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2022-50. Quelques réflexions sur le thème de la vocation (3ème partie) : où l’on commence à parler des avortoirs de vocations.

Mardi saint.

Pierre-Antoine Novelli - ordination sacerdotale

Pierre-Antoine Novelli (1729-1804) : ordination sacerdotale

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Profitant de la proximité du Jeudi Saint, je voudrais continuer avec vous les réflexions sur le thème de la vocation que j’avais commencées il y a déjà plusieurs mois (cf. > ici et > ici).
Je les dédie spécialement à tous mes amis prêtres, qui ont très souvent dû soutenir d’âpres et longues luttes pour arriver à l’ordination, ainsi qu’aux séminaristes que j’ai l’honneur autant que la joie d’accompagner dans leur formation.

Ecrivant à tous les séminaristes de l’Eglise catholique romaine le 18 octobre 2010 (cf. > ici), Sa Sainteté le Pape Benoît XVI commençait sa lettre par cette anecdote : « En décembre 1944, lorsque je fus appelé au service militaire, le commandant de la compagnie demanda à chacun de nous quelle profession il envisageait pour son avenir. Je répondis que je voulais devenir prêtre catholique. Le sous-lieutenant me répondit : Alors vous devrez chercher quelque chose d’autre. Dans la nouvelle Allemagne, il n’y a plus besoin de prêtres. Je savais que cette « nouvelle Allemagne » était déjà sur le déclin, et qu’après les énormes dévastations apportées par cette folie dans le pays, il y aurait plus que jamais besoin de prêtres ».

Puis, le Pape ajoutait aussitôt : « Aujourd’hui, la situation est complètement différente. Mais, de diverses façons, beaucoup aujourd’hui aussi pensent que le sacerdoce catholique n’est pas une « profession » d’avenir, mais qu’elle appartient plutôt au passé. Vous, chers amis, vous vous êtes décidés à entrer au séminaire, et vous vous êtes donc mis en chemin vers le ministère sacerdotal dans l’Église catholique, à l’encontre de telles objections et opinions. Vous avez bien fait d’agir ainsi. Car les hommes auront toujours besoin de Dieu, même à l’époque de la domination technique du monde et de la mondialisation : de Dieu qui s’est rendu visible en Jésus Christ et qui nous rassemble dans l’Église universelle pour apprendre avec lui et par lui la vraie vie et pour tenir présents et rendre efficaces les critères de l’humanité véritable. Là où l’homme ne perçoit plus Dieu, la vie devient vide ; tout est insuffisant. L’homme cherche alors refuge dans la griserie ou dans la violence qui menacent toujours plus particulièrement la jeunesse. Dieu est vivant. Il a créé chacun de nous et nous connaît donc tous. Il est si grand qu’il a du temps pour nos petites choses : « Les cheveux de votre tête sont tous comptés ». Dieu est vivant, et il a besoin d’hommes qui vivent pour lui et qui le portent aux autres. Oui, cela a du sens de devenir prêtre : le monde a besoin de prêtres, de pasteurs, aujourd’hui, demain et toujours, tant qu’il existera ».

Nous ne sommes certes plus dans le contexte si particulier de l’Allemagne dominée par le parti nazi, pour lequel (l’histoire contemporaine fait mine de l’oublier et tend à laisser croire qu’il n’y aurait qu’une seule partie de l’humanité qui aurait été persécutée) l’Eglise catholique et son clergé étaient tout aussi indésirables et tout autant à éradiquer que les Israélites. En ce sens, oui, « la situation est complètement différente ». Mais, le Pape Benoît le laissait finalement bien entendre, si elle est différente dans ses formes, l’opposition des idéologies dominantes à la vocation religieuse et sacerdotale n’a absolument pas désarmé : à l’idéologie nazie ont succédé celles d’un matérialisme pratique triomphant, de l’hédonisme, du libéralisme, du laxisme moral, et – à l’intérieur même de la Sainte Eglise – du modernisme de type progressiste qui, pour dépeupler les séminaires et faire dégringoler de manière spectaculaire les vocations s’est en définitive révélé bien plus efficace que les persécutions extérieures ! De fait, déjà affaiblies depuis la fin de la seconde guerre mondiale, les structures ecclésiastiques au sein desquelles étaient reçues et formées les vocations religieuses et sacerdotales (scolasticats, juvénats, noviciats et séminaires) se sont rapidement vidées et écroulées comme des châteaux de carte sous l’effet d’un courant d’air dans les années qui ont suivi ce fameux concile qui se faisait fort de constituer les prémices d’un nouveau « printemps de l’Eglise » et prétendait fermer péremptoirement le bec aux « prophètes de malheur » !

Je ne détaillerai pas ici les innombrables scandales dont, en Occident, ces séminaires, diocésains ou interdiocésains, sont devenus les cadres. Mais il faut dire et redire qu’un très grand nombre d’entre eux sont devenus les repaires de supérieurs vicieux et les bauges de prétendues vocations adonnées à d’infames turpitudes, accomplissant sans plus aucune vergogne ce que la Très Sainte Mère de Dieu en pleurs avait annoncé à La Salette : « (…) On verra l’abomination dans les lieux saints ; dans les couvents, les fleurs de l’Eglise seront putréfiées et le Démon se rendra comme le roi des cœurs. Que ceux qui sont à la tête des communautés religieuses se tiennent en garde pour les personnes qu’ils doivent recevoir, parce que le Démon usera de toute sa malice pour introduire dans les ordres religieux des personnes adonnées au péché, car les désordres et l’amour des plaisirs charnels seront répandus par toute la Terre (…) » (cf. > ici).
Je pourrais – malheureusement ! – citer une multitude de témoignages directs de jeunes gens qui sont passés dans ces pépinières du nouveau clergé et qui m’ont confié des faits indubitables de la perversion introduite dans ces maisons, jadis fondées pour être des écoles de pureté, d’humilité et de piété autant que des sanctuaires de la saine doctrine catholique, auxquels s’appliquent encore une fois les paroles prophétiques de Notre-Dame de La Salette : « (…) les lieux saints sont dans la corruption : beaucoup de couvents ne sont plus les maisons de Dieu, mais les pâturages d’Asmodée et des siens (…) ».
Je confesse sans aucune contrition que, depuis de très nombreuses années déjà, je ne m’afflige en aucune manière lorsque j’apprends que tel ou tel séminaire de France ferme ses portes : je considère qu’il s’agit tout simplement d’une forme de miséricorde du Dieu trois fois saint pour Son Eglise !
Certes, quelques prêtres encore pieux et vertueux peuvent en sortir, malgré les efforts conjugués de l’enfer et des supérieurs ou professeurs progressistes qui y font la loi, souvent parce que, en cachette de ces derniers, ces séminaristes vont chercher ailleurs les antidotes au modernisme théologique et spirituel qui règne en ces nids d’hérésies, en même temps qu’ils trouvent discrètement en d’autres lieux le soutien et les conseils pour ne pas se laisser gagner par la pourriture des maisons de formation officielles. Là encore, je pourrais citer de nombreux cas.

De la même manière qu’il existe des avortoirs pour mettre fin à des vies humaines en gestation, il existe des avortoirs de vocations. Nombre de séminaires ou de maisons religieuses prétendument dédiées à la formation ont joué ce rôle depuis soixante ans.
Certes, il y a bien quelques sujets qui sont arrivés à devenir prêtres :
- les uns en gobant les poisons qu’on leur a inoculés ; pour la plupart on se demande alors souvent s’ils sont vraiment des prêtres catholiques compte-tenu de la manière dont ils sont vêtus, dont ils se comportent, dont ils enseignent et dont ils célèbrent ;
- les autres en « faisant FOMEC », comme on dit à l’armée, c’est-à-dire en se fondant dans le paysage ecclésiastique même s’ils n’adhèrent pas vraiment à ce qui leur a été inculqué, en raison d’une espèce de résistance intérieure non manifeste, dans l’attente du moment où ils pourront prudemment et progressivement se montrer plus catholiques et plus traditionnels que ce qu’on eût voulu qu’ils fussent. Mais ceux qui ont agi ainsi n’en sont jamais sortis sans de profondes blessures spirituelles et psychologiques.
En dehors de ces deux types de prêtres sortis des séminaires « conciliaires », on trouve des centaines et des centaines de jeunes gens qui, présentant pourtant des signes relativement certains de vocation religieuse ou sacerdotale, ont été poussés vers la sortie par les idéologues qui dirigeaient (dirigent encore) ces maisons de formation, parce qu’ils n’avaient « pas le profil des prêtres que l’Eglise souhaite pour le monde d’aujourd’hui » (sic) – ce que l’on peut souvent traduire par : « sujet trop traditionnel, trop pieux, pas assez perméable à la nouvelle théologie ou aux nouvelles formes de la pastorale » -, ou bien se sont découragés et sont retournés dans le monde en abandonnant toute idée de plus haut service.

Je ne doute pas que Notre-Seigneur ne se lasse pas d’appeler à Lui ; je ne doute absolument pas qu’il y a toujours des jeunes gens qui sont appelés par Lui au sacerdoce et à la vie religieuse ; je ne doute en aucune manière que la plupart de ceux qui entendent cet appel (quand ils sont dans les conditions psychologiques et spirituelles pour l’entendre) portent en eux les capacités de générosité et d’enthousiasme de leur jeunesse pour y répondre… En revanche je doute fortement de l’aptitude de l’écrasante majorité des maisons de formation « conciliaires » à permettre à ces vocations de se fortifier, de s’épanouir et de parvenir à leur plénitude en leur assurant un enseignement strictement catholique pour ce qui concerne la doctrine, comme pour tout ce qui touche à la rigueur spirituelle et les bonnes mœurs.
Même si – hélas ! – ils ne sont pas totalement à l’abri de recevoir des brebis galeuses ou des loups rapaces déguisés en brebis, les maisons de formation et séminaires des instituts et fraternités traditionnels, échappent dans l’ensemble assez heureusement à cette contagion issue du modernisme (sans s’en trouver totalement à l’abri, car le démon s’acharne aussi à les détruire de toutes les manières). 

