Archive pour la catégorie 'Lectures & relectures'

2022-92. Soyons des Mousquetaires spirituels !

Mercredi 24 août 2022,
139ème anniversaire de la sainte mort de Henri V, « Comte de Chambord ».

Domine salvum fac Regem - fresque au dessus de l'orgue de la chapelle royale à Versailles

« Domine, salvum fac Regem ! »
au-dessus de l’orgue à la voûte de l’abside de la Chapelle Royale de Versailles

Blason de la Confrérie Royale

2015 – 25 août – 2022

septième anniversaire de la fondation
de la
Confrérie Royale

Bien chers membres et amis de la Confrérie Royale,

   Ce 25 août 2022 marque donc le septième anniversaire de la fondation de notre si chère Confrérie Royale : l’usage associe au septième anniversaire des personnes l’expression d’ « âge de raison », et j’espère qu’il en est bien ainsi pour cette Confrérie dont les membres s’engagent solennellement, et certains par un vœu – ce qui est loin d’être anodin – à prier quotidiennement, et plusieurs fois par jour, pour notre Roi légitime, Monseigneur le Prince Louis de Bourbon, duc d’Anjou, de jure Sa Majesté Très Chrétienne le Roi Louis XX.

   Qu’il me soit permis, en ma qualité de cofondateur de la Confrérie (mais ce titre de « cofondateur » n’est pas un motif d’orgueil, car nous avons bien conscience que nous avons été mus et poussés par une inspiration et une détermination qui ne sont pas de notre fait, mais nous poussent à n’être toujours davantage que d’humbles et dociles instruments entre les mains de la divine Providence), de vous renvoyer à l’annonce que j’en avais faite dans le modeste « Blogue du Mesnil-Marie » le 25 août 2015, et de vous inviter avec une certaine insistance à relire la présentation de Monsieur l’Abbé Louis de Saint-Taurin qui y était publiée et qui a marqué le commencement de cette aventure (voir > ici).
   Il est important que nous revenions souvent aux fondamentaux de ce qui nous anime et que nous en ravivions la ferveur et l’enthousiasme des débuts !
   Il est important que nous nous efforcions de lutter, de toutes les manières possibles, contre les habitudes qui ont tendance à se transformer en ronronnements affadis et en routines mortifères !
   Il ne serait pas superflu qu’à l’occasion de ce septième anniversaire de notre fondation, chacun des membres de la Confrérie, dans son cœur, en présence de Dieu Trois Fois Saint, en présence de notre très douce Mère et Reine – Notre-Dame de l’Assomption -, et en présence des Saints protecteurs de la France, renouvelle son engagement, et prie pour qu’en lui le sel ne s’affadisse pas, afin de ne pas mériter d’être jeté dehors et foulé aux pieds par les passants (cf. Matth. V, 13).

   Je reviens maintenant sur le mot principal qui se trouve dans l’expressions « âge de raison » : notre attachement à la Monarchie capétienne traditionnelle de droit divin, et à Celui qui aujourd’hui en incarne les Principes, c’est-à-dire l’Aîné des Capétiens, Monseigneur le Prince Louis de Bourbon, n’est pas un attachement de sensiblerie ni de sentiment ; il est fondé dans des faits solides, attestés par l’histoire la plus certaine, et dans une logique rationnelle imparable qui découle de ces événements, qui ne sont pas de fumeuses légendes.

   Quels sont ces événements ?
-         C’est la fondation de la Royauté franque indissociablement unie à la foi catholique romaine, en la personne de Clovis, entouré de saints et de circonstances où il est impossible de ne pas voir le doigt de Dieu : Sainte Geneviève et Sainte Clotilde, Saint Remi et Saint Vaast, la miraculeuse victoire de Tolbiac et le don surnaturel du Chrême céleste apporté par une colombe qui n’était pas de la terre, pour ne citer que les principaux.
-         C’est la manière dont Dieu a suscité tout au long de l’histoire des deux premières races de nos Rois, des nuées de saints, dont la prière et les sacrifices ont, malgré les infidélités et les péchés malheureusement liés à nos vies humaines grevées par l’héritage d’Adam, enraciné en profondeur la foi chrétienne et sa pratique assidue dans ce Royaume des Lys.
-         C’est enfin l’aboutissement et la plénitude apportées par les Capétiens qui ont fait de la Royauté franque la plus achevée, la plus équilibrée, la plus sage et la plus rayonnante de toutes les monarchies, montrée en exemple et soutenue par les exhortations des plus grands hommes de Dieu.
-         C’est la geste johannique qui vint, en un temps de crise et de désarroi profond, faire briller au sommet du firmament les principes de la Légitimité, leur conférant un éclat incomparable pour la suite des siècles !
-         C’est aussi, a contrario, l’acharnement de tout ce qu’il y a d’impie et de révolté contre l’ordre divin pour détruire cette Monarchie capétienne de droit divin dont la fondation n’appartient pas aux hommes mais à Dieu : la révolution, par ses principes, par ses hommes, par ses actes, et par ce qu’elle a mis en œuvre depuis la fin du XVIIIème siècle et jusqu’à ces jours que nous vivons, prouve de manière évidente combien cette Royauté qu’elle abhorre est de Dieu ! Car ce que la révolution a combattu, en 1789 et en 1830, et depuis à travers toutes les institutions républicaines, ce ne sont pas les imperfections inhérentes à toute société terrestre, mais bien ce que la Monarchie traditionnelle de droit divin avait de plus pur et de plus saint, pour y substituer les faux principes de l’ange révolté et de ses suppôts !

   Les légitimistes d’aujourd’hui ne sont pas des irréalistes perdus dans d’évanescentes rêveries, ne sont pas d’inconsistants nostalgiques des perruques poudrées et des chaises à porteurs, ne sont pas d’inconséquents déconnectés du monde où la Providence a permis qu’ils naquissent : leurs convictions sont enracinées dans ce qu’il y a de plus raisonnable au regard de l’histoire et du plan de Dieu, leur action est ce qui est aujourd’hui de plus conforme à la raison quand on veut bien se donner la peine d’être pleinement cohérent.

   Puisse la lumière immarcescible de cette raison divine et royale non seulement habiter en nous, mais rayonner à travers nous, par notre vie de cohérence totale avec les principes de la Royauté traditionnelle auxquels nous adhérons de tout notre cœur, de toute notre âme et de tout notre esprit !

   Nous sommes indubitablement à une heure grave, très grave, pour la France, pour l’Eglise, pour l’humanité tout entière.
C’est l’heure de la puissance des ténèbres.
C’est l’heure où les forces du mal sont coalisées dans un assaut peut-être jamais vu encore dans l’histoire humaine pour achever le triomphe de la révolution.
C’est l’heure où ceux qui veulent être du côté de Dieu et de Sa loi, du côté de Ses desseins de salut, du côté de Ses projets miséricordieusement grandioses sur la France à travers l’institution et la conservation de sa Royauté sacrée, ne doivent pas s’assoupir, mais redoubler de générosité et de zèle, redoubler de ferveur et de don d’eux-mêmes, redoubler de vigilance et d’ardeur au combat !

   Il se trouve que cette année 2022 est aussi celle du quatrième centenaire de la création, par SM le Roi Louis XIII, de la Compagnie des Mousquetaires du Roi.
Je ne vais pas entreprendre ici une histoire, même résumée, de ce que fut ce corps d’élite. Nous essaierons toutefois de nous extraire des fantaisies romanesques par lesquelles le génial Alexandre Dumas a conféré une aura légendaire à ces soldats, en prenant malheureusement des libertés coupables avec l’histoire, pour nous attacher à la réalité :

-         Les Mousquetaires étaient un corps d’élite : nous devons aspirer à l’être nous aussi !
-         Les Mousquetaires étaient prioritairement au service de la Personne auguste du Souverain : nous devons l’être aussi !
-         Les Mousquetaires étaient réputés pour leur intrépidité, leur vaillance, leur courage : nous devons l’être aussi !
-         Les Mousquetaires ne se ménageaient pas : nous ne le devons pas non plus !
-         Les Mousquetaires se sont distingués en de nombreuses batailles : distinguons-nous aujourd’hui dans les batailles qu’il faut soutenir pour Dieu et pour le Roi !
-         Les Mousquetaires étaient des hommes au mérite reconnu : que nos exemples de fidélité et d’exactitude dans l’accomplissement de nos devoirs de bons et authentiques catholiques, et de loyaux sujets de Sa Majesté soient notre meilleure recommandation !

   Oui, chers membres de la Confrérie Royale, soyons aujourd’hui, et chaque jour, ces Mousquetaires spirituels qui luttent par la prière, la pratique fervente des sacrements et l’usage assidu des sacramentaux que la Sainte Eglise met à notre disposition, et qui tiennent à distance de la Personne aimée de notre Souverain légitime, tout ce qui cherche à Lui nuire et à entraver Son action.

Domine, salvum fac Regem nostrum Ludovicum !
Domine, salvum fac Regem,
et exaudi nos in die qua invocaverimus Te !

   Je vous souhaite à tous un joyeux et saint anniversaire, puisque nous sommes les membres du corps spirituel de la Confrérie Royale,

Vôtre, in Corde Iesu & Mariae.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Cœur.

Mousquetaires du Roi

2022-91. « Pour moi, héritier de la longue lignée des Rois de France c’est un devoir d’encourager ceux qui défendent l’histoire, la tradition, la vérité et les valeurs qui sont les leurs… »

Dimanche 21 août 2022,
Onzième dimanche après la Pentecôte ;
Mémoire de Sainte Jeanne-Françoise de Chantal.

frise lys

   Depuis 2019 (cf. > ici et > ici) s’est formé un Comité du souvenir des victimes de la révolution en Midi toulousain qui organise désormais tous les ans une journée commémorative, à Montréjeau, lieu d’une bataille qui marqua la fin de l’insurrection royaliste dans le sud-ouest et fut l’occasion du massacre de plusieurs milliers de royalistes et catholiques.
A l’occasion de cette quatrième journée commémorative, qui a eu lieu hier, samedi 20 août 2022, Monseigneur le Prince Louis de Bourbon, duc d’Anjou, de jure Sa Majesté le Roi Louis XX, a adressé un message aux participants dont la teneur, au-delà des organisateurs de la journée commémor
ative de Montréjeau, constitue un chaleureux encouragement à tous ceux qui œuvrent pour rétablir la vérité historique sur la grande révolution, à tous ceux qui résistent à l’esprit de la révolution toujours à l’œuvre de nos jours dans l’institution républicaine, à tous les défenseurs de la tradition catholique et française…

Louis XX

Chers Amis,

   1799-2022, les années n’estompent pas le souvenir du massacre de Montréjeau qui a vu l’assassinat de milliers de braves animés par leur volonté de préserver leur terre et au-delà de sauver leur pays de la folie révolutionnaire. Vos aïeux avaient vu juste. Ils avaient compris que si la France rompait avec sa tradition, rompait avec ses institutions, rompait avec sa foi, une période de troubles et de malheurs pour tous s’en suivrait. 

   Plus de deux siècles après, force est de constater que les ravages causés par la Révolution française sont immenses. La société est ébranlée au plus profond d’elle-même puisque nombre de ses repères ont été peu à peu remis en cause. La France a souvent du mal à se reconnaître dans l’image que certains véhiculent d’elle, car, et peut-être est-ce là le plus grand crime de la Révolution, elle a été forcée de rompre avec son histoire et sa mémoire ; forcée d’oublier se grandeur et sa gloire au risque d’être fragilisée face à ses ennemis ! Les évènements de Montréjeau, en 1799, en sont la preuve puisque durant des dizaines d’années ce massacre a été occulté. Sans doute, pour une part, parce que la France officielle d’alors en avait honte, mais encore plus parce qu’il y avait une volonté de réécrire l’histoire, pour donner raison aux vainqueurs. Travestir l’histoire et la vérité à des fins de propagande !

   Mais la mémoire conservée dans les familles, a fini par ressurgir permettant des journées telles que celle d’aujourd’hui. Des historiens honnêtes avaient dans les dernières décennies, ouvert le chemin à une relecture scientifique et non plus seulement idéologique de la Révolution n’hésitant plus à mentionner aussi ses crimes. Pourtant ce salutaire mouvement n’a pas duré. Au contraire, nous assistons à d’autres travestissements de l’histoire. Depuis quelques années, venu des Etats-Unis, un nouveau danger est apparu, visant toujours à trahir la vérité historique, mais cette fois avec, en plus, la volonté clairement exprimée de gommer l’héritage des siècles. Cela prend des formes diverses mais repose sur le mensonge et l’objectif de taire l’identité de notre pays en le coupant de ses racines. Cette culture de l’oubli est grave puisqu’elle ampute notre pays de la compréhension de sa longue destinée commencée il y a quinze siècles avec le baptême de Clovis.
 
