Archive pour la catégorie 'Lectures & relectures'

2012-13. Vous avez dit bissextile?

Vendredi 24 février 2012, sixième jour avant les calendes de mars.

Vous le savez, cette année 2012 est une année bissextile – elle compte 366 jours au lieu de 365 – et c’est ce mois de février qui compte un jour de plus qu’à l’accoutumée.

A – Pourquoi une année bissextile ?

La Terre tourne autour du Soleil en 365 jours, 5 heures, 48 minutes et 45 secondes, c’est ce que l’on appelle l’année tropique.
C’est bien justement de là que vient « le problème » : La durée de l’année tropique ne constitue pas un nombre entier alors que l’année civile, elle, a un compte rond : 365 jours.
Ainsi une année de 365 jours est trop courte alors qu’une année de 366 jours est trop longue. L’année de 365 jours décale le début des saisons d’un jour tous les quatre ans et, au bout du compte, d’une année entière tous les 1500 ans!
L’institution des années bissextiles a donc été motivée par la volonté de ramener le début des saisons aux mêmes dates que celles du calendrier.
Pour cela, il faut que la moyenne des années du calendrier soit la plus proche possible de l’année tropique (l’année tropique = 365,2422 jours). 
La journée supplémentaire ajoutée au calendrier permet donc de combler le retard de presque un quart de jour pris chaque année.
Comme nous allons le voir ci-dessous, c’est Jules César qui institua les années bissextiles.

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Lyon, Primatiale Saint-Jean : cadran de l’horloge astronomique.

B – Le calendrier julien.

Notre calendrier nous vient de l’ancienne Rome.

Au départ, les anciens Romains, comme beaucoup de civilisations anciennes, avaient un calendrier lunaire, dit calendrier de Numa Pompilius (du nom du deuxième roi de Rome). Les années lunaires comptent 355 jours : douze mois de 29 jours.
Mais cette manière de compter le temps présente un désavantage évident : chaque année il y a un décalage d’un peu plus de dix jours avec le cycle solaire et progressivement les mois sont décalés par rapport aux saisons.
Pour combler le décalage, les anciens Romains avaient donc un système de « mois supplémentaire », dont la durée était variable. Ce mois supplémentaire permettait de recaler les mois lunaires sur le cycle des saisons.

En 46-45 avant Jésus-Christ, Jules César, qui n’était pas seulement dictateur (au sens latin du terme) mais aussi grand pontife de la République Romaine fit appel à l’astronome grec Sosigène d’Alexandrie afin de remédier au décalage trop important que l’on constatait entre les années solaire et civile.
Ainsi fut créée l’
année de 365 jours avec, tous les quatre ans, l’ajout d’une journée supplémentaire. De là le nom de calendrier julien (= de Jules).

L’année julienne commençait le 1er mars (mois de la première saison : le printemps). C’est la raison pour laquelle les noms actuels de nos mois ne correspondent plus à leur numérotation selon leur place dans une année civile qui commence désormais au 1er janvier : septembre était le septième mois, octobre le huitième, novembre le neuvième et décembre le dixième…

C – Le jour intercalaire de Jules.

L’année julienne est donc divisée en douze mois de 30 ou 31 jours, sauf pour le dernier mois de l’année – février – qui en contient 28 ou 29 : trois années communes de 365 jours sont suivies d’une année bissextile de 366 jours. C’était donc à la fin de l’année civile que se plaçait le réajustement sur le cycle solaire.

Or, pour ne pas heurter certaines traditions populaires tenaces, Jules César ne voulut pas que ce soit après le dernier jour de l’année « ordinaire » que fût ajouté ce jour supplémentaire.
Si l’on transpose dans notre manière actuelle de compter, il n’a pas ajouté un « 29 février » : les années bissextiles romaines se terminaient toujours par le « 28 février »!
En effet il lui apparut préférable de « doubler » le vingt-quatrième jour de février. Les années bissextiles, originellement (et selon notre manière actuelle courante de compter) ne sont pas des années où il y a un 29 février mais des années où un jour intercalaire est ajouté entre le 24 et le 25 février : il y a donc deux 24 février, ou plus exactement il y a un 24 février bis!

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Nicolas Coustou : Jules César (musée du Louvre)

D – D’où vient le mot « bissextile »?

Pourquoi donc ce nom curieux – « bissextile » – donné à ces années de 366 jours?

Les Romains, encore eux, ne désignaient pas les dates de la même façon que nous. A l’intérieur du mois, les jours étaient numérotés en fonction de trois dates repères : les calendes, les nones et les ides (les calendes c’est le nom du premier jour du mois (*), les nones sont le 5 ou le 7 selon les mois, et les ides le 13 ou le 15 selon les mois).
A partir de ces jours repères, il faut alors procéder à un compte à rebours, mais – contrairement à notre logique moderne – on comptabilise le jour repère comme le premier avant lui-même!

Ainsi, le 1er mars, est le jour des calendes de mars… et les derniers jours de février sont : le 28 février = la veille des calendes de mars (en latin : « pridie ») ; le 27 février = le troisième jour avant les calendes de mars ; le 26 février = le quatrième jour avant les calendes de mars ; le 25 février = le cinquième jour avant les calendes de mars, et le 24 février = le sixième jour avant les calendes de mars.
En latin, le 24 février s’écrit : «  
a. d. VI Kal. Mart. »,  et se dit « ante diem sextum Kalendas Martii ».
Or quand il s’agit d’une année de 366 jours où, avons-nous dit, le jour supplémentaire est intercalé entre le 24 et le 25 février, le « 24 février bis » s’écrit donc tout naturellement : « a. d. bis VI Kal. Mart. », et se dit : « ante diem bis sextum Kalendas Martii » = « le sixième jour bis avant les calendes de mars ».
M’avez-vous bien suivi?
Hé bien, c’est ce « bis sextum », auquel fut ajouté le suffixe « -ilis » qui a formé l’adjectif latin « bissextilis » = qui a deux fois un sixième jour (sous entendu : « avant les calendes de mars »), d’où vient directement notre mot « bissextile ».

Ce n’est que bien plus tard que le jour supplémentaire fut compté comme étant le 29 du mois de février, lorsque la méthode de décompte des jours latine fut remplacée par celle actuellement en vigueur.
Mais il faut noter que, selon le martyrologe romain traditionnel, la liturgie conserve cette manière antique de calculer les fêtes et donc, quand il y a une année bissextile, les fêtes qui tombent habituellement les 24, 25, 26, 27 et 28 février se trouvent décalées au jour suivant : cette année 2012, la fête de l’apôtre Saint Mathias n’est pas le 24 février mais le 25, et, dans notre diocèse de Viviers, la fête de la dédicace de la cathédrale Saint-Vincent n’est pas célébrée le 27 mais le 28 février.

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Monument de Grégoire XIII dans la basilique Vaticane.

E – Le calendrier grégorien.

Je l’ai déjà dit mais je le répète, la longueur précise de l’année terrestre est de 365,2422 jours.
Le calendrier julien, lui, a en réalité une année moyenne de 365,25 jours.
Au bout d’un certain temps, cela finit tout de même par produire un décalage : une dizaine de jours de retard en quinze siècles!

Ce retard fut corrigé par l’instauration du calendrier grégorien : en 1582, le Pape Grégoire XIII (c’est à son nom que se réfère ici l’adjectif grégorien) décida de réformer le calendrier parce que l’équinoxe de printemps en était arrivé à se trouver à la date du 11 mars!
Cela posait en particulier un problème pour le calcul de la date de Pâques (dans l’Eglise latine, la date de la fête de Pâques est calculée par rapport à un équinoxe de printemps fixé au 21 mars). Il y avait donc un décalage de 10 jours entre le calendrier julien et le début du printemps.
La réforme grégorienne du calendrier fut promulguée pour combler cet écart et l’éviter à l’avenir.
L’année 1582 fut diminuée de 10 jours : cette année-là, par décret du Souverain Pontife, on passa directement du jeudi 4 octobre au vendredi 15 octobre (c’est ainsi que Sainte Thérèse d’Avila mourut dans la nuit du 4 au 15 octobre 1582)!
Les royaumes catholiques en Italie et dans la péninsule ibérique adoptèrent cette réforme tout de suite. En France, le changement de calendrier ne se fit qu’au mois de décembre 1582 (on est passé du 9 au 20 décembre 1582) ; l
es pays de confession protestante tarderont à l’adopter (en Angleterre ce ne fut qu’en 1752 et l’on passa donc du 2 au 14 septembre 1752, car l’écart entre les calendriers avait atteint 11 jours), le baptisant « calendrier julien réformé ».
Le calendrier julien, quant à lui, est toujours utilisé par une partie de l’Eglise Orthodoxe dans le calcul des fêtes religieuses. 

La règle d’intercalation des années bissextiles fut modifiée pour supprimer trois années bissextiles tous les quatre siècles. Ainsi, les années bissextiles restent les mêmes que celles du calendrier julien, sauf trois années séculaires sur quatre, celles dont le millésime est multiple de 100 sans l’être de 400 : les années 1700, 1800, 1900 furent des années communes alors que l’an 2000 a été bissextile.
Par la réforme grégorienne, le décalage entre l’année civile et l’année tropique n’est plus que de 3 jours en 10 000 ans!

En résumé : depuis l’instauration du calendrier grégorien
1. Régle générale : les années divisibles par 4 sont bissextiles, pas les autres.
2. Exception : les années divisibles par 100 ne sont pas bissextiles.
3. Exception à l’exception : les années divisibles par 400 sont bissextiles.  

Ainsi, l’an 2000 fut bissextile grâce à la règle 3, alors que l’année 1900 n’était pas bissextile à cause de la règle 2.
Le calendrier julien qui était en cours avant le calendrier grégorien ne connaissait que la première règle.

Lully.

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La « constellation » du chat.

(*) Nota : Comme les grecs n’utilisaient pas le même système que les Romains pour désigner les jours, ils ne parlaient pas des calendes. De là vient l’expression « remettre (quelque chose) aux calendes grecques » : les calendes grecques n’existant pas, l’expression signifie repousser une chose à une date indéterminée.

2012-12. A la veille du grand carême, méditation sur la Magdeleine repentante de Georges de La Tour.

