe du cœur du cardinal de Bérulle (partie supérieure)
par Jacques Sarazin (Louvre-Lens)

2022-81. Vie du saint prophète Elie.

20 juillet,
Fête de Saint Elie, prophète (cf. > ici) ;
Mémoire de Sainte Marguerite d’Antioche ;
Mémoire de Saint Jérôme Emilien.

Résumé de la vie de Saint Elie,
prophète, fondateur de l’Ordre du Carmel,
Père de tous les ermites et modèle pour les chercheurs de Dieu,
futur prédicateur du second avènement de NSJC au temps de l’Antéchrist, qui le fera mourir martyr :

(texte adapté de la notice du Rd. Père Giry dans sa « Vie des Saints » – volume 2, 20 juillet)

Le prophète St Elie - huile sur toile Italie XIXe s

Le saint prophète Elie combattant au temps de l’antéchrist
(tableau italien du XIXème siècle)   

   Élie est, comme Hénoch, un Saint qui n’est pas encore mort, et qui ne jouit pas encore de la vue bienheureuse de Dieu : la divine Providence le réservant, avec Hénoch, pour prêcher le dernier avènement de Notre-Seigneur à la consommation de tous les siècles.
L’Église latine et l’Église grecque, qui ne doutent nullement de sa confirmation dans la grâce, de son grand crédit auprès de Dieu, et de la gloire inestimable qui lui est préparée dans le ciel, en font mémoire tous les ans à la date du 20 juillet, en implorant le secours de ses prières, et en célébrant dans plusieurs endroits l’office divin et le saint sacrifice de la Messe en son honneur.

   Il est donc juste de lui accorder une place de choix au milieu de tant de Prophètes, d’Apôtres, de Martyrs et de Confesseurs pour lesquels nous nourrissons une dévotion particulière, et dont nous nous devons d’imiter les exemples et le zèle.
Nous en parlerons d’autant plus sûrement, que nous avons pour auteur de sa vie le Saint-Esprit Lui-même, qui nous a décrit ses actions aux troisième et quatrième livres des Rois, et nous en a encore fait un fort bel éloge dans celui de l’Ecclésiastique.

cathédrale Saint-Charles-Borromée - Joliette - Québec - Elie nourri par un corbeau

Elie nourri par un corbeau dans la vallée du torrent de Carith
(détail d’un vitrail de la cathédrale Saint Charles Borromée, à Joliette – Québec)

A – Origines d’Elie :

   Le nom de Thesbite, qui lui est donné par les textes sacrés, nous fait connaître qu’il était originaire de Thesbé, petite ville limitrophe entre la Palestine et l’Arabie, dans le pays de Galaad.
Saint Epiphane, évêque de Salamine, en Chypre, le dit de la tribu d’Aaron, ce qui se peut entendre, ou en général de la tribu Lévitique, qui était celle d’Aaron, ou en particulier de la famille d’Aaron, dans la même tribu. Quelques auteurs lui donnent pour père Achimaas, fils du grand prêtre Sadoch et frère du grand prêtre Joïada, que leurs mérites ont rendus si fameux dans les Saintes Écritures, et pour mère, Basemath, fille du roi Salomon, que l’Écriture nous assure avoir épousé le prince Achimaas. Mais le même saint Epiphane appelle son père Sobach et ne parle point de cette illustre généalogie.
D’après saint Epiphane, d’après l’abbé Dorothée, dans son Abrégé de la vie et de la mort des Prophètes, et aussi Siméon Métaphraste, au temps de sa naissance, son père vit autour de lui des anges sous la forme humaine et revêtus d’habits blancs, qui l’emmaillotaient dans le feu et lui donnaient du feu à manger. C’était un présage de son zèle.
Quelques auteurs même en concluent qu’Élie avait été sanctifié dès le sein de sa mère, comme cela sera aussi pour Jérémie et pour saint Jean-Baptiste, parce que les anges n’eussent pas rendu ces devoirs à un enfant ennemi de Dieu et souillé du péché originel.
On l’appela Élie, qui signifie Dieu, Seigneur, pour marquer l’excellence de sa vocation, et pour que son nom manifeste que son unique exercice serait de manifester les grandeurs de Dieu, de faire adorer Sa majesté, de détruire les ennemis de Son nom et d’établir Son domaine et Son culte dans toutes les nations de la terre.
Après n’être demeuré que peu de temps dans la maison de ses parents, Elie embrassa la manière de vivre des Nazaréens, et se retira avec les serviteurs de Dieu, que l’on appelait Prophètes ; extraordinairement rempli de l’esprit de prophétie, il brilla parmi eux comme un soleil au milieu des étoiles.
A cette époque, la terre promise, qui avait été donnée en possession aux Israélites, était divisée en deux royaumes, dont l’un, appelé le royaume de Juda, appartenait à la postérité de David par son fils Salomon, et l’autre, appelé le royaume d’Israël, appartenait aux successeurs de Jéroboam, qui l’avait usurpé sur Roboam, fils du même Salomon. Le culte de Dieu s’était un peu maintenu dans le premier royaume, où étaient le temple, le tabernacle, l’arche d’alliance, les vases sacrés et l’exercice du culte et des sacrifices tels qu’ils avaient été prescrits à Moïse ; mais la malice des rois d’Israël, qui se laissèrent aller à l’idolâtrie, l’avait presque entièrement banni du second, et l’on ne s’y contentait pas d’adorer les deux veaux d’or que Jéroboam avait fait dresser à Béthel et à Dan, mais on y adorait encore toutes les abominations des peuples d’alentour, entre autres Baal, démon qui se faisait passer pour Dieu parmi les Sidoniens. Ces impiétés exécrables exercèrent longtemps le zèle du divin Élie. Quoique l’Écriture ne nous rapporte point ce qu’il fit avant le règne d’Achab, néanmoins, puisqu’elle nous le présente au commencement de ce règne comme un homme qui s’était déjà rendu redoutable aux princes et aux rois, et que tout le monde révérait comme un prophète extraordinaire, elle nous donne sujet de croire qu’il avait dès lors prêché avec zèle, et que Dieu avait fait par lui des actions surprenantes qui le distinguaient du commun des autres Prophètes.

Bernardo strozzi veuve de sarepta

Bernardo Strozzi (1581-1644) : Elie et la veuve de Sarepta

B – Retraite d’Elie au désert ; la veuve de Sarepta :

   Achab, fils d’Amri, étant monté sur le trône, et ayant épousé Jézabel, fille du roi des Sidoniens, renchérit encore sur la superstition de ses prédécesseurs, et, pour contenter cette méchante femme, qui joignait la fureur à l’idolâtrie et la cruauté à l’impiété, il fit bâtir un temple et planter un bois en l’honneur de Baal, et désigna huit cent cinquante prêtres pour chanter ses louanges et lui offrir des sacrifices. Élie, ne pouvant souffrir cette abomination, le vint trouver, poussé par l’esprit de Dieu, et, jugeant tout préambule inutile en présence de ce cœur endurci, il lui dit : « Il vit, le Seigneur, Dieu d’Israël, en la présence Duquel je suis ! Il n’y aura, ces années-ci, ni rosée, ni pluie, que par un ordre de ma bouche ». Puis, afin d’échapper à la colère et aux recherches de ce prince, il se retira dans le désert, sur la foi de la même voix qui lui dit : « Va du côté de l’Orient, cache-toi près du torrent de Carith, vis-à-vis du Jourdain, tu boiras de l’eau du torrent ; J’ai commandé aux corbeaux de te nourrir ».
Là, soir et matin, des corbeaux apportaient au Prophète les viandes et le pain nécessaires, et l’eau courante lui fournissait son breuvage. Quelque temps après, le torrent se trouva desséché ; car le ciel était d’airain, et il n’en tombait aucune pluie. Alors la voie amie du Prophète lui dit : « Quitte ces lieux, va-t’en à Sarepta, chez les Sidoniens, et demeures-y ; j’ai prescrit à une femme veuve de t’y nourrir ».
Celui qui donne la vie et les aliments à un faible insecte, et qui a revêtu le soleil d’une si éclatante splendeur, ne délaisse jamais l’homme, la plus noble de ses créatures visibles, et quand les lois ordinaires de la nature semblent trahir les vues de Sa providence toujours pleine de tendresse, Il y supplée quelquefois par des prodiges qui ne sont qu’un jeu de Son bras puissant, mais qui deviennent pour nous la preuve irréfragable de Son intervention dans la marche et le développement de nos destinées ; car, s’Il opère un miracle pour envoyer à l’homme le pain matériel qui soutient la vie du corps, que n’aurait-Il pas fait pour lui envoyer la vérité, ce pain spirituel qui, sous la forme de la parole, communique la vie aux âmes ?

   Élie partit pour Sarepta. C’était une bourgade de la Phénicie, placée entre Tyr et Sidon, mais plus proche de cette dernière ville, sur les bords de la Méditerranée, au pied des collines gracieuses et couvertes de verdure, en face des cimes découpées du Liban. A son arrivée, avant d’entrer à Sarepta, le Prophète aperçut une femme qui recueillait du bois. Il l’appela : « Donne-moi à boire un peu d’eau ». Et, comme elle allait lui en chercher, il ajouta : « Je t’en prie, apporte-moi aussi un peu de pain ». Il comprit sans doute, à l’empressement de cette femme, que c’était la veuve dont Dieu lui avait fait espérer la bienfaisance hospitalière. Mais elle répondit : « Le Seigneur ton Dieu est vivant ! Je n’ai pas de pain ; il me reste seulement de l’huile dans un petit vase, et autant de farine qu’il en peut tenir dans le creux de la main. Je viens ramasser quelques morceaux de bois pour préparer à mon enfant et à moi un dernier pain à manger, et nous attendrons la mort ». La sécheresse avait amené la disette, et le royaume de Sidon, patrie de Jézabel, participait aux châtiments comme aux crimes du royaume d’Achab.
« Ne crains rien », dit le Prophète à la veuve indigente, « va faire ce que tu dis ; du reste de la farine prépare pour moi d’abord un léger pain cuit sous la cendre, et apporte-le-moi ; ensuite, tu en prépareras pour toi et ton fils. Car voici ce que dit le Seigneur, roi d’Israël : « Le vase de farine ne manquera pas, et le petit vaisseau d’huile ne diminuera point, jusqu’au jour où le Seigneur fera tomber la pluie sur la terre ». La femme crut à cette promesse de l’étranger, et suivit ses ordres. Depuis ce jour, en récompense de sa foi et pour vérifier la parole du Prophète, la farine ne manqua point, l’huile ne fut pas diminuée dans la maison de la veuve, et ce qui suffisait à peine pour un repas soutint, durant trois ans, l’existence d’Élie et de ses hôtes.
Il arriva, dans cet intervalle, que le fils de la veuve fut attaqué d’une maladie violente et s’éteignit. Égarée par la douleur ; la pauvre mère adressa des reproches à Élie, comme s’il eût été la cause d’une si grande calamité : « Que t’ai-je donc fait, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour faire souvenir le ciel de mes iniquités et appeler la mort sur mon fils ? ». Et elle tenait l’enfant sur son sein et le couvrait de ses larmes. « Donne-moi ton enfant », dit le Prophète tout ému de pitié. Il le reçut des bras de sa mère, le porta dans la chambre qu’il habitait, et le posa sur son lit : « Seigneur, mon Dieu », s’écria-t-il, « cette veuve qui prend soin de me nourrir, voulez-Vous l’affliger jusqu’à lui ravir son fils ? Seigneur, mon Dieu, faites, je Vous prie, que l’âme revienne animer ce corps ». Et il se coucha, par trois fois, sur l’enfant, se rapetissant, pour ainsi dire, à la mesure du cadavre, comme pour le réchauffer et y rallumer la vie. Sa prière fut entendue, et le cadavre se ranima. Élie revint dans la chambre où était restée la mère inconsolable, et lui dit : « Voilà ton fils ; il est vivant ! » Alors les yeux de cette femme se sentirent frappés d’une lumière supérieure à celle que revoyait l’enfant ressuscité ; et s’adressant à l’homme des prodiges : « Je reconnais à ceci, maintenant, que tu es l’homme de Dieu et que tu as sur les lèvres la vraie parole du Seigneur ».
Cet enfant réveillé du sommeil de la mort par le contact vivifiant du Prophète, n’est-ce pas le symbole de l’humanité plongée dans la mort de l’âme, et vers laquelle Dieu S’abaisse et descend par l’Incarnation, lorsqu’Il Se fait homme et raccourcit en quelque sorte Sa majesté voilée sous les proportions de la créature, pour rappeler à la vie céleste notre intelligence enveloppée de ténèbres comme d’un linceul, et notre cœur enseveli dans sa perversité comme dans un tombeau ? Et cette femme indigente, qui, sans appartenir au peuple de Dieu, reçoit de la bouche même d’un grand Prophète les enseignements de la vraie religion, ne montre-t-elle pas, comme un témoignage expressif, la riche et souveraine action de la Providence, qui ne refuse à personne les secours nécessaires, mais ne S’interdit pas non plus les affections privilégiées, et qui, loin d’établir en tout la roide égalité follement rêvée par les hommes, frappe tous les mondes des reflets de Sa pensée infinie et y jette les distinctions les plus prononcées et les plus harmonieuses…

