Archive pour la catégorie 'Lectures & relectures'

2021-75. Vraie et fausse obéissance dans l’Eglise.

Mercredi 15 décembre 2021,
Octave de l’Immaculée Conception (cf. > ici) ;
Mercredi des Quatre-Temps d’hiver (cf. > ici).

Après le temps d’une paix relative qu’avait occasionnée le pontificat de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI, l’arrivée de François au Vatican, vous vous en souvenez, mes bien chers Amis, avait aussitôt suscité les plus vives inquiétudes…
Et effectivement, très rapidement (il n’est que de relire ce qui a été publié dans ce blogue depuis 2013), la Sainte Eglise Romaine est entrée par sa faute dans une période encore plus violente de troubles et d’effrayantes ténèbres.
Une nouvelle étape a été franchie, dans cette escalade de méchancetés et de haine contre tout ce qui est véritablement catholique, par la publication du « motu sordido » Traditionis custodes (comprenez : « les geôliers de la Tradition ») et, vraisemblablement dans les tout prochains jours, des décrets d’application vont être publiés par la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements et la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique, pour dévoiler de manière encore plus précise les plans destructeurs de l’actuel occupant du siège pontifical.

C’est une véritable persécution que François a décidée, et qu’il veut mener jusqu’au bout pour l’extinction totale de la célébration de la Sainte Messe selon les rites multiséculaires antérieurs aux réformes qui ont suivi le concile vaticandeux

Cette éradication programmée, nous ne le répèterons jamais assez, est – si on veut bien se donner la peine de comprendre les explications données par François lui-même dans son « motu sordido » ainsi que dans la lettre aux évêques qui l’accompagne – liée à la volonté d’enterrer la doctrine catholique traditionnelle, la doctrine catholique reçue des Apôtres, dont la liturgie dite, par simplification, tridentine est l’expression la plus sûre, contrairement au rite réformé – ce rite bâtard – voulu et imposé par Paul VI.

Il n’est plus temps de « prendre des gants » et d’user de circonvolutions diplomatiques polies avec ceux qui veulent notre mort spirituelle et notre anéantissement !
Il est illusoire et vain de tenter de faire appel à son « cœur paternel » et à sa « miséricorde » !
Il faut regarder les choses avec lucidité et, sans céder aux émotions superficielles, il convient de réagir à ces événements avec l’esprit authentique de l’Eglise dans sa Tradition multiséculaire pour agir en conséquence : lorsque quelqu’un vous déclare la guerre, il n’est pas indiqué de lui fourbir des armes et de se livrer à sa merci !
Nous n’avons pas à nous soumettre et à nous aplatir devant des personnes, mues par la haine de la foi catholique authentique qu’elles veulent changer et faire évoluer en conformité avec les doctrines du monde, et qui n’ont pour nous que des paroles traîtresses et des desseins pervers !

Il y a 45 ans – alors qu’au cours de « l’été chaud » 1976 il avait été déclaré « suspens a divinis » par Paul VI -, Son Excellence Révérendissime Monseigneur Marcel Lefebvre, prononçait à Ecône un sermon, au cours de la Sainte Messe de la fête de l’Immaculée Conception (Messe au cours de laquelle les membres de la Fraternité Saint Pie X s’engagent, ou renouvellent leurs engagements), dans lequel il rappelait les principes catholiques de l’obéissance.
Puisque l’on ne se privera pas de nous accuser de désobéissance dans notre combat pour la liturgie latine traditionnelle, qui est un combat pour la foi catholique authentique, il m’a semblé bon et utile de publier ici la retranscription de ce sermon du 8 décembre 1976 qui n’a rien perdu de sa solidité doctrinale, de son actualité et de sa pertinence.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur

Nota bene :
La retranscription en caractères gras de certains passages est de notre initiative, afin de bien mettre en valeur les phrases les plus importantes de ce beau texte.

Annonciation -détail d'un vitrail de l'église Saint-Aignan à Chartres

L’Annonciation
(détail d’un vitrail de l’église Saint-Aignan, à Chartres)

Mes bien chers frères,

Cette fête de l’Immaculée Conception, dont le dogme a été proclamé solennellement par le pape Pie IX en 1854, était confirmée ensuite, par la Sainte Vierge elle-même, à Bernadette, à Lourdes, en 1858.
Sans doute cette fête de l’Immaculée Conception est beaucoup plus ancienne que sa définition et précisément, la définition de ces dogmes, intervient toujours par les Souverains Pontifes, après que l’Église, dans sa tradition et sa foi, a montré d’une manière permanente, qu’elle croyait à cette Vérité que Notre Seigneur Jésus-Christ a révélée par ses apôtres.
Ainsi la vérité que nous fêtons aujourd’hui concernant l’Immaculée Conception de la Très Sainte Vierge Marie est une vérité contenue dans la Révélation, affirmée par conséquent par Notre Seigneur Jésus-Christ Lui-même.
Cette fête nous donne une grande leçon et particulièrement à vous, mes chers amis, qui dans quelques instants allez prononcer votre engagement pour la première fois, ou le renouveler, je pense que je dois attirer votre attention sur le fait que cet engagement vous demande de pratiquer d’une manière toute particulière et véritablement avec tout votre cœur, avec toute votre adhésion, la sainte vertu d’obéissance.

Et s’il est une vertu qui ressort de cette fête de l’Immaculée Conception, c’est précisément la vertu d’obéissance.
Pourquoi ?
Parce que ce qui nous fait perdre la grâce sanctifiante, ce qui nous fait perdre l’amitié de Dieu, c’est le péché d’Ève, de la mère de l’humanité.

Par son péché, par sa désobéissance, elle a entraîné après elle, toutes les âmes qui l’ont suivie. Depuis que ce péché de nos premiers parents est intervenu dans l’histoire de l’humanité, tous ceux qui naissent désormais, naissent avec le péché originel.
Sauf la Très Sainte Vierge Marie, exceptée la Très Sainte Vierge Marie.
Ainsi donc Notre Seigneur Jésus-Christ a voulu. Dieu a voulu, que dans cette histoire de l’humanité, qui a été flétrie en quelque sorte par le péché de la désobéissance de la mère de l’humanité, que ce soit par une créature semblable, par notre Mère du Ciel, la Très Sainte Vierge Marie, que cette faute soit réparée.
Et si donc, c’est par une désobéissance qu’a commencé le péché dans l’humanité, c’est par l’obéissance de la Très Sainte Vierge Marie, que ce péché a été réparé.
Il y a donc là une antithèse admirable et qui a été voulue ou du moins permise par le Bon Dieu. Certes le Bon Dieu n’a pas voulu le péché, mais il a permis cette faute de l’humanité, comme le dit la liturgie du Samedi saint : felix culpa : heureuse faute, d’une certaine manière, dans un certain sens qui nous a mérité tant de grâces ; qui nous a mérité d’avoir au milieu de nous, le Fils de Dieu et qui nous a mérité d’avoir la Très Sainte Vierge Marie.

Et encore faudrait-il que nous profitions de cette leçon et de la grâce que nous offre la Très Sainte Vierge Marie. Leçon d’obéissance, grâce sanctifiante, elle qui est dite pleine de grâces.
Pourquoi est-elle pleine de grâces ?
Parce qu’elle a obéi, parce qu’elle s’est soumise à Dieu.
Et c’est cela précisément ce que nous devons avoir comme premier désir de nos existences.
La vertu d’obéissance est au cœur même de notre sanctification. Elle est au cœur de toute notre vie, de notre vie naturelle, de notre vie surnaturelle.
Il ne peut pas y avoir de véritable vie naturelle sans obéissance ; il ne peut y avoir de vraie vie surnaturelle sans l’obéissance.

Qu’est-ce donc que l’obéissance ? En quoi consiste-t-elle ?
Il me semble que l’on pourrait la définir comme la vertu de Dieu. Virtus Dei omnipotentis : La vertu de Dieu Tout-Puissant, s’infusant dans nos âmes, dans nos existences, dans notre volonté, dans notre intelligence, dans notre corps, cette vertu du Dieu Tout-Puissant.
Vertu qui est la force du Dieu Tout-Puissant s’inscrivant dans nos vies, dans notre vie quotidienne, dans nos existences. Parce que nous ne sommes rien, sans cette vertu du Dieu Tout-Puissant. Et cette vertu du Dieu Tout-Puissant, s’inscrit par les lois, par les commandements de Dieu, par les commandements de vie.
Aime ton Dieu ; aime ton prochain. Voilà ce que nous devons faire. Et c’est à cette condition que nous vivrons, que nous vivrons dans l’ordre naturel comme dans l’ordre surnaturel.
Nous devons donc, avant tout, avoir le désir de voir cette vertu de Dieu, cette vertu naturelle et surnaturelle de Dieu s’infuser dans nos âmes et nous prendre tout entier ; tout ce que nous sommes. Ne rien faire échapper à cette toute-puissance de Dieu en nous ; nous soumettre entièrement à la grâce du Bon Dieu, à sa force, à sa vie. Voilà ce qu’est l’obéissance et voilà le fruit de l’obéissance.
La vie naturelle, la vie surnaturelle et par le fait même, la vie de la vision béatifique, la vie éternelle, tout est inscrit dans cette vertu d’obéissance.

Ceci doit être, mes chers amis, pour vous, pendant que vous prononcerez votre engagement, une disposition profonde de vos âmes : Je veux être obéissant toute ma vie, obéissant à Dieu ; me soumettre à ce désir de Dieu, de me voir vivre, de me communiquer sa vie en me communiquant sa Vérité, sa Vérité dans nos intelligences, par la lumière naturelle de notre raison, de notre intelligence, mais nous aussi et surtout par la lumière de la foi. Car ce n’est pas autre chose que la foi. C’est l’obéissance de nos intelligences à la Révélation de Notre Seigneur Jésus-Christ qui nous donne sa Vérité, qui nous transmet sa Vérité.
Et cette Vérité est une source de vie. Elle sera pour vous une source de vie, une source de grâces. Alors soumettez pleinement vos intelligences et vos volontés à Notre Seigneur Jésus-Christ. Demandez-le par l’intercession de la Très Sainte Vierge Marie. Demandez-lui qu’elle vous donne cette grâce ; qu’elle vous donne cette humilité, de vous soumettre entièrement à la Sainte volonté de Notre Seigneur. Elle vous en a montré l’exemple par son Fiat, par son humilité.
Quia respexit humilitatem meam ; quia respexit humilitatem ancillæ suæ. Nous le chantons dans le Magnificat. C’est encore sa cousine Élisabeth qui lui dit : Et beata, quæ credidisti (Lc 1,45) : « Bienheureuse, parce que tu as eu la foi ».

La foi !
Et la foi n’est pas autre chose que l’obéissance de notre intelligence, que la soumission de nos intelligences à la Vérité révélée par l’autorité de Dieu.
Voilà ce que doit être votre obéissance.
Et par cette grâce d’obéissance, vous transformerez votre vie. Vos vies seront pleinement conformes à la volonté de Dieu.

Mais alors, évidemment, dans les circonstances dans lesquelles nous vivons, dans la confusion dans laquelle l’Église se trouve aujourd’hui, nous pouvons nous demander : Mais où est cette obéissance aujourd’hui ?
Comment se réalise, dans la Sainte Église, l’obéissance aujourd’hui ?

Eh bien, nous ne devons pas oublier, que la première de nos obéissances, notre obéissance fondamentale, notre obéissance radicale, notre obéissance doit être totale à Notre Seigneur Jésus-Christ, à Dieu. Car c’est Lui qui nous demande notre obéissance ; c’est Lui qui nous demande notre soumission. Et le Bon Dieu a tout fait, pour que nous soyons éclairés dans notre obéissance.
Pendant deux mille ans d’existence de l’Église, la lumière a été donnée, donnée par la Révélation, par les apôtres, par les successeurs des apôtres, par Pierre, par les successeurs de Pierre. Et s’il est arrivé d’aventure, que quelque erreur se soit glissée ou quelques transmissions de la Vérité n’aient pas été faites exactement, l’Église l’a redressé. L’Église a eu le soin de nous transmettre la Vérité conforme à la Vérité de Dieu.

Et voici que par un mystère insondable de la Providence – la Providence permet que notre temps soit peut-être un temps unique dans l’Histoire de l’Église -, que ces vérités ne sont plus transmises avec la fidélité avec laquelle l’Église les a transmises pendant deux mille ans.
Ne recherchons même pas la cause : d’une certaine manière, ne recherchons pas la responsabilité de ces faits.
Mais ces faits sont là devant nous.
La Vérité qui était enseignée aux enfants, aux pauvres : Pauperes evangelizantur (Mt 11,5) : « Les pauvres sont évangélisés », disait Notre Seigneur aux envoyés de saint Jean Baptiste.
Eh bien, aujourd’hui, les pauvres ne sont plus évangélisés. On ne leur donne plus le pain, le pain que les enfants réclament, le vrai pain : le pain de vie.

On a transformé nos Sacrifices, nos sacrements, nos catéchismes et alors nous sommes stupéfaits ; nous sommes douloureusement surpris.
Que faire devant cette réalité angoissante, déchirante, écrasante ?
Garder la foi !
Obéir à Notre Seigneur Jésus-Christ.
Obéir à ce que Notre Seigneur Jésus-Christ nous a donné pendant deux mille ans.
Dans un moment de terreur, dans un moment de confusion, dans un moment de désagrégation de l’Église, que devons-nous faire, sinon nous en tenir à ce que Jésus a enseigné et à ce que son Église nous a donné comme la Vérité pour toujours, définie pour toujours ?
On ne peut plus changer ce qui a été défini une fois pour toutes par les Souverains Pontifes, avec leur infaillibilité. Ce n’est plus changeable. Nous n’avons pas le droit de changer la Vérité qui est inscrite pour toujours dans nos livres saints. Car cette immutabilité de la Vérité correspond à l’immutabilité de Dieu. C’est une communication de l’immutabilité de Dieu à l’immutabilité de nos vérités.
Changer nos vérités, cela voudrait dire changer l’immutabilité de Dieu. Or nous le récitons tous les matins à Prime : Immotus in se permaneus : Dieu demeurant immuable en Lui-même comme tout le temps, demeurant jusqu’à la fin.
Alors nous devons donc nous attacher à cette vérité qui nous est enseignée d’une manière permanente et ne pas nous laisser troubler par le désordre que nous constatons aujourd’hui.
Et par conséquent, savoir à certains moments, ne pas obéir pour obéir.
Car c’est cela en définitive. Car cette vertu dont je vous parlais tout à l’heure du Dieu Tout-Puissant, le Bon Dieu a voulu qu’elle nous soit transmise d’une certaine manière, par les hommes qui participent à son autorité.

Mais dans la mesure où ses créatures ne sont pas fidèles à la transmission de cette vie, de cette vertu de Dieu, dans cette mesure là aussi, nous ne pouvons plus accepter leurs ordres et les obligations qu’ils nous imposent. Parce qu’obéir à des hommes qui transmettent d’une manière infidèle le message qui leur est donné, ce serait désobéir à Dieu. Ce serait désobéir au message de Notre Seigneur Jésus-Christ.