A l’occasion du Jeudi Saint, fête du Sacerdoce catholique, il y a un devoir impérieux de prier non seulement pour nos prêtres, dont c’est la fête, mais aussi une véritable urgence de prier pour les futurs prêtres, séminaristes et religieux, afin que leur vocation s’épanouisse et se fortifie saintement dans les cadres les plus adéquats à une formation doctrinale et spirituelle qui fera d’eux en vérité des prêtres selon le Cœur de Jésus, en sorte que leur futur et très précieux ministère de sainteté et de sanctification permette le relèvement de notre pauvre Eglise en crise.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Calice & Sacré-Coeur

2022-49. Sermon de notre Bienheureux Père Saint Augustin sur le corps de Jésus-Christ, Temple véritable dont le temple de Jérusalem et les quarante-six années de la construction étaient la figure.

Samedi de la Passion.

Avant d’entrer solennellement dans la Semaine Sainte, voici un sermon de notre Bienheureux Père Saint Augustin qui est appelé « neuvième sermon sur la fête de Pâques » dans lequel le grand Docteur d’Hippone commente pour les fidèles un passage de la controverse qui opposa Notre-Seigneur aux Juifs, controverse qui fera l’objet de l’une des accusations lancées contre Lui devant le Sanhédrin, ainsi que nous l’entendrons dans le chant de la Passion le Vendredi Saint : La destruction du temple et son relèvement en trois jours. Dans ce sermon, qui peut sembler curieux à bien des esprits contemporains, Saint Augustin, qui sait que Dieu a « disposé toutes choses avec mesure, nombre et poids » (cf. Sagesse XI, 20), se livre à une explication spirituelle fondée sur la numérologie sacrée.

Jésus dans la maison du grand prêtre Anne - José de Madrazo 1803

Jésus sur le point d’être souffleté dans la maison du grand prêtre Anne
[Tableau de José Sotero de Madrazo y Agudo (1781-1859) - Musée du Prado, Madrid]

§ 1. Le corps de Jésus-Christ est un temple.

Dans l’Evangile selon Saint Jean, nous lisons que les Juifs, jaloux de toutes les merveilles opérées par le Sauveur, Lui posèrent cette question : « Quel signe nous donnez-Vous du pouvoir que Vous avez de faire ces choses ? » Le Seigneur leur répondit : « Détruisez ce temple et Je le relèverai en trois jours ». Et ils dirent : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et vous le relèverez en trois jours ? » (Jean II, 18-19). Ne l’oubliez pas, mes frères, les Juifs étaient charnels, et ils jugeaient charnellement de toutes choses. Jésus parlait spirituellement ; mais comme eux vivaient charnellement, ils comprenaient charnellement. Or, qui peut comprendre de quel temple parlait le Sauveur ? Le pouvaient-ils, eux qui nourrissaient contre Lui des pensées et des desseins criminels ? Mais nous n’avons pas à nous inquiéter sur ce point, car l’Évangile nous apprend de quel temple parlait le Sauveur. En effet, Jésus venait de dire : « Détruisez ce temple et Je le rebâtirai en trois jours ». Les Juifs répondirent : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et Vous le rebâtirez en trois jours ? » L’Évangéliste continue : « Or, Jésus parlait du temple de Son corps » (Jean II, 21). Telle est la pensée du Sauveur dans toute sa simplicité. D’un autre côté, il est connu de tous que Jésus, après avoir été mis à mort par les Juifs, ressuscita le troisième jour. Les Juifs peuvent bien dire qu’ils n’en savent rien, parce qu’ils sont hors de l’Église ; mais à nous ce fait est parfaitement connu, parce que nous savons en qui nous croyons. En effet, par cette solennité que nous célébrons aujourd’hui chaque année nous rappelons le souvenir anniversaire de la destruction de ce même temple et de sa réédification. Toutefois on peut nous demander s’il n’y a pas quelque mystère dans ces paroles : « Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple ». Il y aurait beaucoup d’observations à présenter sur cette pensée, mais nous nous contenterons de quelques remarques courtes et faciles à saisir.

§ 2. Ce temple a été rebâti par le Père comme par le Fils : la résurrection est l’œuvre des deux ensemble.

Nous savons, mes frères, qu’Adam a été seul créé directement par Dieu ; nous savons qu’il représentait le genre humain tout entier ; qu’en transgressant le précepte divin il fut pour ainsi dire brisé ; qu’il se trouve pour ainsi dire subdivisé en chacun de nous, de manière à se retrouver tout entier dans la société et dans l’union réciproque de tous les hommes ; et enfin qu’il ne peut que gémir pour nous, puisqu’il se trouve renouvelé en nous par Jésus-Christ. Le Sauveur est sorti de la race d’Adam, mais sans avoir le péché d’Adam. Il est venu sans péché, afin d’expier dans Son corps le péché d’Adam, et de ramener l’homme à Son image et à Sa ressemblance, tel qu’il avait été d’abord créé. La chair que Jésus-Christ reçut d’Adam, tel est donc le temple que les Juifs ont détruit, et que le Sauveur a réédifié en trois jours. En effet, Jésus-Christ en Sa qualité de Dieu fort, tout-puissant et égal au Père, a ressuscité Son corps. En quel sens donc l’Apôtre dit-il : « Qui l’a ressuscité d’entre les morts ? » (Rom. IV, 24). De qui parle-t-il ? Du Père. C’est ainsi qu’il a dit de Jésus-Christ : « Il S’est fait obéissant jusqu’à la mort et jusqu’à la mort de la croix ; voilà pourquoi Dieu L’a ressuscité d’entre les morts et Lui a donné un nom au-dessus de tout nom » (Philip. II, 8, 9). Je Le ressusciterai donc ; qui donc ressuscitera ? Le Père, à qui le Christ Lui-même dit dans le psaume : « Ressuscitez-Moi, et Je leur rendrais » (Ps. XL, 11). C’est donc le Père qui a ressuscité Jésus-Christ, et non pas Jésus-Christ qui S’est ressuscité Lui-même. Mes frères, que cette conclusion ne vous scandalise pas. Le Père, que fait-Il sans Son Verbe, que fait-Il sans Son Fils unique ? « Toutes choses ont été faites par Lui, et rien n’a été fait sans Lui » (Jean I, 3). Puisqu’Il est Dieu Lui-même, c’est donc de Lui aussi qu’il a été dit : « Dieu l’a ressuscité d’entre les morts ». De là vous devez conclure qu’Il S’est ressuscité Lui-même. Écoutez. Que le Juif nous dise lui-même ce qu’il a entendu : « Détruisez ce temple, et je le réédifierai en trois jours ». C’est le Père qui le réédifie, mais le Fils accomplit cette oeuvre comme le Père, et le Père comme le Fils. Jésus-Christ nous dit dans l’Évangile : « Mon Père et Moi Nous ne sommes qu’un » (Jean X, 30) ; et ailleurs : « Tout ce que fait le Père, le Fils le fait également » (Jean V, 19).

§ 3. Le nombre de quarante-six ans désigne les quatre parties de la terre.

Que signifie ce nombre de quarante-six années dont parlent les Juifs : « Quarante-six années ont été employées à la construction de ce temple ». Je disais tout à l’heure qu’Adam se retrouve dans l’ensemble du genre humain ; je reviens sur cette pensée pour la faire mieux ressortir encore. Les quatre lettres dont nous nous servons pour écrire le mot Adam, sont précisément, dans la langue grecque, les quatre premières lettres des quatre points cardinaux qui renferment le monde tout entier : l’Orient, l’Occident, le Nord et le Midi. C’est de ces quatre points que le Seigneur a dit : « Je rassemblerai Mes élus des quatre vents du ciel » (Matth. XXIV, 31) ; David avait dit également: « Qu’ils parlent, ceux qui ont été rachetés, qu’il a rachetés de la puissance de l’ennemi, depuis l’Orient et l’Occident, le Nord et le Midi ». Or, en grec, Orient se prononce : Anathole ; Occident, Dytis ; Nord , Arctos ; et Midi, Mesembria. En prenant la première lettre de chacun de ces quatre noms on obtient : Adam ; et comme c’est de la chair d’Adam que Jésus-Christ a reçu Son propre corps, plus tard attaché à la croix, ce corps est réellement le temple dont il est dit : « Je le rebâtirai en trois jours ; et les Juifs répondirent : Quarante-six ans ont été employés à la construction de ce temple, et Vous le  rebâtirez en trois jours ? Or, Jésus parlait du temple de Son corps ».

§ 4. Ce nombre mystique se retrouve dans Adam. 

D’un autre côté, ne peut-on pas montrer que le chiffre quarante-six (XLVI) compose le nom d’Adam ? Or, ce nombre est pour nous très mystérieux, non seulement parce qu’il forme le nom même d’Adam, mais encore celui de Jésus-Christ dont il indique le mode surnaturel de conception. Examinons d’abord le nom du premier homme, Adam. En grec, l’Alpha représente dans la numération la valeur de : un ; le Bêta, la valeur de deux ; le Gamma, la valeur de trois ; et le Delta, la valeur de quatre, et ainsi de suite des autres lettres de l’alphabet, qui servent à la fois à écrire et à compter. Par exemple le Mu a la valeur de quarante (tessaraconta). Or, cherchez la valeur de ces lettres et vous trouverez Adam. Nous y trouvons l’Alpha, ou : un ; le Delta, quatre ; or quatre ajoutés à un égalent cinq ; nous retrouvons de nouveau Alpha ou un qui, ajouté à cinq, égale six ; enfin le Mu qui vaut quarante, ce qui donne quarante-six, ou le nombre d’années employées à la construction du temple.

§ 5. Il se retrouve aussi dans la naissance du second Adam.

