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2008-14. Marie au Calvaire (2ème Partie).

Voici la suite du texte de Monsieur Olier (in « Vie intérieure de la Très Sainte Vierge Marie« , chapitre XII) :

IIIème Point :

« Sur le Calvaire, Marie se voit bien différente de ce qu’elle était à Bethléem, Là, comme Mère de celui qui est l’innocence même, Mère du Saint des saints, elle participait à la gloire que l’on rendait à son Fils ; elle prenait part aux adorations des hommes et aux acclamations des anges. Comme la Mère du Juste par essence, elle ne sentait aucun des effets de l’arrêt porté contre les mères des pécheurs. Mais sur le Calvaire, où elle est faite la mère des pécheurs, la mère des criminels, elle enfante dans la douleur et dans les angoisses, et saint Jean est le premier fruit de cette maternité, le premier-né de l’adoption, figure et symbole de tous les enfants de l’Église. En sa qualité de nouvelle Ève, pendant que le sacrifice universel est offert sur la croix en la personne de Jésus-Christ, la Très-Sainte Vierge, offrant de son côté pour les hommes cette divine Hostie, se sent aussi elle-même chargée de leurs péchés et obligée de satisfaire pour leurs crimes. Elle peut bien dire, en imitant le langage de Noémi : « Ne me regardez plus maintenant comme au jour où je mis au monde mon Fils à a Bethléem, ce paradis de volupté; en engendrant l’auteur de toute sainteté, j’étais alors la mère des saints; mais à présent que je suis la mère des pécheurs, regardez-moi au contraire comme couverte de confusion, comme noyée dans un océan d’amertume et de douleur».

De son côté Jésus, du haut de la croix, en lui adressant ces paroles : « Femme, voilà votre fils », semble lui dire : « Je ne suis pas ici comme à Bethléem, où ma naissance vous donnait tant de joie et de consolation : alors, sortant du sein du Père pour m’unir à votre âme, je portais avec moi ses parfums, ses délices et ses douceurs. Ici que vous enfantez l’Église et que je deviens un Époux de sang pour vous (1), vous êtes chargée de confusion et de honte, et vous sentez les tranchées des crimes de vos enfants». Au Calvaire, pour gage précieux de l’amour de son divin Fils, Marie reçoit le glaive de douleur, qui le fait mourir lui-même : la douleur qui perce Jésus perce aussi le coeur de sa sainte Mère. C’est aussi ce que reçoit l’Église, épouse de Jésus-Christ sur la croix. Comme les sentiments doivent être communs entre les époux, il ne lui donne non plus ici-bas d’autre partage que ses souffrances. Voilà pourquoi il disait lui-même au premier-né de la très-sainte Vierge, à saint Jean, figure de l’Église: « Pouvez-vous boire le calice que je boirai? Vous boirez mon calice, et vous serez baptisé du baptême dont je dois être moi-même baptisé » (2) ; c’est-à-dire le calice de mes souffrances et le baptême de ma mort et de ma sépulture. C’est là toute la dot qu’il fait ici-bas à son épouse, pour la rendre ensuite participante de sa gloire dans le ciel; ce qui fait dire à saint Pierre, parlant à l’Église: « Réjouissez-vous de communier aux souffrances de Jésus-Christ, afin que vous surabondiez de joie au jour de la révélation de sa gloire » (3).

Mais ce n’était pas assez pour nous que sur le Calvaire Marie devînt la mère de tous les coupables, en sa qualité de nouvelle Ève, il fallait encore qu’elle contribuât à nous réconcilier avec Dieu le Père, en détournant de dessus nos têtes les châtiments que nous méritions, et en attirant sur nous ses bénédictions et ses complaisances.

Nous avons dit que les actions du Sauveur étaient pleines de mystères, et figuraient des choses sublimes : telle fut, en particulier, l’action de Jésus, donnant saint Jean pour Fils à Marie. Ce disciple, image de tous les chrétiens, se trouvait substitué déjà à la place de Jésus-Christ, qui l’avait rempli à la Cène de son propre intérieur et de sa vie divine. Au moment donc où Marie entend prononcer ces paroles : « Voilà votre Fils« , nous considérant comme substitués à Jésus-Christ dans la personne de saint Jean, elle nous offre tous au Père éternel; et, de son côté, Dieu le Père, qui nous regarde comme ses fils adoptifs, dans la personne de ce disciple, nous comble de ses bénédictions, fulminant sur son propre Fils l’anathème et la malédiction que nous méritions tous pour nos crimes.

Sur le Calvaire, en effet, il ne traite plus Jésus comme son Fils bien-aimé. Le considérant comme criminel à cause de nous, il lui a retiré l’usage sensible de tous les dons qu’il possédait, et de tous ces augustes privilèges qu’il ne devait pas porter sur un gibet. On ne mène point à la mort un Fils de France avec ses livrées ; on lui ôte auparavant son apanage et toutes les marques de la royauté. Avant de supplicier les prêtres, on les dégrade, on les dépouille extérieurement des insignes d’une si haute dignité, de peur d’en profaner la sainteté au milieu d’un appareil de choses si criminelles. Ainsi, le Père éternel semble avoir dégradé notre Sauveur et lui avoir ôté ses marques augustes de Fils de Dieu, quoique le fond de sa dignité ne lui soit point ôté, non plus que le caractère à un prêtre; c’est-à-dire que Jésus-Christ recevant sur lui les châtiments qui nous étaient dus, le Père éternel lui retire les biens et les dons si magnifiques dont il avait comblé la partie inférieure de son âme, et qui ne devaient pas être le partage des pécheurs auxquels Jésus-Christ était alors substitué.

Si Notre-Seigneur se punit lui-même dans toute l’étendue de son zèle, comme tenant la place d’Adam et de sa postérité, qui a perverti toute sa voie ; s’il se fait, à notre place, objet de malédiction à l’égard de son Père, c’est afin de nous revêtir de son innocence, comme d’autres Jacob, et d’attirer sur nous la bénédiction qui lui était due comme Fils de Dieu. Voilà donc pourquoi, à l’heure de son agonie, il donne pour fils à sa sainte Mère ce même disciple transformé en lui ; et nous substituant tous à sa propre place dans la personne de saint Jean, il dit à Marie: « Femme, voilà votre Fils ». Il ne la nomme plus sa Mère, ayant transféré sa qualité de Fils à saint Jean, comme s’il lui répugnait, vu l’état si déplorable, si malheureux, si plein d’ignominie où il se trouve, de l’appeler la Mère d’un pendu. »

1. Exod., chap. IV, 25.

2. S. Matth., chap. XX, 22. S. Marc, chap. X, 38.

3. I. Pierre, chap. IV, 13.

Crucifixion (gravure de Missel du XVIIème siècle)

IVème Point :

« Alors fut réalisée la figure de la substitution de Jacob à Ésaü, son frère aîné, procurée par les industries de Rébecca, leur mère. Isaac était le symbole de Dieu le Père, et Rébecca, née au milieu de la Gentilité, représentait la Très-Sainte Vierge, issue d’Adam pécheur, quoique non comprise dans la malédiction, et qui devait être Mère de Jésus-Christ et de l’Église tout ensemble, signifiées par Ésaü et Jacob.

Au Calvaire, Marie accomplit en notre faveur cette figure, nous substituant nous-mêmes dans la personne de saint Jean à son Fils premier-né ; et nous revêtant dans ce moment des mérites de Jésus-Christ, elle nous présente à Dieu le Père, ainsi que Rébecca couvrit Jacob des habits précieux d’Ésaü. Il est expressément marqué dans l’Écriture que Rébecca avait les habits d’Ésaü en sa garde : c’est que les mérites de Jésus-Christ, notre aîné, sont confiés à la Très-Sainte Vierge, sa Mère et la nôtre, qui est la dépositaire de ses richesses et de ses trésors; et que, par la cession que Jésus-Christ lui a faite de tous ses droits sur ses mérites infinis, elle en devient la maîtresse et en dispose en notre faveur.

Alors Dieu le Père, à qui Marie nous présente ainsi revêtus de Jésus-Christ, nous prenant pour son propre Fils, l’objet de ses complaisances, nous bénit dans la personne de saint Jean, qui devient le sujet de la bénédiction de tout le monde. C’est Isaac qui, en bénissant Jacob son fils puîné, bénit en lui les douze tribus, c’est-à-dire toute l’Église, et qui n’a plus de bénédiction pour son fils aîné. Ou plutôt, Dieu le Père le voyant chargé de nos péchés, et étant alors son juge, ne le regarde plus comme un fils, comme un fils unique et bien-aimé, il le traite comme un étranger, comme un criminel, qui a commis lui seul les péchés les plus abominables du monde, et fait tomber sur lui toutes les injures, toutes les malédictions, tous les rebuts, tous les mépris, tous les mauvais traitements que méritaient tous les pécheurs ensemble. Dieu le Père ne semble plus connaître Jésus-Christ, son aîné. Il le traite avec la même rigueur que si c’eût été nous-mêmes, l’accablant de châtiments, le chargeant de supplices, et punissant en lui notre péché dans toute la rigueur de sa vengeance et de son courroux. Dans cette extrémité, Jésus-Christ voyant la colère et la fureur de Dieu ainsi allumées sur lui, se sert de ce qui lui reste de voix pour lui dire : « Eh! mon Dieu! mon Dieu! vous m’avez donc délaissé ». C’est ce qui le met aux derniers excès de la douleur, le noie dans les larmes, et le fait s’écrier à son Père avec de puissantes clameurs.

C’est donc l’amour de Marie pour les hommes qui la conduit au Calvaire. Aussi quelle constance ne fait-elle pas paraître ! Pour exprimer la force de son cœur et la fermeté de son âme dans la tribulation de la croix, l’Écriture sainte nous marque qu’elle était debout : « La Mère de Jésus était debout à côté de la croix ». Agar, voyant son fils aux abois, le délaisse ; elle dit qu’elle n’a pas le courage de le voir expirer, et a besoin d’un ange qui la ramène à lui, et Marie voyant son Fils sur la croix, souffrir intérieurement et extérieurement, voyant allumées contre lui la colère de Dieu et sa fureur, ce qui était pour elle un coup d’épée qui lui perçait le coeur de part en part, elle assiste courageusement et le sacrifie pour le salut du monde. La force de la vertu divine en Marie est en proportion avec celle de Jésus-Christ. Elle montre plus de force de Dieu en elle qu’il n’en a jamais paru dans toutes les créatures. Elle porte les tentations, les peines, les tribulations et les langueurs qui l’accablent de toutes parts sans faire paraître aucune sorte d’infirmité ou ces faiblesses ordinaires qui abattent le corps. Généreuse, forte et vigoureuse, malgré l’accablement des douleurs de son Fils, elle l’offre pour nous à Dieu en sacrifice, comme une mère pleine de compassion et d’amour pour ses enfants. Alors que tous les apôtres l’ont abandonné, hormis saint Jean, elle qui n’a jamais manqué de foi pour confesser le saint nom de son Fils et pour le publier le Messie, paraît ici comme la reine de Confesseurs et la reine des Martyrs; et c’est avec beaucoup de raison que l’Église lui applique en cette circonstance les paroles de l’Ecclésiastique : « Comme un cyprès j’ai été élevée sur la montagne de Sion » (1). Le cyprès est l’image de la mort, parce que, une fois coupé, il ne repousse plus ; et, pour cela, on s’en servait autrefois dans les funérailles, et on l’attachait même à la maison des morts. Sur le Calvaire, cette Mère de douleur, se tenant debout, était là comme un cyprès attaché à la maison, c’est-à-dire à l’humanité de son divin Fils, et y servait d’ornement pour signaler ses funérailles.

C’est ainsi que par sa charité, Marie, en sa qualité de nouvelle Ève, contribue à la naissance de l’Église que Jésus-Christ engendre sur la croix. La fin qu’il s’était proposée dans son Incarnation était de s’associer tous les peuples de la terre qui adoraient chacun à part quelque fausse divinité, et de ne faire qu’un seul cœur du sien propre et de tous les autres coeurs, afin de louer et de glorifier son Père dans l’unité d’un même esprit qui est le sien. Car l’Église n’est que la diffusion de la religion du cœur de Jésus-Christ ; elle est son supplément, l’explication et l’exposition des sentiments renfermés dans son coeur, l’expression des devoirs qu’il rend à Dieu son Père. Aussi sur la croix était-elle censée comprise et reposer dans son coeur, comme Ève au côté d’Adam avant qu’elle fût créée. Cette unité d’esprit avec lui était l’objet de son travail en croix, et c’est ce qui lui fait verser la dernière goutte de sang qui lui reste. Ce sang le plus cher, le plus précieux de son corps, qui avait maintenu sa vie jusqu’au moment où il expira ; ce sang, que quelques-uns disent qu’il avait gardé depuis son Incarnation, le même qu’il tira du sein de Marie, il le verse sur la Croix comme la chose la plus chère qui lui restât pour mériter de ramener à Dieu, dans une même foi et un même amour toutes les nations de la terre.

L’eau et le sang sorti de son côté signifièrent, en effet, qu’il répandrait la religion de son cœur par les sacrements spécialement par le Baptême et l’Eucharistie, qui sont le commencement et la consommation de la religion de Jésus-Christ ; celui qui est baptisé commence à vivre de la vie de Jésus, et celui qui communie à son corps et à son sang est dans la consommation de cette vie. Comme donc ces deux sacrements servent à Jésus-Christ pour engendrer et pour nourrir son Église, et qu’ils furent figurés par l’eau et le sang, sortis de son côté, les Pères disent qu’il engendra l’Église elle-même sur la Croix par cette ouverture; ce qui avait été exprimé d’avance dans la personne d’Adam ravi en extase, lorsque Dieu lui tira, d’auprès du coeur, une partie de lui-même pour lui en former une aide semblable à lui, Ève figure de l’Église. »

1. Eccli., chap. XXIV, 17.

(à suivre > ici)

2008-13. Marie au Calvaire (1ère Partie).

Vendredi de la Passion, 14 mars 2008.

Le Vendredi de la semaine de la Passion, huit jours donc avant le Vendredi Saint, c’est le jour où – en plus de la fête du 15 septembre – , on célèbre une commémoration solennelle des Douleurs de la Très Sainte Vierge Marie. Voici pourquoi nous proposons ce très beau texte à votre méditation.

Vénérable Jean-Jacques Olier,
fondateur de la Compagnie de Saint-Sulpice,

in
« Vie intérieure de la Très Sainte Vierge Marie » (chapitre XII).

