Archive pour la catégorie 'Lectures & relectures'

2014-37. La Croix et la bénédiction.

4 janvier,
fête de Sainte Angèle de Foligno.

       Je livre ci-dessous à votre méditation le trente-quatrième chapitre du « Livre des visions et instructions » de Sainte Angèle de Foligno (cf. > ici), il est intitulé : « La Croix et la bénédiction » et contient de très grandes et consolantes promesses de bénédiction à l’intention de ceux ont compassion des souffrances de notre divin Sauveur.

Jehan Fouquet Piéta

Jehan Fouquet : déposition de Croix.

La Croix et la bénédiction :

Sainte Angèle de Foligno
(in « Visions et instructions », chap. XXXIV).

       « Un jour j’étais à la messe dans l’église Saint-François. On approchait de l’élévation et le choeur des Anges retentissait : Sanctus ! Sanctus ! Sanctus ! …etc. ; mon âme fut emportée et ravie dans la lumière incréée ; elle fut attirée, elle fut absorbée, et voici une plénitude ineffable, ineffable, en vérité.

   Regardez comme rien, comme absolument rien, tout ce qui peut être exprimé en langue humaine.
O création inénarrable du Dieu incréé et tout-puissant, les louanges qu’on peut chanter sont de la poussière auprès de Vous !
Absorption sacrée de l’abîme où me plonge la main du Dieu ravissant, après votre transport, mais encore sous l’influence qui l’avait précédé, m’apparut l’image du Dieu crucifié, comme un instant après la descente de croix ; le sang était frais et rouge et coulant encore des blessures et les plaies étaient récentes.

   Alors dans les jointures je vis les membres disloqués ; j’assistai au brisement intérieur qu’avait produit sur la croix l’horrible tiraillement du corps, je vis ce qu’elles avaient fait, les mains homicides. Je vis les nerfs, je vis les jointures, je vis le relâchement, l’allongement contre nature qu’avaient fait dans le supplice – quand ils avaient tiré sur les bras et sur les jambes – les déicides. Mais la peau s’était tellement prêtée à cette tension, que je n’y voyais aucune rupture.
Cette dissolution des jointures, cette horrible tension des nerfs, qui me permit de compter les os, me perça le coeur d’un trait plus douloureux que la vue des plaies ouvertes. Le secret de la Passion, le secret des tortures de Jésus, le secret de la férocité des bourreaux, m’était montré plus intimement dans la douleur des nerfs que dans l’ouverture des plaies, dans le dedans que dans le dehors.
Alors je sentis le supplice de la compassion ; alors, au fond de moi-même, je sentis dans les os et dans les jointures une douleur épouvantable, et un cri qui s’élevait comme une lamentation, et une sensation terrible, comme si j’avais été transpercée tout entière, corps et âme.

   Ainsi absorbée et transformée en la douleur du Crucifié, j’entendis Sa voix bénir les dévoués qui imitaient Sa Passion et qui avaient pitié de Lui :
«Soyez bénis, disait-Il, soyez bénis par la main du Père, vous qui avez partagé et pleuré Ma Passion, vous qui avez lavé vos robes dans mon Sang. Soyez bénis, vous qui, rachetés de l’enfer par les immenses douleurs de Ma croix, avez eu pitié de Moi ; soyez bénis, vous qui avez été trouvés dignes de compatir à Ma torture, à Mon ignominie, à Ma pauvreté. Soyez bénies, ô fidèles mémoires ! Vous qui gardez au fond de vous le souvenir de Ma Passion !
Ma Passion, unique refuge des pécheurs ; Ma Passion, vie des morts ; Ma Passion, miracle de tous les siècles, vous ouvrira les portes du royaume éternel que J’ai conquis pour vous, par elle.
Dans les siècles des siècles, vous qui avez eu pitié, vous partagerez la gloire !
Soyez bénis par le Père, soyez bénis par l’Esprit-Saint, bénis en esprit et en vérité par la bénédiction que Je donnerai au dernier jour ; car Je suis venu chez Moi, et au lieu de Me repousser comme un persécuteur, vous avez offert au Dieu désolé l’hospitalité sacrée de votre amour !
J’étais nu sur la croix, J’avais faim, J’avais soif, Je souffrais, Je mourais, J’étais pendu par leurs clous, vous avez eu pitié! Soyez bénis, ouvriers de miséricorde !
A l’heure terrible, à l’heure épouvantable, Je vous dirai : Venez, les bien-aimés de Mon Père ! car J’avais faim sur la terre, et vous M’avez offert le pain de la pitié… »

   Il ajouta des choses étonnantes ; mais ce qui est absolument impossible, c’est d’exprimer l’amour qui brillait sur ceux qui ont pitié : « O bienheureux ! ô bénis ! Suspendu à la croix, J’ai crié, pleuré et prié pour Mes bourreaux : « Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! » Qu’est-ce que Je ferai, qu’est-ce que Je dirai pour vous, pour vous qui avez eu pitié, pour vous qui M’avez tenu compagnie, pour vous Mes dévoués, qu’est-ce que Je dirai pour vous, quand J’apparaîtrai, non pas sur la croix, mais dans la gloire, pour juger le monde ? »

   Je demeurai frappée au fond, beaucoup plus émue que je ne puis le dire ; les affections qui me venaient de la croix sont au-dessus des paroles. Il ajouta plusieurs paroles qui me mirent en feu ; mais je n’ai ni la volonté ni le pouvoir de les écrire. »

Jehan Fouquet Piéta - détail

Jehan Fouquet : déposition de Croix (détail).

Sa Sainteté Benoît XVI : catéchèse présentant Ste Angèle de Foligno > ici
Ste Angèle de Foligno : « les voies de la délivrance » > ici
Ste Angèle de Foligno : « Ce n’est pas pour rire que Je t’ai aimée » > ici

2014-35. « Devant le Crucifix, nul ne peut se trouver innocent ! »

Francisco de Zurbaran crucifixion

Francisco de Zurbaran : Crucifixion.

« Devant le Crucifix, nul ne peut se trouver innocent ! »

- notes de prédication de l’abbé Henri Huvelin -

« Il semble que, du haut de Sa croix, le divin Sauveur désire, avant toute chose vous attirer à Lui.
Avec une sorte d’impatience Il disait : « Quand Je serai élevé de terre, J’attirerai tout à Moi ».
Là, Il nous donne plusieurs leçons.

Vous pensez : « Où est la beauté de la vie ? »…
On se lasse de se dévouer et l’on pense : « A quoi bon ? », trois petits mots terribles qui viennent entraver tout élan généreux.
Où est le beau de la Vie ?
Il est dans le sacrifice, le dévouement ; dans l’amour qui va jusqu’à la mort.

La leçon que le Christ veut d’abord vous donner, c’est de vous éclairer sur le vrai sens de la Vie.
Ne craignez pas d’êtres dupes, si vous êtes dupes avec Jésus qui se donne.
C’est pour cela que nous sommes avec Lui : pour nous donner, pour nous dévouer et toujours, et encore, et jusqu’au bout.
Il nous a aimés jusqu’au bout de Son Coeur, jusqu’au bout de Lui-même.
Voilà la première leçon.

Vous êtes des âmes qui souffrent…
Qui que vous soyez, le Divin Maître vous voit, dit votre nom.
Vous êtes des âmes qui portent la souffrance ; s’Il l’a prise avec Lui, ce n’est pas pour la supprimer !
La douleur venue de Dieu est chargée par Lui de faire de grandes choses au fond du coeur de l’homme ; et le Maître a voulu nous montrer comment il faut souffrir.
Avec Lui, ce n’est plus cette douleur qui rend amer, qui rapetisse ou aigrit ; mais une douleur qui se tourne en bonté.

Voyez la douleur du Sauveur : « Mon Dieu, pardonnez-leur ! » est un des derniers cris de Son Ame.
Sa douleur s’échappe en une exclamation, en une invitation de bonté, en une bénédiction qui retombe sur les auteurs de Ses souffrances.

La douleur vous visite-t-elle ?… Ne la tournez pas en amertume, en je ne sais quel masque sceptique… Plus vous souffrirez avec Jésus, plus la souffrance vous rendra meilleurs.

Le Divin Maître s’est proposé de nous apprendre à souffrir. Nous sommes à Ses pieds ; en Le voyant, frappons notre poitrine. Il faut avoir le sentiment de ses péchés et de sa faute.
Devant le Crucifix, nul ne peut se trouver innocent !
Là on voit combien on est coupable ; et c’est le sentiment que le Maître en Croix veut nous donner : le regret de nos fautes !
Non pas un regret amer, désespéré. Non pas une espèce de mépris de soi qui succède à la faute et devient la plus grande de toutes les fautes ! Mais la douleur qui espère ; le sentiment qui se tourne en repentir et en espérance.

Sur la Croix passe la justice de Dieu.
Oui, elle frappe terriblement, on ne peut le nier.
Mais sur la Croix passe l’infinie Miséricorde ; et, si on se sent coupable, que l’on vienne aux pieds de ce Jésus frappé pour nos péchés ; il faut voir combien nous avons été coupables, mais aussi combien nous avons été aimés !

Que cette douleur même soit noyée dans l’amour !

Magdeleine apporte aux pieds du Sauveur, peu de temps avant Sa mort, un vase plein de parfums… C’étaient les trésors de son âme, les nouvelles dispositions de son coeur relevé.
Mais qu’étaient ce trésor, ce parfum précieux, auprès du Sang du Maître qui coulait sur elle, qui se répandait sur son âme pécheresse et la purifiait, l’embellisait ?

Le Christ est mort pour nous faire sentir ce qu’est le péché. Dans un mouvement sincère, déclarons notre faute. Frappons notre poitrine. Reconnaissons la Justice de Dieu, mais aussi Son immense Amour.
Reconnaissons-le dans ce sourire divin, dans ce regard qui va vers Dieu.
Reconnaissons-le par le repentir et la connaissance de nous-mêmes.

Par ses fautes mêmes, on conçoit dans un sentiment profond – douloureux à force d’être pénétrant – ce qu’est Sa Miséricorde, Sa Bonté ! »

nika

2014-33. Ô Annonciation miraculeuse !

25 mars,
Fête de l’Annonciation de la Bienheureuse Vierge Marie.
C’est aussi aujourd’hui l’anniversaire du miracle de « l’osier sanglant » (25 mars 1649).

Annonciation Charles Poerson

Charles Poerson : l’Annonciation (1651-1652)

Sermon de notre glorieux Père Saint Augustin
sur
l’Annonciation.

§ 1 – Joie de l’Eglise qui célèbre le mystère de l’Incarnation.

   Le Verbe éternel Se faisant homme, et daignant habiter parmi les hommes, tel est le grand mystère que célèbre aujourd’hui l’Église universelle, et dont elle salue chaque année le retour par des transports de joie.
Après l’avoir une première fois reçu pour sa propre rédemption, le monde fidèle en a consacré le souvenir de génération en génération, afin de perpétuer l’heureuse substitution de la vie nouvelle à la vie ancienne. Maintenant donc, lorsque le miracle depuis longtemps accompli nous est remis annuellement sous les yeux dans le texte des divines Écritures, notre dévotion s’enflamme et s’exhale en chants de triomphe et de joie.

§ 2 – La salutation de l’ange Gabriel.

   Le saint Évangile que nous lisions nous rappelait que l’archange Gabriel a été envoyé du ciel par le Seigneur pour annoncer à Marie qu’elle serait la mère du Sauveur.
L’humble Vierge priait, silencieuse et cachée aux regards des mortels ; l’ange lui parla en ces termes : « Je vous salue, Marie, » dit-il, « je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous » (Luc I, 28).
Ô annonciation miraculeuse ! ô salutation céleste, apportant la plénitude de la grâce et illuminant ce cœur virginal !
L’ange était descendu porté sur ses ailes de feu et inondant de clartés divines la demeure et l’esprit de Marie. Député par le Juge suprême et chargé de préparer à son Maître une demeure digne de Lui, l’ange, éblouissant d’une douce clarté, pénètre dans ce sanctuaire de la virginité, rigoureusement fermé aux regards de la terre : « Je vous salue, Marie, » dit-il, « je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous » ; Celui qui vous a créée vous a prédestinée ; Celui que vous devez enfanter vous a remplie de Ses dons.

