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2022-32. Saint Syméon le Nouveau Théologien : « Sur les trois modes de la prière ».

Voici l’un des textes les plus célèbres de Saint Syméon le Nouveau Théologien.

Il s’agit d’un enseignement sur la prière – elle-même conçue comme une attention particulière à Dieu -  qui forme une excellente synthèse spirituelle : Saint Syméon, dans les deux premiers paragraphes décrit les écueils et dérives de la vie de prière. Le premier d’entre eux est l’espèce d’orgueil qui peut saisir les âmes de prière lorsqu’elles éprouvent quelques grâces et qui va les égarer dans des illusions où le démon va les égarer. Le deuxième, qui procède aussi de la secrète complaisance en soi et la vanité, va perdre l’homme spirituel en lui donnant l’illusion qu’il peut, en raison de son propre avancement, être le guide spirituel d’autres âmes.
Mais la troisième voie, que développe plus amplement Saint Syméon, voie d’obéissance à un véritable père spirituel expérimenté et humble, est celle qui conduit à la véritable et profonde union à Dieu, par une « prière du cœur » continue, humble, où le cœur répète continûment à Dieu l’aveu de son indignité et l’appel à Sa miséricordieuse pitié.

Le père spirituel et son disciple

Le père spirituel et son disciple, humble chercheur de Dieu

frise

Sur les trois modes de la prière.

Il y a trois modes de l’attention et de la prière, par lesquels l’âme, ou bien s’élève et progresse, ou bien tombe et se perd. Si elle use de ces trois modes en temps opportun et comme il faut, elle progresse. Mais si elle en use inconsidérément et à contretemps, elle tombe. L’attention doit donc être inséparablement liée à la prière, comme le corps est inséparablement lié à l’âme. L’une ne peut tenir sans l’autre. L’attention doit aller devant et guetter les ennemis, comme un veilleur. C’est elle qui la première doit connaître le péché et s’opposer aux pensées mauvaises qui entrent dans l’âme. Alors vient la prière, qui détruit et fait périr sur le champ toutes ces pensées mauvaises, contre lesquelles en premier lieu a lutté l’attention. Car celle-ci ne peut, à elle seule, les faire périr. Or c’est de ce combat de l’attention et de la prière que dépendent la vie et la mort de l’âme. Car si, par l’attention, nous gardons pure la prière, nous progressons. Mais si nous négligeons de garder pure la prière, si nous ne veillons pas sur elle, si nous la laissons souiller par les pensées mauvaises, nous sommes inutiles et nous ne progressons pas.
Il y a donc trois modes de l’attention et de la prière. Et il nous faut dire quelles sont les propriétés de chacun. Ainsi celui qui aime son salut pourra choisir le meilleur, et non le pire.

Du premier mode de l’attention et de la prière :

Telles sont les propriétés du premier mode :
Quand quelqu’un se tient en prière, il lève vers le ciel ses mains, ses yeux et son intelligence. Il se représente les pensées divines, les biens du ciel, les ordres des anges et les demeures des saints. Il rassemble brièvement et recueille en son intelligence tout ce qu’il a entendu dans les divines Écritures. Il porte ainsi son âme à désirer et à aimer Dieu. Il lui arrive parfois d’exulter, et de pleurer. Mais alors son cœur s’enorgueillit, sans qu’il le comprenne. Il lui semble que ce qu’il fait vient de la grâce divine, pour le consoler, et il demande à Dieu de le rendre toujours digne d’agir comme il le fait. C’est là une marque de l’erreur. Car le bien n’est pas bien quand il ne se fait pas sur la bonne voie et comme il faut. Quand bien même il vivrait dans une extrême hésykia 
[note : les théologiens grecs de la vie spirituelle appellent hésykia une forme de paix intérieure qui permet et porte l’union mystique avec Dieu ; l’hésykia est perçue comme une alternative au martyre, qui est la plus haute forme de sacrifice], il est impossible qu’un tel homme ne perde pas son bon sens et ne devienne pas fou. Mais même s’il n’en arrivait pas là, il ne saurait parvenir à la connaissance, ni maintenir en lui les vertus de l’impassibilité. C’est ainsi que se sont égarés ceux qui ont vu une lumière et un flamboiement avec les yeux de leur corps, qui ont senti un parfum avec leur propre odorat, et qui ont entendu des voix avec leurs propres oreilles, ou qui ont éprouvé des choses du même ordre. Les uns ont été possédés par le démon, et sont allés de lieu en lieu, hors d’eux-mêmes. D’autres ont reçu en eux les contrefaçons du démon : il leur est apparu comme un ange de lumière, et ils se sont fourvoyés, ils ne se sont jamais corrigés, ils n’ont jamais voulu écouter le conseil d’aucun frère. D’autres encore ont été poussés par le diable à se tuer : ils se sont jetés dans des précipices, ils se sont pendus. Qui pourrait décrire toutes les illusions par lesquelles le diable les égare ? Ce n’est guère possible.

Mais après ce que nous venons de dire, tout homme sensé peut comprendre, à quels dommages expose ce présent mode de l’attention et de la prière. De même, s’il arrive que l’un de ceux qui usent de ce mode n’en reçoive aucun mal, dès lors qu’il se trouve en compagnie d’autres frères (car ce sont surtout les anachorètes qui connaissent un tel mal), cependant, toute sa vie durant, il ne progressera pas.

Du deuxième mode :

Tel est le deuxième mode de l’attention et de la prière :
Quand quelqu’un recueille son intelligence en lui-même, en la détachant du sensible, quand il garde ses sens et rassemble toutes ses pensées pour qu’elles ne s’en aillent pas dans les choses vaines de ce monde, quand tantôt il examine sa conscience et tantôt il est attentif aux paroles de sa prière, quand à tel moment il court derrière ses pensées que le diable a capturées et qui l’entraînent dans le mal et la vanité, quand à tel autre moment, après avoir été dominé et vaincu par la passion, il revient à lui-même, il est impossible que cet homme, qui a en lui un tel combat, soit jamais en paix, ni qu’il trouve le temps de travailler aux vertus et reçoive la couronne de la justice. Car il est semblable à celui qui combat ses ennemis la nuit, dans les ténèbres. Il entend leurs voix et reçoit leurs coups. Mais il ne peut pas voir clairement qui ils sont, d’où ils viennent, comment et pourquoi ils le blessent, dès lors que le dévastent les ténèbres de son intelligence et les tourments de ses pensées. Il lui est impossible de se délivrer de ses ennemis, les démons qui le brisent. Le malheureux peine en vain, car il perd son salaire, dominé qu’il est par la vanité. Il ne comprend pas. Il lui semble qu’il est attentif. Souvent, dans son orgueil, il méprise et accuse les autres. Il s’imagine qu’il peut les conduire, et qu’il est digne de devenir leur pasteur. Il est semblable à cet aveugle qui s’engage à conduire d’autres aveugles.

Il est nécessaire que quiconque veut être sauvé sache le dommage que peut causer à l’âme ce deuxième mode, et qu’il fasse bien attention. Cependant ce deuxième mode est meilleur que le premier, comme la nuit où brille la lune est meilleure que la nuit noire.

Du troisième mode :

Le troisième mode est vraiment chose paradoxale et difficile à expliquer. Non seulement ceux qui ne le connaissent pas ont du mal à le comprendre, mais il leur paraît presque incroyable. Ils ne croient pas qu’une telle chose puisse exister, dès lors que, de nos jours, ce mode n’est pas vécu par beaucoup, mais par fort peu. Un pareil bien, je pense, nous a quittés en même temps que l’obéissance. Car c’est l’obéissance au père spirituel qui permet à chacun de ne plus se soucier de rien, dès lors qu’il remet ses soucis à son père, qu’il est loin désormais des tendances de ce monde, et qu’il est un ouvrier tout à fait zélé et diligent de ce mode. Encore lui faut-il trouver un maître et père spirituel véritable, dégagé de toute erreur. Car celui qui, par une vraie obéissance, s’est consacré à Dieu et à son père spirituel, qui ne vit plus sa propre vie et ne fait plus sa propre volonté, mais est mort à toutes les tendances du monde et à son propre corps, par quelle chose passagère peut-il être vaincu ou asservi ? Ou quelle inquiétude et quels soucis peut avoir un tel homme ? C’est donc par ce mode, et par l’obéissance, que se dissipent et disparaissent tous les artifices des démons et toutes les ruses qu’ils trament pour entraîner l’intelligence dans toutes sortes de pensées. Alors l’intelligence de cet homme est délivrée de tout. C’est avec une grande liberté qu’elle examine les pensées que lui apportent les démons. C’est avec une réelle aptitude qu’elle les chasse. Et c’est avec un cœur pur qu’elle offre ses prières à Dieu. Tel est le commencement de la vraie voie. Ceux qui ne se consacrent pas à ce commencement peinent en vain, et ils ne le savent pas.
Or le commencement de ce troisième mode n’est pas de regarder vers le haut, d’élever les mains, d’avoir l’intelligence dans les cieux, et alors d’implorer le secours. Ce sont là, nous l’avons dit, les marques du premier mode : le propre de l’illusion. Ce n’est pas non plus de faire garder les sens par l’intelligence, de n’être attentif qu’à cela, de ne pas voir dans l’âme la guerre que lui font les ennemis et de ne pas y prêter attention. Car ce sont là les marques du deuxième mode. Celui qui les porte est blessé par les démons, mais il ne les blesse pas. Il est meurtri, et il ne le sait pas. Il est réduit en esclavage, il est asservi, et il ne peut pas se venger de ceux qui font de lui un esclave, mais les ennemis ne cessent de le combattre ouvertement et secrètement, et le rendent vaniteux et orgueilleux.
Mais toi, bien-aimé, si tu veux ton salut, il te faut désormais te consacrer au commencement de ce troisième mode. Après la parfaite obéissance que tu dois, comme nous l’avons dit, à ton père spirituel, il est nécessaire de faire tout ce que tu fais avec une conscience pure, comme si tu étais devant la face de Dieu. Car sans obéissance, jamais la conscience ne saurait être pure. Et tu dois la garder pure pou trois causes. Premièrement, pour Dieu. Deuxièmement, pour ton père spirituel. Troisièmement, pour les autres hommes et pour les choses du monde.
Tu dois garder ta conscience pure. Pour Dieu, c’est-à-dire ne pas faire ce que tu sais ne pas reposer Dieu et ne pas lui plaire. Pour ton père spirituel : faire tout ce qu’il te demande, ne pas en faire plus, et ne pas en faire moins, mais marcher selon son intention et selon sa volonté. Pour les autres hommes : ne pas leur faire ce que tu as en aversion et ce que tu ne veux pas qu’ils te fassent. Pour les choses du monde : te garder de l’abus, autrement dit user de tout comme il faut, de la nourriture, de la boisson, des vêtements. En un mot, tu dois tout faire comme si tu étais devant Dieu, afin que ta conscience n’ait rien à te reprocher, quoi que tu fasses, et qu’elle n’ait pas à t’aiguillonner pour ce que tu n’as pas fait de bien. Suis ainsi la voie véridique et sûre du troisième mode de l’attention et de la prière, que voici.
Que l’intelligence garde le cœur au moment où elle prie. Qu’elle ne cesse de tourner dans le cœur. Et que du fond du cœur elle adresse à Dieu ses prières. Dès lors qu’elle aura goûté là que le Seigneur est bon, et qu’elle aura été comblée de douceur, elle ne s’éloignera plus du lieu du cœur, et elle dira les paroles mêmes de l’apôtre Pierre : « Il est bon d’être ici » . Elle n’arrêtera plus de veiller sur le cœur et de tourner en lui, poussant et chassant toutes les pensées qu’y sème l’ennemi, le diable. À ceux qui n’en ont aucune idée et qui ne la connaissent pas, cette oeuvre salutaire paraît pénible et incommode. Mais ceux qui ont goûté sa douceur et ont joui du plaisir qu’elle leur donne au fond du cœur disent, avec le divin Paul : « Qui nous séparera de l’amour du Christ ?» 

