Archive pour la catégorie 'Lectures & relectures'

2011-86. La nausée.

A l’occasion de la fête de Saint Maurice, en septembre dernier,  Frère Maximilien-Marie avait publié un texte de son amie Isabelle intitulé « Chevaliers des temps modernes » (ici > www).
Maître Guizmo, le chat d’Isabelle, m’a fait parvenir il y a deux jours un autre texte rédigé par notre amie. Je vous en citais un passage dans ma chronique d’hier (cf.> www) et je le livre aujourd’hui tout entier à votre réflexion, en remerciant « chat-leureusement » Isabelle et Guizmo…
J’ai conscience que la liberté de parole et le ton d’Isabelle ne seront pas du goût de tout le monde, mais – tout comme Frère Maximilien-Marie et tout comme moi-même – elle n’écrit pas pour plaire, mais pour exprimer des vérités et provoquer à de salutaires sursauts de réflexion et d’action.

Lully.

Le chat Guizmo

Maître Guizmo, mon ami bruxellois

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La Nausée :

Crise, crise, crise.  Le mot se retrouve partout, et pourtant le glas sonne depuis longtemps mais combien pour entendre???
Plus de trente ans que les symptômes se sont montrés, plus de trente ans d’inertie politicienne, d’aveuglement d’économistes à la solde d’un néo-libéralisme qui a fait de nous des cons-sommables…
Mais comment en est-on arrivé à cela, comment a-t-on pu nous berner à ce point, comment se fait-il que nous ayons cru à tous ces discours sur un bien-être tout éphémère que nous avons pu croire enraciné?
C’est que depuis bien longtemps on nous a coupé de nos racines !

Merci aux amis facebookiens ou autres qui me mettent en garde contre le franc-parler.  C’est que, voyez-vous, c’est de me taire que je m’éteins.  Je n’ai jamais eu pour vocation de me museler, je ne laisserai donc à personne d’autre la joie de m’y contraindre. Petite, mon père me demandait si ma langue n’était jamais fatiguée. Déjà je trouvai la question saugrenue, ce n’est donc pas aujourd’hui que je changerai.

Si aujourd’hui des réseaux dit sociaux existent, autant les utiliser, non pas comme d’aucuns en ont peur, peur d’être fichés, réduits au silence. Puisque réseaux il y a,  utilisons-les pour clamer, informer, penser et proposer, crier et non nous taire.  Et même si tout ce que nous y disons est archivé, et bien tant mieux. D’éminents spécialistes de la communication mettent en garde par rapport au fait que sur ces réseaux tout est entendu, vu. Retournons donc l’arme et utilisons cette fenêtre de prime abord sans vue pour faire voir, non pas nous-mêmes, mais ce monde qui n’est qu’imposture, faciès non aimable. Il nous incombe de nous éduquer pour changer la face du monde…

Quand je parle de conjuguer divers discours, ce n’est pas bien sûr chercher à plaire aux uns, aux autres, mais à rassembler tous les éléments d’une situation et mettre le doigt sur l’ensemble de ce qui y a conduit, car nous le savons tous, l’état déplorable dans lequel se trouvent nos sociétés n’est pas le seul fait de l’argent, de l’endettement des pays, de la compétitivité …etc, mais aussi la conséquence de toute une manière de concevoir (con-se-voir???) ou de ne pas concevoir nos modes d’être, notre façon d’envisager la vie, nos attitudes face aux défis, nos responsabilités ou à l’inverse l’absence d’actes et de décisions dans chaque pan de nos existences. La crise dite économique n’est que le sommet de l’iceberg, bien plus profondément enfoui. Et c’est bien là que cela dérange même le plus. Ainsi aucun n’échappe à sa conscience, ni vous, ni moi!
On nous entraîne à ne plus réfléchir, mais à « jouir », à ne plus écrire pour mieux oublier, à ne pas voir pour ne pas devoir regarder, à ne pas entendre pour ne pas avoir à écouter, à ne pas nous poser de questions pour ne pas remettre en question, à nous divertir sans cesse afin de ne pas oser nous affronter…

Les Romains, bien avant notre ère, avaient déjà appliqué, mais comme on n’apprend plus l’Histoire (en tant qu’apprentissage de la réflexion personnelle), la jeunesse ne sait plus.
Aussi, les moyens qui nous sont donnés de nos jours, nous pouvons les saisir pour démontrer que les citoyens que nous sommes ne sont pas les cons que les politiciens voudraient que nous soyons.
Si les politiciens étaient aussi intelligents qu’ils s’échinent à nous le faire croire, il y a longtemps qu’ils écouteraient d’autres discours que les leurs…
Ne tourne en rond que celui qui ne tourne pas rond. C’est bien leur cas, non, puisque cela fait trente ans et plus qu’ils tournent en rond, ne voyant qu’eux. Et si nous ne nous réveillons pas, nous risquons d’être comme eux, à  nous voir tourner en rond sans jamais rien avoir compris.

Alors d’aucuns, une majorité assurément, par peur, rétorquera, «oui, mais quoi faire??? ».
Et bien justement, oser parler, crier, clamer et y voir un peu plus clair.
Car c’est de nous boucher les oreilles, de nous laisser aveugler que tout est englouti, obscur.

On le sait bien, les enfants ont peur de l’inconnu, du noir, par manque de savoir. C’est là ce qui se trame de nos jours ; on laisse dans l’ignorance et on ne donne pas le goût de la curiosité. Nous avons le choix de grandir et de devenir adultes en nous éduquant.
Mais c’est sûr, grandir fait mal ; on se blesse, on tombe, on se trompe, on s’agrippe à nos petits profits, sauf qu’on oublie qu’un tel système se grippe de lui-même. A force de ne pas vouloir ni voir ni comprendre, on n’apprend rien. Ainsi au-delà de l’argent, c’est l’or que nous avons perdu, un tout autre très-or, celui qui donne sens car dans ce monde fou tout est devenu insensé. La liberté est à ce prix! Celui d’entrer dans l’inconnu. C’est là précisément ce qui fait peur à la majorité d’entre nous. Alors on s’agrippe à ce qui qui péréclite, inéluctablement. C’est oublier que la vie n’est que mouvement. «Toute civilisation naît, grandit et meurt» rappelle Vico. C’est là le prix du renouveau, d’une renaissance.

Hier, j’ai pris la plume, ai tenté d’écrire, de comprendre, de m’informer et plus j’ai essayé, plus la nausée est remontée…  Oui, la nausée…
J’ai voulu écrire, analyser et là était bien l’erreur.
Nous clamons, c’est donc un cri, un cri est un ras-le-bol, un trop plein à évacuer, comme la nausée est le symptôme d’un trop plein à vomir.
Alors voilà, je ne suis ni politicienne, ni économiste, ni analyste, je suis comme vous, tout simplement. Je ne peux écrire qu’avec mon coeur, en haut-le-cœur, qu’avec mes tripes jusqu’à la nausée. Quitte à vous décevoir ou vous déplaire.
Ainsi, de trop d’analyses politiques, économiques, nous avons la nausée. La faim des gens est bien différente puisque ce monde là nous rend malades, jusqu’au besoin de vomir notre indignation, notre mal-être. Hier soir j’ai vomi, prise de nausées car je n’étais pas moi.  Alors si je ne peux écrire que du cœur, aujourd’hui ce sera d’un haut-le-coeur.

Ce n’est pas l’argent qui nous a rendu malades, mais ce qu’on en a fait : un dieu. Le Dieu des avoirs qui nous a coupé de notre être, d’où notre mal-être!
Au départ, l’argent est une monnaie d’échange.
Dans cette expression, l’important est bien l’échange : «Je te rends un service, plus que je ne te le vends». En contrepartie, tu m’offres tes services. Sans toi, sans moi, il n’y aurait rien, aucun échange.
Ce comportement aujourd’hui, nous l’avons effacé.  D’échange il n’est plus, de gens encore moins. Il est question de services payés. Point. Premier mal-être… D’ailleurs comment encore voir les personnes derrière les biens, les services quand tout est délocalisé, virtuel, réglé à distance. Des services bancaires on line, et personne à qui m’adresser, des commandes par internet, des rencontres virtuelles qui la plupart du temps en resteront là ou alors se mourront d’elles-mêmes à défaut de rencontre réelle. 
Time is money
, le credo libéral a fait du chemin, virtuel, lui aussi, puisque les transactions bancaires se font jour et nuit, en ligne, sans aucun contrôle, sans réflexion. Quand le monde dort, jamais l’argent ne dort… le voilà donc le mal du siècle : time is money.
«Avec le temps, va, tout s’en va» y répond le chanteur. Et là, tout fout le camp! Du temps, nous n’en avons plus, de l’argent encore moins. Alors que reste-t-il? Un grand sentiment de vide… Symptôme évident de mal-être. Plutôt que de comprendre ce vide, on cherche vite à combler, à l’image de ce que nous faisons partout : combler les trous de nos porte-feuilles, de la sécu, du budget, des temps dits morts (un temps qui ne rapporte pas est mort)…

Ce matin, c’était évident : je vous parlerai du coeur, à commencer par un haut-le-coeur, vomir le trop-plein pour laisser ce vide, condition nécessaire pour m’emplir d’autre chose que d’analyses de beaux discours. Les beaux discours, nous en entendons suffisamment et aucuns d’entre eux ne nous nourrit. Que du contraire, ils nous rendent malades plus encore en créant la peur, le mensonge, les illusions. «J’hallucine» m’étais-je écriée en écoutant un énième analyste quelconque. Ensuite, nausée.
C’est bien des drogues que l’on nous distille, mais aujourd’hui j’ai opté pour le sevrage!

De tout cela, pas de théorie, de solutions, si ce n’est à l’évidence que ce n’est qu’en nous vidant de ce qui nous pèse que nous pourrons dans un vide de cela trouver autre chose à vivre, à revivre.
Bien sûr que cela fait peur car inévitablement, le malade passe par les nausées, les hauts-le-cœur, la fièvre, les crampes qui lui dérouillent les tripes.
Hier, je croyais pouvoir éviter les nausées et finalement je me suis rendue compte que ce n’est qu’après avoir vomi que tout s’est allégé. Sommes-nous prêt à vomir tout notre mal-être, notre idolâtrie de l’argent, nos temps perdus et non vécus, à devenir des «patients» au lieu de courir après le temps, à rejeter ce qui nous rend malade, à laisser le vide faire son œuvre, nous délester du monde de l’avoir et être? Mourir au vieux monde et enfin naître? C’est sûr ça fait peur… Mais entre prendre le Prozac politique, l’anti-dépresseur économique et rechuter sans cesse, ne préféreriez-vous pas que nous prenions conscience de la racine du mal qui est d’être des déracinés de l’être, tous autant que nous sommes?
Hier j’étais malade de m’être éloignée de ce qui compte vraiment, non pas encore rafistoler, combler des trous, comme par le passé quand je travaillais en milieu économique. J’avais cru renouer avec tout cela. Et qu’ai-je constaté : je fus prise de nausées!!!

Mais alors face aux pauvres, aux délaissés, aux «délaissés pour solde de tout compte», que faire?
Ne plus accepter de rafistoler ce monde malade par le mal qui le ronge – l’avoir – mais le laisser se vider, se vomir lui-même pour qu’allégé de son enflure, du pus, enfin, il puisse renaître, différent. Je n’ai aucune solution extérieure, je n’ai qu’un remède qui vient des profondeurs. Mais accepter de se voir malade, c’est devenir «patient», c’est pouvoir entamer un chemin de guérison, question de se donner enfin le temps pour que l’argent ne soit plus monnaie sonnante du glas et trébuchante sur ses avoirs qui ne sont rien.