Statue d'Elie sur le Mont Carmel

Statue d’Elie, brandissant le glaive avec lequel il exécuta les faux prophètes de Baal,
érigée sur le Mont Carmel

C – Le sacrifice du Mont Carmel et la fin de la sécheresse :

   Cependant, la famine était horrible à Samarie, et une sécheresse de trois ans faisait périr en foule les animaux.
« Va trouver Achab », dit Dieu au Prophète ; « Je vais envoyer la pluie sur la terre ». Elie obéit. « N’es-tu pas », lui dit Achab en l’apercevant, « celui qui met le trouble dans Israël ? » - « Ce n’est pas moi qui trouble Israël », répliqua l’homme de Dieu ; « mais c’est toi et la maison de ton père, lorsque vous avez quitté la loi du Seigneur et suivi Baal. Toutefois, donne des ordres et rassemble sur le Mont Carmel tout le peuple et les quatre cent cinquante prophètes de Baal, et ces quatre cents prophètes des bois sacrés, que Jézabel nourrit de sa table ».
Lorsque tous furent réunis, Elie prouva tellement sa mission et la ridicule impuissance des idoles, que le peuple, frappé d’admiration, s’écria : « Le Seigneur est le vrai Dieu ! Le Seigneur est le vrai Dieu ! » - « Alors », reprit le brûlant vengeur des droits de l’Éternel, « saisissez les prophètes de Baal, et que pas un ne survive ». En effet, ils furent tous immolés au pied du Carmel, sur les bords du Cison. Le ciel apaisé s’ouvrit, et, à la prière d’Elie, une pluie abondante inonda la terre. 

Champaigne sommeil d'Elie

Philippe de Champaigne (1602-1674) : Elie au désert réveillé par un ange

D – Elie s’enfuit au désert – révélation sur le mont Horeb – élection d’Elisée :

   Jézabel, ayant appris d’Achab même le massacre de ses prêtres, entra dans une nouvelle fureur et jura qu’elle s’en vengerait. Le Prophète eut peur ; car il savait ce qu’on peut craindre de l’humeur vindicative et de la fierté blessée d’une femme aussi âpre à la vengeance que l’était Jézabel. Dans son effroi, il fuyait, lui qu’on avait vu si plein d’assurance et de courage devant Achab.
Elie gagna donc l’extrémité méridionale de la Palestine, et, après soixante lieues de chemin, il se trouva dans les déserts de l’Arabie Pétrée. Il y marcha tout un jour ; enfin, épuisé de fatigue, il s’assit sous un genièvre et souhaita la mort : « Seigneur », dit-il, « c’est assez ; prenez ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes aïeux ». Ce rude voyage, la méchanceté consommée d’Achab et de Jézabel, la religion s’éteignant dans le royaume, l’oppression des justes et la prospérité des méchants, tout rendait au Prophète l’existence amère et insupportable. Sous l’ombre du genièvre, il s’endormit. Un ange vint, le toucha et lui dit : « Lève-toi et mange ». Elie regarda, et vit posé près de sa tête un pain cuit sous la cendre et un vase d’eau ; il prit donc un peu de nourriture et s’endormit encore. Une seconde réfection suivit ce second sommeil. Puis, fortifié par l’aliment céleste, le voyageur, au bout de quarante jours, toucha le mont Horeb, voisin du Sinaï, région pleine de merveilleux souvenirs, où Dieu, descendu sous forme de flamme dans un buisson ardent, avait daigné converser avec Son serviteur Moïse ; où, porté par la foudre, Il ébranla sous Son char embrasé la cime de la montagne, et vint promulguer Sa loi aux oreilles de toute une nation.
Près de l’Horeb, Elie eut une vision : Dieu lui apparut. Un vent impétueux passa, puis il se fit un tremblement de terre. Enfin la flamme étincela, comme pour faire voir sans doute que le Seigneur peut, à son gré, abattre, briser et foudroyer les méchants ; mais nulle voix ne sortit du sein de ces éléments troublés. Bientôt après, il s’éleva un vent doux et léger ; sous ce symbole se cachait la force de Dieu, qui est miséricorde et patience. Et une voix dit : « Reprends ta route, et va par le désert à Damas ; arrivé là, tu sacreras roi de Syrie Hazaël. Tu sacreras aussi roi d’Israël Jéhu, fils de Namsi, et tu sacreras Prophète pour te succéder Elisée, fils de Saphat, qui est d’Abelmëula. Quiconque échappera au glaive d’Hazaël, Jéhu le tuera ; quiconque échappera au glaive de Jéhu, Elisée le tuera … »
Il y a quelque apparence qu’il n’exécuta les deux premiers ordres du Seigneur que par le ministère de ses disciples. Pour le troisième, il l’exécuta lui-même bientôt après, car, au retour de la montagne d’Horeb, il rencontra Elisée à la campagne où il s’occupait à labourer la terre, et lui mit son manteau sur les épaules, en signe de l’élection divine, et comme pour l’investir de l’esprit prophétique. Elisée comprit ce langage : un mystérieux commerce venait de s’établir entre les deux âmes. Il quitta la charrue : « Laisse-moi », dit-il à Elie, « embrasser mon père et ma mère, et je te suivrai ». - « Va, et reviens », répondit l’énergique interprète de Dieu ; « pour moi, j’ai fait ce que je devais ». Elisée, donnant à entendre qu’il renonçait sans retour à la vie ordinaire, tua ses bœufs, en fit cuire les chairs sur sa charrue brisée, et les distribua à ses voisins, en manière d’adieu. Puis, il suivit Elie avec la docilité d’un disciple qui s’attache à son maître.

Elie fait tomber le feu du ciel sur les idolâtres Gaspare Diziani

Gaspare Diziani (1689-1767) : Elie fait tomber le feu du ciel sur les soldats envoyés par Ochozias

E – Elie forme Elisée pour être son successeur – la vigne de Naboth – mort d’Achab et de Jézabel et châtiment de leur descendance :

   Les deux Prophètes se retirèrent sur le Mont Carmel, dans des grottes dont la principale porte encore aujourd’hui le nom d’Elie. Taillée de main d’homme en forme de salle carrée, haute et vaste, elle regarde la mer, qui fait entendre au loin le mugissement de ses flots : c’est le seul bruit qui résonne dans cet austère séjour. Près de là, sur une pente embaumée de la montagne, entre des arbustes odorants, coule une fontaine qui s’est creusé, çà et là, des bassins dans le roc vif : image de la vie religieuse qui passe inconnue aux hommes, mais toute chargée de parfums célestes, et qui se fait place au pied du trône de Dieu. Elie n’intervint désormais dans les affaires publiques de la nation que pour annoncer la fin prochaine d’Ochozias, digne fils d’Achab et de Jézabel, et pour opposer la foudre aux soldats envoyés contre lui. Son occupation suprême fut d’inaugurer et d’affermir cette grande école de spiritualisme qui, retirant la vie du dehors pour la reporter au dedans, nomme la terre un exil, le ciel une patrie, et remplit l’âme d’une grave mélancolie et d’une espérance immortelle : noble école où l’on retrouve les débris de la langue parlée dans l’Eden par notre premier aïeul, et les préludes de l’hymne répété sans fin par les élus et les anges dans la cité céleste.

   Peu de temps après, le roi Achab, enflé d’orgueil par suite d’une célèbre victoire que Dieu lui avait miraculeusement donnée contre Bénadab, roi de Syrie, se mit dans l’esprit d’augmenter les vergers d’un palais magnifique qu’il avait à Jésraël ; mais, comme le pieux Naboth refusa de lui vendre, pour cet effet, une vigne qu’il avait près de son enclos, parce que c’était l’ancien héritage de ses pères ; et qu’elle marquait la succession de sa famille, Jézabel ne put souffrir cette résistance, qui affligeait son mari ; elle trouva moyen de faire accuser cet homme de crime de lèse-majesté divine et humaine, et, sur cette calomnie, de le faire mourir avec ses enfants. Le roi n’eut point de part à cette méchanceté ; mais quand il l’eut apprise et qu’il vit que la vigne de Naboth n’avait plus de maître, il s’en alla fort content à Jésraël, pour s’en mettre en possession. Alors notre grand Prophète, ayant reçu l’ordre de Dieu, alla au-devant de lui, et, dans l’ardeur de son zèle, il lui dit : « Vous avez tué et vous avez possédé ; mais, écoutez la parole terrible du Seigneur : En ce lieu même, où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils lécheront aussi votre sang ». - « Que vous ai-je fait », lui dit Achab, « pour me faire une imprécation si terrible : m’avez-vous reconnu pour votre ennemi ? » - « Oui », répliqua Elie, « parce que vous vous êtes vendu pour faire le mal. Savez-vous, dit le Seigneur, ce que Je ferai ? Comme J’ai détruit la maison de Jéroboam et de Baasa, sans qu’il soit demeuré personne de leurs races, parce qu’ils ont excité Mon indignation, ainsi Je vous détruirai et toute votre maison. Si vous mourez dans une ville, les chiens vous dévoreront, et si vous mourez dans la campagne, les oiseaux de proie vous mangeront ; et Jézabel, votre femme, sera aussi mangée des chiens dans le champ de Jésraël, où Naboth a été exécuté ».
Le roi fut épouvanté de ces menaces ; il s’humilia devant Dieu, déchira ses vêtements de douleur, se couvrit d’un cilice sur la chair nue, jeûna rigoureusement et ne voulut plus coucher que sur un sac ; ce qui fit différer la ruine de sa maison jusque sous le règne de son second fils. Cependant, la prophétie d’Elie fut accomplie : car les chiens léchèrent son sang dans le champ de Jésraël, et, depuis, la maudite Jézabel ayant été précipitée, par l’ordre de Jéhu, du haut d’une fenêtre, fut aussi dévorée et mangée presque toute vivante par ces mêmes animaux.
Ce prince étant mort, Ochosias, son fils aîné, lui succéda. Il fut encore le sujet du zèle et des réprimandes de notre prophète. Dans une fâcheuse maladie qu’il eut, il envoya consulter Béelzébut que l’on adorait dans Accaron, pour savoir s’il en guérirait. Elie en fut averti par un ange ; il alla au-devant de ses députés, et, les ayant arrêtés, il leur dit : « Est-ce qu’il n’y a point de Dieu en Israël, que vous allez consulter une idole ou plutôt un mauvais démon dans Accaron ? Retournez vers votre maître, et dites-lui, de la part de Dieu qu’il a méprisé : Vous ne relèverez point de la maladie qui vous tourmente, mais assurément vous en mourrez ». Ils retournèrent au palais et dirent à Ochosias ce qu’ils venaient d’entendre. Celui-ci leur demanda comment était fait celui qui leur avait parlé. « C’est », dirent-ils, « un homme barbu, et qui a une ceinture de cuir autour des reins ». - « Hélas ! » répliqua-t-il, « c’est Elie le Thesbite ». A l’instant même il commanda à un capitaine de cinquante hommes de s’aller saisir de lui et de le lui amener. Ce capitaine y alla sans respect, et l’ayant aperçu sur la montagne, il lui dit : « Homme de Dieu, le roi vous commande de descendre et de le venir trouver ». - « Si je suis homme de Dieu », répondit Elie, « que le feu descende du ciel, et qu’il vous consume avec vos cinquante hommes ».
Terrible imprécation, mais pleine de justice et d’équité, puisqu’il n’y avait rien de plus juste que de punir les ministres et les complices de la méchanceté de ce prince idolâtre. Aussi, ces paroles ne furent pas plus tôt achevées, que le feu descendit du ciel, et consuma tous ces gens armés. Un châtiment si lamentable n’amollit point la dureté du roi. Il ne laissa pas d’envoyer vers Elie un autre capitaine avec cinquante autres soldats pour le faire venir ; ceux-ci ayant imité l’insolence des premiers, reçurent aussi le même traitement, ils furent tous brûlés par le feu du ciel. On vit alors jusqu’où peut aller l’aveuglement d’un homme infidèle ; Ochosias, ajoutant crime sur crime, commanda un capitaine avec sa compagnie, pour obliger le Prophète de le venir trouver. Celui-ci, instruit par le malheur des autres, ne fut pas plus tôt près de lui, qu’il se mit à genoux, et, lui représentant humblement l’ordre qu’il avait reçu, le supplia de lui sauver la vie. Alors notre saint Prophète, averti par un ange, descendit avec lui, et, sans craindre la fureur du prince, que la mort de tant de soldats avait encore enflammée, le vint trouver à son lit, et, après lui avoir représenté son impiété, sa rébellion contre Dieu et ses autres crimes, il l’assura de nouveau qu’il ne relèverait point, et qu’au tribunal de la justice de Dieu, la sentence de mort était donnée irrévocablement contre lui. Une fermeté si grande effraya toute la cour, et personne n’osa se saisir de lui ; il en sortit triomphant, et s’en retourna sur la montagne où il avait coutume de demeurer.