2012-12. A la veille du grand carême, méditation sur la Magdeleine repentante de Georges de La Tour. dans De liturgia 11repent-1

Georges de La Tour – la Magdeleine repentante

Point d’auréole, point d’extase, aucune emphase : juste cette femme, assise à une table, la tête appuyée sur la main droite, tandis que de la gauche elle semble caresser un crâne.
Toute la scène, noyée d’obscurité, n’est éclairée que par une chandelle que l’on devine derrière le crâne.
Devant elle, un miroir dans lequel se reflète le crâne : la femme ne regarde pas le crâne lui-même, mais ses yeux sont rivés sur son reflet dans le miroir. 

Toutefois, c’est plus encore à l’intérieur d’elle-même qu’elle donne l’impression de regarder…

Cette toile de Georges de La Tour appartient à la série des « Magdeleine » : il y a les deux « Magdeleine à la veilleuse » (l’une au Louvre et l’autre à Los Angeles), la « Magdeleine pénitente » (au Musée Métropolitain de New York) et cette « Magdeleine  repentante » (datée des années 1635-1640, probablement la plus ancienne de la série, actuellement conservée à la Galerie Nationale d’Art de Washington).
J’ignore si le titre attribué à cette oeuvre remonte à l’artiste lui-même ou s’il lui a été donné postérieurement, cependant, pour ce qui me concerne, je l’eusse plus volontiers appelée « Magdeleine pensive ».

L’enseignement délivré par cette oeuvre est simple : c’est une sorte de Memento mori (« Souviens-toi que tu vas mourir »). Sont ici représentés des éléments de ces « vanités » prisées par l’époque baroque : le miroir, le crâne, la chandelle… Ce sont les symboles de la fugacité des bonheurs terrestres, de la fragilité de notre existence, de la précarité de la beauté.

Marie, dite Magdeleine – c’est-à-dire de Magdala : Magdala était une bourgade sur la rive du lac de Tibériade où Marie possédait un domaine – , avait été délivrée de sept démons par le Seigneur Jésus-Christ (cf. Luc. VIII, 2 ; la tradition spirituelle y voit les sept péchés capitaux alors que les amateurs d’histoires croustillantes n’ont voulu se souvenir que de la luxure). Elle s’attacha aux pas de Notre-Seigneur et le suivit jusqu’au Calvaire : ainsi peut-elle être considérée comme l’une de ses plus fidèles disciples. Présente au pied de la Croix et lors de la mise au tombeau (tandis que les Apôtres, hormis Saint Jean, avaient fui), elle est aussi la première au tombeau, le matin de Pâques, la première à laquelle les Saints Evangiles nous rapportent que le Ressuscité apparut, lui donnant mission de prévenir les Apôtres. De là le titre d’Apostola Apostolorum – Apôtre des Apôtres – qui lui est décerné. Après l’Ascension, la tradition nous rapporte qu’elle évangélisa la région de Marseille avant de se retirer à la Sainte Baume où elle vécut une trentaine d’années dans la contemplation.

Le tableau de La Tour semble nous placer à l’instant charnière où la Magdeleine, bouleversée par la rencontre du Christ Sauveur, abandonne sa vie de mondaine pour se mettre à la suite de Jésus.
Le livre évoque celui des Ecritures Sacrées, le crâne renvoie bien entendu à la mort : la Parole de Dieu et la compréhension de la vanité des plaisirs terrestres se sont frayé un chemin dans le coeur de la courtisane et l’ont mise en face des enjeux éternels dont la vie d’ici-bas n’est que le prélude.

Plus de bijoux ou de produits de beauté sur cette table qui, il n’y a pas si longtemps encore, était peut-être une coiffeuse.
La chevelure déliée, la chemise entrouverte laissant l’épaule nue ne sont plus les signes des provocations de la débauche, mais indiquent plutôt qu’il y eu un moment de tempête et d’agitation, maintenant calmé. L’attitude générale rayonne d’une détermination réfléchie, apaisée.
Le miroir, attribut par excellence de la coquetterie, n’est plus là pour refléter des parures et des poses aguichantes, mais intervient comme témoin d’une vérité salutaire : ce que Magdeleine contemple dans le miroir, ce n’est plus son propre visage, mais le reflet du crâne.  Memento mori !

Regardons maintenant plus attentivement encore ce tableau ; une chose étonnante doit y être remarquée : alors que nous nous trouvons dans une position latérale par rapport à Marie-Magdeleine et par rapport au miroir – qui se font face – nous pouvons nous-mêmes voir le reflet du crâne dans la glace. Normalement, si nous voyons le crâne, Magdeleine ne le voit pas ; et si c’est elle qui le voit, c’est nous qui ne devrions pas le voir! Or la composition de l’oeuvre, avec en particulier le jeu du regard de la Magdeleine et du miroir ne laissent pas de place à l’hésitation : elle voit le crâne dans son miroir.
Car en fait l’artiste n’a pas peint la réalité telle qu’elle apparaîtrait sur une photographie : la manière dont il a représenté la scène traduit une intention. Ce que voit le spectateur dans le miroir, c’est aussi ce que voit la Magdeleine. Le spectateur est comme obligé par le peintre de se mettre à la place de la Magdeleine et à voir à travers son regard à elle.
Ce faisant, Georges de La Tour nous délivre un message particulièrement fort.

En effet, la figure évangélique de Marie-Magdeleine peut être comprise comme la représentante de l’humanité auprès du Christ : marquée par le péché, séduite par les vanités terrestres et se laissant entraîner par ses penchants désordonnés, elle est elle-aussi appelée à rencontrer le Sauveur, à être absoute de ses fautes, à Le suivre jusqu’au Calvaire afin d’avoir part à la joie de la vie nouvelle du Ressuscité!
Ainsi, à travers cette toile, Marie-Magdeleine engage-t-elle chacun de ceux qui regardent le tableau autrement que superficiellement à suivre son exemple. Nous devons, comme elle, abandonner les voies de la perdition, quitter les sentiers du péché et nous défier des faux semblants puisque le miroir, en définitive, dit toujours la vérité : à celui qui ne s’arrête pas à la surface des choses, il renvoie l’image de la mort.

Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem reverteris : souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière!

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Pour mieux connaître la figure de Sainte Marie-Magdeleine > ici.

2012-10. La place d’honneur, la place centrale, doit revenir à Jésus!

Le 15 janvier 2012, a eu lieu la quatrième « Rencontre pour l’Unité Catholique » (appelée aussi « Réunicatho », voir le site > www).

Un mois après, ce 15 février, a été publié le très intéressant texte de l’intervention de Son Excellence Monseigneur Athanasius Schneider, évêque auxiliaire de l’archidiocèse de Sainte-Marie d’Astana, et secrétaire de la Conférence des évêques catholiques du Kazakhstan.
Cet exposé était intitulé : « La nouvelle évangélisation et la sainte liturgie ». On en trouvera le texte complet ici > www, et je ne peux que vous encourager à le lire et à le relire avec la plus grande attention.
Les premiers paragraphes – paragraphes introductifs – contiennent, fort bien exprimées, des réflexions sur l’orientation de la célébration et la place du tabernacle qui ne sont finalement que de bon sens (mais le bon sens n’est pas la chose au monde la mieux partagée, surtout dans certains milieux ecclésiastiques!). J’y souscris totalement ; j’ai déjà eu l’occasion d’écrire à ce sujet (cf. > www ou encore > www), et je ne résiste pas au plaisir de reprendre ci-dessous le texte de ces quatre premiers paragraphes.

Lully.

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C’est Dieu, c’est Jésus Eucharistie, c’est la Croix
qui sont au centre du culte chrétien authentique. 

Extraits de l’intervention de
Monseigneur Athanasius Schneider,
intitulée « la nouvelle évangélisation et la sainte liturgie »

« Pour parler correctement de la nouvelle évangélisation il est indispensable de porter tout d’abord notre regard sur Celui qui est le véritable évangélisateur, à savoir Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, le Verbe de Dieu fait Homme. Le Fils de Dieu est venu sur cette terre pour expier et racheter le plus grand péché, le péché par excellence. Et ce péché par excellence de l’humanité consiste dans le refus d’adorer Dieu, dans le refus de Lui réserver la première place, la place d’honneur. Ce péché des hommes consiste dans le fait qu’on ne porte pas attention à Dieu, dans le fait qu’on n’a plus le sens des choses, voire des détails qui relèvent de Dieu et de l’adoration qui Lui est due, dans le fait qu’on ne veut pas voir Dieu, dans le fait qu’on ne veut pas s’agenouiller devant Dieu.

Face à une telle attitude, l’Incarnation de Dieu est gênante, gênante également et par contrecoup la Présence Réelle de Dieu dans le mystère eucharistique, gênante la centralité de la présence eucharistique de Dieu dans les églises. L’homme pécheur veut en effet se mettre au centre, tant à l’intérieur de l’église que lors de la célébration eucharistique, il veut être vu, il veut être remarqué.

C’est la raison pour laquelle Jésus Eucharistie, Dieu incarné, présent dans le tabernacle sous la forme eucharistique, on préfère Le placer sur le côté. Même la représentation du Crucifié sur la croix au milieu de l’autel lors de la célébration face au peuple est gênante, parce que le visage du prêtre s’en trouverait occulté. Donc l’image du Crucifié au centre aussi bien que Jésus Eucharistie dans le tabernacle également au centre de l’autel, sont gênants. En conséquence la croix et le tabernacle sont déplacés sur le côté. Pendant l’office, les assistants doivent pouvoir observer en permanence le visage du prêtre, et celui-ci prend plaisir à se mettre littéralement au centre de la maison de Dieu. Et si par hasard Jésus Eucharistie est quand même laissé dans son tabernacle au centre de l’autel, parce que le ministère des Monuments Historiques, même sous un régime athée, a interdit pour des raisons de conservation du patrimoine artistique de le déplacer, le prêtre, souvent tout au long de la célébration liturgique, lui tourne sans scrupules le dos.

Combien de fois de braves fidèles adorateurs du Christ, dans leur simplicité et leur humilité, se seront écriés : « Bénis soyez-vous, les Monuments Historiques! Vous nous avez au moins laissé Jésus au centre de notre église». »

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Basilique de Lalouvesc : le sanctuaire avant la « réforme liturgique »
un somptueux maître-autel de marbre et de bronzes dorés (anges & saints)
surélevé du sol par trois degrés
surmonté d’un ciborium couvrant la châsse et la statue de St Jean-François Régis.