Puis ce matin, me demandant comment j’allais vous servir tout cela, je me suis souvenue de mon enfance, car après le haut-le coeur, revenons–en au coeur, tout simplement.
J’ai revu les jours tranquilles, les dimanches sans magasins ouverts pour combler ce que d’aucuns appellent aujourd’hui l’ennui du silence, de l’être sans le faire ou l’avoir à «tout prix», cette époque sans ordinateur, sans internet, voire sans télévision. Et si télévision il y avait, c’était en famille, question d’échanger sur le programme. Nul besoin de toutes ces sorties parce qu’incapables d’entrer en soi, d’être avec soi.  Les amis, on les voyait chez les uns, les autres, non dans le bruit d’une discothèque, d’un bar où se vomit une musique assourdissante et où personne ne s’entend où il convient, s’entend, de consommer! D’où sûrement le fait que tant de couples ne «s’entendent» plus. Tout cela aussi est à la racine de notre mal-être.
«Mais c’est bien sûr!» se serait exclamé le commissaire dans les Cinq dernières minutes : tout ce mal-être est prétexte à consommer, acheter et creuser plus encore le vide d’être pour alimenter le comble des avoirs.
C’est de perdre que nous avons peur! Si la misère est inacceptable commençons par en voir la racine : elle est en chacun de nous et c’est beaucoup plus difficile à admettre que de lui attribuer des causes uniquement extérieures. En cherchant à toujours offrir plus à nos enfants, en leur payant gadgets sur gadgets, en les comblant, nous n’avons fait que les vider de leur sève. Et même si nous avons tenté de les en préserver, la société a vite fait de nous rattraper en nous forçant la main ; tel devoir devait être fait à l’ordi, là où avant une feuille de papier un stylo suffisaient, sinon c’était un zéro pointé…
Combien ont préféré planter les gosses devant la télé pour vaquer eux-mêmes à leurs occupations? Comme il est plus facile de mettre un dessin animé que de prendre le temps de s’asseoir dans le fauteuil et raconter à son enfant une histoire dans un temps donné, temps partagé, une pause-amour, pause-refuge? Pas de télé ou de vidéo allumée, autant d’électricité d’économisée, et du temps d’amour donné. Voyez-vous où je veux en venir???

Le mal qui ronge nos sociétés n’est pas que d’argent. Le temps est d’or, nous nous sommes trompés de monnaie d’échange!

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2011-83. Le Christ veut régner par la vertu de Son Sacré-Coeur.

Sermon de Monsieur l’Abbé Henri Vannier

à l’occasion de la Fête du Christ Roi
- dimanche 30 octobre 2011 -

Premier vendredi du mois, 4 novembre 2011.

Le premier vendredi du mois est, selon la demande adressée par Notre-Seigneur Lui-même à Sainte Marguerite-Marie, particulièrement dédié à honorer le Sacré-Coeur de Jésus.
Voilà pourquoi, chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion, je livre aujourd’hui à votre lecture et à votre méditation le texte de la prédication faite par Monsieur l’Abbé Vannier – desservant de notre quasi paroisse selon le rite latin traditionnel -  à l’occasion de la Fête du Christ Roi, dimanche dernier.

Les illustrations qui accompagnent cette publication présentent la chasuble du Christ Roi que nous conservons en notre Mesnil-Marie, très beau travail de broderie et de ferveur réalisé par des religieuses.

Chasuble du Christ Roi (Mesnil-Marie)

Cette Fête du Christ Roi – fixée à la fin de l’année liturgique – conclut et récapitule la célébration des mystères de Jésus-Christ et de notre salut.
Après les mystères de Noël et de l’Epiphanie, le mystère pascal de la Passion et de la Résurrection, après la gloire de l’ascension, l’Eglise, instruite par l’Esprit-Saint, nous montre le Christ Roi : Roi du Ciel et de la terre, siégeant à la droite du Père et régnant ici-bas par la Croix victorieuse, source de justice et de paix.

Toute l’histoire de l’humanité apparaît comme un jour, le jour du Seigneur, autour de la venue du Christ, Soleil de lumière, de vie et d’amour.
Alors que le monde était plongé dans les ténèbres de la mort et attendait son Salut, Il est venu, Lui, le Verbe éternel et le Fils unique du Père, dissiper la nuit obscure du péché et de l’ignorance, et apporter aux hommes le don de l’héritage de la Patrie céleste.
Et si, avec le temps, le monde vieillit au point que la nuit semble tomber et envahir l’Eglise elle-même, l’espérance assure que le soleil couchant annonce à l’horizon un jour nouveau, celui du retour glorieux du Christ à la fin des temps, lorsque Il viendra juger les vivants et les morts, et introduire le peuple des élus dans l’éternité bienheureuse!

Au rythme des célébrations et des Messes, la sainte liturgie rassemble l’Eglise et fait avancer ses membres pas à pas, au-delà du cycle sacré de chaque année, vers le Royaume des Cieux, à la suite du Christ Roi.

ange brodé sur le devant de la chasuble

Le Christ est donc Roi?

Assurément!
Par nature, il est le Verbe par qui tout a été fait ; par conquête, Il est le Sauveur du genre humain attirant tout à Lui du haut de la Croix.
Le Christ est Roi à double titre : en tant que Créateur et en tant que Rédempteur, ayant restauré la création et relevé l’humanité jusqu’à la dignité la plus haute.

Sans Sa grâce, en dehors de Lui, la nature, l’univers et, bien sûr, toute l’humanité se condamneraient à s’autodétruire.

Tout Lui appartient, même le temporel, le profane et la sphère privée. Rien ne peut échapper à l’influence de Sa grâce. C’est une Royauté universelle.

Le Christ est le Roi des nations parce qu’il n’y a de salut – mais aussi de justice, de paix, de prospérité, de liberté et de fraternité entre les hommes – que dans la mesure où les nations reconnaissent Ses droits en tant qu’Auteur de la nature et Rédempteur du genre humain.
Il est le Roi des rois en ce sens que les gouvernements doivent se soumettre à Sa Royauté universelle, à laquelle ils participent et de laquelle ils reçoivent leur pouvoir et leur légitimité : César doit rendre à Dieu ce qui appartient à Dieu!

détail de l'ange brodé dans le dos

Cependant, si la Royauté du Christ est universelle, elle n’est pas immédiatement et directement temporelle : c’est une Royauté spirituelle et surnaturelle qui inonde le monde de la grâce de la foi, de l’espérance et de la charité, grâce descendue du Ciel qui oriente tout le domaine temporel vers l’éternité de son destin.

Le Christ respecte l’ordre naturel dont Il est l’Auteur : Il rend à César ce qui appartient à César.
Mais tout – le politique, le social, l’économie, le domestique, la technique et l’art -, tout est au service du bien et du salut des hommes que Jésus est venu apporter au monde.
Royauté universelle : tout est par Lui mais aussi pour Lui!

Certes – hélas! – l’histoire de l’humanité, dominée toujours par la victoire du Christ, est cependant marquée par l’infidélité, l’apostasie voire la révolte : lorsque le Peuple de Dieu proteste qu’il n’a pas d’autre roi que César, lorsque une république révolutionnaire proclame des droits de l’homme sans Dieu, lorsque l’on déclare que la loi civile de l’Etat arbitraire est au-dessus de la loi divine, mais aussi lorsque des hommes d’Eglise laissent entendre que l’on peut se sauver sans le Christ et lorsque, depuis Rome et Assise, on prétend que la paix peut se répandre dans le monde sans proférer la moindre allusion à Jésus-Christ, Prince de la Paix!

Ils L’ont découronné!
Ou pire, ils L’ont couronné d’épines!

Détail de la chasuble du Christ Roi : couronne

En conséquence, ce n’est pas seulement l’heure de la grande apostasie, mais c’est aussi fatalement l’heure de la révolte et du refus le plus funeste : le monde ne veut ni du Christ, ni du Salut que Celui-ci propose avec tant d’amour et de miséricorde. Jésus crucifié!

Mais – et c’est le sens de l’histoire – le Christ règne par la Croix ; Il construit Ses victoires et relève l’humanité pécheresse à partir des péchés et des prétentions des hommes.

Dieu ne peut permettre non seulement que les élus eux-mêmes se perdent, mais que les hommes puissent perdre en eux toute étincelle d’espoir et de vie.

Le monde d’aujourd’hui court à sa perte, les gens ont peur de l’avenir, ils ne savent plus à quoi se raccrocher, ils désespèrent.
On n’a jamais autant parlé de liberté, de paix, de démocratie… et voyons quel constat s’impose de plus en plus à tous!

Le Christ à pitié de cette foule.
S’Il veut régner, c’est par la vertu de Son Sacré-Coeur!

motif central

Le Christ Roi n’est ni un dictateur ni un démagogue, profitant de la faiblesse des hommes et flattant leurs passions.
Le Christ ne recherche pas Sa propre gloire. Sa Royauté n’est pas domination : c’est une Royauté d’Amour!
Ce qu’Il veut, c’est le bonheur des hommes.
Il a conquis Son Royaume en portant sur Lui les péchés du monde et Il connaît le pécheur par la tendresse de Son Coeur.

Qui a le mieux chanté la victoire du Christ Roi, sinon la sainte Vierge, proclamant les grandeurs et la puissance de son Fils?
« Fecit potentiam in brachio Suo, dispersit superbos mente cordis sui. Deposuit potentes de sede : Il a déployé la force de Son bras, Il a dispersé les hommes orgueilleux ; Il a renversé les puissants de leurs trônes! »

C’est à la Messe que l’Eglise célèbre par excellence la Roayuté du Christ, et nous la communique : en nous et autour de nous, dans nos familles et nos communautés.
Il y a les chants du Gloria et du Credo, les lectures – Epître et Evangile qui proclament la Parole du Roi -, et bien sûr le renouvellement du Sacrifice : « Il est digne, l’Agneau qui a été immolé, de recevoir la puissance, la divinité, la sagesse, la force et l’honneur ; à Lui la gloire et l’empire pour les siècles des siècles! » (
introït de cette fête) ; puis le chant solennel du Pater – « Que Votre Règne arrive! » car il appartiendra à Jésus de remettre Son Royaume entre les mains de Son Père, principe de toute autorité et de tout don -; enfin, à la Communion, le Corps du Christ fait partager à Ses fidèles Ses prérogatives royales : avec le Christ, les chrétiens unis au Christ participent à Ses mystères pour faire des élus un peuple de rois et de saints : ce que nous contemplerons à la Toussaint.

détail du motif central, le Sacré-Coeur

On peut lire – ou relire – aussi sur ce blogue :
- « De la Royauté du Christ à la gloire de Ses élus », ici > www.
- L’Acte de consécration au Sacré-Coeur qui doit être publiquement récité à l’occasion de cette fête > www.

2011-81. L’histoire de l’homme qui s’ennuyait…

Conte pour la Toussaint

d’après une idée de Charles Péguy.

guirlande de fleurs

Jour de Toussaint.
Le Mont Mézenc et les hauts plateaux vivarois sont enveloppés de brouillard ; une bruine presque imperceptible tombe sur notre vallée et – vous vous en doutez bien -, n’ayant nulle envie d’aller dehors, je suis resté près du poêle à lire.
Dans les cahiers de Frère Maximilien-Marie, j’ai trouvé un conte tout à fait en rapport avec la fête d’aujourd’hui et j’ai décidé de vous le retranscrire.
« L’histoire de l’homme qui s’ennuyait »
a été écrite par notre Frère à partir d’une idée de Charles Péguy.
Je dis bien « à partir d’une idée » : en effet, dans une conversation avec des amis, Péguy avait un jour raconté cette histoire qu’il avait imaginée et qu’il voulait mettre par écrit. La « grande guerre », qui le faucha le 5 septembre 1914, ne lui en laissa pas le temps : nous n’avons que les souvenirs écrits par ses amis, et c’est ce dont Frère Maximilien-Marie s’est servi pour en faire une saynète qu’il fit jouer à des scouts.
Je vous dédie ce conte, chers Amis de notre Mesnil-Marie, en espérant que vous trouverez autant de plaisir et de matière à réflexion que j’en ai eu moi-même à sa lecture.

Lully.

Lully au crayon

Il était une fois, un homme qui s’ennuyait, qui s’ennuyait, mais qui s’ennuyait…
Depuis le matin et jusqu’au soir, il s’ennuyait.
Chaque jour, et à chaque heure du jour, il s’ennuyait.
D’un bout de l’année à l’autre, il s’ennuyait!

Il s’ennuyait autant qu’il respirait.
Il n’avait rien d’autre à faire.
Il s’ennuyait…
… et il s’ennuyait de s’ennuyer!
C’était ainsi.

