Archive pour la catégorie 'Lectures & relectures'

2018-63. « Ainsi tu parviendras à l’inaltérable paix de l’éternité ».

Sermon LXXVIII de
notre Bienheureux Père Saint Augustin
sur
la Transfiguration de NSJC

Transfiguration - église Saint-Rémi - Bruxelles

Vitrail de la Transfiguration
(église Saint-Rémi, Bruxelles)

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 § 1 – Dans cet événement, Notre-Seigneur a voulu nous donner une idée de Son Royaume, et Son Royaume désigne les fidèles prédicateurs de Sa parole.

Il nous faut contempler, mes bien-aimés, et expliquer le spectacle saint que le Seigneur présenta sur la sainte montagne. C’est de cet évènement qu’Il avait dit : « Je vous le déclare, en vérité, il y en a quelques-uns ici présents qui ne goûteront pas la mort qu’ils n’aient vu le Fils de l’homme dans son royaume » (Matth. XVI, 28).

Voici le commencement de la lecture qui vient de nous être faite. « Six jours après avoir prononcé ces paroles, Il prit avec Lui trois disciples, Pierre, Jean et Jacques, et alla sur la montagne ». Ces disciples étaient ceux dont Il avait dit : « Il y en a ici quelques-uns qui ne goûteront point la mort qu’ils n’aient vu le Fils de l’homme dans Son royaume ».
Qu’est-ce que ce royaume ? Question assez importante. Car l’occupation de cette montagne n’était pas la prise de possession de ce royaume. Qu’est-ce en effet qu’une montagne pour qui possède le ciel ? Non-seulement les Écritures nous enseignent cette différence, mais nous la voyons en quelque sorte des yeux de notre coeur.

Or Jésus appelle Son royaume ce que souvent Il nomme le royaume des cieux. Mais le royaume des cieux est le royaume des saints ; car il est dit : « Les cieux racontent la gloire de  Dieu » ; et aussitôt après : « Il n’y a point de langues ni d’idiomes qui n’entendent leurs voix » ; les voix de ces mêmes cieux. « L’éclat s’en est répandu sur toute la terre, et leurs paroles ont retenti jusqu’aux extrémités de l’univers » (Ps. XVIII, 4-5). N’est-ce donc pas des Apôtres et de tous les prédicateurs fidèles de la parole de Dieu qu’il est fait ici mention ? Ces mêmes cieux régneront avec le Créateur du ciel, et voici ce qui s’est fait pour le démontrer.

§ 2 – Ses vêtements sont la figure de Son Eglise qu’Il doit associer à Sa gloire et où règne l’unité représentée par Moïse et Elie.

Le Seigneur Jésus en personne devint resplendissant comme le soleil, Ses vêtements blancs comme la neige, et avec Lui s’entretenaient Moïse et Elie.
Jésus Lui-même, Jésus en personne parut resplendissant comme le soleil, marquant ainsi qu’Il était la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde (Jean I, 9). Ce qu’est ce soleil pour les yeux de la chair, Jésus l’est pour les yeux du coeur ; L’un est pour les âmes ce que l’autre est pour les corps.

Ses vêtements représentent ici Son Eglise ; car ils tombent s’ils ne sont portés et maintenus.
Paul était dans ces vêtements comme l’extrémité de la frange ; aussi dit-il. « Je suis le moindre des Apôtres » (1 Cor. XV, 9) ; et ailleurs : « Je suis le dernier des Apôtres » (ibid. IV, 19). Or la frange est ce qu’il y a de moindre et d’extrême dans le vêtement. Aussi, comme cette femme qui souffrait d’une perte de sang fut guérie en touchant la frange de la robe du Seigneur (Luc VII, 44), ainsi l’Église des gentils se convertit à la prédication de Paul. Eh ! qu’y a-t-il d’étonnant que l’Église soit figurée par de blancs vêtements, puisque nous entendons le prophète Isaïe s’écrier : « Vos péchés fussent-ils rouges comme l’écarlate, Je vous blanchirai comme la neige » (Isaïe I, 18) ?

Que peuvent Moïse et Elie, la loi et les prophètes, s’ils ne communiquent avec le Seigneur ? Qui lira la loi ? qui lira les prophètes, s’ils ne rendent témoignage au Fils de Dieu ? C’est ce que l’Apôtre exprime en peu de mots. « La loi dit-il, fait seulement connaître le péché, tandis qu’aujourd’hui, saris la loi, la justice de Dieu a été manifestée » : voilà le soleil ; « annoncée par la loi et les prophètes » : voilà l’aurore.

§ 3 – Il convient qu’il y ait une tente unique sur la sainte montagne.

Pierre est, témoin de ce spectacle, et goûtant les choses humaines à la manière des hommes : « Seigneur, dit-il, il nous est bon d’être ici ». Il s’ennuyait de vivre au milieu de la foule, il avait trouvé la solitude sur une montagne où le Christ servait d’aliment à son âme. Pourquoi en descendre afin de courir aux travaux et aux douleurs, puisqu’il se sentait envers Dieu un saint amour et conséquemment des moeurs saintes ?
Il cherchait son propre bien ; aussi ajouta-t-il : « Si vous voulez, dressons ici trois tentes : une pour vous, une pour Moïse et  une autre pour Elie ». Le Seigneur ne répondit rien à cette demande, et toutefois il y fut répondu.
En effet, comme il parlait encore, une nuée lumineuse descendit et les couvrit de son ombre. Pierre demandait trois tentes, et la réponse du ciel témoigna que nous n’en avons qu’une, celle que le sens humain voulait partager. Le Christ est la Parole de Dieu, la Parole de Dieu dans la loi, la Parole de Dieu dans les prophètes. Pourquoi, Pierre, chercher à la diviser ? Cherche plutôt à t’unir à elle. Tu demandes trois tentes : comprends qu’il n’y en a qu’une !

§ 4 - Jésus seul est appelé le Fils unique de Dieu. 

Pendant que la nuée les couvrait et formait comme une seule tente au dessus d’eux, une voix sortit de son sein et fit.entendre ces paroles : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ! »  Là se trouvaient Moïse et Elie. La voix ne dit pas : Ceux-ci sont mes Fils bien-aimés.
Autre chose est d’être le Fils unique, et autre chose des enfants adoptifs.
Celui qui Se trouve aujourd’hui signalé est Celui dont Se glorifient la loi et les prophètes : « Voici, est-il dit, Mon Fils bien-aimé, en qui J’ai mis mes douces complaisances ; écoutez-Le » ; car c’est Lui que vous avez entendu dans les prophètes, Lui aussi que vous avez entendu dans la loi ; et où ne L’avez-vous pas entendu ?

Ils tombèrent à ces mots la face contre terre.
Voilà donc dans l’Eglise le royaume de Dieu. Là en effet nous apparaissent le Seigneur, la loi et les prophètes : le Seigneur dans la personne du Seigneur même, la loi dans la personne de Moïse et les prophètes dans celle d’Elie. Ces deux derniers figurent ici comme serviteurs et comme ministres, comme des vaisseaux que remplissait une source divine ; car si Moïse et les prophètes parlaient et écrivaient, c’est qu’ils recevaient du Seigneur ce qu’ils répandaient dans autrui.

§ 5 – En relevant Ses Apôtres il annonce qu’Il ressuscitera Ses fidèles pour leur faire partager Sa félicité suprême.