   Heureusement la résistance s’organise. Il y a un peu partout en France de salutaires sursauts et des Français qui continuent à exalter le souvenir des générations qui les ont précédés C’est la société civile qui œuvre en ce sens devant les carences de l’état. L’exemple de la réunion de Montréjeau s’inscrit dans cette volonté. J’en félicite les organisateurs. Les manifestations mémorielles prennent une importance accrue. Il ne s’agit plus seulement d’honorer des morts qui n’ont pas hésité à aller jusqu’au sacrifice pour défendre leurs convictions, mais il s’agit de rappeler ce qu’est la France, son identité, son destin fruit du travail des générations passées qui toutes ont apporté leur pierre à l’édifice.
 
   Pour moi, héritier de la longue lignée des Rois de France c’est un devoir d’encourager ceux qui défendent l’histoire, la tradition, la vérité et les valeurs qui sont les leurs. C’est ainsi, sur des fondements solides, que la France pourra écrire, demain, de nouvelles pages de son histoire.
Ainsi d’ores et déjà, c’est à l’an prochain que je vous donne rendez-vous. Les martyrs de Montréjeau ne sont pas morts en vain. Leur sacrifice nous montre la voie de l’espérance. Continuez ! 

Louis,
Duc d’Anjou

montrejeau affiche 2022

2022-90. Ce n’est qu’après avoir nous-mêmes observé la parole de Dieu que nous avons le droit de l’annoncer à notre prochain.

Onzième dimanche après la Pentecôte ;
Evangile : Marc VII, 31-37.

   C’est dans ses homélies sur le prophète Ezéchiel que le pape Saint Grégoire le Grand a donné un commentaire de la péricope évangélique proclamée à la Sainte Messe de ce onzième dimanche après la Pentecôte dont certains extraits sont donnés à méditer au troisième nocturne des matines de ce jour. Voici, ci-dessous, le passage complet duquel sont tirées les leçons de ce troisième nocturne (cf. Saint Grégoire le Grand, Homélies sur Ezéchiel I, 10 – PL LXXVI, 893-894).

Bartholomeus Breenbergh - la guérison du sourd-muet de la Décapole 1635 - Louvre

La guérison du sourd-muet de la Décapole
(Bartholomeus Breenbergh – 1635 – Musée du Louvre)

frise

Ce n’est qu’après avoir nous-mêmes observé la parole de Dieu
que nous avons le droit de l’annoncer à notre prochain.

§ 1 – La guérison du sourd-muet :

   Il faut noter avec soin que le Seigneur ordonne au prophète [Ezéchiel] d’écouter d’abord Ses paroles et de ne parler qu’ensuite (cf. Ezech. III, 10). En effet, nous écoutons la parole de Dieu si nous l’observons. Et ce n’est qu’après l’avoir nous-mêmes premièrement observée, que nous avons le droit de l’annoncer à notre prochain. C’est ce que nous confirme l’Evangéliste Marc, lorsqu’il nous raconte ce miracle du Seigneur : « On Lui présenta un sourd-muet, en Le priant de lui imposer les mains » (Mc. VII, 32). Il nous décrit ensuite les actes successifs de cette guérison : « Le Seigneur lui mis les doigts dans les oreilles, puis avec un peu de salive, lui toucha la langue. Levant ensuite les yeux vers le ciel, Il soupira et lui dit : Ephpheta, c’est-à-dire : ouvre-toi ! Et aussitôt les oreilles de l’infirme s’ouvrirent, le lien qui retenait sa langue se dénoua et il parlait correctement » (Mc. VII, 33-35).

§ 2 – Les doigts :

   Or pourquoi Dieu, qui a créé toutes choses, a-t-Il voulu, pour guérir ce sourd-muet, lui mettre les doigts dans les oreilles, et lui toucher la langue avec un peu de salive ?
Que figurent les doigts du Rédempteur sinon les dons du Saint-Esprit ?
C’est pourquoi Il dit ailleurs, après avoir chassé un démon : « Si c’est par le doigt de Dieu que J’expulse les démons, c’est donc que le royaume de Dieu commence à se réaliser parmi vous » (cf. Lc, XI, 20). Et comme un autre Evangéliste, à propos de la même scène, Le fait S’exprimer ainsi : « Si c’est par l’Esprit de Dieu que J’expulse les démons, c’est donc que le Royaume de Dieu est déjà venu à vous » (cf. Matth. XII, 28) ; de la comparaison de ces deux passages nous pouvons conclure que l’Esprit est appelé le doigt de Dieu. 

Mettre les doigts dans l’oreille d’un sourd, c’est donc ouvrir son âme à l’obéissance par les dons de l’Esprit-Saint.

§ 3 – La salive :

   Mais que signifie toucher la langue de l’infirme avec un peu de salive ?
La salive qui sort de la bouche du rédempteur, c’est la Sagesse divine que nous recevons dans la parole de Dieu. Car la salive descend de la tête dans la bouche, et lorsque le Christ, qui est cette Sagesse, touche notre langue, Il la dispose promptement à l’office de la prédication.

§ 4 – Un soupir :

   « Et levant les yeux vers le ciel, Il soupira ». Ce n’est pas qu’Il eût besoin de soupirer, puisqu’Il donnait Lui-même ce qu’Il demandait ; mais Il nous apprenait à soupirer vers Celui qui règne dans le ciel, afin qu’Il ouvre nos oreilles par les dons de l’Esprit-Saint, et qu’Il délie notre langue pour la prédication, par la salive de Sa bouche, c’est-à-dire par la science de la parole divine.

§ 5 – « Ouvre-toi » :

    »Jésus dit ensuite : Ephpheta, c’est-à-dire : ouvre-toi ! Et à l’instant même les oreilles de l’infirme s’ouvrirent et le lien qui retenait sa langue se dénoua ».
Il faut ici remarquer que s’il est dit : « Ouvre-toi », c’est parce que ses oreilles étaient fermées. Mais une fois les oreilles de son cœur ouvertes pour obéir, sa langue devait assurément par une suite logique être aussi déliée, afin qu’il pût exhorter le prochain à le suivre dans la pratique du bien. Ainsi le texte ajoute-t-il avec raison : « Et il parlait correctement ». Car celui-là parle correctement, qui réalise d’abord dans l’obéissance, ce que par la parole il recommande d’observer.

Saint Grégoire le Grand - Matthias Stom

Matthias Stom (v. 1589 – ap. 1650) : Saint Grégoire le Grand

2022-87. « Plutôt que de se plaindre de l’inculture d’aujourd’hui, faisons nôtre la vraie culture du beau, du vrai et du juste. »

Lundi 8 août 2022,
Au diocèse de Viviers, la fête de Saint Venance, évêque et confesseur ;
Mémoire des Saints Cyriaque, diacre, Large et Smaragde, et leurs compagnons, martyrs ;
Anniversaire du rappel à Dieu du Rd. Père Jean Charles-Roux (cf. > ici et > ici).

Armes de France & Navarre

   Alors que l’Université Saint Louis s’est achevée vendredi dernier, 5 août, le Secrétariat du Prince a rendu public ce matin le message particulier que Monseigneur le prince Louis de Bourbon, duc d’Anjou, de jure Sa Majesté Très Chrétienne le Roi Louis XX, a adressé à ses participants, qui en avaient bien évidemment reçu la primeur en temps opportun.
Au-delà des participants eux-mêmes, ce message manifeste l’estime de Sa Majesté pour le travail de formation accompli par l’Union des Cercles Légitimistes de France, en même temps qu’il constitue, à l’adresse de toutes les personnes qui sont conscientes de la très grave crise actuelle, un chaleureux encouragement à travailler à se former dans la Vérité des principes spirituels et politiques, culturels et historiques, qui permettent de lutter efficacement contre les poisons révolutionnaires…

Louis XX (2)

Chers Amis de l’Université Saint-Louis,

Vous voilà réunis pour une semaine de travail au moment où beaucoup se reposent. Vous sacrifiez un peu de votre temps pour apprendre et comprendre. Vous êtes des sentinelles de la pensée. Soyez en remerciés. Votre démarche mérite non seulement tous mes encouragements mais encore plus toutes mes félicitations.

Celles-ci s’adressent aussi aux organisateurs de l’Université Saint-Louis qui préparent avec une grande attention chaque session annuelle. Réaliser chaque été, depuis plus de vingt ans maintenant, cette université est un grand succès de l’Union des Cercles Légitimistes de France et montre sa constance et sa rigueur dans le travail.

Dans une époque qui n’ose plus réfléchir de peur d’être confrontée à sa vacuité, vous osez, vous, relever le défi de la culture contre l’inculture ambiante ; le défi de la Vérité, contre l’erreur.

Celle-ci est partout présente : les informations sont tronquées et orientées, la connaissance historique objective bafouée, les faits cachés ou travestis au nom des idéologies perverses du moment, l’une chassant l’autre.

Heureux ceux qui peuvent maintenir des îlots de science et de savoir. Vous en faites partie et ainsi vous préparez le renouveau de demain. Par vos travaux et le sérieux avec lequel ils sont menés, vous écrivez l’avenir.

Le thème que vous avez choisi cette année, les religions politiques, est tout à fait à propos. En effet les fausses religions idéologiques sont avant tout politiques, il faudrait dire même politiciennes, car elles ne servent trop souvent que des intérêts très éloignés du bien commun. Fausses religions aussi parce qu’elles travestissent et s’attaquent au fait religieux et notamment à la religion catholique. Ces religions politiques, fausses par nature, sont le fondement de toutes les idéologies les plus pernicieuses dont nombres d’entre elles, au XXe siècle notamment, ont abouti aux totalitarismes les plus inhumains. Ces religions politiques mènent la plupart du temps à la mort qu’elle soit extermination, génocide, euthanasie, dévalorisation de la nature humaine. Cela dure depuis plus de deux siècles, depuis la complète inversion des valeurs qu’a été la Révolution française quand la vérité est devenu une variable ; quand le relativisme a envahi toutes les sphères de la pensée ; quand la transcendance a cessé de guider la politique.

Heureusement il y a toujours des êtres pour résister. Vous en êtes ! Tel est l’honneur de votre Université Saint Louis.

Je souhaite un plein succès à cette session 2022. Ne vous découragez pas. Formez-vous et ensuite soyez assez forts pour reconquérir par l’intelligence, la société qui manque cruellement de vraies valeurs et aussi du recul de la Sainte Religion puisque sans les enseignements du décalogue il est bien vain de vouloir établir une société politique juste.

Tel est notre devoir à tous. Plutôt que de se plaindre de l’inculture d’aujourd’hui, faisons nôtre la vraie culture du beau, du vrai et du juste. Celle de la culture française de toujours. La culture des quinze siècles d’histoire légués par tous mes aïeux dont la France peut être fière et que nous avons tous le devoir de transmettre.

Que Saint Louis vous assiste.

Louis de Bourbon
Duc d’Anjou

Nota bene :
Pour télécharger les Cahiers de l’Université d’été Saint Louis 2022 > ici.

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2022-86. De la correspondance à la grâce.

Neuvième dimanche après la Pentecôte.
[Epître : 1 Cor. X, 6-13 / Evangile : Luc XIX, 41-47].

Adoration du veau d'or - Domenico Gargiulo

Domenico Gargiulo (1609-1675) : l’adoration du veau d’or
[musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg]

Présence de Dieu : « O Seigneur, faites que Votre grâce ne soit pas vaine en moi ! »

Méditation :

   1 -  Aujourd’hui la liturgie nous invite à réfléchir sur le grave problème de notre correspondance à la grâce. Elle nous présente le triste tableau des vicissitudes d’Israël, le peuple élu, que Dieu avait comblé de bienfaits, auréolé de grâces, protégé avec un soin jaloux et qui, toutefois, s’est perdu par son infidélité.
Après avoir touché, dans l’Epître, certains points de la prévarication d’Israël, Saint Paul conclut : « Toutes ces choses leur arrivaient en figure et elles ont été écrites pour notre instruction… Que celui donc qui croit être ferme prenne garde de tomber ».
C’est un puissant rappel à la vigilance, à l’humilité. Si Dieu nous a prévenus de Ses grâces, s’Il nous a appelés à une vie intérieure plus intense, à une plus grande intimité avec Lui, tout cela, loin de nous rendre présomptueux, doit creuser dans notre cœur une humilité plus profonde : les dons de Dieu doivent être gardés sous la cendre d’une humble défiance de soi. Malheur à nous si nous devions nous croire affranchis désormais de ces faiblesses que nous rencontrons et condamnons peut-être chez les autres ! Répétons plutôt humblement : Seigneur, aidez-moi, sinon je pourrais faire pire.
Mais en nous exhortant à l’humilité, Saint Paul nous pousse aussi à la confiance car « Dieu est fidèle et ne permettra pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces, et même Il vous fera tirer avantage de la tentation, afin que vous puissiez persévérer ».
L’Apôtre nous enseigne aussi que la conscience de notre faiblesse ne doit pas nous décourager, parce que Dieu est toujours prêt à nous soutenir de Sa grâce. Dieu connaît nos faiblesses, les luttes que nous devons soutenir, les tentations qui nous assaillent et, pour chacune d’elles, Il nous donne la mesure de grâce nécessaire pour en triompher.
Il est vrai que, lorsque la rafale fait rage, nous ressentons uniquement le choc de la lutte, alors que la grâce par laquelle Dieu vient à notre secours, demeure entièrement cachée. Cependant, elle est là, nous devons en être assurés, parce que « Dieu est fidèle ».
« Dieu m’a toujours secouru, disait Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus. Je compte sur Lui. La souffrance pourra atteindre au paroxysme, mais je suis sûre qu’Il ne m’abandonnera pas » (Histoire d’une âme XII).