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Basilique de Lalouvesc : le sanctuaire après la « réforme liturgique »
l’autel n’est plus qu’une dalle de pierre carrée sur un cylindre de pierre bouchardée
posé à même le sol.
Le tabernacle a été relégué au fond de la chapelle absidale
le reliquaire de St Régis a été mis sur le côté, tous les ornements de bronze et même les insignes de la basilique ont disparu.

Sur ce même sujet voir aussi la B.D. :
« Grindsel le séraphin se pose quelques bonnes questions », ici > www.

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2012-9. 15 février 1982 : un certain cardinal Ratzinger était appelé à demeurer à Rome pour y servir l’Eglise.

Mercredi 15 février 2012,
fête de Saint Claude de La Colombière.

Notre amie Béatrice, dans son excellent site « Benoît et moi », met en ligne aujourd’hui la traduction qu’elle a faite d’un article paru en italien dans l’Osservatore Romano de ce jour.
Cet article s’intitule « Trente ans après » parce qu’il rappelle que, jour pour jour, « il y a trente ans, le 15 Février 1982, était rendue publique la nouvelle que Jean-Paul II, allant à l’encontre du désir du cardinal Joseph Ratzinger, le déchargeait de la gouvernance pastorale du diocèse de Freising et Munich.
Le 25 novembre précédent, en effet, le cardinal allemand de 54 ans avait été nommé par le Pape comme préfet du premier dicastère de la Curie romaine, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Ainsi, après avoir conservé près de trois mois encore la direction de ce grand diocèse bavarois, en ces jours de février, Ratzinger s’installe à Rome. (…) Depuis février 1982, le cardinal allemand n’a plus jamais quitté Rome ».

2012-9. 15 février 1982 : un certain cardinal Ratzinger était appelé à demeurer à Rome pour y servir l'Eglise. dans Commentaires d'actualité & humeurs montaneros

1982 : le Cardinal Joseph Ratzinger fait ses adieux au diocèse de Munich pour s’installer à Rome
(ici avec les montagnards bavarois en costume traditionnel) 

Trente ans donc de présence à Rome pour celui qui est devenu, le 19 avril 2005, notre Saint-Père le Pape Benoît XVI.
Trente ans de présence continue et laborieuse…
Hormis toutefois pendant les courtes périodes de vacances de la Curie, qui permettaient au Cardinal Ratzinger de retourner dans sa petite maison, voisine de la ferme de Pentling : il l’avait achetée en vue de sa retraite, qu’il eût souhaitée discrète, modeste, paisible, studieuse… et accompagnée de chats!
Je vous avais parlé, in illo tempore, de la publication de cette biographie du Cardinal Ratzinger – depuis sa naissance jusqu’à son élévation au Souverain Pontificat – rédigée par Chico, le chat roux de la ferme de Pentling qui, lorsque le bon prélat revenait dans sa Bavière natale, désertait la maison de ses maîtres pour s’installer chez son grand ami Joseph (cf. > www) [1].
Moi, je l’ai toujours pensé : un prélat qui aime les chats et qui – en plus – est aimé d’eux, ne peut que faire un bon Pape! (voir aussi > www).

« Je ne le connais pas, mais ses yeux sont bons », ces paroles d’une romaine quelque jours après l’élection de Benoît XVI, citées par l’article qu’a traduit notre amie Béatrice, rejoint l’expérience de l’épouse de l’un des officiers de l’Ecole de Cavalerie de Saumur lors de la béatification du Père Charles de Foucauld (nota : en effet Frère Maximilien-Marie accompagnait la délégation de l’Ecole de Cavalerie et lui servait de guide pour les visites de Rome ;  il était aussi placé avec ces militaires – au premier rang, avec de beaux prie-dieu de velours rouge – à la cérémonie de béatification le dimanche 13 novembre 2005).
Cette jeune femme donc s’est trouvée en première ligne, sur le passage du Souverain Pontife, lorsqu’il a regagné la sacristie après la vénération des reliques du nouveau bienheureux ; le Pape lui a tendu la main, qu’elle a baisée avec ferveur en mettant genou en terre, puis elle a pu lui parler quelques instants pour recommander à sa prière un tout petit enfant malade. Elle fut bouleversée par la manière dont le Saint Père a plongé son regard dans le sien, avec une indicible expression d’attention, de bonté, de profonde compassion… « A ce moment-là, a-t-elle ensuite confié en substance à Frère Maximilien-Marie, j’ai eu l’impression certaine qu’il n’y avait en quelque sorte plus que lui et moi, qu’il prenait véritablement – au sens le plus fort que peut revêtir ce verbe prendre – cette intention douloureuse que je lui confiais, et j’ai compris à quel point c’est un père que nous avons à la tête de  notre Eglise… »

BenoîtXVI-soleil Benoît XVI dans Intentions de priere

Mais je continue ma lecture de l’article :
« Aujourd’hui, à trente ans du début de la période romaine de Joseph Ratzinger, ce doux berger qui ne recule pas devant les loups, le profil de la maturité d’un pontificat qui restera dans l’histoire se fait clair, dissolvant comme de la fumée les stéréotypes durs à mourir et contrastant avec des comportements irresponsables et indignes. Ces derniers finissent par s’imbriquer dans les clameurs des médias, inévitables et certainement pas désintéressées, mais qui doivent être utilisées comme une opportunité pour la purification de l’Eglise. 
Pape de la paix qui veut raviver la flamme de la primauté de Dieu, Benoît XVI est parfaitement cohérent avec son histoire. Une histoire marquée par une vision ample qui, pendant ces trente (années) romaines, a toujours cherché un souffle mondial et a été caractérisé par une oeuvre d’innovation et de purification poursuivie avec courage, ténacité et patience, conscient que depuis la nuit des temps, l’ennemi sème la zizanie (l’ivraie) dans le champ. 
C’est pourquoi le Pape indique sans relâche la nécessité d’un renouveau continu (Ecclesia semper reformanda [2]), rappelant que la sainteté de l’Église ne sera pas obscurcie si, à l’écoute de la vérité, elle reste proche de l’unique Seigneur ».

Oh, combien nous souscrivons à ces paroles! Et plus que jamais, rendant grâces à Dieu pour les trente années romaines de celui qui s’est soumis avec humilité et obéissance aux dispositions de la divine Providence qui contrecarrait ses projets personnels, nous redisons avec ferveur les paroles de l’ « Oremus pro Pontifice nostro » : « Que le Seigneur le garde, qu’Il le conserve en vie, qu’Il le fasse heureux sur la terre et qu’Il ne le livre pas à la merci de ses ennemis »!

Lully.

Pour lire la totalité de l’article de l’Osservatore Romano sur le site « Benoît et moi », cliquer ici > www, et si vous voulez le lire en italien, ici > www.

armes-benoit-XVI-2-93x150 cardinal Ratzinger dans Lectures & relectures

[1] A ma connaissance, le très bel album « Joseph et Chico » dont j’avais relaté la parution en octobre 2007 n’a toujours pas été traduit en français, et c’est vraiment très dommage!

[2] « Ecclesia semper reformanda » : c’est un adage qui remonte au Moyen-Age et qui signifie que l’Eglise doit toujours travailler à sa propre réforme.

2012-8. Session Santé & Bien-être.

« J’ai demandé à Frère Maximilien-Marie s’il avait totalement cessé de réaliser ces petites bandes dessinées dans la lecture desquelles j’aime bien me plonger et que je sais que beaucoup d’entre vous apprécient également…
Il m’a seulement répondu par un sourire, mais lorsque je me suis réveillé de ma sieste, il m’a tendu une feuille sans rien dire : cette feuille, je l’ai reproduite pour vous ci-dessous… et j’espère que vous ne vous contenterez pas de la lire de manière superficielle !

Bonne lecture à vous tous, chers Amis… et surtout profitez de l’invitation qui vous est faite à cette Session Santé & Bien-être! »

2012-8. Session Santé & Bien-être. dans Bandes dessinées patteschatsLully.    

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BD Session Santé & Bien-être

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- Beaucoup de personnes sont capables de soutenir de gros efforts, à l’occasion d’exercices sportifs ou de « fitness », pour obtenir une plus belle apparence physique ou pour retrouver une meilleure forme… Pourquoi donc n’en est-il pas de même lorsqu’il s’agit d’avoir une meilleure santé spirituelle et d’acquérir une plus grande beauté d’âme?

- Beaucoup de personnes consentent volontiers à des sacrifices financiers pour pouvoir participer à des sessions de bien-être et de remise en forme… Pourquoi donc, lorsque Jésus offre gratuitement une session de santé spirituelle d’une très haute qualité, rencontre-t-on si peu de réactions d’enthousiasme et de gratitude envers Lui, même parmi ceux qui prétendent être ses fidèles?

- Il y a des succursales de la maison de cure d’origine dans tous les lieux où la Sainte Eglise du Christ est établie, et la cure peut être suivie à domicile en lien avec tous les autres fidèles ; il est fortement recommandé, quand cela est possible, d’avoir un bon conseiller spirituel, prudent et avisé, afin que la cure puisse porter le meilleur de ses fruits.

- La Session Santé & Bien-être du Docteur Carême t’est ouverte, et elle t’est offerte ; ses prestations d’excellence ont puissamment contribué à « faire des saints » : ne laisse pas passer ta chance!

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2012-7. « Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les oeuvres bonnes ».

Message de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
à l’occasion du Carême de l’an de grâce 2012. 

2012-7. « Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les oeuvres bonnes ». dans De liturgia prev46-Copie

Frères et soeurs,

Le Carême nous offre encore une fois l’opportunité de réfléchir sur ce qui est au coeur de la vie chrétienne : la charité. En effet, c’est un temps favorable pour renouveler, à l’aide de la Parole de Dieu et des Sacrements, notre itinéraire de foi, aussi bien personnel que communautaire. C’est un cheminement marqué par la prière et le partage, par le silence et le jeûne, dans l’attente de vivre la joie pascale.