Ier Point :

« Quoique Marie eût consenti à l’immolation de Jésus-Christ, en l’offrant extérieurement à Dieu dans le Temple au jour de la Purification, il était nécessaire qu’elle fût présente à son immolation sanglante, soit pour témoigner de nouveau de son consentement, soit pour accomplir les desseins de Dieu, indiqués par la prophétie que lui avait faite le saint vieillard Syméon. Mais cette fois ce n’est plus au Temple qu’elle doit se rendre, c’est hors de ce lieu et même hors de la Ville Sainte. Jérusalem, le siège de la vraie religion, figurait et rappelait aux hommes le paradis terrestre et le Ciel, d’où ils se trouvaient exclus par le péché; et comme Adam était mort hors du paradis, que d’ailleurs rien de souillé n’a d’entrée dans le ciel, Jésus-Christ, qui portait sur lui les crimes d’Adam et de tout le monde, devait être immolé hors de l’enceinte de cette ville. Voilà pourquoi, au milieu de la dispersion des apôtres, Marie, inébranlable dans la foi de Jésus-Christ et dans l’estime de sa grandeur, l’accompagne au Calvaire avec saint Jean. Elle se tient auprès de la croix, et là Jésus, qui au temps de sa vie avait semblé ne reconnaître ni père ni mère, comme lorsqu’on lui dit : « Votre mère et vos parents sont là » (1), à sa mort reconnaît publiquement sa Mère en Marie. Du haut de sa croix, la voyant près de lui avec le disciple qu’il aimait, il lui dit ces paroles: « Femme, voilà votre Fils » ; et à saint Jean : « Voilà votre mère« . Par ces paroles, voilà votre Fils, il semble dire à Marie : « Voilà une personne qui est pure, vierge et sainte, et qui pendant le reste de votre vie mortelle vous représentera quel je suis en vérité, et même quel je serai après ma résurrection, dans ma vie immortelle. Pour cela, la veille de ma mort, j’ai voulu qu’il reposât sur ma poitrine; je l’ai fait héritier de ma vie ressuscitée, que je lui ai communiquée d’avance, ainsi que de mon application intérieure à Dieu; il vous parlera donc continuellement de mes vérités, de mes lumières et de mon amour; et, vous représentant mon extérieur, il suppléera aux accidents du pain dans l’Eucharistie qui vous déroberont mes beautés extérieures. » Comme les paroles de Jésus-Christ produisent ce qu’elles expriment, par celles-ci : Voilà votre Fils, la très-sainte Vierge reçut un coeur de mère pour saint Jean; et par celles-ci : Voilà votre Mère, saint Jean reçut un coeur d’enfant pour Marie, ainsi que le remarquent les docteurs (2).

Ainsi, après avoir été sur le Calvaire semblable à l’ange confortant Notre-Seigneur au jardin des Oliviers, saint Jean devient l’ange visible de la Très-Sainte Vierge, dont il doit être le gardien et la protection, après la perte de son fils. En outre ces mêmes paroles, voilà votre fils, renfermaient pour nous un grand mystère, que nous avons à expliquer.

Dieu, voulant réformer le monde et faire une génération nouvelle, avait donné au genre humain un nouvel Adam dans la personne de Jésus-Christ. Or, pour être époux, Notre-Seigneur ne pouvait être seul. Il fallait qu’il eût une compagne, une aide ; et comme Adam, dans le paradis terrestre, avait reçu Ève pour épouse, le Fils de Dieu devait recevoir sur le Calvaire l’Église pour la sienne. Toutefois, au temps de la Passion du Sauveur, l’Église n’était point parvenue encore à l’âge nubile. Elle devait être d’abord la fille et devenir ensuite l’épouse de Jésus-Christ, comme Ève, figure expresse de l’Église, avait été la fille d’Adam, de qui elle fut tirée, et son épouse tout ensemble. Ainsi Jésus-Christ devait d’abord donner la vie à son Église, et l’ayant formée parfaite, comme Ève l’avait été, en faire aussitôt son épouse, afin de donner par elle des enfants à Dieu. »


1. Matth., chap. XII, 46; Marc, chap.
III, 32; Luc, chap. VIII, 20.

2. S. Paulini. Nol. Opera, tom. 1, 1685; in-4°. Ecce mater tua. Jam scilicet ab humana fragilitate, qua erat natus ex femina, per crucis mortem demigrans in aeternitatem Dei, ut esset in gloria Dei Patris, delegat homini jura pietatis humanne… atque fili vicissim novum filium, vice corporis sui traderet, immo, ut ita dixerim, gigneret.
Arnoldi Carnuten. Abbat. Bonoe Vallis. Biblioth. Patr. tom. XXII, p. 1268. Vices filii naturalis filius accipit adoptivus, et transfunditur in ministrum filialis affectas : formaturque et firmatur in ambobus, pietatis unicae gratus concorsque amplexus, non ex traduce naturae, sed ex munere grade.
S. Thom. a Villanov., p. 728. Pendebat Christus in cruce, moriturus, disposuit testamentum electis suis : Patri spiritum, Ecclesiae corpus, Petro Ecclesiam. Quid vero, o dilecte ! legabo tibi, ait? Ecce mater tua ! hac omnium quae possideo charissima et pretiosissima gemina. hanc tibi trado, hanc dono. O magnum dilectionis indicium! suo loco apud Matrem substituit eum, et pro se in filium, Virgini reliquit eum. Huic gratiae, quid amplius addi potest? impressit in hoc verbo Dominus statim cordi virgineo amorem quemdam maternum, in Joannem fortiorem et ardentiorem, quam solent matribus natura tribuere. Visceribus etiam Apostoli reverentiam filialem in Virginem inseruit, qualem nullus filius natura habet in matrem.
B. Petri Damian., Serm. LXIV, de S. Joanne Ev.Illa verba : Mulier, ecce filius tuus : Ecce mater tua, prorsus efficacia sunt et divinis virtutibus fulta, atque inevitabilis veritatis auctoritate subnixa. Illud enim unicum Patris Verbum, quod in cruce pendebat, substantivum et consubstantiale Patri ac sempiternum est; atque idcirco verba, quoe locutus est, quia spiritus et vita sunt, inaniter transire non potuerunt. Coelum, inquit ipse Jesus, et terra transibunt, verba autem mea non transibunt. Sicut enim dixit Matri : Hic est filius tuus; ita dixit discipulis: Hoc est corpus meum; et tantus fuit in illis verbis effectus, ut illico panis ille quem dabat, Dominicum fieret corpus. Dixit enim, et omnia facta sunt; mandavit, et creata sunt. Ex quadam itaque similitudine, si dicere audeamus, et B. Joannes non solum filii potitus est nomine; sed propter verba illa Dominica, quoddam majus necessitudinis sacramentum, apud Virginem, meruit obtinere.

Retable d'Isenheim

IIème point :

« C’est dans la personne de la Très-Sainte Vierge que le Fils de Dieu reçoit l’Église pour épouse, car Marie en était le membre le plus auguste, et elle en possédait en éminence toutes les grâces et toutes les perfections, ainsi qu’il a été dit. Aussi sur le Calvaire, comme à Cana, Marie n’apparaît que comme épouse : Femme, voilà votre fils ; comme aussi Jésus semble perdre sa qualité de fils, qu’il donne à saint Jean, pour prendre uniquement celle d’époux. Il ne la nomme donc pas sa mère, mais femme, parce qu’il s’adresse à l’Église elle-même dans la personne de Marie, comme, dans celle de saint Jean, il s’adresse à tous les chrétiens. Il faut savoir, en effet, que saint Jean, outre qu’il était à l’égard de Marie le substitut de Jésus-Christ ressuscité, à cause des dons magnifiques qu’il avait reçus à la Cène, figurait de plus tous les enfants que Jésus-Christ devait engendrer avec elle sur la Croix, contenant en abrégé toutes les prérogatives de l’Église, en sa qualité de prophète, d’apôtre, d’évangéliste, de martyr, de confesseur, de vierge.

Marie paraît donc au Calvaire auprès de Jésus-Christ comme Ève dans le paradis terrestre auprès d’Adam, pour être la mère des croyants. Mais qu’elle y parait dans une condition différente de celle d’Ève! Celle-ci se trouvait dans un lieu de délices et de voluptés : le paradis terrestre, le séjour et la couche de l’innocence, où elle était dans l’extase et l’abondance de la joie ; au lieu que la nouvelle Ève est mise avec le nouvel Adam, réparateur des pécheurs sur le Calvaire, dont Dieu le Père veut faire le lieu de leurs noces. Il les place dans le lieu des supplices, dans la demeure des criminels, dans un lieu de sang, de douleur et de délaissement, et par conséquent pour y souffrir et y être abîmés dans l’amertume. C’est, en effet, par sa pénitence, par son sang, par sa mort, que Jésus-Christ doit engendrer des enfants à Dieu ; et comme il veut que sa Sainte Mère participe à ce mystère, qu’il y ait entre elle et lui union parfaite de sentiments et de dispositions, pour tout partage c’est la douleur que Marie reçoit de son Fils, qui lui est donné sur le Calvaire, comme l’homme de douleurs.

Pour comprendre la douleur de Marie, il faut considérer l’excès de celle de Jésus-Christ. Les douleurs les plus accablantes du Sauveur naissaient, non des souffrances corporelles qu’il endurait sur la croix ; mais de la vue nette et distincte de la multitude et de la diversité des crimes dont il était chargé, et qu’il devait expier par sa pénitence. Hélas! qui saurait concevoir à quoi s’étend cette douleur! Jésus-Christ était en proie aux peines les plus sensibles qui affligent le coeur, et aux plus mortelles angoisses intérieures qui accablent l’esprit. « Nous l’avons vu, dit Isaïe, comme celui qui avait reçu sur lui les coups, qui portait les marques de la vengeance divine ; et il n’y avait rien en son corps depuis la plante des pieds jusqu’à la tête qui fût exempt de maux. »

Et toutefois, quelque grands que fussent ses tourments, ils étaient peu de chose, comparés à l’affliction, que causait à son âme la vue de son Père irrité contre lui. Jésus-Christ tenant la place des pécheurs, et s’exposant en cette qualité à son Père, pour recevoir de lui ce que chacun de nous méritait, il se voyait comme le sujet sur lequel Dieu le Père déchargeait tout son courroux. Quel tourment plus rigoureux que de savoir qu’un père est en colère contre nous, qu’il ne peut plus nous supporter, qu’il ne peut nous souffrir davantage, surtout quand nous avons été longtemps l’objet de son amour, et que nous avons reçu de lui les témoignages d’affection les plus continuels et les plus touchants !

Ce tourment était extrême pour Jésus, dont l’amour envers son Père n’avait point de bornes. Mais le voyant justement irrité contre lui, il s’abandonne entre ses mains pour porter tous les effets de sa colère et de sa vengeance, et cherche, dans la tendresse de sa Mère, ce qu’il ne rencontre plus dans celle de son Père éternel. Hélas! Marie, qui semblait seule pouvoir le consoler, lui cause une seconde mort par la vue des douleurs qu’elle éprouve elle-même des tourments de son Fils. On dit communément que Jésus-Christ souffrait de très-grandes peines par la présence de sa Mère au Calvaire; je crois qu’intérieurement il supportait avec une joie incroyable ses tourments propres, en voyant qu’ils devaient se changer pour elle-même en repos, en délices et en gloire ; mais qu’il souffrait cruellement de la vue de sa Mère, par ressentiment et par rejaillissement de ses douleurs! Ces douleurs de Marie, chargée de nos péchés, percée par la componction qu’elle ressentait de nos crimes et par la vue de son Fils en proie aux horreurs de la mort, étaient donc autant de glaives qui, sortant de son coeur, allaient traverser celui de Jésus. Le glaive de douleur qui pénétrait le coeur de la Mère faisait, en effet, mille plaies sur celui de son Fils, et les blessures que son amour pour elle lui faisait ressentir dans le fond de l’âme étaient tout autres que celles que lui portaient la haine et la cruauté des bourreaux. Ce contre-coup des douleurs de Marie lui causa une douleur plus grande que toutes les autres douleurs qu’il souffrit dans sa passion, parce que le plus grand amour fait les plus grandes plaies et les peines les plus véhémentes. Ainsi Notre-Seigneur, qui, dans sa Passion, a voulu souffrir toutes les peines possibles, a enduré dans cette occasion même les douleurs de cette Mère bien-aimée, qui étaient pour lui les plus sensibles et les plus violentes du monde. »

(à suivre > ici)

2008-10. La catéchèse de Benoît XVI sur Saint Augustin (4ème & 5ème parties).

Voici les deux dernières des cinq catéchèses du mercredi que notre Saint-Père le Pape Benoît XVI a consacrées à Saint Augustin. Puissent ces textes inciter beaucoup de fidèles à se plonger dans les écrits du grand Docteur de l’Occident et à s’imprégner de ses enseignements…

Saint Augustin

Saint Augustin écrivant (enluminure médiévale)

Audience générale du mercredi 20 février 2008 :

L’importance majeure des écrits de Saint Augustin :

Chers Frères et Sœurs,

Après la pause des exercices spirituels de la semaine dernière, nous revenons aujourd’hui à la grande figure de Saint Augustin, duquel j’ai déjà parlé plusieurs fois dans les catéchèses du mercredi. C’est le Père de l’Église qui a laissé le plus grand nombre d’œuvres, desquelles je voudrais aujourd’hui parler brièvement. Quelques uns des écrits augustiniens sont d’une importance capitale, et non seulement pour l’histoire du christianisme mais pour la formation de toute la culture occidentale : l’exemple le plus clair est celui des Confessions, sans doute l’un des livres de l’antiquité chrétienne parmi les plus lus. Comme différents Pères de l’Église des premiers siècles, mais dans une mesure incomparablement plus importante, l’Évêque d’Hippone a en effet exercé une influence étendue et persistante, comme il apparaît déjà de la surabondante traduction écrite à la main de ses œuvres, qui sont vraiment très nombreuses.

Lui-même passa en revue quelques années avant de mourir, dans les Rétractations et peu après sa mort, elles furent soigneusement enregistrées dans l’Indiculus (= liste) ajoutée par son fidèle ami Possidius à la biographie de Saint Augustin, Vita Augustini. La liste des œuvres d’Augustin fut réalisée avec le but explicite d’en sauvegarder la mémoire pendant que l’invasion vandale envahissait toute l’Afrique romaine et compte bien mille trente écrits numérotés de leur auteur, avec d’autres «qui ne peuvent pas être numérotés, parce qu’il n’a apposé aucun numéro». L’évêque d’une ville voisine, Possidius, dictait ses paroles précisément à Hippone – où il s’était réfugié et où il avait assisté à la mort de son ami – et il se basait presque seulement sur le catalogue de la bibliothèque personnelle d’Augustin. Aujourd’hui, il y a plus de trois cents lettres de l’évêque d’Hippone qui ont survécu et presque six cents homélies, mais à l’origine elles était beaucoup plus nombreuses, peut-être même entre trois mille ou quatre mille, le fruit de quarante ans de prédication de l’antique orateur qui avait décidé de suivre Jésus et de parler non seulement aux grands de la cour impériale, mais aussi à la population simple d’Hippone.