2022-81. Vie du saint prophète Elie. dans Chronique de Lully interieur-de-la-basilique-stella-maris-sur-le-mont-carmel-grotte-delie

Intérieur de l’église du monastère « Stella Maris », sur le Mont Carmel,
la grotte du prophète Elie est enchâssée dans la basilique
et se trouve sous le sanctuaire, accessible depuis la nef

F – Elie fut l’un des premiers fondateurs et maîtres de la vie religieuse :

   L’Écriture sainte ne nous dit rien de sa vie privée, ni des exercices religieux qu’il pratiquait en particulier, ou dans la compagnie de ces hommes divins que l’on appelle les enfants des Prophètes ; mais il y a beaucoup d’apparence que ceux qui demeuraient à Béthel, ou à Jéricho, ou sur le Mont Carmel, ou dans les autres pays de la Palestine, le reconnaissaient pour supérieur et recevaient ses instructions et ses préceptes comme des ordres de Dieu et des oracles venus du ciel. En effet, pourquoi Dieu lui ordonna-t-il de sacrer un autre prophète à sa place, sinon pour donner un prélat à ses chers disciples qu’il allait laisser orphelins ? Pourquoi ces enfants des Prophètes se mirent-ils si fort en peine de le chercher, lorsqu’il ne parut plus, sinon parce qu’ils ne pouvaient souffrir d’être séparés d’un maître et d’un directeur de si grand mérite ? Pourquoi, ayant appris qu’Elisée avait été doublement revêtu de son esprit, se jetèrent-ils à ses pieds et se soumirent-ils sa conduite, sinon parce qu’ils reconnurent en lui la succession légitime de leur père et patriarche saint Elie ? Lorsque l’Esprit-Saint n’éloignait pas notre Saint de la terre d’Israël, et ne le cachait pas aux yeux de tous les hommes, il s’appliquait sans doute à former ces grands serviteurs de Dieu et à leur inspirer les vertus religieuses. Aussi les saints Pères ont toujours parlé d’Elie comme du prince et du chef des ermites et des cénobites. Saint Athanase, dans la Vie de saint Antoine, assure que cet excellent solitaire voulait que les moines vécussent sur l’exemple du divin Elie. Saint Grégoire de Nazianze rapporte de lui-même, dans une de ses homélies, qu’il avait toujours dans l’esprit le Carmel d’Elie et le désert de Jean-Baptiste, comme les modèles de l’Ordre religieux. Saint Jérôme, dans ses Épîtres à Paulin et à Rustique, s’écrie : « Notre prince est Elie, notre chef est Elisée, nos capitaines sont les enfants des Prophètes ». Sozomène dit, en un mot, que ce sont ces grands hommes qui ont donné commencement à la vie monastique ; et Tostat, sur le quatrième livre des Rois, parlant des montagnes de Judée, dit qu’on y voyait des collèges de prophètes semblables à nos communautés religieuses, dont Elie était le prélat et le père.

cathédrale des Sts Michel et Gudule Bruxelles

Elie est enlevé sur un char de feu
(détail d’un vitrail de la cathédrale des Saints Michel et Gudule, à Bruxelles)

G – Elie est enlevé sur un char de feu – Elisée lui succède :

   « Cependant le temps approchait, où cet homme de Dieu devait être enlevé dans le ciel ». C’est ainsi que parle l’Ecriture ; il voulut, auparavant, visiter les disciples qu’il avait à Galgala, à Déthel, à Jéricho et le long du Jourdain, faisant ainsi les fonctions d’un véritable supérieur jusqu’à la fin de son pèlerinage parmi les hommes. Lorsqu’il leur eut rendu ce devoir de charité, voulant passer le Jourdain, il roula son manteau et en donna un coup sur les eaux, et en même temps elles se divisèrent et lui laissèrent un chemin libre. Il le passa donc à pied sec, et avec lui son disciple Elisée, qui n’avait jamais voulu l’abandonner. Alors ce père incomparable le jugeant digne d’être son héritier, lui dit : « Demandez-moi ce que vous voulez, afin que je vous l’accorde avant que je sois séparé de vous ». Elisée, inspiré de Dieu, demanda que son double esprit, c’est-à-dire la grâce de la prophétie et le don des miracles, lui fût communiqué, ou bien que son esprit, qui renfermait un grand nombre de grâces, fût doublement en lui. « Vous avez demandé une chose difficile », dit Elie : « néanmoins, si vous me voyez enlever dans le ciel, elle vous sera accordée ».
Peu de temps après, comme ils parlaient ensemble, un chariot de feu et des chevaux tout enflammés les séparèrent l’un de l’autre, et Elie, étant monté dans ce chariot, fut porté dans un lieu que nous ne connaissons pas, et sur lequel il serait assez inutile de former des conjectures. Élisée, le voyant monter, s’écria de toutes ses forces : « Mon père, mon père, le char d’Israël et son conducteur ». Mais il fut bientôt privé de sa vue. En même temps le manteau de cet homme céleste tomba du chariot de feu, comme un héritage précieux que le maître envoyait à son disciple. C’était le manteau dont il l’avait couvert pour le rendre prophète, et qui avait divisé les eaux du Jourdain. Il le ramassa avec un grand respect, s’estimant infiniment plus riche de posséder ce grand trésor, que s’il fût devenu maître de toutes les richesses de la terre. Il en éprouva bientôt la vertu : car voulant repasser le Jourdain, pour se joindre aux enfants des Prophètes dont il était devenu le père, il en frappa les eaux comme il avait vu faire à Elie ; et, quoiqu’à la première fois les eaux ne se divisassent pas, néanmoins, lorsqu’il les frappa une seconde fois, en disant : « Où est donc maintenant le Dieu d’Elie ! », elles se séparèrent et lui donnèrent un passage libre au milieu du fleuve.

Statue de Saint Elie dans la sainte grotte du monastère Stella Maris

Statue de Saint Elie sur l’autel qui lui est dédié dans la sainte grotte du monastère « Stella Maris » au Mont Carmel

H – Elie se manifeste après sa mort : lettre au roi Joram, apparition auprès de Notre-Seigneur, venue au temps de l’Antéchrist :

   Voilà en abrégé toute l’histoire de cet homme merveilleux, digne d’un siècle plus heureux que celui où il a vécu sur la terre. Il disparut, selon la chronologie que nous avons suivie, vers l’année 880 avant la venue du Fils de Dieu. Dix ans après, Joram, roi de Juda, reçut une lettre de sa part, dans laquelle il lui reprochait ses impiétés, ses idolâtries et ses parricides, et lui faisait de terribles menaces, dont son impénitence lui fit bientôt sentir les effets. Nous avons cette lettre dans le deuxième livre des Paralipomènes, au chapitre XXI. Mais il n’y est point dit d’où elle vint, ni par qui elle fut apportée. Quelques-uns croient qu’Elie l’écrivit dans le lieu où il avait été transporté, et qu’il l’envoya par quelque messager céleste. D’autres estiment qu’il l’avait rédigée avant d’être enlevé, par une connaissance prophétique des dérèglements futurs de ce mauvais prince, et qu’il l’avait confiée à un messager fidèle chargé de la présenter au roi quand il serait nécessaire.
L’Évangile nous apprend qu’Elie est apparu sur le Mont Thabor, avec Moïse, au temps de la Transfiguration du Sauveur ; mais d’une manière différente de celle de Moïse : car Moïse, qui était mort, n’y parut qu’avec un corps aérien, dont son âme fut revêtue ; et pour Elie, qui était vivant, il y parut avec son propre corps, que les anges y transportèrent. L’Ecclésiastique, au chapitre XLVIII de ses instructions morales, remarque qu’il est destiné pour prévenir du Jugement dernier, pour adoucir, en ce temps, l’indignation de Dieu, et pour faire rentrer les tribus d’Israël dans la véritable religion. Aussi, dès l’Ancien Testament, c’était une tradition commune qu’Elie viendrait sur la terre avant la consommation des siècles, pour préparer les hommes à ce grand jour qui décidera de leur bonheur ou de leur malheur éternel. Notre-Seigneur, dans l’Évangile, a confirmé cette croyance, lorsqu’il a dit « qu’Elie viendrait assurément et qu’il rétablirait toutes choses ». C’est encore de lui et d’Hénoch, selon le sentiment des Pères de l’Église et des interprètes sacrés, qu’il parle dans l’Apocalypse, lorsqu’Il dit « qu’il donnera une vertu extraordinaire à Ses deux témoins, et qu’ils prophétiseront mille deux cent soixante jours, ou trois ans et demi, revêtus de sacs ; qu’ils porteront dans leur bouche un feu dévorant dont ils consumeront tous les adversaires ; et qu’ils auront la puissance de fermer le ciel pour en arrêter les pluies, de changer les eaux en sang et d’affliger la terre de toutes sortes de plaies, pour en châtier les criminels ».

image pieuse Saint Elie

Conclusion – iconographie :

   Les saints Docteurs ont aussi donné de grandes louanges à notre saint Prophète, surtout saint Bernard, qui l’appelle le défenseur de la foi et de la vérité, l’avocat des pauvres, l’œil des aveugles, la langue des muets, le refuge des misérables, la gloire des gens de bien, la terreur des méchants, le père des rois, le fléau des tyrans et le foudre des idolâtres. Les religieux Carmes, qui le reconnaissent pour leur fondateur et leur premier Patriarche, sont ceux qui se sont le plus étendus sur ses louanges. Ils en font la fête avec beaucoup de solennité en ce jour, 20 de juillet.

On le représente : 1°) portant à la main une épée flamboyante pour rappeler le langage fier et décisif avec lequel il défendit plus d’une fois l’honneur de Dieu ; 2°) enlevé dans un char de feu ; 3°) nourri par des corbeaux qui lui apportent chaque jour à manger près du torrent de Carith ; 4°) ressuscitant le fils de la veuve de Sarepta ; 5°) en costume d’ermite ; 6°) en compagnie d’Elisée, son disciple et successeur ; 7 °) recevant un pain que lui apporte un ange ; 8°) tenant à la main le cartouche qui se déroule et où on lit ses prophéties saillantes ; 9°) jetant son manteau à Elisée ; 10°) avec Jésus-Christ et Moïse, dans toutes les scènes de la Transfiguration, peintes ou sculptées.