Le Seigneur ensuite étendit la main et releva Ses disciples prosternés. « Ils ne virent plus alors que Jésus resté seul ».
Que signifie cette circonstance?

Vous avez entendu, pendant la lecture de l’Apôtre, que « nous voyons maintenant à travers un miroir, en énigme, mais que nous verrons alors face à face », et que les langues cesseront lorsque nous posséderons l’objet même de notre espoir et de notre foi (1 Cor. XIII, 12, 8-9). Les Apôtres en tombant symbolisent donc notre mort – car il a été dit à la chair : « Tu es terre et tu retourneras en terre » (Gen. III, 19) -, et notre résurrection quand le Seigneur les relève.
Mais après la résurrection, à quoi bon la loi ? à quoi bon les, prophètes ? Aussi ne voit-on plus ni Elie ni Moïse. Il ne reste que Celui dont il est écrit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu » (Jean I, 1).
Il ne reste plus que Dieu, pour être tout en tous (1 Cor. XV, 28). Là sera Moïse, mais non plus la loi. Nous y verrons aussi Elie, mais non plus comme prophète. Car la loi et les prophètes devaient seulement rendre témoignage au Christ, annoncer qu’Il devrait souffrir, ressusciter d’entre les morts le troisième jour et entrer ainsi dans Sa gloire (Luc XXIV, 44-47) ; dans cette gloire où se voit l’accomplissement de cette promesse adressée à ceux qui L’aiment : « Celui qui M’aime, dit-Il, sera aimé de Mon Père, et Moi aussi Je l’aimerai ». Et comme si on Lui eût demandé : Que lui donnerez-Vous en témoignage de Votre amour ? « Et Je Me  montrerai à lui » poursuit-Il (Jean XIV, 21).
Quelle faveur ! Quelle magnifique promesse ! Dieu te réserve pour récompense, non pas quelque don particulier, mais Lui-même. Comment, ô avare, ne pas te contenter des promesses du Christ ? Tu te crois riche, mais qu’as-tu si tu n’as pas Dieu ? et si ce pauvre l’a, que ne possède-t-il point ?

§ 6 -  Mais avant de connaître la gloire, il faut d’abord travailler à la mériter.

Descends, Pierre ! tu voulais te reposer sur la montagne : descends ! annonce la parole ! insiste à temps, à contre-temps ! reprends, exhorte, menace, en toute patience et doctrine (2 Tim. IV, 2) ! travaille ! sue ! souffre des supplices, afin de parvenir par la candeur et la beauté des bonnes oeuvres accomplies avec charité, à posséder ce que figurent les blancs vêtements du Seigneur ! L’Apôtre ne vient-il pas de nous dire, à la gloire de la charité : « Elle ne cherche point son propre intérêt » (1 Cor. XIII, 6) ?

Il s’exprime ailleurs autrement, et il est fort dangereux de ne pas le comprendre.
Expliquant donc les devoirs de la charité aux membres fidèles du Christ : « Que personne, dit-il, ne cherche son bien propre, mais le bien d’autrui ». Or en entendant ces mots, l’avare prépare ses artifices ; il veut dans les affaires, pour rechercher le bien d’autrui, tromper le prochain, et ne pas chercher son bien propre, mais celui des étrangers. Arrête, ô avarice ! justice, montre-toi ! écoutons et comprenons ! C’est de la charité qu’il a été dit : « Que personne ne cherche son bien propre, mais le bien d’autrui ». Toi donc, ô avare, si tu résistes à ce conseil, si tu veux y trouver l’autorisation de convoiter le bien d’autrui, sacrifie d’abord le tien. Mais je te connais, tu veux à la fois et ton bien et le bien étranger. Tu emploies l’artifice pour t’approprier ce qui n’est pas à toi ; souffre donc que le vol te dépouille de ce qui t’appartient. Tu ne veux pas chercher ton bien, mais tu prends le bien d’autrui. Cette conduite est inique Ecoute, ô avare, prête l’oreille. Ces mots : « Que personne ne cherche son bien propre, mais le bien d’autrui » te sont expliqués ailleurs plus clairement par le même Apôtre. Il dit de lui-même : « Pour moi je cherche, non pas ce qui m’est avantageux, mais ce qui l’est au grand nombre, afin de les  sauver » (1 Cor. X, 24, 33).

C’est ce que ne comprenait pas encore Pierre, lorsqu’il désirait rester avec le Christ sur la montagne.
Le Christ, ô Pierre, te réservait ce bonheur après la mort. Pour le moment Il te dit : Descends travailler sur la terre, servir sur la terre, et sur la terre être livré aux mépris et à la croix. La Vie même n’y est elle pas descendue pour subir la mort, le Pain, pour endurer la faim, la Voie, pour se fatiguer dans la marche, la Fontaine éternelle pour souffrir la soif ? Et tu refuses le travail ? Ne cherche pas ton intérêt propre. Aie la charité ! annonce la vérité ! ainsi tu parviendras à l’inaltérable paix de l’éternité.

Transfiguration - église Saint-Rémi - Bruxelles - détail

2018-59. Christianisme et liberté (7ème et dernière partie).

- Christianisme et liberté -
7ème et dernière partie

L’avenir de la liberté

Pour retrouver les parties précédentes de cette conférence de Gustave Thibon donnée en 1952
1ère partie : « Déclin des libertés » > ici
2ème partie : « Nature de la liberté » > ici
3ème partie : « Esclavage et rupture des liens » > ibid.
4ème partie : « Le christianisme et la liberté » > ici
5ème partie : « Le christianisme et les libertés » > ibid.
6ème partie : « L’éducation chrétienne de la liberté » > ici

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L’avenir de la liberté :

« Les jeux sont clairs : la régression de la liberté coïncide avec la régression du christianisme vécu, avec l’effacement de la notion du prochain et de la fraternité humaine fondée sur la paternité divine. Les divers types d’humanité sur lesquels s’étend l’ombre de l’esclavage – le prolétaire dont le travail s’achète comme une marchandise, le contribuable cracheur d’impôts et l’assuré budgétivore, l’homme économique considéré sous le seul angle de la production ou de la consommation, l’électeur anonyme qui n’est plus qu’une unité dans une addition, le pantin humain dont la propagande tire les ficelles – se ramènent tous à un type unique : l’homme vidé du respect et de l’amour qu’on doit à une personne et traité comme une chose.
Le mot féroce de Bernanos vient ici à point : « le jour où tous les rapports entre les hommes seront réglés par la stricte justice administrative, la viande de pauvre ne vaudra pas cher sur tous les marchés de l’univers ».

