Samedi in albis.
Veuillez trouver ci-dessous la seconde partie du sixième sermon pour la fête de Pâques (numéro XXVI dans la deuxième section du premier supplément des sermons de Saint Augustin), dont nous avons publié la première partie > ici.
Le grand et saint évêque d’Hippone, dans les développements de cette portion de ce sermon, invite ses auditeurs (et les lecteurs que nous sommes aujourd’hui) à considérer la Croix et la Résurrection comme les deux éléments de l’accomplissement de notre salut et termine par des exhortations qui ne manqueront pas de stimuler et d’encourager les efforts de notre vie chrétienne de chaque jour.

7. Tout considérer à la lumière de la Passion et de la Résurrection de notre Sauveur :
Mes frères, ayons donc sans cesse devant les yeux, si nous le pouvons, l’utilité infinie de la Croix du Seigneur et les joies de la Résurrection.
Considérons les précieux avantages que Jésus-Christ nous a procurés par le mystère de Sa mort ; n’oublions pas que si la mort régnait universellement par la licence du péché, tout est maintenant soumis à l’empire de Jésus-Christ, tout, et spécialement l’homme lui-même, enchaîné jusque-là sous la loi de la mort par la transgression de nos premiers parents : « Car la mort règnait depuis Adam jusqu’à Moïse, même sur ceux qui s’abstenaient du péché et subissaient néanmoins les suites de leur ressemblance avec Adam » (Rom. V, 14).
8. Le Christ nouvel Adam et Agneau véritable :
Est-il donc étonnant que le désespoir ait plongé le genre humain dans des ténèbres et des erreurs où n’apparaissait aucun rayon de la foi ?
Les chaînes que le premier Adam avait rivées, le second Adam devait les briser.
La seconde naissance devait réparer le mal qu’avait fait la première génération, issue d’Adam coupable. L’immolation de l’agneau, célébrée sous la loi de l’ancienne pâque, n’était pas suffisante pour purifier le monde ; il fallait l’offrande de cet Agneau qui effacerait le péché du monde.
Les nations en étaient venues à douter si l’âme triompherait après la mort ; et voici qu’après la Croix, dans la chair de Jésus-Christ, nous trouvons l’infaillible assurance que notre corps lui-même ressuscitera ; là où le péché d’Adam avait apporté la mort, il était nécessaire que l’obéissance de Jésus-Christ apportât la vie. « Comme », dit l’Apôtre, « nous mourons tous en Adam, de même nous serons tous vivifiés en Jésus-Christ » (1 Cor. XV, 23).
9. La mort qui nous rend la vie :
Notre Sauveur a donc accepté la mort pour Lui-même, afin de nous préparer à tous la vie ; il me semble L’entendre dire aux hommes, dans Son infinie miséricorde : Je ne refuse pas de partager votre mort, afin que Je vous offre de partager Ma Résurrection. Sans doute la divinité qui est en Moi ne saurait donner prise à la mort ; toutefois par Ma naissance humaine, Je recevrai de vous ce que Je pourrai offrir en mourant pour vous. Tout ce que vous êtes, Je le serai, afin de donner tout ce que Je suis.
En effet, par la bouche de Son prophète, nous L’entendons parler de Sa mort comme d’une menace de mort pour notre propre mort. « Je serai », dit-Il par le prophète Osée, « Je serai votre mort, ô mort, Je serai ta morsure, enfer » (Osée, XIII, 14).
Je subirai les droits de la mort, mais Je les détruirai ; un jour J’entrerai dans ta prison, non pas pour rester enfermé, mais pour briser tes barrières.
10. Tous les motifs de notre gratitude et les raisons de notre action de grâce :
Confessons donc au Seigneur Son infinie miséricorde, « parce qu’Il a brisé les portes d’airain et rompu les barres de fer » (Is. XLV, 2) ; Il a tellement anéanti les barrières de la mort, qu’Il nous a même ouvert les portes du ciel, où fut admis, aussitôt après la Croix de Jésus-Christ, le larron quittant le supplice dû à ses crimes pour aller prendre possession de ce séjour destiné aux justes, et sans avoir d’autre mérite que celui d’une courte profession de foi ; tandis qu’avant la Croix de Jésus-Christ, nous voyons Abraham lui-même retenu, loin du ciel, dans une sorte de captivité qui toutefois n’avait rien de commun avec celle des impies (cf. ).