Or cet homme qui s’ennuyait savait toutefois qu’il y avait pour lui un moyen de ne plus s’ennuyer.
Oh! un moyen très simple – presque un jeu d’enfant – : pour ne plus jamais s’ennuyer, il lui suffisait d’écrire une lettre.
C’était si simple!

Mais voilà, l’homme qui s’ennuyait savait aussi que cette simple lettre serait un gros péché, un énorme péché…

Pour ne plus jamais s’ennuyer – jamais!-, il lui suffisait d’ouvrir son secrétaire, d’en retirer une feuille blanche et de la poser devant lui, là, de prendre sa plume, de la tremper dans l’encrier, et d’écrire…  puis de sécher la lettre, de la cacheter, de l’expédier…
Et ce serait fini : il ne s’ennuierait plus jamais.
Jamais!

Oui mais, c’était un péché!
Et l’énormité de cet horrible péché l’avait toujours fait reculer.
Et voilà pourquoi il continuait à s’ennuyer.

Plusieurs fois il s’était dit : « Allons! c’est trop bête! Il n’y a qu’à l’écrire cette lettre et j’aurais fini de m’ennuyer… »
Puis il avait reculé ; il avait repoussé l’horrible tentation.
Et il s’ennuyait toujours!

Un jour, où il s’ennuyait plus encore qu’à l’accoutumée, il n’y tint plus.
Son ennui était tel qu’il résolut d’envoyer au loin ses scrupules et qu’il préféra succomber à la tentation de cet énorme péché.
Il s’assit donc à son bureau, prit une feuille et commença sa lettre.

Or, cet homme qui s’ennuyait avait aussi une manie, une habitude dont il ne s’était jamais défait : chaque fois qu’il commençait une lettre et écrivait la date, il regardait aussitôt dans le calendrier quel était le saint du jour.
Il écrivit donc « mercredi 25  » et se dit aussitôt en saisissant l’éphéméride : « Voyons, mercredi 25… mercredi 25 : Saint Louis! »

Saint Louis!!!
Il eut un mouvement de recul : Saint Louis, le roi juste et saint ; Saint Louis avec son beau manteau bleu fleurdelysé ; Saint Louis rendant la justice sous le chêne de Vincennes ; Saint Louis recevant la Sainte Couronne d’Epines…
Non! il ne pouvait tout de même pas commettre un tel péché, un si gros péché, le jour de Saint Louis!
Il rangea donc sa feuille en se disant : « Je peux bien attendre demain, j’ai déjà tellement attendu. Un jour de plus, ce n’est pas grand chose. Mais le jour de Saint Louis, non! »

Le lendemain matin, l’homme qui s’ennuyait  revint à son bureau pour se mettre au travail : il prit sa feuille, marqua la date, et prit son calendrier : « Voyons! Jeudi 26… jeudi 26 : Saint Zéphyrin… »
Saint Zéphyrin, ça ne lui disait rien du tout.
Il se mit donc à écrire.

Mais alors, un petit personnage tout rouge de colère fit irruption dans la pièce, à la manière d’un vent de bourrasque. Si zéphyr, en grec, désigne le vent d’ouest, plutôt doux et léger, Saint Zéphyrin -  car c’était lui – semblait l’avoir oublié ce jour-là.
Il se précipita sur l’homme qui s’ennuyait et lui cria : « Alors, hier, parce que c’était le jour de Saint Louis, et que Saint Louis c’est un roi, et l’un des plus grands rois, tu as renoncé. Mais aujourd’hui, parce que c’est moi, et que je ne suis qu’un tout petit Zéphyrin de rien du tout, tu feras ton gros péché!!! Ah, mais non! Ça ne se passera pas comme ça!… Ça ne peut pas se passer comme ça!… »
Et il lui en dit tant, et sur un tel ton, en tournoyant dans le bureau, que la feuille fut prestement remise dans son tiroir.

Vint le lendemain.
L’homme qui s’ennuyait revint vers sa table.
Avant toute autre chose, prudemment, du regard il fit le tour de la pièce : « Personne, à droite! Personne à gauche!… Bien, bien! Allons-y! »
Il s’assit, ouvrit son tiroir, prit une feuille et marqua la date : vendredi 27.
Aussitôt il chercha le saint du jour… Vendredi 27 : Saint Damien.
Comme ça ne lui disait rien non plus, il commença sa lettre…

Patatras! Qui est-ce qui lui tombe dessus?
Saint Damien!
Et il n’est pas tout seul : il vient avec Saint Côme, son frère. A deux, on est plus forts…
En plus, ils portaient les instruments de leur martyre : de quoi vous glacer le sang.
Saint Damien le regarda d’un air triste et dit d’une voix grave : « Alors, avant-hier tu as reculé devant Saint Louis. Hier, tu as reculé devant Saint Zéphyrin. Et aujourd’hui que c’est moi, tu me causerais une telle peine? Aujourd’hui que je suis de garde – car Saint Côme et Saint Damien étaient médecins et ils en avaient le vocabulaire -, tu oserais commettre un tel péché? As-tu pensé à ce que l’on dira de moi, là-haut dans le Ciel? Je les entends d’ici. Ils me diront : C’est du joli! On peut te confier la terre pendant une journée : voilà ce qui arrive. Tu n’as pas été capable d’empêcher une telle horreur… »
Et la tristesse et les plaintes de Saint Damien eurent raison de sa détermination ce jour-là aussi.

Et il en fut ainsi tous les jours.
Car il continuait à s’ennuyer, et il ne voulait plus s’ennuyer : il voulait écrire sa lettre!
Tous les jours, il recommençait à marquer la date.
Tous les jours, il recommençait à regarder son calendrier…
Il s’obstinait.
Mais les Saints s’obstinaient aussi.

Les uns le prenaient par la douceur : « Allons! Allons, sois gentil! Dis-moi que tu ne vas pas faire un péché aussi laid… »
D’autres, les savants, les docteurs, les Saint Thomas et Saint Alphonse de Ligori, saint Augustin et autres théologiens, lui démontraient avec force arguments et démonstrations qu’il ne pouvait pas succomber à une telle tentation.
D’autres encore, les soldats, tels Saint Georges ou Saint Martin, le reprenaient sans ménagement.
Et le comble fut le jour où ce demi-saint de Charlemagne, avec ses leudes – comme sur sa statue du Parvis Notre-Dame -, l’assaillit et mit la pièce sens dessus dessous : il en fut pour trois jours à se remettre!

Mais notre homme qui s’ennuyait et qui ne voulait plus de son ennui, se dit finalement : « Enfin, il doit bien y avoir un jour dans l’année où il n’y a pas de saint! »

Il réfléchit, il tourna très attentivement les pages de son éphéméride, puis il jubila : « Eureka! Il y a le 14 juillet! »

Ah, bien oui! Qui est-ce qui lui saute sur le paletot?
Sainte Marianne!
« Dis donc! Tu ne vas pas tout de même pas me rajouter une telle horreur? Faire que je traîne aussi cette infamie? Déjà qu’on m’a refilé la république en me piquant mon auréole et en me coiffant d’un bonnet rouge! Et quelle république : laïque et franc-maçonne!!! J’en ai ma claque!… »

L’homme qui s’ennuyait pensa donc : « Paris est décidément trop en vue et trop fréquenté. Je vais partir à la campagne : il sera bien plus facile de m’y cacher. Là, derrière un petit mur ou dans un bosquet solitaire, dans un chemin creux oublié ou dans une lande déserte, ni vu ni connu, et le tour sera joué… »
Il partit donc.

Mais ce fut bien une autre histoire.
Ce n’étaient plus les saints du calendrier des postes qu’il trouvait sur son chemin, mais les saints – méconnus ou inconnus – de notre « France profonde » : les saints qui veillent sur les villages et les clochers, ceux qui président aux travaux des champs et qu’on invoque contre les gelées, les saints oubliés qui protègent les semences et qui opèrent des guérisons aux sources séculaires… des saints robustes et bien campés qu’il croisait, la fourche ou la faux sur l’épaule, ou qui le regardaient passer les bras croisés et le menton en avant…
Tous le renvoyaient en disant : « Va-t-en d’ici avec ton gros péché! Ne viens pas polluer la terre de France, sanctifiée par tant de labeurs et de sacrifices obscurs, par tant d’héroïsme chrétien enfoui dans la trame des siècles et des générations… »

Et ce fut au point qu’il ne pu jamais écrire sa lettre ; il ne put jamais commettre son gros, son énorme péché!

Que croyez-vous qu’il arriva?
La compagnie de tant de saints lui fut profitable : à force de les voir, à force de les rencontrer, à force de les entendre et de les écouter, à force de les fréquenter… il ne s’ennuya plus du tout.
Et leur exemple fut contagieux : il ne songea plus à pécher, mais à les imiter.
Si bien qu’il devint saint lui-même!

Hé bien, voulez-vous que je vous dise?
De même qu’il n’y a pas un lieu sur la terre, pas un endroit, qui ne soit le point de recoupement d’une latitude et d’une longitude, de même aussi aucune circonstance de notre vie ne peut échapper à l’influence des saints.
Ils ne sont jamais loin de nous, toujours prêts à intervenir pour nous aider dans la lutte contre le péché, toujours prêts à intercéder pour nous obtenir la grâce d’éviter le mal et de pratiquer le bien.
L’homme qui ne s’ennuyait plus, parce qu’il avait découvert cette réalité, l’homme que la compagnie des saints avait détourné de son péché… c’est cet homme que chacun de nous est appelé à devenir.

plume & encrier

Un autre conte de Toussaint : « Des saints et des animaux » (en 4 épisodes),
à lire à partir d’ >
ici. 

2011-79. Notre belle langue française : doit on mettre la marque du pluriel aux jours de la semaine?.

Beaucoup ne comprennent pas toujours les subtilités de notre belle langue française et pourtant, quand on veut bien se donner la peine de réfléchir, on se rend compte que tout est d’une absolue rigueur logique : il suffit de faire marcher son intelligence!

Mais il est aussi malheureusement vrai que, d’une manière générale, le monde contemporain ne favorise pas la réflexion personnelle. Nous vivons dans un système de « prêt à penser », d’appauvrissement du vocabulaire et – par contre coup – de limitation des outils de la réflexion, de réduction des capacités d’analyse et de synthèse… etc.

La consigne de nombre d’institutions aujourd’hui ne pourrait-elle pas se résumer par ces mots : « Ne vous fatiguez pas, nous vous dirons ce que vous devez penser! »
C’est donc un vrai plaisir pour moi, en vous rappelant ces règles, de vous dire haut et fort : pensez par vous-mêmes et méfiez-vous de tous ceux qui prétendent vous simplifier l’effort de réflexion personnelle!

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Doit-on mettre la marque du pluriel aux jours de la semaine ?

Eh bien oui ! Lundi, mardi …etc. sont des noms communs soumis aux mêmes règles d’accord que les autres noms communs.
On écrit donc : tous les lundis et tous les dimanches.
Sauf que… vous vous doutez bien que cela ne peut pas être aussi simple!

Lorsque ce même jour est suivi de la mention d’un laps de temps, la semaine par exemple, il faut tenir compte du nombre de ces jours dans cet intervalle de temps ; dans une semaine, il n’y a qu’un seul lundi et on écrit donc : tous les lundi de chaque semaine.
Vous suivez toujours ?

Donc si on passe au mois, il y a cette fois plusieurs jours qui sont un lundi dans un mois et on écrit donc : la réunion a lieu les premier et troisième lundis de chaque mois.
Au passage, vous remarquerez que premier et troisième sont au singulier puisqu’il n’y a qu’un premier et qu’un troisième dans un mois. Mais les deux ensemble (sans s) sont un pluriel.

C’est dans ce même ordre d’idée qu’on écrit : tous les dimanches matin et tous les mardi soir de chaque semaine. Dans le premier cas, matin est au singulier car il n’y a qu’un seul matin dans une journée en revanche il y a plusieurs dimanches. Dans le deuxième cas, il n’y a qu’un seul mardi dans la semaine d’où le singulier et il n’y a toujours qu’un seul soir dans un mardi.

dyn002original100160gif2582326252bfec892843f9590a88cd226fbca7f.gifLully.

« Note à benêts » : je vous ferai une interrogation écrite un de ces prochains jeudis !