§ 3 – Trouble et inquiétude de la Vierge.

   A l’aspect de l’ange, la Vierge se trouble et se demande quelle peut être cette bénédiction. Dans son silence humble et modeste, elle se rappelle le vœu qu’elle a formé, et, jusque-là, tout à fait étrangère au langage d’un homme, elle se trouble devant un tel salut, elle est saisie de stupeur devant un tel langage, et n’ose d’abord répondre au céleste envoyé.
Plongée dans l’étonnement, elle se demandait à elle-même d’où pouvait lui venir une telle bénédiction. Longtemps elle roula ces pensées dans son esprit, oubliant presque la présence de l’ange que lui rappelaient à peine quelques regards fugitifs attirés par l’éclat de l’envoyé céleste. Elle hésitait donc et s’obstinait dans son silence ; mais l’ambassadeur de la Sainte Trinité, le messager des secrets célestes, le glorieux archange Gabriel, la contemplant de nouveau, lui dit : « Ne craignez pas, Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu ; voici que vous concevrez et enfanterez un fils, et vous le nommerez Jésus. Il sera grand et sera appelé le Fils du Très-Haut, et le Seigneur Dieu Lui donnera le trône de David Son père ; Il régnera éternellement sur la maison de Jacob, et Son règne n’aura pas de fin » (Luc I, 30-31).
Alors Marie, pesant sérieusement ces paroles de l’ange et les rapprochant de son vœu de virginité perpétuelle, s’écria : « Comment ce que vous me dites pourra-t-il se réaliser, puisque je ne connais point d’homme ? » Aurai-je un fils, moi qui ne connais point d’homme ? Porterai-je un fruit, moi qui repousse l’enfantement ? Comment pourrai-je engendrer ce que je n’ai point conçu ? De mon sein aride, comment pourrai-je allaiter un fils, puisque jamais l’amour humain n’est entré dans mon cœur et n’a pu me toucher.

§ 4 – Marie concevra en demeurant vierge.

   L’ange répliqua : « Il n’en est point ainsi, Marie, il n’en est point ainsi ; ne craignez rien ; que l’intégrité de votre vertu ne vous cause aucune alarme ; vous resterez vierge et vous vous réjouirez d’être mère ; vous ne connaîtrez point le mariage, et un fils fera votre joie ; vous n’aurez aucun contact avec un homme mortel, et vous deviendrez l’épouse du Très-Haut, puisque vous mettrez au monde le Fils de Dieu. Joseph, cet homme chaste et juste, qui est pour vous, non point un mari mais un protecteur, ne vous portera aucune atteinte ; mais « l’Esprit-Saint surviendra en vous », et, sans qu’il s’agisse ici d’un époux et d’affections charnelles, « la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre : voilà pourquoi le Saint qui naîtra de vous sera appelé le Fils de Dieu ».
Ô séjour digne de Dieu ! Avant que l’ange ne lui eût fait connaître clairement le Fils qui lui était promis au nom du Ciel, Marie ne laissa échapper de ses lèvres pudiques aucune parole d’assentiment.

§ 5 – Marie donne son assentiment au mystère – Saint Augustin l’illustre par de nombreuses citations des livres sacrés.

   Mais dès qu’elle sut que sa virginité ne subirait aucune atteinte, dès qu’elle en reçut l’attestation solennelle, faisant de son cœur un sanctuaire digne de la Divinité, elle répondit : « Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole ». Comme si elle eût dit : « Mon cœur est prêt, ô Dieu, mon cœur est prêt », puisque mon sein doit rester intact. « Qu’il me soit fait selon votre parole », ô glorieux archange Gabriel ; qu’il vienne dans sa demeure, « Celui qui a placé sa tente dans le soleil » (Ps. XVIII, 6). Puisque je dois demeurer vierge, « que le Soleil de justice Se lève en moi » (cf. Mal. IV, 2) sous Ses rayons je conserverai ma blancheur, et la fleur de mon intégrité s’épanouira dans une chasteté perpétuelle. « Que le juste sorte dans toute Sa splendeur » (Is. LVI, 1), et que le Sauveur brille « comme un flambeau » (Eccli. XLVIII, 1). Le flambeau du soleil illumine l’univers ; il pénètre ce qui semble vouloir lui faire obstacle, et il n’en jette pas moins ses flots de lumière. Qu’il apparaisse donc aux yeux des hommes « le plus beau des enfants des hommes » ; « qu’Il S’avance comme un époux sort du lit nuptial » (Ps. XLIV, 3) » ; car maintenant je suis assurée de persévérer dans mon dessein.

§ 6 – La génération du Christ Rédempteur est un ineffable mystère.

   Quelle parole humaine pourrait raconter cette génération ? Quelle éloquence serait suffisante pour l’expliquer ?
Les droits de la virginité et de la nature sont conservés intacts, et un fils se forme dans les entrailles d’une vierge. Lorsque les temps furent accomplis, le ciel et la terre purent contempler cet enfantement sacré auquel toute paternité humaine était restée complétement étrangère. Telle est cette ineffable union nuptiale du Verbe et de la chair, de Dieu et de l’homme. C’est ainsi qu’entre Dieu et l’homme a été formé « le Médiateur de Dieu et des hommes, un homme, le Christ Jésus » (1 Tim. II, 5).
Ce lit nuptial divinement choisi, c’est le sein d’une Vierge. Car le Créateur du monde venant dans le monde, sans aucune coopération du monde, et pour racheter le monde de toutes les iniquités qui le souillaient, devait sortir du sein le plus pur et entourer Sa naissance d’un miracle plus grand que le miracle même de la création. Car, comme le dit lui-même le Fils de Dieu et de l’homme, le Fils de l’homme est venu « non point pour juger le monde, mais pour le sauver » (Jean XII, 47).

§ 7 – C’est en raison de son humilité que Marie est devenue mère de Dieu.

   Ô vous, Mère du Saint des Saints, qui avez semé dans le sein de l’Église le parfum de la fleur maternelle et la blancheur du lis des vallées, en dehors de toutes les lois de la génération et de toute intervention purement humaine ; dites-moi, je vous prie, ô Mère unique, de quelle manière, par quel moyen la Divinité a formé dans votre sein ce Fils dont Dieu seul est le Père.
Au nom de ce Dieu qui vous a faite digne de Lui donner naissance à votre tour, dites-moi, qu’avez-vous fait de bien ? Quelle grande récompense avez-vous obtenue ? Sur quelles puissances vous êtes-vous appuyée ? Quels protecteurs sont intervenus ? A quels suffrages avez-vous eu recours ? Quel sentiment ou quelle pensée vous a mérité de parvenir à tant de grandeur ?
La vertu et la sagesse du Père « qui atteint d’une extrémité à l’autre avec force et qui dispose toutes choses avec suavité » (Sages. VIII, 1), le Verbe demeurant tout entier partout, et venant dans votre sein sans y subir aucun changement, a regardé votre chasteté dont Il S’est fait un pavillon, dans lequel Il est entré sans y porter atteinte et d’où Il est sorti en y mettant le sceau de la perfection.
Dites-moi donc comment vous êtes parvenue à cet heureux état ?
Et Marie de répondre : Vous me demandez quel présent m’a mérité de devenir la mère de mon Créateur ? J’ai offert ma virginité, et cette offrande n’était pas de moi, mais de l’Auteur de tout bien ; « car tout don excellent et parfait nous vient du Père des lumières » (Jac. I, 17). Toute mon ambition, c’est mon humilité ; voilà pourquoi « mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit a tressailli en Dieu mon Sauveur » (Luc I, 47) ; car Il a regardé, non pas ma tunique garnie de nœuds d’or, non pas ma chevelure pompeusement ornée et jetant l’éclat de l’or, non pas les pierres précieuses, les perles et les diamants suspendus à mes oreilles, non pas la beauté de mon visage trompeusement fardé ; mais « Il a regardé l’humilité de Sa servante ».

§ 8 – Douceur et humilité du Verbe Incarné.

   Le Verbe est venu plein de douceur à Son humble servante, selon l’oracle du Prophète : « Gardez-vous de craindre, fille de Sion. Voici venir à vous votre Roi plein de douceur et de bonté, assis sur un léger nuage » (Is. LXII, 11 & Zach. IX, 9 ; Is. XIX, 1 ; Matth. XXI, 5).
Quel est ce léger nuage ? C’est la Vierge Marie dont Il S’est fait une Mère sans égale. Il est donc venu plein de douceur, reposant sur l’esprit maternel, humble, « calme et craignant Ses paroles » (Is. XLVI, 1). Il est venu plein de douceur, remplissant les cieux, S’abaissant parmi les humbles pour arriver aux superbes, ne quittant pas les cieux et présentant Ses propres humiliations pour guérir avec une mansuétude toute divine ceux qu’oppressent les gonflements de l’orgueil.
Ô profonde humilité ! « Ô grandeur infinie des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ; que les jugements de Dieu sont incompréhensibles et Ses voies impénétrables » (Rom. XI, 33).

§ 9 – Par Son Incarnation le Fils de Dieu vient accomplir des merveilles en faveur des hommes.

   Le pain des Anges est allaité par les mamelles d’une mère ; la source d’eau vive jaillissant jusqu’à la vie éternelle demande à boire à la Samaritaine, figure de l’Église ; Il ne refuse pas de manger avec les publicains et les pécheurs, Lui que les Anges au ciel servent dans la crainte et la terreur. Le Roi des rois a rendu à la santé le fils de l’officier, sans employer aucun remède et par la seule efficacité de Sa parole. Il guérit le serviteur du centurion et loue la foi de ce dernier, parce qu’il a cru que le Seigneur commande à la maladie et à la mort comme lui-même commandait à ses soldats. Quelque cruelles que fussent les souffrances de la paralysie, il en trouva la guérison infaillible dans la visite miséricordieuse de Jésus-Christ. Une femme affligée depuis de longues années d’une perte de sang qui faisait de ses membres une source de corruption, s’approche avec foi du Sauveur qui sent aussitôt une vertu s’échapper de Lui et opérer une guérison parfaite.
Mais comment rappeler tant de prodiges ? Le temps nous manque pour énumérer tous ces miracles inspirés à notre Dieu par Sa puissance infinie et Sa bonté sans limite.
Abaissant Sa grandeur devant notre petitesse et Son humilité devant notre orgueil, Il est descendu plein de piété, et, nouveau venu dans le monde, Il a semé dans le monde des prodiges nouveaux.

§ 10 – Par Son Incarnation, le Christ est le tétramorphe qui avait été prophétisé : explication des figures de l’homme, du lion, du bœuf et de l’aigle.

   C’est Lui que les évangélistes nous dépeignent sous différentes figures : l’homme, le lion, le bœuf et l’aigle.
Homme, Il est né d’une Vierge sans le concours de l’homme ; lion, Il S’est précipité courageusement sur la mort et S’est élevé sur la croix par Sa propre vertu ; bœuf, Il a été volontairement immolé dans Sa passion pour les péchés du peuple ; et comme un aigle hardi, Il a repris Son corps, est sorti du tombeau, a fait de l’air le marchepied de sa gloire, « est monté au-dessus des chérubins, prenant Son vol sur les ailes des vents », et maintenant Il siège au ciel, et c’est à Lui qu’appartiennent l’honneur et la gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

frise avec lys naturel

2014-32. « Comment voulez-vous que des incompétents puissent discerner les compétences qui les gouverneront ? »

Mardi 18 mars 2014.

        Nous sommes en pleine période électorale et – comme à chaque fois en telles circonstances – certains humains ne me donnent vraiment pas l’impression de se comporter en êtres dotés de raison tant ils semblent atteints par une espèce de prurit mental aliénant toute forme de bon sens…

   Nos amis savent qu’au Mesnil-Marie, même si nous sommes bien loin de nous désintéresser de la situation sociale et politique (au sens noble du mot), nous nous tenons néanmoins à l’extérieur des sollicitations et modes d’action du système actuellement en place (cf. > actualité du Comte de Chambord).