Alors quand nous avons le choix : obéir au message de Notre Seigneur Jésus-Christ, ou obéir au message des hommes, qui nous sont transmis par les hommes, dans la mesure où le message qui nous est transmis par les hommes correspond au message de Notre Seigneur Jésus-Christ, nous n’avons aucun droit de ne pas leur obéir, jusqu’au dernier iota.
Mais dans la mesure où ces ordres, ou ces obligations qui nous sont donnés ne correspondent pas à ceux que Notre Seigneur Jésus-Christ nous donne, nous devons obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes.
A ce moment-là, ces hommes ne remplissent pas la fonction pour laquelle ils ont reçu l’autorité que le Bon Dieu leur a donnée.
C’est pourquoi saint Paul disait lui-même : « Si un ange du Ciel ou nous-même dit-il – par conséquent si moi, Paul, disait saint Paul : Si un ange du Ciel ou moi-même Paul, je vous enseigne une vérité contraire à celles qui vous ont été enseignées primitivement, ne nous écoutez pas ».
C’est cela. Nous sommes devant cette réalité. Et je dirai moi-même bien volontiers, s’il m’arrivait à moi, de vous enseigner quelque chose qui soit contraire à ce que toute la Tradition de l’Église nous a enseigné, ne m’écoutez pas. À ce moment-là, vous avez le droit de ne pas m’obéir. Et vous avez le devoir de ne pas m’obéir, parce que je ne serais pas fidèle à la mission que le Bon Dieu m’a donnée.

Voilà ce que doit être notre obéissance : avant tout, obéir à Dieu !
C’est le seul moyen pour nous d’arriver à la vie éternelle. Car c’est cette obéissance qui commande la voie qui mène à la vie éternelle.
Et en cela nous suivons l’exemple de la Très Sainte Vierge Marie. Elle a été l’obéissance même. Elle est l’exemple le plus parfait, le plus beau, le plus sublime de l’obéissance, contrairement à la désobéissance de la mère de l’humanité.

Alors demandons aujourd’hui, mes bien chers amis, à la Très Sainte Vierge Marie de nous enseigner cette obéissance, de nous la faire garder jusqu’à notre mort. Et de faire en sorte que les promesses que vous allez faire dans quelques instants, soient vraiment l’expression de ce que vous avez au plus profond de votre âme. Et si, dans ces prières, il m’a semblé souhaitable de mettre la belle prière que nous enseigne le Missel Romain, peu avant la consécration de l’Eucharistie : « Hanc igitur oblationem servitutis nostræ - Recevez, ô mon Dieu, l’oblation de notre obéissance, de notre esclavage - Hanc oblationem servitutis nostræ », c’est ce que vous allez réciter. Eh bien que tous les jours, si le Bon Dieu vous fait la grâce d’être prêtre, quand vous réciterez cette prière – et dès à présent quand vous la récitez avec le prêtre – renouvelez votre profession d’obéissance et d’esclavage envers Dieu et envers la très Sainte Vierge Marie.
Que ce soit là, aujourd’hui, la grâce que le Bon Dieu vous accorde.

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

La Sainte Messe catholique dans sa liturgie classique

2021-74. Les apparitions de Notre-Dame de Miséricorde à Pellevoisin, en 1876.

Paroles de ND de Pellevoisin concernant la France

Au cours de l’année 1876, du 14 février au 8 décembre, la Très Sainte Mère de Dieu est apparue à quinze reprises à une pieuse femme : Estelle Faguette (1843-1929), dans sa chambre au rez-de-chaussée d’une maison située au chevet de l’église du village de Pellevoisin, en Berry, (dans l’actuel département de l’Indre).
Outre les éléments personnels qui jalonnent ces apparitions, le message qu’elles véhiculent a essentiellement trait à la prière et à la demande d’une plus insistante dévotion au Sacré-Cœur, en particulier par le port d’un scapulaire du Sacré-Cœur dont la Mère de Dieu va montrer le modèle.

Son Excellence Monseigneur Charles-Amable de La Tour d’Auvergne-Lauraguais (1826-1879), archevêque de Bourges, autorisa dès cette année-là que la chambre d’Estelle fût transformée en oratoire où l’on puisse célébrer la Sainte Messe et que l’on y plaçât une statue de la Très Sainte Vierge conforme à l’une des apparitions.
Le prélat autorisa aussi l’invocation « Notre-Dame de Pellevoisin, priez pour l’Eglise, priez pour la France » ; toutefois, et bien que cela consistât dans les faits à une reconnaissance des apparitions, il n’y eût pas de décret officiel de l’archevêché de Bourges pour les déclarer authentiques avec toute la solennité qu’y avaient mise les évêques de Grenoble pour La Salette, et de Tarbes pour Lourdes.

En outre, au printemps 1877, le Bienheureux pape Pie IX (1846–1878) approuva le projet d’une confrérie en l’honneur de Notre-Dame de Pellevoisin.
En 1893, les dominicaines construisirent un couvent attenant à la maison des apparitions pour animer le sanctuaire.
Le 4 avril 1900, la Sacrée Congrégation des Rites publia un décret approuvant le scapulaire du Sacré-Cœur ; puis le 22 décembre 1922, elle autorisa la célébration d’une messe votive de Notre-Dame de Miséricorde chaque 9 septembre dans l’église du village et à la chapelle des apparitions.
Tous ces faits, montrent que, malgré l’absence de décret épiscopal reconnaissant l’authenticité des apparitions, la Sainte Eglise catholique, au plus haut niveau, croit que c’est véritablement la Sainte Mère de Dieu qui s’est manifestée à Pellevoisin et qu’il faut accorder de l’importance au message qu’elle est venue y délivrer.

En 1983, Mgr Paul Vignancour, archevêque de Bourges, reconnut le caractère miraculeux de la guérison d’Estelle, à la suite d’une enquête médicale et théologique.
En 1998, les dominicaines ont quitté le sanctuaire qui est confié depuis aux sœurs contemplatives de la Communauté Saint-Jean.

Pellevoisin - Maison des apparitions en 1876

Pellevoisin : la maison où eurent lieu les apparitions telle qu’elle se présentait en 1876,
et ci-dessous avec le couvent des dominicaines qui y fut adjoint en 1893.

Pellevoisin - maison des apparitions et couvent

Estelle Faguette est née le 12 septembre 1843 à Saint-Memmie, en Champagne (dans l’actuel département de la Marne) dans une famille extrêmement pauvre.
Très attirée par le service des pauvres et des malades, elle entre à 17 ans (en 1860) au noviciat des Augustines hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Paris.
Mais en 1863, une grave chute dans un escalier lui laisse des séquelles physiques qui ne lui permettent plus d’assurer normalement cette vocation d’hospitalière et la contraignent à renoncer à la vie religieuse. En 1865, elle entre au service de la comtesse Arthur de La Rochefoucauld. Dès lors, elle suit les allées et venues de sa maîtresse, entre Paris et le château de Poiriers (appelé aussi château de Montbel), à moins d’une lieue du village de Pellevoisin.

Pellevoisin - château de Poiriers

Le château de Poiriers, ou château de Montbel
(ce 8 décembre 2021)

En 1875, Estelle Faguette, qui a 32 ans, est atteinte d’une péritonite chronique devenue tuberculeuse qui a atteint l’estomac et les poumons.
Le 29 août 1875, le professeur Bucquoy, de la faculté de médecine de Paris, la déclare irrémédiablement perdue.
Quelques jours plus tard, Estelle écrit à la Très Sainte Vierge pour lui demander sa guérison, en invoquant surtout l’état d’extrême dénuement dans lequel se trouveront ses parents si elle vient à mourir ; puis elle demande à une amie de déposer cette lettre à l’intérieur de la petite réplique de la grotte de Notre-Dame de Lourdes que la famille de La Rochefoucauld a fait construire dans le parc du château de Montbel.
L’état de santé d’Estelle devenant extrême, elle est transportée auprès de ses parents, dans une maison construite au chevet de l’église de Pellevoisin.
Dans la journée du 14 février 1876, le médecin déclare qu’Estelle n’en a plus que pour quelques heures.

Estelle Faguette à l'époque des apparitions

Estelle Faguette après sa guérison
vers l’époque des apparitions

Première apparition :
Le lundi 14 février 1876
, Estelle est dans un état proche de la mort.
A une heure avancée de la soirée, alors qu’elle ne dort pas, elle aperçoit tout à coup au pied de son lit la face grimaçante du diable, mais immédiatement la Très Sainte Vierge Marie apparaît de l’autre côté du lit et dit au diable : « Que fais-tu là ? Ne vois-tu pas qu’elle porte ma livrée et celle de mon Fils ? »
Le diable disparaît et la Vierge se tourne vers Estelle en disant : « Ne crains rien, tu sais bien que tu es ma fille. Courage, prends patience, mon Fils va se laisser toucher. Tu souffriras encore cinq jours en l’honneur des cinq plaies de mon Fils. Samedi, tu seras morte ou guérie. Si mon Fils te rend la vie, je veux que tu publies ma gloire ».

Estelle demande comment faire et aussitôt, une plaque de marbre, comme un ex-voto, se dresse entre la Très Sainte Vierge et elle.
Estelle interroge à nouveau : « Mais ma bonne Mère, où faudra-t-il le faire poser ? Est-ce à Notre-Dame des Victoires, à Paris ou à Pellevoi.. ? » La Madone ne lui laisse même pas le temps d’achever le mot Pellevoisin : « A Notre-Dame des Victoires, ils ont bien assez de marques de ma puissance, alors qu’à Pellevoisin, il n’y a rien. Ils ont besoin de stimulant ».
Estelle promet de faire ce qu’elle peut pour la gloire de la Vierge Marie, qui dit encore : « Courage, mais je veux que tu tiennes ta promesse »

Deuxième apparition :
Le mardi 15 février,
 toujours de nuit, le diable se manifeste à nouveau, mais la Sainte Mère de Dieu apparaît presque en même temps que lui et dit à Estelle : « N’aie donc pas peur, je suis là. Cette fois, mon Fils s’est laissé attendrir, Il te laisse la vie. Tu seras guérie samedi ».
Estelle répond : « Mais ma Bonne Mère, si j’avais le choix, j’aimerais mieux mourir pendant que je suis bien préparée ».
Alors la Sainte Vierge dit en souriant : « Ingrate, si mon Fils te rend la vie, c’est que tu en as besoin. Qu’a-t-il donné à l’homme sur la terre de plus précieux que la vie ? En te rendant la vie, ne crois pas que tu seras exempte de souffrances ; non, tu souffriras et tu ne seras pas exempte de peines. C’est ce qui fait le mérite de la vie. Si mon fils s’est laissé toucher, c’est par ta grande résignation et ta patience. N’en perds pas le fruit par ton choix. Ne t’ai-je pas dit : S’il te rend la vie, tu publieras ma gloire ? Maintenant regardons le passé ».
En disant cela son visage devient un peu plus triste, mais toujours doux, puis elle disparaît sans rien ajouter.

Grotte de Lourdes du château de Montbel

Le site de la petite « grotte de Lourdes » du parc du château de Poiriers
dans laquelle Estelle avait fait déposer sa lettre de septembre 1875 à l’adresse de la Madone
(photo prise le 8 décembre 2021)

Troisième apparition :
Le mercredi matin 16 février
, Estelle toujours malade, raconte à l’abbé Salmon, curé de Pellevoisin, qu’elle a reçu la visite de la Vierge et affirme qu’elle sera guérie le samedi suivant. Le curé ne la croit et pense que c’est la fièvre qui la trouble.
Nouvelle visite de la Sainte Vierge pendant la nuit suivante : « Allons, du courage mon enfant. Tout ceci est passé ; tu as, par ta résignation, racheté ces fautes ». Et elle ajoute : « Je suis toute miséricordieuse et maîtresse de mon Fils. Ces quelques bonnes actions et quelques prières ferventes que tu m’as adressées ont touché mon cœur de mère, entre autres, cette petite lettre que tu m’as écrite, au mois de septembre. Ce qui m’a le plus touchée, c’est cette phrase : ‘Voyez la douleur de mes parents, si je venais à leur manquer. Ils sont à la veille de mendier leur pain. Rappelez vous donc ce que vous avez souffert, quand Jésus votre fils fut étendu sur la Croix’. J’ai montré cette lettre à mon Fils ; tes parents ont besoin de toi. A l’avenir, tâche d’être fidèle. Ne perds pas les grâces qui te sont données, et publie ma gloire ».

Grotte de Lourdes dans le parc du château de Poiriers

La « grotte de Lourdes » du parc du château de Montbel
(photo prise le 8 décembre 2021)

Quatrième apparition :
Le vendredi 18 février 1876
, l’apparition reste silencieuse, Estelle se remémore les visions antérieures.
C’est seulement avant de disparaître que la Vierge Marie lui dit : « Tu publieras ma gloire. Fais tous tes efforts ».

Ex-voto d'Estelle dans l'église de Pellevoisin

L’ex-voto d’Estelle dans l’église de Pellevoisin
réalisé selon ce que la Très Sainte Vierge lui a montré

Cinquième apparition :
Le samedi 19 février
, la Vierge ne reste pas au pied du lit mais s’approche jusqu’au milieu de ses rideaux. La plaque de marbre est là, mais elle n’est plus tout blanche ; aux quatre coins se trouvent des boutons de roses d’or et en haut, un cœur d’or enflammé, avec une couronne de roses, transpercé d’un glaive, selon la représentation classique du Cœur immaculé de Marie avec les mots : « J’ai invoqué Marie au plus fort de ma misère. Elle m’a obtenu de son Fils ma guérison entière ».
Estelle réaffirme sa volonté de publier la gloire de la Très Sainte Vierge qui lui répond : « Si tu veux me servir, sois simple et que tes actions répondent à tes paroles ». Estelle demande si elle doit changer de position (c’est-à-dire d’état de vie, pour retourner à la vie religieuse) pour la servir.
La Madone lui répond : « On peut se sauver dans toutes les conditions. Où tu es, tu peux faire beaucoup de bien et tu peux publier ma gloire ».
Jusqu’alors les apparitions étaient en lien avec la guérison d’Estelle et sa vie personnelle, mais cette nuit-là s’opère un tournant : la Sainte Mère de Dieu va commencer à évoquer d’autres réalités en lien avec l’état de l’Eglise, puisque avec un visage triste elle déclare : « Ce qui m’afflige le plus, c’est le manque de respect qu’on a pour mon Fils dans la sainte communion, et l’attitude de prière que l’on prend, quand l’esprit est occupé d’autres choses. Je dis ceci pour les personnes qui prétendent être pieuses », puis reprenant son sourire : « Publie ma gloire. Mais avant d’en parler, tu attendras l’avis de ton confesseur et directeur. Tu auras des embûches. On te traitera de visionnaire, d’exaltée, de folle. Ne fais pas attention à tout cela. Sois moi fidèle, je t’aiderai ».
Dès que la vision est parti, Estelle souffre terriblement en particulier au cœur et au ventre, puis après un moment, tout se termine et se sent guérie, sauf du bras droit qui reste paralysé.
Le lendemain matin, dimanche 20 février, le curé arrive dès l’aube craignant de la trouver morte… Mais Estelle est vivante et guérie !
Sur son ordre, elle fait le signe de croix avec l’ancien bras paralysé. Elle annonce sa guérison aux religieuses qui entrent dans sa chambre, puis elle demande à manger.