Blason du Carmel

Blason de l’Ordre du Carmel
avec le bras armé d’Elie
et sa devise

Trois prières en l’honneur de Saint Vincent de Paul.

19 juillet,
Fête de Saint Vincent de Paul.

Saint Vincent de Paul ramène des galériens à la foi - église de la trinité Paris - Lecomte de Nouy

Jean-Jules-Antoine Lecomte de Nouÿ : Saint Vincent de Paul ramène des galériens à la foi (1876)
[Paris, église de la Sainte Trinité, chapelle de Saint Vincent de Paul]

   Saint Vincent de Paul,
apôtre et témoin de la Charité du Christ auprès des pauvres, donnez-nous d’aimer Dieu aux dépens de nos bras et à la sueur de nos fronts.
Aidez-nous à nous abandonner à Sa Providence, et à rester fidèles aux inspirations de Sa grâce, pour que nous ne manquions aucun de Ses appels. Soutenez-nous dans notre désir de discerner et d’accomplir la Volonté de Dieu.
Obtenez-nous un cœur tendre et compatissant aux misères et aux souffrances des autres, spécialement des plus démunis de ce monde.
Soutenez-nous dans nos engagements de service de la Sainte Eglise et des hommes que Dieu nous a donnés pour frères, et intercédez auprès du Fils de Dieu, pour que nous devenions, dans notre travail, dans notre famille, dans notre paroisse et dans nos communautés, de vivants exemples de Son Evangile d’amour.
Ainsi soit-il.

reliquaire du coeur de Saint Vincent de Paul rue du Bac

   O glorieux saint Vincent,
céleste patron de toutes les associations de charité, Père de tous les malheureux, qui, durant votre vie, n’avez repoussé aucun de ceux qui ont eu recours à vous, intercédez auprès du Seigneur pour qu’Il daigne donner à notre monde de véritables apôtres, embrasés d’amour, qui, selon les exemples que vous avez donnés vous même, iront
assister et instruire les pauvres,
soulager les malades,
consoler les affligés,
réconforter ceux qui sont délaissés,
inspirer aux riches une charité compatissante,
convertir les pécheurs,
animer les prêtres d’un zèle ardent pour les âmes,
donner la paix à l’Église,
et travailler au salut de tous les hommes.

Que tous éprouvent l’efficacité de votre intercession, afin qu’après avoir été secourus par vous dans les différents besoins de la vie d’ici-bas, nous soyons unis à Dieu dans le ciel, où il n’y aura plus ni tristesse, ni gémissement, ni douleur, mais où régneront la joie et l’éternelle félicité.
Ainsi soit-il.

Châsse de Saint Vincent de Paul

   O notre Dieu, Père très aimant, dans Votre grande bonté Vous appelez tous ceux qui portent le nom « chrétien » à évangéliser les pauvres, en suivant la voie tracée par Votre Fils bien-aimé, Jésus-Christ Notre-Seigneur : aidez-nous, à l’exemple de Saint Vincent de Paul, à être diligents et à faire preuve d’audace devant les nécessités, spirituelles et matérielles, de ceux qui sont nos frères.
Donnez-nous, par la grâce et les dons de Votre Esprit-Saint, d’annoncer, non seulement par nos paroles mais aussi par nos exemples, le Salut et la Rédemption par la Croix, et de témoigner par toute notre vie de la foi, de l’espérance et de la charité dont Vous remplissez les cœurs de Vos véritables fidèles.
Ainsi soit-il.

St Vincent de Paul vitrail

2022-80. Saint Bonaventure de Bagnoregio, le « Docteur séraphique ».

14 juillet,
fête de Saint Bonaventure, évêque et confesseur, Docteur de l’Eglise ;
Anniversaire de la mort de Jacques Cathelineau (+ 14 juillet 1793).

   La fête de Saint Bonaventure de Bagnoregio, exact contemporain et ami de Saint Thomas d’Aquin, nous est une fois de plus l’occasion de nous replonger dans les enseignements donnés par Sa Sainteté le pape Benoît XVI lors des audiences pontificales hebdomadaires, enseignements par lesquels ce pontife érudit s’est attaché à mieux faire connaître aux fidèles les Pères et Docteurs de l’Eglise : ces Pères et Docteurs qui sont les voix autorisés de l’authentique Tradition, et dans les écrits desquels nous trouvons tous les antidotes aux erreurs modernistes qui ruinent la Chrétienté.

Leandro da Ponte dit Leandro Bassano - Apparition de la Vierge à Saint Bonaventure - 1602 - Venise

Leandro da Ponte, dit Leandro Bassano :
apparition de la Vierge à Saint Bonaventure (1602)
Venise, galerie de l’Académie

Catéchèse de Sa Sainteté le pape Benoît XVI
à l’occasion de l’audience générale
du mercredi 3 mars 2010

Chers frères et sœurs,

   Aujourd’hui, je voudrais parler de saint Bonaventure de Bagnoregio.
Je vous avoue qu’en vous proposant ce thème, je ressens une certaine nostalgie, car je repense aux recherches que, jeune chercheur, j’ai conduites précisément sur cet auteur, qui m’est particulièrement cher. Sa connaissance a beaucoup influencé ma formation. C’est avec une grande joie que je me suis rendu en pèlerinage, il y a quelques mois, sur son lieu de naissance, Bagnoregio, petite ville italienne dans le Latium, qui conserve avec vénération sa mémoire.

   Né probablement aux alentours de 1217 et mort en 1274, il vécut au XIIIème siècle, à une époque où la foi chrétienne, profondément imprégnée dans la culture et dans la société de l’Europe, inspira des œuvres durables dans le domaine de la littérature, des arts visuels, de la philosophie et de la théologie. Parmi les grandes figures chrétiennes qui contribuèrent à la composition de cette harmonie entre foi et culture se distingue précisément Bonaventure, homme d’action et de contemplation, de profonde piété et de prudence dans le gouvernement.

   Il s’appelait Jean de Fidanza.
Comme il le raconte lui-même, un épisode qui eut lieu alors qu’il était encore jeune garçon, marqua profondément sa vie. Il avait été frappé d’une grave maladie, et pas même son père, qui était médecin, espérait désormais pouvoir le sauver de la mort. Alors, sa mère eut recours à l’intercession de saint François d’Assise, canonisé depuis peu. Et Jean guérit.

   La figure du Poverello d’Assise lui devint encore plus familière quelques années plus tard, alors qu’il se trouvait à Paris, où il s’était rendu pour ses études. Il avait obtenu le diplôme de Maître d’art, que nous pourrions comparer à celui d’un prestigieux lycée de notre époque. A ce moment, comme tant de jeunes du passé et également d’aujourd’hui, Jean se posa une question cruciale : « Que dois-je faire de ma vie ? ». Fasciné par le témoignage de ferveur et de radicalité évangélique des frères mineurs, qui étaient arrivés à Paris en 1219, Jean frappa aux portes du couvent franciscain de la ville et demanda à être accueilli dans la grande famille des disciples de saint François. De nombreuses années plus tard, il expliqua les raisons de son choix : chez saint François et dans le mouvement auquel il avait donné naissance, il reconnaissait l’action du Christ. Il écrivait ceci dans une lettre adressée à un autre frère : « Je confesse devant Dieu que la raison qui m’a fait aimer le plus la vie du bienheureux François est qu’elle ressemble aux débuts et à la croissance de l’Eglise. L’Eglise commença avec de simples pêcheurs, et s’enrichit par la suite de docteurs très illustres et sages ; la religion du bienheureux François n’a pas été établie par la prudence des hommes mais par le Christ » (Epistula de tribus quaestionibus ad magistrum innominatum, in Œuvres de saint Bonaventure. Introduction générale, Rome 1990, p. 29).

   C’est pourquoi, autour de l’an 1243, Jean revêtit l’habit franciscain et prit le nom de Bonaventure. Il fut immédiatement dirigé vers les études, et fréquenta la faculté de théologie de l’Université de Paris, suivant un ensemble de cours de très haut niveau. Il obtint les divers titres requis pour la carrière académique, ceux de « bachelier biblique » et de « bachelier sentencier ». Ainsi, Bonaventure étudia-t-il en profondeur l’Ecriture Sainte, les Sentences de Pierre Lombard, le manuel de théologie de l’époque, ainsi que les plus importants auteurs de théologie, et, au contact des maîtres et des étudiants qui affluaient à Paris de toute l’Europe, il mûrit sa propre réflexion personnelle et une sensibilité spirituelle de grande valeur qu’au cours des années suivantes, il sut transcrire dans ses œuvres et dans ses sermons, devenant ainsi l’un des théologiens les plus importants de l’histoire de l’Eglise. Il est significatif de rappeler le titre de la thèse qu’il défendit pour être habilité à l’enseignement de la théologie, la licentia ubique docendi, comme l’on disait alors. Sa dissertation avait pour titre Questions sur la connaissance du Christ. Cet argument montre le rôle central que le Christ joua toujours dans la vie et dans l’enseignement de Bonaventure. Nous pouvons dire sans aucun doute que toute sa pensée fut profondément christocentrique.

   Dans ces années-là, à Paris, la ville d’adoption de Bonaventure, se répandait une violente polémique contre les frères mineurs de saint François d’Assise et les frères prédicateurs de saint Dominique de Guzman. On leur contestait le droit d’enseigner à l’Université, et l’on allait jusqu’à mettre en doute l’authenticité de leur vie consacrée. Assurément, les changements introduits par les ordres mendiants dans la manière d’envisager la vie religieuse, dont j’ai parlé dans les catéchèses précédentes, étaient tellement innovateurs que tous ne parvenaient pas à les comprendre. S’ajoutaient ensuite, comme cela arrive parfois même entre des personnes sincèrement religieuses, des motifs de faiblesse humaine, comme l’envie et la jalousie. Bonaventure, même s’il était encerclé par l’opposition des autres maîtres universitaires, avait déjà commencé à enseigner à la chaire de théologie des franciscains et, pour répondre à qui contestait les ordres mendiants, il composa un écrit intitulé La perfection évangélique. Dans cet écrit, il démontre comment les ordres mendiants, spécialement les frères mineurs, en pratiquant les vœux de chasteté et d’obéissance, suivaient les conseils de l’Evangile lui-même. Au-delà de ces circonstances historiques, l’enseignement fourni par Bonaventure dans son œuvre et dans sa vie demeure toujours actuel : l’Eglise est rendue plus lumineuse et belle par la fidélité à la vocation de ses fils et de ses filles qui non seulement mettent en pratique les préceptes évangéliques mais, par la grâce de Dieu, sont appelés à en observer les conseils et témoignent ainsi, à travers leur style de vie pauvre, chaste et obéissant, que l’Evangile est une source de joie et de perfection.

   Le conflit retomba, au moins un certain temps, et, grâce à l’intervention personnelle du Pape Alexandre IV, en 1257, Bonaventure fut reconnu officiellement comme docteur et maître de l’université parisienne. Il dut toutefois renoncer à cette charge prestigieuse, parce que la même année, le Chapitre général de l’ordre l’élut ministre général.