Et encore ces dernières années, les découvertes d’un groupe de lettres et de certaines homélies ont enrichi notre connaissance de ce grand Père de l’Église. «Beaucoup de livres – écrit Possidius - furent composés et publiés par lui, beaucoup de sermons furent tenus dans les églises, transcrits et corrigés, aussi bien pour réfuter les différents hérétiques mais aussi pour interpréter les Saintes Écritures en vue de l’édification des saints fils de l’Église. Ces œuvres – souligne l’Évêque ami – sont si nombreuses qu’un spécialiste peut avec peine toutes les lire et apprendre à les connaître» (Vita Augustini, 18, 9).

Parmi la production littéraire d’Augustin – plus de mille publications subdivisées en écrits philosophiques, apologétiques, doctrinaux, moraux, monastiques, exégétiques, antihérétiques, en plus des lettres et des homélies – se détachent quelques œuvres exceptionnelles d’une grande portée théologique et philosophique. Avant tout, il faut rappeler déjà mentionnées les Confessions, écrites en treize livres entre 397 et 400, en louange à Dieu. Ce sont une sorte d’autobiographie sous la forme de dialogue avec Dieu. Ce genre littéraire reflète justement la vie de Saint Augustin, qui était une vie pas refermée sur elle, dispersée dans de nombreuses choses, mais vécue substantiellement comme un dialogue avec Dieu et ainsi une vie avec les autres. Le titre Confessions indique déjà la spécificité de cette autobiographie. Ce mot Confessions dans le latin chrétien développé par la tradition des Psaumes, a deux significations, qui toutefois se recoupent. Confessions indique, en premier lieu, la confession de ses faiblesses, la misère de ses péchés ; mais, en même temps, Confessions signifie louange de Dieu, reconnaissance à Dieu. Voir sa misère dans la lumière de Dieu devient louange à Dieu et action de grâce parce que Dieu nous aime et nous accepte, il nous transforme et il nous élève vers lui. Sur ces Confessions qui furent un grand succès déjà du vivant de Saint Augustin, il a écrit lui-même: «Elles ont exercé sur moi une telle action pendant que je les écrivais et l’exercent encore lorsque je les relis. Il y a de nombreux frères auxquels ces œuvres plaisent» (Retractationes, II, 6) : et je dois dire que moi aussi, (ici Benoît XVI fut très applaudit), je suis un de ces « frères ». Et grâce au Confessions, nous pouvons suivre pas à pas le chemin intérieur de cet homme extraordinaire et passionné de Dieu. Moins répandues mais tout aussi originales et importantes, sont ensuite les Retractationes, composées en deux livres autour de 427, dans lesquelles Saint Augustin, désormais âgé, accomplit une œuvre de « révision » (retractatio) de toute son œuvre écrite, laissant ainsi un document littéraire singulier et très précieux, mais aussi un enseignement de sincérité et d’humilité intellectuelle.

Le De civitate Dei – une œuvre imposante et décisive pour le développement de la pensée politique occidentale et pour la théologie chrétienne de l’histoire – fut écrite entre 413 et 426 en vingt-deux livres. Elle a été écrite à l’occasion du sac de Rome perpétré par les Goths en 410. De nombreux païens encore vivants, mais même beaucoup de chrétiens avaient dit : Rome est tombée, maintenant le Dieu chrétien et les apôtres ne peuvent pas protéger la ville. Pendant la présence de la divinité païenne, Rome était caput mundi, la grande capitale, et personne ne pouvait penser qu’elle serait tombée entre les mains des ennemis. Maintenant, avec le Dieu chrétien, cette grande ville n’apparaissait plus sûre. Donc le Dieu des chrétiens ne protègeait pas, ne pouvait pas être le Dieu auquel se fier. À cette objection, qui touchait profondément aussi le cœur des chrétiens, répond Saint Augustin par cette œuvre grandiose, le De civitate Dei, en expliquant ce que nous devons attendre de Dieu et ce que nous ne pouvons pas, quelle est la relation entre le domaine politique et le domaine de la foi, de l’Église. Même aujourd’hui, ce livre est une source pour bien définir la véritable laïcité et la compétence de l’Église, la grande espérance véritable que nous donne la foi.

Ce grand livre est une présentation de l’histoire de l’humanité gouvernée par la Providence divine, mais actuellement divisée par deux amours. Et ceci est le dessein fondamental, son interprétation de l’histoire, qui est la lutte entre deux amours : Amour de soi «jusqu’à l’indifférence de Dieu», et l’Amour de Dieu «jusqu’à l’indifférence de soi», (De civitate Dei, XIV, 28), à la pleine liberté de soi pour les autres dans la lumière de Dieu. Celui-ci, donc, est peut-être le plus grand livre de Saint Augustin, d’une importance permanente. Le De Trinitate, œuvre en quinze livres sur le noyau principal de la foi chrétienne, la foi dans le Dieu trinitaire, écrit en deux temps, est aussi très important : entre 399 et 412, les premiers douze livres, publiés à l’insu d’Augustin, qui vers 420, les compléta et revit l’œuvre entière. Ici il réfléchit sur le visage de Dieu et cherche à comprendre ce mystère du Dieu qui est unique, l’unique créateur du monde, de nous tous, et toutefois, précisément cet unique Dieu est trinitaire, un cercle d’Amour. Il cherche à comprendre le mystère insondable : justement l’être trinitaire, en trois Personnes, est la plus réelle et plus profonde unité de l’unique Dieu. Le De doctrina Christiana est par contre une véritable introduction culturelle à l’interprétation de la Bible et en définitive au christianisme-même, qui a eu une importance décisive dans la formation de la culture occidentale.

Malgré toute son humilité, Augustin fut certainement conscient de sa dimension intellectuelle. Mais pour lui, porter le message chrétien aux gens simples était plus important que de faire des grandes œuvres théologiques. Son intention très profonde, qui a guidé toute sa vie, apparaît dans une lettre écrite au collègue Evodio, dans laquelle il communique sa décision de suspendre pour l’instant la dictée des livres de De Trinitate, «parce qu’ils sont trop difficiles et je pense que peu de personnes peuvent le comprendre ; pour cela, il est plus important de rédiger d’autres textes que nous espérons plus utiles à un grand nombre» (Epistulae, 169, 1, 1). Il était donc plus utile pour lui de communiquer la foi de manière compréhensible à tous, que de ne pas écrire de grandes œuvres théologiques. La responsabilité ressentie vis-à-vis de la divulgation du message chrétien est ensuite à l’origine d’écrits comme le De catechizandis rudibus, une théorie et aussi une pratique de la catéchèse, ou le Psalmus contra partem Donati. Les donatistes étaient le grand problème de l’Afrique de Saint Augustin, un schisme africain. Ils affirmaient : la véritable chrétienté est la chrétienté africaine. Ils s’opposaient à l’unité de l’Église. Le grand Évêque a lutté contre ce schisme toute sa vie, en cherchant de convaincre les donatistes que c’est seulement dans l’unité que l’africanité peut être vraie. Et pour se faire comprendre de ceux qui étaient simples, qui ne pouvaient pas comprendre le latin du rhéteur, il a dit : je dois écrire même avec des erreurs de grammaire, dans un latin très simplifié. Et il l’a fait surtout dans ce Psalmus, une sorte de poésie simple contre les donatistes, pour aider tous les gens à comprendre que seulement dans l’unité de l’Église se réalise réellement pour tous, notre relation avec Dieu et la paix grandit ainsi dans le monde.

Dans cette production destinée à un public plus large, le nombre des homélies, souvent prononcées en improvisant, transcrites par des tachygraphes pendant la prédication et vite mises en circulation, revêt une importance particulière. Parmi celles-ci, se détachent les très belles Enarrationes en Psalmos, beaucoup lues au moyen âge. La pratique de la publication des milliers d’homélies d’Augustin – souvent sans le contrôle de l’auteur – explique leur diffusion et leur dispersion, mais aussi leur vitalité. En effet, les sermons de l’évêque d’Hippone devenaient très vite, pour la renommée de leur auteur, des textes très recherchés et servaient aussi pour d’autres Évêques et prêtres comme modèles, adaptés toujours à des nouveaux contextes.

La tradition iconographique, déjà dans une fresque du Latran remontant au VIe siècle, représente Saint Augustin avec un livre en main, certainement pour exprimer sa production littéraire, qui influença beaucoup la mentalité et la pensée chrétienne, mais pour exprimer aussi son Amour pour les livres, pour la lecture et la connaissance de la grande culture antérieure. À sa mort, il ne laissa rien, raconte Possidius, mais «il recommandait toujours de conserver avec diligence pour les générations à venir, la bibliothèque de l’église avec tous les codex», surtout ceux de ses œuvres. Dans ces œuvres, souligne Possidius, Augustin est « toujours vivant » et procure un grand bonheur à ceux qui lisent ses écrits, même si, conclut-il, « je crois que ceux qui purent le voir et l’écouter quand il parlait en église personnellement, et surtout ceux qui faisaient partie de sa vie quotidienne ont pu davantage tirer profit de son contact » (Vita Augustini, 31). Oui, même pour nous, il aurait été beau de pouvoir l’entendre de son vivant. Mais il est réellement vivant dans ses écrits, est présent en nous et ainsi nous voyons aussi la vitalité permanente de la foi pour laquelle il a donné toute sa vie.

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Audience générale du mercredi 27 février 2008 :

Les trois étapes de la conversion de Saint Augustin
sont un modèle pour nos propres conversions :

Chers Frères et Sœurs,

Avec la rencontre d’aujourd’hui, je voudrais conclure la présentation de la figure de Saint Augustin. Après s’être arrêtés sur sa vie, sur ses œuvres et sur quelques aspects de sa pensée, aujourd’hui je voudrais revenir sur son histoire intérieure, qui en a fait un des plus grands convertis de l’histoire chrétienne. J’ai dédié tout particulièrement ma réflexion à son expérience pendant le pèlerinage que j’ai accompli à Pavie, l’année dernière, pour vénérer les dépouilles mortelles de ce Père de l’Église. De cette manière, j’ai voulu exprimer l’hommage de toute l’Église catholique, mais aussi lui montrer ma dévotion personnelle et toute ma reconnaissance vis-à-vis d’une figure à laquelle je me sens très lié pour le rôle qu’il a joué dans ma vie de théologien, de prêtre et de pasteur.

Aujourd’hui encore, il est possible de parcourir l’histoire de Saint Augustin grâce surtout aux Confessions, écrites en louange à Dieu et qui sont à l’origine d’une des formes littéraires les plus spécifiques de l’Occident, l’autobiographie, c’est-à-dire l’expression personnelle de la conscience de soi. Eh bien, celui qui s’approche de ce livre extraordinaire et fascinant, encore beaucoup lu aujourd’hui, s’aperçoit facilement que la conversion d’Augustin n’a pas été soudaine ni pleinement réalisée dès le début, mais peut être définie plutôt comme un véritable chemin, qui reste un modèle pour chacun de nous. Cet itinéraire trouva certainement son point culminant par la conversion et ensuite par le baptême, mais ne s’acheva pas dans cette veillée pascale de l’année 387, lorsque à Milan, le rhéteur africain fut baptisé par l’évêque Ambroise. En effet, le chemin de conversion d’Augustin continua humblement jusqu’à la fin de sa vie, au point qu’on peut vraiment dire que ses différentes étapes – on peut en distinguer facilement trois – sont une unique et grande conversion.

Saint Augustin a été un chercheur passionné de la vérité : il l’a été dès le début et ensuite pour toute sa vie. La première étape de son chemin de conversion s’est réalisée précisément dans l’approche progressive au christianisme. En réalité, il avait reçu de sa mère Monique, à laquelle il resta toujours très lié, une éducation chrétienne et, bien qu’il avait vécu pendant les années de sa jeunesse une vie assez dissipée, il ressentit toujours une profonde attirance pour le Christ, en ayant bu l’Amour pour le nom du Seigneur avec le lait maternel, comme il le souligne lui-même (cf. Confessions, III, 4,8) . Mais même sa philosophie, surtout celle inspirée par Platon, avait contribué à l’approcher encore plus du Christ en lui manifestant l’existence du Logos, la raison créatrice. Les livres des philosophes lui indiquaient qu’il y a la raison, de laquelle vient ensuite tout le monde, mais ils ne lui disaient pas comment atteindre ce Logos, qui semblait ainsi lointain. Seulement la lecture des lettres de Saint Paul, dans la foi de l’Église catholique, lui révéla pleinement la vérité. Cette expérience fut synthétisée par Augustin dans une des pages les plus célèbres des Confessions : il raconte que, dans le tourment de ses réflexions, alors qu’il s’était retiré dans un jardin, il entendit tout à coup une voix d’ enfant qui répétait une cantilène, jamais entendue auparavant : tolle, lege, tolle, lege, «prends, lis, prends, lis» (VIII, 12.29). Il se rappela alors de la conversion d’Antoine, père du monachisme, et et avec hâte il revint au codex paulinien qu’il avait peu avant entre ses mains, l’ouvrit et son regard tomba sur le passage de l’épître aux Romains où l’Apôtre exhorte à abandonner les œuvres de la chair et à se revêtir du Christ (Rom. XIII, 13-14). Il avait compris que ces paroles à cet instant lui était personnellement adressées, venaient de Dieu par l’Apôtre et lui indiquaient ce qu’il devait faire à cet instant. Ainsi il se sentit libéré des ténèbres du doute et se retrouva finalement libre de se donner entièrement au Christ : «Tu avais converti mon être à toi», commente-t-il (Confessions, VIII, 12.30). Voilà la première et décisive conversion.

Le rhéteur africain arriva à cette étape fondamentale de son long chemin grâce à sa passion pour l’homme et pour la vérité, passion qui le conduisit à chercher Dieu, grand et inaccessible. Sa foi dans le Christ lui fit comprendre que ce Dieu, apparemment si loin, en réalité ne l’était pas. En effet, Il s’était fait proche de nous, en devenant l’un d’entre nous. En ce sens, la foi dans le Christ porta à son accomplissement, la longue recherche d’Augustin sur le chemin de la vérité. Seulement un Dieu que l’on pouvait toucher, l’un de nous, était finalement un Dieu qu’on pouvait prier, pour lequel et avec lequel on pouvait vivre. Voilà un chemin à parcourir avec courage et en même temps avec humilité, dans l’ouverture à une purification permanente dont chacun de nous a toujours besoin. Mais avec cette veillée pascale de 387, comme nous l’avons dit, le chemin d’Augustin n’était pas terminé. Revenu en Afrique et après avoir fondé un petit monastère, il se retira avec quelques amis pour se consacrer à la vie contemplative et d’étude. C’était le rêve de sa vie. Maintenant, il était appelé à vivre totalement pour la vérité, avec la vérité, dans l’amitié du Christ qui est la vérité. Un beau rêve qui dura trois ans, jusqu’à lorsque il fut, malgré lui, consacré prêtre à Hippone et destiné à servir les fidèles, en continuant certes à vivre avec le Christ et pour le Christ, mais au service de tous. C’était très difficile, mais il comprit dès le début que c’est seulement en vivant pour les autres, et pas simplement pour sa contemplation privée, qu’il pouvait réellement vivre avec le Christ et pour le Christ. Ainsi, renonçant à une vie seulement de méditation, Augustin apprit, souvent avec difficulté, à mettre à la disposition des autres, le fruit de son intelligence. Il apprit à communiquer sa foi aux gens simples et vivre ainsi pour eux dans cette ville qui devint sa sienne, en réalisant sans se lasser, une activité généreuse et lourde qu’il décrit ainsi dans un de ses très beaux sermons : « Continuellement prêcher, discuter, reprendre, édifier, être à la disposition de tous – c’est une charge considérable, un grand poids, une fatigue immense » (Serm. 339, 4). Mais ce poids, il le prit sur lui, en comprenant que c’est précisément ainsi qu’il pouvait être plus proche du Christ. Comprendre qu’être au service des autres avec simplicité et humilité, était sa véritable et seconde conversion.