Flevit super illam - Enrique Simonet 1892

« Flevit super illam » – toile monumentale d’Enrique Simonet (1892 – musée de Malaga)

   2 – Reprenant le sujet de l’Epître, l’Evangile nous montre Jésus pleurant sur Jérusalem.
Le Créateur, le Seigneur, le Sauveur, pleure sur la ruine de Ses créatures, du peuple qu’Il a aimé avec prédilection, jusqu’à le choisir comme compagnon de Sa vie terrestre, et qu’Il aurait voulu sauver à tout prix.
« Jérusalem, Jérusalem… que de fois J’ai voulu rassembler vos enfants, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l’avez pas voulu ! » (Matth. XXIII, 37). Telle fut l’attitude constante de Jésus envers la cité sainte, mais celle-ci est toujours demeurée aveugle à toute lumière, sourde à toute invitation et le Sauveur, peu de jours avant d’aller à Sa passion, lui lança le rappel ultime et désolé : « Si tu connaisais, toi aussi, du moins en ce jour qui t’est donné, ce qui ferait ta paix! » Mais, encore une fois, la cité résiste et Jésus, après l’avoir tant aimée, après avoir tant pleuré sur elle, comme un père pleure son fils dévoyé, lui prédit sa ruine : « tes ennemis… ne laisseront pas en toi pierre sur pierre, parce que tu n’a pas reconnu l’heure où tu as été visitée ».
Et toi, sais-tu reconnaître les moments où le Seigneur rend visite à ton âme ?
Une bonne parole, lue ou entendue, peut-être même au hasard, un exemple édifiant, une inspiration intérieure, une lumière nouvelle qui te fait voir tes défauts plus à fond, qui t’ouvre de nouvelles perspectives de vertu et de bien, – voilà autant de visites de Jésus.
Comment y corresponds-tu ? Ton âme est-elle sensible à ces lumières, à ces rappels ? Ne te surprends-tu pas quelquefois à tourner le regard ailleurs, de crainte que la lumière entrevue ne demande des sacrifices trop durs à ton amour-propre ?
Oh ! Si tu avais toujours reconnu le moment où le Seigneur t’a invité ! Si tu t’étais toujours ouvert à Son action !
Tâche donc de recommencer aujourd’hui, comme chaque fois qu’il t’arrivera de céder à la nature.
« Ce qui ferait ta paix », ton bien, ta sanctification, se trouve précisément dans cette adhésion continuelle aux motions de la grâce.

Colloque :

   « Ainsi que je Vous l’ai confessé auparavant, ô gloire de ma vie, ô Seigneur mon Dieu, force de mon salut, j’ai mis quelquefois mon espoir dans ma force qui n’était cependant rien ; c’est lorsque j’ai voulu courir, me croyant très ferme, que je suis tombé le plus vite et que j’ai reculé au lei d’avancer ; ce que je croyais atteindre s’est éloigné de moi et ainsi, ô Seigneur, Vous avez mis de manières différentes mes forces à l’épreuve. Sous Votre lumière, je vois maintenant que je n’ai pu accomplir par moi-même ce que j’avais le plus l’intention de faire. Je me disais : je ferai ceci, je terminerai cela, et je ne fis ni l’un ni l’autre. J’en avais bien la volonté, mais non le pouvoir, et lorsqu’il y avait capacité, la volonté faisait défaut, parce que je me fiais à mes forces. Soutenez-moi donc, ô Seigneur, car seul, je ne puis rien ; mais quand Vous êtes ma stabilité, je suis vraiment fort ; mais lorsque je veux être ma propre stabilité, alors je ne suis que faiblesse » (Saint Augustin).
« O Seigneur, enseignez-moi à être toujours docile à Votre grâce, à Vous dire toujours oui. Dire toujours oui à Votre Volonté, signifiée dans Vos commandements, aux inspirations intimes par lesquelles Vous me sollicitez, m’invitez à une plus intense union, à un dévouement plus généreux, un détachement plus total. Faites que je sois toujours prêt[e] à Vous ouvrir la porte de ma volonté, mieux, à la tenir toujours large ouverte, afin que Vous puissiez y entrer et que je ne perde pas une seule de Vos visites, pas une de ces touches délicates, et qu’aucune de Vos demandes ne m’échappe.
Faites-moi bien comprendre que la vraie paix ne consiste pas à être exempt[e] de difficultés, à suivre mes désirs. Ce n’est pas en cela que je dois la rechercher, mais dans l’adhésion totale à Votre Volonté, dans la docilité aux inspirations du Saint-Esprit » (Sœur Carmela du Saint-Esprit, ocd).

Père Gabriel de Sainte Marie-Madeleine, ocd
in « Intimité Divine – méditations sur la vie intérieure pour tous les jours de l’année »
2ème volume (juin à novembre) pp.201-204

Mosaïque de l'autel de l'église Dominus flevit -Jérusalem

« Jérusalem, Jérusalem… que de fois J’ai voulu rassembler vos enfants,
comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l’avez pas voulu ! »

Mosaïque de l’autel de l’église « Dominus flevit » à Jérusalem
(lieu où, selon la Tradition, NSJC a versé des pleurs sur Jérusalem)

2022-83. Etre de bons arbres afin de pouvoir porter de bons fruits.

Septième dimanche après la Pentecôte :

Sermon LXXII de
notre Bienheureux Père Saint Augustin
sur
les bons arbres
(cf. Matth. VII, 15-21 et XII, 33).

cueillette d'un bon fruit

C’est au fruit que l’on connaît l’arbre…

1. Notre-Seigneur veut que nous travaillions à devenir de bons arbres : ce qui fait comprendre la nécessité de ce commandement, c’est qu’un arbre mauvais ne saurait porter de bons fruits.

   Notre-Seigneur Jésus-Christ nous a avertis d’être de bons arbres afin de pouvoir porter de bons fruits : « Ou rendez l’arbre bon et son fruit bon, dit-Il ; ou rendez l’arbre mauvais et son fruit mauvais ; car c’est par le fruit qu’on connaît l’arbre ». Dans ces mots : « Ou rendez l’arbre bon et son fruit bon », il y a non point un avis, mais un précepte salutaire que nous sommes obligés d’accomplir. Et dans ces autres : « Rendez l’arbre mauvais et son fruit mauvais », il n’y a pas un précepte à accomplir, mais l’avis d’être sur ses gardes. Car cet avis s’adresse à ces hommes qui croyaient, tout mauvais qu’ils étaient, pouvoir bien parler ou bien agir. Cela ne se peut, dit le Seigneur Jésus. Pour changer la conduite, il faut d’abord changer l’homme. Si celui-ci reste mauvais, il ne peut bien agir : et s’il est bon, il ne saura agir mal.

2.  Aussi, Jésus-Christ est venu travailler à nous rendre bons.

   Or qui a été trouvé bon par le Seigneur, lorsque le Christ est mort pour les impies ? (cf. Rom. V, 6). Il n’a donc rencontré que des arbres mauvais ; mais Il leur a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu s’ils croyaient en Son nom (cf. Jean, I, 12). Ainsi quiconque est bon aujourd’hui, c’est-à-dire est un bon arbre, a d’abord été trouvé mauvais et est devenu bon. Ah ! s’Il avait voulu, en venant parmi nous, arracher tous les mauvais arbres, en resterait-il un seul qui ne méritât d’être déraciné ? Mais Il est venu avec la miséricorde, afin d’exercer ensuite la justice, ainsi qu’il est écrit : « Je chanterai, Seigneur, Votre miséricorde et Votre justice » (Ps. C, 1). Aussi a-t-Il accordé aux croyants la rémission de leurs péchés sans vouloir même revenir avec eux sur les comptes passés. Il a fait d’eux de bons arbres ; Il a détourné la cognée et apporté la paix.

3. Il nous menace de la mort éternelle si pour le devenir, nous ne profitons pas des délais que nous accorde sa bonté.

   C’est de cette cognée que parle Jean quand il dit : « Déjà la cognée est mise à la racine des arbres. Tout arbre qui ne produit pas de bon fruit, sera coupé et jeté au feu » (Matt. III, 10). C’est de cette cognée que menace le père de famille, lorsqu’il dit dans l’Evangile : « Voilà trois ans que je viens voir cet arbre, sans y trouver de fruit. Je dois maintenant rendre libre la place. Qu’on le coupe donc ». Le vigneron intercède : « Seigneur, dit-il, laissez-le encore cette année ; je vais creuser tout autour et y mettre une charge de fumier. Vous serez content, s’il porte du fruit ; s’il n’en porte pas, vous viendrez et l’abattrez » (cf. Luc XII, 7-9).
Le Seigneur, en effet, a visité le genre humain comme pendant trois ans, c’est-à-dire à trois époques déterminées. La première époque précède la loi ; la seconde est celle de la loi, et la troisième est l’époque actuelle de la grâce. Si le Seigneur n’avait point visité le genre humain avant la loi, comment expliquerait-on la justice d’Abel, d’Enoch, de Noë, d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, dont Il a voulu être nommé le Seigneur, comme s’Il n’était le Dieu que de ces trois hommes, Lui à qui toutes les nations appartiennent ? « Je suis, dit-Il, le Dieu d’Abraham, et d’Isaac et de Jacob » (Exod. III, 14). Et s’Il ne nous avait point visités sous la loi, aurait-il donné cette loi ? Ce père de famille est venu aussi après la loi ; Il a souffert, Il est mort, Il est ressuscité, Il a fait prêcher l’Evangile dans tout l’univers ; et il reste encore quelque arbre stérile ! Il est encore une portion de l’humanité qui ne se corrige point ! Le jardinier se fait médiateur ; l’Apôtre prie pour le peuple : « Je fléchis pour vous, dit-il, les genoux devant le Père, afin qu’enracinés et fondés dans la charité, vous puissiez comprendre, avec tous les saints, quelle est la largeur et la longueur, la hauteur et la profondeur, et acquérir aussi la science suréminente de la charité du Christ, pour être remplis de toute la plénitude de Dieu » (Ephes. III, 14-19). En fléchissant ainsi les genoux devant le Père de famille, il demande que nous ne soyons pas déracinés. Puisque ce Père de famille viendra nécessairement, faisons en sorte qu’Il trouve en nous des arbres féconds. On creuse autour de l’arbre par l’humilité d’un coeur pénitent, attendu qu’on ne peut creuser sans descendre. Le fumier figure l’abjection à laquelle se livre le repentir. Est-il en effet rien de plus abject que le fumier ? Et pourtant, est-il rien qui rapporte plus, si l’on en fait bon usage ?

4. N’est-il pas incompréhensible que l’homme ne veuille rien avoir que de bon et que toutefois il ne cherche pas à devenir bon lui-même ? Qu’il s’attache donc à Dieu, source de bonté.

   Que chacun donc devienne un bon arbre, et qu’on ne s’imagine pas porter de bons fruits en restant arbre mauvais. Il n’y a de bons fruits que sur les bons arbres. Change ton coeur et tu changeras de conduite. Arraches-en la cupidité et plantes-y la charité. De même que la cupidité est la racine de tout mal (cf. 1 Tim. VI, 10), la racine de tout bien est la charité. Pourquoi alors, pourquoi des hommes murmurent-ils, disputent-ils entre eux et disent-ils Qu’est-ce que le bien ?
— Ah ! si tu savais ce que c’est que le bien ! Le bien véritable n’est pas ce que tu voudrais avoir, mais ce que tu ne veux pas être. Tu voudrais avoir la santé du corps ; c’est un bien sans doute, mais ce n’est pas un grand bien, car le méchant l’a aussi. Tu veux avoir de l’or et de l’argent ; j’en dis autant, c’est un bien, mais à la condition que tu en feras un bon usage. Et tu n’en feras pas un bon usage, si tu n’es bon toi-même. D’où il suit que l’or et l’argent sont un mal pour les méchants et un bien seulement pour les bons. Ce n’est pas que l’or et l’argent rendent ceux-ci bons ; mais ils ne sont employés à un bon usage que pour être tombés entre les mains des bons. Tu veux de l’honneur ; c’est un bien, mais à condition encore que tu en feras un sage emploi. Combien y ont trouvé leur ruine ! Et pour combien a-t-il été un instrument de bonnes oeuvres !