Car nos Pères, entendant le Seigneur dire dans le saint Évangile que c’est du cœur que sortent les mauvaises pensées, les meurtres, les prostitutions, les adultères, les vols, les faux témoignages, les blasphèmes, et que c’est là ce qui souille l’homme, entendant aussi l’Évangile nous demander de purifier l’intérieur de la coupe, pour que l’extérieur également devienne pur, ont laissé toute autre oeuvre spirituelle et se sont totalement adonnés à ce combat, c’est-à-dire à la garde du cœur persuadés que, par cette oeuvre, ils pourraient aisément acquérir toute autre vertu, dès lors qu’il n’est pas possible qu’aucune vertu perdure autrement. Cette oeuvre, certains parmi nos Pères l’ont appelée hésykia du cœur, d’autres l’ont nommée attention, d’autres sobriété et vigilance, et réfutation, d’autres examen des pensées et garde de l’intelligence. C’est à cela que tous ont travaillé, et c’est par là que tous ont été rendus dignes des charismes divins. C’est pourquoi l’Écclésiaste dit : « Réjouis-toi, jeune homme, dans ta jeunesse, et marche sur les voies de ton cœur intègre et pur, et éloigne de ton cœur les pensées ». L’auteur des Proverbes dit la même chose : Si la suggestion du diable t’assaille, « ne le laisse pas entrer dans ton lieu ». Par lieu, il entend le cœur.  Et notre Seigneur dit dans le saint Évangile : « Ne vous laissez pas entraîner », c’est-à-dire ne dispersez pas votre intelligence ici et là. Il dit ailleurs : « Bienheureux les pauvres en esprit », c’est-à-dire : Bienheureux ceux qui n’ont dans leur cœur aucune idée de ce monde, et qui sont pauvres, dénués de toute pensée mondaine. Tous nos Pères ont beaucoup écrit là-dessus. Quiconque le veut peut lire ce que disent Marc l’Ascète, Jean Climaque, Hésychius et Philothée le Sinaïte, l’Abbé Isaïe, le grand Barsanuphe, et bien d’autres.

En un mot, celui qui n’est pas attentif à garder son intelligence ne peut pas devenir pur en son cœur, pour être jugé digne de voir Dieu. Celui qui n’est pas attentif ne peut pas devenir pauvre en esprit. Il ne peut pas non plus être affligé et pleurer, ni devenir doux et paisible, ni avoir faim et soif de la justice. Pour tout dire, il n’est pas possible d’acquérir les autres vertus autrement que par cette attention. C’est donc à elle que tu dois t’appliquer avant tout, afin de comprendre par l’expérience ce dont je t’ai parlé. Et si tu veux savoir comment faire, je te le dis ici, autant qu’il est possible. Sois bien attentif.

Il te faut avant tout garder trois choses. D’abord ne te soucier de rien, tant de ce qui est raisonnable que de ce qui est déraisonnable et vain, c’est-à-dire mourir à tout. Deuxièmement, avoir une conscience pure : que ta conscience n’ait rien à te reprocher. Troisièmement, n’avoir aucun penchant : que ta pensée ne se porte vers rien de ce qui est du monde. Alors assieds-toi dans un lieu retiré, demeure au calme, seul, ferme la porte, recueille ton intelligence loin de toute chose passagère et vaine. Pose ton menton sur ta poitrine, sois attentif à toi-même avec ton intelligence et tes yeux sensibles. Retiens un moment ta respiration, le temps que ton intelligence trouve le lieu du cœur et qu’elle y demeure tout entière. Au début, tout te paraîtra ténébreux et très dur. Mais quand tu auras travaillé sans relâche, nuit et jour, à cette oeuvre de l’attention, ce miracle, tu découvriras en toi une joie continuelle. Car l’intelligence qui mène le combat trouvera le lieu du cœur. Alors elle voit au-dedans ce qu’elle n’avait jamais vu et qu’elle ignorait. Elle voit cet espace qui est à l’intérieur du cœur et elle se voit elle-même tout entière lumineuse, pleine de toute sagesse et de discernement. Désormais, de quelque côté qu’apparaisse une pensée, avant même que celle-ci entre, soit conçue et se forme, l’intelligence la chasse et la fait disparaître au nom de Jésus, c’est-à-dire avec l’invocation « Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi ». C’est alors qu’elle commence à avoir les démons en aversion, qu’elle mène contre eux un combat sans relâche, qu’elle leur oppose l’ardeur naturelle, qu’elle les chasse, qu’elle les frappe, qu’elle les force à disparaître. Ce qui advient ensuite, avec l’aide de Dieu, tu l’apprendras seul, par l’expérience, grâce à l’attention de l’intelligence, et en gardant dans ton cœur Jésus, c’est-à-dire sa prière « Seigneur Jésus Christ, aie pitié de moi ». Un Père dit en effet : « Demeure dans ta cellule, et elle t’apprendra tout ». 

prière

2022-31. De Saint Syméon le Nouveau Théologien, maître toujours actuel de vie spirituelle et d’amour surnaturel.

12 mars,
Fête de Saint Grégoire le Grand (cf. > ici) ;
Commémoraison de Saint Syméon le Nouveau Théologien ;
Anniversaire du couronnement du Vénérable Pie XII (cf. > ici).

St-Esprit & Ste Bible

Saint Syméon le Nouveau Théologien
(949 – 12 mars 1022)

Catéchèse de Sa Sainteté le Pape Benoît XVI
à l’occasion de l’audience pontificale générale
du  mercredi 16 septembre 2009

Saint Syméon le Nouveau Théologien - icône

Chers frères et sœurs,

Aujourd’hui, nous examinerons la figure d’un moine oriental, Syméon le Nouveau Théologien, dont les écrits ont exercé une remarquable influence sur la théologie et sur la spiritualité de l’Orient, en particulier en ce qui concerne l’expérience de l’union mystique avec Dieu.

Syméon le Nouveau Théologien naquit en 949 à Galataï, en Paphlagonie (Asie mineure), dans une famille noble de province. Encore jeune, il partit pour Constantinople pour y entreprendre des études et entrer au service de l’empereur. Mais il se sentit peu attiré par la carrière civile qui l’attendait et sous l’influence des illuminations intérieures dont il faisait l’expérience, il se mit à la recherche d’une personne qui l’orientât dans le moment de grands doutes et de perplexité qu’il était en train de vivre, et qui l’aidât à progresser sur le chemin de l’union avec Dieu. Il trouva ce guide spirituel en Syméon le Pieux (Eulabes), un simple moine du monastère de Studios, à Constantinople, qui lui donna à lire le traité La loi spirituelle de Marc le Moine. Dans ce texte, Syméon le Nouveau Théologien trouva un enseignement qui l’impressionna beaucoup :  « Si tu cherches la guérison spirituelle - y lit-il - sois attentif à ta conscience. Tout ce qu’elle te dit, fais-le et tu trouveras ce dont tu as besoin ». A partir de ce moment-là – raconte-t-il lui-même – il ne se coucha plus sans se demander si sa conscience n’avait pas quelque chose à lui reprocher.

Syméon entra dans le monastère des Studites, où, toutefois, ses expériences mystiques et son extraordinaire dévotion envers le Père spirituel lui causèrent des difficultés. Il partit pour le petit couvent de Saint Mamas, toujours à Constantinople, dont, après trois ans, il devint le chef, l’higoumène. Il y conduisit une intense recherche d’union spirituelle avec le Christ, qui lui conféra une grande autorité. Il est intéressant de noter qu’il lui fut donné le qualificatif de « Nouveau Théologien », bien que la tradition ne réserve le titre de « Théologien » qu’à deux personnalités:  à l’Evangéliste Jean et à Grégoire de Nazianze. Il endura des incompréhensions et souffrit l’exil, mais fut réhabilité par le patriarche de Constantinople, Serge II.

Syméon le Nouveau Théologien passa la dernière période de son existence dans le monastère de Sainte Marine, où il écrivit une grande partie de ses œuvres, en devenant de plus en plus célèbre en raison de ses enseignements et de ses miracles. Il mourut le 12 mars 1022.

Le plus connu de ses disciples, Niceta Stetatos, qui a recueilli et recopié les écrits de Syméon, en fit une édition posthume, en rédigeant à la suite une biographie. L’œuvre de Syméon comprend neuf volumes, qui se divisent en Chapitres théologiques, gnostiques et pratiques, trois volumes de Catéchèses adressées aux moines, deux volumes de Traités théologiques et éthiques et un volume d’Hymnes. Il ne faut pas non plus oublier les nombreuses Lettres. Toutes ces œuvres ont trouvé une place importante dans la tradition monastique orientale jusqu’à nos jours.

Syméon concentre sa réflexion sur la présence de l’Esprit Saint chez les baptisés et sur la conscience qu’ils doivent avoir de cette réalité spirituelle. La vie chrétienne – souligne-t-il – est une communion intime et personnelle avec Dieu, la grâce divine illumine le cœur du croyant et le conduit à la vision mystique du Seigneur. Dans ce sillage, Syméon le Nouveau Théologien insiste sur le fait que la véritable connaissance de Dieu ne vient pas des livres, mais de l’expérience spirituelle, de la vie spirituelle. La connaissance de Dieu naît d’un chemin de purification intérieure, qui commence avec la conversion du cœur, grâce à la force de la foi et de l’amour ; elle passe à travers un profond repentir et une douleur sincère pour ses péchés, pour arriver à l’union avec le Christ, source de joie et de paix, imprégnés de la lumière de sa présence en nous. Pour Syméon, cette expérience de la grâce divine ne constitue pas un don exceptionnel pour quelques mystiques, mais elle est le fruit du Baptême dans l’existence de tout fidèle sérieusement engagé.