Pellevoisin - chambre d'Estelle au temps des apparitions

Dessin représentant la disposition de la chambre d’Estelle
au moment des apparitions 

Sixième apparition :
Le samedi 
1er juillet, Estelle est en prière dans sa chambre mais, contrairement aux précédentes visions, elle n’est pas dans son lit et, de ce fait, elle peut voir la Vierge en entier, de la tête aux pieds.
L’apparition est habillée de blanc avec la robe serrée à la taille par un cordon, elle a les bras tendus vers le bas et de ses mains tombe comme de la pluie. Elle reste un moment silencieuse en souriant avant de dire : « Du calme, mon enfant, patience, tu auras des peines, mais je suis là », puis après un autre moment : « Courage, je reviendrai », avant de disparaître.

Septième apparition :
Le dimanche 
2 juilletEstelle est à genoux dans sa chambre et commence à réciter le Je vous salue Marie, elle n’a pas le temps d’achever sa prière que la Sainte Vierge est devant elle. Comme la veille, elle a une sorte de pluie qui tombe des mains, mais dans le fond qui l’environne se trouve une guirlande de roses qui forme comme une mandorle. Elle reste un moment comme cela puis croise les mains sur sa poitrine : « Tu as déjà publié ma gloire. Continue. Mon fils a aussi quelques âmes plus attachées. Son Cœur a tant d’amour pour le mien qu’Il ne peut refuser mes demandes. Par moi Il touchera les cœurs les plus endurcis ».
Estelle se rappelle alors que, dans la vision du 16 février, elle avait aperçu du papier et elle demande ce qu’il faut en faire.
Elle reçoit comme réponse qu’ « il servira à publier ces récits comme l’ont jugé plusieurs de mes serviteurs. Il y aura bien des contradictions, ne crains rien, sois calme ». Ensuite la voyante veut lui demander une marque de sa puissance et celle-ci répond : « Est-ce que ta guérison n’est pas une des plus grandes preuves de ma puissance ? Je suis venue particulièrement pour la conversion des pécheurs ».
Pendant que la Vierge parlait, Estelle réfléchissait à différentes manières de faire éclater sa puissance et l’apparition répondit : « On verra plus tard ». Elle reste encore un moment puis disparaît, la guirlande de roses reste après elle, et la clarté s’éteint doucement.

Huitième apparition :
Le lundi 
3 juillet, la nuit tombée, Estelle revoit la Sainte Mère de Dieu qui lui dit : « Je voudrais que tu sois encore plus calme. Je ne t’ai pas fixé l’heure à laquelle je devais revenir, ni le jour. Tu as besoin de te reposer, je ne resterai que quelques minutes. Je suis venue pour terminer la fête ».
Estelle ne comprend pas de quelle fête il s’agit. Le lendemain elle demande au curé qui lui répond que, ce 3 juillet, à Lourdes, a eu lieu le couronnement de la statue de Notre-Dame de Lourdes.

Pellevoisin - chambre des apparitions transformée en chapelle état ancien

La chambre des apparitions transformée en chapelle
ci-dessus état antérieur à la révolution liturgique du XXe siècle
ci-dessous dans son état actuel (photo prise le 8 décembre 2021)

Chapelle des apparitions

Après le 8 juillet, Estelle cesse d’habiter dans la chambre des apparitions et reprend son service de domestique au château de Poiriers.
Elle revient régulièrement prier dans la chambre où elle a eu les visites de la Madone.

Révélation du scapulaire du Sacré-Cœur

« J’aime cette dévotion » : 
Notre-Dame dévoile le scapulaire du Sacré-Cœur le 9 septembre 1876
(détail d’un vitrail de l’église paroissiale de Pellevoisin)

Neuvième apparition :
Le samedi 
9 septembre, Estelle finit de réciter son chapelet dans la chambre quand la Vierge apparaît et lui dit : « Tu t’es privée de ma visite le 15 août ; tu n’avais pas assez de calmeTu as bien le caractère du Français. Il veut tout savoir avant d’apprendre, et tout comprendre avant de savoir. Hier encore je serais venue ; tu en as été privée. J’attendais de toi cet acte de soumission et d’obéissance ».
Elle s’arrête de parler puis reprend : « Depuis longtemps les trésors de mon Fils sont ouverts. Qu’ils prient ».
En disant ces mots, elle soulève une petite pièce de laine qu’elle porte sur la poitrine : Estelle aperçoit le Sacré-Cœur représenté dessus et elle comprend qu’il s’agit d’un scapulaire.
En le soulevant la Mère de Dieu dit : « J’aime cette dévotion ».
Elle marque une pause puis reprend : « C’est ici que je serai honorée ».
A compter de ce moment, la Vierge portera toujours ce scapulaire lors de ses apparitions.

Dixième apparition :
Le lendemain est le dimanche 10 septembre, fête du Saint Nom de Marie, qui, à cette époque, est fixée au dimanche pendant l’octave de la Nativité de Marie. L’apparition ne dure que quelques instants. Dès qu’elle se montre, la Mère de Dieu dit en joignant les mains : « Qu’ils prient, je leur en montre l’exemple », puis elle disparaît. 

statue de la chapelle des apparitions

Onzième apparition :
Le vendredi 
15 septembre, Notre-Dame se montre à nouveau avec les bras tendus vers le bas et les gouttes de pluie qui ruissellent de ses mains. Elle reste longtemps sans rien dire. Enfin, elle tourne les yeux de tout les côtés puis s’adresse à la voyante : « Je te tiendrai compte des efforts que tu as faits pour avoir le calme. Ce n’est pas seulement pour toi que je le demande, mais aussi pour l’Église et pour la France. Dans l’Église, il n’y a pas ce calme que je désire ».
Elle soupire et remue la tête, en disant : « Il y a quelque chose ». Elle s’arrête sans dire ce qu’est ce « quelque chose », mais Estelle eut tout de suite l’intuition intérieure qu’il s’agissait de quelque discorde.
Puis la Madone reprit lentement : « Qu’ils prient et qu’ils aient confiance en moi ».
Ensuite la Vierge dit tristement : « Et la France ! Que n’ai-je pas fait pour elle ! Que d’avertissements, et pourtant, encore, elle refuse d’entendre ! Je ne peux plus retenir mon fils. La France souffrira ».
Elle s’arrête un instant et reprend : « Courage et confiance », puis comme Estelle pense intérieurement qu’on ne la croira pas, l’apparition répond : « J’ai payé d’avance ; tant pis pour ceux qui ne voudront pas te croire, ils reconnaîtront plus tard la vérité de mes paroles »

Mains de ND de Pellevoisin - gouttes d'eau

Douzième apparition :
Le mercredi 
1er novembre, fête de la Toussaint, pour la première fois l’apparition reste totalement silencieuse, regarde de tous côtés puis fixe la voyante avec beaucoup de bonté et s’en va.
Le curé se demande si c’est un signe de la fin des apparitions.

Treizième apparition :
Le dimanche 
5 novembre, Estelle se rend dans la chambre vers deux heures et demie de l’après-midi pour dire son chapelet, lorsqu’elle a fini, la Vierge Marie apparaît ; et comme Estelle pense qu’elle est indigne et que d’autres mériteraient davantage qu’elle de telles faveurs, l’Apparition la regarde et sourit en disant : « Je t’ai choisie ».
Elle s’arrête un moment et reprend : « Je choisis les petits et les faibles pour ma gloire ». Puis, après un nouveau temps d’arrêt : « Courage, le temps de tes épreuves va commencer ».
Après ses mots, elle croise les mains sur sa poitrine et disparaît.

Quatorzième apparition :
Le samedi 
11 novembre, Estelle est dans la chapelle vers quatre heures de l’après-midi, elle récite son chapelet puis finit par un Souvenez-vous.
La Très Sainte Vierge apparaît alors.
Elle demeure un long moment silencieuse, puis dit : « Tu n’as pas perdu ton temps aujourd’hui. Tu as travaillé pour moi », car Estelle avait confectionné un scapulaire. La Vierge sourit et ajoute : « Il faut en faire beaucoup d’autres ».
Elle s’arrête, reste assez longtemps silencieuse, puis devient un peu triste en disant : « Courage », et elle disparaît après avoir croisé les mains sur sa poitrine.

La Vierge au scapulaire

Quinzième apparition :
Le vendredi 
8 décembre, Estelle se rend à la chapelle après la messe de la fête de l’Immaculée Conception.
La Vierge apparaît avec sa guirlande de roses, comme au mois de juillet, et reste d’abord un moment sans rien dire. Lorsqu’elle prend la parole elle prononce ces mots : « Ma fille, rappelle toi mes paroles ».
Estelle repasse dans son esprit tout ce qu’elle a entendu depuis février, et l’Apparition continue : « Répète les souvent ; qu’elles te fortifient et te consolent dans tes épreuves. Tu ne me reverras plus ».

Estelle est attristée en entendant ces derniers mots, et demande : « Qu’est ce que je vais devenir sans vous, ma bonne mère ? ».
Elle reçoit alors comme réponse : « Je serai invisiblement près de toi ».
Estelle a alors une vision où des gens la menacent. En souriant la Vierge dit : « Tu n’as rien à craindre de ceux-ci. Je t’ai choisie pour publier ma gloire et répandre cette dévotion ». En disant cela, elle tient son scapulaire des deux mains.
Estelle lui demande alors : « Ma bonne Mère, si vous vouliez me donner ce scapulaire ? » L’apparition lui dit en souriant : « Lève toi et baise-le », ce que la voyante s’empresse de faire. La Vierge parle ensuite du scapulaire : « Tu iras toi-même trouver le prélat, et lui présenteras le modèle que tu as fait. Dis-lui qu’il t’aide de tout son pouvoir, et que rien ne me sera plus agréable que de voir cette livrée sur chacun de mes enfants, et qu’ils s’appliqueront tous à réparer les outrages que mon fils reçoit dans le sacrement de son amour. Vois les grâces que je répands sur ceux qui le porteront avec confiance et qui t’aideront à le propager ».
En disant cela, la Vierge étend les mains d’où il tombe une pluie abondante et, dans chaque goutte, Estelle semble voir des mots comme piété, salut, confiance, conversion, santé. La vierge ajoute : « Ces grâces sont de mon Fils. Je les prends dans son Cœur. Il ne peut me refuser ». Alors Estelle lui dit : « Ma bonne Mère, que faudra-t-il mettre de l’autre côté de ce scapulaire ? » La sainte Vierge répond : « Je le réserve pour moi ; tu soumettras ma pensée, et l’Église décidera »,  et elle ajoute : « CourageSi le prélat ne pouvait t’accorder tes demandes et qu’il s’offre des difficultés, tu irais plus loin. Ne crains rien, je t’aiderai ». Puis la Madone disparaît.

Invocation à ND de Pellevoisin

2021-73. Saint Ambroise dont la vie et l’exemple apprirent à Saint Augustin à croire et à prêcher.

7 décembre,
Fête de Saint Ambroise de Milan, évêque, confesseur et docteur de l’Eglise.

Saint Ambroise par Matthias Stomer - Musée des Beaux-Arts de Bâle

Saint Ambroise
Tableau de Matthias Stomer (vers 1600 – vers 1650) au Musée des Beaux-Arts de Bâle

A l’occasion de la fête de Saint Ambroise, lisons ou relisons l’enseignement dispensé par Sa Sainteté le Pape Benoît XVI qui, dans le cadre de ses catéchèses consacrées aux Pères et Docteurs de l’Eglise, a montré combien restait pérenne l’exemple du saint évêque de Milan qui nous enseigne à mettre notre vie en pleine cohérence avec les Saintes Ecritures.

Pour les augustiniens, Saint Ambroise occupe une place de choix en raison de l’importance qu’il eut dans l’itinéraire spirituel du jeune professeur de rhétorique africain qui vint à Milan écouter ses prédications et qui fut frappé par la cohérence de sa vie : c’est lui, enfin, qui lui administra le saint baptême dans la nuit du 24 au 25 avril 387.

Saint Augustin et Saint Ambroise - fra Filippo Lippi 1437 - accademia Albertina di Belle Arti Turin

Saint Augustin et Saint Ambroise
par Fra Filippo Lippi, vers 1437
(Académie Albertine des Beaux-Arts – Turin)

St-Esprit & Ste Bible

Catéchèse de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
à l’occasion
de l’audience pontificale générale
du
mercredi 24 octobre 2007 :

Saint Ambroise

Chers frères et sœurs,

Le saint évêque Ambroise – dont je vous parlerai aujourd’hui – mourut à Milan dans la nuit du 3 au 4 avril 397. C’était l’aube du Samedi Saint. La veille, vers cinq heures de l’après-midi, il s’était mis à prier, étendu sur son lit, les bras ouverts en forme de croix. Il participait ainsi, au cours du solennel triduum pascal, à la mort et à la résurrection du Seigneur.
« Nous voyions ses lèvres bouger », atteste Paulin, le diacre fidèle qui, à l’invitation d’Augustin, écrivit sa Vie, « mais nous n’entendions pas sa voix ». Tout d’un coup, la situation parut se précipiter. Honoré, Evêque de Verceil, qui assistait Ambroise et qui se trouvait à l’étage supérieur, fut réveillé par une voix qui lui disait :  « Lève-toi, vite ! Ambroise va mourir… ». Honoré descendit en hâte – poursuit Paulin – « et présenta le Corps du Seigneur au saint. A peine l’eut-il pris et avalé, Ambroise rendit l’âme, emportant avec lui ce bon viatique. Ainsi, son âme, restaurée par la vertu de cette nourriture, jouit à présent de la compagnie des anges » (Vie 47).
En ce Vendredi Saint de l’an 397, les bras ouverts d’Ambroise mourant exprimaient sa participation mystique à la mort et à la résurrection du Seigneur. C’était sa dernière catéchèse :  dans le silence des mots, il parlait encore à travers le témoignage de sa vie.

Ambroise n’était pas vieux lorsqu’il mourut. Il n’avait même pas soixante ans, étant né vers 340 à Trèves, où son père était préfet des Gaules. Sa famille était chrétienne. A la mort de son père, sa mère le conduisit à Rome alors qu’il était encore jeune homme, et le prépara à la carrière civile, lui assurant une solide instruction rhétorique et juridique.
Vers 370, il fut envoyé gouverner les provinces de l’Emilie et de la Ligurie, son siège étant à Milan. C’est précisément en ce lieu que faisait rage la lutte entre les orthodoxes et les ariens, en particulier après la mort de l’évêque arien Auxence. Ambroise intervint pour pacifier les âmes des deux factions adverses, et son autorité fut telle que, bien que n’étant qu’un simple catéchumène, il fut acclamé évêque de Milan par le peuple.