La pente même du mal nous indique la voie du salut. Seul, l’avènement d’une structure sociale chrétienne peut nous apporter le maximum de liberté dans la vie individuelle, économique et politique, parce qu’il apporte en même temps ce contre-poids de morale et de charité qui équilibre et harmonise les libertés.
Il y a exactement un siècle, Donoso Cortès prononçait ces paroles prophétiques : « La liberté est morte ! Elle ne ressuscitera ni dans trois jours, ni dans trois ans, ni peut-être même dans trois siècles. Vous vous effrayez de la tyrannie que nous souffrons ? Vous vous effrayez de peu ; ce qui vous attend est bien pire… Le monde s’achemine à pas de géants vers le despotisme le plus colossal et le plus dévastateur que l’histoire ait jamais connu… Il n’y a que deux répressions possibles : l’une est intérieure et l’autre extérieure, l’une est religieuse et l’autre politique. Leurs rapports sont tels que, lorsque la température religieuse s’élève, le thermomètre de la répression tend à baisser et que, lorsque la température religieuse baisse, le thermomètre politique, la répression politique, la tyrannie montent… Or donc, si le thermomètre religieux continue à baisser, je ne sais pas où nous nous arrêterons… »

Il n’y a pas de liberté sans liens vivants, et la religion, comme l’étymologie du mot le révèle, est le lien vivant par excellence.
Si nous ne reconstruisons pas la Cité avec ce ciment de spontanéité créatrice et d’amour, il se trouvera toujours une tyrannie pour nous imposer du dehors cette unité que nous aurons perdu du dedans.
Nous sommes embarqués, dirait Pascal, et l’alternative est limpide : nous serons dem
ain ou bien les membres d’un même équipage, animés par le même amour, ou bien des forçats qui, courbés sous le même fouet, rameront sur la même galère. »

Gustave Thibon,
février 1952.

Le vaisseau de l'Eglise - Saint-Etienne du Mont

Le vaisseau de l’Eglise
(détail d’un vitrail du « cloître » de Saint-Etienne du Mont – Paris)

2018-58. Christianisme et liberté (6ème partie).

- Christianisme et liberté -
6ème partie

L’éducation chrétienne de la liberté

Pour retrouver les parties précédentes de cette conférence de Gustave Thibon donnée en 1952
1ère partie : « Déclin des libertés » > ici
2ème partie : « Nature de la liberté » > ici
3ème partie : « Esclavage et rupture des liens » > ibid.
4ème partie : « Le christianisme et la liberté » > ici
5ème partie : « Le christianisme et les libertés » > ibid.

Le Bon Pasteur mausolée de Galla Placidia Ravenne

Le Bon Pasteur
(mosaïque du mausolée de Galla Placidia – Ravenne)

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L’éducation chrétienne de la liberté :

« Cette thèse appelle immédiatement une série d’objections. L’histoire en main, on pourra nous rappeler la rigueur dogmatique de l’Eglise et ses luttes séculaires contre la libre pensée. Dans l’ordre social et politique, on soulignera les innombrables alliances entre l’autorité ecclésiastique et certains pouvoirs temporels qui firent bon marché de la liberté des hommes.
Tout cela est à la fois vrai et faux. Vrai dans l’immédiat et dans le détail, faux à longue échéance et dans l’ensemble.

Deux éléments essentiels nous paraissent caractériser l’action du christianisme dans la culture et la défense de la liberté.
L’Eglise cultive avant tout la liberté intérieure. Pour elle, les libertés extérieures découlent de cette délivrance de l’âme ; elles doivent suivre et non précéder. Sa mission primordiale n’est pas de briser les chaînes sociales, mais de donner aux hommes cette richesse spirituelle, ces réserves de moralité et d’amour qui rendent possible et fécond l’exercice extérieur de la liberté. En d’autres termes, au lieu de s’attaquer directement au pouvoir de César, elle développe d’abord en nous la part de Dieu.
La conquête chrétienne de la liberté revêt en effet deux aspects à la fois distincts et solidaires :
a) l’élan qui jaillit du fond des âmes au contact de la Révélation évangélique. L’homme, racheté par le Christ et promis à la vie éternelle, se sent et se veut libre.
b) l’homologation de cet élan par l’Eglise en tant que magistère théologique et qu’autorité sociale, la traduction de cette aspiration intérieure en termes institutionnels.
Ce second mouvement est toujours en retard sur le premier. Et il doit l’être. Le climat spirituel du christianisme favorise l’éclosion secrète des libertés, mais l’Eglise, avant de cueillir une liberté, de l’engranger et de lui donner son estampille officielle, la laisse patiemment mûrir dans les âmes et dans les mœurs. Un fruit cueilli trop vert sèche ou pourrit. Et si l’autorité religieuse freine parfois la marche en avant des éclaireurs, c’est pour laisser au gros des troupes le temps de les rejoindre. Car, dans la conquête de la liberté, il ne suffit pas de pousser des pointes, il faut aussi que les arrières soient assurés.
L’attitude de l’Eglise chrétienne en face de l’esclavage antique illustre admirablement ce point de vue. En soi, rien n’était plus directement opposé à l’idéal d’égalité et de fraternité de l’Evangile que l’institution de l’esclavage. L’Eglise naissante n’a pourtant pas attaqué de front cette institution inhumaine : elle a commencé par recommander aux esclaves d’obéir à leurs maitres et aux maitres d’être bons pour leurs esclaves, en soulignant que, devant Dieu, il n’y a ni esclaves ni maitres. Mais que signifie ce conseil, sinon ceci : obéissez et commandez dans la liberté de l’amour ; supprimez dans vos rapports la soumission servile de l’esclavage et la brutalité dominatrice du maître, c’est-à-dire détruisez au fond de vous-même la réalité invisible de l’esclavage ? Cet état d’esprit bn’a pénétré que partiellement dans les âmes ; il a suffi cependant pour modifier les mœurs et pour que l’institution de l’esclavage se détachât peu à peu comme une écorce caduque. Aussi bien, l’abolition de l’esclavage a tenu ; elle constitue un des rares progrès positifs de l’histoire, à la différence de tant d’autres révolutions qui, faute de préparation intérieure, n’ont abouti qu’à un changement d’esclavage. C’est en grande partie le cas de la Révolution française qui a remplacé le privilège du sang par le privilège de l’argent et c’est par excellence celui de la Révolution russe. Péguy parlait déjà de « ces retournements qui reviennent au même, des révolutions plus mortes que des trônes, des progrès plus cassés que la vieille habitude… » C’est là l’ornière où versent toutes les révoltes contre l’oppression extérieure qui ne s’appuient pas sur une ascension morale et une délivrance intérieure. L’histoire nous montre assez que les révoltes d’esclaves n’ont jamais servi la cause de la liberté. Enchaîné ou déchaîné, un esclave reste toujours un esclave. Le Christ mourant nous délivre, mais Spartacus, vainqueur ou vaincu, n’abolit pas l’esclavage : il arrive tout au plus à le déplacer.
Saint Pierre condense, dans un texte souverain, la distinction chrétienne entre la fausse liberté, qui n’est qu’un esclavage déchaîné, et la vraie liberté, fondée sur l’obéissance à la loi divine : « comportez-vous en hommes libres, sans faire de la liberté un voile dont se recouvre la malice, mais en agissant comme des serviteurs de Dieu ».
Cette fonction d’éducatrice de la liberté, qui est essentielle à l’Eglise chrétienne, apparaît ici dans sa plénitude. La prudence de l’Eglise en face de tant de mouvements d’émancipation intellectuelle ou sociale – cette réserve, si irritante pour les esprits d’avant-garde, tient précisément à son souci de préserver et d’accroître ces réserves de vie intérieure et de discipline morale qui, comme nous l’avons vu, constituent le socle et le garde-fou de la liberté d’action. Le christianisme s’oppose non à l’usage mais au gaspillage de la liberté. L’Enfant prodigue, après avoir dévoré sa liberté en herbe, devient un esclave gardien de pourceaux. L’apologue s’applique à merveille à l’humanité moderne : elle a gaspillé, en débordements anarchiques, son héritage de liberté et n’a plus le choix qu’entre l’esclavage absolu et le retour dans la maison du Père où l’obéissance et la liberté ne font qu’un. L’Eglise, en veillant sur notre héritage, sauve aussi notre liberté.