Un point sur lequel réfléchir, chers frères et sœurs !
Ce saint moine oriental nous rappelle tous à une attention à la vie spirituelle, à la présence cachée de Dieu en nous, à la sincérité de la conscience et à la purification, à la conversion du cœur, afin que l’Esprit Saint devienne réellement présent en nous et nous guide. Si, en effet, l’on se préoccupe à juste titre de prendre soin de notre croissance physique, humaine et intellectuelle, il est encore plus important de ne pas négliger la croissance intérieure, qui consiste dans la connaissance de Dieu, dans la véritable connaissance, non seulement apprise dans les livres, mais intérieure, et dans la communion avec Dieu, pour faire l’expérience de son aide à tout moment et en toute circonstance.
Au fond, c’est ce que Syméon décrit lorsqu’il rapporte son expérience mystique. Déjà, lorsqu’il était jeune, avant d’entrer au monastère, tandis qu’une nuit, chez lui, il prolongeait ses prières, en invoquant l’aide de Dieu pour lutter contre les tentations, il avait vu la pièce emplie de lumière. Puis, lorsqu’il entra au monastère, on lui offrit des livres spirituels pour s’instruire, mais leur lecture ne lui procurait pas la paix qu’il recherchait. Il se sentait – raconte-t-il – comme un pauvre petit oiseau sans ailes. Il accepta cette situation avec humilité, sans se rebeller, et alors, les visions de lumière commencèrent à nouveau à se multiplier. Voulant s’assurer de leur authenticité, Syméon demanda directement au Christ :  « Seigneur, est-ce Toi qui es vraiment ici ? ». Il sentit retentir dans son cœur la réponse affirmative et en fut réconforté au plus au point. « Ce fut, Seigneur – écrira-t-il par la suite -, la première fois que Tu me jugeas, moi, fils prodigue, digne d’écouter Ta voix ».
Toutefois, pas même cette révélation ne réussit à lui apporter la tranquillité. Il se demandait plutôt si cette expérience ne devait pas elle aussi être considérée comme une illusion.
Un jour, enfin, un événement fondamental pour son expérience mystique eut lieu. Il commença à se sentir comme « un pauvre qui aime ses frères » (ptochós philádelphos). Il voyait autour de lui de nombreux ennemis qui voulaient lui tendre des pièges et lui faire du mal, mais, en dépit de cela, il ressentit en lui un intense élan d’amour pour eux. Comment l’expliquer ? Bien sûr, un tel amour ne pouvait venir de lui-même, mais devait jaillir d’une autre source. Syméon comprit qu’il provenait du Christ présent en lui et tout lui apparut avec clarté :  il eut la preuve certaine que la source de l’amour en lui était la présence du Christ et qu’avoir en soi un amour qui va au-delà de mes intentions personnelles indique que la source de l’amour se trouve en moi. Ainsi, d’un côté, nous pouvons dire que sans une certaine ouverture à l’amour, le Christ n’entre pas en nous, mais de l’autre, le Christ devient source d’amour et nous transforme.

Chers amis, cette expérience reste véritablement importante pour nous aujourd’hui, pour trouver les critères qui nous indiquent si nous sommes réellement proches de Dieu, si Dieu est présent et vit en nous. L’amour de Dieu croît en nous si nous demeurons unis à Lui à travers la prière et l’écoute de Sa parole, à travers l’ouverture du cœur. Seul l’amour divin nous fait ouvrir notre cœur aux autres et nous rend sensibles à leurs besoins nous faisant considérer chacun comme nos frères et sœurs, et nous invitant à répondre à la haine par l’amour et à l’offense par le pardon.

En réfléchissant sur cette figure de Syméon le Nouveau Théologien, nous pouvons observer encore un élément supplémentaire de sa spiritualité.
Sur le chemin de vie ascétique qu’il a proposé et parcouru, la profonde attention et concentration du moine sur l’expérience intérieure confère au Père spirituel du monastère une importance essentielle. Le jeune Syméon lui-même, comme on l’a dit, avait trouvé un directeur spirituel, qui l’aida beaucoup et dont il conserva une très grande estime, au point de lui réserver, après sa mort, une vénération également publique. Et je voudrais dire que demeure valable pour tous – prêtres, personnes consacrées et laïcs, et en particulier les jeunes – l’invitation à avoir recours aux conseils d’un bon père spirituel, capable d’accompagner chacun dans la connaissance profonde de soi, et de le conduire à l’union avec le Seigneur, afin que son existence se conforme toujours plus à l’Evangile.
Pour aller vers le Seigneur, nous avons toujours besoin d’un guide, d’un dialogue. Nous ne pouvons pas le faire seulement avec nos réflexions. Et cela est également le sens du caractère ecclésial de notre foi de trouver ce guide.

En conclusion, nous pouvons résumer ainsi l’enseignement et l’expérience mystique de Syméon le Nouveau Théologien :  dans sa recherche incessante de Dieu, même dans les difficultés qu’il rencontra et les critiques dont il fut l’objet, en fin de compte, il se laissa toujours guider par l’amour. Il sut vivre lui-même et enseigner à ses moines que l’essentiel pour tout disciple de Jésus est croître dans l’amour et ainsi, nous mûrissons dans la connaissance du Christ lui-même, pour pouvoir affirmer avec saint Paul :  « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).

Prière nocturne

Note :
On trouvera > ici un texte de Saint Syméon le Nouveau Théologien qui est une prière d’ardentes aspirations vers Notre-Seigneur Jésus-Christ.

St-Esprit & Ste Bible

2022-29. Attitudes que doivent adopter les fidèles pendant la Sainte Messe.

Ils sont de plus en plus nombreux ceux qui, assistant à la Sainte Messe dans le rite latin traditionnel de plus ou moins longue date et constatant que les fidèles n’y ont parfois pas tous les mêmes attitudes, nous demandent quelle est la position correcte qu’ils doivent adopter à tel ou tel moment de la liturgie. Récemment encore, à l’occasion du mercredi des Cendres, le rappel avant la Messe, que l’on doit se mettre à genoux pour la collecte a rempli d’étonnement des personnes qui assistent cependant depuis de nombreuses années à la Messe traditionnelle.
Après donc avoir demandé les conseils de plusieurs amis d’une science liturgique sûre et rigoureuse, nous avons rédigé le texte suivant pour servir de vademecum aux fidèles.

Prières au bas de l'autel

1 – A la Messe lue (ou Messe basse) :

1a -Première remarque préliminaire :
       Il faut rappeler que les « Messes dialoguées », c’est-à-dire les Messes où l’assemblée répond à voix haute au célébrant, ne sont pas du tout traditionnelles, bien que l’usage s’en soit quasi généralisé dans la plupart des églises ou chapelles où est célébré le rite latin antérieur aux réformes liturgiques qui se sont succédé depuis le milieu du XXe siècle. Un ami liturgiste nous a écrit récemment à ce sujet : « La messe dialoguée est une atrocité. A la Messe basse les fidèles ne répondent rien ; seul l’acolyte répond au prêtre ».
De fait, cet abus a été progressivement introduit à partir du milieu de la première moitié du XXe siècle, dans le contexte de ce que l’on a appelé le « mouvement liturgique » lequel, s’il a eu quelques aspects positifs, a en définitive surtout servi de cheval de Troie pour faire passer dans la liturgie romaine les idées puis les expérimentations des modernistes (ainsi que l’a magistralement démontré l’Abbé Anthony Cekada dans son ouvrage « La Messe de Paul VI en question » - aux éd. Via Romana – dont nous recommandons vivement la lecture).

1b – Seconde remarque préliminaire :
     L’éminent liturgiste et rubriciste que fut Monseigneur Léon Gromier écrit : « On peut assister de deux manières à la messe basse. La première regarde la messe basse comme tenant lieu d’une messe chantée, trop souvent omise ; elle y voit caractère de solennité, publicité, communauté ; alors on y prend les mêmes attitudes qu’à la messe chantée. La deuxième, adoptée par le C. E., regarde la messe basse comme acte liturgique complet en soi-même, de caractère privé, de publicité restreinte, de dévotion particulière ; alors on s’y tient à genoux, sauf pour l’Evangile, à l’exemple du servant de la messe basse. Cette façon de voir existe depuis des siècles ; elle provient du pape ». Le « C.E. » que cite Monseigneur Gromier est le Caeremoniale Episcoporum qui précise en effet que lorsqu’un évêque assiste à la Messe célébrée par un autre, il reste agenouillé pendant toute celle-ci, sauf aux Evangiles (cf. > ici). Le Grand Roi faisait de même (voir : Alexandre Maral « Le Roi Soleil et Dieu » – aux éditions Perrin – autre ouvrage que nous recommandons avec insistance).

1c – Si l’on ne se tient pas à genoux pendant toute la Messe basse, voici les attitudes qu’il convient d’adopter :
Debout pour l’entrée du célébrant ;
- A genoux durant les prières au bas de l’autel jusqu’au moment où le prêtre gravit les degrés de l’autel ;
- Debout depuis le moment où le prêtre gravit les degrés de l’autel jusqu’à la lecture de l’épître ;
- Assis à partir de cette lecture jusqu’au « Dominus vobiscum » de l’Evangile ;
- Debout pendant l’Evangile, et pendant le Credo (s’il est prescrit – avec génuflexion à l’ « Et incarnatus est ») ;
- Assis après l’ « Oremus » annonçant la lecture de l’Offertoire ; 
- Debout après le « Per omnia sæcula sæculorum » qui conclut la secrète et pendant toute la Préface ;
- A genoux après la récitation du « Sanctus », jusqu’après l’ « Amen » terminant le Canon ;
- Debout pendant le Pater et la suite des prières jusqu’à l’ « Agnus Dei » inclus ;
- A genoux après l’ « Agnus Dei » jusqu’à la Communion ;
- Debout pendant la prière de la Postcommunion et l’ « Ite missa est » ;
- A genoux pendant la bénédiction finale ;
- Debout pendant la lecture du dernier Evangile (avec génuflexion à « et Verbum caro factum est ») ;
- A genoux pendant la récitation des prières finales [appelées aussi prières léonines puisqu'elles ont été prescrites par Léon XIII] ;
- Debout lorsque le célébrant quitte le sanctuaire et retourne à la sacristie.

1d – Aux Messes de férie de pénitence :
C’est à dire les Messes du temps de l’Avent, du Carême, aux Vigiles et aux Quatre-Temps, ainsi qu’aux messes de Requiem, on se met à genoux pour la collecte, et on est également à genoux depuis la fin du Sanctus jusqu’au « Benedicamus Domino » de la fin de la Messe (c’est-à-dire que l’on reste à genoux pour le « Pater »).