2011-78. Jean Madiran a présenté à Rome son livre sur l’Accord de Metz

Comme chaque année, le retour de la date du 11 octobre nous vaut quelques commentaires ou publications au sujet du second concile du Vatican, dont les travaux débutèrent le 11 octobre 1962.

Quelques uns des poncifs continûment rabâchés avec force approximations, erreurs et mensonges, que j’avais lus ce matin m’avaient franchement mis en rogne, aussi le bulletin n° 241 de Correspondance Européenne, organe de liaison du Centro Lepanto, est-il arrivé à point.

Fort de l’autorisation que m’a donné le Professeur Roberto de Mattei – que je remercie encore une fois très chaleureusement – j’ai décidé de reproduire ici le septième article du bulletin, parce qu’il est justement en rapport avec le second concile du Vatican.
Un certain nombre d’entre vous le savent déjà, puisque les faits remontent à l’été 1962 et furent rendus publics quelque six mois plus tard, afin d’obtenir de l’URSS la venue d’observateurs orthodoxes russes au concile, Jean XXIII s’était engagé – par l’intermédiaire du cardinal Tisserant – à ce que le dit concile n’émette aucune condamnation ni critique du communisme!

Cette vérité historique, à laquelle Jean Madiran a consacré un ouvrage qui vient d’être traduit en italien et qu’il est allé présenter à Rome (c’est l’objet de l’article reproduit ci-dessous), a un caractère absolument effrayant, mais elle nous aide toutefois à prendre un sain recul : l’optimisme béat et les envolées emphatiques des intégristes conciliaires sont en effet infiniment plus mortifères et stériles que le réalisme paisible d’un Benoît XVI, qui sait tirer les leçons de l’histoire et peut véritablement conduire l’Eglise en dehors des ornières où de fausses interprétations l’ont embourbée depuis bientôt cinquante ans!

Frère Maximilien-Marie.

l'Accord de Metz

« Cet accord marque l’un des épisodes les moins glorieux de l’Histoire récente de l’Église catholique. L’Accord de Metz a été connu trop tard, et il reste encore bien des aspects inconnus à tirer au clair. Celui-ci est intervenu le 13 août 1962. On était à deux mois de l’inauguration du Concile Vatican II, lorsqu’a été stipulé dans cette ville française un accord entre le cardinal Tisserant et l’archevêque orthodoxe, Monseigneur Nicodème. On a découvert par la suite que ce dernier était un espion à la solde des Soviétiques. L’accord, en effet, prévoyait que le Kremlin permette d’envoyer au Concile quelques représentants de l’Église orthodoxe en échange de la promesse d’un silence total sur le communisme.

L’absence de condamnation du marxisme et des crimes perpétrés par les régimes qui lui étaient liés a entraîné des conséquences pernicieuses, tant dans l’Histoire du monde que dans l’Histoire de l’Église, contribuant à retarder la fin de la Guerre Froide, et délégitimant l’autorité du Catholicisme, car empêchant toute possibilité de condamnation de tout type d’aberration de la modernité dans les années futures.

L’accord de Metz a été révélé pour la première fois six mois seulement après sa signature, grâce aux enquêtes menées par la revue “Itinéraires”, dirigée par Jean Madiran. Cinquante ans plus tard presque, le livre de ce journaliste français a été traduit en italien sous le titre : “L’accordo di Metz” tra Cremlino e Vaticano, et a été publié par la maison d’édition Pagine, avec une Préface et une Postface du Professeur Roberto de Mattei. Sur l’initiative de la maison d’édition et de la   Fondazione Lepanto, l’ouvrage a été présenté au public à Rome, au Palais Ferrajoli, le 20 septembre dernier, en présence de l’auteur, de l’éditeur de Pagine, Luciano Lucarini, du journaliste, écrivain et parlementaire, Gennaro Malgieri, et du Professeur Roberto de Mattei.

Malgieri a défini Madiran comme étant l’«un des maîtres de notre génération» et comme un auteur à contre-courant, «une référence du Catholicisme traditionnel». L’accord de Metz, d’après Malgieri, a permis à la culture communiste de «pénétrer dans les murs du Vatican, conditionnant toute l’Église» et causant «de graves conséquences, y compris dans la société civile», de par le sécularisme de masse dont nous supportons aujourd’hui les conséquences au plus haut degré. Cet accord «mettait en circulation une fausse monnaie : l’idée que le communisme pouvait être domestiqué». Les hiérarchies ecclésiastiques des années conciliaires ont ensuite commis l’erreur de se compromettre avec l’ennemi, au lieu de mettre les fidèles en garde, comme a osé le faire courageusement le grand dissident Alexandre Soljenitsyne. Les Pères du Concile se sont illusionnés de pouvoir, par l’accord de Metz, «adoucir les persécution anti-chrétiennes qui se déroulaient derrière le Rideau de Fer, alors que le résultat fut qu’elles n’ont fait que s’accroître», comme l’a noté Malgieri.

Comment a-t-il été possible qu’au sein de l’Église catholique, tant de personnes aient ignoré le danger qui provenait de l’impérialisme communiste? D’après le Professeur de Mattei, les causes sont nombreuses et complexes, et elles trouvent leurs racines dans la théologie moderniste, qu’avait condamnée bien des années auparavant Pie X. L’Ostpolitik du Vatican des ces années-là «encourageait la docilité à l’égard de toutes les manifestations du monde moderne, dont le communisme représentait– comme l’a souligné de Mattei –  la plus nette expression». Au cours de ces années, certains souhaitaient directement mettre un «terme à l’ère de Constantin» au cours de laquelle l’Église, «au lieu de progresser dans Son Évangélisation, comme cela s’était passé à partir de la conversion de Constantin, cédait à l’esprit du monde, et s’y subordonnait». Or, en fin de compte, le Concile a péché par manque de vision à long terme, dans la mesure où, dans son ambition d’accueillir  – comme cela est manifesté de façon particulièrement claire dans Gaudium et Spes – l’«esprit de notre temps», «il n’a pas su voir venir la crise de la modernité qui devait, quelques années plus tard, engendrer Mai 68». Parmi les nombreuses conséquences doctrinales que l’Église a subies à la suite du Concile, figure (comme l’a fort bien rappelé Jean Madiran lui-même dans l’un de ses livres traduit en italien : L’eresia del XX secolo (L’Hérésie du XXème siècle), «cette hérésie d’omission», qui consiste à se taire sur les principales Vérités de Foi. Comme l’a rappelé De Mattei, par exemple, «en France, le mot “consubstantiel” a été supprimé, et dans de nombreux pays, les catéchismes sont à ce point dépourvus de toute contenu théologique, que les familles doivent commencer toutes seules leur cheminement de Foi».

En conclusion de cette rencontre, Jean Madiran a rappelé que l’accord de Metz a été découvert tardivement, du fait d’une volonté minutieuse de le dissimuler, de la part des media et des pouvoirs forts, tandis que par ailleurs «la presse des régimes communistes a accordé une vaste publicité à cet évènement». Parler à nouveau de l’accord de Metz, et faire la lumière sur cette page sombre de l’Histoire de l’Église, est une entreprise éminemment pertinente, d’autant qu’«il faut rappeler à ceux qui croient que le communisme n’existe plus, qu’à cause de cet Accord, l’Église s’est contrainte elle-même à ne plus condamner aucune aberration, et qu’aujourd’hui nous risquons d’assister à la fin de Son Magistère», pour reprendre les mots de conclusion de Jean Madiran. »

L. M.

pénétration communiste dans l'Eglise

2011-76. Souvenirs de quelques conversations avec Monsieur l’Abbé Carmignac.

La rédaction de ces souvenirs m’avait été instamment demandée par feu Monsieur Robert Cuny, alors président de l’Association Jean Carmignac, et elle fit l’objet de publications étalées dans les bulletins n° 9, 10 et 11 des « Nouvelles de l’Association Jean Carmignac » (année 2001).
A l’occasion du 25ème anniversaire du rappel à Dieu de celui qui fut tout à la fois un très grand savant et un éminent spirituel, j’ai décidé de publier aussi ces souvenirs sur ce blogue du Maître-Chat Lully, sans – bien sûr – en modifier la teneur mais en perfectionnant la forme.

Monsieur l'Abbé Jean Carmignac

C’est dans le cadre des rencontres annuelles estivales du groupe « Fidélité et Ouverture », que j’ai fait connaissance de Monsieur l’abbé Jean Carmignac.

En 1985, et bien que je ne fusse alors qu’un tout jeune religieux (23 ans), il m’avait été demandé de présenter au cours des journées de prière et d’amité de  « Fidélité et Ouverture », un exposé sur la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus : le culte du Sacré-Coeur faisait en effet quelques difficultés à certains intellectuels présents et il s’agissait donc d’en rappeler les fondements scripturaires, doctrinaux et spirituels, puis de dresser le tableau de ses développements historiques qui allèrent de pair avec une intensification de la spiritualité et une grande fécondité apostolique.

A l’issue de mon exposé, Monsieur l’abbé Carmignac tint à me parler personnellement parce qu’il voulait me préciser quelques éléments que mon ignorance de l’Hébreu ne me permettaient pas d’apprécier, et qui venaient renforcer les idées que j’avais développées.
Avec beaucoup de clarté, il m’expliqua que le mot hébreu désignant le coeur allait bien au-delà de l’acception un peu trop sentimentale que nous lui connaissons en Français, mais qu’il permet d’exprimer une dimension très profonde de la personne : ce qu’elle a de plus grand, de plus noble, de plus ressemblant à Dieu, puisque l’Ancien Testament attribue déjà un « coeur » à Dieu.
Il me cita le psaume XXXII «Cogitationes cordis ejus in generatione et generationem… Les pensées de son coeur demeurent de génération en génération …», me faisant remarquer que c’était justement ce verset que l’Eglise avait choisi pour en faire l’introït de la messe du Sacré-Coeur.

« Pour une mentalité hébraïque, me disait-il, la pensée vient du coeur, tandis que nous autres aurions tendance à dire qu’elle vient de l’intellect ». Et il me montra que ce verset, tout en permettant de développer la notion d’histoire du salut (tellement importante… et tellement « oubliée » par les tenants d’une exégèse historico-critique), s’accordait merveilleusement à ce que je venais de développer sur l’histoire et la doctrine, la spiritualité et les aboutissements de la dévotion au Coeur de Jésus, comprise – selon l’expression du Pape Pie XI – comme la synthèse admirable de toute la religion catholique.

C’est ainsi qu’il m’a été donné de comprendre que la science exégétique, vaste et très nuancée, de Monsieur l’abbé Carmignac s’enracinait et s’épanouissait dans une vie spirituelle authentique, profonde, vive et vivifiante, qui n’avait rien de commun avec la science froide et sèche de nombre d’intellectuels prétendument catholiques.
Pour l’abbé Carmignac, la connaissance très poussée des Saintes Ecritures était véritablement devenue une connaissance vivante et surnaturelle du Christ qu’il aimait.

J’étais, en ces temps là, chargé d’un cours d’initiation biblique à la maison de formation de mon Institut et je m’autorisais de la bienveillance avec laquelle Monsieur l’abbé Carmignac m’avait entretenu pour lui poser quelques questions qui me tenaient à coeur.

Je me souviens en particulier d’une conversation très libre qui eut lieu au cours d’un déjeuner. C’était à propos des traductions françaises de la Bible et des éditions courantes qu’on en trouve.
J’expliquais les réticences que j’avais à propos de la T.O.B. (traduction oecuménique de la Bible) et les discussions un peu vives que j’avais eues à ce sujet avec des confrères – religieux ou prêtres – qui considéraient cette traduction et ses notes comme un travail sérieux, scientifique et fiable, et qui n’hésitaient pas à y recourir pour la préparation de leurs sermons ou de leurs enseignements…
Avec les personnes présentes, elles aussi intéressées par ce sujet délicat, nous demandâmes donc l’avis de l’abbé Carmignac.