Jusqu’à ce moment, Ambroise était le plus haut magistrat de l’Empire dans l’Italie du Nord.
Culturellement très préparé, mais tout aussi démuni en ce qui concerne l’approche des Ecritures, le nouvel évêque se mit à étudier avec ferveur. Il apprit à connaître et à commenter la Bible à partir des œuvres d’Origène, le maître incontesté de l’« école alexandrine ». De cette manière, Ambroise transféra dans le milieu latin la méditation des Ecritures commencée par Origène, en introduisant en Occident la pratique de la lectio divina.
La méthode de la lectio finit par guider toute la prédication et les écrits d’Ambroise, qui naissent précisément de l’écoute orante de la Parole de Dieu. Un célèbre préambule d’une catéchèse ambrosienne montre de façon remarquable comment le saint évêque appliquait l’Ancien Testament à la vie chrétienne :  « Lorsque nous lisions les histoires des Patriarches et les maximes des Proverbes, nous parlions chaque jour de morale – dit l’Evêque de Milan à ses catéchumènes et à ses néophytes – afin que, formés et instruits par ceux-ci, vous vous habituiez à entrer dans la vie des Pères et à suivre le chemin de l’obéissance aux préceptes divins » (Les mystères, 1, 1).
En d’autres termes, les néophytes et les catéchumènes, selon l’évêque, après avoir appris l’art de bien vivre, pouvaient désormais se considérer préparés aux grands mystères du Christ. Ainsi, la prédication d’Ambroise – qui représente le noyau fondamental de son immense œuvre littéraire – part de la lecture des Livres saints (« les Patriarches », c’est-à-dire les Livres historiques, et « les Proverbes », c’est-à-dire les Livres sapientiels), pour vivre conformément à la Révélation divine.

Il est évident que le témoignage personnel du prédicateur et le niveau d’exemplarité de la communauté chrétienne conditionnent l’efficacité de la prédication.
De ce point de vue, un passage des Confessions de saint Augustin est significatif. Il était venu à Milan comme professeur de rhétorique ; il était sceptique, non chrétien. Il cherchait, mais il n’était pas en mesure de trouver réellement la vérité chrétienne. Ce qui transforma le cœur du jeune rhéteur africain, sceptique et désespéré, et le poussa définitivement à la conversion, ne furent pas en premier lieu les belles homélies (bien qu’il les appréciât) d’Ambroise. Ce fut plutôt le témoignage de l’évêque et de son Eglise milanaise, qui priait et chantait, unie comme un seul corps. Une Eglise capable de résister aux violences de l’empereur et de sa mère, qui aux premiers jours de l’année 386, avaient recommencé à prétendre la réquisition d’un édifice de culte pour les cérémonies des ariens. Dans l’édifice qui devait être réquisitionné – raconte Augustin – « le peuple pieux priait, prêt à mourir avec son Evêque ». Ce témoignage des Confessions est précieux, car il signale que quelque chose se transformait dans le cœur d’Augustin, qui poursuit :  « Nous aussi, bien que spirituellement encore tièdes, nous participions à l’excitation du peuple tout entier » (Confessions 9, 7).

Augustin apprit à croire et à prêcher à partir de la vie et de l’exemple de l’évêque Ambroise.
Nous pouvons nous référer à un célèbre sermon de l’Africain, qui mérita d’être cité de nombreux siècles plus tard dans la constitution conciliaire Dei Verbum « C’est pourquoi – avertit en effet Dei Verbum au n. 25 – tous les clercs, en premier lieu les prêtres du Christ, et tous ceux qui vaquent normalement, comme diacres ou comme catéchistes, au ministère de la Parole, doivent, par une lecture spirituelle assidue et par une étude approfondie, s’attacher aux Ecritures, de peur que l’un d’eux ne devienne « un vain prédicateur de la Parole de Dieu au-dehors, lui qui ne l’écouterait pas au-dedans de lui »".
Il avait appris précisément d’Ambroise cette « écoute au-dedans », cette assiduité dans la lecture des Saintes Ecritures, dans une attitude priante, de façon à accueillir réellement dans son cœur la Parole de Dieu et à l’assimiler.

Chers frères et sœurs, je voudrais vous proposer encore une sorte d’ »icône patristique », qui, interprétée à la lumière de ce que nous avons dit, représente efficacement « le cœur » de la doctrine ambrosienne.
Dans son sixième livre des Confessions, Augustin raconte sa rencontre avec Ambroise, une rencontre sans aucun doute d’une grande importance dans l’histoire de l’Eglise. Il écrit textuellement que, lorsqu’il se rendait chez l’évêque de Milan, il le trouvait régulièrement occupé par des multitudes de personnes chargées de problèmes, pour les nécessités desquelles il se prodiguait ; il y avait toujours une longue file qui attendait de pouvoir parler avec Ambroise, pour chercher auprès de lui le réconfort et l’espérance.
Lorsqu’Ambroise n’était pas avec eux, avec les personnes, (et cela ne se produisait que très rarement), il restaurait son corps avec la nourriture nécessaire, ou nourrissait son esprit avec des lectures.
Ici, Augustin s’émerveille, car Ambroise lisait l’Ecriture en gardant la bouche close, uniquement avec les yeux (cf. Confess. 6, 3). De fait, au cours des premiers siècles chrétiens la lecture était strictement conçue dans le but de la proclamation, et lire à haute voix facilitait également la compréhension de celui qui lisait. Le fait qu’Ambroise puisse parcourir les pages uniquement avec les yeux, révèle à un Augustin admiratif une capacité singulière de lecture et de familiarité avec les Ecritures. Et bien, dans cette « lecture du bout des lèvres », où le cœur s’applique à parvenir à la compréhension de la Parole de Dieu – voici « l’icône » dont nous parlons -, on peut entrevoir la méthode de la catéchèse ambrosienne :  c’est l’Ecriture elle-même, intimement assimilée, qui suggère les contenus à annoncer pour conduire à la conversion des cœurs.

Ainsi, selon le magistère d’Ambroise et d’Augustin, la catéchèse est inséparable du témoignage de la vie.
Ce que j’ai écrit dans l’Introduction au christianisme, à propos du théologien, peut aussi servir pour le catéchiste. Celui qui éduque à la foi ne peut pas risquer d’apparaître comme une sorte de clown, qui récite un rôle « par profession ». Il doit plutôt être – pour reprendre une image chère à Origène, écrivain particulièrement apprécié par Ambroise – comme le disciple bien-aimé, qui a posé sa tête sur le Cœur du Maître, et qui a appris là la façon de penser, de parler, d’agir.
Pour finir, le véritable disciple est celui qui annonce l’Evangile de la manière la plus crédible et efficace.

Comme l’Apôtre Jean, l’évêque Ambroise – qui ne se lassait jamais de répéter :  « Omnia Christus est nobis !; le Christ est tout pour nous ! » – demeure un authentique témoin du Seigneur. Avec ses paroles, pleines d’amour pour Jésus, nous concluons ainsi notre catéchèse :  « Omnia Christus est nobis ! Si tu veux guérir une blessure, il est le médecin ; si la fièvre te brûle, il est la source ; si tu es opprimé par l’iniquité, il est la justice ; si tu as besoin d’aide, il est la force ; si tu crains la mort, il est la vie ; si tu désires le ciel, il est le chemin ; si tu es dans les ténèbres, il est la lumière… Goûtez et voyez comme le Seigneur est bon :  bienheureux l’homme qui espère en lui ! » (De virginitate, 16, 99).

Plaçons nous aussi notre espérance dans le Christ. Nous serons ainsi bienheureux et nous vivrons en paix.

Saint Ambroise convertissant Théodose -Pierre Subleyras 1745

Saint Ambroise donnant l’absolution à Théodose le Grand
Tableau de Pierre-Hubert Subleyras (1699-1749)

2021-69. Choisir un étendard.

Jeudi 25 novembre 2021,
Fête de Sainte Catherine d’Alexandrie, vierge et martyre.

Les membres de la Confrérie Royale s’engagent à sanctifier d’une manière particulière le 25 de chaque mois en redoublant de prières, en offrant avec encore davantage de ferveur qu’à l’accoutumée les exercices du devoir d’état, les peines et les joies de ce jour, en travaillant plus méticuleusement à sa sanctification, lorsque cela est possible en assistant à la Sainte Messe et en offrant la sainte communion à l’intention du Roi, ou encore en accomplissant quelque petit pèlerinage ou acte de dévotion supplémentaire offert à l’intention de Sa Majesté et du Royaume des Lys.
La lettre mensuelle, envoyée à tous les membres ainsi qu’aux amis qui ont manifesté le désir de la recevoir, à l’occasion de ce 25 de chaque mois, est écrite par les prêtres, religieux ou clercs membres de la Confrérie Royale. Son but est de raviver la ferveur et la détermination des membres, en leur proposant des réflexions et approfondissements toujours nécessaires.
Les amis du Refuge Notre-Dame de Compassion (s’ils ne sont pas déjà – ou pas encore – membres de la Confrérie Royale), trouveront eux aussi de grandes richesses et forces spirituelles à lire et méditer ces lettres mensuelles.

Baciccio, Triomphe du Nom de Jésus - Rome, église du Gesù

Giovan Battista Gaulli dit il Baciccio (1639-1709) :
Le triomphe du Saint Nom de Jésus
(Rome, voûte de l’église du Gesù)

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Choisir un étendard

Il ne faut pas se tromper de combat. L’homme est naturellement un guerrier lorsqu’il s’agit d’opérer des choix essentiels pour son existence. Lorsqu’il s’engage dans une ornière, le chemin emprunté est souvent irréversible, sauf à se laisser pétrir vraiment par la grâce de Dieu et à se convertir, à rectifier la trajectoire. Il n’empêche que les options signées alors que nous forgeons notre personnalité durant notre jeunesse, influent de façon irrémédiables, même s’il n’existe aucune fatalité. Par orgueil, par entêtement, nous préférons plus que de coutume de poursuivre sur une voie sans issue plutôt que de reconnaître nos torts et la faillite de notre discernement premier.

                                               En 1951, paraissait un roman, rédigé par un prisonnier politique, Lucien Rebatet, condamné à mort à la Libération, puis gracié et emprisonné jusqu’en 1952, Les Deux Étendards. L’auteur, admirateur de Nietzsche, se définissant comme un « fasciste esthétique », était profondément anticatholique. Il écrira d’ailleurs des horreurs sur le Christ et les chrétiens, ensemble avec Pierre-Antoine Cousteau, dans le Dialogue de vaincus. Aussi est-il étonnant de découvrir sous sa plume ce livre inspiré des Exercices spirituels de saint Ignace, tout particulièrement de cette méditation sur les deux étendards, les deux règnes qui s’affrontent dans le monde. Peut-être parce que ce contempteur de la vérité demeura tout de même torturé par ce qu’il rejetait de toutes ses forces : «Je ne retournerai jamais à l’Église, l’Église avec un grand E. Je n’en ai peut-être jamais été… Mais n’est-il pas possible de rester “du Christ” ? » En tout cas, cela signifie bien que même les ennemis les plus acharnés ne peuvent éviter de choisir en toute connaissance de cause. Prétendre ensuite l’inverse afin de se dédouaner de ses responsabilités dans le mal est un pur mensonge qui ne trompe même pas son auteur.

                                               Notre époque regorge de Rebatet, en moins brillants, en plus paresseux et surtout en plus lâches, mais les deux étendards flottent toujours sous nos yeux et personne ne peut les ignorer. Il suffit que quelques disciples sortent du lot pour que les oppositions les plus violentes s’effritent. Rebatet lui-même avouait dans ce livre hors du commun : « Est-il interdit d’imaginer qu’il existe parmi nous au moins un catholique du temps des cathédrales, que sa foi pourrait encore lancer dans une étonnante expédition spirituelle ? » Nos contemporains ne sont pas, pour la plupart, des païens d’origine. Ils ont plutôt suivi, volontairement ou la subissant passivement, une « déconversion ».

                                               Saint Ignace de Loyola, évidemment dans un contexte historique et religieux fort différent du nôtre, avait connu cette « déconversion », au moins cet attiédissement de la foi à cause de la mondanité, de l’ambition humaine et de l’attachement aux plaisirs terrestres. Le tissu chrétien de sa famille, de son pays, n’avait pas suffi à l’éclairer durant sa jeunesse, pas vraiment débauchée, mais frivole et superficielle, toute occupée à une carrière humaine et à une gloire personnelle. Aussi va-t-il poser, comme fondation d’un possible retournement du cœur, ce qu’il nomme le « principe et fondement » où il affirme : « L’homme est créé pour louer, respecter et servir Dieu notre Seigneur, et par là sauver son âme.  Les autres choses sur la surface de la terre sont créées pour l’homme, pour l’aider à poursuivre la fin pour laquelle il est créé. » ( Exercices spirituels, 23). Cependant, malgré cette finalité inscrite dans la nature de l’homme, beaucoup se détournent de Dieu et préfèrent servir un autre monarque. Saint Ignace, possédant l’intelligence de ce qu’est l’homme, commence par camper un roi humain dont l’autorité légitime serait telle qu’elle attirerait à elle «  tous les chefs chrétiens et tous leurs hommes » (Seconde semaine, 92). Ce roi temporel a existé plusieurs fois au cours de l’histoire. Pensons à un saint Louis de France dont le rayonnement couvrit toute l’Europe. Il est facile et enthousiasmant de servir un tel souverain : « Considérer comment doivent répondre à un roi si généreux et si humain les sujets fidèles, et aussi combien celui qui n’accepterait pas la requête d’un tel roi mériterait d’être blâmé par tout le monde et tenu pour lâche chevalier. » (Seconde semaine, 94). Cet idéal spirituel, celui de la chevalerie et de l’honneur, s’il est louable ne suffit point puisqu’il n’est encore que restreint au monde terrestre. Déjà, certains sont en perte de vitesse et refusent de mettre leur épée sous le sceptre d’un roi revêtu de tant de qualités. Il faut aller plus loin et plus haut, et regarder maintenant le Roi des rois, le Christ notre Seigneur. Son appel est encore plus exigeant : « […] Combien est-ce une chose qui mérite plus d’attention encore que de voir le Christ notre Seigneur, Roi éternel, et devant lui tout l’univers qu’il appelle, en même temps que chacun en particulier, en disant : “Ma volonté est de conquérir le monde entier et tous les ennemis, et d’entrer ainsi dans la gloire de mon Père. Pour cela, celui qui voudra venir avec moi doit peiner avec moi, afin que, me suivant dans la souffrance, il me suive aussi dans la gloire. » (Seconde semaine, 95). La suite du roi temporel réclamait de l’héroïsme. Celle du Roi éternel exige la sainteté, vocation de tout chrétien. La couronne promise n’est point de roses ou de lauriers mais d’épines, comme celle de Notre Seigneur. Les rangs de l’armée s’éclaircissent singulièrement à l’annonce de cette ascèse.