 Raphaël - la Messe de Bolsena - détail

Raphaël : « la Messe de Bolsena »
(détail – fresque dans la chambre d’Héliodore au palais apostolique du Vatican) :
le Pape assiste à genoux à la Sainte Messe célébrée par un autre

2 – A la messe chantée ou la messe solennelle :

- A la Messe chantée ou à la Messe solennelle, les fidèles chantent (souvent en alternance avec la chorale) le Kyrie, le Gloria, le Credo, le Sanctus et l’Agnus Dei, et les réponses aux « Dominus vobiscum », du dialogue de la Préface et de l’ « Ite Missa est » (ou « Benedicamus Domino » qui le remplace).

- Ils sont debout, pendant la procession d’entrée, pendant l’aspersion si elle a lieu, pendant le chant de l’Introït (ils ne répondent pas aux prières au bas de l’autel), pendant le Kyrie, le Gloria et la ou les collecte(s). C’est un abus de s’asseoir lorsque le prêtre (et ses ministres) se rend (rendent) à la banquette et s’assied (s’assoient) : eux peuvent le faire parce qu’ils viennent de réciter le Gloria à l’autel, ce qui n’est pas le cas des fidèles qui donc doivent rester debout.
- Assis pendant le chant de l’épître, du 
graduel et de l’alléluia (ou du trait) ;
Nota bene : les fidèles ne répondent pas « Deo gratias » à la fin de l’Épitre ni « Laus tibi, Christe » à la fin de l’Évangile.
- Assis pendant le sermon lorsque le prédicateur les a invités à s’asseoir ;
- Debout pendant le Credo, avec génuflexion à « Et incarnatus est… », et de même que pour le Gloria, et pour la même raison, ils ne doivent pas s’asseoir lorsque le prêtre (et ses ministres) va (vont) le faire à la banquette.
- Assis après l’ « Oremus » de l’offertoire jusqu’au « Per omnia saecula saeculorum » qui conclut la secrète (mais ils se lèvent et saluent lorsqu’ils sont encensés) ;
- Debout à partir du dialogue de la Préface, jusqu’à la fin du Sanctus : – ils sont donc debout pendant le début du Canon ; si le « Benedictus » est reporté après la consécration (ce qui ne se fait que s’il n’est pas en grégorien), ils se relèvent pour le chanter avec la chorale, sinon ils restent à genoux (même pendant le temps pascal) jusqu’à l’ « Amen » qui conclut le Canon  ;
- La fin est comme à la Messe lue.
- Pour le dernier Evangile, les fidèles ne répondent pas au prêtre mais ils font la génuflexion en même temps que lui à « et Verbum caro factus est ».
- Ils restent debout pendant le départ du prêtre.

Louis XIV entendant la Sainte Messe agenouillé - détail

Louis XIV entendant la Sainte Messe agenouillé (détail)

2022-28. Douze sentences sur le carême et le jeûne.

Ces sentences sont extraites des conseils spirituels donnés par un vieil ermite en « direction spirituelle »
et nous pensons qu’elles peuvent être utiles à plusieurs

Joseph Anton Koch - monastère Saint-François dans les monts Sabins

Joseph-Anton Koch : « le monastère Saint-François de Civitella dans les monts Sabins » (1812)
Saint-Pétersbourg, musée de l’Hermitage

1. Le carême, lorsqu’il est accompagné des œuvres qui plaisent à Dieu et qui nous sont prescrites de manière plus particulière en ce saint temps – la prière, le jeûne et l’aumône -, fait de celui qui jeûne une lumière parmi les hommes et un vase d’élection de la Gloire Divine. Le carême est une œuvre spirituelle qui plaît à Dieu lorsqu’elle est pratiquée par amour pour Lui. Aussi, il ne faut pas le pratiquer pour être loués ou admirés des hommes en raison de la rigueur des austérités que nous pratiquons. 

2. Nous jeûnons parce que nous aimons le Seigneur Jésus-Christ et que, par amour pour Lui, nous souhaitons faire taire en nous les appétits terrestres, afin de nous nourrir davantage de la Parole divine : les Saints Évangiles d’abord, mais aussi les paroles des autres livres de la Sainte Écriture, ainsi que les paroles de la sainte liturgie. Nous y trouvons la nourriture substantielle de notre âme, l’aliment de notre prière, et la manne de notre croissance spirituelle.

3. Au moyen des paroles de la Sainte Ecriture et de la liturgie, la nourriture qui va devenir la plus importante pour notre âme, au moment du carême et si nous savons bien méditer ces paroles de vie, c’est l’amour miséricordieux du Christ. C’est Lui, que nous cherchons plus instamment à atteindre  et auquel nous tendons avec davantage d’ardeur à nous unir, par la prière, par le jeûne et par l’aumône.

4. La discipline du carême, vécue avec générosité et non subie sans enthousiasme, est le signe infaillible de la vérité du désir de l’homme qui croit et qui veut croître dans la Grâce, de se libérer de l’avidité envers les choses matérielles et éphémères, et de la fermeté de sa volonté de s’unir au Dieu des miséricordes, de s’abreuver sans fin à la Source de Vie, et de participer à la joie éternelle qui dépasse infiniment toute joie terrestre.

5. Les fruits du carême ne s’épanouissent pas dans la recherche de la performance ascétique, ni dans le contentement personnel de satisfaire à une discipline religieuse – ce contentement est si facilement pénétré par les formes insidieuses d’un secret pharisaïsme -, mais dans la seule humilité : je m’applique au carême parce que je suis un pauvre pécheur qui a besoin de pardon, parce que je suis le premier à avoir besoin de miséricorde, parce que j’ai un immense besoin de purification et parce que je suis un « membre actif » de l’humanité pécheresse qui, si elle ne fait pas pénitence, sera engloutie par les châtiments de la justice divine !

6. Le jeûne véritable a pour but et conséquence l’élévation de l’homme au-dessus des biens matériels ou terrestres, afin de recevoir les biens spirituels et célestes. Le jeûne véritable est une libération : il brise les chaînes de notre sensualité. Le jeûne véritable élève et transcende l’homme humble et contrit, pour l’unir à son divin Rédempteur. L’homme qui jeûne ainsi que Dieu le veut, Lui devient davantage intime dans la prière, Lui est davantage unit dans toute sa vie, Lui est plus étroitement associé dans l’œuvre du salut et de la sanctification des âmes.

7. Le jeûne n’est pas seulement alimentaire : il doit aussi être celui de tout l’être physique. Il faut pratiquer le jeûne des yeux, le jeûne de la bouche, le jeûne des oreilles, le jeûne de tous les sens… Et le jeûne ne doit pas seulement être corporel : il doit aussi être spirituel. Il faut pratiquer le jeûne de la curiosité, le jeûne des divertissements, le jeûne du cœur. 

8. Nul ne peut entrer dans le carême, qui est une lutte spirituelle pour la purification des péchés et l’illumination de l’âme, sans un effort de pardon. Tu dois chercher d’une manière très approfondie jusque dans les replis les plus secrets de ta conscience, si tu n’as pas gardé quelque ressentiment ou refus de pardonner. Pardonner du fond du cœur et sans retour à ceux qui t’ont fait quelque tort, à tous, et quelle que soit la gravité du tort que tu as subi. Comment peux-tu espérer avoir part au pardon miséricordieux de Dieu si tu ne pardonnes pas toi-même entièrement et définitivement à ceux qui t’ont fait du mal ?

9. Le jeûne soutient la prière ; le jeûne accompagne la prière ; le jeûne peut aussi sublimer la prière. Et le jeûne reçoit sa valeur de la prière et de l’effort de l’âme dans sa quête de Dieu ; le jeûne sans la prière ne fait du jeûneur qu’un âne attaché qui braie désespérément dans l’écurie devant sa mangeoire vide ! Le véritable jeûne produit un changement dans la façon d’être de l’homme : le passage de l’avidité ou de l’amour passionnel des choses matérielles, à l’amour des choses spirituelles, pour cultiver plus intensément la prière ou la communion d’amour avec le Dieu immatériel, illimité et inéphémère.

10. L’homme spirituel, qui prie et qui jeûne, illuminé de la grâce du Christ, acquiert la pensée et le regard spirituels, il met à profit les paroles spirituelles et accomplit des œuvres spirituelles par lesquels il est semblable aux saints de Dieu. Nous souhaitons nous nourrir de Son amour miséricordieux et purificateur bien plus que de Ses dons matériels, limités et éphémères. Aussi, au temps du carême, la quantité de nourriture matérielle diminue, tandis que la nourriture spirituelle s’accroît. Nous lisons davantage la sainte Écriture, nous prions davantage, nous nous confessons plus souvent, afin de communier plus souvent et avec davantage de componction.

11. Nul ne peut lutter efficacement contre les esprits mauvais et les passions sombres, égoïstes, s’il n’a acquis au préalable la lumière de la grâce divine par le jeûne véritable, par une prière insatiable, et par une charité et une patience inépuisables envers son prochain.

12. Le grand et saint carême, vécu humblement dans l’observance de ce qui plaît à Dieu, établit l’homme de bien dans un état spirituel de sacrifice et d’offrande pure à Dieu, et dans une incommensurable liberté spirituelle.

Frans Pourbus l'ancien - Crucifixion

Frans Pourbus l’ancien (1545-1581) : Crucifixion
Saint-Pétersbourg, musée de l’Hermitage

2022-27. Nous avons lu et nous avons aimé : « Une fleur raconte la Passion de Jésus-Christ ».

Vendredi après les Cendres,
fête de la Sainte Couronne d’épines de NSJC.

fleur-de-la-Passion - Passiflora coerulea

Passiflora cœrulea : la passiflore bleue
qui est la passiflore la plus commune, et aussi la plus explicite.

Voici un livre qui se trouve depuis de nombreuses années déjà dans la bibliothèque du Mesnil-Marie : depuis sa parution en 2001  pour être précis. Nous ne savons pas s’il est encore possible de le trouver neuf dans les librairies : ceux qui le chercheront avec persévérance le découvriront peut-être chez quelque bouquiniste ou dans une bibliothèque de prêt… Quoi qu’il en soit nous en conseillons vivement la lecture, qui, en ce qui nous concerne, nous a émerveillés et enthousiasmés.
Nous aimerions beaucoup avoir une passiflore au Mesnil-Marie, mais en raison de l’altitude à laquelle nous nous trouvons et des rigueurs hivernales, tous les botanistes et jardiniers auxquels nous en avons parlé nous ont dissuadé d’en planter une. Ce nous est une véritable peine, car, symboliquement, elle serait tout-à-fait idoine à exprimer la spiritualité du Refuge Notre-Dame de Compassion.