   Il exerça cette fonction pendant dix-sept ans avec sagesse et dévouement, visitant les provinces, écrivant aux frères, intervenant parfois avec une certaine sévérité pour éliminer les abus. Quand Bonaventure commença ce service, l’Ordre des frères mineurs s’était développé de manière prodigieuse : il y avait plus de 30.000 frères dispersés dans tout l’Occident avec des présences missionnaires en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, et également à Pékin. Il fallait consolider cette expansion et surtout lui conférer, en pleine fidélité au charisme de François, une unité d’action et d’esprit. En effet, parmi les disciples du saint d’Assise, on enregistrait différentes façons d’interpréter le message et il existait réellement le risque d’une fracture interne. Pour éviter ce danger, le chapitre général de l’Ordre, qui eut lieu à Narbonne en 1260, accepta et ratifia un texte proposé par Bonaventure, dans lequel on recueillait et on unifiait les normes qui réglementaient la vie quotidienne des frères mineurs. Bonaventure avait toutefois l’intuition que les dispositions législatives, bien qu’elles fussent inspirées par la sagesse et la modération, n’étaient pas suffisantes à assurer la communion de l’esprit et des cœurs. Il fallait partager les mêmes idéaux et les mêmes motivations. C’est pour cette raison que Bonaventure voulut présenter le charisme authentique de François, sa vie et son enseignement. Il rassembla donc avec un grand zèle des documents concernant le Poverello et il écouta avec attention les souvenirs de ceux qui avaient directement connu François. Il en naquit une biographie, historiquement bien fondée, du saint d’Assise, intitulée Legenda Maior, rédigée également sous forme plus brève, et donc appelée Legenda Minor. Le mot latin, à la différence du mot italien, n’indique pas un fruit de l’imagination, mais, au contraire, « Legenda » signifie un texte faisant autorité, « à lire » de manière officielle. En effet, le chapitre des frères mineurs de 1263, qui s’était réuni à Pise, reconnut dans la biographie de saint Bonaventure le portrait le plus fidèle du fondateur et celle-ci devint, ainsi, la biographie officielle du saint.

   Quelle est l’image de François qui ressort du cœur et de la plume de son pieux fils et successeur, saint Bonaventure ?
Le point essentiel : François est un alter Christus, un homme qui a cherché passionnément le Christ. Dans l’amour qui pousse à l’imitation, il s’est conformé entièrement à Lui. Bonaventure indiquait cet idéal vivant à tous les disciples de François. Cet idéal, valable pour chaque chrétien, hier, aujourd’hui et à jamais, a été indiqué comme programme également pour l’Eglise du troisième millénaire par mon prédécesseur, le vénérable Jean-Paul II. Ce programme, écrivait-il dans la Lettre Novo millennio ineunte, est centré « sur le Christ lui-même, qu’il faut connaître, aimer, imiter, pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec lui l’histoire jusqu’à son achèvement dans la Jérusalem céleste » (n. 29).

   En 1273, la vie de saint Bonaventure connut un autre changement.
Le Pape Grégoire X voulut le consacrer évêque et le nommer cardinal. Il lui demanda également de préparer un événement ecclésial très important : le 2ème concile œcuménique de Lyon, qui avait pour but le rétablissement de la communion entre l’Eglise latine et l’Eglise grecque. Il se consacra à cette tâche avec diligence, mais il ne réussit pas à voir la conclusion de cette assise œcuménique, car il mourut pendant son déroulement.
Un notaire pontifical anonyme composa un éloge de Bonaventure, qui nous offre un portrait conclusif de ce grand saint et excellent théologien : « Un homme bon, affable, pieux et miséricordieux, plein de vertus, aimé de Dieu et des hommes… En effet, Dieu lui avait donné une telle grâce, que tous ceux qui le voyaient étaient envahis par un amour que le cœur ne pouvait pas cacher » (cf. J.G. Bougerol, Bonaventura, in. A. Vauchez (sous la direction de), Storia dei santi e della santità cristiana. Vol. VI L’epoca del rinnovamento evangelico, Milan 1991, p. 91).

   Recueillons l’héritage de ce grand Docteur de l’Eglise, qui nous rappelle le sens de notre vie avec les paroles suivantes : « Sur la terre… nous pouvons contempler l’immensité divine à travers le raisonnement et l’admiration ; dans la patrie céleste, en revanche, à travers la vision, lorsque nous serons faits semblables à Dieu, et à travers l’extase… nous entrerons dans la joie de Dieu » (La conoscenza di Cristo, q. 6, conclusione, in Opere di San Bonaventura. Opuscoli Teologici/1, Roma 1993, p. 187).

Prières de Saint Bonaventure déjà publiées sur ce blogue :
- Paraphrase du « Salve Regina » > ici
- Prière pour demander les sept dons du Saint-Esprit > ici

Lyon basilique de Saint Bonaventure - vue intérieure

Lyon : intérieur de la basilique Saint Bonaventure, ancienne église des Cordeliers
où fut inhumé Saint Bonaventure de Bagnoregio en 1274

2022-79. La révolution est la négation légale du Règne de Jésus-Christ sur la terre, la destruction sociale de l’Eglise.

12 juillet,
Anniversaire de la sauvage exécution du comte François de Saillans (cf. > ici, > ici, > ici et > ici).

Auguste Couder Séance d'ouverture des États généraux le 5 mai 1789

Auguste Couder : la séance d’ouverture des Etats Généraux le 5 mai 1789

   En ces jours des 12, 13 et 14 juillet, ce qui reste de loyal à Dieu et au Roi légitime en Vivarais se recueille dans le pieux souvenir des fidèles serviteurs du Trône et de l’Autel – prêtres, nobles, soldats et paysans -, qui, en 1792, ont été abominablement traqués et mis à mort par les patriotes, à la suite de l’échec du soulèvement commis par les Princes aux soins du comte de Saillans (se reporter aux liens mentionnés ci-dessus).
C’est dans cette perspective que nous laissons ci-dessous la parole à Monseigneur Louis-Gaston de Ségur (cf. > ici) qui nous rappelle ce qu’est l’essence de la révolution.

frise lys

Satan est le père de la Révolution.
La Révolution est son œuvre, commencée dans le ciel et se perpétuant dans l’humanité d’âge en âge.

La Révolution n’est pas une question purement politique ; c’est aussi une question religieuse, et c’est uniquement à ce point de vue que j’en parle ici. La Révolution n’est pas seulement une question religieuse, mais elle est la grande question religieuse de notre siècle. Pour s’en convaincre, il suffit de réfléchir et de préciser. Prise dans sons sens le plus général, la Révolution est la révolte érigée en principe et en droit. Ce n’est pas seulement le fait de la révolte ; de tout temps il y a eu des révoltes ; c’est le droit, c’est le principe de la révolte devenant la règle pratique et le fondement des sociétés ; c’est la négation systématique de l’autorité légitime ; c’est la théorie de la révolte, c’est l’apologie et l’orgueil de la révolte, la consécration légale du principe même de toute révolte. Ce n’est pas non plus la révolte de l’individu contre son supérieur légitime, cette révolte s’appelle tout simplement désobéissance ; c’est la révolte de la société en tant que société ; le caractère de la Révolution est essentiellement social et non pas individuel.

Il y a trois degrés dans la Révolution :

1. La destruction de l’Eglise, comme autorité et société religieuse, protectrice des autres autorités et des autres sociétés ; à ce premier degré, qui nous intéresse directement, la Révolution est la négation de l’Eglise érigée en principe et formulée en droit ; la séparation de l’Eglise et de l’Etat dans le but de découvrir l’Etat et de lui enlever son appui fondamental.

2. La destruction des trônes et de l’autorité politique légitime, conséquence inévitable de la destruction de l’autorité catholique. Cette destruction est le dernier mot du principe révolutionnaire de la démocratie moderne et de ce qu’on appelle aujourd’hui la souveraineté du peuple.

3. La destruction de la société, c’est-à-dire de l’organisation qu’elle a reçue de Dieu ; en d’autres termes, la destruction des droits de la famille et de la propriété, au profit d’une abstraction que les docteurs révolutionnaires appellent l’Etat. C’est le socialisme, dernier mot de la Révolution parfaite, dernière révolte, destruction du dernier droit. A ce degré, la Révolution est, ou plutôt serait la destruction totale de l’ordre divin sur la terre, le règne parfait de Satan dans le monde.

Nettement formulée pour la première fois par Jean-Jacques Rousseau, puis en 1789 et en 1793 par la révolution française, la Révolution s’est montrée dès son origine l’ennemie acharnée du christianisme ; elle a frappé l’Eglise avec une fureur qui rappelait les persécutions du paganisme ; elle a fermé ou détruit les églises, dispersé les Ordres religieux, traîné dans la boue les croix et les reliques des Saints ; sa rage s’est étendue dans l’Europe entière ; elle a brisé toutes les traditions, et un moment elle a cru détruit le christianisme, qu’elle appelait avec mépris une vieille et fanatique superstition. Sur toutes ces ruines, elle a inauguré un régime nouveau de lois athées, de sociétés sans religion, de peuples et de rois absolument indépendants ; depuis soixante ans, elle grandit et s’étend dans le monde entier, détruisant partout l’influence sociale de l’Eglise, pervertissant les intelligences, calomniant le clergé, et sapant par la base tout l’édifice de la foi.

Au point de vue religieux, on peut la définir : la négation légale du règne de Jésus-Christ sur la terre, la destruction sociale de l’Eglise.

Combattre la Révolution est donc un acte de foi, un devoir religieux au premier chef. C’est de plus un acte de bon citoyen et d’honnête homme ; car c’est défendre la patrie et la famille. Si les partis politiques honnêtes la combattent à leur point de vue, nous devons, nous autres chrétiens, la combattre à un point de vue bien supérieur, pour défendre ce qui nous est plus cher que la vie.

Mgr Louis-Gaston de Ségur,
in « La Révolution expliquée aux jeunes gens ».

Voir aussi, du même Monseigneur de Ségur, « Ce qu’est le droit divin » > ici

Mirabeau tenant tête au marquis de Dreux-Brézé - Joseph-Désiré Court

Joseph-Désiré Court : Mirabeau tenant tête au marquis de Dreux-Brézé le 23 juin 1789

2022-78. Le succès ne fait pas la valeur d’une œuvre.

10 juillet,
Anniversaire du rappel à Dieu de l’abbé Henri Huvelin (+ 10 juillet 1910).

Abbé Henri Huvelin

L’abbé Henri Huvelin (1838-1910)

   Faut-il présenter l’abbé Huvelin ?
J’ose espérer que les lecteurs de ce modeste blogue en ont tous au moins une idée ! Je recommande en particulier la lecture de la biographie, déjà ancienne, rédigée par Marie-Thérèse Louis-Lefebvre, parue chez Lethielleux en 1958 qui, à mon sens, est un ouvrage majeur et inégalé et s’intitule « Un prêtre : l’abbé Huvelin ». Et puis il y a ses écrits spirituels, dont beaucoup ont été publiés par le même auteur, qui donnent une compréhension profonde de ce que fut ce confesseur et conseiller spirituel exceptionnel sans le ministère duquel nous n’aurions pas Saint Charles de Jésus…

   A l’occasion de l’anniversaire de la mort de ce saint prêtre (+ 10 juillet 1910), je vous propose de lire et de méditer avec quelques extraits d’une conférence spirituelle donnée à une réunion de « Dames de charité » le 26 avril 1888.
C’est un texte d’une grande profondeur spirituelle toujours propre à fortifier ceux qui peinent et rencontrent des difficultés dans l’accomplissement de ce que Dieu demande d’eux et, de ce fait, peuvent parfois éprouver des tentations de découragement. Ainsi, bien au-delà des situations circonstanciées auxquelles les « Dames de charité » de la paroisse Saint-Augustin avaient à faire face, nous pouvons aujourd’hui puiser dans l’enseignement du saint abbé Huvelin des principes de conduite pour notre âme dans nos propres difficultés apostoliques et spirituelles.

Crucifixion - détail d'un vitrail de l'église de Jarzé diocèse d'Angers

Crucifixion
(détail d’un vitrail de l’église de Jarzé, dans le diocèse d’Angers)

   « [...] Dans un insuccès apparent, ne cédons pas à la lassitude, au découragement ; quand, après tout, nous faisons l’œuvre de Dieu, c’est bien par Lui seul que nous agissons. Il nous prend avec Lui, mais, le premier, Il a mis Ses mains divines à l’œuvre à laquelle Il nous appelle. Avec Lui, après Lui, le sillon est parfois difficile, laborieux, pénible, douloureux même… N’oubliez jamais que Jésus Lui-même l’a tracé et arrosé de Son Sang !

   Le plus souvent nous ne sommes pour rien dans les conversions comme dans l’évènement des âmes : la grâce de Dieu opère, fait concourir événements et circonstances à Son œuvre de miséricorde. Combien je sens Dieu seul guide et conducteur des âmes ! [...] Toujours il faut, à l’exemple du Maître, aborder les âmes comme Il l’a fait, délicatement.