   Notre cher Gustave Thibon, qui ne semblait – malheureusement ! – pas avoir une véritable connaissance de la doctrine légitimiste (car le Légitimisme ne se circonscrit pas à défendre seulement des droits dynastiques, mais possède un corps de doctrine complet et cohérent), a eu cependant d’excellentes remarques politiques dont on peut toujours tirer profit aujourd’hui pour appréhender le système actuel avec recul et intelligence.
En janvier dernier, j’avais publié un extrait des remarquables « Entretiens avec Christian Chabanis » intitulé « Eglise et politique » (ici > Eglise et politique), voici aujourd’hui, tirées du même ouvrage, quelques réflexions de bon sens au sujet de la « démocratie »…
Il convient de les lire  en se souvenant que ces paroles ont été prononcées au début de l’année 1975, sur une grande chaîne de télévision, et que Thibon ne faisait pas là un exposé systématique mais qu’il répondait seulement à des questions à l’attention du grand public : un an après des élections présidentielles où avait été candidat un certain Bertrand Renouvin qui, du coup, passait très simplistement aux yeux de l’opinion pour le « porte-parole du royalisme français », Gustave Thibon a su placer quelques propos de bon sens qui ne permettaient néanmoins pas d’amalgame avec tel mouvement royaliste alors en vue, et qui quelque quarante ans plus tard conservent toute leur pertinence. 

Lully.

Entretiens avec Christian Chabanis

Gustave Thibon :
   « (…) Très souvent aujourd’hui, comme dit Jacques Ellul, quand on parle de démocratie, on désigne n’importe quoi et, très accessoirement, un régime politique. Ce mot devient synonyme d’ouvert, de généreux, de fraternel, etc.
Dernièrement, j’ai été invité à un repas « démocratique » : qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ? On m’a répondu que c’était un repas pris en commun ! Comme si ce n’était pas le fait de la plupart des repas !

   Je vous dirai d’autre part que, face à une certaine mythologie de la démocratie qui consiste à faire de ce mot une espèce de panacée, valable pour tous les temps, pour tous les peuples, je me sens très peu démocrate !

   Et je m’oppose encore davantage à une espèce de démocratie formelle dans laquelle, théoriquement et sous l’apparence du bulletin de vote, on confère au peuple tous les pouvoirs et on lui enlève ses droits les plus légitimes par un ensemble de lois, de règlements ou d’interventions abusives de l’Etat.
Dans ce sens-là, je ne suis absolument pas démocrate.
Mais, au contraire, je reste profondément démocrate, dans ce sens que je désire que l’être humain puisse avoir le maximum de libertés et de responsabilités. Chacun à son échelle, bien entendu. Ce qui n’est pas réalisé la plupart du temps par ce qu’on appelle les « démocraties » qui s’enivrent d’autant plus du mot qu’elles négligent la chose ! (…) »

     Christian Chabanis :
– Mais pensez-vous que d’autres formules politiques peuvent coïncider avec l’épanouissement de la liberté individuelle ?

Gustave Thibon :
   « Pourquoi pas ? Il suffit que le pouvoir soit exercé par les meilleurs pour le bien de tous.
Or cherchez la définition du mot « démocratie » dans l’excellent dictionnaire philosophique de Lalande : « régime où le gouvernement est exercé par tous les hommes sans distinction de naissance, de fortune ou de compétence. »
Comment voulez-vous que des incompétents puissent discerner les compétences qui les gouverneront ?
(…) Je répète que le meilleur régime politique est celui où les citoyens jouissent du maximum de libertés individuelles et locales, et où l’Etat joue un rôle de coordinateur et d’arbitre.
Dans un tel régime, la sélection vient en quelque sorte de la base, j’entends du mérite personnel, d’un service social, d’un engagement authentique. Ce qui nous mêne très loin du régime actuel où les responsabilités sont désignées par le bulletin de vote : pure abstraction, puisque les gens votent pour des étiquettes politiques plus que pour des hommes. Et le pire, c’est qu’on fait voter les gens sur des problèmes auxquels ils n’entendent rien, et qu’on oublie de les consulter sur les questions dans lesquelles ils ont intérêt et compétence.
Valéry, qui n’était pas antidémocrate, le disait : la politique est « l’art de consulter les gens sur ce à quoi ils n’entendent rien, et de les empêcher de s’occuper de ce qui les regarde ».
Je rêve d’un pouvoir infiniment plus décentralisé, avec beaucoup plus de libertés locales à la base – ce qui favoriserait la sélection des autorités responsables. Beaucoup mieux que dans un système électoral qui est purement formel et abstrait. »

     Christian Chabanis :
– Si nous résumions votre pensée politique, vous seriez disposé à accepter cette formule : à chaque société convient un régime politique différent ?

Gustave Thibon :
   « Absolument ! Comme pour les individus ! A condition que ce régime assure, je vous le répète, la stabilité de la nation et le maximum de possibilités pour les individus, les familles et les groupes qui la composent. »

     Christian Chabanis :
– Ce qui veut dire que pour la France, par exemple, le système démocratique n’est pas, selon vous, celui qui favorise le plus l’épanouissement de sa liberté ?

Gustave Thibon :
   « Je pourrais répèter le mot de Victor Hugo : « En France, il a dix mille lois entre nous et la liberté ! »
Mais je vous ferai observer d’autre part que, depuis 1789, c’est à dire depuis près de deux siècles, la France a dû user, je ne compte pas, seize ou dix-sept régimes. Ce qui prouve qu’elle n’a trouvé son assiette dans aucun. Les régimes démocratiques ont alterné avec des pouvoirs personnels qui étaient plus durs que les pouvoirs royaux. Il est assez curieux qu’on ait gardé un tel culte de la personnalité dans un pays démocratique ! sans doute parce que la démocratie n’était pas viable ! (…)

   L’important, c’est qu’il existe dans un pays une légitimité ; que les citoyens s’inclinent devant une autorité (…). Mais en France, l’opposition ne s’incline jamais. Les partis politiques vaincus aux élections vous diront que ce n’est pas le vrai peuple qui a parlé ; qu’il s’agit d’une majorité d’emprunt, d’une majorité trompée, d’une majorité de fortune, que sais-je encore ? (…)
Victor Hugo était partisan du suffrage universel. Mais quand Louis-Napoléon fut plebiscité en 1852 à une majorité écrasante, le même Victor Hugo dénia toute valeur à cette élection. Ecoutons-le : « Monsieur Bonaparte, faites décréter par un million de voix, par dix millions de voix, que deux et deux ne font pas quatre, que le plus court chemin pour aller d’un point à un autre n’est pas la ligne droite… Toutes ces voix ne changent rien à la nature des choses. »

Alors ? Quand d’une part on proclame la loi du nombre et que d’autre part on la refuse : comment voulez-vous que le régime soit viable ? (…) »

     Christian Chabanis :
– Et vous pensez qu’il a existé un pouvoir légitime reconnu par tous ?

Gustave Thibon :
    En France ?

     Christian Chabanis :
– En France.

Gustave Thibon :
   « Eh bien, la monarchie !
Reconnu par tous ? Incontestablement, ou du moins par une immense majorité. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime, et même au début de la révolution, le principe monarchique n’était pas contesté en France (…). »

(Gustave Thibon « Entretiens avec Christian Chabanis», pp. 75-82. ed. Fayard 1975)

lys 2

2014-31. Le Maître-Chat, ou le conte du Chat botté.

17 mars,
Fête de Sainte Gertrude de Nivelles.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

       Grande fête pour nous les chats aujourd’hui, puisque, ainsi que je vous en avais écrit il y a quelques années, le 17 mars est le jour de notre fête patronale (voir ici > sainte Gertrude de Nivelles).

   En cette occasion, je vais donc me permettre de rompre un tantinet l’austérité du grand carême pour vous recopier ci-dessous le texte authentique du fameux conte de Charles Perrault (1628-1703) intitulé « Le Maître-Chat, ou le Chat botté » (seule la graphie a été mise en conformité avec les usages actuels par Charles Deulin, au XIXe siècle) : conte qui est (est-il vraiment nécessaire de le préciser ?) l’un de mes préférés, d’autant que, vous n’ignorez pas que le nom de « Maître-Chat » dont Frère Maximilien-Marie me qualifie souvent, fait explicitement référence au matou particulièrement sagace et avisé de ce célèbre récit.

   Beaucoup s’imaginent bien connaître ce conte, alors qu’en réalité ils n’en connaissent que des adaptations.
Beaucoup pensent aussi que Charles Perrault en fut l’auteur, alors qu’il n’en est que le traducteur-adaptateur : à l’origine en effet la première version de cette histoire, vouée ensuite à une si vive popularité, apparaît dans le recueil de l’italien Jean François Straparole de Caravage (1480-1558) intitulé « Les nuits facétieuses » (Le piacevoli notti), qui fut publié à Venise à partir de 1550.

   Bref, « Le Maître-Chat, ou le Chat botté » figure dans le manuscrit de 1695 des « Contes de ma mère l’Oye », et, lors de la publication deux ans plus tard (1697) par l’éditeur Claude Barbin, on y trouve en conclusion deux « moralités » rimées.

   Je vous laisse donc avec le texte de Charles Perrault, mais non sans vous avoir prié, chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion, de transmettre mes vœux fraternels de « Bonne fête patronale » à chacun de vos  chats !

pattes de chat Lully.

Manuscrit du Chat botté 1695

Manuscrit du « Maître-Chat, ou le Chat botté, conte » – 1695

Le Maître-Chat

ou  le Chat botté

       Un meunier ne laissa pour tous biens, à trois enfants qu’il avait, que son moulin, son âne et son Chat.
Les partages furent bientôt faits : ni le notaire, ni le procureur n’y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L’aîné eut le moulin, le second eut l’âne, et le plus jeune n’eut que le Chat.
Ce dernier ne pouvait se consoler d’avoir un si pauvre lot : 
« Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lorsque j’aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim. »

chat botté 2

   Le Chat, qui entendait ce discours, mais qui n’en fit pas semblant, lui dit d’un air posé et sérieux : « Ne vous affligez point, mon maître, vous n’avez qu’à me donner un sac et me faire faire une paire de bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n’êtes pas si mal partagé que vous croyez. »

   Quoique le maître du Chat ne fît pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse pour prendre des rats et des souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu’il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu’il ne désespéra pas d’en être secouru dans la misère.

   Lorsque le Chat eut ce qu’il avait demandé, il se botta bravement, et, mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s’en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des laiterons dans son sac, et s’étendant comme s’il eût été mort, attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu’il y avait mis. À peine fut-il couché, qu’il eut contentement : un jeune étourdi de lapin entra dans son sac, et le maître Chat, tirant aussitôt les cordons, le prit et le tua sans miséricorde.

Chat botté 3

   Tout glorieux de sa proie, il s’en alla chez le roi et demanda à lui parler.
On le fit monter à l’appartement de Sa Majesté, où étant entré, il fit une grande révérence au roi, et lui dit : 
« Voilà, Sire, un lapin de garenne que monsieur le marquis de Carabas (c’était le nom qu’il lui prit en gré de donner à son maître) m’a chargé de vous présenter de sa part.
— Dis à ton maître, répondit le roi, que je le remercie et qu’il me fait plaisir. »

   Une autre fois, il alla se cacher dans un blé, tenant toujours son sac ouvert, et lorsque deux perdrix y furent entrées, il tira les cordons et les prit toutes deux. Il alla ensuite les présenter au roi, comme il avait fait du lapin de garenne.
Le roi reçut encore avec plaisir les deux perdrix, et lui fit donner boire.

chat botté 4

   Le Chat continua ainsi, pendant deux ou trois mois, à porter de temps en temps au roi du gibier de la chasse de son maître.

   Un jour qu’il sut que le roi devait aller à la promenade, sur le bord de la rivière, avec sa fille, la plus belle princesse du monde, il dit à son maître : « Si vous voulez suivre mon conseil, votre fortune est faite : vous n’avez qu’à vous baigner dans la rivière, à l’endroit que je vous montrerai, et ensuite me laisser faire. »

   Le marquis de Carabas fit ce que son chat lui conseillait, sans savoir à quoi cela serait bon.

Chat botté 5

   Dans le temps qu’il se baignait, le roi vint à passer, et le Chat se mit à crier de toute ses forces : « Au secours ! Au secours ! Voilà monsieur le marquis de Carabas qui se noie ! »

   A ce cri, le roi mit la tête à la portière, et, reconnaissant le Chat qui lui avait apporté tant de fois du gibier, il ordonna à ses gardes qu’on allât vite au secours de monsieur le marquis de Carabas.
Pendant qu’on retirait le pauvre marquis de la rivière, le Chat s’approcha du carrosse et dit au roi, que dans le temps que son maître se baignait, il était venu des voleurs qui avaient emporté ses habits, quoiqu’il eût crié « au voleur ! » de toute ses forces…
Le drôle les avait cachés sous une grosse pierre.