                                               Ce n’est pas tout. Une offrande de tout l’être, par imitation de Jésus-Christ, doit être ratifiée, ceci selon l’état de vie propre à chacun : « Je veux et je désire, et c’est ma détermination réfléchie, pourvu que ce soit votre plus grand service et votre plus grande louange, vous imiter en endurant toutes les injustices et tous les mépris, et toute pauvreté, aussi bien effective que spirituelle, si votre très sainte Majesté veut me choisir et m’admettre à cette vie et à cet état. » (Seconde semaine, 98). Tout est donc en place pour choisir librement, en pleine conscience, l’étendard sous lequel nous désirons combattre durant toute notre vie. Le quatrième jour de la seconde semaine des Exercices est justement consacré à cette méditation essentielle, celle des « deux étendards : « L’un, celui du Christ, notre souverain capitaine et Seigneur ; l’autre, celui de Lucifer, mortel ennemi de notre nature humaine. » (136). La composition de lieu est centrale car il est nécessaire que tous les sens prennent part à cet exercice spirituel. Face à face, le Christ et Satan, pas d’autre choix possible, inutile de tergiverser car l’hésitation ne peut durer indéfiniment : ce sera oui ou non, blanc ou noir, pas les deux à la fois, pas les deux en alternance. Le but est de demander à y voir clair : « Ici, demander la connaissance des tromperies du mauvais chef et le secours pour m’en garder, ainsi que la connaissance de la vraie vie qu’enseigne le souverain et vrai capitaine, et la grâce pour l’imiter. » (139). Par expérience, nous savons que nous sommes des esprits mélangés et que nous penchons tantôt vers le bien, tantôt vers le mal, que le bon grain et l’ivraie sont mêlés dans notre cœur d’artichaut. Il est possible de sortir de ce dilemme. Les saints sont bien là comme des preuves vivantes de cette possibilité. Saint Ignace lui-même a commencé à retourner plus radicalement vers le Christ durant sa convalescence de blessé de guerre dans le château familial en lisant la vie des saints, notamment dans La Légende dorée de Jacques de Voragine et en ayant le désir d’imiter saint François d’Assise, saint Dominique et beaucoup d’autres hérauts de Dieu. Cet attrait n’était pas encore vraiment pur et désintéressé mais il fut comme l’étincelle.

                                               Il fallut plus pour qu’Inigo devînt saint Ignace, il fallut la confrontation entre l’esprit du mal et le Bien absolu : « Imaginer le chef de tous les ennemis, dans ce vaste camp de Babylone, comme assis dans une sorte de grande chaire de feu et de fumée, avec un aspect horrible et terrifiant. » (327) Et ensuite : « Considérer comment le Christ notre Seigneur se tient en un vaste camp dans la région de Jérusalem, en humble place, beau et gracieux. » (144) Le Malin envoie ses hommes pour, par trois échelons : la convoitise des richesses, le vain honneur du monde et l’orgueil immense, conduire les âmes dans tous les autres filets du vice. Notre Seigneur invite à aider tous les hommes en les invitant à la pauvreté matérielle et spirituelle, aux humiliations et aux mépris, et à l’humilité, trois portes ouvrant sur toutes les autres vertus (142 et 146).

                                               Saint Ignace avait vécu dans sa chair et dans son âme l’écartèlement entre le monde et le ciel. Il savait que l’homme n’attend de Dieu généralement qu’un étendard mondain, très humain, trop humain, au ras des pâquerettes. Fyodor Dostoïevsky, dans Les Frères Karamazoff, met en scène un Grand Inquisiteur, – jésuite, ce qui est un comble historique -, condamnant de nouveau à mort le Christ revenu parmi les siens. Tout se joue autour d’un étendard : « Et il en sera ainsi jusqu’à la fin du monde, et lorsque les dieux auront disparu de la terre, ce sera la même chose : l’humanité se prosternera devant des idoles. Tu savais, Tu ne pouvais ignorer ce secret fondamental de la nature humaine, mais Tu as repoussé le drapeau qu’on Te mettait dans la main et qui seul T’aurait assuré sans conteste l’hommage de tous les hommes, — le drapeau du pain terrestre. Tu l’as repoussé au nom de la liberté et du pain céleste. Regarde ce que Tu as fait ensuite. Et encore toujours au nom de la liberté ! Il n’y a pas, Te dis-je, de souci plus douloureux pour l’homme que de trouver à qui déléguer au plus tôt ce don de la liberté avec lequel vient au monde cette malheureuse créature. Mais celui-là seulement s’empare de la liberté des hommes, qui tranquillise leur conscience. Le pain Te fournissait un drapeau incontestable. Devant celui qui lui donnera le pain, l’homme s’inclinera, parce qu’il n’y a rien de plus indiscutable que le pain ; mais si en même temps quelqu’un, en dehors de Toi, s’empare de la conscience humaine, — oh, alors l’homme abandonnera même Ton pain pour suivre celui qui séduira sa conscience. »

                                               L’étendard du pain a pris bien d’autres formes depuis deux siècles. Dostoïevsky l’avait clairement pressenti. Le Grand Inquisiteur se croit pur et il condamnera le Christ pour sauver le monde selon ce qu’il a conçu, pour le bien des hommes, dit-il : « Sache que je ne Te crains pas. Sache que moi aussi j’ai été dans le désert, que moi aussi je me suis nourri de sauterelles et de racines, que moi aussi j’ai béni la liberté donnée par Toi aux hommes, et que je me préparais à être compté au nombre de Tes élus, au nombre des puissants et des forts. Mais je me suis réveillé de ce rêve et je n’ai pas voulu me mettre au service d’une folie. Je suis allé me joindre au groupe de ceux qui ont corrigé Ton œuvre. J’ai quitté les fiers et suis revenu vers les humbles pour faire le bonheur de ces humbles. Ce que je Te dis se réalisera et notre empire s’élèvera. Je Te le répète, demain Tu verras, sur un signe de moi, ce troupeau obéissant apporter des charbons brûlants au bûcher sur lequel je Te ferai périr parce que Tu es venu nous déranger. Si en effet quelqu’un a mérité plus que personne notre bûcher, c’est Toi. Demain je Te brûlerai. Dixi. »

                                               Nous avons choisi notre étendard, celui du roi temporel choisi par Dieu et celui du Roi éternel. La tentation est récurrente de regarder vers Babylone, tout en se croyant à Jérusalem ; Par petits pas, par des concessions minuscules, il nous arrive de préférer la chaire de feu et de fumée, d’autant plus en ces temps où nulle voix n’enseigne plus, dans la chaire de vérité, que Notre Seigneur doit être servi le premier.

                                                           P. Jean-François Thomas s.j.
                                                           25 octobre 2021
                                                           SS. Chrysanthe et Darie

Luca Signorelli, Les Damnés - Orvieto, cathédrale, chapelle San Brizio

Luca Signorelli (c. 1450 – 1523) :
les damnés
(cathédrale d’Orvieto, chapelle San Brizio)

2021-68. « Pour étouffer par avance toute révolte… »

Les lignes qui suivent sont connues et souvent reprises en ces jours-ci sur les réseaux sociaux.
Il est vrai que si elles ont été publiées en 1956 par le philosophe juif allemand Günther Anders, dans son ouvrage « L’obsolescence de l’homme », soixante-cinq ans plus tard elles donnent l’impression d’avoir été écrites sous une inspiration prophétique.
Il nous a paru bon de les reprendre également dans les pages de ce blogue tant la réalité qu’elles décrivent – notre réalité politique aujourd’hui – fait ressortir la sagesse et la clairvoyance des messages de notre Souverain légitime.

Mains de prisonnier

« Pour étouffer par avance toute révolte, il ne faut surtout pas s’y prendre de manière violente.
Les méthodes archaïques comme celles d’Hitler sont nettement dépassées.
Il suffit de créer un conditionnement collectif si puissant que l’idée même de révolte ne viendra même plus à l’esprit des hommes. L’idéal serait de formater les individus dès la naissance en limitant leurs aptitudes biologiques innées (…).

Ensuite, on poursuivrait le conditionnement en réduisant de manière drastique le niveau et la qualité de l’éducation, pour la ramener à une forme d’insertion professionnelle.
Un individu inculte n’a qu’un horizon de pensée limité et plus sa pensée est bornée à des préoccupations matérielles, médiocres, moins il peut se révolter. Il faut faire en sorte que l’accès au savoir devienne de plus en plus difficile et élitiste (…), que le fossé se creuse entre le peuple et la science, que l’information destinée au grand public soit anesthésiée de tout contenu à caractère subversif.
Surtout pas de philosophie.

Là encore, il faut user de persuasion et non de violence directe : on diffusera massivement, via la télévision, des divertissements abrutissant, flattant toujours l’émotionnel, l’instinctif.
On occupera les esprits avec ce qui est futile et ludique.

Il est bon avec un bavardage et une musique incessante, d’empêcher l’esprit de s’interroger, penser, réfléchir.

On mettra la sexualité au premier rang des intérêts humains. Comme anesthésiant social, il n’y a rien de mieux.

En général, on fera en sorte de bannir le sérieux de l’existence, de tourner en dérision tout ce qui a une valeur élevée, d’entretenir une constante apologie de la légèreté ; de sorte que l’euphorie de la publicité, de la consommation deviennent le standard du bonheur humain et le modèle de la liberté.

Le conditionnement produira ainsi de lui-même une telle intégration, que la seule peur (qu’il faudra entretenir) sera celle d’être exclus du système et donc de ne plus pouvoir accéder aux conditions matérielles nécessaires au bonheur.
L’homme de masse, ainsi produit, doit être traité comme ce qu’il est : un produit, un veau, et il doit être surveillé comme doit l’être un troupeau.
Tout ce qui permet d’endormir sa lucidité, son esprit critique est bon socialement, ce qui risquerait de l’éveiller doit être combattu, ridiculisé, étouffé…

Toute doctrine remettant en cause le système doit d’abord être désignée comme subversive et terroriste et ceux qui la soutiennent devront ensuite être traités comme tels.

On observe cependant, qu’il est très facile de corrompre un individu subversif : il suffit de lui proposer de l’argent et du pouvoir. »

Günther Anders
« L’obsolescence de l’homme » – 1956

boulet de prisonnier

2021-66. « Je descendis donc la rive droite du Rhône jusqu’au premier olivier… »

19 novembre,
Anniversaire du rappel à Dieu de Monsieur l’Abbé Bryan Houghton ;
Fête de Sainte Elisabeth de Hongrie, reine et veuve.

abbé Bryan Houghton

Monsieur l’Abbé Bryan Houghton (2 avril 1911 – 19 novembre 1992)

frise

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Vous savez quelle admiration nous entretenons pour ces bons prêtres qui dès la fin du concile vaticandeux et les débuts de la réforme liturgique qui l’a suivi, sont entrés en résistance et ont maintenu, envers et contre tout, la Sainte Messe latine traditionnelle, dans des conditions souvent très éprouvantes, au plan psychologique comme au niveau matériel.
En cette année 2021 particulièrement, avec le « motu sordido » (nous avons adopté le jeu de mots de l’un de nos amis, car il est évident que l’on ne peut accorder à ce document le bénéfice d’aucune propreté morale, d’aucune honnêteté intellectuelle et encore moins le lier à quelque charité ou sollicitude pastorale) publié le 16 juillet dernier, l’exemple de ces prêtres « résistants », courageux et inébranlables, est plus que jamais d’actualité !
Dans les pages de ce blogue, nous avons déjà fait mention à plusieurs reprises de feu Monsieur l’Abbé Bryan Houghton (cf. en particulier > ici, et > ici) et reproduit certains de ses textes (cf. > ici, > ici et > ici) ; nous voulons aujourd’hui vous rappeler ce passage, tout à la fois dramatique et désopilant, dans lequel il a raconté les circonstances de son arrivée à Viviers et la manière dont il obtint de célébrer la sainte Messe traditionnelle au maître-autel de la cathédrale tous les jours de semaine.

Putti - maître-autel de la cathédrale de Viviers

Angelots : détail du maître-autel de la cathédrale Saint-Vincent de Viviers

On se souvient que l’abbé Houghton avait envoyé à son évêque une lettre de démission de sa charge de curé qui prenait effet, de manière tout-à-fait significative, le jour où entrait en vigueur la « nouvelle messe », c’est-à-dire au premier dimanche de l’Avent 1969 :

« (…) Je partirai le samedi 29 novembre 1969, à minuit.
Pour tout dire, le 20 octobre, la commission du cher vieux cardinal Lercaro publia une « instruction » qui précisait que la messe ancienne pouvait être dite : par les prêtres retirés, ou par les prêtres âgés, et sine populo c’est-à-dire sans assistance (…). Je n’avais que cinquante-huit ans, mais mon gâtisme était assez avancé pour que je souhaite dire l’ancienne messe (…).
Donc, je prenais ma retraite. Mais on ne prend pas sa retraite dans l’abstrait. Il faut se caser quelque part. Il m’était impossible de rester en Angleterre car une querelle n’aurait pas attendu l’autre : avec les évêques, avec le clergé, les réformateurs, les traditionalistes – avec tout un chacun. Non, il fallait quitter l’Angleterre et m’installer à l’étranger où tout le monde sait que les Anglais sont des handicapés mentaux, ce qui me vaudrait d’être traité avec douceur.
On m’offrait un asile merveilleux en Toscane – mais c’était bien loin. Quoi qu’il arrive, je suis Anglais : je devais pouvoir retourner au pays de temps à autre. D’un autre côté, il aurait été absurde de ne pas profiter du Midi. Je décidais de m’installer à la frontière nord du Midi. Oui, mais qu’est-ce qui marque cette frontière ? Oh, c’est très simple : les oliviers.

Je descendis donc la rive droite du Rhône jusqu’au premier olivier.
Le premier, à Lafarge, était passablement rachitique. Je m’arrêtais à la ville suivante, Viviers.
J’avais sur moi un chèque de banque : l’après-midi même, j’achetai une maison dans la Grand’Rue. En matière de vitesse pure, le notaire n’avait jamais rien vu de semblable.

Viviers : la cathédrale Saint-Vincent au coeur de la "ville-haute"

Viviers : la « ville haute » ou « château » qui enferme la cathédrale Saint-Vincent dans un ensemble fortifié
où l’on trouve les anciennes maisons des chanoines et les restes du palais épiscopal médiéval.

Mon acquisition de la Grand’Rue était une jolie vieille maison construite au XVe siècle, restaurée au XVIIIe.
Je la repris de fond en comble : toiture, chauffage central, salle de bains, adoucisseur d’eau, etc. Mais, je dois le reconnaître, la Grand’Rue était plutôt misérable. Je savais lequel de mes voisins avait battu sa femme avant d’aller se coucher. Cela ne me dérangeait pas. Après tout, ma vie était finie. J’étais inutile – je ne pouvais pas être un de ces sacrés curés. Rien d’étonnant à ce que j’habite un bas quartier. Je savais que mes amis anglais ne s’en inquiéteraient pas, en grande partie par ignorance, et je ne pensais pas que mes amis français ne se préoccuperaient guère de ce que je devenais (…). Je dois avouer que j’avais mal jugé les Français. Ils furent d’une extraordinaire fidélité. Pas un ne manqua à l’appel. Les uns après les autres, ils explorèrent avec une certaine surprise, ma Rue-des-taudis. Mme de B… n’était jamais allée dans un endroit pareil. Elle repartir vers sa voiture et demanda à son chauffeur de l’accompagner jusque chez moi. Par égard pour eux, l’année suivante, j’achetai ma merveilleuse demeure au « château ».