5. Savoir ordonner sa vie au bien de la même manière qu’on désire avoir de bonnes choses ici-bas.

   Ainsi donc, s’il est possible, sachons mettre de la différence entre ces diverses sortes de biens, puisqu’il est aujourd’hui question de bons arbres.  Or il n’est rien dont chacun doive ici s’occuper davantage que de tourner ses regards sur lui-même, de s’examiner, de se juger, de se sonder, de se chercher et de se trouver ; que de détruire ce qui Lui déplait, que de souhaiter et de planter ce qui Lui plait. Comment être avide des biens extérieurs, lorsqu’on est vide des biens meilleurs ? Qu’importe d’avoir la bourse pleine, quand la conscience est vide ? Tu veux des biens sans vouloir être bon ! Ne comprends-tu pas que tu dois rougir de ce que tu possèdes, si dans ta maison tout est bien excepté toi ? Que veux-tu avoir de mauvais ? Dis-le moi. Rien absolument ; ni épouse, ni fils, ni fille, ni serviteur, ni servante, ni campagne, ni tunique, ni même chaussure. Et tu veux toutefois mener une mauvaise vie ! Je t’en conjure, élève ta vie au dessus de ta chaussure. Tout ce que rencontrent tes regards autour de toi, est élégant, beau et agréable pour toi : toi seul restera laid et, hideux. Ah ! si ces biens dont ta maison est pleine, si ces biens dont tu as convoité la possession et dont tu redoutes la perte, pouvaient te répondre, ne te crieraient-il pas : Tu veux que nous soyons bons et nous aussi nous voulons avoir un bon maître ? Mais ils crient silencieusement contre toi devant ton Seigneur : Vous lui avez, disent-ils, accordé de bonnes choses, et lui reste mauvais ! Que lui importe ce qu’il a, puisqu’il n’a pas l’Auteur de tout ?

6. Saint Augustin actualise le psaume quatrième pour mieux exhorter ses auditeurs.

   Ces paroles touchent ici quelque cœur ; livré peut-être à la componction il demande ce que c’est que le bien, quelle en est la nature, l’origine. Tu l’as donc bien compris, c’est de cela que tu dois t’enquérir. Eh bien ! je répondrai à ta question et je dirai : Le bien est ce que tu ne saurais perdre malgré toi. Tu peux, malgré toi, perdre ton or, et ta demeure et tes honneurs et la santé même ; mais le bien qui te rend bon, tu ne peux ni l’acquérir, ni le perdre malgré toi. Quelle est maintenant la nature de ce bien ? Nous trouvons dans un psaume un grand enseignement, c’est peut-être ce que nous cherchons. « Enfants des hommes, y est-il dit, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? » Jusques à quand cet arbre demeurera-t-il stérile ? « Enfants des hommes, jusques à quand serez vous appesantis de cœur ? » Que signifie, « Appesantis de cœur » ? — « Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez vous le mensonge? » Venant ensuite au fond même de la question : « Sachez que le Seigneur a glorifié son Saint » (Ps IV, 3-4). Déjà en effet le Christ est venu, déjà Il est glorifié, Il est ressuscité et monté au ciel, déjà Son nom est célébré par tout l’univers : « Jusques à quand serez-vous appesantis de coeur ? » N’est-ce pas assez du passé ? Et maintenant que ce Saint est glorifié, jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? » Les trois ans écoulés, qu’avez-vous à attendre, sinon la cognée ? « Jusques à quand serez-vous appesantis de cœur ? Pourquoi aimez-vous la vanité et recherchez-vous le mensonge ? » Même après la glorification du Saint, du Christ, on s’attache encore à la vanité, encore à l’inutilité, encore à l’ostentation, encore à la frivolité ! La vérité se fait entendre et l’on court encore après la vanité ! « Jusques à quand aurez-vous le cœur appesanti ? »

7. Les calamités présentes doivent nous servir d’avertissement sérieux.

   C’est avec justice que le monde endure de si cruels fléaux ; car il connaît aujourd’hui la parole de son Maître : « Le serviteur qui ne sait pas la volonté de son maître, est il écrit, et qui fait des choses dignes de châtiment, recevra peu de coups ». Pourquoi ? Afin de l’exciter à rechercher cette volonté. Tel était le monde avant que le Seigneur glorifiât son Saint ; c’était un serviteur ignorant la volonté de son Maître ; aussi recevait-il peu de coups. Mais aujourd’hui et depuis que Dieu a glorifié Son Saint, le serviteur qui connaît la volonté de son Maître et qui ne l’accomplit point, recevra un grand nombre de coups. Est-il donc étonnant que le monde soit si fort châtié ? C’est un serviteur qui connaît les intentions de son maître et qui fait des choses dignes de châtiment. Ah ! qu’il ne se refuse pas aux nombreuses afflictions qu’il mérite (cf. Luc XII, 48-47) ; car s’il ne veut pas écouter son précepteur, il trouvera justement en Lui un vengeur. Qu’il ne murmure pas contre la main qui le frappe, qu’il se reconnaisse digne de châtiment ; c’est le moyen de mériter la miséricorde divine, par Jésus-Christ, qui vit et règne avec Dieu le Père et avec l’Esprit-Saint dans les siècles des siècles. Amen.

Bons arbres et bons fruits

A frúctibus eórum cognoscétis eos…

2022-82. Nous avons lu et nous avons aimé : « Elévations sur Sainte Magdeleine », par Pierre cardinal de Bérulle.

22 juillet,
Fête de Sainte Marie-Magdeleine, pénitente (cf. > ici).

Pierre de Bérulle par Philippe de Champaigne

Pierre, cardinal de Bérulle (1575-1629)
par Philippe de Champaigne

        Le XVIIème siècle en France, ce « grand siècle des âmes » comme l’a si pertinemment nommé l’abbé Brémond, a nourri une extraordinaire dévotion envers Sainte Marie-Magdeleine« la Magdeleine » comme on l’appelait souvent -, au point que certains auteurs estiment qu’elle constitue la figure spirituelle qui, après la Très Sainte Mère de Dieu, a inspiré le plus de panégyriques, ouvrages de piété et tableaux de dévotion en France au XVIIème siècle.
A cela, le Cardinal de Bérulle n’est pas étranger : il nourrissait une profonde dévotion envers la célèbre pénitente et il sut la communiquer à ses disciples, à ses contemporains et aux ecclésiastiques et fidèles des décennies qui suivront sa mort, à toute l’Ecole française de spiritualité. L’un des derniers ouvrages qu’il publia, en 1627, l’année même où il fut créé cardinal par le pape Urbain VIII, est un ouvrage petit par la taille mais immense par la profondeur spirituelle et le retentissement qu’il aura (cet ouvrage a été très régulièrement réédité jusqu’à nos jours) intitulé « Elévations sur Sainte Magdeleine – Elévation à Jésus-Christ, Notre-Seigneur, sur la conduite de Son Esprit et de Sa grâce envers Sainte Magdeleine, l’une des principales de Sa suite, et l’une des plus signalées en Sa faveur et en Son Evangile ». A peine deux ans plus tard, le 2 octobre 1629, Pierre de Bérulle mourra subitement en célébrant la Sainte Messe, âgé de seulement 54 ans. Il n’y a rien d’exagéré à voir dans les « Elévations sur Sainte Magdeleine », une sorte de testament mystique du grand cardinal français.

   Un érudit a présenté cet opuscule en ces termes : « Ces pages sont moins d’un théologien féru d’exégèse que d’un croyant ramassé dans la solitude de son âme et transporté par la contemplation de cet amour inouï qui lie la pécheresse Madeleine au Fils de Dieu. Bérulle scrute l’abîme de ce mystère non pour le réduire au fil de l’analyse des textes, mais pour s’en emplir jusqu’à la saturation extatique. Cette Élévation est peut-être ce qui fut écrit de plus transcendant sur la relation d’amour entre la femme et Dieu. Elle reste, dans les lettres françaises, un exemple sublime de prose poétique et mystique, sur le mode fusionnel de l’identification amoureuse. Madeleine n’est pas un personnage anecdotique, elle a la grandeur d’un symbole de l’âme, incarné dans une figure dont la nécessité ne s’épuisera jamais. (…)  Comme le titre d ‘élévation le présuppose, une grande partie de ce texte s’adresse au Christ dans la louange pour ce que sa grâce a réalisé en cette femme par son amour. C’est aussi une sorte de cantique ou de poème, la forme y joue le plus grand rôle. Bérulle suit la tradition qui ne voit qu’une seule femme dans la pécheresse du repas chez le pharisien (mais il croit pouvoir affirmer que si elle était pécheresse, elle n’était pas une prostituée), dans celle dont le Christ avait fait sortir sept démons, dans la sœur de Lazare, dans l’une des femmes qui se tenaient au pied de la croix et naturellement dans celle qui revoit la première le Christ après sa résurrection. Il fait sienne la légende qu’elle ait vécu encore trente ans dans un désert, à la Sainte Beaume, pour connaître à son tour dans sa communion le temps de l’incarnation du Christ : «trente ans d’une vie où vous ne faites que vivre et mourir par amour ». Quoiqu’il ne s’agisse jamais chez Bérulle de « mystique nuptiale », il admire sans réserve et élève cette femme pour l’absolu don de soi où elle répond à l’amour infini du Christ par son amour pur, un amour d’abnégation, sans aucune trace d’amour-propre. N’est-elle pas l’exemple même du mystique, l’objet le plus éminent d’une grâce ineffable ? C’est pourquoi elle est sainte, modèle et intercesseur. La dernière phrase de l’œuvre témoigne et de l’argument et de la beauté un peu maniérée du style : « Celui qui l’a comblée de tant de merveilles, daigne nous rendre dignes de le reconnaître et révérer en elle et de la reconnaître et trouver en lui ; car c’est honorer Jésus que de connaître ses œuvres en cette âme, et la bien connaître que de reconnaître ce qu’elle est à Jésus et ce que Jésus a voulu être en elle. Soyons à elle par nos devoirs, et par ses prières soyons à Jésus pour jamais » (M. Chevallier, cf. « Persée » > ici).

   Le cardinal de Bérulle a voulu dédicacer cet opuscule à S.M. la Reine Henriette-Marie de France, épouse de S.M. le Roi Charles 1er d’Angleterre, dont il avait été l’aumônier pendant la première année qui suivi son mariage (13 juin 1625). L’ouvrage est, de fait, la mise par écrit d’un discours qu’il lui avait tenu.

   On ne résume pas cet ouvrage qui se savoure à la fois dans la magnificence de la forme et l’extraordinaire richesse spirituelle du fond.

Charles Le Brun - Madeleine renonçant aux vanités du monde

Magdeleine se dépouillant de ses richesses
par Charles le Brun

   En 1650, l’abbé Edouard Le Camus, dont la conversion et la vocation avaient été provoquées par les écrits de Bérulle, obtint des Carmélites de la rue d’Enfert (aujourd’hui rue Saint Jacques) la concession d’une chapelle dans leur église conventuelle. Il destinait cette chapelle au cénotaphe du cœur du Cardinal de Bérulle dont il passa commande au sculpteur Jacques Sarazin. Au-dessus de l’autel de cette chapelle fut placé un tableau commandé à Charles Le Brun (réalisé entre 1654 et 1657), dont on voit ci-dessus une photographie.
Toute le décor peint de la chapelle était aussi confié à Le Brun et à ses collaborateurs : il représentait les principaux épisodes de la vie de la sainte. Un vitrail montrait la mort de la Magdeleine, et le décor du plafond comprenait des anges, et peut-être une apothéose de la sainte. 