Mais il y a une dernière étape du chemin augustinien, une troisième conversion : celle qui le porta chaque jour de sa vie à demander pardon à Dieu. Au début, il avait pensé qu’une fois baptisé, dans la vie de communion avec le Christ, dans les Sacrements, dans la célébration de l’Eucharistie, il serait arrivé à la vie proposée par le Sermon sur la montagne : à la perfection offerte dans le baptême et reconfirmée dans l’Eucharistie. Dans la dernière partie de sa vie, il comprit que ce qu’il avait dit dans ses premières prédications sur le Sermon sur la montagne – c’est-à-dire que maintenant nous en tant que chrétiens, nous vivons cet idéal d’une façon permanente – il s’était trompé. Seul le Christ lui-même réalise vraiment et complètement le Sermon sur la montagne. Nous avons toujours besoin d’être lavés par le Christ, qui nous lave les pieds, et renouvelés en Lui. Nous avons besoin d’une conversion permanente. Jusqu’à la fin, nous avons besoin de cette humilité qui reconnaît que nous sommes des pécheurs en chemin, jusqu’au jour où le Seigneur nous donnera sa main définitivement et nous introduira dans la vie éternelle. Dans cette dernière attitude d’humilité, vécu jour après jour, Augustin est mort.

Cette attitude d’humilité profonde devant l’unique Seigneur Jésus, l’introduisit à l’expérience d’une humilité aussi intellectuelle. Augustin, en effet, qui est une des plus grandes figures dans l’histoire de la pensée, voulut depuis quelques années de sa vie soumettre à un examen lucide critique toutes ses très nombreuses œuvres. Ce furent ainsi l’origine des Retractationes (des «révisions»), qui de cette façon, insèrent sa pensée théologique, vraiment grande, dans la foi humble et sainte qu’il appelle simplement avec le nom de catholica, c’est-à-dire de l’Église. «J’ai compris – écrit-il justement dans ce livre très original (I, 19, 1-3) – qu’un seul est vraiment parfait et que les paroles du sermon de la montagne sont totalement réalisés en un seul : en Jésus Christ lui-même. Toute l’Église par contre – nous tous, y compris les apôtres – nous devons prier chaque jour : tu nous remets nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs».

Converti au Christ, qui est vérité et Amour, Augustin l’a suivi pour toute sa vie et est devenu un modèle pour chaque être humain, pour nous tous à la recherche de Dieu. Pour cela, j’ai voulu conclure mon pèlerinage à Pavie en remettant à l’Église et au monde, devant la tomba de ce grand amoureux de Dieu, ma première encyclique, intitulée « Deus caritas est« . Cette encyclique doit en effet beaucoup, surtout dans sa première partie, à la pensée de Saint Augustin. Même aujourd’hui, comme à son temps, l’humanité a besoin de connaître et surtout de vivre cette réalité fondamentale : Dieu est Amour et la rencontre avec Lui est la seule réponse aux inquiétudes du cœur humain. Un cœur qui est habité par l’espérance, peut-être encore obscur et involontaire auprès de nombreux de nos contemporains, mais qui pour les chrétiens nous ouvre déjà aujourd’hui à l’avenir, si bien que Saint Paul a écrit que «dans l’espérance nous avons été sauvés» (Rm. 8, 24). À l’espérance j’ai voulu consacrer ma seconde encyclique, « Spe salvi« , et elle aussi est largement débitrice aux confrontations avec Augustin et à sa rencontre avec Dieu.

Dans un très beau texte, Saint Augustin définit la prière comme l’expression du désir et affirme que Dieu répond en élargissant à Lui notre cœur. De notre part, nous devons purifier nos désirs et nos espérances pour accueillir la douceur de Dieu(cf. In Ioannis, 4, 6). C’est seulement, en nous ouvrant aussi aux autres, que nous pourrons être sauvé. Prions donc que dans notre vie, il nous soit chaque jour accordé de suivre l’exemple de ce grand converti, en rencontrant comme lui à tout instant de notre vie le Seigneur Jésus, l’unique qui nous sauve, qui nous purifie et nous donne la véritable joie, la véritable vie. Merci. 

armoiries de Benoît XVI

2008-7. In memoriam : Gustave Thibon (1903-2001).

-  19 janvier  -

Gustave Thibon est décédé dans son mas de Saint-Marcel d’Ardèche le 19 janvier 2001.
Penseur, philosophe, métaphysicien et poète tout à la fois, il a été et il demeure un guide admirable, et cela parce qu’il a toujours été lui-même guidé par l’admiration : une admiration qui n’obscurcit jamais son discernement, ni n’égara point sa capacité de rendre aux œuvres dont il parlait toute leur signification et toute leur portée.

L’Académie Française l’a récompensé a deux reprises : Gustave Thibon reçut en effet le grand prix de littérature de l’Académie Française, en 1964, et le grand prix de philosophie de l’Académie Française, en 2000. L’Académie a reconnu en lui, l’homme qui, en France, a le mieux récapitulé ces deux millénaires de christianisme, marqués à l’origine par les idées grecques et romaines et, à la fin, par l’esprit réducteur de la science moderne.

Gustave Thibon

Les racines :

Gustave Thibon est né à Saint-Marcel d’Ardèche le 2 septembre 1903.
Il fut un véritable autodidacte certes, mais – à la vérité – dès son plus jeune âge, il avait reçu de son père (qui écrivait lui-même des vers) un exemple tout particulier et de fortes nourritures intellectuelles : « À sept ans, dira-t-il un jour, je récitais force poèmes de Leconte de Lisle, Hérédia et bien sûr de Mistral et Aubanel, en provençal ».
Contraint d’abandonner l’école à l’âge de 13 ans pour assurer la subsistance de sa famille, Gustave Thibon restera néanmoins toute sa vie animé par une intense soif de connaître.

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Années d’apprentissage :

Jeunesse aventurière.
Ses pas, et plus encore sa curiosité, le conduisent à Londres, en Italie, et aussi en Afrique du Nord pendant son service militaire.
Il apprend l’anglais, l’italien et il découvre l’oeuvre de Nietzsche.
Les horreurs de la guerre de 1914-1918 le marquent profondément et le confirment dans son rejet du patriotisme revanchard et de la démocratie : « Comment pardonner cela à l’humanité ? Ce fut la guerre civile dans toute son horreur, la mise à mort d’un monde pour des raisons dont aucune ne tenait debout. Toute cette jeunesse sacrifiée ! »

À 23 ans, il revient au mas familial et se remet à l’étude en même temps qu’au travail de la terre. Il se plonge dans la littérature. Mais il s’attache aussi avec ténacité à l’étude des mathématiques, de l’allemand, du latin et du grec ancien pour satisfaire un appétit de connaissance qui a pris désormais le pas sur le goût de l’aventure.

À vingt-cinq ans, Thibon était pratiquement formé. Il n’était toutefois pas encore profondément enraciné dans le catholicisme. Son père en effet l’avait plus élevé dans le spiritualisme de Victor Hugo que dans la pensée et la piété de l’Eglise catholique.
Après avoir fréquenté Hegel, Saint Thomas d’Aquin, Nietzsche, Klages, il se tournera vers Saint Jean de la Croix et Sainte Thérèse d’Avila, et étudiera la langue et la culture espagnoles.
C’est alors aussi qu’il découvrira Simone Weil.
Au contact de tous ces maîtres, il a développé une pensée d’une extraordinaire fécondité, qui n’a été inféodée à aucune mode et qui a échappé à tout encadrement.

En 1934, il publie son premier ouvrage : « La Science du caractère« .

« Prêt à risquer pour Dieu tout ce qui n’est pas Dieu », il a élaboré une réflexion en étroite consonance avec la quête spirituelle de l’humanité contemporaine : « J’aime notre époque, écrivait-il, parce qu’elle nous force à choisir, entre la puissance de l’homme et la faiblesse de Dieu ».
Thibon, penseur monarchiste et catholique, souvent présenté comme le « paysan philosophe », a publié plus d’une vingtaine d’ouvrages qui abordent des sujets aussi divers que la présence de la foi ou la domination de la technique. Son écriture est à la fois poétique, prophétique et mystique.

Il recommence à publier en 1941 : « Le voile et le masque » (1941), « Destin de l’Homme » (1941), « L’échelle de Jacob » (1942), « Retour au réel » (1943), « Ce que Dieu a uni » (1945), « Le pain de chaque jour » (1946), « Nietzsche ou le déclin de l’esprit » (1948), « La crise moderne de l’amour » (1953). Après une pause de près de 17 années, il publiera à nouveau à partir de 1970 : « Notre regard qui manque à la lumière » (1970) , « L’ignorance étoilée » (1974) , « L’équilibre et l’harmonie » (1976), « L’illusion féconde » (1995), « Au soir de ma vie » (1993).

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Rencontre avec Simone Weil :

L’un des événements les plus marquants de sa vie fut sa rencontre avec Simone Weil qu’il accueillit dans son mas vivarois - elle avait été chassée de l’université parce que juive - avant qu’elle ne soit contrainte d’aller à Londres (elle meurt en Angleterre, en 1943).
Avant de partir, elle lui confia le manuscrit de « La Pesanteur et la grâce« , qu’il publiera en 1947.
« Vous êtes français comme on ne l’est plus depuis trois siècles », lui déclara-t-elle un jour.

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Aux lecteurs qui s’intéressent à la vie des idées, je conseille de méditer lentement les textes de Gustave Thibon.

Guidés par ce sage vivarois, à l’érudition étonnante, vous découvrirez toutes les raisons de vous plonger à sa suite, pour un bain de jouvence, dans les textes des penseurs qui ont illustré la grandeur de l’esprit humain. Ce grand lecteur de Virgile, de Marc Aurèle, de Dante, d’Olivier de Serres, de Chateaubriand, de Kierkegaard, de Mistral, de Gabriel Marcel, de Lorca, de Milosz, de Marie-Noël …etc., nous permet de franchir les siècles en nous ouvrant l’esprit, en stimulant notre intelligence.

Gustave Thibon, enraciné dans son terroir, nourri par une culture que l’on peut qualifier d’universelle, sut toujours entretenir l’espérance d’un sursaut de civilisation, face aux nuages les plus sombres.
En rappelant la lumière de ces « phares » de l’esprit que sont Sénèque et Marc-Aurèle, Thibon rend un immense service à l’homme moderne.

Du jeune philosophe à l’effrayante érudition, au vieux sage de la fin du siècle, en passant par l’irréprochable dialectique scolastique des années 30, la continuité est admirable, même si les accents se sont déplacés.
Peut-être, et sans rien perdre – bien au contraire ! – de leur vigueur, certaines arêtes se sont-elles adoucies, et quelque chose, qui est tout à la fois plus diaphane et plus souverain, est apparu comme une marque inimitable, où l’infinie pudeur aiguise la faculté d’attention, au point qu’elle ne se distingue plus d’avec l’amour.

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Ecrits posthumes :

« Aux ailes de la lettre » a été publié par Françoise Chauvin (aux Éditions du Rocher) dans les dernières semaines de l’année 2006 :
Entre 1932 et 1982, Gustave Thibon a tenu des cahiers dont la teneur était restée inconnue. Françoise Chauvin a su en extraire des morceaux patiemment choisis. Ce faisant, elle reste parfaitement fidèle à Thibon dont la pensée s’est souvent livrée à ses lecteurs sous la forme d’aphorismes. On l’aura compris : ici, pas de « révélations croustillantes », même si l’ensemble de ce recueil est inédit. Au contraire, nous y retrouvons toutes les exigences du philosophe de Saint-Marcel d’Ardèche, avec son intelligence toujours attentive au réel, soucieuse de ne pas nier le mystère, de ne pas cacher la complexité des choses et de ne jamais, non plus, se livrer tout entière. De quoi parle-t-il alors dans ces cahiers ? Mais comme toujours, de Dieu, de la foi, de l’intelligence et du mystère, de la mort, de la maturité et de la vieillesse, de l’amour aussi bien sûr et du mariage, du temps qui passe laissant sa marque et son empreinte.

Il parle des choses essentielles qui constituent, sinon nos préoccupations quotidiennes, du moins l’inquiétude, parfois cachée, de nos âmes. Nous le retrouvons donc tel qu’en lui-même et nous ouvrant pourtant toujours de nouvelles portes, pour nous pousser à notre tour à la réflexion. À travers les premiers textes choisis par Françoise Chauvin se dessine une sorte d’autoportrait que révèle bien, par exemple, cette affirmation : « Je ne suis pas inconstant, mais divisé. Je reste fidèle aux choses les plus opposées ».
C’est une lumière sur l’œuvre même de Thibon, œuvre qui ne s’enferme pas dans des catégories toutes faites et par trop simplistes. Lui qui affirme bien vouloir combattre pour l’Église, mais « en franc-tireur » n’a pas cessé d’ausculter le monde de l’âme, décelant, au fond, qu’ « en somme, l’harmonie est dans le monde corporel et le chaos dans le monde des âmes ». Il n’y a pas un confesseur qui dira le contraire.

C’est pourquoi lire Thibon, confronter son intelligence à la sienne, trouver des accords entre les âmes ou, du moins, des échos, revient finalement à trouver l’occasion d’un retour vers soi-même dans un véritable face-à-face. C’est un risque à prendre. Tous les grands livres ne sont-ils pas des risques à prendre ?