Cette année, je désire proposer quelques réflexions à la lumière d’un bref texte biblique tiré de la Lettre aux Hébreux : « Faisons attention les uns aux autres pour nous stimuler dans la charité et les oeuvres bonnes » (Heb. X, 24). Cette phrase fait partie d’une péricope dans laquelle l’écrivain sacré exhorte à faire confiance à Jésus-Christ comme Grand Prêtre qui nous a obtenu le pardon et l’accès à Dieu. Le fruit de notre accueil du Christ est une vie selon les trois vertus théologales : il s’agit de nous approcher du Seigneur « avec un coeur sincère et dans la plénitude de la foi » (X, 22), de garder indéfectible « la confession de l’espérance » (X, 23) en faisant constamment attention à exercer avec nos frères « la charité et les oeuvres bonnes » (X, 24). Pour étayer cette conduite évangélique – est-il également affirmé -, il est important de participer aux rencontres liturgiques et de prière de la communauté, en tenant compte du but eschatologique : la pleine communion en Dieu (X, 25). Je m’arrête sur le verset 24 qui, en quelques mots, offre un enseignement précieux et toujours actuel sur trois aspects de la vie chrétienne: l’attention à l’autre, la réciprocité et la sainteté personnelle.

1. « Faisons attention » : la responsabilité envers le frère.

Le premier élément est l’invitation à « faire attention » : le verbe grec utilisé est katanoein, qui signifie bien observer, être attentifs, regarder en étant conscient, se rendre compte d’une réalité. Nous le trouvons dans l’Évangile, lorsque Jésus invite les disciples à « observer » les oiseaux du ciel qui, bien qu’ils ne s’inquiètent pas, sont l’objet de l’empressement et de l’attention de la Providence divine (cf. Lc 12, 24), et à « se rendre compte » de la poutre qui se trouve dans leur oeil avant de regarder la paille dans l’oeil de leur frère (cf. Luc VI, 41). Nous trouvons aussi cet élément dans un autre passage de la même Lettre aux Hébreux, comme invitation à « prêter attention à Jésus » (III, 1), l’apôtre et le grand prêtre de notre foi. Ensuite, le verbe qui ouvre notre exhortation invite à fixer le regard sur l’autre, tout d’abord sur Jésus, et à être attentifs les uns envers les autres, à ne pas se montrer étrangers, indifférents au destin des frères. Souvent, au contraire, l’attitude inverse prédomine : l’indifférence, le désintérêt qui naissent de l’égoïsme dissimulé derrière une apparence de respect pour la « sphère privée ». Aujourd’hui aussi, la voix du Seigneur résonne avec force, appelant chacun de nous à prendre soin de l’autre. Aujourd’hui aussi, Dieu nous demande d’être les « gardiens » de nos frères (cf. Gn 4, 9), d’instaurer des relations caractérisées par un empressement réciproque, par une attention au bien de l’autre et à tout son bien. Le grand commandement de l’amour du prochain exige et sollicite d’être conscients d’avoir une responsabilité envers celui qui, comme moi, est une créature et un enfant de Dieu : le fait d’être frères en humanité et, dans bien des cas, aussi dans la foi, doit nous amener à voir dans l’autre un véritable alter ego, aimé infiniment par le Seigneur. Si nous cultivons ce regard de fraternité, la solidarité, la justice ainsi que la miséricorde et la compassion jailliront naturellement de notre coeur. Le Serviteur de Dieu Paul VI affirmait qu’aujourd’hui le monde souffre surtout d’un manque de fraternité : « Le monde est malade. Son mal réside moins dans la stérilisation des ressources ou dans leur accaparement par quelques-uns, que dans le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples » (Lett. enc. Populorum progressio du 26 mars 1967, n° 66).

L’attention à l’autre comporte que l’on désire pour lui ou pour elle le bien, sous tous ses aspects : physique, moral et spirituel. La culture contemporaine semble avoir perdu le sens du bien et du mal, tandis qu’il est nécessaire de répéter avec force que le bien existe et triomphe, parce que Dieu est « le bon, le bienfaisant » (Ps. CXIX, 68). Le bien est ce qui suscite, protège et promeut la vie, la fraternité et la communion. La responsabilité envers le prochain signifie alors vouloir et faire le bien de l’autre, désirant qu’il s’ouvre lui aussi à la logique du bien ; s’intéresser au frère veut dire ouvrir les yeux sur ses nécessités. L’Écriture Sainte met en garde contre le danger d’avoir le coeur endurci par une sorte d’« anesthésie spirituelle » qui rend aveugles aux souffrances des autres. L’évangéliste Luc rapporte deux paraboles de Jésus dans lesquelles sont indiqués deux exemples de cette situation qui peut se créer dans le coeur de l’homme. Dans celle du bon Samaritain, le prêtre et le lévite « passent outre », avec indifférence, devant l’homme dépouillé et roué de coups par les brigands (cf. Luc X, 30-32), et dans la parabole du mauvais riche, cet homme repu de biens ne s’aperçoit pas de la condition du pauvre Lazare qui meurt de faim devant sa porte (cf. Luc XVI, 19). Dans les deux cas, nous avons à faire au contraire du « prêter attention », du regarder avec amour et compassion. Qu’est-ce qui empêche ce regard humain et affectueux envers le frère ? Ce sont souvent la richesse matérielle et la satiété, mais c’est aussi le fait de faire passer avant tout nos intérêts et nos préoccupations personnels. Jamais, nous ne devons nous montrer incapables de « faire preuve de miséricorde » à l’égard de celui qui souffre ; jamais notre coeur ne doit être pris par nos propres intérêts et par nos problèmes au point d’être sourds au cri du pauvre. À l’inverse, c’est l’humilité de coeur et l’expérience personnelle de la souffrance qui peuvent se révéler source d’un éveil intérieur à la compassion et à l’empathie : « Le juste connaît la cause des faibles, le méchant n’a pas l’intelligence de la connaître » (Prov. XIX, 7). Nous comprenons ainsi la béatitude de « ceux qui sont affligés » (Matt. V, 4), c’est-à-dire de ceux qui sont en mesure de sortir d’eux-mêmes pour se laisser apitoyer par la souffrance des autres. Rencontrer l’autre et ouvrir son coeur à ce dont il a besoin sont une occasion de salut et de béatitude.

« Prêter attention » au frère comporte aussi la sollicitude pour son bien spirituel. Je désire rappeler ici un aspect de la vie chrétienne qui me semble être tombé en désuétude : la correction fraternelle en vue du salut éternel. En général, aujourd’hui, on est très sensible au thème des soins et de la charité à prodiguer pour le bien physique et matériel des autres, mais on ne parle pour ainsi dire pas de notre responsabilité spirituelle envers les frères. Il n’en est pas ainsi dans l’Église des premiers temps, ni dans les communautés vraiment mûres dans leur foi, où on se soucie non seulement de la santé corporelle du frère, mais aussi de celle de son âme en vue de son destin ultime. Dans l’Écriture Sainte, nous lisons : « Reprends le sage, il t’aimera. Donne au sage : il deviendra plus sage encore ; instruis le juste, il accroîtra son acquis » (Prov. IX, 8s). Le Christ lui-même nous commande de reprendre le frère qui commet un péché (cf. Matt. XVIII, 15). Le verbe utilisé pour définir la correction fraternelle – elenchein – est le même que celui qui indique la mission prophétique de la dénonciation propre aux chrétiens envers une génération qui s’adonne au mal (cf. Eph. V, 11). La tradition de l’Église a compté parmi les oeuvres de miséricorde spirituelle celle d’« admonester les pécheurs ». Il est important de récupérer cette dimension de la charité chrétienne. Il ne faut pas se taire face au mal. Je pense ici à l’attitude de ces chrétiens qui, par respect humain ou par simple commodité, s’adaptent à la mentalité commune au lieu de mettre en garde leurs frères contre des manières de penser et d’agir qui sont contraires à la vérité, et ne suivent pas le chemin du bien. Toutefois le reproche chrétien n’est jamais fait dans un esprit de condamnation ou de récrimination. Il est toujours animée par l’amour et par la miséricorde et il naît de la véritable sollicitude pour le bien du frère. L’apôtre Paul affirme : « Dans le cas où quelqu’un serait pris en faute, vous les spirituels, rétablissez-le en esprit de douceur, te surveillant toi-même, car tu pourrais bien, toi aussi être tenté » (Gal. VI, 1). Dans notre monde imprégné d’individualisme, il est nécessaire de redécouvrir l’importance de la correction fraternelle, pour marcher ensemble vers la sainteté. Même « le juste tombe sept fois » (Prov. XXIV, 16) dit l’Écriture, et nous sommes tous faibles et imparfaits (cf.1 Joan. I, 8). Il est donc très utile d’aider et de se laisser aider à jeter un regard vrai sur soi-même pour améliorer sa propre vie et marcher avec plus de rectitude sur la voie du Seigneur. Nous avons toujours besoin d’un regard qui aime et corrige, qui connaît et reconnaît, qui discerne et pardonne (cf. Luc XXII, 61), comme Dieu l’a fait et le fait avec chacun de nous.

2. « Les uns aux autres » : le don de la réciprocité.

Cette « garde » des autres contraste avec une mentalité qui, réduisant la vie à sa seule dimension terrestre, ne la considère pas dans une perspective eschatologique et accepte n’importe quel choix moral au nom de la liberté individuelle. Une société comme la société actuelle peut devenir sourde aux souffrances physiques comme aux exigences spirituelles et morales de la vie. Il ne doit pas en être ainsi dans la communauté chrétienne! L’apôtre Paul invite à chercher ce qui « favorise la paix et l’édification mutuelle » (Rom. XIV, 19), en plaisant « à son prochain pour le bien, en vue d’édifier » (Ibid. XV, 2), ne recherchant pas son propre intérêt, « mais celui du plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés » (1 Cor. X, 33). Cette correction réciproque et cette exhortation, dans un esprit d’humilité et de charité, doivent faire partie de la vie de la communauté chrétienne.

Les disciples du Seigneur, unis au Christ par l’Eucharistie, vivent dans une communion qui les lie les uns aux autres comme membres d’un seul corps. Cela veut dire que l’autre m’est uni de manière particulière, sa vie, son salut, concernent ma vie et mon salut. Nous abordons ici un élément très profond de la communion : notre existence est liée à celle des autres, dans le bien comme dans le mal ; le péché comme les oeuvres d’amour ont aussi une dimension sociale. Dans l’Église, corps mystique du Christ, cette réciprocité se vérifie : la communauté ne cesse de faire pénitence et d’invoquer le pardon des péchés de ses enfants, mais elle se réjouit aussi constamment et exulte pour les témoignages de vertu et de charité qui adviennent en son sein. « Que les membres se témoignent une mutuelle sollicitude » (cf.1 Cor. XII, 25), affirme saint Paul, afin qu’ils soient un même corps. La charité envers les frères, dont l’aumône – une pratique caractéristique du carême avec la prière et le jeûne – est une expression, s’enracine dans cette appartenance commune. En se souciant concrètement des plus pauvres, le chrétien peut exprimer sa participation à l’unique corps qu’est l’Église. Faire attention aux autres dans la réciprocité c’est aussi reconnaître le bien que le Seigneur accomplit en eux et le remercier avec eux des prodiges de grâce que le Dieu bon et tout-puissant continue de réaliser dans ses enfants. Quand un chrétien perçoit dans l’autre l’action du Saint Esprit, il ne peut que s’en réjouir et rendre gloire au Père céleste (cf. Matt. V, 16).