Et parce que Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu que Son corps fût formé de la race d’Adam, sans toutefois recevoir la souillure du péché originel, il suit que c’est dans cette race qu’Il a pris le temple de Son corps, en rejetant l’iniquité originelle. Or, cette chair, qu’Il tira d’Adam, fut la chair de Marie, et le corps du Seigneur fut formé du corps de Marie. Ce corps a été crucifié par les Juifs et ressuscité trois jours après par le Sauveur Lui-même. C’est ainsi que ces Juifs ont détruit ce temple qui a duré quarante-six ans à construire, tandis que Jésus-Christ l’a reconstruit en trois jours. En effet, si j’en crois les médecins, le corps humain emploie quarante-six jours à se former dans le sein maternel. Pendant les sept premiers jours ce corps n’est encore qu’une espèce de lait ; pendant les neuf jours suivants il se convertit en sang ; il se solidifie pendant les douze jours qui suivent et enfin, pendant les dix-huit jours qui succèdent, tout le corps est formé par les divers linéaments des membres. A partir de ce moment jusqu’à la naissance le corps ne fait plus que grandir et s’accroître. Or, ces quarante-six jours, si vous les multipliez par six, c’est-à-dire par les six âges de l’homme, l’enfance, la puéritie, l’adolescence, la jeunesse, l’âge moyen et la vieillesse, on trouve le chiffre de deux cent soixante-seize, c’est-à-dire de neuf mois et six jours, qui se comptent depuis le huitième jour des kalendes d’avril, jour de la conception et de la mort de Jésus-Christ jusqu’au huitième jour des calendes de janvier, jour de la naissance du Sauveur… Ce n’est donc pas sans raison que quarante-six années sont assignées à la construction du temple, figure du corps de Jésus-Christ ; car autant d’années le temple a mises à se construire, autant de jours le corps de Jésus-Christ a mis à se former.

§ 6. Conclusion.

Telle est l’explication de ces paroles « Détruisez ce temple, et je le rétablirai en trois jours. Les Juifs répondirent : Quarante-six ans ont été employés à la construction du temple, et vous le rétablirez en trois jours ? Or, Jésus parlait du temple de Son corps ». Nous bénissons le Seigneur qui daigne révéler à Ses serviteurs les mystères les plus cachés. Que notre foi repose donc toujours sur l’humilité de notre coeur, afin que nous méritions de recevoir de Dieu la récompense du royaume céleste.

Jésus dans la maison du grand prêtre Anne - José de Madrazo 1803 - détail

Jésus sur le point d’être souffleté dans la maison du grand prêtre Anne – détail
[Tableau de José Sotero de Madrazo y Agudo (1781-1859) - Musée du Prado, Madrid]

2022-48. Sacrilège ! Sacrilège ! Sacrilège !

Jeudi de la Passion 7 avril 2022.

Christ aux outrages du Mesnil-Marie

Visage de l’ « Ecce Homo » conservé au Mesnil-Marie.

nika

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

   Il ne se passe pratiquement pas une semaine, sans qu’on nous apprenne quelque nouveau sacrilège ou quelque nouvelle profanation. C’est presque chaque jour que nous parviennent des annonces rapportant que telle église a été vandalisée, ou que ses murs ont été couverts d’inscriptions insultantes, haineuses ou blasphématoires, ou encore que des statues ou croix ont été souillées, brisées ou abimées… Ce sont encore des tentatives d’incendie, des tabernacles fracturés, des ciboires volés, des saintes Hosties jetées à terre et piétinées, quand elles ne sont pas dérobées pour servir à des messes noires ou cérémonies sataniques. Et il y a les blasphèmes courants et – si j’ose dire – « ordinaires » que distillent à foison de prétendus humoristes, des acteurs et des journalistes, pour lesquels l’insulte ou la moquerie contre le christianisme est quasi un lieu commun, gage de succès.
De toutes parts, Notre-Seigneur, Sa Sainte Mère, Son Eglise, Ses consacrés sont vilipendés, sont tournés en dérision, font l’objet de plaisanteries ou la vulgarité et l’obscénité rivalisent de bassesse…
Sur le monde occidental qui fut jadis la Chrétienté règne l’impiété la plus sordide.
Ne nous étonnons pas si Dieu abandonne ce monde aux conséquences de cette impiété et n’exerce plus sur lui les délicates attentions de Sa Providence paternelle.

   « Mais ce qui m’est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi ! ».
La douloureuse plainte de Notre-Seigneur à Sainte Marguerite-Marie (cf. > ici) est toujours d’une cruelle actualité. Car, après tout, que des personnes qui se glorifient d’être les héritières de « l’esprit des lumières » et des séditieux de la grande révolution (toutes les espèces de républicains, de socialistes, de marxistes, de maçons, et autres prétendus « modernes ») soient en révolte contre Dieu, Sa Révélation et Ses lois, c’est on ne peut plus logique – que pourrait-on attendre d’autre de leur part ? – ; mais ce qui est plus incompréhensible et plus affreux, c’est que l’impiété, le blasphème et le sacrilège ont établi leur règne diabolique dans l’âme et dans l’esprit de nombreux baptisés, de nombreux religieux, de nombreux prêtres et prélats !
Qu’on se souvienne ici des graves avertissements et plaintes de la Très Sainte Mère de Dieu en pleurs à la Salette (cf. > ici) : « Les prêtres, ministres de mon Fils, les prêtres, par leur mauvaise vie, par leurs irrévérences et leur impiété à célébrer les Saints Mystères, par l’amour de l’argent, l’amour de l’honneur et des plaisirs, les prêtres sont devenus des cloaques d’impureté. Oui, les prêtres demandent vengeance, et la vengeance est suspendue sur leurs têtes. Malheur aux prêtres et aux personnes consacrées à Dieu, lesquelles, par leurs infidélités et leur mauvaise vie, crucifient de nouveau mon Fils ! Les péchés des personnes consacrées à Dieu crient vers le Ciel et appellent vengeance, et voilà que la vengeance est à leur porte, car il ne se trouve plus personne pour implorer miséricorde et pardon pour le peuple… »

   En France, il y a eu trois grandes périodes d’iconoclasme et de destruction du patrimoine religieux. Les deux premières sont le fait des ennemis de la foi et de l’Eglise catholiques : les protestants au XVIème siècle et les révolutionnaires à la fin du XVIIIème siècle : la troisième est le fait d’hommes d’Eglise et de clercs à la suite du concile vaticandeux.
Ce sont aussi trois périodes de multiplication des sacrilèges et profanations : les sectateurs de Calvin et les « patriotes » se sont acharnés contre les statues des saints, contre leurs reliques, contre les calvaires et les croix, et contre les saints tabernacles ; les modernistes et progressistes d’après « le » concile n’ont pas grand chose à leur envier dans leur acharnement à dépouiller les églises – sous le fallacieux prétexte du retour à la pureté originelle -, à briser ou mutiler les autels, à envoyer aux oubliettes ou aux décharges les reliquaires, à désacraliser la liturgie, et à imposer la « communion dans la main » cause d’innombrables sacrilèges !
J’aurais beaucoup, beaucoup, beaucoup à écrire à ce sujet, rien qu’en narrant ce dont j’ai été témoin depuis mon enfance, puisque je suis contemporain de ce prétendu « renouveau conciliaire de l’Eglise », et que j’ai vu de mes propres yeux horrifiés un trop grand nombre de ces impiétés épiscopales et sacerdotales.

   Et cela continue ! Je n’en citerai qu’un unique exemple, très récent.
Il y a quelques semaines, en ce mois de mars 2022, faisant visiter à deux séminaristes la cathédrale de Viviers – au début je voulais taire le nom du lieu, mais j’ai finalement choisi devant Dieu de le citer, quelque désagrément que j’en puisse subir de la part du clergé de ce diocèse en pleine décadence -, nous voulûmes y chanter les vêpres. Nous nous rendîmes dans la « chapelle Saint Jean », édifiée sur le côté sud de la cathédrale avec laquelle elle communique. C’était naguère le chœur d’hiver du vénérable chapitre cathédral, et c’est là que se trouve le Très Saint Sacrement.
Quelle ne fut pas ma douleur en apercevant, sur le marchepied de l’autel, une hostie, gisant au sol !
Cette hostie était-elle consacrée ?
Mes cours de théologie m’ont appris que pour tout ce qui touche aux sacrements il faut être « tutioriste », c’est-à-dire qu’il convient toujours de prendre le parti le plus sûr lorsqu’il peut y avoir une hésitation.
Si, en effet, on peut – malheureusement ! – avoir des doutes légitimes sur la validité de la consécration en de très nombreux cas de célébration de la messe selon la liturgie réformée (défaut d’intention du prêtre, pains d’autel non conformes, indigence des rites célébrées… etc.), n’étant pas doté, comme certains saints, de la faculté de reconnaître un pain d’autel non consacré d’une hostie consacrée, je me devais, prenant le parti le plus sûr, d’agir comme s’il s’agissait d’une hostie consacrée.
Ici, tout portait à penser que, à l’occasion de l’une des très rares messes (selon le rite réformé évidemment) célébrées à la cathédrale, un prêtre (ou un laïc) l’avait laissée choir en rapportant au tabernacle les hosties qui n’avaient pas été consommées lors de la communion : c’est très « facile » – si j’ose dire – d’une part parce que dans la liturgie réformée on porte avec désinvolture le Saint Sacrement sans le couvrir dans des espèces de grandes et larges coupes peu profondes, et d’autre part parce que l’usage d’aubes à très grandes manches entraine souvent qu’un prêtre qui n’y porte pas une extrême attention accroche une hostie avec sa manche lorsqu’il passe le bras au-dessus de ces coupes, et la laisse ensuite tomber au sol lorsqu’il baisse le bras.
Bref ! en l’absence de prêtre, je n’avais qu’une seule chose à faire : consommer cette hostie.
Je me suis donc agenouillé au pied de l’autel, j’ai fait des actes de foi (« Mon Dieu, si Vous êtes présent dans cette hostie, je Vous y adore de toute mon âme et avec tout mon pauvre amour… ») et récité le confiteor comme on le fait avant la sainte communion, puis m’inclinant jusqu’à ce que je puisse atteindre cette hostie avec ma langue (pour ne pas la prendre avec la main), je l’ai consommée.
Je suis resté quelques instants en silence, produisant des actes de réparation, et mon action de grâces s’est prolongée dans le chant des vêpres auquel nous pûmes alors nous livrer avec les deux séminaristes, selon notre dessein initial.

   Loin de moi l’idée de me mettre en valeur à travers ce récit : je me serais très volontiers passé d’avoir à faire cela et, le faisant, je n’ai accompli que mon devoir de serviteur de Sa Divine Majesté. Mon propos n’a pour but que de rappeler – hélas ! trois fois hélas ! – l’actualité des plaintes de Notre-Seigneur : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu’il n’a rien épargné jusqu’à s’épuiser et se consommer pour leur témoigner son amour ; et pour reconnaissance je ne reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irrévérences et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les mépris qu’ils ont pour moi dans ce sacrement d’amour. Mais ce qui m’est encore le plus sensible est que ce sont des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi… ».
Et l’actualité des graves avertissements et des larmes de Notre-Dame en plusieurs de ses apparitions.