Nous lisons : « Le Christ sortit donc pour le salut de son peuple et pour la délivrance de ses élus » (Habac. III, 13) ; Son amour devait Le faire descendre jusque dans les profondeurs où le genre humain s’était précipité par sa prévarication.
Tel un roi qui, après avoir détruit la forteresse d’un tyran, rétablit partout la liberté, et non content de rompre les liens de tous ceux qu’enchaînait la tyrannie, descend Lui-même dans la prison où gémissent les Siens, et leur apporte la liberté avec Sa présence ; ce serait peu pour Lui de rendre ces captifs à la lumière, s’Il ne venait pas Lui-même dans ce lieu de ténèbres, et si de Ses propres mains Il ne brisait pas les chaînes de leur captivité.
Quelles actions de grâces pourront être rendues au Seigneur pour tant de bienfaits ?
Quel usage pouvons-nous faire de la liberté qui nous est rendue, si ce n’est de Le servir librement ?
Il est écrit, « Jésus-Christ a été blessé pour nos péchés, et Il S’est rendu faible pour nos iniquités ; nous avons été guéris par Ses souffrances » (Is. LIII, 5). On ne saurait avoir de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis (Jean, XV,13). Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis (Ibid. XI, 14). Si le grain de froment, tombant dans la terre, ne meurt pas, il demeure stérile (Ibid. XII, 24).
Dans le tremblement de terre de la Croix, « les pierres se fendirent et les tombeaux s’ouvrirent, et un grand nombre de corps des saints qui étaient morts ressuscitèrent, et sortant de leurs tombeaux après Sa Résurrection, ils vinrent dans la cité sainte et apparurent à une foule d’habitants » (Matth. XXVII, 51, 53). C’est ainsi qu’un seul grain tombant dans la terre a rendu à la vie une multitude d’autres grains.
11. Suite du même sujet, en considérant le Christ rédempteur comme le médecin de nos âmes :
Ne perdons pas de vue, mes frères, l’immense rançon de notre salut.
Notre vie a été renouvelée par la mort de Jésus-Christ. Tout serviteur pour lequel son maître s’est sacrifié, n’est-il pas assez précieux ?
Que personne ne tente de se soustraire à cette dette de la rédemption !
Jésus-Christ nous a tous rachetés, même ceux qui, aimant leur captivité, n’ont pas voulu recouvrer cette liberté que leur offrait un généreux Médiateur.
Ne parlez pas ici de telle ou telle somme d’argent : Il n’a rien extrait de Sa bourse, mais Il a répandu Son Sang.
A tant d’amour quelles richesses pourraient être comparées ?
Pour vous Il a donné, non pas Son bien, mais Sa propre personne. Car ce qu’Il demandait, ce ne sont pas vos richesses, mais vous-mêmes.
Il a subi pour vous une mort passagère, afin de vous arracher à la mort éternelle ; Il a revêtu votre vie, afin de vous communiquer la Sienne. Il est entré dans les limbes, afin que vous puissiez en sortir. Il a guéri nos blessures par les Siennes ; par Ses plaies Il a fait disparaître la plaie de notre damnation.
Je le dis avec joie, mes frères, il est généreux le médecin qui soigne son malade à ses frais et dépens ; qui par pur amour, non point de l’argent, mais du salut de son malade, supporte sans dégoût l’odeur et la vue des plaies d’un malade.
Mais le comble du dévouement, c’est de recevoir soi-même des blessures, afin d’en guérir les autres, de s’offrir comme remède, de se laisser déchirer volontairement afin d’extraire des blessures d’autrui le virus qui s’oppose à leur guérison.
C’est là ce qu’a fait Jésus-Christ, c’est jusque-là que notre Sauveur a porté le dévouement ; médecin généreux et universel, Il a versé, pour le salut de tous, non pas le sang des hommes, mais Son propre Sang. Notre rédemption est d’autant plus grande que nous sentions moins notre captivité ; notre guérison est d’autant plus précieuse que nous connaissions moins notre maladie.
12. Puisque donc le décret de notre condamnation est déchiré, rendons-nous les serviteurs fidèles de Jésus-Christ.
Tel est le mystère de la Croix du Sauveur.
Dans la personne d’Adam, par la transgression du précepte, le genre humain avait signé une sorte de pacte avec la mort ; mais Jésus-Christ a effacé tous nos crimes, « déchirant le texte du décret porté contre nous. Il l’a détruit en le fixant à la croix, en dépouillant les principautés et les puissances et en triomphant dans sa propre personne » (Coloss. II, 14, 15).