3. « pour nous stimuler dans la charité et les oeuvres bonnes » : marcher ensemble dans la sainteté.

Cette expression de la Lettre aux Hébreux (X, 24), nous pousse à considérer l’appel universel à la sainteté, le cheminement constant dans la vie spirituelle à aspirer aux charismes les plus grands et à une charité toujours plus élevée et plus féconde (cf.1 Cor. XII, 31 – XIII, 13). L’attention réciproque a pour but de nous encourager mutuellement à un amour effectif toujours plus grand, « comme la lumière de l’aube, dont l’éclat grandit jusqu’au plein jour » (Prov. IV, 18), dans l’attente de vivre le jour sans fin en Dieu. Le temps qui nous est accordé durant notre vie est précieux pour découvrir et accomplir les oeuvres de bien, dans l’amour de Dieu. De cette manière, l’Église elle-même grandit et se développe pour parvenir à la pleine maturité du Christ (cf. Eph. IV, 13). C’est dans cette perspective dynamique de croissance que se situe notre exhortation à nous stimuler réciproquement pour parvenir à la plénitude de l’amour et des oeuvres bonnes.

Malheureusement, la tentation de la tiédeur, de l’asphyxie de l’Esprit, du refus d’« exploiter les talents » qui nous sont donnés pour notre bien et celui des autres (cf. Matt. XXV, 25 et sv.) demeure. Nous avons tous reçu des richesses spirituelles ou matérielles utiles à l’accomplissement du plan divin, pour le bien de l’Église et pour notre salut personnel (cf. Luc XII, 21b ; 1 Tim. VI, 18). Les maîtres spirituels rappellent que dans la vie de la foi celui qui n’avance pas recule. Chers frères et soeurs, accueillons l’invitation toujours actuelle à tendre au « haut degré de la vie chrétienne » (Jean-Paul II, Lettre apostolique Novo millenio ineunte du 6 janvier 2001, n° 31). En reconnaissant et en proclamant la béatitude et la sainteté de quelques chrétiens exemplaires, la sagesse de l’Église a aussi pour but de susciter le désir d’en imiter les vertus. Saint Paul exhorte : « rivalisez d’estime réciproque » (Rom. XII, 10).

Face à un monde qui exige des chrétiens un témoignage renouvelé d’amour et de fidélité au Seigneur, tous sentent l’urgence de tout faire pour rivaliser dans la charité, dans le service et dans les oeuvres bonnes (cf. HeB. VI, 10). Ce rappel est particulièrement fort durant le saint temps de préparation à Pâques. Vous souhaitant un saint et fécond Carême, je vous confie à l’intercession de la Bienheureuse Vierge Marie et, de grand coeur, j’accorde à tous la Bénédiction apostolique.

Du Vatican, le 3 novembre 2011.

Benedictus PP. XVI

armes-benoit-XVI-2-93x150 Benoît XVI dans Lectures & relectures

                                                                                             Petit catéchisme sur le carême et la pénitence > www.

2011-96. « Te hominem laudamus! » (Marie Noël)

31 décembre.

Dernier jour de l’année civile.
Les bulletins d’information parlent de manière quasi exclusive de réveillon, de fête et de menus… « Panem et circenses »!

En notre Mesnil-Marie, nous terminons l’année dans le recueillement et éprouvons, plus encore qu’à l’accoutumée, un grand besoin de silence et de calme.
Chers Amis, Frère Maximilien-Marie ne vous présentera pas ses voeux avant que la nouvelle année ne soit commencée.
Ce soir, en notre oratoire, nous réciterons le « Miserere », afin de demander pardon et miséricorde pour toutes les fautes de l’année écoulée, et nous enchaînerons avec le « Te Deum », pour remercier Dieu de toutes les grâces qu’Il nous a accordées au long de ces 365 jours passés, nous souvenant que le temps ne nous est donné qu’en vue de préparer l’Eternité.

Dernier jour de l’année civile.
Heure de bilans, personnels et sociétaux, pour ceux qui refusent de se laisser « étourdir par les néons des manèges » : nous savons bien que le monde danse sur une poudrière et nous pressentons que l’avenir peut se révéler plus difficile encore que ce que l’ « on » veut bien nous en dire…

Alors, en repensant à tout ce qui nous a été partagé de joies et de peines, de souffrances et d’espérances, tout au long de l’année 2011, je me suis souvenu d’un passage des  « Notes intimes » de Marie Noël (cette très grande âme qui fut si longtemps en proie à d’effrayantes ténèbres intérieures), que Frère Maximilien-Marie m’avait lu un jour. Je suis allé le rechercher et j’ai décidé de vous le recopier ici.

Ce texte est daté du 31 décembre 1940, dans un contexte particulièrement douloureux.
Soixante et onze ans plus tard, dans un contexte bien différent mais qui n’est cependant pas moins chargé en souffrances et en angoissantes incertitudes, on peut y puiser encore de grands motifs de réflexion et d’élévation !

Lully.

Dunkerque 1940

Dunkerque après les bombardements en 1940

* * *

« Te hominem laudamus! »

Le 31 décembre 1940.

Le dernier jour de l’année, le Bon Dieu était dans le ciel et regardait en bas dans une église où les gens étaient en train de Lui chanter le Te Deum.

L’église n’avait plus ni clocher ni cloches et le curé avait eu bien du mal à boucher les plus gros trous des murs et du toit pour que les fidèles ne fussent pas trop mouillés, les jours de pluie, en y récitant leurs prières.

Il y avait là Léontine, dont les trois maisons avaient été brûlées et qui logeait maintenant dans un grenier froid.
Il y avait là Thérèse, à qui les Allemands n’avaient laissé ni meuble ni linge et qui était venue à l’office avec le manteau de sa voisine.
Il y avait François, de la ferme des Noues, dont tous les chevaux et les vaches avaient été emmenés par la troupe, si bien qu’il ne pouvait plus labourer ses terres et, à côté, dans le même banc, la pauvre Madeleine dont le mari avait été tué d’un coup de fusil à l’entrée du bourg.
Il y avait Germaine, la boiteuse, dont les trois fils étaient prisonniers…
Et Théodore, dont la femme et les deux petites filles avaient péries ensemble, ensevelies sous la grange…
Et Marguerite, qui avait perdu, en fuite, son petit garçon, et personne ne savait plus ce qu’il était devenu…
Et Vincent dont la vieille mère avait flambé dans la voiture…
Et Jean-Pierre dont un éclat d’obus avait crevé les deux yeux…
Et tous et toutes qui ne savaient plus où aller, ni quoi manger parce que les ennemis emportaient, des champs, des étables et des boutiques, de plus en plus, la nourriture.

Ils étaient là, tous ensemble, nombreux, serrés dans l’église.
Quelques uns pleuraient.
Mais tous chantaient d’une voix appliquée et pieuse le Te Deum du dernier jour de décembre – « pour toutes les grâces et bienfaits reçus au cours de l’année » – comme leur vieux curé le leur avait dit.

Le Bon Dieu, les écoutant, en fut dans l’admiration.
Et Il dit aux Anges :
« En vérité, en vérité, l’homme est une sainte créature. Voyez tous ces pauvres gens : ils M’avaient, il y a douze mois,  confié leur année pour qu’elle fît un bon voyage, et Je l’ai chargée pour eux de calamités et d’épouvantes. Ils avaient prié tous les jours pour être délivrés du mal, Je les ai livrés aux pires maux. Ils avaient imploré la paix, J’ai lâché sur eux la guerre. Ils M’avaient demandé le pain quotidien, Je leur ai préparé la faim dont plusieurs d’entre eux vont mourir. Ils avaient cru mettre en sûreté entre Mes mains leurs familles et leur patrie, J’ai broyé leur patrie et brisé leurs proches…
Certes, J’avais Mes raisons… Je ne peux pas ne pas laisser tomber sur un pays le poids de ses fautes. Je ne peux pas nettoyer le monde, quand il est sale, sans le retourner sens dessus dessous comme J’ai déjà fait du temps de Noé, quand il M’a fallu le laver à grande eau. Mais c’est Mon ouvrage de Dieu où nul que Moi ne voit clair. Ils ne savent pas, eux, les hommes, ce que Je fais, ni à quel bien Je travaille et, simplement, ils le souffrent.
Pourtant les voilà qui Me louent et remercient comme si J’avais gardé chacune de leurs pauvres petites existences selon leur pauvre prière. En vérité, leur foi est grande. Et ils M’aiment de grand amour.
Ô Mes enfants, Mes enfants!…
Les entendez-vous  qui chantent Sanctus! Sanctus! tant qu’ils peuvent?
Vous aussi, chantez au ciel, Anges, Prophètes et tous les Saints un cantique en l’honneur d’eux dont le malheur Me rend gloire. »

Alors le Bon Dieu entonna : Te hominem laudamus et les Anges chantèrent et louèrent l’homme.

Marie Noël (Notes Intimes, 1959).

2011-96.

2011-94. La dernière visiteuse (conte de Noël).

2011-94. La dernière visiteuse (conte de Noël). dans Lectures & relectures SuperStock_866-3031La-Vierge-tenant-l-Enfant-Jesus-endormi-Affiches-300x226


C’était à Bethléem à la pointe du jour. L’étoile venait de disparaître, le dernier pèlerin avait quitté l’étable, la Vierge avait bordé la paille, l’Enfant allait dormir enfin.

Mais dort-on la nuit de Noël ?…

Doucement la porte s’ouvrit, poussée, eût-on dit, par un souffle plus que par une main, et une femme parut sur le seuil, couverte de haillons, si vieille et si ridée que, dans son visage couleur de terre, sa bouche semblait n’être qu’une ride de plus.