Monsieur Guy Borel, l’auteur de cet ouvrage, y a admirablement synthétisé et développé tout ce que les anciens ont expliqué au sujet de cette fleur extraordinaire : la passiflore, ou fleur de la Passion

Une fleur raconte la Passion de Jésus-Christ - Guy Borel

Quatrième de couverture :

Prière et sueur, flagellation ayant causé près de 120 blessures, couronne d’épines en forme de bonnet, crucifixion, ensevelissement et résurrection : tel est le message que nous transmet, avec des précisions stupéfiantes, la fleur de la Passion, passiflora cœrulea, qui est la passiflore commune, de loin la plus répandue des 400 espèces que compte cette famille de plantes grimpantes. Elle doit son nom aux missionnaires qui ont découvert, il y a quatre siècles, une de ses cousines au Mexique ou au Pérou et ont cru y retrouver les instruments de la Passion du Christ ; mais n’ayant pu étudier celle qui deviendra la passiflore (passiflora cœrulea sera découverte et introduite en Europe cent ans plus tard), et faute de connaître les secrets du Linceul de Turin, leurs explications sur le symbolisme de cette fleur, aussi étrange que belle, sont restées incomplètes et, sur plusieurs points, erronées.
Si vous n’êtes pas encore convaincu que Dieu a inscrit dans une fleur la Passion de son Fils, alors respirez son parfum, à la fois discret et très proche de celui de la fleur la plus odorante de tout le règne végétal, la tubéreuse. Il vous rappellera le parfum de votre baptême (le baume), celui de l’eucharistie (le pain et le vin) et vous fera connaître le parfum frais et suave du nard, versé en abondance sur Jésus-Christ quelques jours avant sa mort.

la passiflore ou fleur de la Passion

A défaut d’avoir le livre, nous vous invitons à regarder cette courte vidéo qui donne quelques unes des explications qui ont justifié l’appellation de cette fleur à travers laquelle le divin Créateur a voulu nous donner une sorte de mémorial végétal de la Passion de Son Fils, notre adorable Rédempteur.

(faire un clic droit sur l’image ci-dessous, puis « ouvrir dans un nouvel onglet »)

Image de prévisualisation YouTube 

nika

2022-26. Du Bienheureux Pierre-René Rogue.

3 mars,
Fête du Bienheureux Pierre-René Rogue, martyr.

Pierre-René Rogue châsse - Cathédrale de Vannes

Châsse du Bienheureux Pierre-René Rogue
(cathédrale Saint-Pierre – Vannes)

palmes

Pierre-René Rogue est né à Vannes le 11 juin 1758.
Orphelin de père peu après sa naissance, il fut élevé par sa mère dans la piété et ressentit très jeune l’appel divin au sacerdoce : lorsque, à l’âge de 17 ans, il eût achevé les études du collège, il fut admis au grand séminaire, confié aux « Prêtres de la Mission », appelés aussi Lazaristes.
Il fut ordonné prêtre le 21 septembre 1782 (24 ans et trois mois) par l’évêque de Vannes, Son Excellence Monseigneur Sébastien-Michel Amelot (1741-1829).
On lui confia d’abord un ministère d’aumônier dans l’une des nombreuses maisons religieuses de Vannes, mais en octobre 1786, ayant obtenu d’entrer dans la Congrégation de la Mission, il partit pour Paris afin d’y accomplir son noviciat, à la maison-mère : le Prieuré de Saint-Lazare, à Paris (c’est en raison du vocable de ce prieuré où Saint Vincent de Paul implanta sa fondation, que les « Prêtres de la Mission » sont aussi appelés « Lazaristes »). Après sa profession, il fut nommé professeur de théologie au séminaire de Vannes.

La révolution le trouve donc à ce poste, et il se montre comme d’instinct fermement opposé à la politique religieuse de l’Assemblée constituante : dès avant la condamnation de la Constitution civile du clergé par le pape Pie VI, il manifeste sa réprobation : Monseigneur Amelot, conforté et soutenu par lui, convoque ses fidèles et son clergé dès la mi-décembre à Sainte-Anne d’Auray pour leur faire part de ses mises en garde contre cette nouvelle Eglise que veut instaurer l’Assemblée. C’est ainsi que le clergé vannetais, avant même la bulle pontificale, fut dans sa quasi totalité réfractaire au serment schismatique !
Remplacé dès le mois de février 1791 par un évêque jureur, Monseigneur Amelot fut amené à Paris pour comparaître devant l’Assemblée Constituante qui l’assigna à résidence dans la capitale. Le prélat parvint néanmoins à s’enfuir en Suisse à la fin de l’été 1792.

Pendant ce temps-là, l’évêque jureur avait fermé le séminaire et renvoyé professeurs et séminaristes. Le Révérend Père Rogue qui avait commencé à exercer un ministère paroissial, vit sa paroisse (Notre-Dame du Mené) supprimée en avril 1791. Il entra alors dans la clandestinité, changeant souvent de domicile et se déplaçant sous des déguisements variés afin de pouvoir le plus discrètement possible continuer à dispenser les sacrements aux fidèles : c’est lui qui dirige la petite équipe de prêtres qui maintient le culte clandestin dans la ville de Vannes.
Il a refusé de prêter le serment dit de Liberté-Égalité, imposé après la prise des Tuileries et l’enfermement de la famille royale, et il réussit à déjouer toutes les persécutions de la grande Terreur.
Après la chute de Robespierre, il ne craint pas d’exercer son ministère d’une manière moins secrète, mais l’accalmie est de courte durée : à la suite de la tentative de débarquement à Quiberon (juin-juillet 1795), la persécution reprend de manière plus vive à Vannes. La répression est terrible et vise particulièrement les prêtres réfractaires : connu comme tête de file de ces derniers, le Révérend Père Rogue est particulièrement recherché.
Le soir du 24 décembre 1795, alors qu’il portait le saint viatique à un malade, il est arrêté et emprisonné. Pendant les deux mois de sa captivité il édifie et réconforte ses codétenus parmi lesquels se trouvent quelques prêtres.

Pierre-René Rogue procès

Le 2 mars 1796, il comparaît devant un tribunal révolutionnaire qui siège dans l’église Notre-Dame du Mené, l’église où il avait été ordonné et où il avait exercé son ministère. Sans surprise, il est condamné à mort comme « traître et ennemi de la nation ». Son exécution a lieu le lendemain sur la place du Marché (actuellement place Maurice Marchais).
Sur le chemin de l’échafaud, il chanta un cantique qu’il avait écrit en prison, et dont on trouvera le texte ci-dessous.

Après son exécution, des fidèles courageux s’empressèrent de recueillir son sang dont ils imprégnèrent des linges ; sa tombe devint dès ce moment-là un véritable lieu de pèlerinage et on y dénombra de nombreux miracles.
Pie XI le béatifia le 10 mai 1934, et son corps fut alors transféré dans la cathédrale Saint-Pierre de Vannes où il repose toujours, sous un autel où est exposé son effigie. Sa fête a été fixée au 3 mars, jour de son martyre, mais la paroisse Saint-Pierre de Vannes le célèbre avec davantage de solennité le quatrième dimanche de septembre, qui est le dimanche le plus proche de la date anniversaire de son ordination sacerdotale.

Pierre-René Rogue échafaud

Cantique « Que mon sort est charmant »
écrit par le Bienheureux Pierre-René Rogue

et qu’il a chanté en allant à l’échafaud

Que mon sort est charmant,
mon âme en est ravie !
Je goûte en ce moment
une joie infinie.

Que tout en moi publie
les bontés du Seigneur ;
Ma misère est finie,
je touche à mon bonheur.

J’ai servi Dieu mon Roi,
en imitant Son zèle ;
J’ai conservé la foi,
je vais mourir pour elle.

Que cette mort est belle
et digne d’un grand cœur !
Priez, peuple fidèle,
pour que je sois vainqueur.

Ô vous tous, que mon sort
affecte et intéresse,
loin de pleurer ma mort,
tressaillez d’allégresse ;

Tournez votre tendresse
sur mes persécuteurs ;
Sollicitez sans cesse
la fin de leurs erreurs.

Hélas ! Ils ne sont plus
les enfants de lumière,
puisqu’ils n’écoutent plus
le successeur de Pierre.

Mais, puisqu’ils sont nos frères,
chérissons-les toujours ;
N’opposons à leur guerre
que douceur et amour.

Ô Monarque des cieux,
Ô Dieu, plein de clémence,
daigne arrêter les yeux
sur les maux de la France !

Puisse ma pénitence,
égale à ses forfaits,
désarmer T
a vengeance,
Te la rendre à jamais !

Pierre-René Rogue châsse détail

palmes

2022-24. De Saint Gabriel dell’Addolorata, céleste protecteur du Refuge Notre-Dame de Compassion en second.

26 février,
Fête de Saint Gabriel dell’Addolorata, confesseur,
Patron en second du Refuge Notre-Dame de Compassion.

[Note : au calendrier général cette fête est marquée au 27 février, mais au Mesnil-Marie, implanté dans le diocèse de Viviers, il nous est impossible de la célébrer ce jour-là qui est celui de la fête de la dédicace de la cathédrale Saint-Vincent de Viviers, sauf les années bissextiles où cette célébration de la dédicace est le 28 février].

Saint Gabriel dell'Addolorata

Trois lys blancs

Saint Gabriel dell’Addolorata, c’est à dire de la Vierge des Douleurs, naquit le 1er mars 1838 à Assise dans une famille de 13 enfants. Au baptême, il avait reçut le prénom de François.
Dès sa plus tendre enfance, il manifesta une ardente dévotion envers la Très Sainte Mère de Dieu, qui lui avait été inculquée par sa très pieuse mère, laquelle mourut lorsqu’il avait seulement quatre ans. 