   C’est tellement grand une âme rachetée par le Sang du Christ ! J’avoue n’oser les approcher et y toucher qu’avec respect, avec timidité, et avec une religieuse tendresse, en laissant le succès à Dieu.
N’oublions pas ce que disaient les anciens et que répétait souvent Saint Paul : « Le succès ne fait pas la valeur de l’œuvre dont Dieu seul doit toujours être le but ».
Qu’il en soit ainsi pour toutes nos œuvres.
Faites l’œuvre de Dieu respectueusement, timidement, avec suite et courage…

   Vous pouvez souvent remarquer que c’est à l’heure la plus désespérée, à celle où vous abandonneriez volontiers l’œuvre commencée, que les choses tournent à bien. Il suffit parfois d’un acte de bonté, d’un mot de tendresse pour qu’éclate l’heure de la grâce divine.

   Le découragement naît trop souvent d’une sorte de comparaison faite entre soi et les autres. Cela ne vaut rien, sauf pour décourager. D’ailleurs cela vient souvent d’une âme orgueilleuse qui se cherche plus qu’elle ne cherche la gloire de Dieu et des âmes.
Je le répète : ne mesurez pas au succès la valeur d’une œuvre. Il faut toujours marcher en vue de Dieu et malgré notre misère, notre faiblesse, nos maladresses, nos insuccès : peu importe, si nous avons tout fait pour Dieu seul, avec toute notre tendresse !

   Allez avec suite et fidélité, ayant Dieu pour unique but. Alors vous verrez Dieu dans toute âme et vous ne vous rebuterez jamais devant l’insuccès. Vous ne vous troublerez pas si vous êtes mal accueillies ; si vos bonnes actions ne vous apportent pas la consolation que vous en espériez. Faites tout ce que vous pourrez, le succès est entre les mains de Dieu ; Sa grâce seule peut tout. Préparez la plante : il lui faudra le divin Soleil pour grandir et s’épanouir.

   Ne cessez jamais d’être compatissantes, dévouées ; dans toute la mesure de votre impuissance, coopérez à l’œuvre de Dieu !

   Certes, il vous arrivera de vous heurter aux rebuffades de ceux que vous voudrez aider. Je ne suis nullement étonné de la première attitude de ceux qui n’ont jamais rien sollicité de personne et qui voudraient encore se suffire par leur travail, rester debout en face du malheur. Ils demandent qu’on les laisse tranquilles. Il y a là une fierté facile à comprendre ; cette attitude a quelque chose de digne. Cela est beau, c’est assez rare.

   Enfin, je ne puis assez redire qu’il ne s’agit pas de partir avec élan, mais qu’il faut continuer avec persévérance ! »

Autre texte de l’abbé Huvelin à méditer > ici

nika

2022-77. Le décret du Saint Office « Lamentabili sane exitu » condamnant les principales erreurs modernistes.

3 juillet,
Anniversaire du Sacre de Hugues Capet à Noyon (3 juillet 987) ;
Anniversaire du décret du Saint office « Lamentabili sane exitu »

    Cette belle date du 3 juillet ramène l’anniversaire du décret « Lamentabili sane exitu » qui est une sorte de catalogue présentant 65 propositions fermement réprouvées par la Sainte Eglise, dites erreurs modernistes.  Il est important non seulement de l’avoir lu une fois, mais aussi de le relire régulièrement pour s’en bien imprégner et se prémunir contre le poison de l’erreur, le poison des affirmations, opinions et théories que la Sainte Eglise catholique notre Mère juge absolument incompatibles avec l’authentique et véritable foi reçue des Apôtres.

   Si vous entendez des prêtres, évêques, catéchistes, « théologiens » ou « spécialistes », enseigner l’une ou l’autre des propositions ci-dessous énoncées, vous pouvez, avec un jugement infaillible qui n’est pas une « option personnelle » mais bien le jugement de l’Eglise divinement assistée par le Saint-Esprit, affirmer que cette personne, quelque élevée que soit la place qu’elle occupe dans la hiérarchie ecclésiastique, n’a pas la foi catholique, a fait naufrage dans la foi, transmet des erreurs fermement condamnées, ne fait pas le travail que Dieu attend d’elle, trahit la Sainte Eglise et contribue à l’autodémolition de l’Eglise…

   Que Dieu nous accorde la très grande grâce de demeurer fermes dans la foi traditionnelle et vaillants dans le combat pour la faire connaître et aimer, et pour la défendre contre les ennemis « de l’intérieur », contre les apostats qui ne quittent pas le vaisseau de l’Eglise et travaillent à son sabordage. 

Armoiries de Saint Pie X

Décret du Saint Office
« Lamentabili sane exitu »
condamnant quelques unes des principales
erreurs modernistes

publié par l’ordre et par l’autorité
du Pape Saint Pie X

- 3 juillet 1907 -

   Par un malheur vraiment lamentable, notre temps, qui ne souffre aucun frein, s’attache souvent, dans la recherche des vérités supérieures, à des nouveautés au point que, délaissant ce qui est en quelque sorte l’héritage du genre humain, il tombe dans les plus graves erreurs. Ces erreurs sont beaucoup plus dangereuses s’il s’agit des sciences sacrées, de l’interprétation de la Sainte Écriture, des principaux mystères de la foi. Or, il est vivement déplorable qu’on rencontre, même parmi les catholiques, un assez grand nombre d’écrivains qui, sortant des limites fixées par les Pères et par la Sainte Église elle-même, poursuivent, sous prétexte d’interprétation plus approfondie et en se réclamant du point de vue historique, un prétendu progrès des dogmes qui, en réalité, en est la déformation.

Mais, afin que de pareilles erreurs, qui se répandent chaque jour parmi les fidèles, ne s’implantent pas dans leur esprit et n’altèrent pas la pureté de leur foi, il a plu à N. T. S. P. Pie X, Pape par la divine Providence, de faire noter et réprouver les principales d’entre elles par le ministère de la Sainte Inquisition romaine et universelle.

En conséquence, après un très soigneux examen et après avoir pris l’avis des Révérends Consulteurs, les Éminentissimes et Révérendissimes Cardinaux Inquisiteurs généraux en matière de foi et de mœurs ont jugé qu’il y avait lieu de réprouver et de proscrire les propositions suivantes comme elles sont réprouvées et proscrites par le présent Décret général :