   La liturgie réformée postérieurement au concile vaticandeux a été la cause et l’occasion d’une impressionnante édulcoration ou même perte de la foi, pour ce qui concerne la Sainte Eucharistie et le Saint Sacrifice de la Messe : même en n’assistant jamais aux célébrations de la « nouvelle messe », nous le savons bien et en recevons les tristes échos.
A huit jours du Jeudi Saint, que cela nous porte avec toujours davantage de zèle à prier avec ferveur, à offrir des sacrifices et des pénitences avec générosité, à nous livrer toujours davantage à l’amour pour réparer autant qu’il est en notre pouvoir de le faire.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Christ aux outrages du Mesnil-Marie

« Ecce Homo » du Mesnil-Marie

frise

2022-47. La Sainte Messe vécue à l’intention de la France.

   En rangeant des livres anciens récemment acquis pour la bibliothèque du Mesnil-Marie, j’ai trouvé à l’intérieur de l’un d’eux, servant de marque-page, un feuillet jauni, imprimé, sans illustration, en-tête duquel sont écrits ces mots : « A la Messe ! A la Messe ! Pour la France ! ». Il a reçu l’imprimatur de l’évêché de Montpellier le 19 mars 1936 et il était diffusé par l’ « Oeuvre de propagande du Sacré-Cœur » à Lyon. Son texte est signé d’un pseudonyme : Fidelis.
Plus de huit décennies plus tard, ce texte garde une profonde actualité, j’ai donc résolu de le recopier ici dans son intégralité.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Crucifixions avec anges

A la Messe ! A la Messe !
Pour la France !

   Il semble que nous arrivions à une de ces heures critiques dont Bossuet disait : « Dieu tient en Ses mains les rênes de tous les empires et Il donne aux peuples, quand il Lui plaît, de grandes et terribles leçons. »

   Souvenons-nous que l’humanité a toujours eu recours aux sacrifices pour obtenir son pardon. Dieu, sous Moïse, en avait fait une loi : « Si quelqu’un a péché, qu’il prenne dans le troupeau une jeune brebis ou une chèvre qu’il offrira, et le prêtre priera pour lui et pour son péché… et il lui sera pardonné » (Lev. V, 6).
Si ces sacrifices (qui n’étaient que l’ombre du nôtre) avaient le pouvoir d’obtenir le pardon, que dire de la Sainte Messe ? « Par l’oblation du Saint Sacrifice, déclare dès le second siècle le pape Alexandre Ier, le Seigneur est réconcilié et nous pardonne la multitude de nos péchés » – et Saint Thomas, de son côté, nous dit que « l’effet propre du Sacrifice de la Messe est de nous réconcilier avec Dieu ».

   Pour crier miséricorde il nous faut la voix puissante de Jésus ! Pour obtenir notre pardon il nous fait Sa prière et Ses immolations, s’interposant entre la Justice de Dieu et les péchés de la France ! Nous ne savons combien de Saints-Sacrifices – et de sacrifices personnels – seront nécessaires pour réparer l’innombrable multitude des péchés de la Patrie, mais nous savons qu’à chaque Messe entendue, et surtout célébrée pour elle, le Seigneur signe avec Son Sang l’expiation d’une part de ces péchés, connus de Lui, et que nous faisons ainsi, pour son salut, un grand travail !

   Vous qui aimez les âmes et voulez les sauver, vous qui aimez votre Pays et voulez le servir, tentez, de grâce, un grand effort de Messes pour la France, remises aux mains de Marie notre divine avocate, en l’honneur des Saintes Plaies de Jésus et de sa douloureuse Compassion elle-même !
Ce serait une excellente pensée, pendant ces Messes célébrées ou entendues en son honneur – qui lui donneront une nouvelle puissance auprès de Dieu – de redire, avec de telles supplications qu’elle n’y puisse résister, la prière très efficace : « Auguste Reine des Cieux et Maîtresse des Anges… » (cf. > ici).
Excellente pensée pensée aussi de propager de toutes nos forces et de redire avec toute notre foi le puissant « Exorcisme de Saint Michel », car c’est lui que, sur l’ordre de Dieu, la Reine des Anges enverra chasser les démons pour établir enfin, sur la terre purifiée, le Règne du Sacré-Cœur.

   Qu’un immense réseau de prières et de Saints Sacrifices enserre tout le sol français en cette période redoutable ! Pour amener, chaque jour, au pied des autels tous ceux qui peuvent entendre l’appel de la Patrie chrétienne, faisons de généreux efforts ! Pour faire célébrer des Messes en réparation des crimes de la France, soyons généreux !
Enfin, heureux habitués de la Messe quotidienne et de la Sainte Table, réveillons notre ferveur pour les Saints Mystères en y associant le souvenir de la France.
   Comment ? Par un moyen aussi simple qu’efficace. Les admirables prières de la Messe peuvent facilement s’accompagner de l’intercession pour la Patrie. Prenons notre missel, et marquons d’une croix les passages susceptibles de cette addition. Voici quelques exemples qu’il serait facile de multiplier.
Au Confiteor : « Je supplie la Bienheureuse Marie toujours vierge, le Bienheureux Archange Michel… etc. de prier pour la France et pour moi le Seigneur notre Dieu ». – A l’appel répété du Kyrie : « Ayez pitié de nous, ayez pitié de la France! » – A l’oblation de l’Hostie : « Recevez, ô Père Saint… cette Hostie sans tache que je Vous offre… pour mes péchés, pour les péchés de la France ! »
Et ainsi de suite. Faites vous-même ce travail personnel plein d’intérêt.
A l’Elévation, une prière ardente où la Patrie ait sa part : « Hostie pure, Hostie sainte, Hostie immaculée, ayez pitié de nous, pardonnez-nous, sauvez-nous, ayez pitié de la France, pardonnez à la France, sauvez la France ! » avec un fervent Parce Domine !
Au Pater : « Que Votre Nom soit sanctifié surtout en France ! Que Votre Règne arrive surtout en France… etc » – Insistons sur le Libera nos : la paix à la France, ô mon Dieu ! – Crions trois fois à l’Agneau de Dieu : « Ayez pitié de la France ! » – Enfin supplions Jésus et Sa Mère, dans notre communion, d’implorer pour elle les miséricordes du Père !

   Si, en plus, nous prions ardemment Jésus présent en nos cœurs qu’Il inspire à Ses prêtres de mettre en toute ferveur la France dans leur memento quotidien, à toutes Ses âmes religieuses d’intensifier leur prière pour la France, nous aurons bien travaillé pour elle !

   Il ne nous restera plus qu’à faire pénitence – toujours pour elle ! 
La France a terriblement offensé Dieu, la France doit expier.
Pour payer ces dettes, Jésus S’adresse à Ses amis, à ceux qui savent, comme Saint Paul, « accomplir en leur chair ce qui manque à la Passion du Christ », la part de souffrances que Ses disciples doivent nécessairement offrir.
Heureuses les âmes qui, en ces mois décisifs, entendent l’appel à la pénitence du Sauveur dans l’Evangile, de Marie à Lourdes !
L’arme à double tranchant de la prière et de la pénitence nous donnera la victoire, à l’heure de Dieu et par Ses moyens à Lui !
nulle prière, nul sacrifice ne se perd : tout concours au triomphe final !

Fidelis.

Imprimatur :
Montepessulano, die 19 Martii 1936.
P. Castel, v.g.

Coeur de Jésus, sauvez la France !

2022-46. L’un et l’unique.

Gustave Thibon est un auteur qui, ceux qui suivent ce blogue depuis longtemps le savent bien, a façonné mon intelligence, alimenté ma réflexion, nourri ma méditation, contribué à ma renaissance spirituelle et préparé ma conversion, depuis mes 14 ans. Ses écrits m’habitent de façon continue, et ont puissamment contribué à façonner mon être profond, ma pensée et ma prière elle-même.
Dans le contexte particulier de la crise de l’Eglise et de la société civile qui tendent l’une et l’autre à fabriquer des clones, tant chez ceux qui suivent passivement le mouvement sans se poser de questions que chez ceux qui veulent résister à l’entraînement du courant, en ces temps où les autorités politiques et ecclésiastiques de toutes tendances et sensibilités  s’accordent en définitive, sous le fallacieux prétexte d’une nécessaire unité (nationale, sanitaire, familiale, scolaire, ecclésiale, communautaire… etc.), à réduire en sujets interchangeables les personnalités les plus diverses, menacées d’être toutes « passées à la moulinette », relire ce paragraphe extrait de « Notre regard qui manque à la Lumière », m’a apporté une très grande force et une consolation incommensurable.
Je le propose à votre réflexion, espérant qu’il vous apportera autant de joie et de vigueur qu’à moi-même…

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur

Jonquilles et Mont Mézenc

Jonquilles en fleur dans les prairies à l’entour du Mont Mézenc

   « L’un et l’unique. – L’unité n’est pas la confusion ; la rupture des limites n’entraîne pas l’abolition des différences. Tout sera distinct dans l’éternité, mais rien ne sera séparé. Je serai moi plus profondément qu’ici-bas, et tu seras toi ; chacun sera lui-même et tous ne seront qu’un. Car l’Un n’abolit pas l’unique : il en fixe à jamais les traits irréductibles et le retour à l’unité sera l’affirmation de la différence.
   Car la distinction et l’unité procèdent du même principe (l’Idée dans le langage de Platon ou la Forme dans celui d’Aristote) qui confère à chaque être sa différence spécifique et individuelle en même temps que sa capacité de communion. Ces deux attributs sont inséparables : plus la différence s’affirme, plus la capacité de communion s’élargit. Si nous suivons l’échelle qui va du minéral à l’homme, nous voyons les êtres devenir de plus en plus originaux et irremplaçables et, corrélativement, de plus en plus susceptibles d’échanges avec le reste du monde. Au plus bas degré, il n’y a ni différence ni échanges entre deux grains de sable. Au sommet, les êtres sont très différenciés, mais ouverts à tout ce qui les entoure par la connaissance et l’amour. Au sommet suprême, Dieu est à la fois le plus distinct et le moins séparé des êtres : il ne ressemble à rien (quis similis Deo ?) et il est partout.
La matière, au contraire, est le principe de la confusion et de la séparation. Son caractère amorphe et indéterminé fait qu’on peut la diviser à l’infini  et que toutes ses parties sont homogènes.
Veut-on des exemples ? Deux personnes qui s’aiment sont irréductibles l’une à l’autre et, en même temps, elles ne font qu’un dans leur amour, tandis que deux machines fabriquées en série sont parfaitement semblables et parfaitement séparées : leur différence est purement spatiale et numérique. Comparez deux amants unis et deux automobiles du même type : là, la communion dans la différence ; ici, la séparation dans l’identité. Rien de ce qui est complémentaire (c’est-à-dire fait pour l’unité) n’est interchangeable et tout ce qui est interchangeable est nécessairement séparé.
C’est malheureusement vers la seconde formule – celle de l’individu séparé et interchangeable – que semble s’orienter l’évolution des sociétés humaines. Le nivellement universel, en tuant les différences entre les hommes, tue aussi la vraie unité sociale, mais il crée du même coup, étant donné que la mort est infiniment plus docile et plus malléable que la vie, mille possibilités d’unité factice, rapide et transformable à loisir : celle qu’impose à des hommes vidés de leur âme et de leur liberté le joug de la force brutale ou l’influence à peine plus subtile de la propagande. »