François Possenti (car tel était son patronyme dans le siècle) profita pleinement des bonnes leçons de ses maîtres, Frères des Ecoles Chrétiennes puis Jésuites, et grandit en piété et en ferveur au fur et à mesure qu’il croissait en âge. Toutefois, âme particulièrement sensible et au tempérament d’artiste, il était également très touché par les affections humaines et aux succès qu’il remportait dans la bonne société catholique d’Assise. Sans cependant avoir jamais perdu l’innocence baptismale, il connut néanmoins en son âme les tourments d’un certain écartèlement entre l’appel divin et le monde ; jusqu’au jour où la Bienheureuse Vierge Marie elle-même intervint.
En 1856, François assistait avec piété à la procession d’une vénérable icône de la Très Sainte Vierge, et, lorsque cette dernière passa devant lui, il vit le regard de la sainte image s’animer et se tourner vers lui avec une maternelle tendresse, en même temps qu’il entendit clairement sa voix lui dire avec une ferme douceur : « François, le monde n’est plus pour toi ; il te faut entrer en religion. »

Saint Gabriel dell'Addolorata - conversion

Vainqueur de ses propres combats intérieurs et des réticences de son père qui, quoique fort pieux, craignait que son fils ne fut pas assez mûr pour un engagement aussi radical, il entra donc à 18 ans dans la congrégation des Passionnistes, fondée par Saint Paul de la Croix (1694-1775), réputée pour ses austérités.
Par amour pour la Très Sainte Vierge, il demanda à s’appeler Frère Gabriel de Notre-Dame des Sept-Douleurs – en italien « dell’Addolorata » -.
Les six années de sa vie religieuse se passèrent dans la pratique exemplaire des exercices de la vie conventuelle, dans une grande délicatesse de la pratique de la charité fraternelle, dans une grande générosité pour se livrer aux pénitences, jeûnes et mortifications de sa congrégation, et dans une croissance ininterrompue dans l’amour de Dieu et de Sa Très Sainte Mère.
Devançant Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus de la Sainte Face, il s’appliquait à tout faire par amour – en particulier les tâches les plus humbles et les plus petites – et avec une intensité spirituelle jamais en défaut : rien d’extraordinaire en apparence, mais une vie qui semblait très ordinaire vécue d’une façon extraordinaire ; comme Sainte Thérèse de Lisieux aussi, il faut atteint par la tuberculose qui l’emporta, comme elle, à l’âge de 24 ans, le 27 février 1862, dans le couvent d’Isola del Gran Sasso.

Saint Gabriel dell'Addolorata - piété mariale

« Mon paradis, ce sont les douleurs de ma chère Mère ! »

La tendresse que Saint Gabriel avait pour la Bienheureuse Vierge Marie atteignait à une véritable véhémence que les mots humains peinent à exprimer. Son cœur était vraiment comme un brasier ardent pour sa tendre Mère : si vive que fût déjà sa dévotion mariale pendant qu’il vivait encore dans le monde, elle ne fut, pourtant, que l’ombre de celle qu’il manifesta une fois devenu religieux.
Dès son noviciat, il s’appliqua constamment à une union intime avec sa Mère du Ciel, dans ses pensées, dans ses affections, dans ses paroles, et dans ses actions. Il en était venu à ne plus perdre le souvenir de Marie : un souvenir si vif qu’il ne le quittait pas même pendant le sommeil ; en effet, ses rêves les plus fréquents avaient la Très Sainte Mère de Dieu pour objet.
La Sainte Vierge Marie était le sujet le plus ordinaire de ses conversations. En esprit de pénitence et, comme moyen d’écarter de lui tout ce qui aurait pu le détourner du souvenir constant de la Bienheureuse Vierge, Frère Gabriel pratiquait strictement la modestie des yeux : après cinq ans de cette pratique, il en était arrivé à ne plus avoir de distractions pendant ses prières.
Le jeune Saint s’était imposé un grand nombre de pratiques pieuses en l’honneur de Marie. L’une de ses plus chères dévotions était sa coutume d’offrir chaque jour à la Madone un bouquet de petites mortifications, qu’il multipliait de façon étonnante. Il était également plein d’ardeur pour faire partager à tous sa dévotion envers Marie.
Il voulut s’engager par un vœu particulier à étendre le règne de Marie, et, pour sa plus grande joie, ses Supérieurs le lui permirent.
Son agonie ne fut qu’une espèce d’extase : quelques instants avant de rendre le dernier soupir, il demanda qu’on lui apportât une image de Notre-Dame des Sept-Douleurs ; l’ayant reçue, il la couvrit d’abord de baisers, puis la plaça sur son cœur, où il la pressa fortement de ses deux mains jointes ; alors, un céleste sourire illumina son visage, et c’est dans cette attitude qu’il rendit son âme à son Créateur et Rédempteur.

Le pape Benoît XV le canonisa en 1920, et Pie XI étendit sa fête à l’Église universelle en 1932.
Le sanctuaire qui conserve ses reliques, à Isola del Gran Sasso, près du couvent où il est mort, reçoit chaque année une moyenne de deux millions de pèlerins. 

Châsse de Saint Gabriel dell'Addolorata

Châsse de Saint Gabriel dell’Addolorata :
ses reliques sont enfermées à l’intérieur du gisant
(basilique d’Isola del Gran Sasso)

Trois lys blancs

Prières à Saint Gabriel dell’Addolorata :

- O Seigneur, qui avez enseigné à Saint Gabriele dell’Addolorata à méditer assidûment sur les douleurs de Votre très douce Mère, et qui par elle l’avez élevé jusqu’aux plus hauts sommets de la sainteté, accordez-nous, par son intercession et son exemple, de vivre tellement uni à Votre Mère douloureuse que nous jouissions toujours de sa protection maternelle. O Vous qui, étant Dieu et vivez et régnez avec Dieu le Père, dans l’unité du Saint-Esprit, pour les siècles des siècles.
Ainsi soit-il !

- O jeune et angélique Gabriel, qui, avec un ardent amour pour Jésus crucifié, et une tendre compassion pour la Vierge Mère des Douleurs, vous vous êtes fait un miroir d’innocence et un modèle de toutes les vertus sur cette terre, nous nous tournons vers vous en toute confiance et implorons votre aide.
Hélas ! combien de maux nous affligent, combien de dangers nous entourent, alors que de tous côtés s’élèvent des dangers, en particulier pour les jeunes, les exposant à perdre la foi et les mœurs.
Vous qui avez toujours vécu d’une admirable vie de foi, 
et qui, même parmi les dangers du siècle, vous êtes gardé pur et libre, tournez vers nous votre regard compatissant et venez-nous en aide.

Les grâces que vous accordez continuellement aux fidèles qui vous invoquent sont innombrables, et nous ne pouvons ni ne voulons douter de l’efficacité de votre patronage.
Obtenez-nous enfin de Jésus Crucifié et de la Sainte Mère des Douleurs, des grâces d’abandon et de paix, afin de vivre toujours en bon chrétiens dans tous les événements de la vie actuelle, pour arriver un jour à être heureux avec vous dans la patrie céleste.
Ainsi soit-il.

procession avec la châsse de Saint Gabriel

Procession avec la châsse de Saint Gabriel dell’Addolorata

Trois lys blancs

2022-23. « Cette Parole divine, aliment privilégié de notre piété, en gage d’une fervente et fructueuse vie spirituelle. »

Voici le texte de la prédication donnée par Monsieur l’Archidiacre du Chapitre de Saint Remi devant les jeunes hommes aspirant au canonicat, à l’occasion du dimanche de la Sexagésime 2022.
Même s’il était particulièrement adapté aux lévites qui assistaient à cette Messe, tous les fidèles y trouveront des aliments substantiels pour leur vie spirituelle et leur préparation au grand et saint carême.

parabole du semeur - gravure de Mathias Merian 1593-1650

La parabole du semeur
gravure de Mathias Merian (1593-1650)

Dimanche de la Sexagésime 20 février 2022

Mes biens chers frères,

« Qui a des oreilles pour entendre, entende ! » La parabole de ce dimanche de la Sexagésime devrait nous interpeller et, comme c’est le but en ce Temps de la Septuagésime, cet Évangile que l’Église offre à notre méditation cherche à nous secouer de notre torpeur et à nous offrir un bon examen de conscience à la veille d’entrer dans la Sainte Quarantaine. Voici la question cruciale sur laquelle nous serons jugés au soir de notre vie : écoutons-nous vraiment la parole de Dieu ou jouons-nous toujours au sourd lorsque nous devrions tendre une oreille attentive ? 

En ce dimanche de la Sexagésime, nous continuons de nous préparer sérieusement au Carême, où nous aurons à faire fructifier de nouveau les dons que le Seigneur nous a donnés depuis le jour de notre Baptême, et que nous avons bien souvent enfouis profondément dans le sol, dans l’attente de la bienheureuse résurrection. Mais si nous voulons porter du fruit, et du fruit qui demeure (cf. Jn 15, 1-8), mes bien chers frères, il nous faudra utiliser une semence vitale, en nous gardant bien de ces pesticides dont le monde empoisonne le terreau fertile de l’âme chrétienne.

Quel est donc ce germe de Vie éternelle ? Notre-Seigneur, pour une fois, prend le soin d’expliquer Lui-même cette parabole à nos intelligences défectueuses et nous répond : « La semence, c’est la parole de Dieu » (Lc 8, 11). Alors mettons-nous à l’écoute du Jardinier de nos âmes, qui plante, arrose, regarde pousser et émonde le temps venu… écoutons ses conseils pour faire de nos âmes, durant le temps quadragésimal, un jardin fertile qui fleurira au beau matin de Pâques.

La question se pose donc à chacun de nous : Que faisons-nous de cette Parole de Dieu qui s’est fait chair, de cette Parole contenue dans nos saints Livres, de cette Parole que l’Église sème, à travers la Liturgie et la voix de ses ministres ? Nos bouches à nous, chanoines et candidats au canonicat, que nous prêtons à l’Épouse mystique du Christ pour chanter tout le long du jour la louange de Dieu en nous unissant aux chœurs célestes, nos bouches cléricales sont-elles purifiées du même feu que le charbon que vint allumer le chérubin (qui signifie « brûlant » en hébreu) sur les lèvres d’Isaïe en vue de devenir le prophète de Dieu, celui qui prête sa voix aux annonces divines ? Épisode fameux dont le prêtre (ou le diacre à la Messe solennelle) s’inspire en récitant la prière du Munda cor pour demander la purification de ses lèvres avant de proclamer le saint Évangile. Ce qui est saint en effet ne réclame-t-il pas des instruments sanctifiés ?

Durant tout le temps que nous passons à la chapelle à redire les Psaumes que Notre-Seigneur a Lui-même priés, plaçons-nous suffisamment notre cœur à l’unisson des états d’âme que dépeignent ces chants sacrés ? Là se situe bien la différence entre « écouter » et « entendre » : l’écoute distraite où le son ne vient que frapper notre oreille (plus ou moins douloureusement selon la qualité de notre chant) ; et l’écoute attentive où notre cœur, comme nous le prions dans la prière Aperi qui précède l’Office, s’unit profondément aux paroles que va prononcer notre langue. Écoutons-nous d’une oreille attentive ou distraite la sainte Parole de Dieu ? Et surtout, la mettons-nous en pratique ensuite ou demeure-t-elle lettre morte ?