Viviers est une charmante petite ville de trois-mille-six-cents habitants, faubourgs compris. Elle a été la capitale du Vivarais, province du Saint-Empire romain jusque vers 1306 où elle devint terre du Royaume. Elle possède le plus vieux sans doute des ghettos de France, car les Juifs n’avaient pas droit de cité en France, alors qu’ils l’avaient dans l’Empire. Parmi les conditions du rattachement, il y avait le maintien du ghetto. C’est aujourd’hui la rue de la Chèvrerie – probablement une corruption de Juiverie ! Elle est bordée d’un grand nombre de maisons du XIIIe siècle .
Dans l’ensemble, la ville est restée dans le piteux état où elle se trouvait à la fin des guerres de Religion dont elle souffrit beaucoup  [note du blogue du Maître-Chat : la vieille ville de Viviers a fait, depuis plusieurs années maintenant, l’objet d’une importante campagne de réhabilitation et est devenue un quartier sauvegardé qui enchante les visiteurs]. Il y a cependant quelques très belles constructions du XVIIIe dues à l’infatigable Jean-Baptiste Franque, le grand architecte d’Avignon qui fut ville papale et se donna les attributs d’une petite métropole. Viviers est ville épiscopale depuis le Ve siècle. L’évêché, dessiné par Franque, est devenu l’hôtel de ville. L’évêque est installé dans un autre édifice de Franque, l’hôtel de Roqueplane, plus petit mais peut-être plus réussi encore. Ces deux bâtiments sont au niveau de la vieille ville. Du haut de son rocher, le « château » la domine. Il enferme la cathédrale et son campanile, seize maisons anciennes, un horrible couvent moderne et une magnifique terrasse où se dressait la forteresse défensive jusqu’à ce que les guerres de Religion l’endommagent et que le cardinal de Richelieu la fasse raser (…).

Aussitôt arrivé à Viviers, je téléphonai à l’évêque. Je découvris un homme doué d’une forte personnalité, vif, intelligent, agréable. Il ferait un évêque parfait s’il avait une once de religion. J’entends par là le « théocentrisme » – la piété. Il est résolument anthropocentriste et progressiste. Il est évêque de Viviers depuis 1964, soit plus de vingt-cinq ans [note du blogue du Maître-Chat : il s’agissait alors de Monseigneur Jean Hermil, qui partit en retraite en novembre 1992]. Vers 1950, l’évêque de Viviers ordonnait une vingtaine de prêtres par an : dix pour son diocèse et dix pour d’autres diocèses ou des ordres religieux. Quand il est arrivé, il devait encore ordonner une dizaine de prêtres pour le diocèse. Je crois qu’il n’y a eu aucune ordination en 1970, pour la première fois depuis 1792. C’est arrivé plusieurs fois depuis. Il y a, au moment où j’écris, deux étudiants au grand séminaire, dont l’un n’ira pas jusqu’au bout. C’est réellement tragique. En 1770, la construction d’un énorme bâtiment s’achevait : un grand séminaire pour trois-cents étudiants. Il abritait encore deux douzaines de séminaristes quand je suis arrivé en 1969. Il est désormais loué à qui désire disposer de locaux assez vastes : animateurs de sessions de formation, synodes protestants, rassemblements musulmans, et ainsi de suite.

Cathédrale de Viviers - sanctuaire

Viviers, vue d’ensemble de la cathédrale Saint-Vincent
avant les dégradations récentes perpétrées pour célébrer la liturgie réformée postconciliaire
(voir notre article du printemps 2017 >
ici).

 J’ai dit que la cathédrale est à l’intérieur du château. Même au Moyen-Age, Viviers était une assez petite ville. La cathédrale est à sa mesure. On construisit au XIIe siècle l’édifice roman typique avec nef et bas-côtés. Vers 1500, le chœur fut remanié et prit la forme d’une grande abside sans bas-côtés. Il est remarquable par les nervures flamboyantes de sa voûte et sa décoration Renaissance. Au cours des guerres de Religion, la nef fut partiellement détruite. La paix revenue, comme il n’y avait pas d’argent pour la réparer, on se contenta de couvrir d’un toit de bois la nef très abaissée et les bas-côtés. Au XVIIIe siècle enfin, on put trouver l’argent et l’homme idoine, l’inévitable Franque. Sa restauration supprima les bas-côtés, ce qui donna la même largeur à la nef et au chœur, et lança trois arcs triomphaux pour soutenir la toiture. Le résultat est enchanteur : les trois grandes arcades conduisent à une salle de bal flamboyante. Le chœur est orné de stalles majestueuses qui entourent un magnifique maître-autel. Dans sa partie authentique (la moitié inférieure), il est en marbre incrusté et porte tous les signes d’un travail de Savone, mais un archiviste m’a certifié qu’il avait été payé à Marseille. Je suppose donc qu’une entreprise de Marseille avait embauché des ouvriers de Savone. C’est une œuvre splendide. J’y célèbre quotidiennement la messe en semaine.

Quand j’arrivais à Viviers en 1969, il y avait encore un chapitre à la cathédrale et les chanoines disaient l’office avant et après la messe capitulaire. Tout le monde, évêque compris, était terrorisé par le doyen Chaussinand, âgé de quatre-vingt-douze ans, qui avait pour gouvernante sa sœur, elle-même âgée de quatre-vingt-seize. L’évêque me permit de dire une messe privée à la cathédrale pourvu que le doyen donne son accord. Je m’adressai donc au doyen et pris mon air le plus gracieux pour lui demander les clés de la sacristie. « Certainement pas ! Je ne vous connais ni d’Eve ni d’Adam. Le fait que vous soyez prêtre ne vous empêche pas d’être un bandit ou un voleur. Si vous voulez dire la messe, vous la direz au maître-autel puisque ce salaud d’évêque a fait enlever tous les autres – sans la permission du chapitre – sauf celui de la chapelle de la Vierge pour la messe capitulaire. Vous devrez être là quand j’ouvre la sacristie, à huit heures moins le quart. Vous devrez l’avoir quittée à neuf, quand je la ferme ». J’obéis avec déférence à ce personnage décidé.
Le 18 juillet 1970, pour la fête de Saint Camille de Lellis, suivant l’ancien calendrier, je dis la messe en ornements blancs. J’enlevais mes ornements lorsque le doyen fit son apparition :
- Pourquoi avez-vous pris les ornements blancs ? Vous ne saviez donc pas qu’il fallait mettre les verts aujourd’hui ?
- Non. J’ai dit la messe de Saint Camille.
- Quoi ? Vous avez dit la messe de Saint Camille ? Mais alors, vous êtes un homme pieux et honnête ! Je vous donne les clés de la sacristie. Vous pouvez dire la messe quand vous voudrez. Je suis Camille Chaussinand.
Quel autre qualificatif donner à cet arrangement que celui de providentiel ?

Le doyen mourut quelques mois plus tard. L’évêque se dépêcha de supprimer le chapitre. Je suis donc, en semaine, le seul prêtre à dire la messe à la cathédrale. Ce faisant, je ne puis m’empêcher d’évoquer la piété séculaire qui me permet de célébrer les mystères sacrés dans un cadre aussi beau.
Il est ainsi une cathédrale française où la seule messe dite en semaine est la messe ancienne.

Bryan Houghton, « Prêtre rejeté » 1ère édition 1990
2ème édition augmentée 2005
pp. 103-110

Cathédrale de Viviers : le maître-autel

Cathédrale Saint-Vincent de Viviers : le maître-autel où célébrait Monsieur l’Abbé Houghton
(depuis plusieurs années maintenant, malheureusement, ce splendide autel a été exécré:
le « tombeau » contenant les saintes reliques a été fracturé. Il est en l’état actuel impropre à la célébration de la sainte messe).

2021-64. De Saint Albert le Grand, surnommé le « Doctor universalis » : le Docteur universel.

15 novembre,
Fête de Saint Albert le Grand, confesseur pontife et Docteur de l’Eglise ;
Mémoire de Saint Eugène de Tolède, évêque et martyr ; 

Mémoire de Saint Léopold, margrave d’Autriche et confesseur.

Le 15 novembre, nous célébrons la fête de l’un des plus grands parmi les savants et les théologiens du Moyen-Age :  Albert von Bollstädt, appelé aussi Saint Albert de Cologne, Saint Albert le Grand, ou encore Maître Albert (l’appellation Maître Albert est l’une des origines probables de la contraction en « Maubert », nom donné à cette célèbre place du quartier latin proche de l’église Saint-Nicolas du Chardonnet, et dans ce même Vème arrondissement de Paris une voie a été baptisée « rue Maître-Albert » en 1844 pour lui rendre hommage).
Nous continuons à approfondir notre connaissance des Docteurs de l’Eglise à travers les catéchèses de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI, qui leur a consacré tout un cycle remarquable afin que les catholiques reviennent à ces « valeurs sures » de la théologie et de la spiritualité.

St-Esprit & Ste Bible

Catéchèse de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
sur
Saint Albert le Grand
dispensée
lors de l’audience générale du
mercredi 24 mars 2010

Saint Albert prêchant - Friedrich Walther

Saint Albert le Grand prêchant
(huile sur bois de Friedrich Walther – XVème siècle)

Chers frères et sœurs,

L’un des plus grands maîtres de la théologie médiévale est saint Albert le Grand. Le titre de « grand » (magnus), avec lequel il est passé à l’histoire, indique l’étendue et la profondeur de sa doctrine, qu’il associa à la sainteté de sa vie. Mais ses contemporains déjà n’hésitaient pas à lui attribuer des titres d’excellence ; l’un de ses disciples, Ulrich de Strasbourg, le définit comme « merveille et miracle de notre temps ».

Il naquit en Allemagne au début du XIIIe siècle, et tout jeune encore, il se rendit en Italie, à Padoue, siège de l’une des plus célèbres universités du moyen-âge. Il se consacra à l’étude de ce que l’on appelle les « arts libéraux »: grammaire, rhétorique, dialectique, arithmétique, géométrie, astronomie et musique, c’est-à-dire de la culture générale, manifestant cet intérêt typique pour les sciences naturelles, qui devait bientôt devenir le domaine de prédilection de sa spécialisation. Au cours de son séjour à Padoue, il fréquenta l’église des dominicains, auxquels il s’unit par la suite avec la profession des vœux religieux. Les sources hagiographiques font comprendre qu’Albert a pris cette décision progressivement. Le rapport intense avec Dieu, l’exemple de sainteté des frères dominicains, l’écoute des sermons du bienheureux Jourdain de Saxe, successeur de saint Dominique à la tête de l’Ordre des Prêcheurs, furent les facteurs décisifs qui l’aidèrent à surmonter tout doute, vainquant également les résistances familiales. Souvent, dans les années de notre jeunesse, Dieu nous parle et nous indique le projet de notre vie. Comme pour Albert, pour nous tous aussi, la prière personnelle nourrie par la Parole du Seigneur, l’assiduité aux sacrements et la direction spirituelle donnée par des hommes éclairés sont les moyens pour découvrir et suivre la voix de Dieu. Il reçut l’habit religieux des mains du bienheureux Jourdain de Saxe.

Après son ordination sacerdotale, ses supérieurs le destinèrent à l’enseignement dans divers centres d’études théologiques liés aux couvents des pères dominicains. Ses brillantes qualités intellectuelles lui permirent de perfectionner l’étude de la théologie à l’université la plus célèbre de l’époque, celle de Paris. Albert entreprit alors l’activité extraordinaire d’écrivain, qu’il devait poursuivre toute sa vie.

Des tâches prestigieuses lui furent confiées. En 1248, il fut chargé d’ouvrir une université de théologie à Cologne, l’un des chefs-lieux les plus importants d’Allemagne, où il vécut à plusieurs reprises, et qui devint sa ville d’adoption. De Paris, il emmena avec lui à Cologne un élève exceptionnel, Thomas d’Aquin. Le seul mérite d’avoir été le maître de saint Thomas d’Aquin suffirait pour que l’on nourrisse une profonde admiration pour saint Albert. Entre ces deux grands théologiens s’instaura un rapport d’estime et d’amitié réciproque, des attitudes humaines qui contribuent beaucoup au développement de la science. En 1254, Albert fut élu provincial de la « Provincia Teutoniae » – teutonique – des Pères dominicains, qui comprenait des communautés présentes dans un vaste territoire du centre et du nord de l’Europe. Il se distingua par le zèle avec lequel il exerça ce ministère, en visitant les communautés et en rappelant constamment les confrères à la fidélité, aux enseignements et aux exemples de saint Dominique.

Ses qualités n’échappèrent pas au pape de l’époque, Alexandre IV, qui voulut Albert pendant un certain temps à ses côtés, à Anagni – où les papes se rendaient fréquemment –, à Rome même et à Viterbe, pour bénéficier de ses conseils théologiques. Ce même souverain pontife le nomma évêque de Ratisbonne, un grand et célèbre diocèse, qui traversait toutefois une période difficile. De 1260 à 1262, Albert accomplit ce ministère avec un dévouement inlassable, réussissant à apporter la paix et la concorde dans la ville, à réorganiser les paroisses et les couvents, et à donner une nouvelle impulsion aux activités caritatives.

Dans les années 1263-1264, Albert prêcha en Allemagne et en Bohême, envoyé par le pape Urbain IV, pour retourner ensuite à Cologne et reprendre sa mission d’enseignant, de chercheur et d’écrivain. Etant un homme de prière, de science et de charité, il jouissait d’une grande autorité dans ses interventions, à l’occasion de divers événements concernant l’Eglise et la société de l’époque : ce fut surtout un homme de réconciliation et de paix à Cologne, où l’archevêque était entré en opposition farouche avec les institutions de la ville ; il se prodigua au cours du déroulement du deuxième concile de Lyon, en 1274, convoqué par le pape Grégoire X pour favoriser l’union avec les Grecs, après la séparation du grand schisme d’Orient de 1054 ; il éclaircit la pensée de Thomas d’Aquin, qui avait rencontré des objections et même fait l’objet de condamnations totalement injustifiées.

Il mourut dans la cellule de son couvent de la Sainte-Croix à Cologne en 1280, et il fut très vite vénéré par ses confrères. L’Eglise le proposa au culte des fidèles avec sa béatification, en 1622, et avec sa canonisation, en 1931, lorsque le pape Pie XI le proclama Docteur de l’Eglise.
Il s’agissait d’une reconnaissance sans aucun doute appropriée à ce grand homme de Dieu et éminent savant non seulement dans le domaine des vérités de la foi, mais dans de très nombreux autres domaines du savoir ; en effet, en regardant le titre de ses très nombreuses œuvres, on se rend compte que sa culture a quelque chose de prodigieux, et que ses intérêts encyclopédiques le conduisirent à s’occuper non seulement de philosophie et de théologie, comme d’autres contemporains, mais également de toute autre discipline alors connue, de la physique à la chimie, de l’astronomie à la minéralogie, de la botanique à la zoologie. C’est pour cette raison que le pape Pie XII le nomma patron de ceux qui aiment les sciences naturelles et qu’il est également appelé « Doctor universalis », précisément en raison de l’ampleur de ses intérêts et de son savoir.