Gustave Thibon,
in « Notre regard qui manque à la lumière » – 1955 pp. 67-68.

jonquille

2022-45. Saint Isidore de Séville nous apprend à réaliser une synthèse équilibrée entre vie active et vie contemplative.

4 avril,
Fête de Saint Isidore de Séville, évêque et confesseur, Docteur de l’Eglise.

   Nous continuons à parfaire notre connaissance des Docteurs et Pères de l’Eglise, par le moyen des catéchèses de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI : le 4 avril 636 mourut Saint Isidore, évêque de Séville, qui à la sainteté de la vie et à l’héroïcité des vertus, ajouta une connaissance véritablement encyclopédique. Son œuvre majeure, intitulée « Etymologies » a cherché à rendre compte de l’ensemble du savoir antique et à transmettre à ses lecteurs une solide culture classique en des temps où elle était menacée.
En raison de la méthode de travail qu’il a adoptée pour cet ouvrage, dont la structure évoque celle des bases de données, et dont l’exhaustivité évoque le potentiel d’Internet, Saint Isidore de Séville a été proclamé par l’Eglise saint patron des informaticiens, des utilisateurs de l’informatique, de l’Internet et des internautes.

Saint Isidore de Séville - Bartolomé Esteban Murillo

Saint Isidore de Séville, Doctor Egregius (c’est-à-dire Docteur éminent)
tableau de Bartolomé Esteban Murillo (1617-1682) à la cathédrale de Séville

frise

Catéchèse de
Sa Sainteté le Pape Benoît XVI

dispensée lors de l’audience pontificale générale
du Mercredi 18 juin 2008

L’enseignement de saint Isidore de Séville
sur les relations entre vie active et vie contemplative

 Chers frères et sœurs,

Je voudrais parler aujourd’hui de saint Isidore de Séville : il était le petit frère de Léandre, évêque de Séville, et grand ami du Pape Grégoire le Grand. Ce fait est important, car il permet de garder à l’esprit un rapprochement culturel et spirituel indispensable à la compréhension de la personnalité d’Isidore. Il doit en effet beaucoup à Léandre, une personne très exigeante, studieuse et austère, qui avait créé autour de son frère cadet un contexte familial caractérisé par les exigences ascétiques propres à un moine et par les rythmes de travail demandés par un engagement sérieux dans l’étude. En outre, Léandre s’était préoccupé de prédisposer le nécessaire pour faire face à la situation politico-sociale du moment : en effet, au cours de ces décennies les Wisigoths, barbares et ariens, avaient envahi la péninsule ibérique et s’étaient emparé des territoires qui avaient appartenu à l’empire romain. Il fallait donc les gagner à la romanité et au catholicisme. La maison de Léandre et d’Isidore était fournie d’une bibliothèque très riche en œuvres classiques, païennes et chrétiennes. Isidore, qui se sentait attiré simultanément vers les unes et vers les autres, fut donc éduqué à développer, sous la responsabilité de son frère aîné, une très grande discipline en se consacrant à leur étude, avec discrétion et discernement.

Dans l’évêché de Séville, on vivait donc dans un climat serein et ouvert. Nous pouvons le déduire des intérêts culturels et spirituels d’Isidore, tels qu’ils  apparaissent  dans  ses œuvres elles-mêmes, qui comprennent une connaissance encyclopédique de la culture classique païenne et une connaissance approfondie de la culture chrétienne. On explique ainsi l’éclectisme qui caractérise la production littéraire d’Isidore, qui passe avec une extrême facilité de Martial à Augustin, de Cicéron à Grégoire le Grand. La lutte intérieure que dut soutenir le jeune Isidore, devenu successeur de son frère Léandre sur la chaire épiscopale de Séville en 599, ne fut pas du tout facile. Peut-être doit-on précisément à cette lutte constante avec lui-même l’impression d’un excès de volontarisme que l’on perçoit en lisant  les œuvres  de ce grand auteur, considéré comme le dernier des Pères chrétiens de l’Antiquité. Quelques années après sa mort, qui eut lieu en 636, le Concile de Tolède de 653 le définit : « Illustre maître de notre époque, et gloire de l’Eglise catholique ».

Isidore fut sans aucun doute un homme aux contrastes dialectiques accentués. Et, également dans sa vie personnelle, il vécut l’expérience d’un conflit intérieur permanent, très semblable à celui qu’avaient déjà éprouvé Grégoire le Grand et saint Augustin, partagés entre  le  désir  de  solitude,  pour se consacrer uniquement à la méditation de la Parole de Dieu, et les exigences de la charité envers ses frères, se sentant responsable de leur salut en tant qu’évêque. Il écrit, par exemple, à propos des responsables des Eglises : « Le responsable d’une Eglise (vir ecclesiasticus) doit d’une part se laisser crucifier au monde par la mortification de la chair et, de l’autre, accepter la décision de l’ordre ecclésiastique, lorsqu’il provient  de  la  volonté  de Dieu,  de se consacrer au gouvernement avec humilité, même s’il ne voudrait pas le faire » (Sententiarum liber III, 33, 1 : PL 83, col 705 B). Il ajoute ensuite, à peine un paragraphe après : « Les hommes de Dieu (sancti viri) ne désirent pas du tout se consacrer aux choses séculières et gémissent lorsque, par un mystérieux dessein de Dieu, ils sont chargés de certaines responsabilités… Ils font de tout pour les éviter, mais ils acceptent ce qu’ils voudraient fuir et font ce qu’ils auraient voulu éviter. Ils entrent en effet dans le secret du cœur et, à l’intérieur de celui-ci, ils cherchent à comprendre ce que demande la mystérieuse volonté de Dieu. Et lorsqu’ils se rendent compte de devoir se soumettre aux desseins de Dieu, ils humilient le cou de leur cœur sous le joug de la décision divine » (Sententiarum liber III, 33, 3 : PL 83, coll. 705-706).

Pour mieux comprendre Isidore, il faut tout d’abord rappeler la complexité des situations politiques de son temps dont j’ai déjà parlé : au cours des années de son enfance, il avait dû faire l’expérience amère de l’exil. Malgré cela, il était envahi par un grand enthousiasme apostolique : il éprouvait l’ivresse de contribuer à la formation d’un peuple qui retrouvait finalement son unité, tant sur le plan politique que religieux, avec la conversion providentielle de l’héritier au trône wisigoth, Ermenégilde, de l’arianisme à la foi catholique. Il ne faut toutefois pas sous-évaluer l’immense difficulté à affronter de manière appropriée les problèmes très graves, tels que ceux des relations avec les hérétiques et avec les juifs. Toute une série de problèmes qui apparaissent très concrets aujourd’hui également, surtout si l’on considère ce qui se passe dans certaines régions où il semble presque que l’on assiste à nouveau à des situations très semblables à celles qui étaient présentes dans la péninsule ibérique de ce VIème siècle. La richesse des connaissances culturelles dont disposait Isidore lui permettait de confronter sans cesse la nouveauté chrétienne avec l’héritage classique gréco-romain, même s’il semble que plus que le don précieux de la synthèse il possédait celui de  la  collatio, c’est-à-dire celui de recueillir, qui s’exprimait à travers une extraordinaire érudition personnelle, pas toujours aussi ordonnée qu’on aurait pu le désirer.

Il faut dans tous les cas admirer son souci de ne rien négliger de ce que l’expérience humaine avait produit dans l’histoire de sa patrie et du monde entier. Isidore n’aurait rien voulu perdre de ce qui avait été acquis par l’homme au cours des époques anciennes, qu’elle fussent païenne, juive ou chrétienne. On ne doit donc pas s’étonner si, en poursuivant ce but, il lui arrivait parfois de ne pas réussir à transmettre de manière adaptée, comme il l’aurait voulu, les connaissances qu’il possédait à travers les eaux purificatrices de la foi chrétienne. Mais de fait, dans les intentions d’Isidore, les propositions qu’il fait restent cependant toujours en harmonie avec la foi pleinement catholique, qu’il soutenait fermement. Dans le débat à propos des divers problèmes théologiques, il montre qu’il en perçoit la complexité et il propose souvent avec acuité des solutions qui recueillent et expriment la vérité chrétienne complète. Cela a permis aux croyants au cours des siècles de profiter avec reconnaissance de ses définitions jusqu’à notre époque. Un exemple significatif en cette matière nous est offert par l’enseignement d’Isidore sur les relations entre vie active et vie contemplative. Il écrit : « Ceux qui cherchent à atteindre le repos de la contemplation doivent d’abord s’entraîner dans le stade de la vie active ; et ainsi, libérés des scories des péchés, ils seront en mesure d’exhiber ce coeur pur qui est le seul qui permette de voir Dieu » (Differentiarum Lib II, 34, 133 : PL 83, col 91A). Le réalisme d’un véritable pasteur le convainc cependant du risque que les fidèles courent de n’être que des hommes à une dimension. C’est pourquoi il ajoute : « La voie médiane, composée par l’une et par l’autre forme de vie, apparaît généralement plus utile pour résoudre ces tensions qui sont souvent accentuées par le choix d’un seul genre de vie et qui sont, en revanche, mieux tempérées par une alternance des deux formes » (o.c., 134 : ibid., col 91B).