  • 1. – La loi ecclésiastique qui prescrit de soumettre à une censure préalable les livres concernant les divines Écritures ne s’étend pas aux écrivains qui s’adonnent à la critique ou exégèse scientifique des livres de l’Ancien et du Nouveau Testament.
  • 2. – L’interprétation des Livres Saints par l’Église n’est sans doute pas à dédaigner ; elle est néanmoins subordonnée au jugement plus approfondi et à la correction des exégètes.
  • 3. – Des jugements et des censures ecclésiastiques portés contre l’exégèse libre et plus savante on peut inférer que la foi proposée par l’Église est en contradiction avec l’histoire et que les dogmes catholiques ne peuvent réellement pas se concilier avec les vraies origines de la religion chrétienne.
  • 4. – Le magistère de l’Église ne peut, même par des définitions dogmatiques, déterminer le vrai sens des Saintes Écritures.
  • 5. – Le dépôt de la foi ne contenant que des vérités révélées, il n’appartient sous aucun rapport à l’Église de porter un jugement sur les assertions des sciences humaines.
  • 6. – Dans les définitions doctrinales l’Église enseignée et l’Église enseignante collaborent de telle sorte qu’il ne reste à l’Église enseignante qu’à sanctionner les opinions communes de l’Église enseignée.
  • 7. – L’Église, lorsqu’elle proscrit des erreurs, ne peut exiger des fidèles qu’ils adhèrent par un assentiment intérieur aux jugements qu’elle a rendus.
  • 8. – On doit estimer exempts de toute faute ceux qui ne tiennent aucun compte des condamnations portées par la Sacrée Congrégation de l’Index ou par les autres Sacrées Congrégations Romaines.
  • 9. – Ceux-là font preuve de trop grande simplicité ou d’ignorance qui croient que Dieu est vraiment l’Auteur de la Sainte Écriture.
  • 10. – L’inspiration des livres de l’Ancien Testament a consisté en ce que les écrivains d’Israël ont transmis les doctrines religieuses sous un certain aspect particulier, peu connu ou même ignoré des Gentils.
  • 11. – L’inspiration divine ne s’étend pas de telle sorte à toute l’Écriture Sainte qu’elle préserve de toute erreur toutes et chacune de ses parties.
  • 12. – L’exégète, s’il veut s’adonner utilement aux études bibliques, doit avant tout écarter toute opinion préconçue sur l’origine surnaturelle de l’Écriture Sainte et ne pas l’interpréter autrement que les autres documents purement humains.
  • 13. – Ce sont les évangélistes eux-mêmes et les chrétiens de la seconde et de la troisième génération qui ont artificiellement élaboré les paraboles évangéliques, et ont ainsi rendu raison du peu de fruit de la prédication du Christ chez les Juifs.
  • 14. – En beaucoup de récits les évangélistes ont rapporté non pas tant ce qui est vrai que ce qu’ils ont estimé, quoique faux, plus profitable aux lecteurs.
  • 15. – Les Évangiles se sont enrichis d’additions et de corrections continuelles jusqu’à la fixation et à la constitution du Canon ; et ainsi il n’y subsista de la doctrine du Christ que des vestiges ténus et incertains.
  • 16. – Les récits de Jean ne sont pas proprement de l’histoire, mais une contemplation mystique de l’Évangile ; les discours contenus dans son Évangile sont des méditations théologiques sur le mystère du salut dénuées de vérité historique.
  • 17. – Le quatrième Évangile a exagéré les miracles non seulement afin de les faire paraître plus extraordinaires, mais encore pour les rendre plus aptes à caractériser l’œuvre et la gloire du Verbe Incarné.
  • 18. – Jean revendique, il est vrai, pour lui-même le caractère de témoin du Christ ; il n’est cependant en réalité qu’un témoin éminent de la vie chrétienne ou de la vie du Christ dans l’Église à la fin du Ier siècle.
  • 19. – Les exégètes hétérodoxes ont plus fidèlement rendu le sens vrai des Écritures que les exégètes catholiques.
  • 20. – La Révélation n’a pu être autre chose que la conscience acquise par l’homme des rapports existants entre Dieu et lui.
  • 21. – La Révélation qui constitue l’objet de la foi catholique n’a pas été complète avec les Apôtres.
  • 22. – Les dogmes que l’Église déclare révélés ne sont pas des vérités descendues du ciel, mais une certaine interprétation de faits religieux que l’esprit humain s’est formée par un laborieux effort.
  • 23. – Il peut exister et il existe réellement entre les faits rapportés dans la Sainte Écriture et les dogmes de l’Église auxquels ils servent de base une opposition telle que le critique peut rejeter comme faux des faits que l’Église tient pour très certains.
  • 24. – On ne doit pas condamner un exégète qui pose des prémisses d’où il suit que les dogmes sont historiquement faux ou douteux, pourvu qu’il ne nie pas directement les dogmes mêmes.
  • 25. – L’assentiment de foi se fonde en définitive sur une accumulation de probabilités.
  • 26. – Les dogmes de la foi sont à retenir seulement selon leur sens pratique, c’est-à-dire comme règle obligatoire de conduite, mais non comme règle de croyance.
  • 27. – La divinité de Jésus-Christ ne se prouve pas par les Évangiles ; mais c’est un dogme que la conscience chrétienne a déduit de la notion du Messie.
  • 28. – Pendant qu’il exerçait son ministère, Jésus n’avait pas en vue dans ses discours d’enseigner qu’il était lui-même le Messie, et ses miracles ne tendaient pas à le démontrer.
  • 29. – On peut accorder que le Christ que montre l’histoire est bien inférieur au Christ qui est l’objet de la foi.
  • 30. – Dans tous les textes évangéliques le nom de Fils de Dieu équivaut seulement au nom de Messie, il ne signifie nullement que le Christ est le vrai et naturel Fils de Dieu.
  • 31. – La doctrine christologique de Paul, de Jean et des Conciles de Nicée, d’Éphèse, de Chalcédoine, n’est pas celle que Jésus a enseignée, mais celle que la conscience chrétienne a conçue au sujet de Jésus.
  • 32. – On ne peut concilier le sens naturel des textes évangéliques avec l’enseignement de nos théologiens, touchant la conscience et la science infaillible de Jésus-Christ.
  • 33. – Il est évident, pour quiconque n’est pas guidé par des opinions préconçues, ou bien que Jésus a enseigné une erreur au sujet du très prochain avènement messianique, ou bien que la majeure partie de sa doctrine contenue dans les Évangiles synoptiques manque d’authenticité.
  • 34. – La critique ne peut attribuer au Christ une science illimitée si ce n’est dans l’hypothèse, historiquement inconcevable et qui répugne au sens moral, que le Christ comme homme a possédé la science de Dieu et qu’il a néanmoins refusé de communiquer la connaissance qu’il avait de tant de choses à ses disciples et à la postérité.
  • 35. – Le Christ n’a pas toujours eu conscience de sa divinité messianique.
  • 36. – La résurrection du Sauveur n’est pas proprement un fait d’ordre historique, mais un fait d’ordre purement surnaturel, ni démontré ni démontrable, que la conscience chrétienne a peu à peu déduit d’autres faits.
  • 37. – La foi en la résurrection du Christ, à l’origine, porte moins sur le fait même de la résurrection que sur la vie immortelle du Christ auprès de Dieu.
  • 38. – La doctrine de la mort expiatoire du Christ n’est pas évangélique mais seulement paulinienne.
  • 39. – Les opinions sur l’origine des sacrements dont étaient imbus les Pères du Concile de Trente et qui ont sans aucun doute influé sur la rédaction de leurs Canons dogmatiques, sont bien éloignées de celles qui aujourd’hui prévalent à bon droit parmi les historiens du christianisme.
  • 40. – Les sacrements sont nés de ce que les Apôtres et leurs successeurs ont interprété une idée, une intention du Christ, sous l’inspiration et la poussée des circonstances et des événements.
  • 41. – Les sacrements n’ont d’autre but que de rappeler à l’esprit de l’homme la présence toujours bienfaisante du Créateur.
  • 42. – C’est la communauté chrétienne qui a introduit la nécessité du Baptême, en l’adoptant comme un rite nécessaire et en y attachant les obligations de la profession chrétienne.
  • 43. – L’usage de conférer le Baptême aux enfants fut une évolution dans la discipline ; cette évolution fut une des causes pour lesquelles ce sacrement se dédoubla en Baptême et en Pénitence.
  • 44. – Rien ne prouve que le rite du sacrement de Confirmation ait été employé par les Apôtres ; et la distinction formelle des deux sacrements de Baptême et de Confirmation n’appartient pas à l’histoire du christianisme primitif.
  • 45. – Tout n’est pas à entendre historiquement dans le récit de l’institution de l’Eucharistie par Paul (I Cor. XI, 23-25).
  • 46. – La notion de la réconciliation du chrétien pécheur par l’autorité de l’Église n’a pas existé dans la primitive Église ; l’Église ne s’est habituée à ce concept que très lentement. Bien plus, même après que la Pénitence eut été reconnue comme une institution de l’Église, elle ne portait pas le nom de sacrement, parce qu’on la considérait comme un sacrement honteux.
  • 47. – Les paroles du Seigneur : Recevez l’Esprit-Saint ; les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez, et ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez (Joan. XX, 22 et 23), ne se rapportent pas du tout au sacrement de Pénitence, quoi qu’il ait plu aux Pères de Trente d’affirmer.
  • 48. – Jacques, dans son épître (vv. 14 et 15), n’a pas l’intention de promulguer un sacrement du Christ, mais de recommander un pieux usage, et s’il voit peut-être dans cet usage un moyen d’obtenir la grâce, il ne l’entend pas avec la même rigueur que les théologiens qui ont précisé la théorie et le nombre des sacrements.
  • 49. – La Cène chrétienne prenant peu à peu le caractère d’une action liturgique, ceux qui avaient coutume de présider la Cène acquirent le caractère sacerdotal.
  • 50. – Les anciens qui étaient chargés de la surveillance dans les assemblées des chrétiens ont été établis par les Apôtres prêtres ou évêques en vue de pourvoir à l’organisation nécessaire des communautés croissantes, et non pas précisément pour perpétuer la mission et le pouvoir des Apôtres.
  • 51. – Le mariage n’a pu devenir qu’assez tardivement dans l’Église un sacrement de la nouvelle loi ; en effet, pour que le mariage fût tenu pour un sacrement, il fallait au préalable que la doctrine théologique de la grâce et des sacrements eût acquis son plein développement.
  • 52. – Il n’a pas été dans la pensée du Christ de constituer l’Église comme une Société destinée à durer sur la terre une longue série de siècles ; au contraire, dans la pensée du Christ le royaume du ciel et la fin du monde étaient également imminents.
  • 53. – La constitution organique de l’Église n’est pas immuable ; mais la société chrétienne est soumise, comme la société humaine, à une perpétuelle évolution.
  • 54. – Les doctrines, les sacrements, la hiérarchie, tant dans leur notion que dans la réalité, ne sont que des interprétations et des évolutions de la pensée chrétienne, qui ont accru et perfectionné par des développements extérieurs le petit germe latent dans l’Évangile.
  • 55. – Simon Pierre n’a jamais même soupçonné que le Christ lui eût conféré la primauté dans l’Église.
  • 56. – L’Église romaine est devenue la tête de toutes les Églises, non point par une disposition de la divine Providence, mais en vertu de circonstances purement politiques.
  • 57. – L’Église se montre hostile aux progrès des sciences naturelles et théologiques.
  • 58. – La vérité n’est pas plus immuable que l’homme lui-même, car elle évolue avec lui, en lui et par lui.
  • 59. – Le Christ n’a pas enseigné un corps déterminé de doctrine, applicable à tous les temps et à tous les hommes, mais il a plutôt inauguré un certain mouvement religieux adapté ou qui doit être adapté à la diversité des temps et des lieux.
  • 60. – La doctrine chrétienne fut, en ses origines, judaïque, mais elle est devenue, par évolutions successives, d’abord paulinienne, puis johannique, enfin hellénique et universelle.
  • 61. – On peut dire sans paradoxe qu’aucun chapitre de l’Écriture, du premier chapitre de la Genèse au dernier de l’Apocalypse, ne renferme une doctrine absolument identique à celle que l’Église professe sur la même matière, et, par conséquent, qu’aucun chapitre de l’Écriture n’a le même sens pour le critique que pour le théologien.
  • 62. – Les principaux articles du Symbole des Apôtres n’avaient pas pour les chrétiens des premiers siècles la même signification qu’ils ont pour ceux de notre temps.
  • 63. – L’Église se montre incapable de défendre efficacement la morale évangélique, parce qu’elle se tient obstinément attachée à des doctrines immuables qui ne peuvent se concilier avec les progrès actuels.
  • 64. – Le progrès des sciences exige que l’on réforme les concepts de la doctrine chrétienne sur Dieu, sur la Création, sur la Révélation, sur la Personne du Verbe Incarné, sur la Rédemption.
  • 65. – Le catholicisme d’aujourd’hui ne peut se concilier avec la vraie science à moins de se transformer en un certain christianisme non dogmatique, c’est-à-dire en un protestantisme large et libéral.

Le jeudi suivant, 4 du même mois et de la même année, rapport fidèle de tout ceci ayant été fait à Notre Très Saint Père le Pape Pie X, Sa Sainteté a approuvé et confirmé le Décret des Éminentissimes Pères, et ordonné que toutes et chacune des propositions ci-dessus désignées soient tenues par tous comme réprouvées et proscrites.

Pierre Palombelli,
notaire du Saint-Office.

Saint Pie X (2)

2022-76. Saint Irénée de Lyon, champion de la lutte contre la gnose et théologien de la Tradition apostolique.

28 juin,
Fête de Saint Irénée de Lyon, évêque et martyr, docteur de l’Eglise ;
Vigile des Saints Apôtres Pierre et Paul.

   Nous ne cessons jamais d’approfondir les merveilles de la doctrine catholique, et nous devons avoir l’ambition et le désir de toujours augmenter notre connaissance de la Révélation divine et des canaux par lesquels elle nous est communiquée : les Saintes Ecritures et la Tradition.
Saint Irénée, deuxième évêque de Lyon, est l’un des premiers, parmi les Pères et Docteurs de l’Eglise, à avoir scruté et explicité la notion de Tradition. A la fin du IIème siècle, son œuvre théologique constitue déjà une somme de la plus haute importance et donne des règles d’une grande sûreté pour demeurer dans la Vérité révélée par Dieu et transmise dans Son Eglise.
Découvrons ou redécouvrons la vie et l’œuvre de Saint Irénée au moyen de cet enseignement du pape Benoît XVI.

St Irénée église ND de l'Espérance de Montbrison 42 - Copie

Saint Irénée
(détail d’un vitrail de l’église Notre-Dame de l’Espérance, à Montbrison)

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Catéchèse de
Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
à l’occasion de
l’audience générale du mercredi 28 mars 2007

Chers frères et sœurs,

Dans les catéchèses sur les grandes figures de l’Eglise des premiers siècles, nous arrivons aujourd’hui à l’éminente personnalité de saint Irénée de Lyon. Les informations biographiques à son sujet proviennent de son propre témoignage, qui nous est parvenu à travers Eusèbe, dans le livre V de l’Histoire ecclésiastique.

Irénée naquit selon toute probabilité à Smyrne (aujourd’hui Izmir, en Turquie), vers 135-140, où, encore jeune, il alla à l’école de l’évêque Polycarpe, lui-même disciple de l’Apôtre Jean. Nous ne savons pas quand il se rendit d’Asie mineure en Gaule, mais son transfert dut coïncider avec les premiers développements de la communauté chrétienne de Lyon : c’est là que, en 177, nous trouvons Irénée au nombre du collège des prêtres. C’est précisément cette année qu’il fut envoyé à Rome, porteur d’une lettre de la communauté de Lyon au pape Eleuthère. La mission romaine qui permit à Irénée d’échapper à la persécution de Marc-Aurèle, dans laquelle au moins 48 martyrs trouvèrent la mort, parmi lesquels l’évêque de Lyon lui-même, Pothin, âgé de 90 ans, mort des suites de mauvais traitements en prison. Ainsi, à son retour, Irénée fut élu évêque de la ville. Le nouveau Pasteur se consacra entièrement au ministère épiscopal, qui se conclut vers 202-203, peut-être par le martyre.

Irénée est avant tout un homme de foi et un pasteur. Du bon Pasteur, il possède le sens de la mesure, la richesse de la doctrine, l’ardeur missionnaire. En tant qu’écrivain, il poursuit un double objectif : défendre la véritable doctrine des attaques des hérétiques, et exposer avec clarté les vérités de la foi. Les deux œuvres qui nous sont parvenues de lui correspondent exactement à ces objectifs : les cinq livres « Contre les hérésies », et l’ « Exposition de la prédication apostolique » (que l’on peut également appeler le plus ancien « catéchisme de la doctrine chrétienne »). En définitive, Irénée est le champion de la lutte contre les hérésies. L’Eglise du IIème siècle était menacée par ce que l’on appelle la gnose, une doctrine qui affirmait que la foi enseignée dans l’Eglise ne serait qu’un symbolisme destiné aux personnes simples, qui ne sont pas en mesure de comprendre les choses difficiles ; au contraire, les initiés, les intellectuels, – on les appelait les gnostiques – auraient compris ce qui se cache derrière ces symboles, et auraient formé un christianisme élitiste, intellectuel. Bien sûr, ce christianisme intellectuel se fragmentait toujours plus en divers courants de pensées souvent étranges et extravagants, mais qui attiraient de nombreuses personnes. Un élément commun de ces divers courants était le dualisme, c’est-à-dire que l’on niait la foi dans l’unique Dieu, Père de tous, Créateur et Sauveur de l’homme et du monde. Pour expliquer le mal dans le monde, ils affirmaient l’existence, auprès de Dieu bon, d’un principe négatif. Ce principe négatif aurait produit les choses matérielles, la matière.