Chat botté 6

   Le roi ordonna aussitôt aux officiers de sa garde-robe d’aller quérir un de ses plus beaux habits pour monsieur le marquis de Carabas.

   Le roi lui fit mille caresses, et comme les beaux habits qu’on venait de lui donner relevaient sa bonne mine (car il était beau et bien fait de sa personne), la fille du roi le trouva fort à son gré, et le marquis de Carabas ne lui eut pas jeté deux ou trois regards, fort respectueux et un peu tendres, qu’elle en devint amoureuse à la folie.

   Le roi voulut qu’il montât dans son carrosse et qu’il fût de la promenade.
Le Chat, ravi de voir que son dessein commençait à réussir, prit les devants, et ayant rencontré des paysans qui fauchaient un pré, il leur dit : 
« Bonnes gens qui fauchez, si vous ne dites au roi que le pré que vous fauchez appartient à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

   Le roi ne manqua pas à demander aux faucheurs à qui était ce pré qu’il fauchaient : « C’est à monsieur le marquis de Carabas », dirent-ils tous ensemble, car la menace du Chat leur avait fait peur.

Chat botté 7

   « Vous avez là un bel héritage, dit le roi au marquis de Carabas.
— Vous voyez, Sire, répondit le marquis ; c’est un pré qui ne manque point de rapporter abondamment toutes les années. »

   Le maître Chat, qui allait toujours devant, rencontra des moissonneurs et leur dit : « Bonnes gens qui moissonnez, si vous ne dites que tous ces blés appartiennent à monsieur le marquis de Carabas, vous serez tous hachés menu comme chair à pâté. »

   Le roi, qui passa un moment après, voulut savoir à qui appartenaient tous les blés qu’il voyait.
« C’est à monsieur le marquis de Carabas », répondirent les moissonneurs ; et le roi s’en réjouit encore avec le marquis.
Le Chat, qui allait devant le carrosse, disait toujours la même chose à tous ceux qu’il rencontrait, et le roi était étonné des grands biens de monsieur le marquis de Carabas.

   Le maître Chat arriva enfin dans un beau château, dont le maître était un ogre, le plus riche qu’on ait jamais vu ; car toutes les terres par où le roi avait passé étaient de la dépendance de ce château.

Chat botté 8

   Le Chat, qui eut soin de s’informer qui était cet ogre et ce qu’il savait faire, demanda à lui parler, disant qu’il n’avait pas voulu passer si près de son château sans avoir l’honneur de lui faire la révérence. L’ogre le reçut aussi civilement que le peut un ogre, et le fit reposer.

   « On m’a assuré, dit le Chat, que vous aviez le don de vous changer en toutes sortes d’animaux ; que vous pouviez, par exemple, vous transformer en lion, en éléphant.
— Cela est vrai, répondit l’ogre brusquement, et, pour vous le montrer, vous m’allez voir devenir lion. »
Le Chat fut si effrayé de voir un lion devant lui, qu’il gagna aussitôt les gouttières, non sans peine et sans péril, à cause de ses bottes, qui ne valaient rien pour marcher sur les tuiles.

   Quelque temps après, le Chat, ayant vu que l’ogre avait quitté sa première forme, descendit et avoua qu’il avait eu bien peur.
« On m’a assuré encore, dit le Chat, mais je ne saurais le croire, que vous aviez aussi le pouvoir de prendre la forme des plus petits animaux, par exemple de vous changer en un rat, en une souris ; je vous avoue que je tiens cela tout à fait impossible.
— Impossible ! reprit l’ogre ; vous allez voir ! »

   Et en même temps il se changea en une souris, qui se mit à courir sur le plancher. Le Chat ne l’eut pas plus tôt aperçue, qu’il se jeta dessus et la mangea.

Chat botté 9

   Cependant le roi, qui vit en passant le beau château de l’ogre, voulut entrer dedans.

   Le Chat, qui entendit le bruit du carrosse, qui passait sur le pont-levis, courut au-devant et dit au roi : « Votre Majesté soit la bienvenue dans ce château de monsieur le marquis de Carabas !
— Comment, monsieur le marquis, s’écria le roi, ce château est encore à vous ! il ne se peut rien de plus beau que cette cour et que tous ces bâtiments qui l’environnent ; voyons les dedans, s’il vous plait. »

chat botté 10

   Le marquis donna la main à la jeune princesse, et suivant le roi, qui montait le premier, ils entrèrent dans une grande salle, où ils trouvèrent une magnifique collation que l’ogre avait fait préparer pour ses amis, qui le devaient venir voir ce même jour-là, mais qui n’avaient pas osé entrer, sachant que le roi y était.

   Le roi, charmé des bonnes qualités de monsieur le marquis de Carabas, de même que sa fille, qui en était folle, et voyant les grands biens qu’il possédait, lui dit, après avoir bu cinq ou six coups : « Il ne tiendra qu’à vous, monsieur le marquis, que vous ne soyez mon gendre. »
Le marquis, faisant de grandes révérences, accepta l’honneur que lui faisait le roi, et, dès le même jour, il épousa la princesse.

   Le Chat devint le grand seigneur, et ne courut plus après les souris que pour se divertir.

Chat botté 11

MORALITÉ

Quelque grand que soit l’avantage
De jouir d’un riche héritage
Venant à nous de père en fils,
Aux jeunes gens, pour l’ordinaire,
L’industrie et le savoir-faire
Valent mieux que des biens acquis.

AUTRE MORALITÉ

Si le fils d’un meunier, avec tant de vitesse,
Gagne le cœur d’une princesse,
Et s’en fait regarder avec des yeux mourants ;
C’est que l’habit, la mine et la jeunesse,
Pour inspirer de la tendresse,
N’en sont pas des moyens toujours indifférents.

Chat botté 1

2014-30. Si le jeûne nous impose des sacrifices, il profite d’autant à notre salut.

Samedi après les Cendres.

Sermon de
notre glorieux Père Saint Augustin

pour le carême :

       Nous avons sans cesse besoin d’approfondir la richesse spirituelle du temps du carême, et de nous motiver à une observance fructueuse de la pénitence et du jeûne.
Voici ci-dessous un sermon de notre glorieux Père Saint Augustin bien propre à stimuler notre ferveur et notre générosité.

Moretto da Brescia vers1540

Le Christ au désert (Moretto da Brescia – vers 1540)

§1 - Le carême est le temps du jeûne, et le Christ Lui-même nous en a donné l’exemple, car c’est par l’abstinence que l’homme peut recouvrer ce que lui a fait perdre l’intempérance. 

   « Voici le temps favorable, voici les jours de salut » (2 Cor. VI, 2).
Mes frères, voici les jours où, par les macérations corporelles, nous opérons le salut de nos âmes. Sans doute, nous y mortifions l’homme extérieur, mais aussi nous y vivifions l’homme intérieur. Le jeûne est, en effet, comme la nourriture de notre âme ; car s’il nous impose des sacrifices, il profite d’autant à notre salut. Entre autres exemples de sanctification, notre Seigneur et Dieu, Jésus-Christ, nous a donné celui du jeûne et du carême ; Il a même indiqué le nombre de jours qu’il doit durer, puisqu’Il a jeûné pendant quarante jours. C’est donc Lui qui est l’auteur de ton jeûne, comme Il sera plus tard le rémunérateur de tes mortifications.
Le Rédempteur a donc jeûné l’espace de quarante jours ; il est, néanmoins, de toute évidence, qu’Il n’avait commis aucun péché et qu’Il n’avait rien à craindre. Or, si le Dieu qui était à l’abri de toute erreur S’est dévoué à cet acte de pénitence, combien devient-il plus nécessaire à l’homme de s’y soumettre, puisqu’il est si exposé à se tromper ! Et si de telles macérations ont été imposées à un innocent, avec combien plus de justice ne peut-on pas les exiger d’un coupable ? En goûtant du fruit de l’arbre, en violant la loi du jeûne à laquelle il avait été soumis, Adam, le chef du genre humain, est devenu maître ès péchés, après avoir été le maître du paradis, et, comme conséquence de sa prévarication, la mort a jeté jusque sur nous son aiguillon.
Quiconque désire vivre, doit donc aimer l’abstinence ; car, vous le savez, c’est en convoitant des aliments que l’homme s’est condamné à mourir : et le rusé serpent, qui a séduit nos premiers parents en les excitant à la gourmandise, ne s’est-il pas approché du Sauveur, au moment de son jeûne, pour le tenter ? Est-ce qu’il n’ose pas tout, cet audacieux ?
Mais en observant le jeûne, le Seigneur a confondu cet antique ennemi de l’homme, le nouvel Adam a repoussé le vainqueur du vieil Adam. Oh ! l’admirable pouvoir de l’abstinence ! Par le jeûne, elle triomphe du diable, à qui la gourmandise a donné jadis la victoire.

Boticelli tentations détail (chapelle sixtine)

Boticelli : les tentations du Christ au désert, détail (chapelle Sixtine)

§ 2. L’exemple du jeûne de Moïse auquel s’oppose l’intempérance du peuple dans le désert.

   On dit que Moise a de même observé un jeûne de quarante jours avant de recevoir la loi de Dieu. C’est le jeûne qui obtient la faveur des commandements divins et la grâce de les observer. Moïse s’est privé d’entretiens avec Dieu, mais il a joui de sa présence ; le peuple, au contraire, en s’adonnant aux excès du boire et du manger, s’est précipité dans le culte des faux dieux, et parce qu’il n’avait cherché qu’à se rassasier, il ne chercha plus qu’à pratiquer les superstitions des Gentils.

§3. Avantages et utilité du jeûne. 

   Nous venons de vous le démontrer, non-seulement Jésus-Christ, mais Moïse, mais plusieurs autres, nous ont donné l’exemple du jeûne ; voyons maintenant quels en sont les avantages et l’utilité.
Le Sauveur parle du diable à ses disciples, et leur dit : « Ces démons et ne peuvent être chassés que par le jeûne et la prière » (Marc, IX, 28). Ce possédé du diable, que les Apôtres ne pouvaient délivrer, Jésus déclare que le jeûne était capable de le rendre à lui-même ; c’est pour nous le seul moyen de nous grandir par la pratique des vertus.
Voyez donc, mes frères, quelle force est celle du jeûne, quelles grâces précieuses il peut procurer aux hommes, puisqu’il peut même servir de remède à d’autres ! Voyez comme il sanctifie celui qui l’observe personnellement, puisqu’il est si propre à purifier ceux-là mêmes qui ne l’observent pas ! C’est chose vraiment admirable, mes frères, que les mortifications de l’un deviennent profitables à l’autre.

Distribution d'aumônes

Distribution de vêtements aux nécessiteux
(détail des « Sept oeuvres de miséricorde » – Maître de Alkmaar, 1504)

§ 4. La perfection du jeûne n’est pas dans une observance formelle mais elle se réalise dans la pratique de la charité envers les nécessiteux.