Le christianisme – et c’est là peut-être ce qui le distingue le plus de tous les autres courants religieux ou sociaux – est comme un creuset où la liberté, loin de se durcir dans des moules temporels, reste toujours à l’état de fusion et de disponibilité. En dépit de ses lenteurs et de ses tâtonnements (qui tiennent précisément à la vie : une mécanique serait plus rapide et plus sûre), l’Eglise chrétienne représente une puissance indéfinie de renouvellement et d’adaptation. Sa fidélité à l’éternel lui assure une liberté perpétuelle vis-à-vis du temporel. D’autres religions, d’autres civilisations ont connu des phases d’épanouissement merveilleux, mais, tôt ou tard, elles se sont figées en hiératismes ou dégradées en conformismes. Le christianisme seul, parce qu’il émane de ce lien divin qui noue la gerbe des siècles, ne s’est jamais identifié à telle ou telle forme bornée et caduque de civilisation ; il a su assimiler les unes et rejeter les autres, mais il a gardé vis-à-vis de toutes cette liberté dominatrice de l’organisme devant l’aliment ou le poison. Sans doute a-t-il connu (au moins dans son côté trop humain, car le courant de sainteté invisible n’a jamais tari dans l’Eglise) des périodes d’éclipse et de sclérose, mais il les a toujours surmontées pour retrouver, en face de circonstances et de nécessités imprévues, la même fraîcheur virginale et la même ouverture maternelle. C’est Paul, Apôtre des gentils, c’est Benoît adaptant le monachisme aux exigences du monde occidental, c’est François d’Assise ressuscitant l’idéal de pauvreté évangélique, c’est l’assimilation de Platon par les Pères de l’Eglise et d’Aristote par Thomas d’Aquin, c’est Pascal sublimant en espérance le scepticisme de Montaigne, c’est Jean de la Croix qui, dans l’Espagne de Philippe II et de l’Inquisition, jette pour toujours un pont entre la pensée chrétienne et la mystique universelle, c’est enfin (en dépit de ses déviations et de ses dangers, mais les hérésies aussi ont leur fécondité et il n’appartient qu’aux vivants d’être malades) la prodigieuse vitalité du christianisme moderne dans tous les domaines de la pensée, de l’art et de l’action. La preuve est faite depuis vingt siècles et elle se refait chaque jour sous nos yeux : à travers le désert des conformismes et le maquis de l’anarchie, le christianisme ouvre sans cesse à la liberté de nouveaux chemins – et des chemins qui mènent quelque part. Il nous impose un minimum de discipline pour nous assurer un maximum d’indépendance. Il n’est pas un frein, mais une boussole pour la liberté. Ce n’est pas voguer librement que de voguer sans boussole : la barque est d’abord le jouet des vents et des récifs jusqu’au jour où, échouée sur un écueil ou engloutie dans les flots, elle s’immobilise dans un esclavage définitif ».

A suivre :
7ème et dernière partie : « L’avenir de la liberté » >

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2018-57. Christianisme et liberté (4ème et 5ème parties).

- Christianisme et liberté -
4ème partie

Le Christianisme et la liberté

Pour lire ou relire les 1ère, 2ème et 3ème parties de cette conférence de Gustave Thibon ici puis > ici.

« Le type humain déshumanisé qui s’élabore peu à peu dans le creuset des totalitarismes et des technocraties se situe aux antipodes de l’homme chrétien. Partout, le déclin des libertés accompagne comme une ombre le recul du christianisme. La simple constatation de ce fait suffit à nous montrer que le « chemin de la liberté » s’identifie à la voie tracée par le Christ.

La démonstration est simple. Si, comme nous l’avons dit, toute liberté repose sur un lien vivant et sur un amour, le christianisme nous apporte la suprême liberté parce qu’il nous apporte le suprême amour. En lui, nous trouvons le lien absolu qui délivre. Quel est en effet l’élément, jusque là inconnu dans le monde, qui confère à la révélation chrétienne son originalité irréductible, si ce n’est la reconnaissance du rapport à la fois intime et transcendant qui lie la personne de l’homme à la personne de Dieu ?
Les Anciens avaient conçu tous les modes de retour du particulier à l’universel, du multiple à l’Un : ils n’avaient jamais pressenti ce mystères des noces de l’âme et de Dieu.
Dieu m’a créé, Dieu me connaît et Dieu m’aime électivement ; je suis unique pour cet être unique ; le lien qui nous unit n’a pas d’équivalent. Dieu ne s’est pas incarné, Dieu n’est pas mort pour l’humanité, mais pour chaque homme en particulier (j’ai pensé à toi dans mon agonie, lui fait dire Pascal, j’ai versé telle goutte de sang pour toi…). Dieu nous a aimés le premier, il est descendu jusqu’à nous, et cette quête de la créature par le Créateur qui confère à la personne humaine une valeur infinie est le grand ferment libérateur du christianisme. « Vous avez été achetés d’un grand prix, ne vous rendez pas esclaves des hommes », nous dira l’Apôtre. Mais ici encore, ici surtout, cette libération naît d’un lien et exige une obéissance. « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », c’est-à-dire attachez-vous à Dieu, imprégnez-vous de sa plénitude, ne faites qu’un avec lui et, par la vertu de cet attachement au Bien absolu et éternel, vous serez souverainement libres à l’égard des biens relatifs et temporels. C’est le grand paradoxe apparent du christianisme de nous convier à la fois au plus complet épanouissement et à la perte totale de nous-mêmes. Mais ces deux exigences ne font qu’une, car mon moi le plus profond réside dans le Dieu qui m’a créé et, en me perdant en lui, je suis souverainement libre, souverainement moi-même, parce que, alors, ma volonté épouse le jaillissement même de mon être. L’équivalence est rigoureuse : c’est celui qui nous a appelés à la « sainte liberté des enfants de Dieu », qui s’est fait « obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ».

Ce lien vivant et personnel entre l’homme et Dieu fonde le rapport des hommes entre eux, car le second commandement est semblable au premier. Aimer son prochain comme soi-même, c’est respecter avant tout cette liberté qu’il tient de Dieu. Nous arrivons ainsi à la conception évangélique et paulinienne du Corps mystique du Christ dont chaque cellule est unique (le salut est personnel : on mourra seul, dit Pascal) et soutient en même temps des échanges à la fois vierges et intimes avec les autres cellules (personne ne vit pour soi et ne meurt pour soi, dit saint Paul).
C’est l’échange intérieur qui porte sur l’être et non sur l’avoir ; c’est l’épanouissement de la solitude au cœur même de la communion : plus on est lié, plus on est libre ; plus on est aux autres plus on est soi-même.
La comparaison biologique est parfaite : chaque membre d’un organisme vivant s’épanouit d’autant plus librement qu’il est plus intimement lié, dans son être et dans ses fonctions, à l’ensemble du corps, et le cancer, prolifération anarchique, détruit d’abord le libre fonctionnement de l’organe révolté.
La notion chrétienne de prochain, le commandement qui nous enjoint d’aimer l’autre comme nous-même (ce qui signifie l’intériorité absolue de l’échange : je t’aime, non parce que tu me donnes ceci en contrepartie de cela, comme dans l’échange de type égoïste et commercial, mais parce que je suis toi et que tu es moi à travers notre source unique qui est Dieu) constitue le foyer commun et le centre régulateur de toutes les libertés individuelles ».