En s’enracinant solidement dans la doctrine biblique de la création, Irénée réfute le dualisme et le pessimisme gnostique qui sous-évaluaient les réalités corporelles. Il revendiquait fermement la sainteté originelle de la matière, du corps, de la chair, ainsi que de l’esprit. Mais son œuvre va bien au-delà du rejet de l’hérésie : on peut dire, en effet, qu’il se présente comme le premier grand théologien de l’Eglise, qui a créé la théologie systématique ; lui-même parle du système de la théologie, c’est-à-dire de la cohérence interne de toute la foi. Au centre de sa doctrine réside la question de la « règle de la foi » et de sa transmission. Pour Irénée, la « règle de la foi » coïncide en pratique avec le Credo des Apôtres et nous donne la clef pour interpréter l’Evangile, pour interpréter le Credo à la lumière de l’Evangile. Le symbole apostolique, qui est une sorte de synthèse de l’Evangile, nous aide à comprendre ce qu’il veut dire, et la façon dont nous devons lire l’Evangile lui-même.

En effet, l’Evangile prêché par Irénée est celui qu’il a reçu de Polycarpe, évêque de Smyrne, et l’Evangile de Polycarpe remonte à l’Apôtre Jean, dont Polycarpe était le disciple. Et ainsi, le véritable enseignement n’est pas celui inventé par les intellectuels au-delà de la foi simple de l’Eglise. Le véritable Evangile est celui enseigné par les évêques qui l’ont reçu des Apôtres à travers une chaîne ininterrompue. Ceux-ci n’ont rien enseigné d’autre que précisément cette foi simple, qui est également la véritable profondeur de la Révélation de Dieu. Ainsi – nous dit Irénée – il n’existe pas de doctrine secrète derrière le Credo commun de l’Eglise. Il n’existe pas de christianisme supérieur pour les intellectuels. La foi publiquement confessée par l’Eglise est la foi commune de tous. Seule cette foi est apostolique, elle vient des Apôtres, c’est-à-dire  de  Jésus  et  de Dieu. En adhérant à cette foi transmise publiquement par les Apôtres à leurs successeurs, les chrétiens doivent observer ce que les évêques disent, ils doivent suivre en particulier l’enseignement de l’Eglise de Rome, prééminente et très ancienne. Cette Eglise, en raison de son origine antique, possède un caractère apostolique suprême ; en effet, elle tire son origine des piliers du Collège apostolique, Pierre et Paul. Toutes les Eglises doivent être en accord avec l’Eglise de Rome, en reconnaissant en elle la mesure de la véritable tradition apostolique, de l’unique foi commune de l’Eglise. A travers ces arguments, ici brièvement résumés, Irénée réfute à leur racine même les prétentions de ces gnostiques, de ces intellectuels : avant tout, ils ne possèdent pas une vérité qui serait supérieure à celle de la foi commune, car ce qu’ils disent n’est pas d’origine apostolique, mais est inventé par eux ; en second lieu, la vérité et le salut ne sont pas le privilège et le monopole de quelques personnes, mais tous peuvent y parvenir à travers la prédication des successeurs des Apôtres, et surtout de l’évêque de Rome. En particulier – toujours en remettant en question le caractère « secret » de la tradition gnostique, et en soulignant ses effets multiples et contradictoires entre eux – Irénée se préoccupe d’illustrer le concept authentique de Tradition apostolique, que nous pouvons résumer en trois points.

a) La Tradition apostolique est « publique », et non pas privée ou secrète. Pour Irénée, il ne fait aucun doute que le contenu de la foi transmise par l’Eglise est celui reçu par les Apôtres et par Jésus, par le Fils de Dieu. Il n’existe pas d’autre enseignement que celui-ci. C’est pourquoi, celui qui veut connaître la véritable doctrine doit uniquement connaître « la Tradition qui vient des Apôtres et la foi annoncée aux hommes » : tradition et foi qui « sont parvenues jusqu’à nous à travers la succession des évêques » (Adv. Haer. 3, 3, 3-4). Ainsi, succession des évêques, principe personnel et Tradition apostolique, de même que principe doctrinal coïncident.

b) La Tradition apostolique est « unique ». En effet, tandis que le gnosticisme est sous-divisé en de multiples sectes, la Tradition de l’Eglise est unique dans ses contenus fondamentaux que – comme nous l’avons vu – Irénée appelle précisément regula fidei ou veritatis : et parce qu’elle est unique, elle crée ainsi une unité à travers les peuples, à travers les diverses cultures, à travers les différents peuples ; il s’agit d’un contenu commun comme la vérité, en dépit de la diversité des langues et des cultures. Il y a une phrase très précieuse de saint Irénée dans le livre Contre les hérésies : « L’Eglise, bien que disséminée dans le monde entier, préserve avec soin [la foi des Apôtres], comme si elle n’habitait qu’une seule maison ; de la même façon, elle croit dans ces vérités, comme si elle n’avait qu’une  seule âme et un même cœur ; elle proclame, enseigne et transmet en plein accord ces vérités, comme si elle n’avait qu’une seule bouche. Les langues du monde sont différentes, mais la force de la tradition est unique et la même : les Eglises fondées dans les Germanies n’ont pas reçu ni ne transmettent de foi différente, pas plus que celles fondées dans les Espagnes, ou encore parmi les Celtes ou dans les régions orientales, ou en Egypte ou en Libye ou dans le centre du monde » (1, 10, 1-2). On voit déjà à cette époque, nous sommes en l’an 200, l’universalité de l’Eglise, sa catholicité et la force unificatrice de la vérité, qui unit ces réalités si différentes, de la Germanie à l’Espagne, à l’Italie, à l’Egypte, à la Libye, dans la vérité commune qui nous a été révélée par le Christ.

c) Enfin, la Tradition apostolique est, comme il le dit dans la langue grecque dans laquelle il a écrit son livre, « pneumatique », c’est-à-dire spirituelle, guidée par l’Esprit Saint : en grec Esprit se dit pneuma. Il ne s’agit pas, en effet, d’une transmission confiée à l’habileté d’hommes plus ou moins savants, mais à l’Esprit de Dieu, qui garantit la fidélité de la transmission de la foi. Telle est la « vie » de l’Eglise, ce qui rend l’Eglise toujours fraîche et jeune, c’est-à-dire féconde de multiples charismes. Pour Irénée, Eglise et Esprit sont inséparables : « Cette foi », lisons-nous encore dans le troisième livre Contre les hérésies, « nous l’avons reçue de l’Eglise et nous la conservons : la foi, par l’œuvre de l’Esprit de Dieu, comme un dépôt précieux conservé dans un vase de valeur rajeunit toujours et fait rajeunir également le vase qui la contient. Là où est l’Eglise se trouve l’Esprit de Dieu ; et là où est l’Esprit de Dieu, se trouve l’Eglise et toute grâce » (3, 24, 1).

Comme on le voit, saint Irénée ne se limite pas à définir le concept de Tradition. Sa tradition, la tradition ininterrompue, n’est pas traditionalisme, car cette Tradition est toujours intérieurement vivifiée par l’Esprit Saint, qui la fait à nouveau vivre, qui la fait être interprétée et comprise dans la vitalité de l’Eglise. Selon son enseignement, la foi de l’Eglise doit être transmise de manière à apparaître telle qu’elle doit être, c’est-à-dire « publique », « unique », « pneumatique », « spirituelle ». A partir de chacune de ces caractéristiques, on peut conduire un discernement fructueux à propos de l’authentique transmission de la foi dans l’aujourd’hui de l’Eglise. De manière plus générale, dans la doctrine d’Irénée la dignité de l’homme, corps et âme, est solidement ancrée dans la création divine, dans l’image du Christ et dans l’œuvre permanente de sanctification de l’Esprit. Cette doctrine est comme une « voie maîtresse » pour éclaircir avec toutes les personnes de bonne volonté l’objet et les limites du dialogue sur les valeurs, et pour donner un élan toujours nouveau à l’action missionnaire de l’Eglise, à la force de la vérité qui est la source de toutes les véritables valeurs du monde.

adversus haereses - édition bilingue du début du XVIIIe siècle

« Adversus haereses » : Contre les hérésies
page de titre d’une édition bilingue (grec et latin)
de l’œuvre majeure de Saint Irénée, au début du XVIIIe siècle

2022-75. L’amour infini de Jésus pour nous.

Dimanche dans l’octave du Sacré-Cœur 3ème après la Pentecôte.

   En cette octave du Sacré-Cœur, nous vivons d’une manière encore plus forte qu’à notre habitude dans le rayonnement du divin Cœur de Notre-Seigneur, et nous approfondissons Son amour qui nous cherche avec infiniment plus d’ardeur que le berger et la femme de la parabole lue ce dimanche ne recherchent l’un sa brebis égarée et l’autre sa drachme perdue (cf. Luc XV, 1-10).
Voici un extrait des écrits spirituels de Saint Jean Eudes (cf. > ici) qui, sous la forme d’une ardente prière, nous aide à méditer sur l’amour infini de Jésus pour nous.

Sacré-Cœur de Jésus - François-Edouard Tresguerras

Le Sacré-Cœur, par François-Edouard Tresguerras (1759-1833)

     Jésus,
Dieu de ma vie, vous êtes toujours dans un continuel exercice d’amour pour moi. Vous employez tout ce qui est en Vous, et tout ce que Vous avez créé au ciel et sur la terre, pour me témoigner Votre amour.

   De sorte que tout ce que mes oreilles entendent, tout ce que mes yeux voient, tout ce que mes autres sens goûtent, touchent et sentent, tout ce que ma mémoire, mon entendement et ma volonté peuvent connaître et désirer, toutes les choses visibles et invisibles, qui sont contenues dans l’ordre de nature, de grâce et de gloire, toutes les grâces temporelles et éternelles que j’ai reçues de Vous, tous Vos anges et Vos Saints, tous les bons exemples qu’ils m’ont laissé par leurs vertus et leurs saintes actions, toutes les merveilles que Vous avez opérées en Votre sainte Mère, toutes les perfections de Votre essence et personne divine, tous les états et mystères de Votre divinité et humanité, toutes Vos qualités et vertus, toutes Vos pensées, paroles, actions et souffrances, tous les pas que Vous avez faits sur la terre, tout le Sang que Vous y avez répandu, toutes les plaies que Vous avez reçues en Votre corps, en un mot toutes les choses qui ont été et qui sont en l’être créé et incréé, au temps et en l’éternité, sont comme autant de bouches, ô jésus, par lesquelles Vous me prêchez continuellement Votre bonté et Votre amour pour moi.

   Seigneur, mon Dieu, que Votre amour est admirable pour moi !
Vous m’aimez, me désirez, me cherchez avec autant de soin et d’ardeur que si Vous aviez bien affaire de moi, comme si j’étais quelque chose et comme si je Vous étais fort nécessaire.
Vous désirez autant me posséder et craignez autant de me perdre que si, en me possédant ou en me perdant, Vous possédiez ou perdiez quelque grand trésor.
Vous recherchez mon amitié avec autant d’insistance que si Votre bonheur en dépendait.
Et quand toute Votre félicité et Votre gloire en dépendrait, Seigneur, que pourriez-Vous faire davantage que ce que Vous faites ?
O Bonté, je me perds dans Vos abîmes !

   Que ferai-je, mon Sauveur ? Que répondrai-je à toutes ces voix par lesquelles Vous m’inviter à Vous aimer ?
Je veux, s’il Vous plaît, que toutes mes pensées, mes paroles et actions, tous les moments de ma vie, toutes les choses qui ont été, sont et seront en moi, et même tous mes péchés, autant que cela peut se faire, par la puissance de Votre sagesse et de Votre bonté, qui sait bien faire coopérer toutes choses, même les péchés, au bien de ceux qui Vous aiment -, je veux que toutes ces choses soient converties en autant de voix, par lesquelles je Vous dise continuellement et éternellement, et en tout l’amour du ciel et de la terre : mon Seigneur Jésus, je Vous aime.

Saint Jean Eudes,
in « Royaume de Jésus » (4ème partie VIII, 31).

Sacré-Coeur

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