Isidore recherche dans l’exemple du Christ la confirmation définitive d’une juste orientation de vie : « Le sauveur Jésus nous offrit l’exemple de la vie active, lorsque pendant le jour il se consacrait à offrir des signes et des miracles en ville, mais il montrait la voie contemplative lorsqu’il se retirait sur la montagne  et y passait  la nuit  en se consacrant à la prière » (o.c. 134 : ibid.). A la lumière de cet exemple du divin Maître, Isidore peut conclure avec cet enseignement moral précis : « C’est pourquoi le serviteur de Dieu, en imitant le Christ, doit se consacrer à la contemplation sans se refuser à la vie active. Se comporter différemment ne serait pas juste. En effet, de même que l’on aime Dieu à travers la contemplation, on doit aimer son prochain à travers l’action. Il est donc impossible de vivre sans la présence de l’une et de l’autre forme de vie à la fois, et il n’est pas possible d’aimer si l’on ne fait pas l’expérience de l’une comme de l’autre » (o.c., 135 : ibid., col 91C). Je considère qu’il s’agit là de la synthèse d’une vie qui recherche la contemplation de Dieu, le dialogue avec Dieu dans la prière et dans la lecture de l’Ecriture Sainte, ainsi que l’action au service de la communauté humaine et du prochain. Cette synthèse est la leçon que le grand évêque de Séville nous laisse à nous aussi, chrétiens d’aujourd’hui, appelés à témoigner du Christ au début d’un nouveau millénaire.

Isidoro de Sevilla (José Alcoverro) 01

Statue de Saint Isidore de Séville à Madrid
devant la façade de la bibliothèque nationale d’Espagne

frise

2022-43. Présentation et actualité de Saint Jean Climaque.

30 mars,
Fête de Saint Jean Climaque, ermite et abbé, confesseur.

Saint Jean Climaque abbé et confesseur

Catéchèse de
Sa Sainteté le pape Benoît XVI
au cours de
l’audience pontificale générale
du
m
ercredi 11 février 2009

Saint Jean Climaque

Chers frères et sœurs,

Après vingt catéchèses consacrées à l’Apôtre Paul, je voudrais reprendre aujourd’hui la présentation des grands Ecrivains de l’Eglise d’Orient et d’Occident de l’époque médiévale. Et je propose la figure de Jean, dit Climaque, translittération latine du terme grec klímakos, qui signifie de l’échelle (klímax). Il s’agit du titre de son œuvre principale, dans laquelle il décrit l’ascension de la vie humaine vers Dieu. Il naquit vers 575. Sa vie se déroula donc pendant les années où Byzance, capitale de l’empire romain d’Orient, connut la plus grande crise de son histoire. A l’improviste, le cadre géographique de l’empire se transforma et le torrent des invasions barbares fit s’effondrer toutes ses structures. Seule tint bon la structure de l’Eglise, qui continua pendant ces temps difficiles à exercer son action missionnaire, humaine et socio-culturelle, en particulier à travers le réseau des monastères, dans lesquels œuvraient de grandes personnalités religieuses, comme celle, précisément, de Jean Climaque.

Jean vécut et raconta ses expériences spirituelles dans les montagnes du Sinaï, où Moïse rencontra Dieu et Elie en entendit la voix. On conserve des informations le concernant dans une brève Vita (Patrologie Générale 88, 596-608), écrite par le moine Daniel de Raito :  à seize ans, Jean, devenu moine sur le mont Sinaï, y devint le disciple de l’abbé Martirio, un « ancien »; c’est-à-dire un « sage ». Vers vingt ans, il choisit de vivre en ermite dans une grotte au pied de la montagne, dans un lieu appelé Tola, à huit kilomètres du monastère de Sainte-Catherine. Mais la solitude ne l’empêcha pas de rencontrer des personnes souhaitant avoir une direction spirituelle, ainsi que de se rendre en visite dans plusieurs monastères à Alexandrie. En effet, sa retraite d’ermite, loin d’être une fuite du monde et de la réalité humaine, déboucha sur un amour ardent pour les autres (Vita 5) et pour Dieu (Vita 7).
Après quarante ans de vie érémitique vécue dans l’amour pour Dieu et pour son prochain, des années pendant lesquelles il pleura, il pria, il lutta contre les démons, il fut nommé higoumène du grand monastère du mont Sinaï et revint ainsi à la vie cénobitique, dans un monastère. Mais, quelques années avant sa mort, nostalgique de sa vie d’ermite, il laissa à son frère, moine dans le même monastère, la conduite de la communauté. Il mourut après 650. La vie de Jean se développe entre deux montagnes, le Sinaï et le Thabor, et on peut vraiment dire que de lui rayonna la lumière vue par Moïse sur le Sinaï et contemplée par les trois apôtres sur le Thabor.

Il devint célèbre, comme je l’ai déjà dit, pour l’œuvre intitulée l’Echelle (klímax), qualifiée en Occident comme Echelle du paradis (PG 88, 632-1164).
Composée sur la requête insistante du proche higoumène du monastère de Raito au Sinaï, l’Echelle est un traité complet de vie spirituelle, où Jean décrit le chemin du moine depuis le renoncement au monde jusqu’à la perfection de l’amour. C’est un chemin qui – selon ce livre – se développe à travers trente marches, chacune d’elle étant liée à la suivante. Le chemin peut être synthétisé en trois phases successives :  la première s’exprime dans la rupture avec le monde dans le but de retourner à l’état de l’enfance évangélique. L’essentiel n’est donc pas la rupture, mais le lien avec ce que Jésus a dit, c’est-à-dire revenir à la véritable enfance dans un sens spirituel, devenir comme les enfants. Jean commente :  « Une bonne fondation est celle qui est formée par trois bases et par trois colonnes:  innocence, jeûne et chasteté. Que tous les nouveau-nés en Christ (cf. 1 Co 3, 1) commencent par ces choses, en prenant exemple de ceux qui sont nouveau-nés physiquement » (1, 20 ; 636). Le détachement volontaire des personnes et des lieux chers permet à l’âme d’entrer en communion plus profonde avec Dieu. Ce renoncement débouche sur l’obéissance, qui est une voie vers l’humilité à travers les humiliations – qui ne manqueront jamais – de la part des frères. Jean commente :  « Bienheureux celui qui a mortifié sa propre volonté jusqu’à la fin et qui a confié le soin de sa propre personne à son maître dans le Seigneur :  en effet, il sera placé à la droite du Crucifié ! » (4, 37 ; 704).

La deuxième phase du chemin est constituée par le combat spirituel contre les passions. Chaque marche de l’échelle est liée à une passion principale, qui est définie et diagnostiquée, avec l’indication de la thérapie et avec la proposition de la vertu correspondante. L’ensemble de ces marches constitue sans aucun doute le plus important traité de stratégie spirituelle que nous possédons. La lutte contre les passions revêt cependant un caractère positif – elle ne reste pas une chose négative – grâce à l’image du « feu » de l’Esprit Saint :  « Que tous ceux qui entreprennent cette belle lutte (cf. 1 Tm 6, 12), dure et ardue [...], sachent qu’ils sont venus se jeter dans un feu, si vraiment ils désirent que le feu immatériel habite en eux » (1, 18 ; 636). Le feu de l’Esprit Saint qui est feu de l’amour et de la vérité. Seule la force de l’Esprit Saint assure la victoire. Mais selon Jean Climaque, il est important de prendre conscience que les passions ne sont pas mauvaises en soi ; elles le deviennent en raison du mauvais usage qu’en fait la liberté de l’homme. Si elles sont purifiées, les passions ouvrent à l’homme la voie vers Dieu avec des énergies unifiées par l’ascèse et par la grâce et, « si celles-ci ont reçu du Créateur un ordre et un début…, la limite de la vertu est sans fin » (26/2, 37 ; 1068).
La dernière phase du chemin est la perfection chrétienne, qui se développe dans les dernières sept marches de l’Echelle. Il s’agit des stades les plus élevés de la vie spirituelle, dont peuvent faire l’expérience les « ésicastes », les solitaires, ceux qui sont arrivés au calme et à la paix intérieure ; mais ce sont des stades accessibles également aux cénobites les plus fervents. Des trois premiers – simplicité, humilité et discernement – Jean, dans le sillage des Pères du désert, considère le dernier le plus important, c’est-à-dire la capacité de discerner. Chaque comportement doit être soumis au discernement ; en effet, tout dépend des motivations profondes, qu’il faut évaluer. On entre ici dans le vif de la personne et il s’agit de réveiller chez l’ermite, chez le chrétien, la sensibilité spirituelle et le « sens du cœur », dons de Dieu :  « Comme guide et règle en toute chose, après Dieu, nous devons suivre notre conscience » (26/1,5 ;1013). C’est de cette manière que l’on atteint la tranquillité de l’âme, l’esichía, grâce à laquelle l’âme peut se pencher sur l’abîme des mystères divins.

L’état de calme, de paix intérieure, prépare l’ »ésicaste » à la prière, qui chez Jean, est double :  la « prière corporelle » et la « prière du cœur ». La première est propre à celui qui doit s’aider de gestes du corps :  tendre les mains, émettre des gémissements, se frapper la poitrine, etc. (15, 26 ; 900) ; la deuxième est spontanée, car elle est l’effet du réveil de la sensibilité spirituelle, don de Dieu à ceux qui se consacrent à la prière corporelle. Chez Jean, elle prend le nom de « prière de Jésus » (Iesoû euché), et est constituée par l’invocation du seul nom de Jésus, une invocation continue comme la respiration :  « Que la mémoire de Jésus ne fasse qu’une seule chose avec ta respiration, et alors, tu connaîtras l’utilité de l’esichía », de la paix intérieure (27/2, 26 ; 1112). A la fin, la prière devient très simple, simplement le nom « Jésus » qui ne fait qu’un avec notre respiration.