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Autres publications consacrées à Gustave Thibon dans les pages de ce blogue :

- « Gustave Thibon : dix ans déjà ! » (2011) > www
- « Eloignement et connaissance » (extrait de « Retour au réel ») > www
- Le message de ND de La Salette au monde paysan > www
- « Le goût de l’aliment éternel » > www
- « Libertés » (extrait de « Diagnostics ») > www
- Eglise et politique : c’est l’absolu qui me donne la norme du relatif > www
- Le sport dans la société moderne (in « L’Equilibre et l’harmonie ») > www
-  Vertu d’espérance et optimisme (in « L’Equilibre et l’harmonie ») > www
- Sur la démocratie et le suffrage universel > www
- « Gustave Thibon – la leçon du silence » par Raphaël Debailiac > www
- « Dépendance et liberté » (in « Retour au réel ») > www
- « Quel avenir pour l’Occident ? » (R. Debailiac) > www
- Sur la révolution française > www
- « L’homme a besoin de racines » (retranscription d’un entretien radiophonique) > www
- Le poème « Deus omnium » (in « Offrande du Soir ») > www

Publié dans:Lectures & relectures, Memento |on 19 janvier, 2008 |5 Commentaires »

2008-6. La catéchèse de Benoît XVI sur Saint Augustin (2ème & 3ème parties).

Voici le texte intégral des enseignements de notre Saint-Père le Pape Benoît XVI - lors des audiences générales des mercredis 16 et 30 janvier 2008 – , consacrés à la figure et aux exemples de Saint Augustin, dont le Souverain Pontife est un fervent lecteur et admirateur :

Saint Augustin

Catéchèse du mercredi 16 janvier 2008 :

Saint Augustin, un homme pour notre temps :

Chers frères et sœurs !

Aujourd’hui, comme mercredi dernier, je voudrais parler du grand évêque d’Hippone, Saint Augustin.
Quatre ans avant de mourir, il voulut nommer son successeur. C’est pourquoi, le 26 septembre 426, il rassembla le peuple dans la Basilique de la Paix, à Hippone, pour présenter aux fidèles celui qu’il avait désigné pour remplir cette tâche. Il dit : « Dans cette vie nous sommes tous mortels, mais le dernier jour de cette vie est pour chaque individu toujours incertain. Toutefois dans l’enfance, on espère arriver à l’adolescence ; de l’adolescence à la jeunesse ; de la jeunesse à l’âge adulte ; de l’âge adulte à l’âge mûr ; de l’âge mûr à la vieillesse. On n’est pas sûr d’y arriver, mais on espère. La vieillesse, au contraire, n’a devant elle aucun temps à pouvoir espérer ; et même sa durée est incertaine. Je suis arrivé dans cette ville par volonté de Dieu dans la force de ma vie ; mais maintenant ma jeunesse est passée et je suis à présent vieux » (Epître 213.1).
À ce point, Augustin donna le nom du successeur désigné, le prêtre Héraclius. L’assemblée éclata dans un applaudissement d’approbation en répétant par vingt-trois fois : « Dieu soit remercié ! loué soit le Christ ! ». Les fidèles approuvèrent avec d’autres acclamations, en outre, ce qu’Augustin dit ensuite à propos de ses intentions pour son avenir : il voulait consacrer les années qui lui restaient à l’étude plus intense des Écritures saintes (cf. Ep 213, 6).

De fait, les années qui suivirent furent quatre années d’une extraordinaire activité intellectuelle : il termina des œuvres importantes, en commença d’autres tout aussi importantes, entretint des débats publics avec les hérétiques – il cherchait toujours le dialogue – il intervint pour promouvoir la paix dans les provinces africaines assiégées par des tribus barbares du sud. Il écrivit en ce sens, au comte Darius, venu en Afrique pour résoudre le désaccord entre le comte Boniface et la cour impériale, dont profitaient les tribus des Maures pour effectuer leur incursion : « Le plus grand titre de gloire – affirmait-il dans la lettre – est précisément celui de tuer la guerre par la parole, plutôt que de tuer les hommes par l’épée, et procurer ou maintenir la paix par la paix et non par la guerre. Certes, même ceux qui combattent, s’ils sont bons, cherchent sans doute la paix, mais au prix du sang versé. Toi, au contraire, tu as été envoyé précisément pour empêcher qu’on ne répande le sang de quelqu’un » (Ep 229, 2). Malheureusement, l’espérance d’une pacification des territoires africains fut déçue : en mai 429, les Vandales, invités par dépit en Afrique par Boniface lui-même, passèrent par le détroit de Gibraltar et envahirent la Mauritanie. L’invasion gagna rapidement les autres riches provinces africaines. En mai ou en juin 430 « les destructeurs de l’empire romain », comme Possidius qualifie ces barbares (Vie, 30.1), encerclèrent Hippone, qu’ils assiégèrent.

Boniface avait même cherché refuge en ville, Boniface, qui, réconcilié trop tard avec la cour, tentait maintenant en vains de barrer la route aux envahisseurs. Le biographe Possidius décrit la douleur d’Augustin : « Les larmes étaient, plus que d’habitude, son pain quotidien de nuit et de jour et, arrivé maintenant à la fin de sa vie, il traînait plus que les autres dans l’amertume et dans le deuil, sa vieillesse » (Vie, 28.6). Et il explique: « Il voyait en effet, cet homme de Dieu, les massacres et les destructions des villes ; les maisons dans les campagnes détruites et les habitants tués par les ennemis ou mis en fuite ; les églises privées de prêtres et de ministres, les vierges sacrées et les religieux dispersés partout ; parmi eux, certains torturés, d’autres tués par l’épée, d’autres faits prisonniers, qui ont perdu l’intégrité de l’âme et du corps et même la foi, réduits à un douloureux et long esclavage par les ennemis » (ibid. 28.8).

Bien que vieux et fatigué, Augustin resta toutefois sur la brèche, en se réconfortant lui-même et les autres par la prière et par la méditation sur les mystérieux desseins de la Providence. Il parlait, à ce sujet, de la « vieillesse du monde » – et ce monde romain était vraiment vieux -, il parlait de la vieillesse comme il l’avait déjà fait des années auparavant pour consoler les réfugiés provenant d’Italie, lorsqu’en 410 les Goths d’Alaric avaient envahi la ville de Rome. Dans la vieillesse, disait-il, les maladies abondent : toux, rhume, yeux, anxiété, épuisement. Mais si le monde vieillit, le Christ est éternellement jeune. Et alors l’invitation : « Ne pas refuser de rajeunir grâce au Christ, même dans un monde qui vieillit. Il te dit : Ne crains pas, ta jeunesse reviendra comme revient celle de l’aigle » (cf Serm. 81.8). Le chrétien donc ne doit pas désespérer même dans des situations difficiles, mais se mettre à l’œuvre pour aider ceux qui sont dans le besoin. C’est ce que le grand Docteur suggère en répondant à l’Évêque de Tiabe, Honoré, qui lui avait demandé si, sous la pression des invasions barbares, un évêque ou un prêtre ou n’importe quel homme d’Église pouvait fuir pour sauver sa vie : « Lorsque le danger est commun pour tous, c’est-à-dire pour les évêques, les clercs et les laïques, ceux qui ont besoin des autres ne doivent pas être abandonnés par ceux dont ils ont besoin. Dans ce cas, ils se réfugient tous en lieux sûrs ; mais si certains ont besoin de rester, ils ne doivent pas être abandonnés par ceux qui ont le devoir de les assister avec le ministère sacré, de façon que, ou ils se sauvent ensemble ou ensemble ils supportent les calamités que le Père de famille voudra qu’ils pâtissent » (Ep 228, 2). Et il concluait : « Voilà l’épreuve suprême de la charité » (ibid. 3). Comment ne pas reconnaître, dans ces paroles, le message héroïque que tant de prêtres, au cours des siècles, ont accueilli et ont précisément adopté ?

Entre-temps, la ville d’Hippone résistait. La maison-monastère d’Augustin avait ouvert ses portes pour accueillir les collègues dans l’épiscopat qui demandaient l’hospitalité. Parmi eux, il y avait aussi Possidius, déjà son disciple, qui put ainsi nous laisser le témoignage direct de ces derniers jours dramatiques. « Dans le troisième mois de ce siège – raconte-t-il – il se mit au lit avec de la fièvre : c’était sa dernière maladie » (Vie, 29.3). Le saint vieillard profita de ce temps désormais libre pour se consacrer avec plus d’intensité à la prière. Il avait l’habitude d’affirmer que personne, évêque, religieux ou laïque, tout irrépréhensible que puisse sembler sa conduite, peut affronter la mort sans une pénitence appropriée. Pour cela, il répétait continuellement entre les larmes, les psaumes pénitentiels, que tant de fois il avait récité avec le peuple (cf ibid. 31.2).

Plus le mal s’aggravait, plus l’évêque mourant ressentait le besoin de solitude et de prière : « Pour n’être dérangé par personne dans son recueillement, environ dix jours avant de sortir de son corps, il nous pria, nous présents, de ne laisser entrer personne dans sa chambre en dehors des heures où les médecins venaient lui rendre visite ou lorsqu’on lui portait ses repas. Sa volonté fut exactement accomplie et pendant tout ce temps, il se consacra à l’oraison » (ibid. 31.3). Il cessa de vivre le 28 août 430 : son grand cœur s’est finalement apaisé en Dieu.

Par la déposition de son corps – nous informe Possidius – le sacrifice, auquel nous assistâmes, fut offert à Dieu, puis il fut enseveli ( Vie, 31.5).
Son corps, sans date précise, fut transféré en Sardaigne et de là, vers 725, à Pavie, dans la Basilique de Saint-Pierre en Ciel d’or, où encore aujourd’hui, il repose. Son premier biographe a ce jugement conclusif sur lui : « Il laissa à l’Église un clergé très nombreux, comme aussi des monastères d’hommes et de femmes pleins de personnes vouées à la chasteté sous l’obéissance de leurs supérieurs, ensemble avec les bibliothèques contenant ses livres et ses discours et ceux d’autres saints, grâce auxquels on connait par la grâce de Dieu, ses mérites et à sa grandeur dans l’Église, et dans lesquels les fidèles toujours le retrouvent vivant » (Possidius, Vie, 31, 8). C’est un jugement auquel nous pouvons nous associer : dans ses écrits nous « le retrouvons aussi vivant ».
Lorsque je lis les écrits de Saint Augustin, je n’ai pas l’impression qu’il soit mort depuis plus ou moins mille six cents ans, mais je le sens comme un homme d’aujourd’hui : un ami, un contemporain qui me parle, nous parle avec sa foi fraîche et actuelle. En Saint Augustin qui nous parle, qui me parle dans ses écrits, voyons l’actualité permanente de sa foi ; de la foi qui vient du Christ, Verbe Eternel Incarné, Fils de Dieu et Fils de l’homme. Et nous pouvons voir que cette foi n’est pas d’hier, même si prêchée hier ; elle est toujours d’aujourd’hui, parce que le Christ est réellement hier aujourd’hui et pour toujours. Il est le Chemin, la Vérité et la Vie. Ainsi Saint Augustin nous encourage à nous confier à ce Christ toujours vivant et à trouver ainsi la route de la vie.

* * * * * * *

Audience générale du mercredi 30 janvier 2008 :

Saint Augustin nous rappelle que Dieu
n’est pas loin de notre raison et de notre vie :

Chers amis,

Après la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens, nous revenons aujourd’hui sur la grande figure de saint Augustin. Mon bien-aimé prédécesseur Jean-Paul II lui a consacré en 1986, c’est-à-dire pour le seizième centenaire de sa conversion, un long document très dense, la Lettre apostolique Augustinum Hipponensem. Le Pape lui-même souhaita qualifier ce texte d’ « action de grâce à Dieu pour le don fait à l’Eglise, et pour elle à l’humanité tout entière, avec cette admirable conversion« . Je voudrais revenir sur le thème de la conversion lors d’une prochaine Audience. C’est un thème fondamental non seulement pour sa vie personnelle, mais aussi pour la nôtre. Dans l’Evangile de dimanche dernier, le Seigneur a résumé sa prédication par la parole : « Convertissez-vous« . En suivant le chemin de saint Augustin, nous pourrions méditer sur ce qu’est cette conversion : c’est une chose définitive, décisive, mais la décision fondamentale doit se développer, doit se réaliser dans toute notre vie.

La catéchèse d’aujourd’hui est en revanche consacrée au thème foi et raison, qui est un thème déterminant, ou mieux, le thème déterminant dans la biographie de saint Augustin. Enfant, il avait appris de sa mère Monique la foi catholique. Mais adolescent il avait abandonné cette foi parce qu’il ne parvenait plus à en voir la caractère raisonnable et il ne voulait pas d’une religion qui ne fût pas aussi pour lui expression de la raison, c’est-à-dire de la vérité. Sa soif de vérité était radicale et elle l’a conduit à s’éloigner de la foi catholique. Mais sa radicalité était telle qu’il ne pouvait pas se contenter de philosophies qui ne seraient pas parvenues à la vérité elle-même, qui ne seraient pas arrivées jusqu’à Dieu. Et à un Dieu qui ne soit pas uniquement une ultime hypothèse cosmologique, mais qui soit le vrai Dieu, le Dieu qui donne la vie et qui entre dans notre vie personnelle. Ainsi, tout l’itinéraire spirituel de saint Augustin constitue un modèle valable encore aujourd’hui dans le rapport entre foi et raison, thème non seulement pour les hommes croyants mais pour tout homme qui recherche la vérité, thème central pour l’équilibre et le destin de tout être humain. Ces deux dimensions, foi et raison, ne doivent pas être séparées ni opposées, mais doivent plutôt toujours aller de pair. Comme l’a écrit Augustin lui-même peu après sa conversion, foi et raison sont « les deux forces qui nous conduisent à la connaissance » (Contra Academicos, III, 20, 43). A cet égard demeurent célèbres à juste titre les deux formules augustiniennes (Sermones, 43, 9) qui expriment cette synthèse cohérente entre foi et raison: crede ut intelligas (« crois pour comprendre ») – croire ouvre la route pour franchir la porte de la vérité – mais aussi, et de manière inséparable, intellige ut credas (« comprends pour croire »), scrute la vérité pour pouvoir trouver Dieu et croire.

Les deux affirmations d’Augustin expriment de manière immédiate et concrète ainsi qu’avec une grande profondeur, la synthèse de ce problème, dans lequel l’Eglise catholique voit exprimé son propre chemin. D’un point de vue historique, cette synthèse se forme avant même la venue du Christ, dans la rencontre entre la foi juive et la pensée grecque dans le judaïsme hellénistique. Ensuite au cours de l’histoire, cette synthèse a été reprise et développée par un grand nombre de penseurs chrétiens. L’harmonie entre foi et raison signifie surtout que Dieu n’est pas éloigné: il n’est pas éloigné de notre raison et de notre vie; il est proche de tout être humain, proche de notre cœur et proche de notre raison, si nous nous mettons réellement en chemin.

C’est précisément cette proximité de Dieu avec l’homme qui fut perçue avec une extraordinaire intensité par Augustin. La présence de Dieu en l’homme est profonde et dans le même temps mystérieuse, mais elle peut être reconnue et découverte dans notre propre intimité: ne sors pas – affirme le converti – mais « rentre en toi-même; c’est dans l’homme intérieur qu’habite la vérité; et si tu trouves que la nature est muable, transcende-toi toi-même. Mais rappelle-toi, lorsque tu te transcendes toi-même, que tu transcendes une âme qui raisonne. Tends donc là où s’allume la lumière de la raison » (De vera religione, 39, 72). Précisément comme il le souligne, dans une affirmation très célèbre, au début des Confessiones, son autobiographie spirituelle écrite en louange à Dieu: « Tu nous as faits pour toi et notre cœur est sans repos, tant qu’il ne repose pas en toi » (I, 1, 1).