La semence est de chétive apparence, d’une taille fort modeste et d’un aspect quelconque, et cependant ! Déposée en terre, fécondée par les pluies et les rayons du soleil, elle germe, croît et se transforme en moissons admirables. Il en est de même pour la sainte Parole de Dieu. Elle ne semble pas être grand’chose de l’extérieur, quelques lettres de notre alphabet, des mots usuels de notre langage… mais elle vient germer dans le champ de nos âmes (1 Cor. 3, 9) pour y faire éclore une abondante moisson de sainteté, à ceux qui savent se rendre attentifs au sens profond qu’elle revêt, je dirais presque comme les sacrements : qu’elle agit ex opere operato, de la toute-puissance de vie qu’elle manifeste, comme nous pouvons l’admirer dans le récit de la Genèse : « Dieu dit et cela fut », ou encore à l’occasion des miracles opérés par Notre-Seigneur.

Ne prétendons pas que nous n’avons pas reçu assez de graines pour les faire fructifier, autrement dit : que Dieu n’a pas été assez généreux avec nous ! Le divin Laboureur jette sur nos âmes, à pleines mains, sa Parole, ses dons et ses grâces. La résistance, l’obstacle vient toujours de notre côté, jamais de Dieu qui se donne « tout à tous ».

Ainsi, pour que la semence puisse porter du fruit en nous, il faut que le terreau de notre âme soit bien disposé. On ne plante pas n’importe quel arbre dans n’importe quelle terre, fût-ce à la Sainte-Catherine où la sagesse populaire prétend que « tout bois prend racine » ! Cela vaut a fortiori pour notre âme. Et le Maître explique qu’il existe quatre variétés de terrains : le chemin battu, le terrain pierreux, le terrain épineux et enfin la bonne terre. « Quelle sorte de terrain êtes-vous ? » pourraient titrer les magazines à la mode friands de sondages !

Une partie de la semence tombe sur le chemin : « elle a été foulée aux pieds et les oiseaux du ciel l’ont mangée » (Lc 8, 5). Ce terrain représente les cœurs endurcis, qui refusent, avec obstination, de prêter l’oreille à la Parole. S’ils doivent l’entendre, ils ne s’en tiendront qu’à la forme et non au fond, par pure curiosité, ou pis : pour la critiquer. Notre monde actuel regorge de ces cœurs endurcis auxquels les portes du Ciel s’ouvriraient si leurs oreilles s’ouvraient elles-mêmes à l’écoute de la révélation divine. Mais ils préfèrent bien plutôt « bâillonner le Bon Dieu » par la maladie du monde qu’est l’indifférence.

Une autre partie de la semence tombe dans un terrain pierreux. Ce terrain représente les chrétiens superficiels, esclaves de leurs passions, se disant chrétiens pour se donner bonne conscience et parce qu’ils assistent à la messe dominicale, mais ne permettant pas à la divine semence de germer dans leur cœur. Ils ne refuseront pas la Parole : ils l’écouteront, mais ce sera seulement par un sentiment religieux fugitif, qui s’évanouira dès la fin du sermon. Qu’en retiennent-ils finalement ? Rien, car une fois confrontés de nouveau aux dures réalités du péché et du mal, ils auront tout oublié et s’accrocheront à leur faiblesse humaine plutôt qu’à la force de Dieu contenue dans son Verbe. Pour Saint François de Sales, le chrétien superficiel est « comme le malade qui se contenterait de regarder la boîte contenant la médecine de sa guérison » : il ne fait qu’écouter la Parole divine, mais ne la met pas en pratique : il l’écrit dans son cahier de citations mais ne la grave pas dans son cœur.

Une troisième partie de la semence tombe parmi les épines. Les épines représentent ceux qui ont écouté la Parole, mais qui l’ont ensuite étouffée au gré de tout ce qui nous retient dans le monde : soucis comme plaisirs. Ils sont disposés à l’écoute, à grandir dans la pratique des vertus, mais ils sont encore trop attachés aux biens de ce monde qui, peu à peu, viennent étouffer les bons désirs et les bonnes dispositions. Ceux-ci auront germé, mais les épines auront eu raison de leur croissance. Cet attachement aux biens de ce monde, nous l’expérimentons chaque jour ! Ne permettons pas à ces épines de finir par étouffer les inspirations de la grâce en nos âmes ! Bien souvent, nous manquons de clairvoyance et de discernement sur ces épines ; parce que, bien souvent, nous pensons que nous sommes à l’abri de leur présence nuisible. Et pourtant ! Combien de fois nous chutons ! C’est pourquoi notre Sauveur a institué le sacrement de pénitence, qui vient arracher une à une les épines qui écorchent notre âme, pour permettre à la semence d’y croître librement sans être étouffée par notre péché.

Enfin, une dernière partie de la semence est jetée sur la bonne terre, qui représente « ceux qui, ayant entendu la parole avec un cœur bon et excellent, la gardent et portent du fruit par la constance » (Jn 8, 15). Ce sont les bons chrétiens, dont le cœur est rempli d’amour et de zèle pour la Révélation. Ouverts sans réserve à la Parole divine, celle-ci germe en eux et produit de véritables fruits de sainteté. Comment cela ? Parce qu’ils méditent avec soin la Parole sacrée et parce qu’ils la mettent en pratique chaque jour, par des résolutions fermes et réfléchies ; parce qu’ils n’ont pas mis leur espérance dans les biens d’ici-bas, mais parce qu’ils ont leurs yeux sans cesse fixés vers le Ciel, au cœur des moindres actions quotidiennes, comme au milieu des violentes tempêtes de la vie. Surtout, ils sont résolus à suivre le modèle que nous offre le Verbe de Dieu : Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui ne nous a pas enseigné seulement par ses paroles, mais encore par ses silences et par ses gestes.

À nous particulièrement, prêtres et aspirants au sacerdoce, cette Parole divine doit se révéler l’aliment privilégié de notre piété, en gage d’une fervente et fructueuse vie spirituelle. Comme le relevait une encyclique consacrée au célibat sacerdotal : « Le prêtre doit s’appliquer avant tout à développer avec tout l’amour que la grâce lui inspire son intimité avec le Christ, s’efforçant d’en explorer l’inépuisable et béatifiant mystère ; il doit acquérir un sens toujours plus profond du mystère de l’Église, en dehors duquel son état de vie risquerait de lui apparaître déraisonnable et sans fondement. Une piété sacerdotale, alimentée à la table de la Parole de Dieu et de la sainte Eucharistie, vécue à l’intérieur du cycle annuel de la Liturgie, animée par une dévotion tendre et éclairée envers la Vierge, Mère du Prêtre souverain et éternel, et Reine des Apôtres, le mettra en contact avec les sources d’une authentique vie spirituelle ».

Et méditer sur la richesse de la Parole de Dieu revient à nous interroger sur la pauvreté de nos paroles humaines et sur la valeur de nos conversations : « Nemo secure loquitur, nisi qui libenter tacet, nous enseigne avec bon sens l’Imitation de Jésus-Christ : seuls savent parler ceux qui volontiers se taisent ». C’est en effet le silence qui donne du prix à la parole. Pour le catholique, le silence n’est pas un vide : il est « l’apaisement des bruits de la terre pour discerner les paroles du Ciel », selon la profonde définition qu’en donne le bénédictin Dom Romain Blanquet. Mais la parole aussi vient de Dieu : In principio erat Verbum, et chez le prêtre (et le futur prêtre), elle ne peut et doit être que sacrée, selon la consigne que donnait sainte Thérèse d’Avila à ses filles : « Soit parler à Dieu, soit parler de Dieu ».

Vous, mes bien chers frères, en quel terreau vous reconnaissez-vous ? Votre visage, votre cœur, vos pensées, vos désirs rayonnent-ils de la Parole vivifiante et transformante de Dieu ? Dieu parle à nos cœurs. Ôtons-nous donc les écouteurs du monde et les « boules Quies » de l’orgueil, pour prêter l’oreille au seul Seigneur, chacun selon notre vocation, à l’image de Samuel enfant : « Parlez, Seigneur, car votre serviteur écoute » (1 Sam. 3, 10). Et je répète, avec notre divin Maître, à ceux qui seraient atteints de surdité spirituelle, que nos oreilles sont faites pour entendre ! « Ephata : ouvre-toi ! » commandait le Christ aux oreilles du sourd-muet. C’est ainsi que nous serons cette bonne terre, à l’image de Notre-Dame, jardin fertile de notre Salut. Et nous pourrons chanter avec Elle ce cantique éternel : « Bienheureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu, et qui la gardent dans leur cœur » (Lc 11, 28).

Ainsi soit-il.

Pour faire célébrer des Messes par les chanoines de Saint Remi > ici

Blason Ordre de Saint-Remi

2022-20. « Quoniam lingua Latina est lingua Ecclesiae viva : parce que le latin est la langue vivante de l’Eglise ! »

22 février 2022,
Fête de la Chaire de Saint Pierre à Antioche (cf. > ici, > ici, > ici et encore > ici) ;
Mémoire de Sainte Marguerite de Cortone.

Ce 22 février 2022 – qui est une date palindrome : 22 02 2022 – marque le soixantième anniversaire de la signature solennelle de la Constitution Apostolique « Veterum Sapientia » par Jean XXIII (deuxième du nom).
Il y a tout juste dix ans, pour le cinquantième anniversaire, nous avions publié la traduction française de ce texte (cf. > ici), ainsi que quelques commentaires – qui n’ont rien perdu de leur pertinence et de leur actualité – auxquels je me permets de vous renvoyer (cf. > ici).
Aujourd’hui, de manière presque pratico-pratique, nous avons choisi de publier une sorte de synthèse des réponses aux questions qui nous sont parfois posées, réponses qui nous semblent faire ressortir les raisons fondamentales de l’importance du maintien de la langue latine dans la liturgie pour les Eglises de rite latin.

Missel romain traditionnel

« L’emploi de la langue latine […] est une protection efficace contre toute corruption de doctrine ».
(Pie XII, encyclique « Mediator Dei »)

Depuis que le latin, parce que ce n’est plus une langue de la vie courante des peuples et qui serait de ce fait soumise à des évolutions continues, a acquis un statut de langue « savante », son vocabulaire et ses formulations sont assez rigoureusement fixés et laissent moins de place à des interprétations hasardeuses.
La liturgie est l’une des formes les plus hautes de la foi, et donc des dogmes auxquels adhèrent fermement les catholiques.
Or les dogmes sont rigoureusement et très précisément définis : il ne peut pas y avoir de place à l’à-peu-près dans leur formulation. C’est ainsi que, malheureusement, pendant quelque cinquante années la traduction officielle en français du symbole de Nicée-Constantinople, en raison d’une mauvaise traduction, a fait professer une hérésie contraire aux définitions des premiers conciles de l’Eglise aux catholiques qui assistaient à la messe réformée en langue française (cf. > ici).
Monseigneur Gaston de Ségur a résumé ceci en ces termes : « A des dogmes immuables, il faut une langue immuable qui garantisse de toute altération la formulation même de ces dogmes. (…) Les protestants et tous les ennemis de l’Eglise catholique lui ont toujours durement reproché le latin. Ils sentent que l’immobilité de cette cuirasse défend merveilleusement de toute altération ces antiques traditions chrétiennes dont le témoignage les écrase. Ils voudraient briser la forme pour atteindre le fond. L’erreur parle volontiers une langue variable et changeante ».
C’est, à nos yeux, la première et la plus importante des raisons qui nous font maintenir fermement la langue latine pour la liturgie des rites latins. 