En la voyant, Marie prit peur, comme si ç’avait été quelque mauvaise fée qui entrait.
Heureusement Jésus dormait!
L’âne et le boeuf mâchaient paisiblement leur paille et regardaient s’avancer l’étrangère sans marquer plus d’étonnement que s’ils la connaissaient depuis toujours. La Vierge, elle, ne la quittait pas des yeux. Chacun des pas qu’elle faisait lui semblait long comme des siècles.

La vieille continuait d’avancer, et voici maintenant qu’elle était au bord de la crèche.
Grâce à Dieu, Jésus dormait toujours.

Mais dort-on la nuit de Noël ?…

Soudain, Il ouvrit les paupières, et Sa mère fut bien étonnée de voir que les yeux de la femme et ceux de son Enfant étaient exactement pareils et brillaient de la même espérance.

La vieille alors se pencha sur la paille, tandis que sa main allait chercher dans le fouillis de ses haillons quelque chose qu’elle sembla mettre des siècles encore à trouver.
Marie la regardait toujours avec la même inquiétude.
Les bêtes la regardaient aussi, mais toujours sans surprise, comme si elles savaient par avance ce qui allait arriver.

Enfin, au bout de très longtemps, la vieille finit par tirer de ses hardes un objet caché dans sa main, et elle le remit à l’Enfant.

Après tous les trésors des Mages et les offrandes des bergers, quel était ce présent ?
D’où elle était, Marie ne pouvait pas le voir. Elle voyait seulement le dos courbé par l’âge, et qui se courbait plus encore en se penchant sur le berceau. Mais l’âne et le boeuf, eux, le voyaient et ne s’étonnaient toujours pas.

Cela encore dura bien longtemps.
Puis la vieille femme se releva, comme allégée du poids très lourd qui la tirait vers la terre. Ses épaules n’étaient plus voûtées, sa tête touchait presque le chaume, son visage avait retrouvé miraculeusement sa jeunesse. Et quand elle s’écarta du berceau pour regagner la porte et disparaître dans la nuit d’où elle était venue, Marie put voir enfin ce qu’était son mystérieux présent.

Eve (car c’était elle) venait de remettre à l’Enfant une petite pomme, la pomme du premier péché (et de tant d’autres qui suivirent!). Et la petite pomme rouge brillait aux mains du Nouveau-Né comme le globe du monde nouveau qui venait de naître avec Lui.

Jérôme et Jean Tharaud
(in « Les Contes de la Vierge »).

houxguirlande conte dans Nos amis les Saints

Publié dans:Lectures & relectures, Nos amis les Saints |on 24 décembre, 2011 |6 Commentaires »

2011-93. Histoire de la dévotion à la Crèche.

Le 24 décembre au coucher du soleil, avec les premières vêpres de la fête de la Nativité, nous entrons dans le temps de la Crèche.
Comme plusieurs personnes m’ont posé des questions sur le sens et l’origine de la crèche, je vais m’efforcer d’y répondre ici d’une manière générale et aussi complète que possible.

I. Le mot crèche.

Le mot français crèche, selon le « Dictionnaire historique de la langue française Robert », apparaît au XIIe siècle et dérive du francique « krippia ». C’est un radical germanique – en Allemand moderne, crèche se dit « Krippe » – que l’on retrouve en anglais « crib » (berceau) ou en néerlandais « kribbe » (mangeoire).
En latin, la crèche est désignée par les mots « praesepe, -is (n) » et « praesepium, -ii (n) » ou encore « praesepes, -is (f) » dont le sens premier est l’enclos pour les animaux, puis l’étable et enfin la mangeoire des animaux. Du latin vient le mot italien « presepe ».
A partir  du début du XIIIe siècle, le mot français « crèche » va désigner spécifiquement la mangeoire dans laquelle le Christ a été déposé à sa naissance dans l’étable de Bethléem. En ce sens, le mot s’écrit habituellement avec une majuscule.
C’est avec Chateaubriand, en 1803, qu’il s’est mis à désigner, par métonymie, la représentation de la scène de la Nativité que l’on fait, en trois dimensions, dans les églises au temps de Noël.

La représentation de la Crèche n’est ni plus ni moins qu’une manière d’honorer le mystère de l’Incarnation du Verbe de Dieu en vue de notre salut.
Le récit évangélique qui nous raconte comment Notre-Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, est né dans une pauvre étable et y a été adoré, a donc inspiré la piété des fidèles de très bonne heure. La dévotion, en se développant, a tout naturellement entraîné les artistes à la représentation du mystère.

II. Les plus anciennes représentations.

La plus ancienne représentation en rapport avec les Evangiles de l’Enfance du Christ, actuellement connue, est une peinture des catacombes de Priscille, à Rome et représente l’adoration des Mages : ceux-ci, au nombre de trois, et dans les mains desquels on distingue des présents, arrivent devant une Vierge assise dans une attitude assez majestueuse et portant l’Enfant Jésus sur son bras gauche.
Cette peinture pourrait avoir été exécutée vers l’an 180 :

2011-93. Histoire de la dévotion à la Crèche. dans De liturgia Adoration-mages-catacombes-Priscille1-300x163

Une autre peinture des catacombes de Priscille, postérieure de quelques années à l’adoration des Mages et quoique fort endommagée, nous montre la Vierge Marie, tenant l’Enfant Jésus dans ses bras (peut-être est-elle en train de l’allaiter ?), tandis que, sur la gauche, un personnage que l’on identifie comme un prophète (Balaam ? Isaïe ?) montre avec l’index de sa main droite une étoile au-dessus de la tête de la Vierge.
Cette peinture-ci aurait été exécutée vers l’an 210 :

madonna_big crèche dans Lectures & relectures

Quelque deux siècles plus tard, on retrouve la scène de l’adoration des Mages sculptée sur des sarcophages.
L’une des plus anciennes parmi ces sculptures se trouve dans la crypte de la basilique de Saint-Maximin, en Provence :

Sarcophage-saint-Maximin Noël dans Nos amis les Saints

Vous le voyez sur la photographie ci-dessus, sous une espèce d’auvent, l’Enfant Jésus est emmailloté, couché dans la mangeoire (laquelle ressemble à un coffre sculpté posé sur des tréteaux, mais peut aussi déjà figurer – comme cela se fera plus tard – une espèce d’autel) ; l’âne et le boeuf sont présents ; l’étoile miraculeuse qui a guidé les Mages – au nombre de trois et reconnaissables à leurs bonnets orientaux – , est sculptée dans un cercle, à droite du petit toit ; la Vierge Marie est assise sur un siège à haut dossier, et la manière dont elle se tient le menton dans la main droite peut être interprétée comme une attitude de méditation, puisque l’Evangile nous dit qu’elle retenait tous ces événements et les méditait dans son coeur.

Ici, il convient de faire deux remarques :
1 – La première, c’est que lorsque les historiens de l’art nous parlent des « plus anciennes représentations », cela ne veut pas dire que la Nativité n’avait pas été représentée auparavant, mais seulement que, dans l’état actuel de nos connaissances, ces représentations sont les plus anciennes qui nous sont parvenues et qui peuvent être répertoriées. Cela ne signifie donc en aucune manière qu’il n’y en a pas eu d’autres antérieurement ou à la même époque et en plus grand nombre :  les persécutions des premiers siècles, les destructions au fil des temps, ou simplement les dégradations dues à la fragilité des supports ou des matériaux de ces représentations sont suffisantes pour expliquer que l’on doive être prudent dans ces affirmations.
2 – La seconde, c’est que ces représentations du mystère de la Nativité sont figurées dans les catacombes ou sur des sarcophages, donc dans un contexte de mort et d’ensevelissement. Outre le fait que – comme nous l’écrivions précédemment – notre connaissance est parcellaire, on peut interpréter ces représentations dans ce contexte comme l’affirmation que la foi au Christ Sauveur – Dieu incarné annoncé par les prophètes d’Israël – est aussi offerte aux non Juifs et leur ouvre les portes du salut au-delà de la mort.

III. L’oratoire de la crèche à Sainte-Marie-Majeure.

La plus importante des anciennes basiliques romaines dédiée à la Sainte Mère de Dieu, Sainte-Marie-Majeure, porte aussi les noms de « Sancta Maria ad nives » (Sainte Marie aux neiges, en raison du miracle de la neige par lequel la Vierge Marie a elle-même désigné l’emplacement du sanctuaire qu’elle désirait qu’on lui édifiât) et de « Sancta Maria ad praesepe » , littéralement « Sainte Marie à la Crèche » ou, pour traduire de manière plus exacte encore, « Sainte Marie près de la Crèche ».
Cette expression est attestée à partir du pontificat de Théodore 1er (pape de 642 à 649) et devient fréquente ensuite.

arch-mosaic-group-c-paradox Saint François d'Assise

Sainte-Marie-Majeure : mosaïque de l’adoration des Mages à l’arc triomphal (Ve siècle)

A partir des anciens documents, les historiens ont pu établir qu’il existait au VIIe siècle un oratoire, distinct de la basilique mais relié à elle, qui possédait une entrée propre et un autel spécial. Cet oratoire rappelait, par sa disposition, ou par ses reliques, la grotte de Bethléem.
A quelle époque cet oratoire avait-il été créé ?
On l’ignore.
Historiquement nous sommes certains qu’il existait à l’époque du Pape Théodore, ce qui n’exclut évidemment pas qu’il ait été antérieur.

Des érudits (je me contente de résumer les conclusions de leurs très savantes et minutieuses études) déduisent de certaines indications contenues dans le Liber Pontificalis et dans les anciens documents liturgiques, qu’au temps de Saint Grégoire le Grand (pape de 590 à 604), sous le pontificat duquel les trois messes de Noël sont bien attestées, la messe de la nuit de la Nativité était célébrée dans l’oratoire de la Crèche, annexe de Sainte-Marie-Majeure.