Il eut un bon et fin sourire : « Que l’on ne me dise surtout pas que la T.O.B. est un ouvrage de référence, ni une traduction rigoureuse et scientifique! Et je sais de quoi je parle, puisque je suis mentionné parmi les collaborateurs de cette traduction ! »
Avec humour, il nous raconta alors comment il avait été sollicité pour effectuer la traduction et rédiger l’introduction à l’un des petits prophètes, puis de quelle manière, et contre son gré, on avait voulu publier son travail dans la T.O.B.
Sa réaction de protestation venait du fait qu’il n’avait pris conscience qu’après avoir remis le travail qu’on lui avait demandé, de ce qu’étaient les prétentions de cette publication, mais aussi ce qu’était en réalité la mentalité exégétique de la plupart des traducteurs ou commentateurs avec lesquels son propre travail serait publié…

Plusieurs personnes demandèrent alors l’avis de l’abbé sur les traductions françaises courantes, et voulurent savoir laquelle, selon lui, était la plus recommandable pour l’usage des fidèles « ordinaires ».
Sans hésitation, il nous conseilla d’utiliser de préférence les vieilles éditions qui présentaient de sérieuses garanties de catholicité (celles publiées avec un imprimatur avant les années 50), même s’il n’en était aucune de véritablement parfaite.

Je crois l’avoir alors amusé en lui exprimant mon enthousiasme pour la traduction du Maistre de Sacy (elle n’avait pas encore été rééditée et on ne pouvait la lire que dans des éditions du XIXème siècle !), mais il me dit qu’il comprenait mon admiration pour cette version qui alliait une réelle sûreté doctrinale à l’extraordinaire beauté de la langue classique.

Une autre fois, nous eûmes l’occasion de revenir sur ces traductions françaises de la Bible qui se présentent « d’après les manuscrits originaux ».
J’étais irrité contre cette mention que l’on trouve au début de plusieurs éditions courantes et qui ne peut qu’abuser le commun des fidèles : en effet, ceux que l’on appelle « manuscrits originaux » ne sont que des manuscrits hébraïques de l’Ancien Testament qui ne remontent pas, pour l’ensemble, au delà du IXe siècle de notre ère : ils sont donc postérieurs de plusieurs siècles aux plus anciens manuscrits des versions grecques ou latines de ces mêmes textes.
Or, les exégètes « modernes » ont tendance à mépriser ou à tenir pour négligeables les leçons de la Vulgate ou de la version des Septante quand elles divergent d’avec celles du texte hébreu contenu dans des manuscrits plus récents.

Je ne cachais pas que, à mon avis, le judaïsme postérieur à la destruction du Temple de Jérusalem (70 ap. J.C.) avait préféré « réviser » le texte hébreu des livres saints (en particulier lorsque les  voyelles avaient été ajoutées) quand il était trop manifestement en faveur de la foi chrétienne, plutôt que de garder telles quelles certaines prophéties, dont le texte des Septante garde l’état originel.
Et je citais Saint Jérôme – que l’on sait pourtant très attaché à la « veritas hebraica » – qui répondait à Marcella, se plaignant de ne pas avoir reçu de lettre de lui : « Quel est donc ce travail si important et si nécessaire, me direz vous, qui ne vous permet pas le plaisir d’une causerie épistolaire ? C’est la confrontation de la version d’Aquila avec le texte hébreu, étude dont je m’occupe depuis longtemps, pour voir si la Synagogue n’aurait pas fait à l’original, en haine du Christ, quelque changement ; et je ne craindrai pas d’en faire l’aveu à une amie comme vous, j’ai trouvé là bien des choses capables de corroborer notre foi ! »

Monsieur l’abbé Carmignac donna son assentiment à mon opinion et, lorsque je lui demandais si les textes bibliques retrouvés à Qumrân, dans le cas de leçons divergentes, étaient plus proches du texte des Septante ou de celui des textes hébreux prétendûment « originaux », il répondit sans hésitation que, dans l’ensemble, les textes hébreux retrouvés à Qumrân authentifiaient les leçons de la version des Septante.

Il ajouta alors qu’il était convaincu que le texte hébreu des Saintes Ecritures, tel qu’il était lu en Palestine à l’époque de Notre-Seigneur et des débuts de l’Eglise, était globalement le même que le texte contenu dans la version grecque des Septante en raison du fait suivant : lors du concile de Jérusalem, où fut débattu de ce qu’il fallait imposer des usages du judaïsme aux nouveaux chrétiens issus du paganisme, l’apôtre Saint Jacques, dit le Mineur, intervint à la suite de Saint Pierre en faveur de mesures prudentes de discipline qui ne gardaient des prescriptions mosaïques qu’une part minime. Il s’agissait de faciliter les relations entre les fidèles venus du paganisme et ceux qui, issus du judaïsme, restaient attachés à tous les usages mosaïques.

L’intervention de Saint Jacques se trouve en Actes XV, 13-21. Or l’argumentation qu’il développe fait intervenir une citation du prophète Amos (IX,11-12) annonçant : « Après cela je reviendrai, et je rebâtirai le tabernacle de David qui est tombé ; je réparerai ses ruines et je le relèverai ; afin que le reste des hommes cherche le Seigneur, et aussi toutes les nations sur lesquelles mon nom a été invoqué, dit le Seigneur qui fait ces choses ». Cette leçon, on le voit, contient des perspectives de salut universel.

La plupart des éditions modernes signalent en note que Saint Jacques cite le prophète Amos d’après le texte grec de la Septante, car le texte hébreu des prétendus « manuscrits originaux » contient cette leçon-ci : « En ces jours là, je relèverai le tabernacle branlant de David, je réparerai ses brèches, je relèverai ses ruines, je rebâtirai comme aux jours d’autrefois afin qu’ils possèdent le reste d’Edom et toutes les nations qui furent appelées de mon nom ; oracle du Seigneur qui a fait cela ». Ici, il n’est plus de trace d’un salut adressé à toutes les nations, mais l’affirmation d’une domination universelle d’Israël.

Monsieur l’abbé Carmignac faisait alors remarquer que Saint Jacques, considéré comme l’un des plus fidèles gardiens des traditions du judaïsme dans la primitive Eglise, et qui devait donc logiquement être attaché au texte hébraïque des Saintes Ecritures plus qu’à leur version grecque, cite un texte dont le sens est conforme à celui contenu dans la traduction des Septante afin de justifier une décision qui impose aux fidèles venus du paganisme une observation minimaliste des usages mosaïques.
Les chrétiens issus du judaïsme qui avaient voulu imposer tous les préceptes de la loi juive aux nouveaux convertis se trouvaient donc un peu « désavoués » par celui des apôtres qui se trouvait le plus proche d’eux (l’abbé souriant dit même – cum grano salis – que Saint Jacques, en nos temps, serait passé pour « l’intégriste de service » !).
Si le texte hébreu du prophète Amos lu par les Juifs palestiniens avait été différent, comme il l’est aujourd’hui dans les manuscrits dits « originaux », de la leçon invoquée par Saint Jacques à l’appui de son argumentation, il leur aurait été facile de la contester, de protester en disant que le texte qu’il utilisait était une interprétation erronée de la prophétie… Or, il n’en fut rien !
« Cela signifie donc
, concluait l’abbé Carmignac, que le texte hébreu originel était conforme à ce que nous lisons aujourd’hui dans la traduction des Septante et non à la leçon actuelle que nous trouvons dans les manuscrits hébreux ».

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Coeur.

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Lire aussi :
- In memoriam : Monsieur l’abbé Jean Carmignac > ici.
- le témoignage de Vittorio Messori sur l’abbé Jean Carmignac > ici.

2011-75. Témoignage de Vittorio Messori sur l’abbé Jean Carmignac.

paru dans


« Inchiesta sul Cristianismo »

(« Enquête sur le Christianisme »)

Traduction établie par Madame Marie-Christine Ceruti
et publiée avec son autorisation.

C’est en 1984 qu’est née la « querelle » [1] entre les spécialistes de la Bible et, plus généralement, entre ceux qui étudient les origines du Christianisme. C’est à cette époque-là qu’a paru dans les librairies françaises un petit livre d’aspect modeste au titre discret « la Naissance des Evangiles Synoptiques » [1], imprimé par un petit éditeur spécialisé. Moins de cent pages dans la première édition, un peu plus dans la seconde édition parue « avec la réponse aux critiques », écrites par un auteur inconnu de la grande masse : un certain Jean Carmignac, bibliste et prêtre parisien. Rien d’extraordinaire, par conséquent, mieux, une apparence de modestie. Voire d’ennui.
Mais ici, plus que jamais, les apparences trompent : parce que si l’ « abbé » [1] Carmignac a par hasard raison, « d’entières bibliothèques devront passer dans le rayon des livres inutiles », comme l’a écrit un spécialiste. Si ces petites pages de rien disent vrai, « la lecture entière du Nouveau Testament sera à revoir » et « l’exégèse biblique du futur devra suivre des chemins complètement différents de ceux qu’elle a suivis depuis deux cents ans ». C’est ce que me disait l’auteur, réservé, doux, hostile aux polémiques, mais bien sûr de son fait, avec une demi siècle d’études super-spécialisées derrière lui.
Dans cette querelle, en fait, l’attention du public était attirée par le livre mais aussi par l’auteur, personnage hors du commun, bien qu’il fit tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas le devenir, pour être laissé en paix au milieu de ses livres et de ses études.

Déconcertante fut, dès le premier instant, ma rencontre avec lui : l’adresse de Paris, obtenue au téléphone, ne correspondait pas à une maison, mais à une petite porte à côté d’une église, la paroisse de Saint François de Sales, dans le bourgeois 17e « arrondissement » [1].
Monté par un escalier de bois qui craquait dans le silence de ce qui ressemblait à un bâtiment inhabité, je sonnai au dernier étage à une porte, et un soupirail s’ouvrit par lequel se montra un vieillard menu, le visage effilé, les cheveux blancs, habillé – mirabile dictu! – vraiment en prêtre, avec tout ce qu’il fallait de soutane et de col blanc.
L’apparition m’indiqua une chaise sur le palier, proféra quelques monosyllabes, puis la porte se referma. Le mystère se dissipa peu après lorsque la porte se ré-ouvrit, qu’il en sortit une personne et que sortit aussi l’abbé Carmignac souriant et cordial, qui m’introduisit dans sa maison. Cette dernière, plus qu’un logement, se révéla être un dépôt de livres et de manuscrits, avec juste la place pour un petit bureau – encombré lui aussi de papiers – et un lit.
L’attente sur le palier? C’est que l’érudit, le bibliste, professeur Carmingac n’oubliait pas qu’il était aussi – surtout – un prêtre : « Je suis vicaire, ici, et chaque jour je dédie un peu de mon temps à ce que la plupart de mes confrères de France ne veulent plus faire : confession et direction spirituelle. Vous voudrez bien m’en excuser, mais je finissais juste de confesser ».
Par cela et par d’autres signes il apparaissait aussitôt clairement que Jean Carmignac appartenait à ces spécialistes de la Bible qui ne se limitent pas à traiter ces pages comme un objet quelconque d’érudition, mais comme base d’une foi vivante et vécue.

Fils de pauvres gens de la campagne française, entré au séminaire où il se signala aussitôt pour son goût de l’étude, le jeune Carmignac fut rapidement envoyé à Rome pour se préparer à devenir professeur dans son petit diocèse.
Après avoir acquis licences et diplômes, c’est une jeune tellement au fait des études bibliques (hébraïques surtout) qui revint en France, que son évêque lui-même l’envoya à Paris, pour qu’il n’étouffât pas en province. Et puis, en 54, il obtient une bourse d’études pour Israël et c’est le premier contact avec les manuscrits de la communauté Essénienne de la Mer Morte, découverts depuis peu dans une grotte. Un monde nouveau pour l’hébraïsant qui connaissait sur le bout des doigts la langue de l’Ancien Testament mais qui s’approchait pour la première fois d’une langue sémite comme celle de Qumrân riche de nouveautés, de surprises. Il devait en devenir un des plus grands experts mondiaux.
Fondateur, directeur et, naturellement, unique rédacteur de la « Revue de Qumrân » [1] (le seul journal qui s’occupe de façon exclusive de ces textes re-émergés après deux mille ans, comme par miracle), Carmignac maintenait sa publication à un niveau d’érudition très élevé. Mais combien êtes-vous dans le monde à vous occuper de Qumrân? lui demandai-je. « A temps plein, je crois une dizaine, une douzaine au maximum… », répondit-il désarmant.