   Le sujet de la Magdeleine se dépouillant de ses richesses était plus commun pour les tableaux de dévotion, dans des lieux privés, que pour des tableaux d’autel. Le Brun a donné au sujet une véritable monumentalité et une grande intensité d’expression, avec un coloris tricolore déroutant.
Face à l’autel se dressait le cénotaphe renfermant le cœur de Bérulle, volumineux monument en marbre blanc représentant le cardinal à genoux légèrement penché vers l’avant, et tenant dans une main la barrette qu’il venait respectueusement d’ôter de sa tête. Il semble en mouvement, le visage tendu vers la représentation de la conversion de Marie-Magdeleine figurée sur l’autel :  le peintre et le sculpteur ont donc conjugué leurs talents et leurs arts respectifs pour instaurer une espèce de dialogue entre sculpture et peinture, qui matérialise en quelque manière les « Elévations sur Sainte Magdeleine ».
La dédicace du monument, gravée sur le socle, peut se traduire ainsi : « Pierre de Bérulle, prêtre, cardinal, fondateur de la congrégation de l’Oratoire de Jésus en France, et modérateur dans le même pays des Carmélites déchaussées, homme de très noble naissance, de génie élevé, de très haute piété, dont la vie et la mort furent illustres par l’abondance et la plénitude de la sainteté, ne repose pas ici. Mais ici, tant qu’il vécut, en priant, il se prosterna très souvent, fervent dévot de Sainte Marie-Magdeleine, et Dieu miséricordieux devant le placer au ciel, a confié son corps à sa congrégation, son cœur aux vierges de cette maison, et son esprit aux ordres des chérubins et des séraphins qui sont glorifiés en cette assemblée. Ce monument à un si grand homme de si sainte mémoire a été posé par son fils très affectionné dans le Christ, le prêtre Édouard Le Camus, 1657″.

   En 1792, tableaux et cénotaphes furent ôtés de la chapelle et, après diverses péripéties, ont fini par être déposés au Louvre. De nos jours, le tableau de Le Brun qui ornait l’autel et le cénotaphe sont tous deux exposés au Louvre-Lens dans une scénographie qui essaie de restituer leur disposition de 1657, mais sans les autres œuvres qui ornaient la chapelle des Carmélites et surtout – hélas ! – sans l’atmosphère sacrée qui les entourait…

Cénotaphe du cœur du cardinal de Bérulle par Jacques Sarazin - Louvre-Lens

Cénotaphe du cœur du cardinal de Bérulle (partie supérieure)
par Jacques Sarazin (Louvre-Lens)

2022-81. Vie du saint prophète Elie.

20 juillet,
Fête de Saint Elie, prophète (cf. > ici) ;
Mémoire de Sainte Marguerite d’Antioche ;
Mémoire de Saint Jérôme Emilien.

Résumé de la vie de Saint Elie,
prophète, fondateur de l’Ordre du Carmel,
Père de tous les ermites et modèle pour les chercheurs de Dieu,
futur prédicateur du second avènement de NSJC au temps de l’Antéchrist, qui le fera mourir martyr :

(texte adapté de la notice du Rd. Père Giry dans sa « Vie des Saints » – volume 2, 20 juillet)

Le prophète St Elie - huile sur toile Italie XIXe s

Le saint prophète Elie combattant au temps de l’antéchrist
(tableau italien du XIXème siècle)   

   Élie est, comme Hénoch, un Saint qui n’est pas encore mort, et qui ne jouit pas encore de la vue bienheureuse de Dieu : la divine Providence le réservant, avec Hénoch, pour prêcher le dernier avènement de Notre-Seigneur à la consommation de tous les siècles.
L’Église latine et l’Église grecque, qui ne doutent nullement de sa confirmation dans la grâce, de son grand crédit auprès de Dieu, et de la gloire inestimable qui lui est préparée dans le ciel, en font mémoire tous les ans à la date du 20 juillet, en implorant le secours de ses prières, et en célébrant dans plusieurs endroits l’office divin et le saint sacrifice de la Messe en son honneur.

   Il est donc juste de lui accorder une place de choix au milieu de tant de Prophètes, d’Apôtres, de Martyrs et de Confesseurs pour lesquels nous nourrissons une dévotion particulière, et dont nous nous devons d’imiter les exemples et le zèle.
Nous en parlerons d’autant plus sûrement, que nous avons pour auteur de sa vie le Saint-Esprit Lui-même, qui nous a décrit ses actions aux troisième et quatrième livres des Rois, et nous en a encore fait un fort bel éloge dans celui de l’Ecclésiastique.

cathédrale Saint-Charles-Borromée - Joliette - Québec - Elie nourri par un corbeau

Elie nourri par un corbeau dans la vallée du torrent de Carith
(détail d’un vitrail de la cathédrale Saint Charles Borromée, à Joliette – Québec)

A – Origines d’Elie :

   Le nom de Thesbite, qui lui est donné par les textes sacrés, nous fait connaître qu’il était originaire de Thesbé, petite ville limitrophe entre la Palestine et l’Arabie, dans le pays de Galaad.
Saint Epiphane, évêque de Salamine, en Chypre, le dit de la tribu d’Aaron, ce qui se peut entendre, ou en général de la tribu Lévitique, qui était celle d’Aaron, ou en particulier de la famille d’Aaron, dans la même tribu. Quelques auteurs lui donnent pour père Achimaas, fils du grand prêtre Sadoch et frère du grand prêtre Joïada, que leurs mérites ont rendus si fameux dans les Saintes Écritures, et pour mère, Basemath, fille du roi Salomon, que l’Écriture nous assure avoir épousé le prince Achimaas. Mais le même saint Epiphane appelle son père Sobach et ne parle point de cette illustre généalogie.
D’après saint Epiphane, d’après l’abbé Dorothée, dans son Abrégé de la vie et de la mort des Prophètes, et aussi Siméon Métaphraste, au temps de sa naissance, son père vit autour de lui des anges sous la forme humaine et revêtus d’habits blancs, qui l’emmaillotaient dans le feu et lui donnaient du feu à manger. C’était un présage de son zèle.
Quelques auteurs même en concluent qu’Élie avait été sanctifié dès le sein de sa mère, comme cela sera aussi pour Jérémie et pour saint Jean-Baptiste, parce que les anges n’eussent pas rendu ces devoirs à un enfant ennemi de Dieu et souillé du péché originel.
On l’appela Élie, qui signifie Dieu, Seigneur, pour marquer l’excellence de sa vocation, et pour que son nom manifeste que son unique exercice serait de manifester les grandeurs de Dieu, de faire adorer Sa majesté, de détruire les ennemis de Son nom et d’établir Son domaine et Son culte dans toutes les nations de la terre.
Après n’être demeuré que peu de temps dans la maison de ses parents, Elie embrassa la manière de vivre des Nazaréens, et se retira avec les serviteurs de Dieu, que l’on appelait Prophètes ; extraordinairement rempli de l’esprit de prophétie, il brilla parmi eux comme un soleil au milieu des étoiles.
A cette époque, la terre promise, qui avait été donnée en possession aux Israélites, était divisée en deux royaumes, dont l’un, appelé le royaume de Juda, appartenait à la postérité de David par son fils Salomon, et l’autre, appelé le royaume d’Israël, appartenait aux successeurs de Jéroboam, qui l’avait usurpé sur Roboam, fils du même Salomon. Le culte de Dieu s’était un peu maintenu dans le premier royaume, où étaient le temple, le tabernacle, l’arche d’alliance, les vases sacrés et l’exercice du culte et des sacrifices tels qu’ils avaient été prescrits à Moïse ; mais la malice des rois d’Israël, qui se laissèrent aller à l’idolâtrie, l’avait presque entièrement banni du second, et l’on ne s’y contentait pas d’adorer les deux veaux d’or que Jéroboam avait fait dresser à Béthel et à Dan, mais on y adorait encore toutes les abominations des peuples d’alentour, entre autres Baal, démon qui se faisait passer pour Dieu parmi les Sidoniens. Ces impiétés exécrables exercèrent longtemps le zèle du divin Élie. Quoique l’Écriture ne nous rapporte point ce qu’il fit avant le règne d’Achab, néanmoins, puisqu’elle nous le présente au commencement de ce règne comme un homme qui s’était déjà rendu redoutable aux princes et aux rois, et que tout le monde révérait comme un prophète extraordinaire, elle nous donne sujet de croire qu’il avait dès lors prêché avec zèle, et que Dieu avait fait par lui des actions surprenantes qui le distinguaient du commun des autres Prophètes.

Bernardo strozzi veuve de sarepta

Bernardo Strozzi (1581-1644) : Elie et la veuve de Sarepta

B – Retraite d’Elie au désert ; la veuve de Sarepta :

   Achab, fils d’Amri, étant monté sur le trône, et ayant épousé Jézabel, fille du roi des Sidoniens, renchérit encore sur la superstition de ses prédécesseurs, et, pour contenter cette méchante femme, qui joignait la fureur à l’idolâtrie et la cruauté à l’impiété, il fit bâtir un temple et planter un bois en l’honneur de Baal, et désigna huit cent cinquante prêtres pour chanter ses louanges et lui offrir des sacrifices. Élie, ne pouvant souffrir cette abomination, le vint trouver, poussé par l’esprit de Dieu, et, jugeant tout préambule inutile en présence de ce cœur endurci, il lui dit : « Il vit, le Seigneur, Dieu d’Israël, en la présence Duquel je suis ! Il n’y aura, ces années-ci, ni rosée, ni pluie, que par un ordre de ma bouche ». Puis, afin d’échapper à la colère et aux recherches de ce prince, il se retira dans le désert, sur la foi de la même voix qui lui dit : « Va du côté de l’Orient, cache-toi près du torrent de Carith, vis-à-vis du Jourdain, tu boiras de l’eau du torrent ; J’ai commandé aux corbeaux de te nourrir ».
Là, soir et matin, des corbeaux apportaient au Prophète les viandes et le pain nécessaires, et l’eau courante lui fournissait son breuvage. Quelque temps après, le torrent se trouva desséché ; car le ciel était d’airain, et il n’en tombait aucune pluie. Alors la voie amie du Prophète lui dit : « Quitte ces lieux, va-t’en à Sarepta, chez les Sidoniens, et demeures-y ; j’ai prescrit à une femme veuve de t’y nourrir ».
Celui qui donne la vie et les aliments à un faible insecte, et qui a revêtu le soleil d’une si éclatante splendeur, ne délaisse jamais l’homme, la plus noble de ses créatures visibles, et quand les lois ordinaires de la nature semblent trahir les vues de Sa providence toujours pleine de tendresse, Il y supplée quelquefois par des prodiges qui ne sont qu’un jeu de Son bras puissant, mais qui deviennent pour nous la preuve irréfragable de Son intervention dans la marche et le développement de nos destinées ; car, s’Il opère un miracle pour envoyer à l’homme le pain matériel qui soutient la vie du corps, que n’aurait-Il pas fait pour lui envoyer la vérité, ce pain spirituel qui, sous la forme de la parole, communique la vie aux âmes ?

   Élie partit pour Sarepta. C’était une bourgade de la Phénicie, placée entre Tyr et Sidon, mais plus proche de cette dernière ville, sur les bords de la Méditerranée, au pied des collines gracieuses et couvertes de verdure, en face des cimes découpées du Liban. A son arrivée, avant d’entrer à Sarepta, le Prophète aperçut une femme qui recueillait du bois. Il l’appela : « Donne-moi à boire un peu d’eau ». Et, comme elle allait lui en chercher, il ajouta : « Je t’en prie, apporte-moi aussi un peu de pain ». Il comprit sans doute, à l’empressement de cette femme, que c’était la veuve dont Dieu lui avait fait espérer la bienfaisance hospitalière. Mais elle répondit : « Le Seigneur ton Dieu est vivant ! Je n’ai pas de pain ; il me reste seulement de l’huile dans un petit vase, et autant de farine qu’il en peut tenir dans le creux de la main. Je viens ramasser quelques morceaux de bois pour préparer à mon enfant et à moi un dernier pain à manger, et nous attendrons la mort ». La sécheresse avait amené la disette, et le royaume de Sidon, patrie de Jézabel, participait aux châtiments comme aux crimes du royaume d’Achab.
« Ne crains rien », dit le Prophète à la veuve indigente, « va faire ce que tu dis ; du reste de la farine prépare pour moi d’abord un léger pain cuit sous la cendre, et apporte-le-moi ; ensuite, tu en prépareras pour toi et ton fils. Car voici ce que dit le Seigneur, roi d’Israël : « Le vase de farine ne manquera pas, et le petit vaisseau d’huile ne diminuera point, jusqu’au jour où le Seigneur fera tomber la pluie sur la terre ». La femme crut à cette promesse de l’étranger, et suivit ses ordres. Depuis ce jour, en récompense de sa foi et pour vérifier la parole du Prophète, la farine ne manqua point, l’huile ne fut pas diminuée dans la maison de la veuve, et ce qui suffisait à peine pour un repas soutint, durant trois ans, l’existence d’Élie et de ses hôtes.
Il arriva, dans cet intervalle, que le fils de la veuve fut attaqué d’une maladie violente et s’éteignit. Égarée par la douleur ; la pauvre mère adressa des reproches à Élie, comme s’il eût été la cause d’une si grande calamité : « Que t’ai-je donc fait, homme de Dieu ? Es-tu venu chez moi pour faire souvenir le ciel de mes iniquités et appeler la mort sur mon fils ? ». Et elle tenait l’enfant sur son sein et le couvrait de ses larmes. « Donne-moi ton enfant », dit le Prophète tout ému de pitié. Il le reçut des bras de sa mère, le porta dans la chambre qu’il habitait, et le posa sur son lit : « Seigneur, mon Dieu », s’écria-t-il, « cette veuve qui prend soin de me nourrir, voulez-Vous l’affliger jusqu’à lui ravir son fils ? Seigneur, mon Dieu, faites, je Vous prie, que l’âme revienne animer ce corps ». Et il se coucha, par trois fois, sur l’enfant, se rapetissant, pour ainsi dire, à la mesure du cadavre, comme pour le réchauffer et y rallumer la vie. Sa prière fut entendue, et le cadavre se ranima. Élie revint dans la chambre où était restée la mère inconsolable, et lui dit : « Voilà ton fils ; il est vivant ! » Alors les yeux de cette femme se sentirent frappés d’une lumière supérieure à celle que revoyait l’enfant ressuscité ; et s’adressant à l’homme des prodiges : « Je reconnais à ceci, maintenant, que tu es l’homme de Dieu et que tu as sur les lèvres la vraie parole du Seigneur ».
Cet enfant réveillé du sommeil de la mort par le contact vivifiant du Prophète, n’est-ce pas le symbole de l’humanité plongée dans la mort de l’âme, et vers laquelle Dieu S’abaisse et descend par l’Incarnation, lorsqu’Il Se fait homme et raccourcit en quelque sorte Sa majesté voilée sous les proportions de la créature, pour rappeler à la vie céleste notre intelligence enveloppée de ténèbres comme d’un linceul, et notre cœur enseveli dans sa perversité comme dans un tombeau ? Et cette femme indigente, qui, sans appartenir au peuple de Dieu, reçoit de la bouche même d’un grand Prophète les enseignements de la vraie religion, ne montre-t-elle pas, comme un témoignage expressif, la riche et souveraine action de la Providence, qui ne refuse à personne les secours nécessaires, mais ne S’interdit pas non plus les affections privilégiées, et qui, loin d’établir en tout la roide égalité follement rêvée par les hommes, frappe tous les mondes des reflets de Sa pensée infinie et y jette les distinctions les plus prononcées et les plus harmonieuses…