Certains pensent même que c’est au temps de Sixte III (pape de 432 à 440), auquel nous devons les extraordinaires mosaïques de l’arc triomphal dans lesquelles sont figurés les mystères de l’enfance du Sauveur, donc au début du Ve siècle, que l’on aurait matérialisé dans l’oratoire proche de la basilique une sorte de reproduction de la grotte et de la mangeoire de Bethléem, avec peut-être des éléments rapportés du lieu même de la Nativité. De même que la dévotion romaine avait « reproduit » Jérusalem dans le palais Sessorien de Sainte Hélène (maintenant la basilique Sainte-Croix en Jérusalem), elle aurait « reproduit » Bethléem à Sainte-Marie-Majeure.
Un plan du XVIe siècle retrouvé à Florence nous permet d’en situer l’emplacement exact, à une quinzaine de mètres de l’actuelle nef droite de la basilique.
De toute façon, c’est ce petit oratoire antique qui est à l’origine du nom de « Sancta Maria ad praesepe » donné à la basilique, et de la dévotion à la Crèche qui s’y perpétue.

Cet oratoire de la Crèche avait été profondément remanié au XIIIe siècle à la demande de Nicolas IV (pape de 1288 à 1292) par Arnolfo di Cambio, architecte et sculpteur florentin, qui réalisa pour cette chapelle la première Crèche – au sens où nous l’entendons aujourd’hui -, sculptée en pierre : il ne s’agit plus de peintures ou de fresques, ni de mosaïques ou de bas reliefs, mais de véritables statues « indépendantes » : il nous en reste Saint Joseph, l’âne et le boeuf à gauche, ainsi qu’un berger et deux mages à droite ; au centre, la Madone à l’Enfant est d’une facture plus moderne.

Arnolfo di Cambio - Crèche Sainte-Marie-Majeure

Crèche d’Arnolfo di Cambio à Sainte Marie-Majeure, Rome

Une description de cet oratoire de la Crèche, postérieure aux aménagements réalisés par Arnolfo di Cambio, nous montre qu’il comportait deux parties distinctes : une pièce rectangulaire dans laquelle se trouvait l’autel, et une petite niche ou absidiole dans laquelle se trouvait la représentation de la Crèche à proprement parler.

A la fin du XVIe siècle, Sixte Quint (pape de 1585 à 1590) ne demanda rien moins à l’architecte Fontana que de transporter l’oratoire quasi millénaire, tout entier – avec ses fondations et ses murs ! -, à l’intérieur du transept droit de la basilique qu’il venait de faire édifier.
Fontana a rédigé un rapport détaillé sur son travail, qu’il se vante d’avoir parfaitement réussi… Il est cependant certain qu’en dépit des puissantes chaînes dont il avait ceinturé l’ensemble, sa voûte ornée de mosaïques s’écroula, et que son dallage cosmatesque se disjoignit !
Bref ! malgré les allégations de Fontana, l’historien doit constater qu’il ne reste pas grand chose de l’oratoire originel de la Crèche, qui fut déposé sur des fondations nouvelles préparées à un niveau bien plus bas que celui du pavement de la basilique de manière à le transformer en un lieu souterrain.

Actuellement, lorsque l’on pénètre dans cette « chapelle Sixtine » de la basilique Sainte-Marie-Majeure, on aperçoit en dessous du grandiose autel du Saint-Sacrement, une petite crypte à laquelle on accède par un escalier (il est habituellement fermé par une grille : au cours de tous mes séjours à Rome je n’ai pu y descendre qu’une seule fois, dans les premiers jours de janvier 2001, juste avant la clôture du jubilé). Au bas de cet escalier, par un arc surbaissé, on entre dans ce qui subsiste de l’antique oratoire : l’autel y est encore celui du XIIIe siècle ; un petit déambulatoire imaginé par Fontana contourne l’oratoire et permet de passer dans l’absidiole où la Crèche d’Arnolfo di Cambio fut conservée jusque dans les premières années de notre XXIe siècle, car elle est désormais exposée dans le musée de la basilique.

IV. Les reliques du bois de la Crèche à Sainte-Marie-Majeure.

Reliques de la Crèche à Sainte-Marie-Majeure - Rome

Reliquaire du bois du berceau de Notre-Seigneur
Rome, basilique de Sainte Marie-Majeure (Sainte Marie de la Crèche)

La dévotion envers l’oratoire de la Crèche (qui avait été très forte avant le XVIIIe siècle : saint Gaëtan de Thiene et Saint Ignace de Loyola par exemple y passaient de longs moments en prière et y vécurent des expériences mystiques) s’est aujourd’hui beaucoup estompée, quand elle n’a pas été totalement oubliée par les pèlerins, pour se reporter sur d’autres reliques, présentées dans un reliquaire de cristal et de bronze doré exposé dans la confession de la basilique Sainte-Marie-Majeure, au-dessous de l’autel papal : ces reliques de la Crèche, consistent en cinq pièces de bois vermoulu considérées comme des fragments de la Crèche-berceau de Notre-Seigneur.

Quel est le rapport entre la Crèche-étable et la Crèche-berceau ?
Quel lien y a-t-il entre la petite chapelle figurant la grotte de Bethléem et qui, sous le nom de Praesepe, existait près de Sainte-Marie-Majeure dès le VIe siècle, et ces quelques planches enfermées dans ce reliquaire ?
Il est difficile de répondre à la question.
On ne trouve pas de mention de ce bois de la Crèche avant le XIIe siècle. Il est très vraisemblable que ces reliques étaient là antérieurement, mais l’historien ne peut pas dire à quelle époque et par qui elles ont été apportées.

Jusqu’au tragique sac de Rome de 1527, les documents font état de deux sortes de reliques bien distinctes :
1) un tableau lamé d’or portant une inscription en caractères grecs et servant de reliquaire à un lange de l’Enfant Jésus ;
2) et cinq planches provenant de son rustique berceau.

Il semblerait qu’après l’épouvantable pillage perpétré par les mercenaires de Charles Quint, les ornements ayant été arrachés et les reliques jetées à terre en désordre, on ait renfermé dans le même reliquaire ce qu’on avait retrouvé des deux éléments susdits.
En effet, actuellement, deux des cinq planches conservées dans le reliquaire portent des lettres grecques et forment une inscription fragmentaire en rapport avec le lange disparu. Les trois autres morceaux, étudiés attentivement, peuvent provenir d’un pied en forme d’ X, apte à soutenir une mangeoire comme celles qui sont en usage en Orient encore aujourd’hui. Ce genre de crèches constitue fort bien un petit lit-berceau.

Saint Jérôme fait allusion (en le déplorant) au remplacement de la crèche d’argile par une crèche d’argent dans la basilique édifiée par Constantin à Bethléem : sur la base de ce témoignage, il est facile de se représenter une sorte d’auge en terre cuite posée sur des pieds en bois, dont la basilique de Sainte-Marie-Majeure aurait hérité de fragments.
Ces reliques de la Crèche se trouvaient-elles dans l’oratoire de la Crèche dont nous avons parlé ci-dessus ?
Ont-elles été apportées de Terre Sainte par le Pape Théodore (natif de Jérusalem) comme certains pieux auteurs le prétendent sans le prouver ?
Y étaient-elles auparavant ou bien sont elles venues entre le VIIe et le XIIe siècle ?
L’historien n’a aucun élément pour le dire.

 giotto_noel santons

Giotto (fresques de la vie de Saint François) : le Noël de Greccio.

V. La Crèche de Saint François d’Assise et son impact.

On entend parfois dire que c’est Saint François d’Assise qui aurait le premier imaginé de représenter la Crèche.
De tout ce que nous avons vu aux § II et III de cette étude, il ressort que c’est inexact : la représentation des scènes de la Nativité de Notre-Seigneur existait avant Saint François, sous forme de sculptures, de peintures ou de mosaïques.

Néanmoins on doit attribuer à Saint François la paternité de la première Crèche vivante de l’histoire puis, indirectement, des Crèches en trois dimensions que l’on présente dans les églises au temps de Noël.

L’histoire nous a été rapportée par Thomas de Celano, dans la vie de Saint François qu’il rédige en 1232, c’est-à-dire six ans après la mort du Poverello et 9 ans après l’événement qui nous intéresse, donc en un temps où vivaient de nombreux témoins des faits rapportés :

« …Je veux conserver pieusement le souvenir de ce qu’il fit à Greccio un jour de Noël, trois ans avant sa mort. Il y avait dans cette province un homme appelé Jean, de bonne renommée, de vie meilleure encore, et le bienheureux François l’aimait beaucoup parce que, malgré son haut lignage et ses importantes charges, il n’accordait aucune valeur à la noblesse du sang et désirait acquérir celle de l’âme. Une quinzaine de jours avant Noël, François le fit appeler comme il le faisait souvent. « Si tu veux bien, lui dit-il, célébrons à Greccio la prochaine fête du Seigneur ; pars dès maintenant et occupe-toi des préparatifs que je vais t’indiquer. Je veux évoquer en effet le souvenir de l’Enfant qui naquit à Bethléem et de tous les désagréments qu’il endura dès son enfance ; je veux le voir, de mes yeux de chair , tel qu’il était, couché dans une mangeoire et dormant sur le foin, entre un boeuf et un âne .» L’ami fidèle courut en toute hâte préparer au village en question ce qu’avait demandé le saint.
Le jour de joie arriva, le temps de l’allégresse commença. On convoqua les frères de plusieurs couvents des environs. Hommes et femmes, les gens du pays, l’âme en fête, préparèrent, chacun selon ses possibilités, des torches et des cierges pour rendre lumineuse cette nuit qui vit se lever l’Astre étincelant éclairant tous les siècles. En arrivant, le saint vit que tout était prêt et se réjouit fort. On avait apporté une mangeoire et du foin, on avait amené un âne et un boeuf. Là vraiment la simplicité était à l’honneur, c’était le triomphe de la pauvreté, la meilleure leçon d’humilité ; Greccio était devenu un nouveau Bethléem. La nuit se fit aussi lumineuse que le jour et aussi délicieuse pour les animaux que pour les hommes. Les foules accoururent, et le renouvellement du mystère renouvela leurs motifs de joie. Les bois retentissaient de chants, et les montagnes en répercutaient les joyeux échos. Les frères chantaient les louanges du Seigneur, et toute la nuit se passa dans la joie. Le saint passa la veillée debout devant la crèche, brisé de compassion, rempli d’une indicible joie. Enfin l’on célébra la messe sur la mangeoire comme autel, et le prêtre qui célébra ressentit une piété jamais éprouvée jusqu’alors.
François revêtit la dalmatique, car il était diacre , et chanta l’Evangile d’une voix sonore. Sa voix vibrante et douce, claire et sonore, invitait tous les assistants aux plus hautes joies. Il prêcha ensuite au peuple et trouva des mots doux comme le miel pour parler de la naissance du pauvre Roi et de la petite ville de Bethléem. Parlant du Christ Jésus, il l’appelait avec beaucoup de tendresse « l’enfant de Bethléem », et il clamait ce « Bethléem » qui se prolongeait comme un bêlement d’agneau, il faisait passer par sa bouche toute sa voix et tout son amour. On pouvait croire, lorsqu’il disait « Jésus » ou « enfant de Bethléem » qu’il se passait la langue sur les lèvres comme pour savourer la douceur de ces mots.
Au nombre des grâces prodiguées par le Seigneur en ce lieu, on peut compter la vision admirable dont un homme de grande vertu reçut alors la faveur. Il aperçut couché dans la mangeoire un petit enfant immobile que l’approche du saint parut tirer du sommeil. Cette vision échut vraiment bien à propos, car l’Enfant-Jésus était, de fait, endormi dans l’oubli au fond de bien des coeurs jusqu’au jour où, par son serviteur François, son souvenir fut ranimé et imprimé de façon indélébile dans les mémoires. Après la clôture des solennités de la nuit, chacun rentra chez soi, plein d’allégresse.
On conserva du foin de la crèche « afin que Yahweh guérisse le bétail, si grande est sa miséricorde » ! En effet, beaucoup d’animaux de la région, atteints de diverses maladies, mangèrent de ce foin et furent guéris. Bien mieux, des femmes qui, au cours d’enfantements laborieux et pénibles, se munirent de quelques brins, accouchèrent heureusement. Des foules d’hommes et de femmes purent de la même façon recouvrer la santé. » (Vita Prima).