Véronèse - la foi guidant l'homme vers l'éternité - villa Barbaro à Maser fresque (1560-61)

Paul Véronèse : la foi guidant l’homme mortel vers la divine éternité
(fresque de la villa Barbaro, à Maser)

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- Christianisme et liberté -
5ème partie

Le Christianisme et les libertés

« On pourra objecter que cette libération chrétienne n’intéresse que le côté éternel et transcendant de l’être humain : le Royaume du Christ n’est pas de ce monde…
Mais l’homme est un – et c’est un fait historique incontestable que la Révélation métaphysique et religieuse du christianisme a pénétré, malgré la résistance de la matière et du péché, jusque dans les couches de la vie temporelle et a renouvelé les diverses structures sociales. 

Un exposé complet et cohérent ne saurait trouver sa place ici. Mais une constation globale s’impose : à la conception trop souvent pharaonique et totalitaire de la Cité antique, pyramide où chaque pierre n’avait de sens et de but qu’en fonction de la pierre terminale, on a vu se substituer peu à peu, sous l’influence du christianisme, une conception organique où chaque cellule vit de sa vie propre dans son rapport à l’ensemble du corps.
Depuis la Rome impériale jusqu’à nos jours – et en dépit des obstacles que n’ont jamais cessé de lui opposer tant de membres morts du corps de l’Eglise – la diffusion du christianisme a eu pour effet direct ou indirect de développer la liberté des individus et des groupes vivants (familles, communautés) en face des tyrannies exercées par les individus ou les collectivités.

La notion chrétienne de l’égalité des âmes devant Dieu a conduit graduellement à la suppression de l’esclavage ; elle a atténué toutes les formes d’oppression de l’homme par l’homme (rappelons pour mémoire la libération de la femme et la reconnaissance des droits de l’enfant, la formation des communautés locales et professionnelles du moyen âge, la défense des populations indigènes contre les envahisseurs coloniaux et des prolétaires contre les abus du capitalisme) ; elle a brisé les cadres rigides et les cloisons étanches des vieilles castes et favorisé, à tous les degrés de l’échelle sociale, la promotion individuelle.
Il n’est pas une seule liberté humaine (droit de posséder et droit de transmettre, droit d’entreprendre, droit de penser, etc.) que le christianisme n’ait pas stimulé, et cette immense éclosion des libertés – grâces auxquelles l’homme a pu assumer son propre destin (avec tout ce que cela comporte de risques et de chances, d’enrichissement intérieur et de contact avec le réel) – constitue l’âme de cette civilisation occidentale dont le déclin nous emplit aujourd’hui d’une angoisse encore imprégnée d’espérance.
La personne humaine, délivrée par le Christ, a pu déployer ses plus hautes possibilités : nous en voyons les fruits dans l’ordre économique, juridique, politique, culturel. Cette civilisation est indéfiniment créatrice parce qu’elle est fondée sur la liberté. L’esclave ne crée pas : il partage l’inertie de la matière inanimée. L’absence de force créatrice est commune à tous les mouvements totalitaires. Leur puissance est immense : elle est avant tout matérielle comme celle du raz de marée ou de l’avalanche. Elle construit comme on détruit : dans la matière et dans la mort. Une avanlanche peut emporter une forêt, mais non pas faire jaillir de la terre une seule herbe vivante. Camus a dit qu’il faut choisir entre l’efficacité du typhon et celle de la sève. Mais la sève de l’homme vient de Dieu…

Que cet essor du monde occidental procède avant tout de la sève chrétienne et non d’une coïncidence fortuite, deux faits globaux suffisent à l’établir.
Un simple coup d’œil sur la carte nous montre que le maximum de prospérité matérielle et d’épanouissement spirituel coïncide rigoureusement avec la zone d’expansion du christianisme.
La tension, qu’on peut vérifier tout au long de l’histoire, entre les pouvoirs totalitaires et l’Eglise du Christ nous apporte une preuve non moins convaincante de cette option fondamentale en faveur de la liberté.
Exception faite de quelques ententes toujours locales et provisoires entre l’Eglise et certaines puissances temporelles plus ou moins oppressives (lesquelles pouvaient d’ailleurs, étant donné les temps et les lieux, représenter un moindre mal), les tyrans de tout ordre ne s’y sont jamais trompés : depuis Caïphe et les Césars jusqu’aux maîtres de l’Allemagne d’hier et de la Russie d’aujourd’hui, un instinct très sûr leur a fait voir dans le christianisme leur  ennemi le plus intime et le plus dangereux. Et, dans la conjoncture présente face aux totalitarismes qui, tandis qu’ils assassinent la liberté, se parent hypocritement de son nom, alibi pour les tyrans et mirage pour les esclaves, l’Eglise constitue le dernier refuge des libertés menacées. N’est-ce pas elle qui défent pied à pied, contre la poussée envahissante du monstre anonyme, les droits irréductibles de l
a personne, de la famille et du travail ? »

A suivre :
6ème partie : « L’éducation chrétienne de la liberté » > ici

nika

2018-56. Christianisme et liberté (2ème et 3ème parties).

- Christianisme et liberté -
2ème partie

Nature de la liberté

Pour lire ou relire la 1ère partie > ici.

« Une brève analyse de la notion de liberté nous aidera à pénétrer les ressorts secrets de cette tragédie de l’esclavage.
La liberté de l’homme n’est pas une faculté suspendue dans le vide et qui se suffise à elle-même. Elle dépend d’une nature (je suis né d’une femme et je ne puis m’enfuir hors de l’humanité, disait le Poète) ; elle s’appuie sur une nécessité qu’elle transcende. Quand nous prononçons ces mots : être libre, c’est sur être plutôt que sur libre qu’il faut poser l’accent. Un homme est libre dans la mesure où il est. Avant la « libre pensée » et le « libre amour » il y a la pensée et l’amour tout court. Etre libre, c’est pouvoir épanouir sa nature, et non pas selon une volonté arbitraire, mais en obéissant aux lois éternelles inscrites dans cette nature. La liberté est donc avant tout une obéissance spontanée, consentie, vécue intérieurement.

La grande erreur est de poser le problème de la liberté en termes d’indépendance. L’homme, être relatif (ce qui signifie relié), ne peut pas être indépendant.
Je suis libre de choisir tel ou tel aliment qui me semble répondre davantage à mon goût ou à mon besoin : je ne suis pas libre d’avoir ou de ne pas avoir faim. Je suis libre de voyager ou de me marier, mais, pour exercer cette liberté, il faut que je me sente préalablement attiré par tel pays ou par telle femme.
A la base de toute liberté, il y a donc une attraction, un désir, un lien. Est libre celui qui peut choisir, parmi tous les liens qui le sollicitent, ceux qui répondent à ses aspirations les plus profondes. Et par là, le problème de la liberté débouche sur le problème de l’amour.
Nous n’avons pas le choix entre la dépendance et l’indépendance, mais entre la dépendance vivante qui épanouit et la dépendance morte qui opprime ; autrement dit, nous sommes libres dans l’exacte mesure où nous pouvons aimer les êtres et les choses dont nous dépendons. Nos possibilités de liberté s’identifient à nos possibilités de communion. Dans le même milieu, le même métier, tel homme se sentira libre et tel autre esclave ; le mariage par exemple sera pour nous une délivrance suivant l’accueil que nous ferons au lien conjugal : la femme fidèle, présence vivifiante pour celui qui l’aime, sera pour celui qui ne l’aime pas un « crampon » insupportable. Le saint qui peut tout aimer se sent libre dans tous les milieux et toutes les circonstances ; l’inaffectif, le réfractaire, incapables d’attachement, trouvent partout l’escalvage.
Saint-Exupéry disait qu’un homme vaut par le nombre et la qualité de ses liens : être libre, c’est adhérer intérieurement, spontanément à un ensemble qui nous comprend et qui nous dépasse, c’est soutenir avec cet ensemble des rapports analogues à ceux d’un membre avec l’organisme dont il fait partie.