Statue d'Elie sur le Mont Carmel

Statue d’Elie, brandissant le glaive avec lequel il exécuta les faux prophètes de Baal,
érigée sur le Mont Carmel

C – Le sacrifice du Mont Carmel et la fin de la sécheresse :

   Cependant, la famine était horrible à Samarie, et une sécheresse de trois ans faisait périr en foule les animaux.
« Va trouver Achab », dit Dieu au Prophète ; « Je vais envoyer la pluie sur la terre ». Elie obéit. « N’es-tu pas », lui dit Achab en l’apercevant, « celui qui met le trouble dans Israël ? » - « Ce n’est pas moi qui trouble Israël », répliqua l’homme de Dieu ; « mais c’est toi et la maison de ton père, lorsque vous avez quitté la loi du Seigneur et suivi Baal. Toutefois, donne des ordres et rassemble sur le Mont Carmel tout le peuple et les quatre cent cinquante prophètes de Baal, et ces quatre cents prophètes des bois sacrés, que Jézabel nourrit de sa table ».
Lorsque tous furent réunis, Elie prouva tellement sa mission et la ridicule impuissance des idoles, que le peuple, frappé d’admiration, s’écria : « Le Seigneur est le vrai Dieu ! Le Seigneur est le vrai Dieu ! » - « Alors », reprit le brûlant vengeur des droits de l’Éternel, « saisissez les prophètes de Baal, et que pas un ne survive ». En effet, ils furent tous immolés au pied du Carmel, sur les bords du Cison. Le ciel apaisé s’ouvrit, et, à la prière d’Elie, une pluie abondante inonda la terre. 

Champaigne sommeil d'Elie

Philippe de Champaigne (1602-1674) : Elie au désert réveillé par un ange

D – Elie s’enfuit au désert – révélation sur le mont Horeb – élection d’Elisée :

   Jézabel, ayant appris d’Achab même le massacre de ses prêtres, entra dans une nouvelle fureur et jura qu’elle s’en vengerait. Le Prophète eut peur ; car il savait ce qu’on peut craindre de l’humeur vindicative et de la fierté blessée d’une femme aussi âpre à la vengeance que l’était Jézabel. Dans son effroi, il fuyait, lui qu’on avait vu si plein d’assurance et de courage devant Achab.
Elie gagna donc l’extrémité méridionale de la Palestine, et, après soixante lieues de chemin, il se trouva dans les déserts de l’Arabie Pétrée. Il y marcha tout un jour ; enfin, épuisé de fatigue, il s’assit sous un genièvre et souhaita la mort : « Seigneur », dit-il, « c’est assez ; prenez ma vie, car je ne suis pas meilleur que mes aïeux ». Ce rude voyage, la méchanceté consommée d’Achab et de Jézabel, la religion s’éteignant dans le royaume, l’oppression des justes et la prospérité des méchants, tout rendait au Prophète l’existence amère et insupportable. Sous l’ombre du genièvre, il s’endormit. Un ange vint, le toucha et lui dit : « Lève-toi et mange ». Elie regarda, et vit posé près de sa tête un pain cuit sous la cendre et un vase d’eau ; il prit donc un peu de nourriture et s’endormit encore. Une seconde réfection suivit ce second sommeil. Puis, fortifié par l’aliment céleste, le voyageur, au bout de quarante jours, toucha le mont Horeb, voisin du Sinaï, région pleine de merveilleux souvenirs, où Dieu, descendu sous forme de flamme dans un buisson ardent, avait daigné converser avec Son serviteur Moïse ; où, porté par la foudre, Il ébranla sous Son char embrasé la cime de la montagne, et vint promulguer Sa loi aux oreilles de toute une nation.
Près de l’Horeb, Elie eut une vision : Dieu lui apparut. Un vent impétueux passa, puis il se fit un tremblement de terre. Enfin la flamme étincela, comme pour faire voir sans doute que le Seigneur peut, à son gré, abattre, briser et foudroyer les méchants ; mais nulle voix ne sortit du sein de ces éléments troublés. Bientôt après, il s’éleva un vent doux et léger ; sous ce symbole se cachait la force de Dieu, qui est miséricorde et patience. Et une voix dit : « Reprends ta route, et va par le désert à Damas ; arrivé là, tu sacreras roi de Syrie Hazaël. Tu sacreras aussi roi d’Israël Jéhu, fils de Namsi, et tu sacreras Prophète pour te succéder Elisée, fils de Saphat, qui est d’Abelmëula. Quiconque échappera au glaive d’Hazaël, Jéhu le tuera ; quiconque échappera au glaive de Jéhu, Elisée le tuera … »
Il y a quelque apparence qu’il n’exécuta les deux premiers ordres du Seigneur que par le ministère de ses disciples. Pour le troisième, il l’exécuta lui-même bientôt après, car, au retour de la montagne d’Horeb, il rencontra Elisée à la campagne où il s’occupait à labourer la terre, et lui mit son manteau sur les épaules, en signe de l’élection divine, et comme pour l’investir de l’esprit prophétique. Elisée comprit ce langage : un mystérieux commerce venait de s’établir entre les deux âmes. Il quitta la charrue : « Laisse-moi », dit-il à Elie, « embrasser mon père et ma mère, et je te suivrai ». - « Va, et reviens », répondit l’énergique interprète de Dieu ; « pour moi, j’ai fait ce que je devais ». Elisée, donnant à entendre qu’il renonçait sans retour à la vie ordinaire, tua ses bœufs, en fit cuire les chairs sur sa charrue brisée, et les distribua à ses voisins, en manière d’adieu. Puis, il suivit Elie avec la docilité d’un disciple qui s’attache à son maître.

Elie fait tomber le feu du ciel sur les idolâtres Gaspare Diziani

Gaspare Diziani (1689-1767) : Elie fait tomber le feu du ciel sur les soldats envoyés par Ochozias

E – Elie forme Elisée pour être son successeur – la vigne de Naboth – mort d’Achab et de Jézabel et châtiment de leur descendance :

   Les deux Prophètes se retirèrent sur le Mont Carmel, dans des grottes dont la principale porte encore aujourd’hui le nom d’Elie. Taillée de main d’homme en forme de salle carrée, haute et vaste, elle regarde la mer, qui fait entendre au loin le mugissement de ses flots : c’est le seul bruit qui résonne dans cet austère séjour. Près de là, sur une pente embaumée de la montagne, entre des arbustes odorants, coule une fontaine qui s’est creusé, çà et là, des bassins dans le roc vif : image de la vie religieuse qui passe inconnue aux hommes, mais toute chargée de parfums célestes, et qui se fait place au pied du trône de Dieu. Elie n’intervint désormais dans les affaires publiques de la nation que pour annoncer la fin prochaine d’Ochozias, digne fils d’Achab et de Jézabel, et pour opposer la foudre aux soldats envoyés contre lui. Son occupation suprême fut d’inaugurer et d’affermir cette grande école de spiritualisme qui, retirant la vie du dehors pour la reporter au dedans, nomme la terre un exil, le ciel une patrie, et remplit l’âme d’une grave mélancolie et d’une espérance immortelle : noble école où l’on retrouve les débris de la langue parlée dans l’Eden par notre premier aïeul, et les préludes de l’hymne répété sans fin par les élus et les anges dans la cité céleste.

   Peu de temps après, le roi Achab, enflé d’orgueil par suite d’une célèbre victoire que Dieu lui avait miraculeusement donnée contre Bénadab, roi de Syrie, se mit dans l’esprit d’augmenter les vergers d’un palais magnifique qu’il avait à Jésraël ; mais, comme le pieux Naboth refusa de lui vendre, pour cet effet, une vigne qu’il avait près de son enclos, parce que c’était l’ancien héritage de ses pères ; et qu’elle marquait la succession de sa famille, Jézabel ne put souffrir cette résistance, qui affligeait son mari ; elle trouva moyen de faire accuser cet homme de crime de lèse-majesté divine et humaine, et, sur cette calomnie, de le faire mourir avec ses enfants. Le roi n’eut point de part à cette méchanceté ; mais quand il l’eut apprise et qu’il vit que la vigne de Naboth n’avait plus de maître, il s’en alla fort content à Jésraël, pour s’en mettre en possession. Alors notre grand Prophète, ayant reçu l’ordre de Dieu, alla au-devant de lui, et, dans l’ardeur de son zèle, il lui dit : « Vous avez tué et vous avez possédé ; mais, écoutez la parole terrible du Seigneur : En ce lieu même, où les chiens ont léché le sang de Naboth, ils lécheront aussi votre sang ». - « Que vous ai-je fait », lui dit Achab, « pour me faire une imprécation si terrible : m’avez-vous reconnu pour votre ennemi ? » - « Oui », répliqua Elie, « parce que vous vous êtes vendu pour faire le mal. Savez-vous, dit le Seigneur, ce que Je ferai ? Comme J’ai détruit la maison de Jéroboam et de Baasa, sans qu’il soit demeuré personne de leurs races, parce qu’ils ont excité Mon indignation, ainsi Je vous détruirai et toute votre maison. Si vous mourez dans une ville, les chiens vous dévoreront, et si vous mourez dans la campagne, les oiseaux de proie vous mangeront ; et Jézabel, votre femme, sera aussi mangée des chiens dans le champ de Jésraël, où Naboth a été exécuté ».
Le roi fut épouvanté de ces menaces ; il s’humilia devant Dieu, déchira ses vêtements de douleur, se couvrit d’un cilice sur la chair nue, jeûna rigoureusement et ne voulut plus coucher que sur un sac ; ce qui fit différer la ruine de sa maison jusque sous le règne de son second fils. Cependant, la prophétie d’Elie fut accomplie : car les chiens léchèrent son sang dans le champ de Jésraël, et, depuis, la maudite Jézabel ayant été précipitée, par l’ordre de Jéhu, du haut d’une fenêtre, fut aussi dévorée et mangée presque toute vivante par ces mêmes animaux.
Ce prince étant mort, Ochosias, son fils aîné, lui succéda. Il fut encore le sujet du zèle et des réprimandes de notre prophète. Dans une fâcheuse maladie qu’il eut, il envoya consulter Béelzébut que l’on adorait dans Accaron, pour savoir s’il en guérirait. Elie en fut averti par un ange ; il alla au-devant de ses députés, et, les ayant arrêtés, il leur dit : « Est-ce qu’il n’y a point de Dieu en Israël, que vous allez consulter une idole ou plutôt un mauvais démon dans Accaron ? Retournez vers votre maître, et dites-lui, de la part de Dieu qu’il a méprisé : Vous ne relèverez point de la maladie qui vous tourmente, mais assurément vous en mourrez ». Ils retournèrent au palais et dirent à Ochosias ce qu’ils venaient d’entendre. Celui-ci leur demanda comment était fait celui qui leur avait parlé. « C’est », dirent-ils, « un homme barbu, et qui a une ceinture de cuir autour des reins ». - « Hélas ! » répliqua-t-il, « c’est Elie le Thesbite ». A l’instant même il commanda à un capitaine de cinquante hommes de s’aller saisir de lui et de le lui amener. Ce capitaine y alla sans respect, et l’ayant aperçu sur la montagne, il lui dit : « Homme de Dieu, le roi vous commande de descendre et de le venir trouver ». - « Si je suis homme de Dieu », répondit Elie, « que le feu descende du ciel, et qu’il vous consume avec vos cinquante hommes ».
Terrible imprécation, mais pleine de justice et d’équité, puisqu’il n’y avait rien de plus juste que de punir les ministres et les complices de la méchanceté de ce prince idolâtre. Aussi, ces paroles ne furent pas plus tôt achevées, que le feu descendit du ciel, et consuma tous ces gens armés. Un châtiment si lamentable n’amollit point la dureté du roi. Il ne laissa pas d’envoyer vers Elie un autre capitaine avec cinquante autres soldats pour le faire venir ; ceux-ci ayant imité l’insolence des premiers, reçurent aussi le même traitement, ils furent tous brûlés par le feu du ciel. On vit alors jusqu’où peut aller l’aveuglement d’un homme infidèle ; Ochosias, ajoutant crime sur crime, commanda un capitaine avec sa compagnie, pour obliger le Prophète de le venir trouver. Celui-ci, instruit par le malheur des autres, ne fut pas plus tôt près de lui, qu’il se mit à genoux, et, lui représentant humblement l’ordre qu’il avait reçu, le supplia de lui sauver la vie. Alors notre saint Prophète, averti par un ange, descendit avec lui, et, sans craindre la fureur du prince, que la mort de tant de soldats avait encore enflammée, le vint trouver à son lit, et, après lui avoir représenté son impiété, sa rébellion contre Dieu et ses autres crimes, il l’assura de nouveau qu’il ne relèverait point, et qu’au tribunal de la justice de Dieu, la sentence de mort était donnée irrévocablement contre lui. Une fermeté si grande effraya toute la cour, et personne n’osa se saisir de lui ; il en sortit triomphant, et s’en retourna sur la montagne où il avait coutume de demeurer.