Etre éloigné de Dieu équivaut alors à être éloigné de soi-même: « En effet - reconnaît Augustin (Confessiones, III, 6, 11) en s’adressant directement à Dieu - tu étais à l’intérieur de moi dans ce que j’ai de plus intime et plus au-dessus de ce que j’ai de plus haut« , interior intimo meo et superior summo meo ; si bien que – ajoute-t-il dans un autre passage lorsqu’il rappelle l’époque antérieure à sa conversion – « tu étais devant moi; et quant à moi en revanche, je m’étais éloigné de moi-même, et je ne me retrouvais plus; et moins encore te retrouvais-je » (Confessiones, V, 2, 2). C’est précisément parce qu’Augustin a vécu personnellement cet itinéraire intellectuel et spirituel, qu’il a su le rendre dans ses œuvres de manière immédiate et avec tant de profondeur et de sagesse, reconnaissant dans deux autres passages célèbres des Confessiones (IV, 4, 9 et 14, 22) que l’homme est « une grande énigme » (magna quaestio) et « un grand abîme » (grande profundum), une énigme et un abîme que seul le Christ illumine et sauve. Voilà ce qui est important: un homme qui est éloigné de Dieu est aussi éloigné de lui-même, et il ne peut se retrouver lui-même qu’en rencontrant Dieu. Ainsi il arrive également à lui-même, à son vrai moi, à sa vraie identité.

L’être humain – souligne ensuite Augustin dans De civitate Dei (XII, 27) – est social par nature mais antisocial par vice, et il est sauvé par le Christ, unique médiateur entre Dieu et l’humanité et « voie universelle de la liberté et du salut« , comme l’a répété mon prédécesseur Jean-Paul II (Augustinum Hipponensem, 21) : hors de cette voie, qui n’a jamais fait défaut au genre humain – affirme encore Augustin dans cette même œuvre – « personne n’a jamais trouvé la liberté, personne ne la trouve, personne ne la trouvera » (De civitate Dei, X, 32, 2). En tant qu’unique médiateur du salut, le Christ est la tête de l’Eglise et il est uni à elle de façon mystique au point qu’Augustin peut affirmer : « Nous sommes devenus le Christ. En effet, s’il est la tête et nous les membres, l’homme total est lui et nous » (In Iohannis evangelium tractatus, 21, 8).

Peuple de Dieu et maison de Dieu, l’Eglise, dans la vision augustinienne est donc liée étroitement au concept de Corps du Christ, fondée sur la relecture christologique de l’Ancien Testament et sur la vie sacramentelle centrée sur l’Eucharistie, dans laquelle le Seigneur nous donne son Corps et nous transforme en son Corps. Il est alors fondamental que l’Eglise, Peuple de Dieu au sens christologique et non au sens sociologique, soit véritablement inscrite dans le Christ, qui – affirme Augustin dans une très belle page – « prie pour nous, prie en nous, est prié par nous; prie pour nous comme notre prêtre, prie en nous comme notre chef, est prié par nous comme notre Dieu: nous reconnaissons donc en lui notre voix et en nous la sienne » (Enarrationes in Psalmos, 85, 1).

Dans la conclusion de la Lettre apostolique Augustinum Hipponensem Jean-Paul II a voulu demander au saint lui-même ce qu’il avait à dire aux hommes d’aujourd’hui et il répond tout d’abord avec les paroles qu’Augustin confia dans une lettre dictée peu après sa conversion: « Il me semble que l’on doive reconduire les hommes à l’espérance de trouver la vérité » (Epistulae, 1, 1) ; cette vérité qui est le Christ lui-même, le Dieu véritable, auquel est adressée l’une des plus belles et des plus célèbres prières des Confessiones (X, 27, 38) : « Je t’ai aimée tard, beauté si ancienne, beauté si nouvelle, je t’ai aimée tard. Mais quoi ! Tu étais au dedans, moi au dehors de moi-même ; et c’est au dehors que je te cherchais ; et je poursuivais de ma laideur la beauté de tes créatures. Tu étais avec moi, et je n’étais pas avec toi ; retenu loin de toi par tout ce qui, sans toi, ne serait que néant. Tu m’appelles, et voilà que ton cri force la surdité de mon oreille ; ta splendeur rayonne, elle chasse mon aveuglement ; ton parfum, je le respire, et voilà que je soupire pour toi ; je t’ai goûté, et me voilà dévoré de faim et de soif ; tu m’as touché, et je brûle du désir de ta paix« .

Voilà, Augustin a rencontré Dieu et tout au long de sa vie, il en a fait l’expérience au point que cette réalité – qui est avant tout la rencontre avec une Personne, Jésus – a changé sa vie, comme elle change celle de tous ceux, femmes et hommes, qui de tous temps ont la grâce de le rencontrer. Prions afin que le Seigneur nous donne cette grâce et nous permette de trouver sa paix.

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Armoiries de Benoît XVI

2008-4. La catéchèse de Benoît XVI sur Saint Augustin (1ère partie).

Jeudi 10 janvier 2008.

Notre Saint-Père le Pape Benoît XVI a consacré hier une première catéchèse hebdomadaire à Saint Augustin.
La Règle religieuse qui est en vigueur au Mesnil-Marie est celle qui a été écrite par le grand Docteur de l’Eglise latine, nous pensons qu’il est important de reproduire ici la traduction de l’intégralité de cet enseignement du Souverain Pontife
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Saint Augustin enseignant (B. Gozzolli)

Chers frères et sœurs,

Après les grandes festivités de Noël, je voudrais revenir aux méditations sur les Pères de l’Eglise et parler aujourd’hui du plus grand Père de l’Eglise latine, saint Augustin : homme de passion et de foi, d’une très grande intelligence et d’une sollicitude pastorale inlassable, ce grand saint et docteur de l’Eglise est souvent connu, tout au moins de réputation, par ceux qui ne connaissent pas le christianisme ou ne le connaissent pas bien, car il a laissé une empreinte très profonde dans la vie culturelle de l’Occident et du monde entier. En raison de son importance particulière, saint Augustin a eu une influence considérable et l’on pourrait affirmer, d’une part, que toutes les routes de la littérature chrétienne latine mènent à Hippone (aujourd’hui Annaba, sur les côtes de l’Algérie), où il était évêque et, de l’autre, que de cette ville de l’Afrique romaine, dont Augustin fut l’évêque de 395 jusqu’à sa mort en 430, partent de nombreuses autres routes du christianisme successif et de la culture occidentale elle-même.

Rarement une civilisation n’a rencontré un aussi grand esprit, qui sache en accueillir les valeurs et en exalter la richesse intrinsèque, en inventant des idées et des formes dont la postérité se serait nourrie, comme le souligna également Paul VI : « On peut dire que toute la pensée de l’antiquité conflue dans son œuvre et que de celle-ci dérivent des courants de pensée qui parcourent toute la tradition doctrinale des siècles suivants » (AAS, 62, 1970, p. 426). Augustin est également le Père de l’Eglise qui a laissé le plus grand nombre d’œuvres. Son biographe Possidius dit qu’il semblait impossible qu’un homme puisse écrire autant de choses dans sa vie. Nous parlerons de ces diverses œuvres lors d’une prochaine rencontre. Aujourd’hui, nous réserverons notre attention à sa vie, que l’on reconstruit bien à partir de ses écrits, et en particulier des Confessions, son extraordinaire autobiographie spirituelle, écrite en louange à Dieu, qui est son œuvre la plus célèbre. Et à juste titre, car ce sont précisément les Confessions d’Augustin, avec leur attention à la vie intérieure et à la psychologie, qui constituent un modèle unique dans la littérature occidentale, et pas seulement occidentale, même non religieuse, jusqu’à la modernité. Cette attention à la vie spirituelle, au mystère du « moi », au mystère de Dieu qui se cache derrière le « moi », est une chose extraordinaire sans précédent et restera pour toujours, comme un « sommet » spirituel.

Mais pour en venir à sa vie, Augustin naquit à Taghaste – dans la province de Numidie de l’Afrique romaine – le 13 novembre 354, de Patrice, un païen qui devint ensuite catéchumène, et de Monique, fervente chrétienne. Cette femme passionnée, vénérée comme une sainte, exerça sur son fils une très grande influence et l’éduqua dans la foi chrétienne. Augustin avait également reçu le sel, comme signe de l’accueil dans le catéchuménat. Et il est resté fasciné pour toujours par la figure de Jésus Christ ; il dit même avoir toujours aimé Jésus, mais s’être éloigné toujours plus de la foi ecclésiale, de la pratique ecclésiale, comme cela arrive pour de nombreux jeunes aujourd’hui aussi.

Augustin avait aussi un frère, Navigio, et une sœur, dont nous ignorons le nom et qui, restée veuve, fut ensuite à la tête d’un monastère féminin. Le jeune garçon, d’une très vive intelligence, reçut une bonne éducation, même s’il ne fut pas un étudiant exemplaire. Il étudia cependant bien la grammaire, tout d’abord dans sa ville natale, puis à Madaura et, à partir de 370, la rhétorique à Carthage, capitale de l’Afrique romaine : maîtrisant parfaitement la langue latine, il n’arriva cependant pas à la même maîtrise du grec et n’apprit pas le punique, parlé par ses compatriotes. Ce fut précisément à Carthage qu’Augustin lut pour la première fois l’Hortensius, une œuvre de Cicéron qui fut ensuite perdue et qui marqua le début de son chemin vers la conversion. En effet, le texte cicéronien éveilla en lui l’amour pour la sagesse, comme il l’écrira, une fois devenu évêque, dans les Confessions : « Sa lecture changea mes sentiments », si bien que « je ne vis soudain que bassesse dans l’espérance du siècle, et je convoitai l’immortelle sagesse avec un incroyable élan de cœur » (III, 4, 7).

Mais comme il était convaincu que sans Jésus on ne peut pas dire avoir effectivement trouvé la vérité, et comme dans ce livre passionné ce nom lui manquait, immédiatement après l’avoir lu il commença à lire l’Ecriture, la Bible. Mais il en fut déçu. Non seulement parce que le style latin de la traduction de l’Ecriture Sainte était insuffisant, mais également parce que le contenu lui-même ne lui apparut pas satisfaisant. Dans les récits de l’Ecriture sur les guerres et les autres événements humains, il ne trouva pas l’élévation de la philosophie, la splendeur de la recherche de la vérité qui lui est propre. Toutefois, il ne voulait pas vivre sans Dieu et il cherchait ainsi une religion correspondant à son désir de vérité et également à son désir de se rapprocher de Jésus. Il tomba ainsi dans les filets des manichéens, qui se présentaient comme des chrétiens et promettaient une religion totalement rationnelle. Ils affirmaient que le monde est divisé en deux principes : le bien et le mal. Et ainsi s’expliquerait toute la complexité de l’histoire humaine. La morale dualiste plaisait aussi à saint Augustin, car elle comportait une morale très élevée pour les élus : et pour celui qui y adhérait, comme lui, il était possible de vivre une vie beaucoup plus adaptée à la situation de l’époque, en particulier pour un homme jeune. Il devint donc manichéen, convaincu à ce moment d’avoir trouvé la synthèse entre rationalité, recherche de la vérité et amour de Jésus Christ. Il en tira également un avantage concret pour sa vie : l’adhésion aux manichéens ouvrait en effet des perspectives faciles de carrière. Adhérer à cette religion qui comptait tant de personnalités influentes, lui permettait également de poursuivre une relation tissée avec une femme et d’aller de l’avant dans sa carrière. Il eut un fils de cette femme, Adéodat, qui lui était très cher, très intelligent, et qui sera ensuite très présent lors de sa préparation au baptême près du lac de Côme, participant à ces « Dialogues » que saint Augustin nous a légués. Malheureusement, l’enfant mourut prématurément. Professeur de grammaire vers l’âge de vingt ans dans sa ville natale, il revint bien vite à Carthage, où il devint un maître de rhétorique brillant et célèbre. Avec le temps, toutefois, Augustin commença à s’éloigner de la foi des manichéens, qui le déçurent précisément du point de vue intellectuel car ils ne furent pas capables de répondre à ses doutes, et il se transféra à Rome, puis à Milan, où résidait alors la cour impériale et où il avait obtenu un poste de prestige grâce à l’intervention et aux recommandations du préfet de Rome, le païen Simmaque, hostile à l’évêque de Milan saint Ambroise.

A Milan, Augustin prit l’habitude d’écouter – tout d’abord dans le but d’enrichir son bagage rhétorique – les très belles prédications de l’évêque Ambroise, qui avait été le représentant de l’empereur pour l’Italie du Nord, et le rhéteur africain fut fasciné par la parole du grand prélat milanais et pas seulement par sa rhétorique ; c’est surtout son contenu qui toucha toujours plus son cœur. Le grand problème de l’Ancien Testament, du manque de beauté rhétorique, d’élévation philosophique se résolvait, dans les prédications de saint Ambroise, grâce à l’interprétation typologique de l’Ancien Testament : Augustin comprit que tout l’Ancien Testament est un chemin vers Jésus Christ. Il trouva ainsi la clef pour comprendre la beauté, la profondeur également philosophique de l’Ancien Testament et il comprit toute l’unité du mystère du Christ dans l’histoire et également la synthèse entre philosophie, rationalité et foi dans le Logos, dans le Christ Verbe éternel qui s’est fait chair.

Augustin se rendit rapidement compte que la lecture allégorique des Ecritures et la philosophie néoplatonicienne pratiquées par l’évêque de Milan lui permettaient de résoudre les difficultés intellectuelles qui, lorsqu’il était plus jeune, lors de sa première approche des textes bibliques, lui avaient paru insurmontables.

A la lecture des écrits des philosophes, Augustin fit ainsi suivre à nouveau celle de l’Ecriture et surtout des lettres pauliennes. Sa conversion au christianisme, le 15 août 386, se situa donc au sommet d’un itinéraire intérieur long et tourmenté dont nous parlerons dans une autre catéchèse, et l’Africain s’installa à la campagne au nord de Milan, près du lac de Côme – avec sa mère Monique, son fils Adéodat et un petit groupe d’amis – pour se préparer au baptême. Ainsi, à trente-deux ans, Augustin fut baptisé par Ambroise le 24 avril 387, au cours de la veillée pascale, dans la cathédrale de Milan.