   Toutefois, n’allez pas vous imaginer qu’en mettant en pratique le jeûne, auquel vous vous croyez maintenant obligés, vous n’en avez pas d’autre à accomplir.
Il en est un autre, bien plus parfait : c’est celui qui s’observe dans le secret du coeur ; et il est d’autant plus agréable à Dieu, qu’il échappe davantage aux regards des hommes. Ce jeûne consiste à s’abstenir de toutes les convoitises que la chair soulève en nous contre l’esprit. C’est peu de nous priver d’aliments, si nous nous accordons les plaisirs du vice ; ce n’est pas assez de nous tenir en garde contre la gourmandise, il faut encore nous mettre à l’abri de l’avarice, en nous montrant généreux à l’égard des pauvres. A quoi bon nous montrer sévères en fait de nourriture, si nous nous laissons encore aller à des disputes et que nous soyons indulgents pour notre caractère emporté ?
Par conséquent, mettons un frein à notre intempérance de paroles, comme nous en mettons à notre intempérance de bouche. Evitons avec soin les dissensions, les rixes, les iniquités, afin que ne s’applique pas à nous cette parole du Prophète : « Ce jeûne », dit le Seigneur, « n’est pas celui de mon choix : romps plutôt les liens de l’iniquité, détruis les titres d’échanges forcés, remets leurs dettes à ceux qui en sont écrasés, déchire tout contrat injuste. Partage ton pain avec celui qui a faim, fais entrer dans ta maison celui qui n’a pas d’abri. Lorsque tu vois un homme nu, couvre-le et ne méprise point la chair dont tu es formé. Alors ta lumière brillera comme l’aurore, et je te rendrai aussitôt la santé, et ta justice marchera devant toi, et tu seras environné de la gloire du Seigneur. Alors tu invoqueras le Seigneur, et il t’exaucera; à ton premier cri, le Seigneur répondra : Me voici » (Isaïe, LVIII, 6-9).
Vous le voyez, mes très-chers frères, voilà le jeûne que le Seigneur a choisi ; voilà la récompense promise par lui aux observateurs de ce jeûne : « Partage ton pain avec celui qui a faim, fais entrer dans ta maison celui qui n’a pas d’abri ». Telle est donc la nature du jeûne qui plaît à Dieu : c’est que, pendant ces jours, tu donnes aux indigents ce que tu te retranches ; car il est digne d’une âme religieuse et croyante d’observer l’abstinence au profit, non pas de l’avarice, mais de la charité. Ne seras-tu pas largement récompensé de tes sacrifices, si ton jeûne sert à procurer à autrui la tranquillité ?

Donner à manger aux affamés

Distribution de nourriture aux pauvres
(détail des « Sept oeuvres de miséricorde » – Maître de Alkmaar, 1504)

Autres sermons de Saint Augustin consacrés au carême et à la pénitence :
– Sur l’obligation de faire pénitence > ici
– Deux sermons sur le jeûne (sa nécessité & l’esprit qui doit l’animer) > ici
– Sur la Passion et les deux larrons > ici

2014-29. De l’anniversaire de l’élection du Vénérable Pie XII au Souverain Pontificat.

- 2 mars 1939 -

       Le 10 février 1939, dans sa quatre-vingt-deuxième année, s’éteignit le Pape Pie XI : il était resté 17 ans sur le trône de Saint Pierre.
Le conclave destiné à l’élection de son successeur fut convoqué pour le mercredi 1er mars.

   Dès 1937, Pie XI avait laissé entendre qu’il souhaiterait avoir pour successeur celui qu’il avait appelé auprès de lui en février 1930 pour être son Secrétaire d’Etat : le cardinal Eugenio Pacelli.

Pie XI avec le cardinal Pacelli en 1931

Eugenio Pacelli, né le 2 mars 1876
cardinal du titre des Saints Jean et Paul en 1929
Secrétaire d’Etat de Pie XI en 1930
ici en compagnie de Pie XI en 1931

   Les gouvernements français et anglais étaient favorables au cardinal Pacelli, ce qui n’était pas le cas du Troisième Reich et du régime mussolinien, car les dispositions du secrétaire d’Etat au sujet du nazisme et du fascisme étaient clairement connues.
L’ensemble des cardinaux français, à l’exception toutefois du cardinal Eugène Tisserant, semblait acquis à l’idée de l’élection de Pacelli.
Toutefois les pronostiqueurs faisaient remarquer que les chances d’élection pour un non-italien n’avaient jamais été aussi favorables, et qu’aucun secrétaire d’Etat n’avait été élu depuis 1667 (tout comme aucun Romain n’avait été élevé au Souverain Pontificat depuis 1670). A propos de Pacelli, ils rappelaient le proverbe selon lequel « celui qui entre pape au conclave en ressort cardinal ».
Parmi les « papabili » on citait le primat de Pologne August Hlond, l’archevêque de Cologne Karl Joseph Schulte, le camérier français Eugène Tisserant, l’archevêque de Milan Ildefonso Schuster, le patriarche de Venise Adeodato Piazza, et surtout l’évêque de Florence Elia Dalla Costa, favori des Italiens…

   Le mercredi 1er mars 1939 donc, les cardinaux, au nombre de soixante-deux furent enfermés en conclave.
Le 
jeudi 2 mars 1939, au troisième tour de scrutin, Eugenio Pacelli fut élu et, à 17h 30, la fameuse fumée blanche s’éleva du tuyau de poêle sortant du toit de la Chapelle Sixtine.

Il semblerait qu’il avait reçu 35 votes dès le premier tour, 40 au deuxième et 61 au troisième (c’est-à-dire les suffrages de tous les cardinaux sauf le sien propre).

   Voici une vidéo, réalisée avec les documentaires cinématographiques de l’époque, qui montre les préparatifs du conclave, l’ « Habemus Papam » et le couronnement de celui qui fut dès lors Sa Sainteté le Pape Pie XII.
Ce document est tout à la fois très émouvant et des plus intéressants, puisqu’il nous replonge dans un univers en quelque sorte disparu et qu’il permet à l’œil averti d’évaluer la dégringolade qui s’est produite depuis :

(faire un clic droit sur l’image ci-dessous, puis « ouvrir dans un nouvel onglet »)

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   Le nom de Pie, choisi par le 260ème pape, voulait exprimer la continuité avec le précédent pontificat ; il était aussi un hommage aux papes Pie IX sous le règne duquel Eugenio Pacelli était né et que ses parents avaient servi avec dévouement, et Pie X sous lequel sa propre carrière à la Curie avait pris son essor.
Il dira aussi que c’est un nom qui exprime la paix : en latin « pius » ne signifie pas seulement pieux, mais comprend aussi les notions de douceur et de bienveillance. En ce mois de mars 1939, le monde entier pressent et redoute l’éclatement d’un conflit majeur.

Election de Pie XII hommage des cardinaux

2 mars 1939 : dans la Chapelle Sixtine,
après que le cardinal Pacelli a accepté son élection et revêtu les ornements pontificaux,
les cardinaux viennent se prosterner devant lui, baiser sa mule et sa main
et recevoir de lui l’accolade de paix.

   Mère Pascaline Lehnert, religieuse de la Sainte-Croix, aide-soignante de Monseigneur Pacelli depuis le temps où il était nonce apostolique à Munich et à laquelle il avait demandé de venir à Rome en 1930 pour être sa gouvernante, a laissé dans ses mémoires un récit de ces jours du conclave : elle raconte comment le cardinal Pacelli, camerlingue de la Sainte Eglise Romaine, fut affecté d’avoir à présider les funérailles de Pie XI auquel une affection filiale l’attachait. Elle explique aussi que le cardinal avait donné l’ordre aux religieuses qui s’occupaient de son appartement de mettre dans des caisses et des valises toutes ses affaires, parce qu’il comptait fermement quitter le Vatican dès la fin du conclave afin d’aller se reposer à Rorchach, dans les Alpes suisses (il avait même déjà obtenu le visa suisse sur son passeport !).

Mère Pascalina Lehnert

La Révérende Mère Pascaline Lehnert (1894-1983)
gouvernante du cardinal Pacelli puis de Sa Sainteté le Pape Pie XII

   Pendant le conclave, le cardinal Pacelli garda son appartement, parce qu’il était inclus dans le périmètre du conclave, et les trois religieuses y étaient enfermées, continuant à faire les bagages de Son Eminence, rangeant ses livres et ses objets personnels dans des caisses. Les fenêtres étaient toutes condamnées – volets cloués – et il était interdit de les ouvrir sous peine d’excommunication.

   « Comme le cardinal fut content lorsqu’au soir du 1er mars 1939, après avoir achevé son travail de camerlingue, il put se rendre dans son appartement, y manger et y dormir, bien que toutes les pièces fussent complètement vides (…). Cette dernière soirée avant le jour de l’élection fut comme toutes les autres. Le chapelet récité en commun vint clore pour nous la journée, tandis que le cardinal continua à prier et travailler comme toujours jusqu’au petit matin.
Aux premières heures du 2 mars, nous attendions tous dans l’antichambre de la chapelle pour offrir à Son Eminence nos voeux d’anniversaire. Il n’aimait guère recevoir de félicitations, et ce jour-là se contenta de dire en faisant un geste amical : « Priez, priez, pour que tout se passe bien ! »
Puis ce fut la messe – ici, on avait l’impression que rien ne pouvait affliger le cardinal et qu’il faisait descendre Dieu sur terre. Après le petit déjeuner, il se rendit à la Chapelle Sixtine, comme il se rendait autrefois à l’audience du Saint-Père.
Nous, dans la Cella n°13 ne savions, n’entendions et ne voyions rien de la foule massée sur la place Saint-Pierre ; en effet, tous les volets et toutes les fenêtres étaient fermés. En outre, il était interdit d’y aller. Et puis, il y avait encore beaucoup à faire, car lorsque Son Eminence reviendrait, elle voudrait voir les dernières caisses et valises prêtes. Le gâteau d’anniversaire avec les 63 bougies devrait aussi être prêt, même si elle n’y touchait pas.
Le cardinal revint après le premier scrutin – calme et maître de lui comme toujours. La curiosité nous eût bien fait poser des questions, mais nous ne dîmes pas un mot devant le sérieux et la gravité répandus sur sa personne (…) »

Election de Sa Sainteté Pie XII - Chapelle Sixtine

2 mars 1939 : dans la Chapelle Sixtine,
le nouveau Souverain Pontife, revêtu de la falda, de la chape et de la mitre,
assis au trône sur le marchepied de l’autel pour l’hommage des cardinaux.

   « Il était environ 17h 30. Nous étions encore tout à fait occupées à ranger et à faire les valises, lorsque, montant de la place Saint-Pierre, nous parvinrent des cris et des applaudissements prolongés. Mais personne n’eût osé aller à une fenêtre et personne ne vint nous dire quoi que ce soit. Nous attendîmes donc – jusqu’à ce que la porte du grand bureau s’ouvrit. Sur le seuil apparut la haute et mince silhouette familière – cette fois-ci vêtus de blanc – , entourée du maître des cérémonies et d’autres prélats, qui, toutefois, se retirèrent aussitôt. – Ce n’était plus le cardinal Pacelli, c’était le pape Pie XII, qui, de retour de la première adoration dans la Sixtine, revenait chez lui.
Qui pourrait oublier un pareil moment ? En pleurant, nous, trois religieuses nous agenouillâmes et baisâmes pour la première fois la main du Saint-Père. Le Saint-Père, lui aussi, avait les yeux humides. Se regardant, il dit simplement : « Voyez ce qu’on m’a fait… ! »
Les mots manquaient – il n’y a pas de mots dans certaines situations – , et il n’y avait pas beaucoup de temps non plus, car déjà les prélats revenaient pour emmener le Saint-Père à la prochaine adoration. »

Election de Sa Sainteté le pape Pie XII

2 mars 1939 : Sa Sainteté le pape Pie XII qui vient d’être élu
dans les couloirs du conclave avant la première apparition à la loggia de la basilique vaticane.

   « Bientôt arrivèrent proches parents et amis intimes, qui voulaient féliciter le Saint-Père. On ne pouvait presque pas parler, pour la raison bien simple que la voix s’y refusait. Et l’on ne pouvait pas non plus retenir ses larmes. On ne savait si ce qui émouvait le coeur était douleur ou joie.
Le Saint-Père fut d’une extrême bonté envers tous ceux qu’il rencontra après son retour à l’appartement. Mais maintenant son visage blême montrait une très grande fatigue. Lorsqu’il put enfin se libérer, il se laissa tomber dans un fauteuil et pendant plusieurs minutes recouvrit son visage de ses deux mains. En toute hâte, nous ressortîmes des paquest ce qui était nécessaire, mais nous étions toutes trop émues pour pouvoir fair du bon travail (…).
La place Saint-Pierre tout entière était encore pleine de gens poussant des acclamations. C’est à ce moment-là seulement que quelqu’un eut l’idée d’ouvrir les volets et de regarder cette marée humaine au-dessus de laquelle avait retenti, il y a peu de temps, pour la première fois, la bénédiction du nouveau pontife. C’était comme si les gens ne pouvaient s’arracher à l’endroit où ils avaient entendu l’heureuse nouvelle. Sans cesse reprenaient les cris de : « Viva il Papa, viva Pio XII. Viva, viva il Papa Romano di Roma ! »
C’étaient les Romains, tout particulièrement, qui étaient heureux de voir à nouveau, après tant de temps, l’un des leurs sur le trône de Pierre !