2022-81. Vie du saint prophète Elie. dans Chronique de Lully interieur-de-la-basilique-stella-maris-sur-le-mont-carmel-grotte-delie

Intérieur de l’église du monastère « Stella Maris », sur le Mont Carmel,
la grotte du prophète Elie est enchâssée dans la basilique
et se trouve sous le sanctuaire, accessible depuis la nef

F – Elie fut l’un des premiers fondateurs et maîtres de la vie religieuse :

   L’Écriture sainte ne nous dit rien de sa vie privée, ni des exercices religieux qu’il pratiquait en particulier, ou dans la compagnie de ces hommes divins que l’on appelle les enfants des Prophètes ; mais il y a beaucoup d’apparence que ceux qui demeuraient à Béthel, ou à Jéricho, ou sur le Mont Carmel, ou dans les autres pays de la Palestine, le reconnaissaient pour supérieur et recevaient ses instructions et ses préceptes comme des ordres de Dieu et des oracles venus du ciel. En effet, pourquoi Dieu lui ordonna-t-il de sacrer un autre prophète à sa place, sinon pour donner un prélat à ses chers disciples qu’il allait laisser orphelins ? Pourquoi ces enfants des Prophètes se mirent-ils si fort en peine de le chercher, lorsqu’il ne parut plus, sinon parce qu’ils ne pouvaient souffrir d’être séparés d’un maître et d’un directeur de si grand mérite ? Pourquoi, ayant appris qu’Elisée avait été doublement revêtu de son esprit, se jetèrent-ils à ses pieds et se soumirent-ils sa conduite, sinon parce qu’ils reconnurent en lui la succession légitime de leur père et patriarche saint Elie ? Lorsque l’Esprit-Saint n’éloignait pas notre Saint de la terre d’Israël, et ne le cachait pas aux yeux de tous les hommes, il s’appliquait sans doute à former ces grands serviteurs de Dieu et à leur inspirer les vertus religieuses. Aussi les saints Pères ont toujours parlé d’Elie comme du prince et du chef des ermites et des cénobites. Saint Athanase, dans la Vie de saint Antoine, assure que cet excellent solitaire voulait que les moines vécussent sur l’exemple du divin Elie. Saint Grégoire de Nazianze rapporte de lui-même, dans une de ses homélies, qu’il avait toujours dans l’esprit le Carmel d’Elie et le désert de Jean-Baptiste, comme les modèles de l’Ordre religieux. Saint Jérôme, dans ses Épîtres à Paulin et à Rustique, s’écrie : « Notre prince est Elie, notre chef est Elisée, nos capitaines sont les enfants des Prophètes ». Sozomène dit, en un mot, que ce sont ces grands hommes qui ont donné commencement à la vie monastique ; et Tostat, sur le quatrième livre des Rois, parlant des montagnes de Judée, dit qu’on y voyait des collèges de prophètes semblables à nos communautés religieuses, dont Elie était le prélat et le père.

cathédrale des Sts Michel et Gudule Bruxelles

Elie est enlevé sur un char de feu
(détail d’un vitrail de la cathédrale des Saints Michel et Gudule, à Bruxelles)

G – Elie est enlevé sur un char de feu – Elisée lui succède :

   « Cependant le temps approchait, où cet homme de Dieu devait être enlevé dans le ciel ». C’est ainsi que parle l’Ecriture ; il voulut, auparavant, visiter les disciples qu’il avait à Galgala, à Déthel, à Jéricho et le long du Jourdain, faisant ainsi les fonctions d’un véritable supérieur jusqu’à la fin de son pèlerinage parmi les hommes. Lorsqu’il leur eut rendu ce devoir de charité, voulant passer le Jourdain, il roula son manteau et en donna un coup sur les eaux, et en même temps elles se divisèrent et lui laissèrent un chemin libre. Il le passa donc à pied sec, et avec lui son disciple Elisée, qui n’avait jamais voulu l’abandonner. Alors ce père incomparable le jugeant digne d’être son héritier, lui dit : « Demandez-moi ce que vous voulez, afin que je vous l’accorde avant que je sois séparé de vous ». Elisée, inspiré de Dieu, demanda que son double esprit, c’est-à-dire la grâce de la prophétie et le don des miracles, lui fût communiqué, ou bien que son esprit, qui renfermait un grand nombre de grâces, fût doublement en lui. « Vous avez demandé une chose difficile », dit Elie : « néanmoins, si vous me voyez enlever dans le ciel, elle vous sera accordée ».
Peu de temps après, comme ils parlaient ensemble, un chariot de feu et des chevaux tout enflammés les séparèrent l’un de l’autre, et Elie, étant monté dans ce chariot, fut porté dans un lieu que nous ne connaissons pas, et sur lequel il serait assez inutile de former des conjectures. Élisée, le voyant monter, s’écria de toutes ses forces : « Mon père, mon père, le char d’Israël et son conducteur ». Mais il fut bientôt privé de sa vue. En même temps le manteau de cet homme céleste tomba du chariot de feu, comme un héritage précieux que le maître envoyait à son disciple. C’était le manteau dont il l’avait couvert pour le rendre prophète, et qui avait divisé les eaux du Jourdain. Il le ramassa avec un grand respect, s’estimant infiniment plus riche de posséder ce grand trésor, que s’il fût devenu maître de toutes les richesses de la terre. Il en éprouva bientôt la vertu : car voulant repasser le Jourdain, pour se joindre aux enfants des Prophètes dont il était devenu le père, il en frappa les eaux comme il avait vu faire à Elie ; et, quoiqu’à la première fois les eaux ne se divisassent pas, néanmoins, lorsqu’il les frappa une seconde fois, en disant : « Où est donc maintenant le Dieu d’Elie ! », elles se séparèrent et lui donnèrent un passage libre au milieu du fleuve.

Statue de Saint Elie dans la sainte grotte du monastère Stella Maris

Statue de Saint Elie sur l’autel qui lui est dédié dans la sainte grotte du monastère « Stella Maris » au Mont Carmel

H – Elie se manifeste après sa mort : lettre au roi Joram, apparition auprès de Notre-Seigneur, venue au temps de l’Antéchrist :

   Voilà en abrégé toute l’histoire de cet homme merveilleux, digne d’un siècle plus heureux que celui où il a vécu sur la terre. Il disparut, selon la chronologie que nous avons suivie, vers l’année 880 avant la venue du Fils de Dieu. Dix ans après, Joram, roi de Juda, reçut une lettre de sa part, dans laquelle il lui reprochait ses impiétés, ses idolâtries et ses parricides, et lui faisait de terribles menaces, dont son impénitence lui fit bientôt sentir les effets. Nous avons cette lettre dans le deuxième livre des Paralipomènes, au chapitre XXI. Mais il n’y est point dit d’où elle vint, ni par qui elle fut apportée. Quelques-uns croient qu’Elie l’écrivit dans le lieu où il avait été transporté, et qu’il l’envoya par quelque messager céleste. D’autres estiment qu’il l’avait rédigée avant d’être enlevé, par une connaissance prophétique des dérèglements futurs de ce mauvais prince, et qu’il l’avait confiée à un messager fidèle chargé de la présenter au roi quand il serait nécessaire.
L’Évangile nous apprend qu’Elie est apparu sur le Mont Thabor, avec Moïse, au temps de la Transfiguration du Sauveur ; mais d’une manière différente de celle de Moïse : car Moïse, qui était mort, n’y parut qu’avec un corps aérien, dont son âme fut revêtue ; et pour Elie, qui était vivant, il y parut avec son propre corps, que les anges y transportèrent. L’Ecclésiastique, au chapitre XLVIII de ses instructions morales, remarque qu’il est destiné pour prévenir du Jugement dernier, pour adoucir, en ce temps, l’indignation de Dieu, et pour faire rentrer les tribus d’Israël dans la véritable religion. Aussi, dès l’Ancien Testament, c’était une tradition commune qu’Elie viendrait sur la terre avant la consommation des siècles, pour préparer les hommes à ce grand jour qui décidera de leur bonheur ou de leur malheur éternel. Notre-Seigneur, dans l’Évangile, a confirmé cette croyance, lorsqu’il a dit « qu’Elie viendrait assurément et qu’il rétablirait toutes choses ». C’est encore de lui et d’Hénoch, selon le sentiment des Pères de l’Église et des interprètes sacrés, qu’il parle dans l’Apocalypse, lorsqu’Il dit « qu’il donnera une vertu extraordinaire à Ses deux témoins, et qu’ils prophétiseront mille deux cent soixante jours, ou trois ans et demi, revêtus de sacs ; qu’ils porteront dans leur bouche un feu dévorant dont ils consumeront tous les adversaires ; et qu’ils auront la puissance de fermer le ciel pour en arrêter les pluies, de changer les eaux en sang et d’affliger la terre de toutes sortes de plaies, pour en châtier les criminels ».

image pieuse Saint Elie

Conclusion – iconographie :

   Les saints Docteurs ont aussi donné de grandes louanges à notre saint Prophète, surtout saint Bernard, qui l’appelle le défenseur de la foi et de la vérité, l’avocat des pauvres, l’œil des aveugles, la langue des muets, le refuge des misérables, la gloire des gens de bien, la terreur des méchants, le père des rois, le fléau des tyrans et le foudre des idolâtres. Les religieux Carmes, qui le reconnaissent pour leur fondateur et leur premier Patriarche, sont ceux qui se sont le plus étendus sur ses louanges. Ils en font la fête avec beaucoup de solennité en ce jour, 20 de juillet.

On le représente : 1°) portant à la main une épée flamboyante pour rappeler le langage fier et décisif avec lequel il défendit plus d’une fois l’honneur de Dieu ; 2°) enlevé dans un char de feu ; 3°) nourri par des corbeaux qui lui apportent chaque jour à manger près du torrent de Carith ; 4°) ressuscitant le fils de la veuve de Sarepta ; 5°) en costume d’ermite ; 6°) en compagnie d’Elisée, son disciple et successeur ; 7 °) recevant un pain que lui apporte un ange ; 8°) tenant à la main le cartouche qui se déroule et où on lit ses prophéties saillantes ; 9°) jetant son manteau à Elisée ; 10°) avec Jésus-Christ et Moïse, dans toutes les scènes de la Transfiguration, peintes ou sculptées.