Des écritures hébraïques de la Mer Morte aux Evangiles et à leur origine sémitique : ce fut un tournant pris en 1963, et, depuis lors, poursuivi avec détermination, jusqu’à sa mort près de vingt-cinq ans plus tard. Il me raconta comment les choses s’étaient passées.
« J’ai commencé par hasard à m’occuper de la naissance des Evangiles. En traduisant les textes de Qumrân, je constatais beaucoup de rapports avec le Nouveau Testament et j’ai pensé que je pourrais en tirer un commentaire à la lumière des documents de la Mer Morte. J’ai décidé de commencer par l’Evangile de Marc et, pour mon usage personnel, j’ai voulu voir quel son il rendait traduit dans l’hébreu de Qumrân. »
Et là commencèrent les surprises : « J’imaginais qu’une semblable traduction aurait été très difficile à cause des différences considérables entre la pensée sémitique et la pensée grecque. Et au contraire j’ai découvert aussitôt, stupéfait, que la traduction se révélait extrêmement facile. Après une seule journée de travail – c’était en avril 63 – j’étais déjà convaincu que le texte de Marc ne pouvait pas avoir été rédigé en grec : ce devait être, en réalité, la traduction grecque d’un original hébreu. Les grandes difficultés auxquelles je m’attendais avaient toutes été résolues par le traducteur hébreu-grec qui avait transposé mot pour mot, en conservant jusqu’à l’ordre des termes requis par la grammaire hébraïque ». En somme « plus j’avançais dans mon travail et plus – d’abord chez Marc et puis chez Matthieu – je découvrais que le corps visible du texte était en grec mais que l’âme invisible était sémitique, sans aucun doute possible ».

Dans la conclusion de son petit livre – véritable pierre jetée dans la mare de l’exégèse biblique moderne – Carmignac a résumé en huit points ce qu’il définissait comme « les résultats provisoires de vingt années de recherche sur la formation des Evangiles Synoptiques ». Les mots sont mesurés, les degrés de probabilité attentivement gradués : « Primo il est certain que Marc, Matthieu et les documents utilisés par Luc ont été rédigés en langue sémitique ». Suit un deuxième point : « Il est « probable »[2] que cette langue sémitique soit l’hébreu plutôt que l’araméen ». Troisième point : « Il est « assez probable » [2] que l’Evangile de Marc ait été composé en lanque sémitique par l’apôtre Pierre lui-même ».
L’importance de ces affirmations  (calmes mais fondées sur deux décennies de travail) n’échappe pas aux experts, lesquels savent bien que déjà Erasme de Rotterdam, au XVIe siècle, avançait l’hypothèse que derrière le texte grec des trois premiers Evangiles – les Synoptiques – se trouvait un original hébreu. Ensuite, cependant, cette hypothèse fut pourchassée et rejetée au rang des thèses inadmissibles par la critique de « la philosophie des lumières » (ensuite la critique rationaliste, puis positiviste, puis historiciste) qui au XVIIIe siècle jusqu’à aujourd’hui a dominé le camp de ce qu’on appelle « l’incroyance » et a pénétré pour finir même chez beaucoup d’experts chrétiens ; d’abord protestants mais, depuis quelques temps, aussi catholiques. Carmignac se refusait à citer des noms, à entamer des polémiques ; il voulait que ce soient les faits qui parlent pour lui. A travers ses paroles cependant (et les accusations explicites d’un autre Français, Claude Tresmontant qui, arrivé dans ces mêmes mois, bien que par d’autres voies, aux mêmes conclusions, les avait exposées lui aussi dans un livre, « le Christ Hébreu »[1]), on comprenait bien à quel point les études que le Nouveau Testament étaient, à son avis, dominées par des préjugés non scientifiques.

On part assez souvent, me disait-il, de présuppositions indéracinables comme : « Les Evangiles « doivent » [2] être des compositions tardives, des textes dans lesquels ont conflué les préoccupations et les ajustements de la communauté primitive telles, par leur qualité et leur quantité, qu’elles rendaient pratiquement impossible d’y retrouver la voix authentique du Jésus qui prêchait en Palestine ». Il continuait en énumérant d’autres préjugés « non scientifiques » : « Les Evangiles « doivent » [2] être compris dans le contexte de la culture hellénistique, et donc « doivent » [2] avoir été composés en grec ». Et encore : « Les Evangiles « doivent » [2] être aussi le résultat d’une longue et obscure préhistoire orale parce que en eux, à chaque page, explose le surnaturel, le prodigieux : maintenant, étant donné que le miracle est impossible dans la vision « rationaliste » du monde, qu’il n’est de toute façon pas acceptable par la mentalité de tant d’intellectuels modernes, il faut supposer un temps adéquat pour que la « légende » chrétienne puisse se former, se coaguler dans les textes évangéliques, sous l’influence aussi des religions à mystères arrivées de l’Orient dans l’Empire Romain ». C’est avec des a-priori de ce genre, faisait comprendre Carmignac, que continue à travailler une grande partie de la critique biblique, celle-là précisément qui occupe jusqu’aux chaires des universités et qui domine les journaux et les maisons d’édition.

Carmignac me rappela la longue et fatigante traduction en français du livre de A.T.Robinson, l’évêque anglican qui venant de premières positions rationalistes, « démythisatrices », se convertit en 1976 à une lecture du Nouveau Testament conforme à l’antique tradition chrétienne. Carmignac lui-même prépara aussitôt la traduction, mais les interventions – manifestes et occultes – du « lobby » [3] de certains spécialistes en avaient empêché la publication. Paolo Sacchi, l’hébraïsant de l’université de Turin, dans un des premiers compte rendu sur le livre-bombe de Carmignac jugeait « évidente » la thèse de la composition en langue sémitique des Evangiles, à tel point que, écrivait-il, « on se demande spontanément avec quel poids les problèmes idéologiques ont pesé sur la recherche biblique pour que jusqu’à aujourd’hui la thèse opposée ait prévalu ». En réalité, continuait Sacchi, qui est un des spécialistes les plus estimés en cette matière, « toutes la question est grevée de problèmes idéologiques et je doute donc que la thèse de Carmignac soit retenue. Je crains même qu’elle ne finisse comme celle de Robinson ».

En effet, Sacchi fit une prophétie facile. Pierre Grelot, prêtre, bibliste célèbre de l’Institut Catholique de Paris, une des plus grandes universités catholiques, est intervenu comme la foudre avec vingt-deux observations critiques qui s’efforçaient de démolir, même de tourner en ridicule le travail de son collègue et confrère Carmignac. Lequel répondit avec autant de contre-observations.
La critique finale de Grelot disait : « En ce qui concerne Carmignac, ses hypothèses constitueront peut-être la base de l’exégèse des Evangiles vers l’an deux mille. Je pense plutôt qu’elles dormiront dans le cimetière des hypothèses mortes. On ne peut exclure que, de temps en temps, un érudit les déterre : mais en vain! J’aurais du moins jeté par avance, avec une certaine peine, quelques pelletées de terre sur leur tombe : les hypothèses de ce genre méritent bien un tel hommage ».
Réponse de Carmignac à une telle agression : « Je prie le Seigneur de nous accorder à tous deux, à M.Grelot et à moi, une bonne santé jusqu’à l’an deux mille (et même au-delà). Et j’invite l’ « abbé » (1) Grelot à nous rencontrer alors, au jour et au lieu qui lui plairont, pour que nous constations ensemble lequel des deux aura été le meilleur prophète ».

Le souhait de l’abbé Carmignac ne s’est pas réalisé. Et personne ne peut dire si sur sa fin subite a de quelque façon pesé l’amertume due à ce qu’il a défini dans une lettre privée comme « une authentique persécution » organisée par ses collègues, souvent confrères dans le sacerdoce. En effet, avant la publication de son petit livre, il était estimé et étudié par ceux-là même qui ensuite se refusèrent à le saluer et, ce qui est pire, lui fermèrent les portes des maisons d’édition, si bien qu’il se vit contraint d’écrire en anglais de publier ainsi à l’étranger, comme si elle était un texte clandestin, cette oeuvre dans laquelle il comptait donner des preuves irréfutables de ses affirmations et qu’il pas eu le temps de terminer.

Mais pourquoi la certitude de Carmignac a-t-elle suscité tant de réactions dures et méchantes : cette certitude (atteinte à l’issue d’un travail acharné l’ayant conduit à retrouver jusqu’à 90 traductions hébraïques du Nouveau Testament) que Matthieu, Marc et les documents utilisés par Luc ont été écrits non pas en grec mais dans une langue sémitique?
Comme me l’expliqua de vive voix le vieux savant, en me rappelant ce qu’il avait écrit, si la langue des Evangiles à l’origine était l’hébreu (ou l’araméen, même s’il penchait, lui, pour la première éventualité), c’était le signe qu’ils ont été composés alors que le Christianisme naissant était encore confiné en Palestine et n’avait pas déjà explosé dans les territoires de l’Empire, où pour se faire comprendre il fallait s’exprimer en grec, l’anglais de l’époque.

Mais alors, observait-il, « toute la datation des Evangiles doit être révisée et située à une date antérieure. Si vraiment, comme cela semble certain, les Evangiles ont été écrits en hébreu, ils « collent » aux évènements, ils rapportent des paroles et des faits contrôlables directement par ces témoins encore vivants, sur les lieux même où ils se sont passés. Ce ne sont donc pas des compositions suspectes du point de vue historique, elles n’ont pas été soumises à ces longues manipulations de la communauté croyante dont parle l’exégèse aujourd’hui dominante. Il s’agit au contraire de documents historiques, presque de chroniques, de toute première main : et par conséquent leur niveau de crédibilité s’élève d’un coup, les certitudes de la foi viennent s’appuyer sur des confirmations historiques ».

Si on tient la datation qui jusqu’à présent est reconnue presque partout, Marc aurait été composé vers l’an 70, date cruciale parce que c’est celle de la destruction de Jérusalem par les Romains, avec en conséquence la disparition définitive de ce monde hébreu qui avait été celui de Jésus et de ses premiers disciples ; Matthieu et Luc auraient été composés entre 80 et 90 ; Jean à la fin du siècle (quelqu’un s’est avancé même jusqu’à parler de 170…).
Carmignac observait (et avec lui Robinson, Tresmontant et d’autres exégètes qui émergent ça et là) que déjà autour de l’année 50 le Christianisme a explosé en dehors du monde palestinien. Donc, à partir de ce moment il aurait été inutile, pis dangereux, d’écrire dans une langue locale les documents de la foi. Si l’original des Evangiles est vraiment sémitique, c’est parce qu’ils ont été écrits aussitôt, entre l’an 30 (date probable de la mort de Jésus) et l’an 50 ou à peine plus tard.