Les méthodes scientifiques utilisées par saint Albert le Grand ne sont assurément pas celles qui devaient s’affirmer au cours des siècles suivants. Sa méthode consistait simplement dans l’observation, dans la description et dans la classification des phénomènes étudiés, mais ainsi, il a ouvert la porte pour les travaux à venir.

Il a encore beaucoup à nous enseigner. Saint Albert montre surtout qu’entre la foi et la science il n’y a pas d’opposition, malgré certains épisodes d’incompréhension que l’on a enregistrés au cours de l’histoire. Un homme de foi et de prière comme saint Albert le Grand, peut cultiver sereinement l’étude des sciences naturelles et progresser dans la connaissance du micro et du macrocosme, découvrant les lois propres de la matière, car tout cela concourt à abreuver sa soif et à nourrir son amour de Dieu. La Bible nous parle de la création comme du premier langage à travers lequel Dieu – qui est intelligence suprême – nous révèle quelque chose de Lui. Le Livre de la Sagesse, par exemple, affirme que les phénomènes de la nature, dotés de grandeur et de beauté, sont comme les œuvres d’un artiste, à travers lesquelles, par analogie, nous pouvons connaître l’Auteur de la création (cf. Sap. XIII, 5). Avec une comparaison classique au Moyen-âge et à la Renaissance, on peut comparer le monde naturel à un livre écrit par Dieu, que nous lisons selon les diverses approches de la science (cf. Discours aux participants à l’Assemblée plénière de l’Académie pontificale des sciences, 31 octobre 2008). En effet, combien de scientifiques, dans le sillage de saint Albert le Grand, ont mené leurs recherches inspirés par l’émerveillement et la gratitude face au monde qui, à leurs yeux de chercheurs et de croyants, apparaissait et apparaît comme l’œuvre bonne d’un Créateur sage et aimant ! L’étude scientifique se transforme alors en un hymne de louange. C’est ce qu’avait bien compris un grand astrophysicien de notre époque, Enrico Medi, et qui écrivait : « Oh, vous mystérieuses galaxies…, je vous vois, je vous calcule, je vous entends, je vous étudie, je vous découvre, je vous pénètre et je vous recueille. De vous, je prends la lumière et j’en fais de la science, je prends le mouvement et j’en fais de la sagesse, je prends le miroitement des couleurs et j’en fais de la poésie; je vous prends vous, étoiles, entre mes mains, et tremblant dans l’unité de mon être, je vous élève au-dessus de vous-mêmes, et en prière je vous présente au Créateur, que seulement à travers moi, vous étoiles, vous pouvez adorer » (Le opere. Inno alla creazione).

Saint Albert le Grand nous rappelle qu’entre science et foi une amitié existe et que les hommes de science peuvent parcourir à travers leur vocation à l’étude de la nature, un authentique et fascinant parcours de sainteté.

Son extraordinaire ouverture d’esprit se révèle également dans une opération culturelle qu’il entreprit avec succès : l’accueil et la mise en valeur de la pensée d’Aristote. A l’époque de saint Albert, en effet, la connaissance de beaucoup d’œuvres de ce grand philosophe grec ayant vécu au quatrième siècle avant Jésus-Christ, en particulier dans le domaine de l’éthique et de la métaphysique, était en effet en train de se répandre. Celles-ci démontraient la force de la raison, elles expliquaient avec lucidité et clarté le sens et la structure de la réalité, son intelligibilité, la valeur et la fin des actions humaines. Saint Albert le Grand a ouvert la porte à la réception complète de la philosophie d’Aristote dans la philosophie et la théologie médiévales, une réception élaborée ensuite de manière définitive par saint Thomas. Cette réception d’une philosophie, disons, païenne préchrétienne, fut une authentique révolution culturelle pour cette époque. Pourtant, beaucoup de penseurs chrétiens craignaient la philosophie d’Aristote, la philosophie non chrétienne, surtout parce que celle-ci, présentée par ses commentateurs arabes, avait été interprétée de manière à apparaître, au moins sur certains points, comme tout à fait inconciliable avec la foi chrétienne. Il se posait donc un dilemme : foi et raison sont-elles ou non en conflit l’une avec l’autre ?

C’est là que réside l’un des grands mérites de saint Albert : avec une rigueur scientifique il étudia les œuvres d’Aristote, convaincu que tout ce qui est vraiment rationnel est compatible avec la foi révélée dans les Saintes Ecritures. En d’autres termes, saint Albert le Grand a ainsi contribué à la formation d’une philosophie autonome, distincte de la théologie et unie à elle uniquement par l’unité de la vérité. Ainsi est apparue au XIIIe siècle une distinction claire entre ces deux savoirs, philosophie et théologie qui, en dialogue entre eux, coopèrent de manière harmonieuse à la découverte de la vocation authentique de l’homme, assoiffé de vérité et de béatitude : et c’est surtout la théologie, définie par saint Albert comme une « science affective », qui indique à l’homme son appel à la joie éternelle, une joie qui jaillit de la pleine adhésion à la vérité.

Saint Albert le Grand fut capable de communiquer ces concepts de manière simple et compréhensible. Authentique fils de saint Dominique, il prêchait volontiers au peuple de Dieu, qui était conquis par sa parole et par l’exemple de sa vie.

Chers frères et sœurs, prions le Seigneur pour que ne viennent jamais à manquer dans la Sainte Eglise de doctes théologiens, pieux et savants comme saint Albert le Grand et pour que ce dernier aide chacun de nous à faire sienne la « formule de la sainteté » qu’il adopta dans sa vie : « Vouloir tout ce que je veux pour la gloire de Dieu, comme Dieu veut pour Sa gloire tout ce qu’Il veut », soit se conformer toujours à la volonté de Dieu pour vouloir et faire tout, seulement et toujours pour Sa gloire.

sarcophage de Saint Albert le Grand - Cologne

Sarcophage de Saint Albert le Grand
dans l’église Saint-André (Sankt Andreas), à Cologne.

2021-63. Méditation sur les paraboles du grain de sénevé et du levain enfoui dans la pâte (6ème dimanche après l’Epiphanie).

6ème dimanche après l’Epiphanie.

La péricope évangélique de la parabole du grain de sénevé suivie de celle du levain dans la pâte, se trouve, en fonction des années, tantôt à un dimanche du mois de février, lorsque la fête de Pâques arrive à la fin avril et qu’en conséquence le dimanche de la Septuagésime arrive au plus tard qu’il soit possible dans le cycle liturgique, tantôt (et en fait la plupart du temps) en novembre, une semaine avant le 24ème et dernier dimanche après la Pentecôte qui clôt le cycle liturgique dominical.
Voici les méditations du Révérend Père Gabriel de Sainte Marie-Madeleine, carme déchaux, pour ce dimanche.

Sinapis - le sénevé moutarde des champs

le sénevé ou moutarde des champs

Présence de Dieu : 
Que Votre règne arrive sur toute la terre, Seigneur, et dans mon cœur !

Méditation :

1 – La parabole du grain de sénevé émerge aujourd’hui des textes de la Messe. Elle est très brève, mais très lourde de sens : « Le Royaume des Cieux est comparable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et semé dans son champ. C’est bien la plus petite de toutes les graines, mais, quand il a poussé, c’est la plus grande des plantes potagères, qui devient un arbre, au point que les oiseaux du ciel viennent s’abriter dans ses branches » (Matth. XIII, 31-32).
Rien de plus petit, de plus humble que le « Royaume des Cieux », c’est-à-dire l’Eglise à ses origines : Jésus, son Chef et Fondateur, naît dans une étable. Il vit pendant trente ans dans la boutique d’un artisan, et pendant les trois années que dure Son œuvre, Il prêche aux pauvres gens une doctrine si simple que tous, même les illettrés, peuvent la comprendre. Quand Jésus quitte la terre, l’Eglise est constituée par un petit groupe de douze hommes, rassemblés autour d’une humble femme, Marie ; mais ce premier noyau possède une force vitale si puissante, qu’en peu d’années il se répand dans tous les pays du vaste empire romain. Ce minuscule grain de sénevé, semé dans le cœur d’une Vierge-Mère et de douze pauvres pêcheurs devient peu à peu, à travers les siècles, un arbre gigantesque qui étend ses rameaux dans toutes les régions du globe et à l’ombre duquel se réfugient des gens de toute langue et de toute nation.
L’Eglise n’est pas seulement une société d’hommes, mais d’hommes qui ont pour Chef Jésus, le Fils de Dieu ; l’Eglise est le Christ total, c’est-à-dire Jésus plus Ses fidèles incorporés à Lui et formant avec Lui un corps unique. L’Eglise est le Corps mystique du Christ dont chaque baptisé est un membre.
Aimer l’Eglise, c’est aimer Jésus ; travailler à la diffusion de l’Eglise, c’est travailler à l’accroissement du Corps mystique du Christ, afin que le nombre de Ses membres soit complet et que chaque membre coopère à sa splendeur. La brève invocation : « Adveniat regnum tuum », résume tout cela, et le demande au Père.
Faisons au moins de tout cœur le peu que nous pouvons pour la diffusion de l’Eglise.
Coopérons nous aussi par notre pauvre travail – vrai grain de sénevé – au développement de cet arbre merveilleux dans lequel tous les hommes doivent trouver salut et repos.

pinson des arbres

2 – Outre le développement du Royaume de Dieu dans le monde, la parabole du grain de sénevé nous fait penser encore au développement de ce Royaume dans notre cœur. Jésus n’a-t-il pas dit : « Le Royaume de Dieu est parmi vous » (Luc. XVII, 21) ? En nous aussi, ce Royaume merveilleux a débuté par un petit germe, celui de la grâce : grâce sanctifiante, semée en nous par Dieu au saint Baptême ; grâce actuelle des bonnes inspirations, de la parole divine « semen est verbum Dei » (Luc. VIII, 11), que Jésus, le céleste Semeur, a jetée à pleines mains dans nos âmes.
Cette petite semence a germé lentement, elle a jeté des racines toujours plus profondes, elle a grandi en pénétrant progressivement tout notre esprit, jusqu’à ce qu’elle nous ait conquis entièrement à Dieu, jusqu’à ce que nous ayons senti le besoin de dire : Seigneur, tout ce que j’ai, tout ce que je suis est Vôtre ; je me donne à Vous tout entier. Je veux être Votre Royaume.
Etre totalement Royaume de Dieu, de manière qu’Il soit l’unique Souverain et Dominateur de notre cœur et qu’en nous il n’existe rien qui ne Lui appartienne ou ne soit soumis à Son gouvernement, tel est l’idéal de l’âme qui aime Dieu d’un amour total.
Mais comment arriver au plein développement de ce Royaume de Dieu parmi nous ?
La deuxième parabole de l’Evangile de ce jour nous l’apprend : « Le Royaume des Cieux est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout ait levé » (Matth. XIII, 33). Voilà une autre image, très belle, du travail que la grâce doit accomplir dans notre âme : la grâce a été mise en nous comme un levain qui doit augmenter peu à peu jusqu’à imprégner toute notre personnalité et la diviniser totalement. La grâce, divin levain, nous a été donnée pour guérir, élever, sanctifier notre être avec toutes ses puissances et facultés ; lorsqu’elle aura conduit ce travail à terme, nous serons entièrement Royaume de Dieu.
Réfléchissons encore au grand problème de notre correspondance à la grâce. Cette semence divine, ce levain surnaturel en nous ; qui pourra l’empêcher de devenir un arbre gigantesque, capable d’abriter d’autres âmes, qui pourra empêcher le levain de fermenter toute la masse, si nous enlevons tous les obstacles qui s’opposent à son développement, si nous secondons tous ses mouvements, toutes ses exigences ?
« Adveniat regnum tuum ! » Oui, demandons aussi l’avènement total du Royaume de Dieu dans nos cœurs. 

pétrissage du pain

Colloque :

« Seigneur, mon Dieu, qui m’avez créé à Votre image et à Votre ressemblance, accordez-moi cette grâce dont Vous m’avez fait comprendre l’importance et la nécessité, afin que je puisse vaincre, avec son secours, la nature corrompue qui m’entraîne au péché et à la perdition. Je sens dans ma chair la tendance au péché, qui s’oppose à la loi de mon esprit et qui me tient captif dans les chaînes de la sensualité. Je ne puis résister à sa tyrannie, Seigneur, si Votre grâce ne me soutient, si elle ne communique son ardeur à mon âme.
Ah ! Seigneur, je ne puis rien faire sans la grâce, mais avec son secours, je suis capable de tout.
O grâce vraiment céleste, sans laquelle toutes les qualités de la nature sont de nulle valeur ! O grâce très sainte, qui faites riches en vertus ceux qui sont pauvres en esprit, qui rendez humbles de cœur ceux qui sont comblés de richesses, venez en moi ; remplissez aujourd’hui mon âme de célestes consolations, afin que je ne tombe pas en défaillance, accablé de lassitude et de sécheresse.
Faites, Seigneur, que je trouve grâce devant Vous : Votre grâce seule me suffit, quand je n’obtiendrais rien de tout ce que la nature désire. Quand je serais exposé aux tentations et aux tribulations, je ne craindrai rien tant que Votre grâce ne m’abandonnera pas. Elle est ma force, mon secours et mon conseil, elle est plus puissante que tous mes ennemis, elle a plus de sagesse que tous les sages ensemble.
Faites donc, mon Dieu, que Votre grâce me prévienne et m’accompagne toujours, qu’elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes œuvres, par Jésus-Christ Votre Fils. Ainsi soit-il ! » (Imitation de Jésus-Christ, III, 55).

Rd Père Gabriel de Sainte Marie-Madeleine, ocd.
In « Intimité divine – méditations sur la vie intérieure pour tous les jours de l’année »
Tome II pp. 642-646

Cierge dans la pénombre

2021-62. Avec Votre secours, Seigneur, nous avons accompli Vos ordres, daignez accomplir Vos promesses.

13 novembre,
Fête de tous les Saints de l’Ordre de Saint Augustin ;
Mémoire de Saint Stanislas Kotska ;
Anniversaire de la promulgation de la profession de foi tridentine (cf. > ici).

C’est au jour de l’anniversaire de la naissance de notre Bienheureux Père Saint Augustin (13 novembre 354) que, conformément à un usage qui existe à des dates diverses dans les jours qui suivent la Toussaint pour un grand nombre de diocèses ou d’ordres religieux qui fêtent d’une manière spéciale tous les saints auxquels ils ont donné naissance au Ciel, les livres liturgiques traditionnels des congrégations de la famille augustinienne assignent la célébration de la fête de tous les Saints de l’Ordre de Saint Augustin.