Après son baptême, Augustin décida de revenir en Afrique avec ses amis, avec l’idée de pratiquer une vie commune, de type monastique, au service de Dieu. Mais à Ostie, dans l’attente du départ, sa mère tomba brusquement malade et mourut un peu plus tard, déchirant le cœur de son fils. Finalement de retour dans sa patrie, le converti s’établit à Hippone pour y fonder précisément un monastère. Dans cette ville de la côte africaine, malgré la présence d’hérésies, il fut ordonné prêtre en 391 et commença avec plusieurs compagnons la vie monastique à laquelle il pensait depuis longtemps, partageant son temps entre la prière, l’étude et la prédication. Il voulait uniquement être au service de la vérité, il ne se sentait pas appelé à la vie pastorale, mais il comprit ensuite que l’appel de Dieu était celui d’être un pasteur parmi les autres, en offrant ainsi le don de la vérité aux autres. C’est à Hippone, quatre ans plus tard, en 395, qu’il fut consacré évêque. Continuant à approfondir l’étude des Ecritures et des textes de la tradition chrétienne, Augustin fut un évêque exemplaire dans son engagement pastoral inlassable : il prêchait plusieurs fois par semaine à ses fidèles, il assistait les pauvres et les orphelins, il soignait la formation du clergé et l’organisation de monastères féminins et masculins. L’antique rhéteur s’affirma rapidement comme l’un des représentants les plus importants du christianisme de cette époque : très actif dans le gouvernement de son diocèse – avec également d’importantes conséquences au niveau civil – pendant ses plus de trente-cinq années d’épiscopat, l’évêque d’Hippone exerça en effet une grande influence sur la conduite de l’Eglise catholique de l’Afrique romaine et de manière plus générale sur le christianisme de son temps, faisant face à des tendances religieuses et des hérésies tenaces et sources de division telles que le manichéisme, le donatisme et le pélagianisme, qui mettaient en danger la foi chrétienne dans le Dieu unique et riche de miséricorde.

Et c’est à Dieu qu’Augustin se confia chaque jour, jusqu’à la fin de sa vie : frappé par la fièvre, alors que depuis presque trois mois sa ville d’Hippone était assiégée par les envahisseurs vandales, l’évêque – raconte son ami Possidius dans la Vita Augustini – demanda que l’on transcrive en gros caractères les psaumes pénitentiels « et il fit afficher les feuilles sur le mur, de sorte que se trouvant au lit pendant sa maladie il pouvait les voir et les lire, et il pleurait sans cesse à chaudes larmes » (31, 2). C’est ainsi que s’écoulèrent les derniers jours de la vie d’Augustin, qui mourut le 28 août 430, alors qu’il n’avait pas encore 76 ans. Nous consacrerons les prochaines rencontres à ses œuvres, à son message et à son parcours intérieur.

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armoiries de Benoît XVI

2007-53. Marie est la Mère spirituelle de tous les chrétiens.

Dimanche 30 décembre 2007.

En ce dimanche dans l’Octave de la Nativité, nous pouvons méditer sur ce texte de Monsieur Olier, fondateur des Prêtres de Saint-Sulpice, extrait de l’opuscule : « Vie intérieure de la Très Sainte Vierge Marie« , au chapitre VII : Nativité de Jésus-Christ, § III Réflexions pratiques.

Vitrail de la Vierge à l'Enfant

« Considérez, avec reconnaissance et bonheur, que vous êtes l’enfant de Marie, non pas quant à votre corps, mais quant à la vie surnaturelle de votre âme, qui est la plus excellente portion de vous-même, ou plutôt la seule qui puisse attirer sur vous les regards et les complaisances de Dieu. Il est vrai que votre âme a en soi une vie propre et naturelle, mais la foi vous apprend que cette vie est corrompue par suite du péché d’Adam ; et qu’au lieu d’être un bien pour vous, elle aurait abouti à votre perte éternelle, si Dieu, pour vous rendre son enfant d’adoption, ne vous eût communiqué, au saint baptême, la vie de son propre Fils; vie divine qui vous donne le droit d’appeler Marie votre Mère, avec la même confiance que vous donnez à Dieu le titre de Père.

Vous devez savoir, en effet, que vous n’êtes devenu enfant de Dieu que par la communication qu’il vous a faite de la vie de Jésus-Christ, comme saint Paul nous l’enseigne (1). Mais ce bienfait ineffable ne le devez-vous pas à celle qui, en donnant son consentement pour devenir la Mère du Sauveur, a consenti aussi à devenir la vôtre, puisque ce n’était que pour vous rendre enfant de Dieu que dans ce moment le Verbe se fit chair et vint habiter parmi nous (2).

Marie ne conçut pas seulement Jésus-Christ dans le mystère de l’Incarnation, elle vous conçut aussi vous-même en votre qualité d’enfant de Dieu. Comme vous étiez renfermé dans le sein de Marie avec Jésus-Christ, dans lequel nous étions tous contenus quant à la vie divine, ainsi que nos corps avaient été contenus dans Adam, figure de Jésus-Christ. Quel n’est donc pas votre bonheur d’avoir été conçu par une telle Mère, d’avoir été porté dans son sein, d’avoir été dès lors l’objet de son amour maternel, et de sa plus vive comme de sa plus constante sollicitude ! Quelle confiance ne devez-vous pas avoir en elle! Son sein a été, pour ainsi dire, le lieu de votre première résidence dans ce monde, le temple où vous avez été offert à Dieu par elle des milliers de fois. Votre mère, selon la chair, lorsqu’elle vous portait dans son sein, ne vous connaissait pas encore; elle ne savait pas ce que vous seriez dans la suite, ni même si vous verriez le jour. Marie vous a connu à l’avance, elle vous a aimé; elle s’est occupée des moyens de vous retirer du péché, d’assurer votre sanctification sur la terre et votre bonheur dans le ciel.

Le malheur de votre naissance excita d’abord toute la compassion de Marie; les entrailles de cette vraie mère de votre âme s’émurent sur vôtre lamentable sort. Dans cet état, en effet, vous étiez bien plus à plaindre que ce pauvre infortuné de l’Évangile qui était tout à la fois aveugle, sourd et muet. Votre âme était aveugle aux beautés et aux vérités de Dieu, sourde à toutes ses invitations, muette à sa louange, et elle serait restée éternellement dans cet état déplorable si Dieu, par sa grande miséricorde, ne vous eût donné une nouvelle naissance, en répandant sa divine vie dans la partie supérieure de votre âme. Cette vie du Fils de Dieu, cette vie du Verbe, qui est la lumière éternelle du Père, éclaira les yeux de votre âme comme un flambeau ardent communique sa propre lumière à un flambeau éteint et le rend lumineux, Le Verbe, qui est la parole incréée et toute-puissante du Père, frappa efficacement l’oreille de votre cœur, et lui rendit l’ouïe, et enfin, prenant possession de votre âme, il commença à louer Dieu par elle et à publier ses grandeurs, versant en vous les vertus divines de Foi, d’Espérance et de Charité.

Marie n’en demeura pas là. Vous voyez dans l’Évangile, qu’après qu’elle eut mis au monde son premier-né, elle l’enveloppa de langes, elle le fit reposer dans la crèche, elle le nourrit de son lait, et lui procura tous les autres soulagements que réclamait l’état de faiblesse dans lequel il avait voulu naître. C’est une image de ce que cette tendre mère a fait pour développer et faire croître en vous la vie nouvelle et divine que vous aviez reçue par votre régénération. Ces langes, qu’elle avait si soigneusement préparés et avec lesquels elle enveloppa le petit corps de l’Enfant Jésus, sont la figure de ce qu’elle a fait pour préserver votre enfance de la contagion du siècle pervers où vous deviez vivre. La crèche où elle reposa l’Enfant Jésus est l’image de la sainte Église où, par la vigilance de Marie, et toujours sous ses yeux, vous deviez trouver un lieu d’assurance et de repos. Elle vous a nourri elle-même de son lait maternel, c’est-à-dire de la lumière et de l’amour divin, qui sont l’aliment des enfants de Dieu, et dont elle était remplie pour vous les communiquer selon, vos besoins dans les diverses rencontres de la vie. Elle a fait de ses mains la tunique dont elle couvrit le corps de l’Enfant Jésus, figure de son corps mystique, ou de son Église; ainsi elle nous revêt, chacun en particulier, des mérites de son Fils et des siens propres dans les divers états où la Providence nous place, se montrant à l’égard de tous la véritable mère des vivants.

Puisque vous tenez de ses mains tout ce que vous avez reçu de grâces, pour entretenir et augmenter en vous la vie de Jésus-Christ, voyez quelle ne doit pas être votre reconnaissance envers une mère si bonne et si généreuse, et quel amour, quel dévouement vous lui devez en retour! Pour essayer donc de lui rendre quelque chose des hommages sans nombre dont vous lui êtes redevable, proposez-vous dans cette solennité :

- 1° De lui témoigner votre reconnaissance du bonheur que vous avez de lui appartenir en qualité d’enfant. Les trois messes qu’on célèbre le jour de Noël ont pour objet d’honorer les trois naissances de Notre-Seigneur : sa naissance du sein de son Père éternel, sa naissance de Marie à Bethléem, sa naissance spirituelle dans nos âmes. Pendant la première messe, adorez le Fils de Dieu: naissant du sein du Père, et adorez le Père éternel comme votre vrai Père, et la source première de tous les biens que vous avez reçus et que vous recevrez jamais. Dans la deuxième, adorez Notre-Seigneur naissant de sa Mère, selon son humanité, se faisant par là votre frère, et vous mettant en part de tous ses biens, spécialement du privilége magnifique de donner vous-même à Dieu, ainsi qu’il vous l’a appris dans l’Évangile, le doux nom de père. Remerciez-le, enfin , de tous les biens sans nombre qu’il a faits à la très Sainte Vierge, en l’élevant par l’Incarnation à la dignité incomparable de sa vraie Mère. Dans la troisième messe, témoignez votre reconnaissance à Marie de vous avoir fait naître en Jésus-Christ, et par là d’être véritablement votre mère pour le temps et pour l’éternité. Lorsque vous eûtes le bonheur de devenir son enfant, vous n’étiez pas capable de lui témoigner vos sentiments de gratitude; aujourd’hui que vous connaissez quelque chose de ses miséricordes à votre égard, acquittez-vous envers elle, autant que vous le pourrez , et invitez les saints Anges à s’unir à vous pour vous aider à lui témoigner votre reconnaissance.

- 2° Cette divine mère a voulu vous avoir pour enfant, afin que vous lui donniez la joie de voir Jésus-Christ grandir, se fortifier et se développer dans votre âme. Elle a nourri et fait croître le corps du Sauveur par les soins qu’elle a pris de son enfance; et elle veut développer sa vie en vous jusqu’à ce que vous, arriviez à la perfection de cette vie à laquelle Dieu le père vous appelle. La vie de Jésus croît et augmente dans les chrétiens lorsque ce divin Sauveur ne trouvant point en eux de résistance, il fait paraître ses vertus divines et sa sainteté dans leurs oeuvres. Quelle douce et vive satisfaction ne procureriez-vous pas à Marie si, à l’occasion de cette solennité, vous triomphiez de ces défauts dans lesquels vous retombez si souvent, et qui, empêchant Jésus-Christ d’agir en vous, le tiennent comme dans un état habituel d’impuissance et de faiblesse! Conjurez donc Marie d’ôter de ce coeur toutes les affections qui ne seraient pas pour Jésus. Priez-le avec ferveur de vous aider à les arracher, et d’en faire comme un petit faisceau de myrrhe pour l’offrir à l’Enfant Jésus dans sa crèche. Oseriez-vous aller à lui les mains vides, tandis que les bergers et les mages s’empressent de lui porter chacun leurs présents ? Tels sont ceux que Jésus et Marie attendent de votre amour; votre coeur pourrait-il les lui refuser? Prenez donc la résolution de réprimer en vous les mouvements de votre impatience naturelle, pour laisser à Jésus la facilité de faire paraître sa patience en vous; d’étouffer les saillies de votre amour-propre, pour qu’il puisse montrer en vous son humilité et sa douceur; de surmonter vos antipathies ou vos affections trop sensibles, afin de lui donner lieu de manifester pour vous sa divine charité; enfin d’attaquer de front tous vos défauts, pour qu’il fasse éclater en vous et par vous toutes ses aimables vertus, et qu’ainsi il grandisse et se développe dans votre âme.

- 3° Pour vous maintenir dans des dispositions si nécessaires, consacrez-vous tout de nouveau à Marie en qualité d’enfant, et promettez-lui de vivre à son égard dans l’abandon le plus filial et la dépendance la plus absolue. Elle étend sa sollicitude maternelle sur tous vos besoins, sur ceux du corps aussi bien que sur ceux de l’âme. Recevez donc comme de sa main la nourriture que vous prenez tous les jours, les vêtements nouveaux dont vous usez, tous les autres soulagements nécessaires ou utiles à votre conservation, en un mot, tout ce que la divine Providence met à votre disposition pour vous aider à passer la vie présente. Cette fidélité à tout recevoir comme de la main de cette aimable mère, entretiendra en vous les sentiments de piété filiale que vous lui devez, et contribuera puissamment à vous faire user de toutes ces choses d’une manière très-pure et très chrétienne.

- 4° Avant de rien entreprendre de tant soit peu considérable, ayez soin de lui en demander la permission comme ferait un enfant à sa mère. L’Enfant Jésus, le plus parfait modèle en ce genre qui puisse jamais être proposé, nous a donné cet exemple de soumission à Marie, et nous a mérité la grâce de la pratiquer. Quoiqu’il fût toujours éclairé par la lumière de son Père, qui lui montrait ce qu’il avait à faire, il ne laissait pas, comme un enfant très soumis à sa mère, de ne se porter à rien sans son agrément ; combien plus convient-il que vous vous conformiez à cette sainte pratique, pour trouver la lumière dans vos obscurités et éviter les piéges et les illusions de l’amour-propre. Ayez donc soin, avant de rien entreprendre, de lui demander son agrément; et cela : 1° en renonçant à vos vues propres; 2° en vous unissant à ses intentions très-pures et très-saintes; 3° en la priant, si la chose qu’il s’agit de faire est conforme à son bon plaisir, d’y donner sa sainte bénédiction, ou d’en empêcher l’exécution si elle ne lui était pas agréable; 4° mais un moyen de fixer alors vos incertitudes, ce serait de consulter une personne sage et désintéressée, et si vous êtes membre d’une communauté, la personne qui vous gouverne, en regardant dans sa décision la volonté de Marie qui se fera connaître à vous par ce moyen.