Or, par la destruction du texte de mort sur la croix , nous avons été rendus à la vie. En effet, la mort en Jésus-Christ, à quoi a-t-elle donné lieu, sinon à la Résurrection ? Or, la Résurrection en Jésus-Christ confirme l’homme dans la croyance à sa propre résurrection.
Reste à chacun le devoir de comprendre qu’il doit, dans sa vie, mettre un terme à ses crimes, comme un terme a été imposé à la mort publique. Puisque la mort est détruite, secouons notre sommeil spirituel, afin que personne ne demeure dans ses habitudes anciennes, maintenant que « les vieilles choses sont passées et que tout a été renouvelé » (2 Cor. V, 17).
Réalisons cette parole de l’Apôtre attestant que Jésus-Christ est mort, « afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour Celui qui, pour eux, a bien voulu mourir et ressusciter » (Ibid. 15).
13. Le Jour que le Seigneur a fait : jour de la Résurrection de Jésus-Christ, prémices de notre propre résurrection en lui et par Lui :
« Voici donc le jour que le Seigneur a fait » (Ps. CXVII, 24) ; qu’Il a réparé pour la gloire de Ses saints ; dans lequel Jésus-Christ ressuscitant d’entre les morts ordonne à Son corps mystique qui est l’Eglise d’espérer que les membres participeront à la gloire de leur Chef.
Ecoutez l’Apôtre, lequel proclame que c’est Jésus-Christ Lui-même qui parle par sa bouche : « En un moment, en un clin d’oeil, au son de la dernière trompette, car la trompette sonnera, les morts ressusciteront incorruptibles, et nous serons changés » (1 Cor. XV, 52).
Toutefois ce grand jour de la résurrection dernière reçoit toute sa magnificence du Jour que nous célébrons et qui a été illustré par la Résurrection de Jésus-Christ.
Alors nous aurons la réalité même de notre résurrection, aujourd’hui nous en possédons le principe ; nous avons comme le germe d’où sortiront tous ces fruits. Le prophète personnifiant Jésus-Christ chantait à l’avance la gloire de ce jour : « J’ai dormi et pris Mon sommeil, et Je me suis levé parce que le Seigneur M’a reçu » (Ps. III, 6).
« J’ai dormi », dit-Il, afin de prouver que Sa mort était bien l’œuvre de Sa volonté propre, et non pas le résultat de la coaction. Telle est la pensée clairement formulée par l’Evangile dans ces paroles mêmes du Sauveur : « J’ai le pouvoir de quitter la vie, et j’ai aussi le pouvoir de la reprendre » (Jean, X, 18).
Cette grande joie du matin est ailleurs décrite en ces termes : « La lumière est levée pour les justes, et la joie pour ceux qui ont le cœur droit » (Ps. XCVI, 11). « Justes, réjouissez-vous dans le Seigneur » (Ps. XXXI, 11). Et encore : « J’exalterai le matin vos merveilles, parce que vous êtes mon soutien, ô mon Dieu » (Ps. LVIII, 17). « Vous nous vivifierez après deux jours, le troisième jour Vous nous ressusciterez » (Osée VI, 3).
Enfin, dans un autre passage l’écrivain sacré décrit en un seul verset la lumière du soir et la joie du matin de la Résurrection : « La douleur durera jusqu’au soir et la joie jusqu’au matin » (Ps. XXIX, 6).
14. Conclusion du discours : ce que nous devons accomplir pour avoir part à la vie des ressuscités :
Voilà pourquoi, comme le dit l’Apôtre, « la nuit a précédé, mais le jour s’est approché. Rejetons donc les œuvres de ténèbres, et revêtons-nous des armes de la lumière » (Rom. XIII, 2), afin que, à l’aide de ces armes, nous triomphions de l’adversaire de notre salut, puisque Jésus-Christ en a déjà triomphé Lui-même.
Si la seule espérance nous procure tant de joie, que sera-ce donc de la réalité ?
Si les membres sont si heureux du bonheur de leur Chef, quel ne sera pas le bonheur dont ils jouiront avec leur Chef dans ce lieu de délices où celui qui aura mérité d’être compté parmi les membres de ce corps magnifique n’aura plus à craindre d’en être retranché ?
Toutefois, celui qui désire ressusciter et régner avec Jésus-Christ, doit auparavant être crucifié et mourir avec Lui, en mortifiant sans délai ses désirs et ses passions, par Jésus-Christ Notre-Seigneur.