Le dernier degré de l’échelle (30), teinté de « la sobre ivresse de l’Esprit », est consacré à la suprême « trinité des vertus »:  la foi, l’espérance et surtout la charité.
De la charité, Jean parle également comme éros (amour humain), figure de l’union matrimoniale de l’âme avec Dieu. Et il choisit encore l’image du feu pour exprimer l’ardeur, la lumière, la purification de l’amour pour Dieu. La force de l’amour humain peut être redirigée vers Dieu, de même que sur l’olivier sauvage peut être greffé l’olivier franc (cf. Rm 11, 24) (15, 66 ; 893). Jean est convaincu qu’une intense expérience de cet éros fait progresser l’âme beaucoup plus que le dur combat contre les passions, car sa puissance est grande. Ainsi prévaut le positivisme sur notre chemin. Mais la charité est considérée également en relation étroite avec l’espérance :  « La force de la charité est l’espérance :  grâce à elle, nous attendons la récompense de la charité… L’espérance est la porte de la charité… L’absence d’espérance anéantit la charité:  c’est à elle que sont liés nos efforts, c’est par elle que sont soutenus nos labeurs, et c’est grâce à elle que nous sommes entourés par la miséricorde de Dieu » (30, 16 ; 1157). La conclusion de l‘Echelle contient la synthèse de l’œuvre avec des paroles que l’auteur fait prononcer à Dieu lui-même :  « Que cette échelle t’enseigne la disposition spirituelle des vertus. Je Me tiens au sommet de cette échelle, comme le dit Mon grand initié (saint Paul) :  Maintenant donc demeurent foi, espérance, charité, ces trois choses, mais la plus grande d’entre elles, c’est la charité (1 Co 13, 13) ! » (30, 18 ; 1160).

A ce point, une dernière question s’impose :  l’Echelle, œuvre écrite par un moine ermite qui a vécu il y a mille quatre cents ans, peut-elle encore nous dire quelque chose aujourd’hui ? L’itinéraire existentiel d’un homme qui a toujours vécu sur le mont Sinaï à une époque si lointaine peut-il être d’une quelconque actualité pour nous ?
Dans un premier temps, il semblerait que la réponse doive être « non », car Jean Climaque est trop loin de nous.
Mais, si nous observons d’un peu plus près, nous voyons que cette vie monastique n’est qu’un grand symbole de la vie baptismale, de la vie de chrétien. Elle montre, pour ainsi dire, en lettres capitales ce que nous écrivons jour près jour en lettres minuscules. Il s’agit d’un symbole prophétique qui révèle ce qu’est la vie du baptisé, en communion avec le Christ, avec Sa mort et Sa résurrection.
Pour moi, il est particulièrement important que le sommet de l’ »échelle », que les derniers degrés soient dans le même temps les vertus fondamentales, initiales, et les plus simples :  la foi, l’espérance et la charité. Il ne s’agit pas de vertus uniquement accessibles à des champions de la morale, mais des dons de Dieu à tous les baptisés :  en elles croît également notre vie. Le début est également la fin, le point de départ est également le point d’arrivée :  tout le chemin va vers une réalisation toujours plus radicale de la foi, de l’espérance et de la charité. Dans ces vertus, est présente toute la montée. La foi est fondamentale, car cette vertu implique que je renonce à mon arrogance, à ma pensée ; à la prétention de juger seul, sans m’appuyer sur les autres. Ce chemin vers l’humilité, vers l’enfance spirituelle, est nécessaire :  il faut surmonter l’attitude d’arrogance qui fait dire :  j’en sais plus, à mon époque du XXIe siècle, que ce que pouvaient savoir les hommes de l’époque passée. Il faut en revanche s’en remettre uniquement à l’Ecriture Sainte, à la Parole du Seigneur, contempler avec humilité l’horizon de la foi, pour entrer ainsi dans l’étendue immense du monde universel, du monde de Dieu. De cette façon notre âme croît, la sensibilité du cœur vers Dieu croît. Jean Climaque dit à juste titre que seule l’espérance nous rend capables de vivre la charité. L’espérance dans laquelle nous transcendons les choses de tous les jours, nous n’attendons pas le succès de nos jours terrestres, mais nous attendons à la fin la révélation de Dieu lui-même. Ce n’est que dans cet élargissement de notre âme, dans cette auto-transcendance que notre vie devient grande et que nous pouvons supporter les peines et les déceptions de chaque jour, que nous pouvons être bons avec les autres sans attendre de récompense. Ce n’est que si Dieu existe, cette grande espérance à laquelle je tends que je peux, chaque jour, accomplir les petits pas de ma vie et apprendre ainsi la charité. Dans la charité se cache le mystère de la prière, de la connaissance personnelle de Jésus :  une prière simple, qui tend uniquement à toucher le cœur du Maître divin. Et ainsi, on ouvre son cœur, on apprend de Lui la même bonté, le même amour. Utilisons donc cette « montée » de la foi, de l’espérance et de la charité ; nous parviendrons ainsi à la vraie vie.

Nota bene :
« L’Echelle Sainte » de Saint Jean Climaque est disponible en lecture gratuite en ligne > ici

Saint Jean Climaque l'échelle spirituelle

2022-42. Conte traditionnel russe : les trois arbres.

Rembrandt  les trois arbres -Rijksmuseum Amsterdam

Rembrandt : Les Trois Arbres (Rijksmuseum, Amsterdam)

Il était une fois sur une montagne, trois petits arbres qui discutaient de ce qu’ils feraient lorsqu’ils seraient grands.

Le premier petit arbre, émerveillé par les étoiles brillant au firmament des nuits, disait :
« Moi, quand je serai grand, je voudrais qu’on me transforme en un coffre à trésor splendidement orné, et qu’on me remplisse de pièces d’or et de toutes les plus belles pierreries du monde ».
Le deuxième petit arbre qui aimait à regarder scintiller sous la lune les eaux claires de la rivière dévalant les pentes, et dont on lui avait rapporté qu’elle allait au loin se jeter dans les vagues d’écume de la mer, déclarait :
« Je voudrais qu’on me transforme en un magnifique vaisseau ! Alors, commandé par un vaillant capitaine, je serai invincible pour affronter tous les océans du monde ».
Le troisième petit arbre, qui se plaisait à regarder les sommets aux alentours qui semblaient toucher le ciel, et les villages qu’on apercevait dans les vallées et desquels montaient jusqu’à eux les échos de la vie des hommes avec ses inquiétudes et ses joies, ses peines et ses espérances, ses bonheurs et ses deuils… , rêvait :
« Moi, quand je serai grand, je voudrais être encore plus grand que grand, et tellement grand que, chaque fois que l’on me regardera, on soit obligé de lever très haut les yeux et, de la sorte, obligé de penser à Dieu ».

Le temps s’écoula longtemps au grand sablier de la montagne, au murmure des sources, au clapotis des ruisseaux.
Les printemps succédèrent aux hivers, puis laissèrent la place aux étés.
Les trois petits arbres avaient changé, pris de la force, de la stature, des troncs vigoureux, des branches et des branchages.

Un matin d’automne des voix résonnèrent sur le sentier. Les oiseaux firent silence.
Les arbres se mirent à trembler de toutes leurs feuilles.

Trois bûcherons s’approchèrent des arbres.
Le premier bûcheron, regardant le premier arbre, le déclara parfait et, à grands coups de hache, le fit tomber sur le sentier.
Le deuxième bûcheron, voyant le deuxième arbre, le trouva vigoureux et, à grands coups de hache, le coucha sur le sol boueux.
Le troisième bûcheron se chargea du troisième arbre et, à grands coups de hache, il le fit culbuter dans la clairière dévastée.

Les trois arbres abattus furent ensuite trainés sur le flanc de la montagne.
Chacun sous son écorce imaginait la suite de son destin.

Le premier arbre allait enfin pouvoir vivre le rêve de sa vie : il se retrouverait bientôt dans la bonne odeur de colle et de copeaux de bois de l’atelier d’un ébéniste de renom…
Mais il fut emmené à l’humble menuiserie d’un village où personne ne commandait de coffre orné auquel confier de riche trésor, mais seulement des mangeoires pour les animaux.

Après deux jours et deux nuits de voyage, le deuxième arbre pensa qu’allait enfin se retrouver sur les galets gris du chantier naval. Les cris aigus des mouettes lui tournaient déjà la tête.
Il ne pouvait pas encore se douter de la mauvaise surprise qui l’attendait : pas un seul armateur n’avait passé commande pour un grand vaisseau ; seul un pêcheur avait commandé une modeste barque de pêche.

Quand au troisième arbre qui n’était plus que désespoir, on le débita en grosses poutres mal équarries qu’on mit à sécher le long d’un mur chez un charpentier.

Beaucoup de mois, beaucoup d’années passèrent sur les rêves détruits des trois arbres.
Beaucoup d’insectes dans leur bois, beaucoup d’araignées, beaucoup de poussières, beaucoup de désespérance…
Les arbres avaient fini par oublier leurs rêves.
Ils avaient cicatrisé.
Ils s’étaient installés dans les torpeurs de l’habitude.
Ils n’attendaient plus rien…

Le premier arbre devenu mangeoire ne sentait même plus la caresse des animaux tirant sur le foin.
Mais une nuit d’hiver la douce lumière d’une étoile plus éclatante que les autres se posa sur lui.
Un homme jeune au maintien doux et modeste et une toute jeune femme vinrent s’abriter dans l’étable.
Au milieu de la nuit, la jeune femme mit au monde un bébé que l’homme emmaillota et coucha dans la mangeoire.
Alors le premier arbre comprit que son rêve se réalisait.

Encore bien des coups de vent, des jours de pluie, des hivers glacés passèrent sur les rives du lac où le deuxième arbre, devenu petite barque de pêcheur, vieillissait lentement dans une mauvaise odeur de poisson.
Jusqu’à ce soir d’été où un groupe d’hommes voulut traverser le lac : ils embarquèrent.
Soudain, alors qu’ils se trouvaient au milieu du lac, une tempête se leva telle qu’on n’en avait jamais vu.
L’homme qui dormait à l’avant et vers lequel tous les autres crièrent affolés, se leva dans la barque, étendit les bras et calma la tempête.
Ainsi le second arbre comprit que son rêve se réalisait.

Peu de temps après cet événement, la ville se mit à résonner d’une étrange rumeur : les gens étaient énervés, on entendait des cris étouffés de femmes inquiètes et des cris de haine, des martèlements de chaussures de soldats…
L’air était rempli de violence, de mauvaise vengeance, d’injustice.