A cette occasion, nous vous proposons de lire et de méditer sur le sermon XXXI de notre glorieux Père Saint Augustin, car il peut particulièrement s’accorder à l’esprit de cette fête : ceux qui ont embrassé la vie religieuse – selon les multiples formes de vie parfaite que la Règle de Saint Augustin a pu inspirer (vie canoniale, vie érémitique, vie contemplative ou semi contemplative, vie apostolique : enseignante, hospitalière, prédicatrice… etc.) – se sont engagés dans les champs du Seigneur pour y jeter la bonne semence puis pour y œuvrer à une moisson laborieuse. Cette vie, qui comporte tant de renoncements et de sacrifices, peut générer bien des souffrances et bien des larmes, mais elle leur vaudra pour récompense une joie éternelle.
Ainsi s’accomplira la prophétie du saint roi David : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie » (Ps. CXXV).

Saint Augustin donnant sa Règle

Saint Augustin remettant sa Règle à ses disciples

frise

Sermon XXXI de notre Bienheureux Père Saint Augustin
sur
les larmes et la joie des justes :

§ 1. Saint Augustin s’attache à commenter les paroles du roi-prophète David dans le psaume CXXV « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie » et incite ses auditeurs à s’interroger sur leur sens :

Le psaume que nous venons de chanter en l’honneur de Dieu paraît convenir aux saints martyrs ; mais si nous sommes les membres du Christ, comme nous devons l’être, comprenons que ce psaume nous regarde tous.
« Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie. Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences ; ils reviendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains » (Ps.  CXXV, 5).
Où vont-ils et d’où viennent-ils ? Que sèment-ils dans les larmes ? Quelles sont leurs 
semences ? Quelles sont leurs gerbes ? Ils courent à la mort et viennent de la mort. Ils y courent en naissant, ils en viennent en ressuscitant. Ils sèment les bonnes œuvres et moissonnent l’éternelle récompense. Ainsi nos semences sont toutes les bonnes œuvres que nous faisons, et nos gerbes la récompense que nous recevrons à la fin.
Mais si ces semences fécondes sont les bonnes œuvres, pourquoi les accompagner de larmes, attendu que Dieu aime celui qui donne avec joie (cf. 2 Cor. IX, 7)?

§ 2. Ces paroles du psaume semblent s’appliquer prioritairement aux martyrs, mais pas uniquement : elles doivent s’appliquer à tous les fidèles :

Remarquez d’abord, mes très-chers, comment ces paroles s’appliquent surtout aux bienheureux martyrs. Quels autres ont sacrifié autant qu’eux, puisqu’ils se sont sacrifiés eux-mêmes selon cette expression de l’Apôtre Paul : « Pour  moi je me sacrifierai moi-même pour vos âmes » (2 Cor. XII, 15) ? Ils se sont sacrifiés en confessant le Christ, et en accomplissant avec son secours cet oracle : « Es-tu assis à une grande table ? Sache que tu dois rendre autant » (Ecclési. XXXI, 12). Quelle est la grande table, sinon celle où nous recevons le corps et le sang du Christ ? Et que signifie : « Sache que tu dois rendre autant », sinon ce que dit ici le bienheureux Jean : « Comme le Christ a donné Sa vie pour nous, ainsi nous devons donner notre vie pour nos frères » (1 Joan. III, 16) ? Voilà ce qu’ont sacrifié les martyrs.
Mais ont-ils péri après avoir été rassurés par le Seigneur sur le sort même d’un seul de leurs cheveux  (cf. Luc. XXI, 18)? La main périt-elle quand il n’en périt pas le moindre poil ? La tête périt-elle, quand il n’en périt pas un seul cheveu ? Et l’œil périt-il quand la paupière ne périt pas ? Les martyrs se sont donc sacrifiés après avoir reçu, cette magnifique assurance.
Et nous, tant qu’il en est temps encore, semons les bonnes œuvres. L’Apôtre ne dit-il pas « Qui sème peu, moissonnera peu » (2 Cor. X, 6)? et encore : « Sans nous lasser et tant que nous en avons le temps, faisons du bien à tous, principalement aux membres de la foi » (Gal. VI, 10) ? Il dit aussi « Ne nous lassons point de faire le bien ; car nous moissonnerons, une fois le temps venu » (Gal. VI, 9). Qui cessera de semer, n’aura point la joie de moissonner.

§ 3. C’est le Christ Lui-même qui parle dans l’oracle du psaume, Lui qui a pris sur Lui les faiblesses des membres de Son corps mystique. Exemple de Saint Paul.

Pourquoi des larmes, puisque toutes nos bonnes œuvres doivent être faites avec joie ?
Les martyrs sans doute ont semé dans les larmes, car ils ont vigoureusement combattu et soutenu de rudes épreuves ; et pour adoucir leurs douleurs, le Christ les a personnifiés en Lui-même quand Il a dit : « Mon âme est triste jusqu’à la mort ».
Cependant, mes frères, il me semble que notre Chef compatissait alors aux plus faibles de Ses membres ; Il craignait qu’ils ne tombassent dans le désespoir, qu’entraînés par l’humaine faiblesse ils ne se troublassent aux approches de la mort, et qu’ils ne se crussent délaissés de Dieu, attendu qu’ils seraient dans la joie s’ils Lui étaient agréables.
Pour ce motif le Christ a dit auparavant : « Mon âme est triste jusqu’à la 
mort, S’il est possible, mon Père, que ce calice s’éloigne de Moi »  (Matth. XXVI, 38,-39). Qui tient ce langage ? Quelle puissance ? Quelle faiblesse ? Écoutez ce qu’Il dit : « J’ai le pouvoir de donner Mon âme, et J’ai le pouvoir de la reprendre. Personne ne Me la ravit, mais Je la donne et la reprends » (Joan. X, 18). Cette puissance était triste en faisant ce qu’elle n’aurait point fait si elle avait voulu. Car il agissait alors parce qu’Il le pouvait, non parce qu’Il y était obligé ; parce qu’Il le voulait, non parce que les Juifs étaient plus forts que Lui ; et ce sont bien les membres infirmes de Son corps qu’Il a personnifiés en Lui.
N’est-ce pas d’eux aussi, c’est-à-dire des plus faibles, qu’il est dit : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie »? Car il ne semait pas dans les larmes ce grand héraut du Christ quand il disait : « Déjà on m’immole et le moment de ma dissolution approche. J’ai combattu le bon combat, j’ai consommé ma course, j’ai gardé la foi : reste la couronne de justice », la couronne d’épis ; « elle m’est réservée, dit-il, et le Seigneur, le juste juge, me le rendra en ce jour » (2 Tim. IV, 6-8) : comme s’il disait : Il m’accordera de moissonner, puisque je me sacrifie à semer pour Lui.
Autant, mes frères, que nous pouvons le comprendre, ce langage est l’expression de la joie, non de la douleur. Paul était-il dans les larmes en parlant ainsi ? Ne ressemblait-il pas plutôt à celui qui donne avec joie et que Dieu chérit ? Ainsi donc appliquons aux faibles l’oracle du psaume ; de peur que ces faibles ne désespèrent après avoir semé dans les larmes : s’ils ont semé dans les larmes, est-ce que la douleur et les gémissements ne passeront point ? Est-ce que la tristesse ne finira point avec la vie, pour être remplacée par une joie qui ne finira jamais ?

§ 4. Les pleurs accompagnent l’homme du début à la fin de sa vie. Mais les pleurs des justes ont bien d’autres causes que les larmes de ceux qui sont attachés à la terre sans considération spirituelle. Et les justes ont sans doute bien davantage de raisons ici-bas à verser des larmes.

Voici cependant, mes très-chers, comment il me semble qu’à tous s’appliquent ces paroles : « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie. Ils allaient et pleuraient en répandant leurs semences ; ils reviendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains ».  Écoutez donc : peut-être me sera-t-il possible, avec l’aide du Seigneur, de vous expliquer comment on peut dire de tous qu’ils « allaient et pleuraient ».
Dès notre naissance nous marchons. En effet, qui s’arrête ? Qui n’est forcé de marcher en entrant dans la vie ? Un enfant vient de naître, en se développant il marche, il ne cessera de marcher qu’à la mort. Il lui faudra revenir alors, mais avec allégresse.
Et qui ne pleure dans cette triste vie, puisque l’enfant même commence par là ? Cet enfant est jeté en naissant du sein étroit de sa mère dans ce monde immense, il passe des ténèbres à la lumière ; et toutefois, en passant des ténèbres à la lumière, il ne peut voir, mais il peut pleurer.
Telle est en effet cette vie, que dans les moments de gaîté on doit craindre de s’égarer, et qu’au moment des pleurs, on prie d’en être délivré : un chagrin s’en va pour faire place à un autre. Les hommes rient et ils pleurent ; et il faut pleurer surtout de ce qui les fait rire. L’un pleure un dommage éprouvé par lui ; l’autre pleure la gêne qu’il endure, car il est dans les cachots ; un autre encore pleure la mort de l’un de ses plus chers amis ; celui-ci pour une chose, celui-là pour une autre. Et le juste ? Il pleure d’abord de tout cela : car il pleure avec mérite ceux qui pleurent sans mérite. Il pleure ceux qui pleurent, il pleure aussi ceux qui rient ; car c’est pleurer follement que de pleurer pour des choses vaines ; et rire aussi de choses vaines, c’est rire pour son malheur. Le juste pleure partout, il pleure donc davantage.

§ 5. Les larmes des justes : ils pleurent de voir tant d’âmes livrées à la vanité ; ils pleurent pour obtenir la grâce divine ; ils pleurent d’entendre si souvent des blasphèmes…

Mais « ils viendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains ».
Vois-tu ici la joie de l’homme juste lorsqu’il fait le bien ? Sans doute il est alors dans la joie ; car « Dieu aime celui qui donne avec joie » (2 Cor. IX, 7). Quand donc pleure-t-il ? Quand il demande de faire ses bonnes œuvres. Le psaume a voulu recommander la prière aux saints, la prière aux voyageurs, la prière à ceux qui se fatiguent sur ce chemin, la prière à ceux qui aiment, la prière à ceux qui gémissent, la prière à ceux qui soupirent après l’éternelle patrie, jusqu’à ce que les affligés d’aujourd’hui soient heureux de la voir.
Car, mes frères, tant que nous sommes dans ce corps nous voyageons loin du Seigneur (2 Cor. V, 6) ; et voyager sans pleurer, ce n’est pas soupirer après la patrie. Si tu la désires réellement, répands des larmes ; comment, sans cela, pourras-tu dire à Dieu : « Vous avez mis mes larmes devant Vos yeux » (Ps. LV, 9)? Comment pourras-tu Lui dire encore : « Mes larmes, jour et nuit, sont ma nourriture » ?
Elles sont ma nourriture, elles calment mes gémissements, elles apaisent ma faim. « Elles sont, jour et nuit, ma nourriture »; pourquoi ? « Parce qu’on me dit chaque jour : Où est ton Dieu ?» (Ps. XLI, 4).
Quel juste n’a répandu de ces larmes ? N’en avoir pas versé, c’est n’avoir pas gémi sur son pèlerinage. Mais de quel front entrer dans la patrie, si dans l’éloignement on n’a pas soupiré après elle ? Chaque jour ne nous dit-on pas : « Où est ton Dieu ? » Apprenez, mes frères, apprenez à être du petit nombre. Que votre vie soit bonne, marchez dans la voie de Dieu et observez qu’on vous dit : « Où est ton Dieu ?» Heureux si on vous le dit, malheureux si vous le dites. Quand nous défendons la foi chrétienne et qu’on nous répond : Le nom du Christ se prêche partout, pourquoi les calamités sont-elles multipliées ? n’est-ce pas comme si l’on nous disait : « Où est ton Dieu ?» On gémit en entendant ce langage, parce qu’on périt en le prononçant.

§ 6. La récompense des larmes des justes est assurée ; alors que les impies, après avoir pleuré sur eux-mêmes, ne quitteront cette vie passagère que pour pleurer toujours dans l’enfer éternel.

Les hommes religieux, les hommes saints répandent des larmes ; on les voit dans leurs prières. Ils sont gais en faisant le bien, mais ils pleurent pour obtenir de le faire, et ils pleurent après l’avoir fait. En pleurant ils cherchent à le faire, en pleurant ils le mettent en sûreté après l’avoir fait. Ainsi les larmes des justes sont fréquentes dans cette vie, le seront-elles dans la patrie ? Pourquoi pas ? Parce qu’ils « reviendront avec allégresse, portant les gerbes dans leurs mains ». La félicité se montre, les larmes reparaissent-elles ?
Quant à ceux qui rient vainement ici et qui vainement pleurent, emportés par leurs passions ; qui gémissent quand on les a trompés et qui se réjouissent quand il trompent ; ils pleurent aussi le long de ce chemin, mais on ne peut dire d’eux qu’ « ils viendront dans l’allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains ».
Que moissonnent-ils, sans avoir rien semé ? Hélas ! ils moissonnent ce qu’ils ont semé ; ils ont semé des épines, ils moissonnent des flammes. Ils ne vont pas des larmes à la joie, comme les saints qui « allaient et pleuraient, en répandant leurs semences et qui viendront dans la joie ». Infortunés ! il passent des larmes aux larmes, des larmes mêlée de quelque joie aux larmes privées de toute joie. Et que deviendront-ils ? Où vont-ils après la résurrection ? Où ? n’est-ce pas où a dit le Seigneur : « Liez-lui les mains et les pieds, puis le jetez dans les ténèbres extérieures ».
— Et ensuite ?
— Crois-tu que ces ténèbres soient sans douleur ? qu’ils iront à tâtons sans souffrir ? qu’ils seront privés de la vue sans être tourmentés ?
Nullement ! Il n’y a pas là que des ténèbres, les malheureux ne sont pas seulement dépouillés de ce qui faisait leur joie, on leur inflige aussi de quoi les faire éternellement gémir.
Ne méprise pas ces ténèbres, ô homme perdu de débauches, toi qui pour te livrer à tes œuvres coupables, à tes honteux adultères, recherches plutôt les ténèbres que tu n’en as horreur et te livres à plus de joie quand les flambeaux sont éteints : car ces ténèbres qui t’attendent ne sont compatibles ni avec la joie, ni avec le plaisir, ni avec les voluptés et les délectations des sens. Quelles seront-elles donc ? « Là il y aura pleurs et grincements de dents ». Le bourreau frappe sans relâche, sans relâche le coupable est frappé ; le bourreau tourmente sans se fatiguer, le coupable est tourmenté sans mourir.
Ainsi, des larmes éternelles à ceux qui ont mal vécu ; aux saints d’éternelles joies quand « ils viendront avec allégresse, portant leurs gerbes dans leurs mains ». Car au temps de la récolte ils diront à leur Seigneur : Avec Votre secours, Seigneur, nous avons accompli Vos ordres, daignez accomplir Vos promesses.

Saint Augustin père d'une multitude de saints

Saint Augustin père d’une multitude de saints

frise

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