   Il était temps de penser à une petite collation du soir ! Quant à changer de vêtements, le Saint-Père n’en avait pas besoin aujourd’hui, car il n’avait provisoirement qu’une seule soutane (qui ne lui allait d’ailleurs pas du tout). On entendait jusque dans la salle à manger les acclamations montant de la place Saint-Pierre. Après le dîner, auquel Pie XII toucha à peine, on se rendit, comme chaque jour, à la chapelle pour réciter le chapelet. Le seul à pouvoir prier sans s’arrêter, avec calme et recueillement, fut le Saint-Père. Nous autres devions sans cesse nous interrompre, parce que les larmes ne nous permettaient pas de continuer notre prière. Puis, pour la première fois, Sa Sainteté Pie XII nous donna la bénédiction du soir – celle-la même que, neuf années durant, nous avait donné le cardinal Pacelli. Pour nous, la journée était terminée ; pour le Saint-Père, elle continua, même aujourd’hui, et ne s’acheva sans doute, comme à l’accoutumée, qu’à 2h du matin, alors que nous avions déjà plusieurs heures de sommeil derrière nous. »

Pascalina Lenhert (1894-1983)
in « Pie XII – Mon privilège fut de le servir » (ed. Téqui).

Scala Regia Pie XII porté sur la sedia gestatoria

Pie XII descendant la Scala Regia porté sur la sedia gestatoria.

On trouvera ci-après une
prière pour demander des grâces par l’intercession du Vénérable Pie XII

et pour obtenir la glorification de ce grand serviteur de Dieu > ici

Rappel :
Célébration du 50ème anniversaire de la mort de Sa Sainteté le Pape Pie XII,

le 9 octobre 2008, homélie de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
et étude apologétique sur ce grand pape > ici

2014-27. A l’approche du carême, quelques rappels importants…

Mercredi de la Sexagésime.

Brueghel bataille du carnaval et du carême

Pierre Brueghel le jeune : la bataille de carnaval et du carême

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

       Le compte à rebours a commencé : dans une semaine nous serons à l’entrée du carême, à l’entrée de ce temps particulièrement saint et bénit qui – prélude au Triduum Sacré dans lequel nous revivrons le mystère actualisé de notre Rédemption, en célébrant la mort, la descente aux enfers et la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ – est l’un des moments les plus importants de toute l’année chrétienne.

   J’ai déjà eu l’occasion de le dire, et je le redis : je suis effrayé de constater que beaucoup de catholiques ne se préparent pas bien (voire pas du tout) au carême, et que – de ce fait – ils perdent totalement ou en partie le profit spirituel qu’ils pourraient retirer de ce temps de grâce.
Je suis aussi véritablement aterré lorsque certaines remarques ou réflexions que j’entends me donnent à comprendre que les prescriptions spirituelles, les prescriptions pénitentielles, les prescriptions disciplinaires imposées par l’Eglise à ses enfants, sont prises par eux à la légère ou de manière purement formelle, sans profondeur, sans qu’ils y attachent leur coeur et leur intelligence.

   Il y a quatre ans, j’avais publié un résumé réalisé par Frère Maximilien-Marie sous forme de questions et de réponses (ce pourquoi je l’avais intitulé « Petit catéchisme sur le carême et la pénitence »), expliquant en quoi consiste le carême, et quel esprit l’anime.
Ce texte est toujours valable ; il est conforme à la discipline actuellement en vigueur dans l’Eglise catholique latine. Aussi est-il toujours bon de le lire, et même de le relire à plusieurs reprises, à l’approche de ce temps (ici > petit catéchisme sur le carême).

   Mais il faut bien comprendre que les prescriptions actuelles concernant le jeûne et l’abstinence sont véritablement minimales, et qu’elles n’imposent pas de se contenter d’une pratique minimaliste !
Frère Maximilien-Marie écrivait : « Si dans l’Eglise latine la loi commune n’est plus aussi sévère que jadis, ce n’est cependant pas une invitation au laisser aller. La loi détermine le minimum obligatoire pour tous, mais elle n’oblige pas à se contenter du minimum. Il est donc louable, en fonction de la situation et des possibilités de chacun, de continuer à pratiquer une véritable ascèse alimentaire et une plus grande austérité de vie… »

Brueghel bataille détail=carnaval

Pierre Brueghel le jeune, détail de la bataille de carnaval et du carême :
Carnaval à califourchon sur un tonneau brandissant une broche de viandes grasses.

   Je le sais, je l’ai observé : beaucoup de catholiques n’observent pas l’abstinence des vendredis de carême. Or celle-ci est prescrite par la loi de l’Eglise – le droit canonique – , et c’est un péché de ne pas s’y plier !
Je sais également que certains, s’ils ne mangent pas de viande les vendredis de carême, en profitent alors pour se régaler avec un délicieux (et coûteux) plat de poisson ou de fruits de mer : c’est une manière de se conformer à la loi qui est uniquement extérieure, pharisaïque, et qui ne répond pas à l’esprit de pénitence et de conversion qui s’impose.
Il y en a qui sont convaincus que c’est faire beaucoup que de s’abstenir de viande les vendredis de carême, alors qu’en réalité ce n’est là qu’un minimum, et qu’il n’y a vraiment rien d’héroïque en cela.
Et je connais même des fidèles qui se disent traditionnels, qui vont à « la bonne Messe », et qui à l’occasion ne manquent pas de vitupérer contre le laxisme et le libéralisme qui se sont introduits dans l’Eglise depuis une cinquantaine d’années, mais qui se rendent eux-mêmes sans état d’âme à des dîners mondains organisés certains vendredis en carême, s’ils n’en sont pas eux-mêmes les organisateurs !

   « L’observance du Carême est le lien de notre milice ; c’est par elle que nous nous distinguons des ennemis de la Croix de Jésus-Christ ; par elle que nous détournons les fléaux de la divine colère ; par elle que, protégés du secours céleste durant le jour, nous nous fortifions contre les princes des ténèbres. Si cette observance vient à se relâcher, c’est au détriment de la gloire de Dieu, au déshonneur de la religion catholique, au péril des âmes chrétiennes ; et l’on ne doit pas douter que cette négligence ne devienne la source de malheurs pour les peuples, de désastres dans les affaires publiques et d’infortunes pour les particuliers », écrivait le pape Benoît XIV au XVIIIe siècle (Constitution « Non ambigimus » – mai 1741).
Ces lignes me paraissent terriblement actuelles : chacun ne doit-il pas s’interroger loyalement et sans complaisance pour se demander si – aujourd’hui – sa manière de pratiquer le carême n’est pas relâchée, si son observance n’est pas superficielle et ne contribue pas au déshonneur de la religion chrétienne, si son manque de générosité ne met pas en péril les âmes au salut desquelles il doit travailler, si sa négligence n’est pas responsable des malheurs actuels et des désastres publics de notre société, si – en vérité – il se comporte en ami ou en ennemi de la Croix de Jésus-Christ…

Brueghel bataille détail=carême

Pierre Brueghel le jeune, détail de la bataille de carnaval et du carême :
Carême et ses mets de jeûne.

   Voilà pourquoi j’ai résolu aujourd’hui, chers Amis, de rappeler ci-dessous ce qu’était la discipline du carême dans l’Eglise des origines, et la manière dont il a été observé pendant de nombreux siècles.
Après avoir lu cela, qui osera prétendre que s’abstenir de viande les vendredis de carême est quelque chose d’exorbitant ?
Après avoir lu cela, qui osera se plaindre des deux jours de jeûne actuellement obligatoires ?
Mais surtout, après avoir lu cela, je souhaiterais que chacun s’interroge sérieusement devant Dieu pour voir s’il ne peut pas faire davantage que le minimum requis !

* * * * * * *

Discipline originelle du carême chrétien :

Dans les premiers siècles de l’Eglise, donc, voici quelles étaient les prescriptions imposées à tous les fidèles sur le plan alimentaire :

1 – Tous les jours du carême étaient des jours de jeûne : c’est à dire qu’on ne pouvait prendre qu’un unique repas ; ce repas était, à l’origine, pris après l’office de Vêpres (célébré au coucher du soleil), mais progressivement il a été admis qu’il pourrait être pris en milieu de journée et que, le soir, on pourrait prendre une collation (ce qui ne constitue cependant pas un repas).

2 – Toutefois, les dimanches (et dans l’Eglise d’Orient les samedis aussi) n’étaient pas des jours de jeûne et l’on y prenait les repas de manière habituelle.

3 – Tous les jours du carême étaient des jours d’abstinence (même les dimanches).
En outre, l’abstinence ne se réduisait pas à la privation de viande, mais signifiait la privation de toute nourriture provenant du règne animal : c’est à dire que le poisson, les graisses animales, les fromages, le beurre et les laitages, ainsi que les oeufs étaient proscrits. C’était donc un régime strictement végétalien qui s’imposait pendant toute la durée du carême.
Restaient autorisés le miel et certaines huiles végétales. Le poisson (mais pas la viande ni les oeufs) pouvait être consommé seulement à certaines très grandes fêtes qui tombent pendant le carême, telle que l’Annonciation.

4 – Etaient également proscrits le vin et toute boisson alcoolisée.

   Il faut ajouter à cela que les époux chrétiens devaient s’abstenir de toutes relations conjugales et vivre la continence parfaite pendant tout le temps du carême (même les dimanches, car la loi primitive de l’Eglise n’autorisait jamais les rapports sexuels le jour consacré au Seigneur).
Pour les personnes non mariées, rien ne change puisqu’elles sont tenues à la chasteté en tout temps – carême ou pas – , faut-il le rappeler ?

   En ce qui concerne la vie sociale, jusqu’à une date relativement récente, dans les pays officiellement catholiques et pendant toute la durée du carême, tous les divertissements publics étaient suspendus : les salles de spectacles et de concerts, les théâtres (et les cinémas) étaient fermés, les bals interdits, les soirées mondaines et les réceptions prohibées…
Dans la première moitié du XXe siècle encore, même dans nos pays laïcisés où la loi civile ne prohibait plus les divertissements, les familles catholiques veillaient à ce que leurs enfants (même majeurs) n’allassent point au cinéma, au spectacle, au bal… etc.
En outre, on ne recevait pas à déjeuner ou à dîner, même les dimanches, sauf de très proches parents accueillis à la table de famille sans que l’on enfreigne en rien les strictes prescriptions de l’Eglise.

Pierre Brueghel le jeune, les sept oeuvres de miséricorde

Pierre Brueghel le jeune : les sept oeuvres de miséricorde.

   Cette pratique du jeûne et de la pénitence ne se sépare pas, bien évidemment, de celle des deux autres grands préceptes du carême : l’aumône et la prière.

- L’aumône résulte d’une part des économies que l’on réalise sur la nourriture pendant ce temps, et d’autre part des sacrifices que l’on s’impose en plus : il ne s’agit pas de donner son superflu, mais de se priver d’une part du nécessaire pour subvenir aux besoins des plus nécessiteux et d’y ajouter ce qui résulte d’une privation réelle.

- La prière : la prière personnelle quotidienne doit être plus intense, de jour et de nuit. Ainsi par exemple au Moyen-Age, mais cela a continué en beaucoup d’endroits jusqu’au temps de la sinistre révolution, beaucoup de laïcs profitaient du carême pour réciter, au moins en partie, le bréviaire ou pour aller assister aux offices des religieux dans les couvents et abbayes (qui étaient fort nombreux : il y en avait même dans les petites villes).
Mais la prière doit en outre avoir une dimension visible et sociale plus développée, pendant le carême. Les fidèles sont donc encouragés à avoir une plus grande assiduité aux offices paroissiaux, qui ne se résument pas seulement à la célébration de la Sainte Messe : il y a les prédications de carême (parfois quotidiennes), les processions de pénitence des confréries, les adorations du Très Saint Sacrement, la pratique de l’heure sainte (voir > ici), les chemins de croix (à Rome au XIXe siècle encore il était quotidien au Colisée, et pas uniquement les vendredis de carême).
On peut encore ajouter à cela des pèlerinages vers des sanctuaires dédiés à la Sainte Croix où à la Mère des Douleurs, des églises où sont conservées des reliques de la Passion, des chapelles où l’on invoque des saints qui ont été proches de Notre-Seigneur dans Sa sainte Passion (Sainte Marie-Magdeleine par exemple).