Peut-on parler de « langue sacrée » ?

Il est évident que lorsque les premières générations des chrétiens de Rome célébraient leur liturgie en langue latine, cette dernière n’avait pas le statut de « langue sacrée ». Mais très rapidement, alors que la langue parlée évoluait, jusqu’à arriver à former les langues modernes, la langue de la liturgie restait le latin des premiers siècles de notre ère et n’était pas atteinte par les vicissitudes du langage ordinaire. Cela n’est pas vrai seulement pour le latin mais également pour le grec dans les Eglises d’Orient qui célèbrent dans cette langue, tout comme dans les Eglises russes c’est le slavon et non le russe moderne qui est la langue liturgique. Le même phénomène existe aussi en de nombreuses religions non chrétiennes : dans le judaïsme, à l’époque de Notre-Seigneur, l’hébreu restait la langue de la liturgie alors que l’araméen l’avait supplanté dans la vie courante ; et chez les mahométans le coran est lu en arabe littéraire, différent de l’arabe moderne.
Ces langues anciennes qui perdurent dans l’action liturgique et la prière, ont ainsi acquis le statut de « langues sacrées », non par une institution divine directe, mais parce que l’homme a naturellement la compréhension que ce qui est sacré ne peut être pollué par ce qui est profane, et qu’il lui faut manifester que la prière et la liturgie sont des œuvres à part qu’il n’a pas le droit de bouleverser, qu’elles sont si importantes qu’il n’est pas convenable qu’on s’y exprime avec le langage de la rue, que la langue vulgaire est impropre à l’expression du divin et de ce qui lui permet d’entrer en communion avec lui, que le culte de Dieu ne dépend pas de l’homme mais qu’on doit le transmettre tel qu’on l’a reçu…
De la même manière que, de manière habituelle, on s’habille autrement que pour aller travailler – on s’endimanche – quand on va à l’église, il est tout aussi normal finalement que l’on utilise une autre langue que celle de la vie profane pour célébrer le culte du Très-Haut. 

Le latin est-il un obstacle à la compréhension des fidèles ?

Ici, j’ai bien envie de renverser la question : la langue vernaculaire est-elle un gage de véritable compréhension de ce qu’exprime la liturgie ?
L’expérience me prouve par une multitude d’exemples, dont j’ai été le témoin direct en plus de quatre décennies de vie religieuse, que la liturgie célébrée dans la langue de tous les jours ne donne bien souvent l’impression de la compréhension que d’une manière très superficielle et illusoire, d’autant que nous sommes dans une société où les hommes sont saturés par des flots de paroles qui leur glissent dessus : la liturgie dans la langue natale des fidèles ne vient qu’ajouter un flot supplémentaire à ceux que déversent continûment sur eux les médias et les réseaux sociaux, et encourt finalement le risque d’être perçue de la même manière qu’eux.
L’usage d’une « langue sacrée » au contraire produit nécessairement une séparation salutaire avec le domaine profane et empêche de rabaisser le culte divin au niveau humain.
Les fidèles disposent de missels ou de feuilles avec lesquelles ils ont accès au texte latin et à sa traduction dans leur propre langue : l’effort d’attention nécessaire pour suivre la liturgie favorise de fait une véritable participation des fidèles – une participation active de l’intelligence et de la volonté -, tandis que la langue vernaculaire risque, au contraire, d’encourager à la passivité voire à la paresse !
Enfin, les textes de la liturgie ne sont finalement pas très compliqués : si le néophyte est un peu perdu au début, il apprend très rapidement les prières usuelles et même s’il n’est pas capable d’en faire une traduction littéraire il en acquiert très vite une compréhension profonde du sens. Je me souviens de cette réflexion que me faisait un vieux chanoine de la cathédrale de Chartres qui avait été curé d’une paroisse rurale « avant le concile » : « Lorsque, le saint jour de Pâques, les chantres entonnaient le Haec dies, mes bons paysans de Beauce se levaient tous comme un seul homme non parce qu’ils auraient été capables de me donner une traduction mot à mot de ce qu’ils entendaient depuis des années au point qu’ils n’avaient plus besoin d’en suivre le texte dans leurs missels, mais parce que les paroles latines – même s’ils les écorchaient un peu parfois quand ils les récitaient – étaient devenues des éléments vivants de leur foi, des éléments vivants de leurs personnes, et qu’éveillaient en leurs âmes la joie profonde et inexprimable de ce Jour d’allégresse que leur Seigneur et Sauveur leur donnait dans cette fête de Pâques ! » 

Raphaël - la Messe de Bolsena - détail

Raffaello Sanzio : la messe de Bolsena (détail)
Fresque de la « chambre d’Héliodore » dans les palais apostoliques du Vatican

Une plus grande transcendance :

La Messe accomplit des mystères ineffables qu’aucun homme ne peut comprendre parfaitement.
Certes, le saint concile de Trente fait au prêtre une obligation de prêcher souvent sur la Messe et d’en expliquer les rites aux fidèles, mais malgré cela le mystère ne sera jamais épuisé. L’utilisation d’une langue sacrée, avec son caractère un peu « mystérieux », est un rappel constant de la transcendance de Dieu et de ce qu’Il a accompli dans la mort, la résurrection et la glorieuse ascension de Son Fils, commémorées et réactualisées à chaque Messe. L’emploi du latin dans la liturgie entretient le sens du mystère même chez ceux qui connaissent cette langue. Le seul fait qu’il s’agisse d’une langue spéciale, distincte de la langue natale et de la langue de la rue – une langue qui, de soi, n’est pas immédiatement comprise par tous, même si, de fait, on la comprend – suffit à donner un certain recul, qui favorise le respect.
En bref, l’utilisation d’une langue sacrée nous tire vers le haut, tandis que l’utilisation de la langue vernaculaire, au contraire, parce qu’elle donne l’impression superficielle d’une compréhension qui, en réalité, n’existe pas, conduit peu à peu à la perte de la sacralité des rites eux-mêmes. Redisons-le : les gens s’imaginent comprendre la Messe, parce qu’elle est célébrée dans leur langue natale, alors qu’en fait, la plupart du temps, avec l’usage de la langue vulgaire, ils perdent le sens de ce qu’est le saint sacrifice.
II ne s’agit évidemment pas d’édifier un mur opaque qui masquerait tout, mais, au contraire, de mieux faire apprécier les perspectives. Il faut, pour cela, maintenir une certaine distance. Pour pénétrer un peu dans le mystère de la Messe, la première condition est de reconnaître humblement qu’il s’agit, effectivement, d’un mystère, quelque chose qui nous dépasse.
 

L’expression de l’unité de l’Eglise :

Comme nous le disions au début, la foi immuable requiert, comme instrument proportionné, une langue qui soit la plus immuable possible, et puisse ainsi servir de référence. Or le latin, qui n’est plus une langue courante, ne change plus (ou presque plus). Dans une langue courante, au contraire, les mots peuvent subir assez rapidement des changements notables de signification ou de registre (ils peuvent prendre une connotation péjorative ou ridicule qu’ils n’avaient pas auparavant). L’usage d’une telle langue peut donc facilement entraîner des erreurs ou des ambiguïtés, tandis que l’usage du latin préserve à la fois la dignité et l’orthodoxie de la liturgie.
Employée dans la liturgie pendant près de deux mille ans, la langue latine en a été comme sanctifiée.
Il y a quelque chose de particulièrement réconfortant de pouvoir prier avec les mêmes mots que nos ancêtres, avec les mêmes mots que tous les saints des siècles précédents : cela nous fait éprouver d’une manière quasi charnelle et extrêmement concrète la continuité de l’Eglise à travers le temps, en unissant notre prière à celle de toutes les générations avant nous, par l’utilisation des mêmes mots et des mêmes formules, comme en faisant se rejoindre le temps et l’éternité.
Le latin ne manifeste pas seulement l’unité de l’Eglise à travers le temps, mais aussi à travers l’espace : « L’emploi de la langue latine, en usage dans une grande partie de l’Église, est un signe d’unité manifeste et éclatant (…) » (Pie XII, encyclique « Mediator Dei »). Avant le concile vaticandeux, la Messe selon le rite romain était partout célébrée de la même manière, langue et rites, et sur tous les continents les fidèles retrouvaient la même Messe qu’en leur paroisse. Aujourd’hui, cette unité est brisée : la liturgie postconciliaire en langue vulgaire, avec en outre les innombrables adaptations et fantaisies qu’elle autorise, fragmente presque jusqu’à l’infini le culte catholique, au point que celui qui y assiste dans une langue qu’il ne connaît pas a beaucoup de mal même à en repérer les parties principales !

Notre Eglise est une, sainte, catholique, et apostolique.
La langue latine contribue, à sa façon, à chacune de ces caractéristiques. Par son génie propre (langue impériale), son caractère hiératique (langue « fixée ») ; par son usage universel et supranational (elle n’est plus la langue d’aucun peuple), elle en manifeste la catholicité ; par son lien vivant avec la Rome de Saint Pierre, et avec tant de Pères et docteurs de l’Eglise qui furent à la fois l’écho des Apôtres et les artisans du latin liturgique (ils forgèrent non seulement ses oraisons, hymnes et répons, mais le latin chrétien lui-même, qui est, par beaucoup de traits, un complet renouvellement du latin classique), elle est la garante de son apostolicité ; par son emploi officiel, enfin, qui en fait la langue de référence tant du magistère que du droit canon ou de la liturgie, elle concourt efficacement à la triple unité de l’Eglise : unité de foi, unité de gouvernement et unité de culte : « En effet, dès lors qu’elle groupe en son sein toutes les nations, qu’elle est destinée à vivre jusqu’à la consommation des siècles, et qu’elle exclut totalement de son gouvernement les simples fidèles, l’Église, de par sa nature même, a besoin d’une langue universelle, définitivement fixée, qui ne soit pas une langue vulgaire » (Pie XI, lettre apostolique « Officiorum omnium », 1er août 1922).

C’est donc bien avec raison que la Constitution Apostolique « Veterum Sapientia » proclame que « le latin est la langue vivante de l’Eglise : lingua Latina est lingua Ecclesiae viva » !

Messe latine traditionnelle dans la chapelle de l'ancienne Visitation du Puy en Velay

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