La liberté ne signifie donc rien par elle-même ; elle vaut ce que vaut l’homme, et la valeur de l’homme se mesure à la densité de son être et à la profondeur de son amour.
Mais qu’est-ce que l’être et l’amour d’un homme, sinon un tissu de relations, c’est-à-dire la présence intime de l’autre au sein du moi ? Il n’y a pas de liberté possible sans une réserve d’attachement et de communion. La liberté matérielle présuppose des réserves matérielles (le prolétaire est précisément celui qui, ne possédant pas ses réserves, ne dispose d’aucune marge d’attente pour choisir son travail ou son employeur) ; de même la liberté spirituelle présuppose des réserves spirituelles : il faut avoir de quoi être libre, il faut disposer de ce champ de possibilités qui créent un enracinement, une culture, une expérience authentique des êtres et des choses.
Si nous examinons les plus hautes manifestations de la liberté, nous trouvons toujours à leur centre, un lien vivant, c’est-à-dire une obéissance inspirée par un amour.
Un homme est libre à l’égard des passions charnelles dans la mesure où il est attaché aux valeurs spirituelles et, comme Gabriel Marcel l’a très bien montré après Platon, il est libre à l’égard des opinions et des supersititions dans la mesure où il est lié par une foi.
De même, un arbre résiste aux influences du vent dans la mesure où il est retenu par ses racines, où il communie à la terre nourricière : son attache constitue le fondement et la garantie de sa liberté.

Ainsi notre liberté est à la fois créée et créatrice par rapport aux liens qui nous rattachent à l’univers : elle s’appuie sur des liens anciens pour nouer des liens nouveaux ».

Le "génie de la liberté" à la Bastille

Le « génie de la liberté » au sommet de la colonne de la place de la Bastille (Paris) :
l’ange porte-lumière (Lucifer) et briseur de chaînes…

frise

- Christianisme et liberté -
3ème partie

Esclavage et rupture des liens.

« Le drame de l’esclavage n’est pas autre chose que le drame de la rupture.
Nous avons cité l’exemple de l’arbre : « libérez-le » de ses racines et vous ferez de ses feuilles mortes le jouet du vent. C’est précisément le sort de tant d’hommes arrachés à leur milieu naturel, à leur tradition et qui, parce qu’ils n’obéissent plus aux réalités profondes, deviennent la proie de conformismes superficiels et stériles.
De quoi sont les esclaves ces êtres qui se croient libres ? Dans quelle prison tombent ces négateurs du nid, sous quel joug s’inclinent ces révoltés contre les grandes lois de la nature ? Quels lumignons, quels feux follets, quels mirages dans le désert poursuivent ces éteigneurs d’étoiles ? 
La servitude et le déracinement se répondent : celui qui refuse la sève qui le nourrit se livre tout entier au vent qui l’emporte.

La régression des libertés a pour origine la rupture des liens vitaux, provoquée par l’idolâtrie de la liberté.
On a confondu liberté et indépendance ; on a poursuivi le fantôme d’une liberté abstraite et presque absolue et, dans cette course insensée, on a perdu la liberté concrète et réelle. La liberté séparée de son contexte humain et gonflée comme une baudruche, a éclaté comme une baudruche.
Et chaque lien brisé a enfanté une chaîne. Dans bien des pays et pour beaucoup d’hommes, le mot de liberté n’est plus qu’un masque et une livrée sur des corps et des âmes d’esclaves.

Rien n’est plus éclairant que d’observer, sous ses différents aspects, cette pseudo-libération qui se résout en esclavage, ce refus d’obéissance qui mène tout droit à la servitude.
L’homme s’est de plus en plus dégagé de l’obéissance aux rythmes cosmiques pour devenir l’esclave docile de cadences artificielles mille fois plus rigides. On n’est plus lié au cycle des saisons ni à la marche du soleil, mais on consulte sa montre à chaque instant !
On s’est affranchi des servitudes familiales ; on a brisé, au nom de la liberté, les vieilles communautés naturelles pour tomber sous le joug des puissances anonymes de la finance et de la politique et, à la limite, de l’Etat totalitaire.
On a secoué, au nom de la libre pensée ou du libre amour, les « préjugés » de la tradition et de la morale pour se soumettre au conformisme de la mode et aux influences de l’actualité la plus creuse.
On a tranché les liens religieux comme contraires à la dignité d’une intelligence émancipée – et c’est la superstition qui fleurit sur le tombeau de la foi. Jamais les hommes n’avaient été aussi sceptiques devant les vérités éternelles et aussi crédules en face des mensonges de la publicité. Les amges, les guérisseurs, les stars, les pontifes d’une littérature et d’un art aberrants, sans parler des faux prophètes de la science et de la politique, remplacent le prêtre éliminé par le progrès des lumières…

Solitude et concentration : l’homme se change en grain de sable et la société en désert. Plus de lien et, aprtant, plus de liberté. Les grains de sable sont dociles parce que, bien qu’entassés les uns sur les autres, ils sont seuls. Aussi le vent les soulève et les emporte à son gré. Nous sommes à l’âge des masses et des mouvements de masse. Mais il n’est pas de plus grandiose mouvement de masse qu’une tempête de sable dans le désert.
Les forces qui meuvent les hommes deviennent de plus en plus étrangères à la nature profonde de l’homme. »

A suivre :
4ème et 5ème parties : « Le Christianisme et la liberté »  &
« Le Christianisme et les libertés «  > ici

2018-55. Christianisme et liberté (1ère partie).

La divine Providence a permis que, dans un stock de livres anciens, nous « tombions » (sans nous faire aucun mal !), sur le cahier n°1 d’une série de publications réalisées par le Centre Catholique des Intellectuels Français (CCIF). Cet ouvrage, paru en mai 1952, s’intitule « Christianisme et liberté » et livre au public les textes d’une série de conférences organisées par le dit CCIF, et qui avaient été données du 4 février au 10 mars de cette année 1952 (« Christianisme et liberté », librairie Arthème Fayard, 1952).
Or la première de ces communications fut assurée par notre cher Gustave Thibon, et c’est son titre propre qui donne d’ailleurs l’intitulé du recueil tout entier : « Christianisme et liberté ».