Des hommes vinrent près du hangar pour y tirer de sa torpeur le troisième arbre transformé en poutres.
Ils assemblèrent ces poutres en forme de croix, et, sur cette croix, ils clouèrent le Fils de l’Homme.
Le troisième arbre sut alors que son rêve se réalisait, puisque désormais chaque fois qu’on le regarderait, on penserait à Dieu.

calvaire

2022-41. La source du pardon est ouverte à quiconque veut vivre.

Sermon de notre Bienheureux Père Saint Augustin
sur
la nécessité de confesser nos péchés
pour obtenir le pardon de Dieu

Pompeo Batoni - le retour de l'enfant prodique

Pompeo Batoni (1708-1787) : le retour de l’enfant prodigue

§ 1. Pour accorder aux hommes son pardon, Dieu les invite à se convertir, mais ils ne l’écoutent pas.

Jamais le Dieu tout-puissant ne refusera Sa miséricorde aux hommes qui obéiront avec foi à Ses commandements, et toutes les fois que notre cœur sera prêt à reconnaître ses fautes, le Seigneur nous en accordera aussitôt le pardon. C’est son désir constant, pourvu que le pécheur ne se complaise pas dans le mal ; car voici ce qu’il dit par l’intermédiaire du Prophète : « Revenez à moi, et je reviendrai à vous » (Zach. 1, 3). Il envoie des hérauts, on les méprise ; Il appelle à Lui les pécheurs, et les pécheurs ne se convertissent pas. Viendra le jour du jugement, où ils demanderont et ne seront pas exaucés. Le Sauveur leur dit : « Revenez de vos voies criminelles » (Zach. 1, 4) ; ils répondent : Nous resterons dans le mauvais chemin. Ne sont-ce point d’impudents contempteurs du Très-Haut ? aussi une condamnation à mort les attend. Puisse chacun de nous dire à Dieu : « J’ai péché » (2 Rois, XII, 13), car aussitôt Il répondra : J’ai pardonné. Par l’effet ordinaire de Sa bonté, Dieu veut accorder aux pécheurs le pardon de leurs fautes, mais, par l’effet habituel de leur malice, les coupables sont tout prêts à refuser leur grâce.

§ 2. Exhortation à ne plus vivre de la vie d’un monde qui passe. 

La source du pardon est ouverte à quiconque veut vivre. Mes frères, vivons, et vivons bien ; car la vie présente passera avec le temps, mais la vie future ne finira jamais. Mais on vous voit aimer cette vie terrestre de manière à réaliser en vous ce que dit Salomon : « Je me suis créé des musiciens et des musiciennes, des échansons et des femmes chargées de me verser à boire » (Eccl. II, 8), et le reste « et je n’ai rien trouvé de mieux que de boire et de manger » (Eccl. VIII, 15). Tu choisis volontiers un pareil genre de vie ; pourquoi donc ne pas faire encore ce qu’il ajoute : « Je n’ai rien trouvé de mieux que de boire et de manger, et cela est vanité des vanités ?» (Eccl. I, 2). C’était justice, car il n’y a vraiment en cela que vanité. Vivre et bien faire, voilà ce qui s’appelle vivre ; mais vivre et mal agir, ce n’est pas réellement vivre. Vivons donc ce petit espace de temps, de manière à mériter de vivre beaucoup dans le séjour éternel qui nous attend. Ici-bas, en effet, ne sommes-nous pas comme en un lieu de passage ? Un jour viendra où nous devrons en sortir, et tu nourris des désirs pareils à ceux que tu nourrirais si tu ne savais pas d’où tu viens. Le monde est devenu la demeure de ton corps, et celui-ci le domicile de ton âme. Ton corps est comme un prolongement du monde, et ton âme lui est étrangère. Le séjour de ton corps est ici-bas ; celui de ton âme, c’est le ciel ; car « ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l’esprit est esprit » (Jean, III, 6). La chair est venue de la terre et y retournera ; l’esprit est venu du ciel, et quand se briseront les liens qui l’unissent au corps, il y rentrera. Mais quelle dure nécessité, sortir de ce monde ! Où iras-tu donc à ce moment-là ? tu sortiras du monde pour aller au ciel. On redoute de pénétrer dans la maison d’un grand personnage inconnu : par quel moyen gravir les degrés de l’échelle qui aboutit au ciel ? Malgré une conscience pure, on tremble en face d’un tribunal de la terre ; la voix et l’aspect d’un juge remplissent l’âme d’épouvante quelles seront donc les émotions des pécheurs, quand il leur faudra paraître devant Dieu, eux que la seule vue des Anges suffit à jeter dans le trouble ?

§ 3. Excellence de la pénitence et de la conversion démontrée par l’exemple de Jonas et des Ninivites.

Si je ne me trompe, mes frères, la comparaison que je viens d’employer ne manque pas de justesse ; mais si la crainte a glacé nos coeurs, que la prière s’échappe vite de nos lèvres ; que notre pénitence efface, en un clin d’œil, les fautes que notre ignorance a été si longtemps à commettre. Croyez-moi, mes frères, puisqu’en agissant ainsi vous ajoutez foi, non pas à mes propres paroles, mais au commandement du Seigneur, que vous venez d’entendre. La population de Ninive vivait, mais elle ne vivait pas bien ; c’est pourquoi le Seigneur dit au prophète Jonas : « Va dans la grande ville ; là, prêche avec force contre elle, parce que le bruit de sa malice est monté jusqu’à Moi » (Jonas, I, 2). Sa mission avait été d’être un humble prédicateur, et, de fait, il se montra un grand contempteur. On l’avait envoyé à Ninive, et ce fut à Tarse qu’il se rendit. Il méprisa Dieu et s’enfuit dans un vaisseau, comme si la puissance de Dieu ne s’étendait pas jusque sur mer ! Alors il se mit à dormir ; sa sécurité était telle que, durant son sommeil, il ronflait. Pendant ce temps-là, les nautoniers jetaient à l’eau tous les vases qui se trouvaient sur le navire, ils pleuraient, car ils se croyaient condamnés à périr misérablement. Lève-toi ! s’écrièrent-ils enfin ; il faut que nous sachions par le fait de qui nous vient notre malheur. Désigné publiquement par les sorts, il ne chercha point à nier sa faute ; au contraire, il se condamna lui-même. « Prenez-moi », dit-il, « jetez-moi dans la mer, et la tempête s’apaisera » (Jonas I, 12). Les matelots le précipitèrent du haut du vaisseau et, en-dessous des flots, se trouva une baleine qui l’engloutit. Au sein des abîmes son tombeau fut le ventre d’un poisson, et celui-ci le garda intact, dans ses entrailles, l’espace de trois jours. Jonas en sortit aussi sain qu’il y était entré ; alors il se montra docile et accomplit les ordres divins qu’il avait d’abord méprisés et éludés ; aussi le peuple et la ville tout entière firent-ils pénitence en versant des larmes, tandis que Jonas attendait au loin que Dieu fît périr Ninive ; mais le feu, envoyé pour la réduire en cendres, s’éteignit sous le torrent des larmes de ses habitants. Dieu leur pardonna donc leurs égarements, et, au même instant, le Prophète fut saisi de douleur. Seigneur, dit-il, je savais que vous êtes prompt à pardonner, voilà pourquoi je m’étais enfui à Tarse, au lieu d’exécuter Vos ordres. Un peu de fatigue avait rempli son âme de tristesse, et nul sentiment de joie ne s’empara de son coeur, lorsque, à l’égard de Ninive, l’indulgence succéda aux menaces de la justice divine. Il en sortit donc et s’endormit bientôt ; car il avait vu un grand concombre élever au-dessus de sa tête son épais feuillage, pour le défendre contre les ardeurs brûlantes du soleil : cet arbrisseau, sorti de terre par l’ordre du Seigneur, sécha bientôt après sous l’influence de la même volonté divine. Subitement élevé, il disparut tout aussi vite. Il n’y avait pas d’autre nécessité à ce qu’il sortît de terre que celle-ci : Dieu avait promis Son pardon aux pécheurs, afin de les exciter à se convertir.
— Mais, me diras-tu, qui est-ce qui t’autorise à parler ainsi ? — Lis le livre de Jonas, et tu verras que le Prophète pleure sur le sort du concombre ; puis, si tu pousses plus loin la lecture, le Seigneur t’apparaîtra, comme épargnant la ville. « Jonas », dit-il, « tu gémis sur le sort d’une plante qui est venue sans toi, qui s’est accrue en une nuit et qui a péri le lendemain ; et Moi, Je n’épargnerais pas la grande ville de Ninive, où il y a plus de cent vingt mille hommes ? » (Jonas IV, 10-11).

§ 4. Il nous faut pratiquer la pénitence pour être dignes de participer aux mérites de la mort que le Christ a soufferte pour nous.

Mes frères, un seul : « Pardonne ! », suffit à délivrer de la mort un grand nombre. Il y en a beaucoup (je dirais même qu’ils sont en énorme quantité) pour dire : « Mangeons et buvons » (Isaïe, XXII, 13), car c’est notre nature : une fois enfermés dans le tombeau, nous n’avons plus de vie, nous n’avons plus de châtiment à redouter. Non, sans doute, tu n’éprouveras pas de châtiment si tu te convertis et obtiens ton pardon. Avant la passion de ton Sauveur, ton premier père ne pleurait-il pas ? Ignores-tu donc que si Jésus-Christ n’était pas venu, Adam aurait pour toujours été enseveli dans l’enfer ? Jésus-Christ homme est venu pour ce motif : Il S’est anéanti à cause de toi, et afin de te trouver. D’abord, tu avais péché par ignorance, et Il t’a purifié par l’effusion de Son Sang ; mais si, après avoir été instruit, tu recommences à pécher, il est sûr que tu éprouveras toute la sévérité de Sa justice. Donc, en tout ceci, mes frères, obéissons à Ses commandements, et nous deviendrons participants de la récompense qu’Il nous a promise. Ainsi soit-il.

Le retour du fils prodigue - détail d'un vitrail de l'église Notre-Dame du Rosaire Saint-Ouen

Le retour du fils prodigue,
détail d’un vitrail de l’église Notre-Dame du Rosaire, de Saint-Ouen.

 

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