A travers des considérations qu’ici la place empêche d’exposer, le savant solitaire enfermé dans son ermitage parisien proposait cette datation : Marc n’a pas été écrit postérieurement à 42-45 et ce serait Saint Pierre lui-même qui l’aurait écrit, même si l’Evangile a pris le nom de son traducteur grec, peut-être par un acte d’humilité de la part du chef des Apôtres. Matthieu aurait été écrit vers l’an 50 et Luc peu après, en grec, mais en utilisant des documents écrits en hébreu. Et Jean? La réponse de Carmignac témoigna de son scrupule d’érudit : « Je suis spécialiste des Synoptiques seuls, je ne peux pas prendre de position précise ».
Il donna cependant des indications battant elles aussi en brèche l’opinion dominante : « Avec une méthode absolument a-scientifique, la majorité des experts part de la théologie présumée qu’exprimerait chaque évangéliste pour dater le texte. C’est dire qu’on utilise une méthode philosophique, théologique (un certain concept de « l’évolution de la pensée religieuse ») et non, comme il serait cependant correct, une méthode philologique et historique ». On est arrivé ainsi à l’axiome selon lequel Jean serait nécessairement très tardif, parce qu’il porterait des traces évidentes de l’approfondissement de la théologie des Synoptiques et parce qu’il serait marqué par une mentalité hellénistique. Mais en réalité cette présumée « mentalité hellénistique » a été retrouvée par Carmignac – et par d’autres spécialistes – dans des documents absolument hébraïques et sûrement antérieurs à l’année 70 ap.J.C. que sont les rouleaux de Qumrân.
Il me dit : « Si, par hypothèse, un jour on ne savait plus quand ont vécu les écrivains français et si, pour en reconstruire la chronologie, on appliquait les méthodes philosophiques et non philologiques utilisées pour le Nouveau Testament, les spécialistes soutiendraient sûrement avec une certitude absolue que Montaigne – mort en 1592 – était un écrivain du XXe siècle et que Claudel – mort en 1955 – écrivait au contraire au XVIe siècle! »

Quoi qu’il en soit, l’enjeu ici est de la plus haute importance : l’objet du débat implique les biblistes mais concerne tout le monde, ce n’est certes pas un problème de rats de bibliothèque. Il s’agit des bases mêmes de la foi, de la personne de Jésus de Nazareth et de la possibilité qu’il soit vraiment ce que les croyants croient qu’il est.
Les études doivent continuer, en se confondant avec les faits objectifs et en abandonnant (s’ils veulent vraiment s’appeler « scientifiques ») les préjugés, les paresses, voire la défense de positions dominantes acquises.
Certes, comme dans tout « roman policier » qui se respecte, des raisons il y en a de part et d’autres : Carmignac lui-même m’a rappelé plusieurs fois que ses idées n’étaient que des hypothèses de travail, même si elles sont bien fondées. Il ne voulait pas même sortir à découvert : « Me pardonnera-t-on d’avoir écrit ce petit livre? J’ai eu du mal à me décider à le publier parce que mon plan était de continuer les recherches jusqu’à la limite extrême, d’en exposer les résultats dans de gros volumes scientifiques et seulement alors de m’adresser au grand public avec un livre de vulgarisation comme celui que j’ai proposé maintenant. Mais beaucoup d’amis m’ont fait remarquer que je risquais d’être au cimetière avant de terminer ces volumes et que depuis de longues années me recherches ne réussissaient pas à modifier mes premières conclusions, et, par conséquent, que je pouvais commencer à les divulguer. J’expose les résultats de vingt ans de recherches : elles m’ont amené à certaines convictions, je voudrais les faire connaître, en étant bien conscient qu’elles ne sont pas du tout conformes à la mode actuelle. Au lecteur et au temps la tâche de juger… »
Il ajouta avec cet air doux, avec ce sourire qui tout de suite frappaient chez lui : « Je n’en veux à personne, même si beaucoup m’en veulent. Je crois être sincère dans ma recherche de la vérité. Si on me présente des preuves convaincantes je suis toujours prêt – je le dis devant Dieu – à améliorer ou même à modifier mes conclusions actuelles ».

Dans cette ligne de refus de l’intransigeance fanatique, de désir de ne pas alimenter les polémiques, il a voulu que, dans la traduction italienne, ne soit pas publié l’appendice avec sa réplique aux 22 « observations critiques » de Pierre Grelot.
« Je crois ne pas m’être trompé – disait-il – mais si j’ai raison ce sera le temps qui fera émerger la vérité, non les batailles de nous autres experts, avec le risque de compromettre la charité ».

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(1) en français dans le texte.
(2) en italiques dans le texte.
(3) en anglais dans le texte.

A lire également :
- « In memoriam : Monsieur l’Abbé Jean Carmignac », ici > www.
- Frère Maximilien-Marie nous livre ses souvenirs de quelques conversations avec Monsieur l’abbé Jean Carmignac, ici > www.

2011-74. In memoriam : Monsieur l’Abbé Jean Carmignac (1914-1986).

Vendredi 30 septembre 2011,
fête de Saint Jérôme.

Saint Jérôme étudiant les Saintes Ecritures

Je veux profiter de la fête de Saint Jérôme, le « Prince de l’exégèse chez les latins », pour publier simultanément trois textes importants, par leur longueur autant que par leur contenu, qui ont un rapport certain aux Saintes Ecritures et qui, une fois de plus, risquent de ne pas plaire à certains, j’en ai bien conscience.

Saint Jérôme demeure un modèle pour tous les fidèles en raison du zèle avec lequel il s’est nourri spirituellement de la Bible, dont il a cherché à vivre les enseignements avec toute l’ardeur d’un très riche tempérament ; il est aussi un modèle pour tous les savants, biblistes, chercheurs, traducteurs, exégètes et commentateurs de la Sainte Ecriture, en raison de la rigueur scientifique conjuguée avec une stricte fidélité aux enseignements de l’Eglise, dont il fit montre dans ses travaux.

Ce n’est cependant pas de Saint Jérôme que je veux vous entretenir, mais de l’un de ses plus éminents continuateurs et modernes émules, dont ce 2 octobre 2011 marque le 25ème anniversaire du rappel à Dieu : je veux parler de Monsieur l’abbé Jean Carmignac.

Parmi les très grandes grâces que la divine Providence a accordées à Frère Maximilien-Marie, il y a eu celle d’avoir un peu connu et approché Monsieur l’abbé Carmignac, dont il parle toujours avec vénération et admiration parce qu’il fut tout à la fois un très grand savant et un homme d’une très haute spiritualité.
Il est donc impossible de laisser passer ce 25ème anniversaire sans rappeler qui il fut et ce que furent ses travaux, ce qui – inévitablement – nous portera à dire un mot des polémiques qu’ils ont suscitées.

Je vais pour cela reprendre ici des éléments qui ont été déjà publiés, en particulier sur le site de notre chère Association Jean Carmignac, qui a pour but de faire connaître l’oeuvre spirituelle et scientifique de ce prêtre et, à sa suite, celle de tous les chercheurs qui défendent comme lui l’historicité des Evangiles, en s’appuyant sur des arguments incontestables émanant de sciences telles que l’histoire, la philologie, l’archéologie, la papyrologie… etc.

Qui   est   l’abbé   Jean   Carmignac ?

Monsieur l'Abbé Jean Carmignac

Il naquit à Paris, le vendredi 7 août 1914, et y passa sa petite enfance, mais en juillet 1919 ses parents s’installèrent en Lorraine, dont Madame Carmignac était originaire, et le petit Jean grandit donc à Marey, village situé à quelque vingt kilomètres au sud de Vittel. L’abbé dira lui-même à propos de cette enfance en milieu rural : « Je me sens profondément ‘paysan’ et j’ai si bien pris l’accent des Vosges que je le garde toujours, paraît-il ».

A l’âge de 12 ans, son attrait pour le sacerdoce est déjà mur et sa décision irrévocable : « Très jeune j’ai voulu consacrer ma vie à quelque chose d’utile et j’ai bien vite compris que rien ne serait plus utile que de devenir prêtre et de travailler au salut des âmes ».
Après avoir triomphé de l’opposition de son père (qui avait duré quatre ans), il entre au petit séminaire de Mattaincourt (1925-1931), puis au grand séminaire de Saint-Dié (1931-1934).
Ses maîtres sont frappés par sa vive et brillante intelligence, par son goût des études en même temps que par sa foi profonde, si bien que, pour répondre au désir que Pie XI avait exprimé à l’évêque de Saint-Dié d’avoir un étudiant de son diocèse à Rome, c’est lui qui fut désigné pour le Séminaire Français Pontifical. Il y resta de 1934 à 1939 et obtint des licences en théologie et en Ecriture Sainte. C’est aussi à Rome qu’il commença l’étude de l’Hébreu biblique.
Mais bien évidemment Rome n’est pas seulement pour lui un lieu d’études supérieures. Il dira de ces années : « …. (ce) fut un  enchantement à la fois intellectuel et spirituel : l’Italie m’a beaucoup marqué et j’ai laissé à Rome la moitié de mon coeur« .

Il avait été ordonné sous-diacre à Saint-Dié le 11 octobre 1936, diacre à Rome le 19 décembre 1936 et prêtre le samedi saint 27 mars 1937, dans la chapelle du grand séminaire de Saint-Dié.
Il achève ses études à Rome alors que la guerre va éclater. Toutefois l’abbé Carmignac n’est pas mobilisé, parce qu’il est atteint de lésions pulmonaires.

Il est d’abord nommé professeur d’Ecriture Sainte et de Morale Fondamentale au grand séminaire de Saint-Dié, où il crée aussi un cours d’Hébreu.
Bientôt, parce que beaucoup de prêtres professeurs sont au front ou en camps de prisonniers, on lui ajoute l’économat. Il lui faut trouver de quoi nourrir quotidiennement 175 personnes, en période de rationnements : « De nuit j’allais avec une camionnette à gazogène, souvent en panne, chercher du ravitaillement dans les régions agricoles et le jour je faisais mon travail de professeur ».

Mais au bout de quelques mois à ce rythme, il est terrassé par la tuberculose. En juillet 1943 il doit partir au sanatorium du clergé, à Thorenc, où il subit deux pneumothorax.
C’est, peut-on dire, « grâce à la tuberculose » qu’il échappe à la déportation, puisqu’en novembre 1944 les Nazis envoient tous les hommes de la région de Saint-Dié à Dachau.

L’abbé Carmignac quitte le sana de Thorenc en juin 1945 et il est nommé aumônier d’un petit hôpital, ce qui lui laisse d’amples loisirs pour approfondir ses études hébraïques de l’Ancien Testament.
Il est ensuite aumônier militaire dans des hôpitaux en Allemagne (mais sa santé y pâtit du climat), puis à nouveau aumônier d’un petit hôpital près de Saint-Dié.

Son évêque lui propose alors de poser sa candidature pour une bourse à l’Ecole Biblique et Archéologique française de Jérusalem : l’ayant obtenue, il part en septembre 1954 pour la Terre Sainte.
Chez lui, le prêtre et le savant coexistent dans une très grande harmonie. Jérusalem est pour lui avant tout le lieu où Jésus a accompli la rédemption en souffrant pour nous par amour : « Chaque matin je célébrais la Messe au Lithostrotos, là où Jésus a été condamné par Pilate ; le vendredi je participais au chemin de la croix dans les rues de la ville ; souvent je pouvais aller prier à Gethsémani ou au Calvaire ».

« Ma bourse comportait l’obligation de rédiger un travail pour l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. J’ai choisi l’étude du déchiffrement d’un manuscrit de la Mer Morte, et cela m’a amené à me spécialiser dans les fameuses découvertes faites à Qumrân, près de la Mer Morte. Quand j’ai quitté Jérusalem, en avril 1956, j’avais terminé la rédaction de l’ouvrage qui a été publié en 1958 chez Letouzey et Ané sous le titre : « La Règle de la Guerre des Fils de Lumière contre les Fils de Ténèbres. Texte restauré, traduit, commenté ».
A mon retour en France, mon évêque a jugé qu’il valait mieux que je continue dans cette ligne et il m’a conseillé de demander un poste de vicaire auxiliaire à la paroisse Saint-Sulpice (…). Ainsi j’avais la chance de partager mon temps entre deux activités qui me passionnaient l’une et l’autre : le ministère paroissial, surtout par la confession et la direction de conscience, me fournissait l’occasion d’aider les âmes dans leur vie spirituelle, et les recherches hébraïques me faisaient mieux découvrir l’ambiance religieuse dans laquelle ont été composés nos Evangiles »
.

Devenu l’un des plus grands experts mondiaux de l’hébreu qumrânien, l’hébreu du temps du Christ, il fonde en 1958 la « Revue de Qumrân« , seule revue au monde consacrée à ce sujet.
Tout en restant très attentif à son ministère sacerdotal (ses qualités de confesseur et de directeur spirituel ont laissé des souvenirs particulièrement riches et durables), il poursuit ses recherches et ses traductions. C’est ainsi que sont publiés chez Letouzey et Ané, en 1961 et 1964, les deux volumes des « Textes de Qumrân traduits et annotés ».

C’est peu après que l’existence de l’abbé Carmignac va connaître un tournant dramatique : « (…) ma vie a été bouleversée par un évènement dont vous aurez peut-être du mal à comprendre l’importance. Quand j’ai appris qu’une nouvelle traduction française du « Notre Père » allait contenir la formule « ne nous soumets pas à la tentation », j’ai été indigné, d’abord parce que cette traduction est fausse, et surtout parce qu’elle constitue un outrage à Dieu, qui n’a jamais soumis personne à la tentation. J’ai donc protesté auprès des autorités responsables de cette erreur, mais je n’ai pas réussi à les faire modifier cette regrettable traduction. Persuadé que la vérité finit toujours par s’imposer, je me suis mis à préparer une thèse de doctorat sur le « Notre Père ». Je l’ai soutenue le 29 janvier 1969 et elle est parue en juillet de la même année avec le titre : « Recherches sur le Notre Père » (Letouzey et Ané); c’est un gros volume de 608 pages, qui pèse plus d’un kilo! Plus tard je l’ai abrégé en un petit volume de vulgarisation : « A l’écoute du Notre Père« .