Dans l’avant-propos l’intervention de Thibon est annoncée par ces quelques phrases : « L’histoire nous le montre, et Gustave Thibon le rappelle avec sa vigueur coutumière : les sociétés libres, celles où l’homme a eu plus qu’en tout autres la possibilité d’entreprendre, de penser, de créer, pour tout dire de vivre, ont coïncidé, dans le temps et dans l’espace, avec l’aire d’expansion du christianisme occidental et apostolique. Il n’y a pas là une simple coïncidence, mais une relation de cause à effet : l’Eglise s’est faite l’éducatrice de l’homme dans notre société, elle lui a appris le sens de la véritable liberté ».
Cette conférence est aujourd’hui peu connue et reste difficilement accessible puisque, à ma connaissance (à moins de posséder l’ouvrage sus-cité), elle figure très rarement dans les bibliographies de Gustave Thibon et qu’elle n’a pas été rééditée.
Elle comporte sept parties, et nous nous proposons d’en reproduire de très larges extraits dans les pages de ce blogue. Vous trouverez donc ci-dessous l’essentiel de la première, intitulée « Déclin des libertés ».
Les analyses et les commentaires de Gustave Thibon, comme toujours, y sont lumineux et, plus de six décennies plus tard – malgré pourtant les allusions qu’on y trouve aux circonstances particulières des temps où elle fut prononcée – , demeurent d’une fulgurante actualité.

Atlas esclave - Michel-Ange

Michel-Ange : Atlas esclave
(Galerie de l’Académie – Florence)

frise

- Christianisme et liberté -
1ère partie : Déclin des libertés.

« Le titre même d’un livre célèbre – dont je ne veux pas discuter ici le contenu et que personnellement j’aime assez peu – me paraît étrangement révélateur du désordre de notre époque. Il s’agit de « J’ai choisi la liberté ». En temps normal, la liberté constitue un donné indiscutable et la base même de l’action : on choisit ceci ou cela ; aujourd’hui, il faut choisir d’abord la faculté de choisir !
Le problème essentiel est là : dans tous les domaines, nous assistons, sous une forme tantôt violente et tantôt insidieuse, à la régression des libertés. L’homme choisit de moins en moins : une autorité anonyme et centralisée choisit à sa place.

Il n’est plus libre dans son corps. Les entraves apportées à la circulation, les vaccinations obligatoires, la conscription militaire, sans parler de la généralisation des mœurs policières, des lois rétroactives, du rationnement alimentaire, et des transferts de populations qui sévissent encore dans tant de pays, font de l’habeas corpus des anciens juristes une notion de plus en plus périmée.
Il n’est plus libre dans son âme. L’Ecole unique et les slogans d’une propagande obsédante restreignent toujours davantage l’éclosion spontanée de ses pensées et de ses sentiments.
Il n’est plus libre de son activité économique. L’Etat qui empiète déjà lourdement sur les fonctions du médecin, de l’éducateur et du directeur de conscience, se fait aussi industriel, commerçant, assureur. Une fiscalité dévorante doublée d’une réglementation oppressive menaçent la liberté et jusqu’à l’existence de l’entreprise privée. La condition prolétarienne – si l’on entend par ce mot l’absence de choix et la nécessité de se soumettre à un pouvoir extérieur – tend à s’étendre à tous les individus et à toutes les classes sociales. Un immense système de redistribution, aussi mal conçu que mal appliqué, a trop souvent pour effet de pénaliser le travail et de favoriser le parasitisme. L’Etat omniprésent supprime à la fois tous les risques et toutes les chances de la liberté.
Il n’est pas libre dans son activité politique. Il n’a plus le choix entre des hommes qui représenteraient ses aspirations et ses intérêts concrets, mais entre quelques programmes abstaits, issus de partis monolithiques qui portent en eux le germe de l’Etat dictatorial et qui exigent des individus une adhésion, un enrôlement inconditionnels.

Le tableau est sans doute excessif. Mais cet esclavage universel, qui s’épanouit à quelques centaines de kilomètres de nos frontières, existe déjà chez nous à l’état d’ébauche et de menace. L’ère des organisateurs et des technocrates a commencé : la personne humaine, privée de toute attache vivante, n’est plus un membre dans un organisme, mais un rouage dans une machine, un chiffre dans une statistique. C’est l’esclave isolé au sein de la foule des esclaves, la « multiplication des seuls » annoncée par Valéry (…).

Mais le pire danger, c’est qu’en perdant ses libertés extérieures, l’homme perd aussi le sens et le goût de la liberté. On dit avec raison que l’esclavage dégrade les hommes jusqu’à s’en faire aimer.
En fait, nous constatons une désaffection croissante à l’égard de la liberté. Elle se traduit par la fuite du risque et la recherche d’une sécurité impersonnelle (la ruée générale vers le fonctionnarisme en est le symptôme le plus frappant) et aussi par une réceptivité dangereuse aux propagandes. La liberté, qui fut une idole, devient un fardeau ; elle n’est pas seulement paralysée du dehors, elle abdique aussi du dedans. L’homme a peur de sa propre responsabilité ; il aspire obscurément à s’abandonner à cette force sans nom et sans visage qui le dispense de penser et d’agir par lui-même. Il y a là un cercle infernal. D’une part le progrès du collectivisme et de la rationalisation dégoûte l’homme d’exercer une liberté qui lui coûte trop cher (nous sommes au seuil d’un monde où l’homme libre apparaît de plus en plus comme un outsider voire un paria) et, d’autre part, l’abandon de la liberté rend nécessaire la tutelle du collectivisme. Un seul exemple : la fonte actuelle du patrimoine familial, rongé par les dévaluations et les impôts, enlève à beaucoup d’enfants la faculté d’assister leurs vieux parents et cette même impuissance appelle et légitime l’intervention de l’Etat. La récente loi, qui dispense les enfants de subvenir aux besoins des parents, homologue officiellement cet état de fait (…).
Un fardeau trop lourd incite l’homme, non seulement à se décharger, mais à devenir lui-même une charge. Quand le choix de la liberté exige des efforts héroïques, la « ruée vers la servitude » dont parlait déjà Tacite prend les proportions d’une déroute universelle ».  

A suivre :
2ème partie « Nature et liberté » > ici

Gustave Thibon

2018-54. Saint Vincent de Paul : un saint éminemment politique.

19 juillet,
Fête de Saint Vincent de Paul.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

La fête de Saint Vincent de Paul nous permet de célébrer dans la joie et l’action de grâces à Dieu, l’un des très grands saints de notre chère France : la vraie France, celle qui est née dans les fonts baptismaux de Reims et qui a été grande à la face de tous les peuples tant qu’elle est restée fidèle, en tant même que royaume, à la doctrine évangélique, et tant qu’elle s’est enorgueillie de proclamer dans le prologue de ses institutions sociales et politiques : « Vive le Christ qui aime les Francs ! »
En un temps où l’on confond quasi universellement la pratique de la charité chrétienne avec les oeuvres humanitaires ou la bienfaisance naturelle, il me semble utile de livrer à votre réflexion et méditation des extraits d’un texte très juste et très intéressant tiré d’un petit ouvrage de feu le Révérend Père Yves-Marie Salem-Carrière (+ 1994), lequel était un prêtre lazariste, c’est-à-dire un fils spirituel de Saint Vincent de Paul dont il avait bien approfondi les écrits et la pensée. Ce livre, publié en 1993 aux éditions Dominique Martin Morin, s’intitule « Saint Vincent de Paul et la Politique ».
Voici donc ces extraits du premier chapitre qui rappellent quelques vérités bien peu comprises et acceptées, aujourd’hui où la séparation absolue des domaines spirituels et temporels est professée comme une espèce de dogme non seulement par les laïcistes, mais également par un certain nombre d’hommes d’Eglise qui manquent cruellement de formation philosophique, de doctrine catholique… et de bon sens !

Lully.