Blason du Carmel

Blason de l’Ordre du Carmel
avec le bras armé d’Elie
et sa devise

2022-80. Saint Bonaventure de Bagnoregio, le « Docteur séraphique ».

14 juillet,
fête de Saint Bonaventure, évêque et confesseur, Docteur de l’Eglise ;
Anniversaire de la mort de Jacques Cathelineau (+ 14 juillet 1793).

   La fête de Saint Bonaventure de Bagnoregio, exact contemporain et ami de Saint Thomas d’Aquin, nous est une fois de plus l’occasion de nous replonger dans les enseignements donnés par Sa Sainteté le pape Benoît XVI lors des audiences pontificales hebdomadaires, enseignements par lesquels ce pontife érudit s’est attaché à mieux faire connaître aux fidèles les Pères et Docteurs de l’Eglise : ces Pères et Docteurs qui sont les voix autorisés de l’authentique Tradition, et dans les écrits desquels nous trouvons tous les antidotes aux erreurs modernistes qui ruinent la Chrétienté.

Leandro da Ponte dit Leandro Bassano - Apparition de la Vierge à Saint Bonaventure - 1602 - Venise

Leandro da Ponte, dit Leandro Bassano :
apparition de la Vierge à Saint Bonaventure (1602)
Venise, galerie de l’Académie

Catéchèse de Sa Sainteté le pape Benoît XVI
à l’occasion de l’audience générale
du mercredi 3 mars 2010

Chers frères et sœurs,

   Aujourd’hui, je voudrais parler de saint Bonaventure de Bagnoregio.
Je vous avoue qu’en vous proposant ce thème, je ressens une certaine nostalgie, car je repense aux recherches que, jeune chercheur, j’ai conduites précisément sur cet auteur, qui m’est particulièrement cher. Sa connaissance a beaucoup influencé ma formation. C’est avec une grande joie que je me suis rendu en pèlerinage, il y a quelques mois, sur son lieu de naissance, Bagnoregio, petite ville italienne dans le Latium, qui conserve avec vénération sa mémoire.

   Né probablement aux alentours de 1217 et mort en 1274, il vécut au XIIIème siècle, à une époque où la foi chrétienne, profondément imprégnée dans la culture et dans la société de l’Europe, inspira des œuvres durables dans le domaine de la littérature, des arts visuels, de la philosophie et de la théologie. Parmi les grandes figures chrétiennes qui contribuèrent à la composition de cette harmonie entre foi et culture se distingue précisément Bonaventure, homme d’action et de contemplation, de profonde piété et de prudence dans le gouvernement.

   Il s’appelait Jean de Fidanza.
Comme il le raconte lui-même, un épisode qui eut lieu alors qu’il était encore jeune garçon, marqua profondément sa vie. Il avait été frappé d’une grave maladie, et pas même son père, qui était médecin, espérait désormais pouvoir le sauver de la mort. Alors, sa mère eut recours à l’intercession de saint François d’Assise, canonisé depuis peu. Et Jean guérit.

   La figure du Poverello d’Assise lui devint encore plus familière quelques années plus tard, alors qu’il se trouvait à Paris, où il s’était rendu pour ses études. Il avait obtenu le diplôme de Maître d’art, que nous pourrions comparer à celui d’un prestigieux lycée de notre époque. A ce moment, comme tant de jeunes du passé et également d’aujourd’hui, Jean se posa une question cruciale : « Que dois-je faire de ma vie ? ». Fasciné par le témoignage de ferveur et de radicalité évangélique des frères mineurs, qui étaient arrivés à Paris en 1219, Jean frappa aux portes du couvent franciscain de la ville et demanda à être accueilli dans la grande famille des disciples de saint François. De nombreuses années plus tard, il expliqua les raisons de son choix : chez saint François et dans le mouvement auquel il avait donné naissance, il reconnaissait l’action du Christ. Il écrivait ceci dans une lettre adressée à un autre frère : « Je confesse devant Dieu que la raison qui m’a fait aimer le plus la vie du bienheureux François est qu’elle ressemble aux débuts et à la croissance de l’Eglise. L’Eglise commença avec de simples pêcheurs, et s’enrichit par la suite de docteurs très illustres et sages ; la religion du bienheureux François n’a pas été établie par la prudence des hommes mais par le Christ » (Epistula de tribus quaestionibus ad magistrum innominatum, in Œuvres de saint Bonaventure. Introduction générale, Rome 1990, p. 29).

   C’est pourquoi, autour de l’an 1243, Jean revêtit l’habit franciscain et prit le nom de Bonaventure. Il fut immédiatement dirigé vers les études, et fréquenta la faculté de théologie de l’Université de Paris, suivant un ensemble de cours de très haut niveau. Il obtint les divers titres requis pour la carrière académique, ceux de « bachelier biblique » et de « bachelier sentencier ». Ainsi, Bonaventure étudia-t-il en profondeur l’Ecriture Sainte, les Sentences de Pierre Lombard, le manuel de théologie de l’époque, ainsi que les plus importants auteurs de théologie, et, au contact des maîtres et des étudiants qui affluaient à Paris de toute l’Europe, il mûrit sa propre réflexion personnelle et une sensibilité spirituelle de grande valeur qu’au cours des années suivantes, il sut transcrire dans ses œuvres et dans ses sermons, devenant ainsi l’un des théologiens les plus importants de l’histoire de l’Eglise. Il est significatif de rappeler le titre de la thèse qu’il défendit pour être habilité à l’enseignement de la théologie, la licentia ubique docendi, comme l’on disait alors. Sa dissertation avait pour titre Questions sur la connaissance du Christ. Cet argument montre le rôle central que le Christ joua toujours dans la vie et dans l’enseignement de Bonaventure. Nous pouvons dire sans aucun doute que toute sa pensée fut profondément christocentrique.

   Dans ces années-là, à Paris, la ville d’adoption de Bonaventure, se répandait une violente polémique contre les frères mineurs de saint François d’Assise et les frères prédicateurs de saint Dominique de Guzman. On leur contestait le droit d’enseigner à l’Université, et l’on allait jusqu’à mettre en doute l’authenticité de leur vie consacrée. Assurément, les changements introduits par les ordres mendiants dans la manière d’envisager la vie religieuse, dont j’ai parlé dans les catéchèses précédentes, étaient tellement innovateurs que tous ne parvenaient pas à les comprendre. S’ajoutaient ensuite, comme cela arrive parfois même entre des personnes sincèrement religieuses, des motifs de faiblesse humaine, comme l’envie et la jalousie. Bonaventure, même s’il était encerclé par l’opposition des autres maîtres universitaires, avait déjà commencé à enseigner à la chaire de théologie des franciscains et, pour répondre à qui contestait les ordres mendiants, il composa un écrit intitulé La perfection évangélique. Dans cet écrit, il démontre comment les ordres mendiants, spécialement les frères mineurs, en pratiquant les vœux de chasteté et d’obéissance, suivaient les conseils de l’Evangile lui-même. Au-delà de ces circonstances historiques, l’enseignement fourni par Bonaventure dans son œuvre et dans sa vie demeure toujours actuel : l’Eglise est rendue plus lumineuse et belle par la fidélité à la vocation de ses fils et de ses filles qui non seulement mettent en pratique les préceptes évangéliques mais, par la grâce de Dieu, sont appelés à en observer les conseils et témoignent ainsi, à travers leur style de vie pauvre, chaste et obéissant, que l’Evangile est une source de joie et de perfection.

   Le conflit retomba, au moins un certain temps, et, grâce à l’intervention personnelle du Pape Alexandre IV, en 1257, Bonaventure fut reconnu officiellement comme docteur et maître de l’université parisienne. Il dut toutefois renoncer à cette charge prestigieuse, parce que la même année, le Chapitre général de l’ordre l’élut ministre général.

   Il exerça cette fonction pendant dix-sept ans avec sagesse et dévouement, visitant les provinces, écrivant aux frères, intervenant parfois avec une certaine sévérité pour éliminer les abus. Quand Bonaventure commença ce service, l’Ordre des frères mineurs s’était développé de manière prodigieuse : il y avait plus de 30.000 frères dispersés dans tout l’Occident avec des présences missionnaires en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, et également à Pékin. Il fallait consolider cette expansion et surtout lui conférer, en pleine fidélité au charisme de François, une unité d’action et d’esprit. En effet, parmi les disciples du saint d’Assise, on enregistrait différentes façons d’interpréter le message et il existait réellement le risque d’une fracture interne. Pour éviter ce danger, le chapitre général de l’Ordre, qui eut lieu à Narbonne en 1260, accepta et ratifia un texte proposé par Bonaventure, dans lequel on recueillait et on unifiait les normes qui réglementaient la vie quotidienne des frères mineurs. Bonaventure avait toutefois l’intuition que les dispositions législatives, bien qu’elles fussent inspirées par la sagesse et la modération, n’étaient pas suffisantes à assurer la communion de l’esprit et des cœurs. Il fallait partager les mêmes idéaux et les mêmes motivations. C’est pour cette raison que Bonaventure voulut présenter le charisme authentique de François, sa vie et son enseignement. Il rassembla donc avec un grand zèle des documents concernant le Poverello et il écouta avec attention les souvenirs de ceux qui avaient directement connu François. Il en naquit une biographie, historiquement bien fondée, du saint d’Assise, intitulée Legenda Maior, rédigée également sous forme plus brève, et donc appelée Legenda Minor. Le mot latin, à la différence du mot italien, n’indique pas un fruit de l’imagination, mais, au contraire, « Legenda » signifie un texte faisant autorité, « à lire » de manière officielle. En effet, le chapitre des frères mineurs de 1263, qui s’était réuni à Pise, reconnut dans la biographie de saint Bonaventure le portrait le plus fidèle du fondateur et celle-ci devint, ainsi, la biographie officielle du saint.

   Quelle est l’image de François qui ressort du cœur et de la plume de son pieux fils et successeur, saint Bonaventure ?
Le point essentiel : François est un alter Christus, un homme qui a cherché passionnément le Christ. Dans l’amour qui pousse à l’imitation, il s’est conformé entièrement à Lui. Bonaventure indiquait cet idéal vivant à tous les disciples de François. Cet idéal, valable pour chaque chrétien, hier, aujourd’hui et à jamais, a été indiqué comme programme également pour l’Eglise du troisième millénaire par mon prédécesseur, le vénérable Jean-Paul II. Ce programme, écrivait-il dans la Lettre Novo millennio ineunte, est centré « sur le Christ lui-même, qu’il faut connaître, aimer, imiter, pour vivre en lui la vie trinitaire et pour transformer avec lui l’histoire jusqu’à son achèvement dans la Jérusalem céleste » (n. 29).

   En 1273, la vie de saint Bonaventure connut un autre changement.
Le Pape Grégoire X voulut le consacrer évêque et le nommer cardinal. Il lui demanda également de préparer un événement ecclésial très important : le 2ème concile œcuménique de Lyon, qui avait pour but le rétablissement de la communion entre l’Eglise latine et l’Eglise grecque. Il se consacra à cette tâche avec diligence, mais il ne réussit pas à voir la conclusion de cette assise œcuménique, car il mourut pendant son déroulement.
Un notaire pontifical anonyme composa un éloge de Bonaventure, qui nous offre un portrait conclusif de ce grand saint et excellent théologien : « Un homme bon, affable, pieux et miséricordieux, plein de vertus, aimé de Dieu et des hommes… En effet, Dieu lui avait donné une telle grâce, que tous ceux qui le voyaient étaient envahis par un amour que le cœur ne pouvait pas cacher » (cf. J.G. Bougerol, Bonaventura, in. A. Vauchez (sous la direction de), Storia dei santi e della santità cristiana. Vol. VI L’epoca del rinnovamento evangelico, Milan 1991, p. 91).

   Recueillons l’héritage de ce grand Docteur de l’Eglise, qui nous rappelle le sens de notre vie avec les paroles suivantes : « Sur la terre… nous pouvons contempler l’immensité divine à travers le raisonnement et l’admiration ; dans la patrie céleste, en revanche, à travers la vision, lorsque nous serons faits semblables à Dieu, et à travers l’extase… nous entrerons dans la joie de Dieu » (La conoscenza di Cristo, q. 6, conclusione, in Opere di San Bonaventura. Opuscoli Teologici/1, Roma 1993, p. 187).

Prières de Saint Bonaventure déjà publiées sur ce blogue :
- Paraphrase du « Salve Regina » > ici
- Prière pour demander les sept dons du Saint-Esprit > ici

Lyon basilique de Saint Bonaventure - vue intérieure

Lyon : intérieur de la basilique Saint Bonaventure, ancienne église des Cordeliers
où fut inhumé Saint Bonaventure de Bagnoregio en 1274

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