- 5° Une autre pratique qui nourrira en vous cette piété. filiale, ce sera de lui demander sa sainte bénédiction à genoux, et, si vous le pouvez, devant quelqu’une de ses images, le matin, dès votre lever, le soir, immédiatement avant de prendre votre repos. Servez-vous alors, à l’imitation de l’Église, de ces paroles qui lui sont familières : Que la Vierge Marie, avec son doux Enfant, nous bénisse: Nos, cum prole pia benedicat Virgo Maria. En vous consacrant à elle le matin, demandez-lui de vous revêtir tout de nouveau de la vie de Jésus-Christ, son Fils; priez-la de vous obtenir la fidélité nécessaire pour la faire croître et se développer en vous, et enfin pour vous renouveler dans ces dispositions durant le jour, demandez-lui encore sa bénédiction maternelle en entrant dans votre chambre et lorsque vous en sortez, si votre position vous permet de vous assujettir à cette sainte pratique. »

Fleur de lys bleu

1. Galat., cap. IV, 6. Quoniam autem estis filiii Dei, misit Deus Spiritum Filii sui in corda vestra.

2. S. Joann., cap. I, 12, 13. Dedit eis potestatem filios Dei fieri, his qui credunt in nomine ejus, qui… ex Deo nati sunt. Et verbum caro factun est, et habitavit in nobis.

2007-42. A propos de « Spe salvi »… Un commentaire d’Antonio Socci.

Ce que signifie la très belle encyclique de Benoît XVI sur l’espérance.

Article d’Antonio Socci paru dans le journal « Libero » du 1er décembre 2007

(article envoyé en italien par un ami résidant à Bologne, et traduit par nos soins).

 » Une bombe! C’est la nouvelle encyclique de Benoît XVI « Spe salvi » où il n’y a pas la moindre citation du concile (choix d’une signification énorme), où il est finalement parlé de l’Enfer, du Paradis et du Purgatoire (et même de l’Antéchrist à travers une citation de Kant), où les horreurs sont appelées par leur nom (par exemple « communisme », qu’il fut interdit de citer et de condamner au concile), où au lieu de faire de l’œil aux puissants de ce monde est retenu le poignant témoignage des martyrs chrétiens, les victimes, où est balayée au loin la rhétorique des « religions » en affirmant qu’il y a un seul Sauveur, où Marie est désignée comme « Etoile d’espérance » et où il est montré que la confiance aveugle dans le (seul) progrès et dans la (seule) science conduit au désastre et au désespoir.

Du concile, Benoît XVI ne cite nullement « Gaudium et spes », qui avait pourtant le mot espérance dans son titre, mais envoie au loin justement l’équivoque introduite de manière désastreuse dans le monde catholique par ce qui fut la principale constitution conciliaire: « l’Eglise dans le monde de ce temps ». Le Pape invite en fait, au § 22, à « une autocritique du christianisme moderne« . Spécialement sur le concept de « progrès ». Pour dire avec Charles Péguy, « le christianisme n’est pas la religion du progrès, mais du salut« .

Non que le progrès soit une chose négative, bien au contraire il doit beaucoup au christianisme comme le démontrent aussi des livres récents (je pense à ceux de Rodney Stark, « La Victoire de la raison« , et de Thomas Woods, « Comment l’Eglise Catholique a construit la civilisation occidentale« ). Le problème est « l’idéologie du progès », sa transformation en utopie.Le grave inconvénient de « Gaudium et spes » et du concile fut de changer la vertu théologale d’espérance dans la notion mondaine d’optimisme. Deux choses radicalement antithétiques, parce que, comme l’écrivait Ratzinger, alors cardinal, dans son livre « Regarder le Christ« : « Le fondement de l’optimisme est l’utopie », tandis que l’espérance est « un don qui a déjà été donné et que nous attendons de celui qui seul peut vraiment faire des dons: de ce Dieu qui, avec Jésus, a déjà planté sa tente dans l’histoire. »Dans l’Eglise post-conciliaire l’ « optimisme » devint un devoir et un nouveau superdogme. Le pire péché devint celui du « pessimisme ». Pour donner le « la », il y eut aussi l’ « ingénu » discours d’ouverture du concile prononcé par Jean XXIII, dans lequel, au milieu de ce siècle qui fut le plus grand abattoir de chrétiens de l’histoire, il « voyait rose » et s’en prenait à ceux qu’il appela « des prophètes de malheur« : « Dans les conditions actuelles de la société humaine, déclara-t-il, ils ne sont pas capables de voir autre chose que des ruines et des inconvénients; ils vont en disant que nos temps, si on les confronte aux siècles passés, se révèlent pire en tout; et ils arrivent jusqu’au point de ce comporter comme s’ils n’avaient rien à apprendre de l’histoire… A Nous il apparaît qu’il faut résolument ne pas être d’accord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours le pire, comme si la fin du monde menaçait.« 

Roncalli fut reconnu, par l’apologétique progressiste, dépositaire d’un véritable « esprit prophétique« , chose qui est niée – par exemple – par la Madone de Fatima, laquelle au contraire, en 1917, mettait en garde contre d’horribles malheurs, annonçant la gravité du moment et le péril mortel représenté par le communisme qui arrivait (après trois mois) en Russie. En fait un océan d’horreur et de sang se produisit. Mais 40 ans après, en 1962, allègrement – pendant que le Vatican donnait à Moscou l’assurance qu’au concile ne serait pas explicitement condamné le communisme et pendant que des saints comme Padre Pio étaient condamnés à mille vexations – Jean XXIII annonça publiquement que l’Eglise du concile préférait éviter les condamnations parce que même si « les doctrines fausses ne manquent pas… désormais les hommes semblent d’eux-mêmes portés à les condamner. »

Et en fait à peu de temps de là eut lieu le maximum de l’expansion communiste dans le monde, non seulement avec des régimes qui allaient de Trieste à la Chine et ensuite Cuba et l’Indochine, mais avec l’explosion de mai 68 dans les pays occidentaux qui furent dévastés pour des décennies par les idéologies de la haine. Peu d’années après la fin du concile Paul VI tirait le tragique bilan, pour l’Eglise, du « prophétique » optimisme roncallien et convenait que: « On croyait qu’après le concile serait venue une journée de soleil pour l’histoire de l’Eglise. Au contraire est venue une journée de nuages, de tempête, d’obscurité, de recherche, d’incertitude… L’ouverture au monde est devenue une invasion véritable et caractérisée dans l’Eglise de la pensée du siècle. Nous avons sans doute été trop faibles et imprudents« , « l’Eglise est dans une difficile période d’autodémolition« , « par quelque endroit la fumée de Satan est entrée dans le temple de Dieu« .

Parce qu’il avait admis loyalement cela, le même Paul VI fut isolé comme « pessimiste » par l’establishment clérical pour lequel la religion de l’optimisme « faisait oublier toute décadence et toute destruction » (outre qu’elle faisait oublier l’énormité des périls qui pesaient sur l’humanité, ainsi que les dogmes tels que le péché originel et l’existence de Satan et de l’enfer).

Ratzinger, dans le livre déjà cité, a des paroles de feu contre cette substitution de « l’espérance » avec « l’optimisme ». Il dit que « cet optimisme méthodique avait été produit par ceux qui désiraient la destruction de la vieille Eglise, sous couvert de réforme« , « l’optimisme affiché était une espèce de tranquillisant… dans le but de créer le climat adapté pour si possible démolir tranquillement l’Eglise et ainsi acquérir la domination sur elle. »

Ratzinger donnait aussi un exemple personnel. Quand parut de manière explosive son livre d’entretiens avec Vittorio Messori « Entretiens sur la foi« , où était clairement décrite la situation de l’Eglise et du monde, il fut accusé d’avoir fait « un livre pessimiste ». « En quelque manière » écrivait le cardinal, « on a tenté d’interdire la vente, parce qu’une hérésie de cet ordre de grandeur ne pouvait simplement pas être tolérée. Les détenteurs du pouvoir d’opinions mirent le livre à l’index. La nouvelle inquisition fit sentir sa force. Il fut encore une fois démontré qu’il n’existait pas de plus grand péché contre l’esprit de l’époque que de devenir coupable d’un manque d’optimisme. »

Aujourd’hui Benoît XVI, avec cette encyclique à la pensée puissante, a mis finalement au grenier le fondant « optimisme » roncallien et conciliaire, celui de l’idéologisme trop facile et conformiste qui a fait s’agenouiller l’Eglise devant le monde et l’a livrée à une des plus terribles crises de son histoire.

Ainsi la critique implicite ne va plus seulement à l’après-concile, aux « mauvaises interprétations » du concile, mais aussi à quelques fondements du concile. Du reste déjà un théologien du concile comme le fut Henri de Lubac (d’ailleurs cité dans l’encyclique) écrivait à propos de « Gaudium et spes »: « On parle encore de ‘conception chrétienne » mais bien peu de foi chrétienne. Tout un courant, en ce moment, cherche à accrocher l’Eglise, par le moyen du concile, à une petite ‘mondanisation’ « . Et enfin Karl Rahner disait que le « schéma 13″, qui est devenu « Gaudium et spes », « réduisait la portée surnaturelle du christianisme« . Absolument Rahner!

Ratzinger a vécu le concile: il est l’auteur du discours avec lequel le cardinal Frings a démoli le vieux Saint Office ce qui n’a pas fait peu de dommages. Et aujourd’hui le pontificat de Benoît XVI est considéré comme la fermeture de la saison obscure qui, faisant un trésor des bonnes choses du concile, nous rend la beauté bimillénaire de la tradition de l’Eglise. Ce n’est pas un hasard si dans l’encyclique le concile n’est pas cité, mais que le sont Saint Paul et Saint Grégoire de Nazianze, Saint Augustin et Saint Ambroise, Saint Thomas et Saint Bernard. Une encyclique belle, très belle. Poétique aussi, qui parle au cœur de l’homme, à sa solitude et à ses désirs les plus profonds. Il est recommandé de la lire et de la méditer attentivement. « 

Publié dans:Lectures & relectures |on 6 décembre, 2007 |5 Commentaires »

2007-40. »Spe salvi ».

Jeudi 29 novembre 2007.

Demain, vendredi 30 novembre, fête de l’Apôtre Saint André, sera rendue publique la seconde encyclique du pontificat de notre Saint-Père le Pape Benoît XVI. Je n’ai pas de « scoop » à vous révéler sur ce sujet; je ne vais donc bien évidemment pas vous en révéler le contenu aujourd’hui… et pour cause! Il est même probable que je ne vous en reparlerai pas avant de l’avoir lue et approfondie, ce qui me demandera tout de même quelques jours.

Néanmoins, nous savons que le titre de cette encyclique a déjà été dévoilé il y a quelques semaines: « Spe salvi« . La plupart des articles qui en ont fait l’annonce ont traduit ces deux mots par : « Sauvés par l’espérance« .

Sans être vraiment inexacte – c’est un sens possible – j’avoue que cette manière de traduire me gène un peu ; il me semble qu’il faut être davantage circonspect dans la traduction car, de toute évidence (et ceux qui n’ont plus l’habitude de lire ou d’entendre lire la Sainte Ecriture dans son texte latin sont évidemment incapables de le voir immédiatement), ces deux mots sont repris de l’épître aux Romains dans laquelle nous lisons : « Spe enim salvi facti sumus. C’est en espérance en effet que nous avons été sauvés » (Rom.VIII,24). Dans le texte de Saint Paul, il n’y aurait pas vraiment de sens à donner à cet ablatif « spe » le sens de « par l’espérance« .

Relisons ensemble tout le passage dont ce verset est extrait (je le cite ici dans la traduction du Maistre de Sacy, parce qu’elle colle très exactement au sens de la Vulgate) : « … Je suis persuadé que les souffrances de la vie présente n’ont point de proportion avec cette gloire qui sera un jour découverte en nous. Aussi les créatures attendent avec un grand désir la manifestation des enfants de Dieu, parce qu’elles sont assujetties à la vanité, et elles ne le sont pas volontairement, mais à cause de celui qui les y a assujetties, avec espérance d’être délivrées aussi elles-mêmes de cet asservissement à la corruption pour (participer à) la glorieuse liberté des enfants de Dieu. Car nous savons que jusqu’à maintenant toutes les créatures soupirent, et sont dans le travail de l’enfantement; et non seulement elles, mais nous encore, qui possédons les prémices de l’Esprit, nous soupirons en nous-mêmes, attendant l’adoption divine, la rédemption de notre corps. Car ce n’est qu’en espérance que nous sommes sauvés. Or quand on voit ce qu’on a espéré, ce n’est plus espérance, puisque nul n’espère ce qu’il voit déjà. Mais si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons avec patience… » (Rom.VIII, 18-25). On voit même que Le Maistre de Sacy pour rendre toutes les nuances incluses dans la concision des termes latins traduit par la formule: « Ce n’est qu’en espérance que nous sommes sauvés« .

Car, il faut souvent le rappeler en nos temps, le salut n’est pas automatique. Si Notre-Seigneur Jésus-Christ a effectivement accompli une rédemption surabondante dans Sa Passion, Lui dont « une seule goutte (de sang) peut effacer tous les péchés du monde » (Saint Thomas d’Aquin, hymne « Adoro Te« ), cela ne signifie pas que, dans les faits, tous les hommes reçoivent ce salut. Nous sommes sauvés, mais c’est en espérance: c’est à dire que, plaçant notre confiance dans la miséricorde divine, en nous fondant sur les seuls mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ et non sur la valeur de nos mérites personnels, en comptant sur l’assistance de la grâce du Saint-Esprit, nous désirons et attendons de Dieu la vie éternelle, qui nous sera donnée SI nous sommes fidèles et persévérants dans la voie de l’obéissance aux commandements.

Tout ceci est magnifiquement résumé par la formule de l’acte d’espérance (qui n’est malheureusement pas assez récité par les fidèles) : « Mon Dieu, j’espère avec une ferme confiance que vous me donnerez, par les mérites de Jésus-Christ, votre grâce en ce monde et, si j’observe vos commandements, le bonheur éternel dans l’autre, parce que vous l’avez promis et que vous êtes souverainement fidèle dans vos promesses.« 

On le voit, les fondements de l’espérance résident dans la Parole de Dieu – dans Ses promesses – et dans notre obéissance à Sa Loi. Ce n’est pas le fait d’espérer qui nous sauve, et le salut ne nous est pas acquis – et encore moins dû – par le seul fait que nous l’espérons. Ce n’est pas l’espérance, en tant que disposition de notre coeur, qui nous sauve, mais ce sont les grâces de la Passion du Christ. Le salut nous est promis et nous faisons confiance dans cette promesse divine, cependant cette promesse ne se réalisera que si nous correspondons activement aux grâces de salut méritées par Notre-Seigneur. Voilà pourquoi nous sommes sauvés en espérance, et que nous ne le sommes même présentement qu’en espérance!

Le temps liturgique de l’Avent, qui va commencer ce samedi soir, est le temps de l’espérance. En publiant son encyclique à la veille de l’Avent, notre Saint-Père le Pape veut nous pousser à approfondir le sens de cette vertu théologale, à en vivre plus intensément, et à nous renouveler intérieurement – conformément à la grande Tradition des Pères de l’Eglise – dans la perspective de l’avènement du Seigneur Jésus vers lequel nous devons être tendus. Il nous sera donc certainement très profitable de prendre le texte de cette encyclique comme support de nos méditations et aliment de notre réflexion spirituelle dans les semaines qui viennent.

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