 

* * * * * * *

   Aujourd’hui, l’Orient chrétien (catholiques de rites orientaux et orthodoxes) est resté globalement fidèle à ces règles des origines, tandis que, on le voit bien, tout au long des siècles, l’Occident latin n’a cessé d’apporter des adoucissements, des mitigations aux observances physiques du carême.

   On m’objectera – et c’est une évidence que je ne conteste pas, bien au contraire – que le plus important, c’est la pratique spirituelle, la pénitence intérieure : mais c’est être manichéen, et c’est aussi faire une insulte aux chrétiens des premiers siècles, tout comme à nos frères chrétiens d’Orient, que d’opposer la pratique extérieure de la pénitence à une pratique spirituelle qui pourrait se passer du jeûne et de l’abstinence réels.
Les deux pratiques ne s’opposent pas, mais elles se complètent et se soutiennent l’une l’autre. Qui peut prétendre pratiquer la pénitence de manière spirituelle s’il ne la traduit pas dans des actes concrets et visibles ?

   Le jeûne et l’abstinence ne sont évidemment pas pratiqués comme une fin en eux-mêmes, ils sont cependant une nécessité qui découle de notre condition d’êtres en même temps spirituels et corporels.
Le christianisme n’est pas un idéalisme, il est la religion de l’Incarnation !

Ainsi, de même que notre corps contribue souvent à nous éloigner de Dieu et à nous entraîner au péché, de même encore doit-il participer à notre pénitence, à notre expiation du péché, à la réparation de nos transgressions, et à notre effort spirituel.

   Bien sûr, les adoucissements physiques qui ont été autorisés par l’Eglise, l’ont été parce que les tempéraments sont aujourd’hui moins résistants, moins endurants que ceux des chrétiens des premiers âges, et parce que l’Eglise ne veut ni la ruine de la santé ni la mort prématurée de ses enfants, tout comme elle ne veut pas que la pratique du jeûne empêche ou gêne l’accomplissement de son devoir d’état.
Mais – encore une fois – ne nous contentons pas du minimum, ne soyons pas des chrétiens minimalistes !
Chacun de nous peut, en fonction de ses forces, examiner loyalement devant Dieu, ce qu’il peut ajouter au minimum requis. Pour cela, il est bon de recourir à un conseiller spirituel prudent et avisé, doté d’un bon discernement : ce faisant, en outre, on pratique la vertu d’obéissance, qui est elle aussi un élément essentiel de la mortification spirituelle…

   Chers Amis, je n’ai pour finir qu’une seule chose à vous dire, à la suite de la Très Sainte Vierge Marie elle-même en ses multiples apparitions : soyez généreux pour pratiquer, de corps et d’esprit, une sérieuse pénitence authentiquement chrétienne !

Lully.

Pierre Brueghel le jeune, la Crucifixion

Pierre Brueghel le jeune : la Crucifixion.

2014-26. Quand la barque de l’Eglise est ballotée par la tempête et secouée par les épreuves…

Sermon de
notre glorieux Père Saint Augustin
sur
la barque dans la tempête
(Matth. XIV, 24-33)

la Navicella mosaïque d'après Giotto Vatican

La « Navicella » : mosaïque du narthex de la basilique vaticane, d’après Giotto.

       Le 22 février, la fête de la Chaire de Saint Pierre à Antioche est une occasion très particulière qui nous est offerte de prier pour l’Eglise.
Afin de nourrir votre prière, votre réflexion et votre méditation, je vous propose, ci-dessous, un long mais très remarquable sermon dans lequel notre glorieux Père Saint Augustin commente le passage évangélique de barque des apôtres aux prises avec la tempête sur le lac (Matth. XIX, 24-33). 

   On peut véritablement affirmer que ce sermon du grand évêque d’Hippone est revêtu d’un caractère prophétique : en s’attachant, en effet, à montrer de quelle manière cette péricope évangélique est annonciatrice des épreuves et des combats de l’Eglise dans le monde jusqu’à la fin des temps, Saint Augustin n’énonce pas seulement des vérités qui sont pour tous les temps, mais aussi des leçons fortes qui sont pour notre temps, le temps actuel de l’Eglise.

- La dénonciation de l’hérésie négatrice de l’Incarnation du Verbe de Dieu n’est pas pour la seule époque où Saint Augustin devait combattre les manichéens et les docètes, mais s’applique aussi à cette époque-ci où une pseudo-religion conquérante nie que Dieu s’est fait chair et qu’il a réellement souffert sur la croix.
- La dénonciation de ceux qui en prennent et en laissent dans les Saintes Ecritures, au gré de leurs interprétations personnelles, et qui – sous le prétexte de l’amour et de la miséricorde divins – nient la réalité de l’enfer et de la damnation, s’applique aussi à notre époque où tant de prétendus théologiens et de prêtres enseignent, à la remorque d’un chanteur de variété, qu’ « on ira tous au paradis ».
- La dénonciation du péché, de tous nos péchés personnels liés à nos démissions et à nos manques de courage, à laquelle se livre Saint Augustin n’est pas moins importante, puisqu’elle fait ressortir que l’état général actuel de l’Eglise est lié à l’état de chacune des âmes qui la composent.
- L’affirmation énergique selon laquelle la tempête qui s’acharne sur la barque n’est pas un motif valable pour quitter cette barque, est encore très actuelle : n’y en a-t-il pas beaucoup aujourd’hui qui s’autorisent des scandales et des faiblesses du « personnel » de l’Eglise pour justifier leur désertion voire leur apostasie ?

   Les encouragements à la persévérance et à tenir bon dans l’espérance que Saint Augustin prodiguait à ses auditeurs du IVe siècle, sont eux aussi d’une pertinente actualité : à combien de tentations de découragement ne sont pas exposés les fidèles du XXIe siècle, affrontés au drame de la crise dans l’Eglise, et aux innombrables mesures vexatoires que déploient contre le christianisme la société civile et certains gouvernements ?
Enfin, les graves mises en garde que Saint Augustin énonçait, à l’attention de l’Eglise, à l’attention de Pierre, au sujet des éloges et des louanges qui viennent du monde, ne rendent-elles pas elles aussi un son particulièrement actuel ?
Quant aux exhortations à prier avec insistance et ferveur, pour notre salut et pour le triomphe de l’Eglise, leur actualité n’est pas à démontrer… 

Oui, ce long et beau sermon de notre glorieux Père Saint Augustin est véritablement prophétique,
et je ne puis que vous exhorter à le lire et à le méditer avec la plus grande attention !

Lully.

Tiare et clefs

§1. Saint Augustin commence par établir que la scène évangélique possède une signification spirituelle qui nous concerne tous.

   La lecture de l’Évangile que nous venons d’entendre avertit l’humilité de chacun de nous de rechercher et de savoir où nous sommes, où nous devons tendre et nous empresser d’arriver.
Ne croyez pas en effet qu’il n’y a aucune signification relevée dans ce vaisseau qui portait les disciples et qui luttait sur les flots contre le vent contraire. Ce n’est pas sans motif non plus que, laissant la foule, le Seigneur gravit la montagne pour y prier seul, ni que, venant et marchant sur la mer, Il trouva Ses disciples en danger, les rassura en montant sur la barque et apaisa les vagues.

§2. Première explication : nous sommes tous des voyageurs et, dans les tempêtes de cette vie, le bois de la Croix nous permet de ne pas sombrer.

   Faut-il s’étonner que Celui qui a tout créé puisse apaiser tout ? De plus, quand Il fut dans le vaisseau, les passagers vinrent à Lui en disant : « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu ! ». Mais avant de le reconnaître avec tant d’éclat, ils s’étaient troublés en Le voyant sur la mer et avaient dit : « C’est un fantôme ! » Pour Lui, montant sur la barque, Il fit cesser l’incertitude de leurs coeurs, incertitude qui mettait plus leur âme en danger que les vagues n’y mettaient leur corps.
Il est bien vrai, le Seigneur, dans toutes ses actions, nous trace des règles de vie. Tous ne sont-ils pas étrangers dans ce siècle, quoique tous ne désirent pas leur retour dans la patrie ? Nous rencontrons dans le voyage des flots et des tempêtes ; il nous faut donc au moins un navire, et si, sur le navire même, nous courons des dangers, en dehors du navire notre perte serait certaine. Quelques vigoureux que soient les bras d’un homme qui nage, sur l’océan, il finit par être vaincu, entraîné et submergé dans les vastes abîmes. Afin donc de traverser cette mer, il nous faut être sur un navire, appuyés sur le bois. Et ce bois qui soutient notre faiblesse, est la croix même du Seigneur, dont nous sommes marqués et qui nous préserve des gouffres de ce monde. Les flots se soulèvent contre nous ; mais le Seigneur est Dieu, et Il nous vient en aide.

§3. Sens spirituel de la prière solitaire de Notre-Seigneur sur la montagne.

   Si le Seigneur laisse la foule et va seul sur la montagne pour y prier, c’est que cette montagne figure le haut des cieux. Ainsi, en effet, le Sauveur après Sa Résurrection, laissa les hommes et monta seul au ciel, où Il intercède pour nous, comme le dit l’Apôtre (Rom. VIII, 34).
Il y a donc un mystère dans cet abandon de la multitude et cette ascension sur la montagne pour y prier solitaire. Seul, encore aujourd’hui, Il est le premier-né d’entre les morts et, depuis Sa Résurrection, placé à la droite de Son Père pour y être notre pontife et l’appui de nos supplications. Ainsi le Chef de l’Église est élevé, afin que tous Ses membres Le suivent jusqu’au terme suprême ; et s’Il va pour prier au sommet de la montagne, c’est qu’élevé au dessus des plus nobles créatures, Il prie réellement seul.

§4. La barque affrontée à la tempête représente l’Eglise que le diable veut faire sombrer. Néanmoins, quelque forte que soit la tempête, il ne faut pas quitter la barque, et il ne faut pas cesser d’implorer l’assistance divine, puisque Dieu.

   Cependant le navire qui porte les disciples, ou l’Église, est ballotté par la tempête et secoué par les tentations. Le vent contraire ne cesse pas, parce que le diable, son ennemi, travaille à l’empêcher de parvenir au repos.
Mais notre Intercesseur l’emporte ; car au milieu des secousses qui nous tourmentent, Il nous inspire confiance,  en venant à nous et en nous fortifiant. Ayons soin seulement de ne pas nous troubler, sur le vaisseau, de ne pas nous renverser ni de nous jeter à la mer. Le vaisseau peut s’agiter ; mais c’est un vaisseau, un vaisseau qui seul porte les disciples et reçoit le Christ. Il est exposé sur les vagues ; sans lui néanmoins la mort serait prompte. Reste donc dans ce vaisseau, et prie Dieu.
Lorsqu’on ne sait plus que faire, lorsque le gouvernail ne peut plus diriger et que le déploiement des voiles contribue à accroître le danger plutôt que de pourvoir au salut, on laisse de côté tous les moyens et toutes les forces humains, et les nautoniers n’ont plus d’autre soin que de prier Dieu et d’élever la voix jusqu’à Lui.
Or Celui qui donne aux navigateurs ordinaires d’arriver au port, laissera-t-Il Son Église sans la mettre en repos ?

§5. Ce qui signifie l’absence du Seigneur : ce n’est pas Lui qui se retire, c’est nous qui nous refusons à Sa Lumière.