Cette première Crèche vivante donna ensuite l’idée aux communautés franciscaines de reproduire la scène de la Nativité, en trois dimensions, dans leurs oratoires, à l’aide de figurines en bois ou en terre pendant le temps de Noël.
Cet usage connut un tel succès qu’il se répandit progressivement aux autres églises. A cet égard, la Crèche d’Arnolfo di Cambio marque une étape importante puisque, commandée par le Pape Nicolas IV pour l’oratoire de la Crèche de l’une des plus insignes basiliques de la Chrétienté, elle confère une sorte de consécration officielle à cet usage né de la dévotion franciscaine.

En France, c’est à la fin du Moyen-Age que les Crèches apparaissent dans les églises, et c’est surtout au XVIe siècle qu’elles se généralisent. Les personnages seront d’abord en bois ou plus modestement en carton pâte ; la terre cuite et le plâtre viendront bien plus tard.

En Italie, l’épanouissement du baroque va donner aux Crèches un développement prodigieux : les Crèches napolitaines du XVIIIe siècle constituent de spectaculaires mises en scène et font l’objet d’un inépuisable émerveillement, par leur qualité, par l’abondance des détails et par la multiplication des personnages.
C’est aussi au cours de la période baroque que les demeures aristocratiques vont s’enorgueillir de posséder de ces splendides Crèches ; véritables oeuvres d’art, elles ne sont donc plus réservées aux seules églises mais entrent, même si c’est encore d’une manière très sélective, dans les demeures particulières.

Rome, crèche de la basilique des Saints Côme et Damien au forum

L’adoration des Mages, détail de la prodigieuse Crèche napolitaine du XVIIIe siècle
présentée dans la basilique des Saints Côme et Damien au forum à Rome.

VI. Les Crèches dans les maisons.

D’une manière un peu paradoxale, on peut dire que la grande révolution a participé au développement de la dévotion à la Crèche.

En effet, la persécution religieuse qui éclate en France à partir de 1791 (et qui durera presque 10 ans avec des périodes d’intensité variable), a pour conséquence immédiate la fermeture des églises et la suppression officielle du culte catholique.

Beaucoup de fidèles, nous le savons, même s’ils sont obligés de le cacher, restent profondément attachés à leur foi et continuent à prier et à marquer, autant qu’ils le peuvent, les temps liturgiques et les grandes fêtes de l’année chrétienne.
De très nombreux prêtres – parce qu’ils ont refusé le serment schismatique – sont pourchassés, déportés, emprisonnés, condamnés à mort… Mais ils sont aussi très nombreux, dans tout le Royaume, à avoir pris le maquis : dans les Hautes Boutières où nous vivons, sur le territoire de cinq ou six paroisses, ils furent au moins une dizaine de prêtres (et parfois davantage) qui se cachèrent et continuèrent leur ministère clandestinement, célébrant la Sainte Messe dans des maisons particulières ou dans des granges isolées, visitant les malades et administrant les mourants au cours de longues courses nocturnes, baptisant les nouveaux-nés et mariant les promis…

Messe de minuit pendant la terreur - vitrail La Séguinière

La Messe de Minuit dans les ruines de l’église pendant la terreur
- vitrail de l’église de La Séguinière, dans le Choletais -

Ne pouvant se résoudre à ne plus se recueillir devant les si populaires Crèches de leurs  églises, les fidèles s’attachèrent à les reproduire dans des dimensions très réduites, presque des miniatures adaptées à leurs humbles maisons et au temps de la persécution : les personnages furent modelés très souvent avec de la mie de pain, puis avec de la glaise. 
En Provence, ces « petits saints »  (par opposition aux grandes statues des saints des églises) furent nommés « santouns », et c’est l’origine de notre mot français « santon ».

Après la persécution, l’usage demeura de faire la Crèche dans les maisons : un usage qui se développa et devint quasi général au cours du XIXe siècle.

VII. Le temps et l’esprit de la Crèche.

1) Quand doit-on installer la Crèche ?

- En ce qui concerne les Crèches domestiques, les usages varient selon les régions, voire selon les familles.
Certains aiment l’installer dans leurs maisons dès le premier dimanche de l’Avent. La Crèche devient alors le lieu devant lequel la famille chrétienne se réunit pour prier : le berceau vide matérialise la joyeuse attente de Noël et son aménagement permet même de concrétiser les efforts spirituels de chacun tout au long de l’Avent.
En d’autres endroits, en fonction des dévotions régionales, c’est à l’occasion de l’une des belles fêtes de décembre que la Crèche est installée (Saint Nicolas, l’Immaculée Conception ou Sainte Lucie).
Enfin  d’autres encore ne la mettent en place que dans les tout derniers jours qui précèdent Noël, se calant ainsi sur l’usage qui prévaut pour les Crèches des églises.

- Dans les églises en effet, normalement, on ne met la Crèche en place que dans les jours qui précèdent la fête de la Nativité. Un usage ancien voulait même que l’on tendît un rideau violet devant la Crèche jusqu’à la fin des premières vêpres de Noël : ce n’est qu’après avoir chanté celles-ci que le clergé se rendait en procession jusqu’au lieu de la Crèche et en retirait le voile.

De toute façon, il ne convient pas que la Crèche soit présentée trop tôt aux fidèles dans les églises : le temps de la Crèche commence avec la fête de Noël, et pas avant.
Mettre en évidence la Crèche de manière prématurée revient à ôter une partie du sens de l’Avent qui n’est pas seulement temps de préparation à la fête de la Naissance du Sauveur, mais la célébration des trois avènements du Rédempteur.
La collecte de la Messe de la Vigile de Noël, au matin du 24 décembre, le marque encore d’une manière particulière  :
« O Dieu, qui nous réjouissez chaque année par l’espérance de notre rédemption, accordez-nous, en recevant joyeusement Votre fils unique comme Rédempteur, de Le voir aussi sans crainte venir comme juge… »

Crèche de la chapelle des Cordeliers à Aubenas

Crèche provençale avec des santons habillés
Chapelle des Cordeliers, à Aubenas (Vivarais)

2) La Crèche n’est pas une « reconstitution historique ».

Certains réalisent des Crèches dans lesquelles les personnages et le paysage cherchent à reproduire de manière scrupuleuse les costumes et les lieux de Bethléem, il y a quelque deux mille ans.

D’une manière plus générale les Crèches mêlent des éléments antiques et des éléments plus modernes ou contemporains : c’est particulièrement frappant dans les Crèches napolitaines où l’on voit, autour de la Vierge Marie et de Saint Joseph en costumes orientaux, une foule de personnages en habits du XVIIIe siècle, depuis les artisans et gens du peuple jusqu’aux nobles ; c’est également vrai dans les Crèches provençales où les santons représentent des personnages typiques de la vie des villages de Provence : le rémouleur, le bohémien, le meunier, le braconnier, le gendarme avec son bicorne, l’arlésienne… etc., et même le moine pieds nus dans ses sandales et le curé avec son parapluie rouge ou son grand mouchoir à carreaux !

C’est que, de fait, la Crèche n’est pas une reconstitution à la manière d’une maquette d’archéologues ; elle n’est pas là juste pour nous permettre de visualiser, comme dans un film historique, ce qui s’est passé et serait définitivement passé.
La Crèche appartient au monde des symboles : elle représente, d’une manière parfois naïve et d’autres fois de manière très recherchée, que Noël est une actualisation mystérieuse de la venue du Rédempteur dans nos vies. Pas seulement la vie des habitants de Bethléem il y a plus de deux mille ans, mais notre vie quotidienne aujourd’hui.
Noël n’est pas seulement un anniversaire, c’est un mystère de grâce qui se continue et s’accomplit en notre temps. Comme l’a si justement exprimé notre Saint Père le Pape Benoît XVI, la Crèche devient alors « une école de vie » .

3) Quand enlève-t-on la Crèche ?

Selon la tradition, on laisse la Crèche dans les églises jusqu’au 2 février : jour de la Chandeleur, fête de la Présentation de Notre-Seigneur au Temple et de la Purification de Notre-Dame. C’est alors que s’achève le temps des quarante jours, chiffre biblique au symbolisme très riche.
Il arrive fréquemment aujourd’hui que l’on retire les Crèches des églises (du moins celles où l’on ne célèbre pas la liturgie traditionnelle) sitôt passée la fête de l’Epiphanie. J’avoue ne pas en voir la raison, si ce n’est peut-être seulement la volonté de rompre systématiquement avec ce qui a été pratiqué pendant des siècles… 

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Coeur.

Crèche du Mesnil-Marie

La Crèche du Mesnil-Marie – détail

Pour voir ou revoir les vidéos de la Crèche du Mesnil-Marie
- celle de Noël 2011 > ici
- celle de Noël 2012 > ici

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