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« Bien entendu, cette opposition, que ma conscience m’imposait à la fois par loyauté scientifique et par respect de Dieu, n’a pas été appréciée par les autorités ecclésiastiques et j’ai dû quitter mon poste à Saint-Sulpice pour me réfugier à la paroisse Saint-Louis d’Antin, puis en 1967 à la paroisse Saint-François de Sales… »

L’abbé Carmignac va donc rester à Saint François de Sales jusqu’à la fin de sa vie, de plus en plus écarté du ministère : en 1981, il confiait à Frère Maximilien-Marie qu’on ne lui laissait plus célébrer que la messe de 7h du matin – messe au cours de laquelle il n’utilisa jamais la traduction fautive et blasphématoire du Notre Père, puisqu’il la célébrait en latin! – et que son curé ne lui permettait pas de prêcher aux messes dominicales (sauf en période de vacances quand les autres vicaires étaient absents), ni de faire le catéchisme… Il peut continuer son ministère de confession et de direction spirituelle (parce que les autres prêtres n’en veulent pas) et emploie tout le reste de son temps à ses recherches bibliques.

L’opposition à son encontre prendra même la tournure d’une véritable persécution (par ses confrères!) et retardera pour un temps ses publications scientifiques, lorsque on commencera à apprendre que ses travaux exégétiques sur les sémitismes attestent l’origine hébraïque des Evangiles ainsi qu’une datation proche des événements qu’ils relatent.
En 1979 il publie « Mirage de l’Eschatologie, Royauté, Règne et Royaume de Dieu… sans Eschatologie« , où il dénonce la grave et fréquente confusion entre les notions de « fin des Temps » et de « Royaume de Dieu », livre fondamental pour la compréhension du Nouveau Testament et de l’Apocalypse en particulier.

Travaillant pendant plus de vingt ans à accumuler tout le matériel nécessaire à une publication scientifique capable de convaincre ses pairs du substrat hébraïque des Evangiles, il collationne à travers toute l’Europe plus de quatre-vingt rétroversions des Evangiles en Hébreu et, tout en publiant cinq tomes de ces rétroversions entre 1982 et 1985, il réalise la première rétroversion en hébreu qumrânien de l’Evangile selon Saint Marc, travail très important pour la confirmation de ses hypothèses.

Mais voyant courir le temps encore nécessaire pour achever l’ouvrage scientifique décisif qu’il préparait sur les sémitismes – dont, répétons-le, découle sa conviction de savant de l’origine hébraïque des Evangiles et de leur datation proche des événements relatés – il se décida en 1984 à publier l’essentiel de ses conclusions dans le livre « La Naissance des Evangiles synoptiques« , dont les rééditions postérieures comportent ses réponses, point par point, aux virulentes critiques dont ce livre fut l’objet.

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Atteint d’une grave bronchite, il meurt dans la solitude le 2 octobre 1986, à Paris.

Monsieur l’abbé Carmignac laissait de très abondantes notes et études, et même le manuscrit d’un ouvrage quasi prêt pour la publication.

Quelques lignes rédigées d’une écriture tremblante sur une enveloppe à l’hôpital désignaient un exécuteur testamentaire et demandaient que l’ensemble de ses papiers soit déposé à l’Institut Catholique de Paris afin d’y créer un fond d’études et de recherches dans la continuité de ses propres travaux.

Nous connaissons, par le témoignage direct de la personne qui prépara les cartons de documents dans l’appartement de l’abbé après sa mort, l’importance de ce qui fut envoyé aux archives de l’Institut Catholique… mais nous sommes bien forcés de dire aussi que les dernières volontés de l’abbé ne furent pas respectées :
- pendant des années, les personnes qui demandèrent à avoir accès au « fond Carmignac » se heurtèrent à une fin de non recevoir (et aujourd’hui encore il faut faire face à une soupçonneuse inquisition pour obtenir de parcimonieuses autorisations de consultation);
- un éditeur polonais, qui avait reçu de l’abbé les droits pour la publication  de son étude sur le Benedictus et le Magnificat, finit, quelque quinze ans après la mort de l’abbé, par obtenir le manuscrit mais ce fut bien autre chose pour la parution en langue française ;
- tout porte à penser (mais ce jugement n’engage que moi) que l’abbé Pierre Grelot (1917-2009), exégète de tendance moderniste de l’Institut Catholique qui s’opposa de manière violente aux conclusions de l’abbé Carmignac, s’est emparé de certains documents laissés par l’abbé Carmignac ;
- il semblerait aussi, par certains témoignages reçus par Frère Maximilien-Marie, que l’archevêché de Paris soit intervenu pour faire retirer du « fond Carmignac » légué à l’Institut Catholique un certain nombre de documents importants dont on ne peut dire aujourd’hui ni où ils sont ni si on les reverra un jour…

La disparition prématurée du cher abbé Carmignac (il n’avait que 72 ans lorsqu’il nous fut enlevé et il avait dit en 1981 à Frère Maximilien-Marie : « L’entreprise dans laquelle je me suis lancé pourrait me demander facilement vingt ans de recherches et de travaux! ») a été une perte considérable pour la véritable exégèse scientifique catholique, mais – malgré les oppositions pleines de hargne qu’il a suscitées et les multiples tentatives pour ensevelir ses conclusions scientifiques et sa mémoire – ses travaux sont au nombre de ceux qui ont ouvert une brèche considérable dans la chape de béton armé que le modernisme faisait peser sur le monde des études bibliques.
L’Association Jean Carmignac, déjà citée au début de ce bref exposé, demeure en particulier l’un des organes les plus fidèles à l’esprit qui anima ce très grand savant, ce prêtre, ce spirituel hors du commun, cet homme de Dieu!

Lully.

Pour approfondir :
- Témoignage de Vittorio Messori sur l’abbé Carmignac > ici.
- Frère Maximilien-Marie nous livre ses souvenirs de quelques conversations avec Monsieur l’abbé Carmignac > ici.

2011-72. Chevaliers des temps modernes.

Jeudi 22 septembre 2011,
fête de Saint Maurice et ses compagnons martyrs de la légion thébaine.

J’ai une dévotion particulière pour les « saints qui ont manié le glaive » : Saint Michel, Saint Maurice – que nous célébrons aujourd’hui -, Saint Georges, Saint Martin, le Bienheureux Charlemagne, Saint Louis et Sainte Jehanne d’Arc… Et je ne veux pas omettre ceux qui ne sont pas officiellement béatifiés ou canonisés mais qui donnèrent de si beaux exemples de courage chrétien dans l’adversité : de Godefroy de Bouillon à Baudoin IV de Jérusalem, de Jacques Cathelineau à Louis-Marie de Lescure et à Maurice d’Elbée, d’Andreas Hofer à notre « Grand Chanéac » local, de nos chers Zouaves Pontificaux au Maréchal de Lattre de Tassigny… etc.

Toutefois – faut-il le préciser? – ce sont moins les faits d’armes que les vertus humaines autant que surnaturelles qu’ils sous entendent qui me fascinent en tous ces héros : tant d’illusions concernant l’amour et la vie – je ne dis pas « la vie chrétienne » mais bien « la vie » d’une manière générale – ont cours en nos temps où sont largement répandues une mauvaise compréhension de la paix et de ses véritables qualités!

Que nous le voulions ou non, la vie de l’homme est un combat (cf. > www) et ceux qui refusent cette évidence ne peuvent aller que d’échecs en échecs.

J’ai donc été particulièrement heureux, ce matin, de recevoir le texte si lucide et si vrai écrit par Isabelle, une amie qui a connu beaucoup d’épreuves et de souffrances : texte qu’elle a intitulé « Chevaliers des temps modernes » et auquel je souscris pleinement. Elle m’a autorisé à le reproduire ici, et je l’en remercie très chaleureusement.

Je souhaite que les mots d’Isabelle – qu’il faut savourer lentement et méditer longuement – soient pour chacun de vous lumière et force.

 Frère Maximilien-Marie.

le combat de St Georges contre le dragon (bréviaire de Martin d'Aragon - XVe siècle)

St Georges combattant le dragon : miniature du bréviaire de Martin d’Aragon (XVème siècle)

Chevaliers des temps modernes.

« Je m’insurge toujours contre tous les discours trop mielleux qui veulent faire croire que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Ce sont là paroles pour endormir. Comme si l’on pouvait tout bonnement endormir la douleur ; en réalité de tels discours endorment l’esprit!

La souffrance sera toujours un élément de ce monde. Personne ne peut y échapper.
Toutefois c’est apprendre à l’affronter, autrement, qui nous grandit, dans un combat spirituel et non pas uniquement par l’une ou l’autre méthode, technique, croyance toute limitée par nos limites humaines.
J’utilise sciemment le terme « combat » en parlant de cette confiance en plus grand que nos seules forces humaines, cette foi, car la foi n’est pas facile, faire confiance est difficile, c’est même la « chose » la plus difficile qui soit. Ce n’est pas un élan naturel de l’homme. C’est pourtant vers cela que nous sommes appelés : à cet abandon confiant en ce qui nous dépasse et dont nous sommes.
Ainsi, je m’aperçois que je reviens toujours à ce que j’ai écrit au coeur de l’épreuve du deuil : ne pas esquiver nos peurs, les épreuves, la souffrance mais sans s’y arrimer. Sans s’y attacher…  Les laisser s’exprimer pour les écouter et en apprendre qu’il y a là une marche à gravir, une nouvelle marche, une de plus, du grand escalier de la vie et que l’on doit accepter de la gravir, faute de stagner ou de redescendre.
Parfois, oui, bien sûr, il arrive de descendre, de faire du sur place, le temps de reprendre son souffle, mais ce n’est jamais pour en rester là ; sinon à quoi servirait l’escalier?

Me reviennent les paroles de mon mari : il faut parfois descendre bien bas pour grimper plus haut. Handicapé, il savait ce que voulait dire monter les marches…
Monter est un effort, une énergie à déployer, et pour la personne malade – et nous sommes tous des malades en voie (quête) de guérison –  c’est un « combat » POUR monter.
C’est ce combat POUR cette ascension qui permet de CONTRER tout ce qui s’y oppose.

Je pense aux contes de notre jeunesse, aux grands mythes universels, mythes « fondateurs » : les héros sont toujours ceux qui n’esquivent pas l’obstacle, qui prennent le temps de s’y confronter avant d’engager la lutte et vaincre en sachant perdre…
Forêts obscures des egos ignorés, de notre néant, départs impromptus, abandon de tout le connu derrière soi, rencontre de l’étrange(r), anges et démons, bêtes féroces, elfes et génies, du mystère (ce « noir » de nos enfances) qui effraie, plaies et blessures qui suppurent l’oubli, l’aveuglement, fin’amor qui ouvre la fine pointe de l’âme, conquête de La Dame d’Amour, de la Lumière, de Vérité, de la Beauté (intérieure), de le Sagesse, Source de jouvence qui est Source de Vie guérissant les plaies dont la cicatrice rappelle la lutte menée jusqu’au bout.
La victoire est toujours de « haute lutte », loin des chemins d’un bien-être mollasson parcouru à coups de pratiques méditatives en « groupe » (encore la peur de la solitude au combat), de paroles usées, de croyances en kits, de thérapies à la petite semaine.
Les mythes nous exhortent à être ces Gilgamesh, Ulysse, Jacob, Job, Jonas, Chevaliers de la Table Ronde…
C’est un chemin héroïque, qui exige persévérance et humilité : le chevalier est celui qui est capable de s’agenouiller devant plus grand que lui (c’est apprendre à connaître son petit moi et le quitter pour trouver l’Autre), il est celui qui n’a pas peur de s’incliner sachant qu’il sera invité à se relever, à s’élever. C’est le mouvement de l’adoubement…

Est chevalier celui qui passe les épreuves une à une, armé du silence et de la patience, armé de confiance, de foi… »

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