   Cependant, mes frères, les grandes secousses qu’éprouve ce navire ne se font sentir qu’en l’absence du Seigneur.
Quoi ? Le Seigneur peut-il être absent pour qui est dans l’Église ?
Quand arrive cette absence ?
Quand on est vaincu par quelque passion. Il est dit quelque part, et on peut l’entendre d’une façon mystérieuse : « Que le soleil ne se couche pas sur votre colère, et ne donnez point lieu au diable » (Ephés. IV, 28-27). Ceci s’entend non pas de ce soleil, qui paraît si grand parmi les corps célestes et qui peut-être regardé par les animaux comme par nous ; mais de cette lumière que peuvent contempler les coeurs purs des fidèles seulement, ainsi qu’il est écrit : « Il était la Lumière véritable qui éclaire tout homme venant en ce monde » (Jean, I, 9) ; au lieu que la lumière de ce visible soleil éclaire aussi les plus petits et les derniers des insectes.
La Lumière véritable est donc celle de la justice et de la sagesse ; l’esprit cesse de la voir lorsque le trouble de la colère l’offusque comme d’un nuage, et c’est alors que le soleil se couche sur la colère.
C’est ainsi qu’en l’absence du Christ, chacun sur ce navire est battu par la tempête, par les péchés et les passions auxquelles il s’abandonne.
La loi dit par exemple : « Tu ne feras point de faux témoignage » (Exod. XX, 16). Si tu es attentif à la vérité qui réclame ta déposition, la lumière brille dans ton esprit ; mais si entraîné par la passion d’un gain honteux, tu te détermines intérieurement à rendre un faux témoignage, tu vas être, en l’absence du Christ, battu par la tempête, emporté par les vagues de ton avarice, exposé aux tourments de tes passions, et, toujours en l’absence du Christ, sur le point d’être submergé.

§6. Ne pas s’abandonner au péché, pour ne pas souffrir de l’absence du Christ et ne pas être vulnérable dans la tempête.

   Qu’il est à craindre que ce vaisseau ne se retourne et ne regarde en arrière ! C’est ce qui arrive lorsque, renonçant à l’espoir des célestes récompenses, on se laisse aller à la remorque de ses passions pour s’attacher aux choses qui se voient et qui passent.
Il ne faut pas désespérer si fort de celui que troublent les tentations et qui néanmoins tient le regard attaché sur les choses invisibles, demandant pardon de ses péchés et s’appliquant à dompter et à traverser les flots courroucés de la mer.
Mais celui qui s’oublie jusqu’a dire dans son coeur : « Dieu ne me voit pas ; Il ne pense pas à moi et ne se soucie point si je pèche », celui-là tourne la proue de son vaisseau, se laisse aller à l’orage et emporter d’où il venait.
Combien effectivement sont nombreuses les pensées qui s’élèvent dans le coeur de l’homme ! Aussi quand le Christ n’y est plus, les flots du siècle et des tempêtes sans cesse renaissantes se disputent son navire.

§7. Sens mystique de la quatrième veille de la nuit et de la marche du Christ sur les eaux.

   La quatrième veille est la fin de la nuit, car chaque veille est de trois heures. Cette circonstance signifie donc que, vers la fin des temps, le Seigneur vient secourir Son Église et semble marcher sur les eaux. Car, bien que ce vaisseau soit en butte aux attaques et aux tempêtes, il n’en voit pas moins le Sauveur glorifié marcher sur toutes les élévations de la mer, c’est-à-dire sur toutes les puissances du siècle.
A l’époque où il nous servait dans sa chair de modèle d’humilité, et, où il souffrait pour nous, il était dit de lui que les flots s’élevèrent contre Sa personne et que pour l’amour de nous Il céda volontairement devant cette tourmente, afin d’accomplir cette prophétie : « Je Me suis jeté dans la profondeur de la mer, et la tempête M’a submergé » (Ps. LXVIII, 3). En effet, Il n’a point repoussé les faux témoins ni confondu les cris barbares qui demandaient qu’Il fût crucifié (Matth. XXVII, 23). Il n’a point employé Sa puissance à comprimer la rage de ces coeurs et de ces bouches en fureur, mais Sa patience à l’endurer. On Lui a fait tout ce qu’on a voulu, parce qu’Il S’est fait Lui-même obéissant jusqu’à la mort de la croix (Philip. II, 8).

Mais, lorsqu’après Sa Résurrection d’entre les morts Il voulut prier seul pour ses disciples, placés dans l’Église comme dans un vaisseau, appuyés sur le bois, c’est-à-dire sur la foi de Sa croix, et menacés par les vagues des tentations de ce siècle, Son Nom commença à être honoré dans ce monde même, où Il avait été méprisé, accusé, mis à mort ; et Lui qui en souffrant dans Son corps S’était jeté dans la profondeur de la mer et y avait été englouti, foulait les orgueilleux ou les flots écumants, aux pieds de Sa gloire.
C’est ainsi qu’aujourd’hui encore nous Le voyons marcher en quelque sorte sur la mer, puisque toute la rage du ciel expire à Ses pieds.

§8. Le fait que les disciples prenne le Christ pour un fantôme est une représentation symbolique des fausses doctrines des hérétiques qui n’enseignent pas la vérité au sujet de Notre-Seigneur. Saint Augustin réfute en particulier les erreurs de ceux qui, au prétexte de la grandeur de Dieu, nient la réalité de l’Incarnation.

   Aux dangers des tempêtes se joignent encore les erreurs des hérétiques.
Il est des hommes qui pour attaquer les passagers du vaisseau mystique publient que le Christ n’est point né de la Vierge, qu’Il n’avait pas un corps véritable et qu’Il paraissait ce qu’Il n’était point.
Ces opinions perverses viennent de naître, maintenant que le Christ marche en quelque sorte sur la mer, puisque Son Nom est glorifié parmi tous les peuples.
« C’est un fantôme ! » disaient les disciples épouvantés. Mais Lui, pour nous rassurer contre ces doctrines contagieuses : « Ayez confiance, dit-Il, c’est Moi ; ne craignez point ! »
Ce qui a contribué à former ces opinions trompeuses, c’est la vaine crainte dont on s’est trouvé saisi à la vue de la gloire et de la majesté du Christ. Comment aurait pu avoir une telle naissance Celui qui a mérité tant de grandeur ? On croyait Le voir encore avec saisissement marcher sur la mer, car cette action prodigieuse est la marque de Sa prodigieuse élévation, et c’est elle qui a donné lieu de croire qu’Il était un fantôme.
Mais en répondant : « C’est Moi ! », le Sauveur ne veut-Il pas qu’on ne voie point en Lui ce qui n’y est point ?
Si donc Il montra en Lui de la chair, c’est qu’il y en avait ; des os, c’est qu’il y avait des os ; des cicatrices enfin, c’est qu’il en avait aussi. « Il n’y avait pas en lui, comme s’exprime l’Apôtre, le oui et le non ; mais le oui était en Lui » (2 Cor. I, 19). De là cette parole : « Ayez confiance, c’est Moi ; ne craignez point ! »
En d’autres termes : n’admirez pas Ma grandeur jusqu’à vouloir Me dépouiller de Ma réalité. Il est bien vrai, Je marche sur la mer, Je tiens sous Mes pieds, comme des flots écumants, l’orgueil et le faste du siècle ; Je Me suis montré néanmoins véritablement homme, et Mon Évangile dit vrai quand il publie que Je suis né d’une Vierge, que Je suis le Verbe fait chair, que J’ai dit avec vérité : « touchez et voyez, car un esprit n’a point d’os comme vous en voyez en Moi » (Luc, XXIV, 39) ; enfin que Mon Apôtre dans son doute constata de sa propre main la réalité de mes cicatrices. Ainsi donc : « C’est Moi ; ne craignez point ! »

§9. Il y a aussi l’hérésie qui prétend que le Christ ne peut réprouver : ce qui consiste en définitive à affirmer que Jésus n’a pas dit la vérité dans Son Evangile. Celui qui croit à la vérité du Christ, croit aussi à la réalité du risque de la damnation.

   En s’imaginant que le Seigneur était un fantôme, les disciples ne rappellent pas seulement les sectaires qui lui refusent une chair humaine et qui vont quelquefois, dans leur aveuglement pervers, jusqu’à ébranler les voyageurs présents dans le navire ; ils désignent aussi ceux qui se figurent que le Sauveur n’a pas dit vrai en tout, et qui ne croient pas à l’accomplissement des menaces faites contre les impies. Il serait donc en partie véridique et en partie menteur, espèce de fantôme dans Ses discours où se trouveraient le oui et le non.
Mais qui comprend bien cette parole : « C’est Moi ; ne craignez point » ajoute foi à tout ce qu’a dit le Seigneur ; et s’il espère les récompenses qu’Il a promises, il redoute également les supplices dont Il a menacé. C’est la vérité qu’Il fera entendre aux élus placés à Sa droite, quand Il leur dira : « Venez, les bénis de Mon Père, recevez le Royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde » ; c’est aussi la vérité qu’entendront les réprouvés placés à sa gauche : « Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges » (Matth. XXV, 34, 41).
Aussi bien le sentiment de la fausseté des menaces adressées par le Christ aux impies et aux réprouvés, vient de ce que l’on voit des peuples nombreux et d’innombrables multitudes soumis à son nom : et si le Christ semblait être un fantôme parce qu’Il marchait sur la mer, aujourd’hui encore on ne croit pas à la réalité des peines dont Il menace ; on ne Le croit pas capable de perdre des peuples si nombreux qui L’honorent et se prosternent devant Lui. Qu’on l’entende dire, néanmoins : « C’est Moi ! »
Rassurez-vous donc, vous qui Le croyez véridique en tout et qui fuyez les supplices dont Il menace, comme vous aspirez aux récompenses qu’Il promet. Car s’Il marche sur la mer, si toutes les parties de l’humanité Lui sont soumises dans ce siècle, Il n’est pas un fantôme et Il ne ment pas quand il s’écrie : « Ce ne sont pas tous ceux qui Me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le Royaume des cieux » (Matth. VIII, 21).

§10. Signification de la marche de Pierre sur les eaux : les éloges et les louanges qui viennent de la terre peuvent faire sombrer l’Eglise. Par la prière, on échappe aux séductions du monde. Si l’on est fidèle et persévérant à crier vers Dieu, Il n’abandonnera pas son Eglise aux prises avec la tempête.

   Que signifie encore la hardiesse de Pierre à venir à Lui en marchant sur les eaux ?
Pierre représente souvent l’Église ; et ces mots : « Si c’est Vous, Seigneur, ordonnez-moi de venir à Vous sur les eaux », ne reviennent-ils pas à ceux-ci : Seigneur, si Vous dites vrai, si Vous ne mentez jamais, glorifiez Votre Église dans le monde, car les prophètes ont prédit que Vous le feriez ? Qu’elle marche donc sur les eaux et qu’elle parvienne ainsi jusqu’à Vous, puisqu’il lui a été dit : « Les opulents de la terre imploreront tes regards » (Ps. XLIV, 13).
Le Seigneur n’a rien à craindre des louanges humaines, tandis que dans l’Église même les éloges et les honneurs sont souvent pour les mortels un sujet de tentation. Et presque de ruine. Aussi Pierre tremble-t-il sur les flots, il redoute l’extrême violence de la tempête.
Eh ! qui ne craindrait devant cette parole : « Ceux qui vous disent heureux vous trompent et font trembler le sentier où vous marchez » (Isaïe, III, 12) ?
L’âme résiste donc au désir des louanges humaines ; aussi convient-il, au milieu de ce danger, de recourir à l’oraison et à la prière ; car il pourrait bien se faire que charmé des applaudissements des hommes on succombât sous leur blâme.
Que Pierre s’écrie, en chancelant sur l’onde : « Sauvez-moi, Seigneur ! »
Le Seigneur étend la main, et – quoiqu’Il le réprimande en lui disant : « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté », pourquoi, les yeux fixés directement sur Celui vers qui tu marchais, ne t’es tu pas glorifié uniquement dans le Seigneur ? – Il ne laisse pas de le tirer des flots sans le laisser périr, parce qu’il a confessé sa faiblesse et sollicite son secours. 

§11. Fin du discours : par la foi pleine et ferme, l’âme de chacun et l’Eglise tout entière, victorieuses des tempêtes, parviennent aux rives du salut et du bonheur éternels.

   Le Seigneur enfin est entré dans le navire, la foi est affermie, il n’y a plus de doute, la tempête est apaisée et l’on va mettre en paix le pied sur la terre ferme. Tous alors se prosternent en s’écriant : « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu !»
C’est l’éternelle joie, joie produite par la connaissance et l’amour de la vérité contemplée dans tout son éclat, du Verbe de Dieu et de Sa Sagesse par laquelle tout a été fait, et de Son infinie miséricorde.

Le Christ tirant Pierre des flots - cathédrale de Monreale

Le Christ tirant Pierre des flots
(cathédrale Santa Maria Nuova, à Monreale – Sicile)

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