Autres textes relatifs à Saint Vincent de Paul dans les pages de ce blogue :
- Témoignage de Saint Vincent de Paul sur la mort de Louis XIII > ici
- Le cœur de Saint Vincent de Paul et la France > ici
- Histoire des reliques de Saint Vincent de Paul > ici

Saint Vincent de Paul au Conseil de conscience de la Reine Anne d'Autriche

Saint Vincent de Paul au Conseil de conscience de la Reine Anne d’Autriche
(gravure d’après le tableau de Jean-François de Troy)

Un saint nécessairement politique
parce qu’il était au service du salut accompli par Notre-Seigneur.

« (…) Saint Vincent de Paul n’est pas un philanthrope, un précurseur de l’Internationale socialiste, un pionnier de la démocratie chrétienne. Il est le contraire même de l’esprit rousseauiste. « Rien ne me plaît qu’en Jésus-Christ ». L’incarnation, la Rédemption, l’Eglise sont la source de son dévouement envers les créatures de Dieu.

(…) La pensée politique de Saint Vincent n’est pas didactique, mais elle est formulée, ou du moins clairement exprimée, par deux certitudes qui la fondent et sans lesquelles on ne peut construire ou maintenir une Cité, un Peuple, un Etat, une Civilisation. 
(…) Première certitude vincentienne : la notion de « nature humaine », la définition de l’être humain et de son « infection » par le péché. Ce réalisme tragique, il faut le compléter par l’espérance dans le Salut en notre Sauveur Jésus-Christ. Cette notion de nature humaine a déjà des conséquences dans la politique, selon que le laxisme et le libéralisme seront de règle, ou bien qu’une nécessaire discipline et une autorité ferme empêcheront la déliquescence des peuples et des Etats.
Deuxième certitude : les vérités éternelles, vitales, enseignées par le Sauveur. Qu’on le veuille ou non, on ne peut gouverner ni diriger si on ignore les principes fondamentaux que le Christ a donnés au monde.
Un responsable politique, surtout au plus haut niveau, est bien obligé de se faire une idée sur l’homme. Cette « idée sur l’homme » va imprégner toute l’activité de la personne, même dans l’ordre économique et social, dans la législation, le Code civil, la Défense. La vie n’est pas neutre : les erreurs ou les rêveries s’achèvent dans le malheur. Le Seigneur est clair : « Celui qui bâtit sa maison sur le rocher, les ouragans, les pluies, les tempêtes déferleront sur elle, elle résistera. Celui qui a bâti sur le sable… elle sera détruite. »
A ces deux certitudes, Saint Vincent ajoute la constatation des évidences historiques, des expériences de chaque génération.
Nous pouvons donc affirmer que, si la pensée politique vincentienne n’a jamais pris le tout d’un traité de politique, sa réflexion, sa connaissance des rois et des peuples, assurent qu’il travailla solidement et pour toutes les époques. Sa pensée n’est pas celle d’une génération, influencée par les sentiments de son siècle : elle est, elle sera toujours, actuelle, classique, universelle. Car l’Histoire montre la vérité de la nature humaine et des enseignements évangéliques confiés à l’Eglise.
La politique vincentienne est une politique du salut des âmes, du salut des nations, c’est-à-dire de la conversion. Sinon, il y a perdition de l’homme et de la société. Pour un catholique, il n’y a pas d’autre politique : le refus de la rédemption, c’est la défaite pour toute société. Tout a été essayé, de l’Eglise assermentée au Ralliement. Il serait temps de repenser aux « deux Cités » de Saint Augustin ou aux « deux Etendards » de Saint Ignace de Loyola. Ce n’est pas du manichéisme, car la victoire du Bien est déjà assurée « per Christum ».
Cela dit et exposé, il faut « parler politique » ou « faire de la politique », comme M. Jourdain faisait de la prose. Saint Vincent s’est engagé sur ce terrain, non comme politicien, mais pour servir, sauver l’âme du peuple, l’âme de la Cité. L’idée de servir le Royaume du Christ en France est celle qui anime tous les prêtres, tous les baptisés qui savent leur devoir de collaborer à l’œuvre du « Salut des Nations », depuis la vocation du Peuple d’Israël, jusqu’à l’avènement final du Seigneur « quand les temps seront accomplis ».
Saint Vincent a noué des relations et des amitiés, non pas avec des politiciens principalement préoccupés par les joutes électorales, mais avec de vrais « hommes d’Etat », serviteurs du pays, poussés par un idéal noble, à l’intelligence lucide et à la volonté persévérante.

Entre 1601 et 1660, Saint Vincent a rencontré en tête-à-tête Henri IV puis Louis XIII, la Reine Anne d’Autriche après la Reine Marie de Médicis, et aussi Richelieu, Mazarin, le général de Gondi, ministre de la marine, les présidents de divers parlements, la duchesse d’Aiguillon, etc. Il s’occupera des affaires de Pologne, des troubles civils de la Fronde, des Croquants, des persécutions en Irlande ; il sera, bien sûr, en relations avec le pape et ses légats, avec des quantités d’évêques. Et, quotidiennement, la menace islamique ou arable l’occupera. Ainsi, grâce à son intelligence et à son cœur, il aura bien servi son pays en veillant aux intérêts de Dieu.

(…) Saint Vincent de Paul, qui a pesé la relativité de toutes choses humaines (…) affirme que les fondements de tout jugement, de toutes décisions, doivent se faire à la lumière des enseignements du Sauveur.
C’est ainsi, en se référant aux valeurs absolues de la doctine catholique, qu’il va mener son action politique (…).
Les réalités temporelles seront alors animées, vivifiées, par les vérités éternelles et l’unique finalité : « la gloire de Dieu et le salut des âmes » !

Quand il parle de l’autorité, de l’opinion, de l’emploi de la force, de l’éducation, de l’action caritative, sa pensée est d’abord imprégnée de la pensée du Christ. Dans ses relations avec les rois, les reines, les ministres, les parlements, on peut ainsi vérifier l’application de sa devise : « Rien ne me plaît qu’en Jésus-Christ ».
Etrange programme politique, aux yeux de nos contemporains, qui n’a plus rien à voir avec l’électoralisme et la démagogie devenus, chez nous, tabous et mythologiques.
Il y a un Sauveur, Il a parlé, Il a confié sa parole et ses sacrements à une Eglise catholique ; Il sauve les individus et les peuples, et Lui seul est Sauveur, pas un autre. Chacun est sauveur dans la mesure où il travaille avec Lui. »

Rd. Père Yves-Marie Salem-Carrière,
in « Saint Vincent de Paul et la Politique », éd. DMM 1993
(pp. 7, 8-11, 16)

Saint Vincent de Paul au Conseil de conscience de la Reine Anne d'Autriche - détail

2018-46. Ils ne pouvaient concevoir une politique qui fût détachée du sacré.

29 mai,
fête de Sainte Marie-Madeleine de’ Pazzi, vierge ;
anniversaire de la prise de Constantinople par les Turcs (cf. § E > ici) ;
anniversaire du Sacre de SMTC le Roi Charles X (cf. > ici et > ici).

Armes de France gif

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

En ce 29 mai, le souvenir ému du Sacre de SMTC le Roi Charles X (29 mai 1825) m’amène à livrer à votre lecture, et plus encore à votre méditation et réflexion, quelques lignes extraites de l’introduction d’un ouvrage récent dont nous saluons avec bonheur la parution au cours de ce premier semestre de l’année 2018 : « Le Comte de Saillans – 1790-1792 : le premier combattant de la contre-révolution »  écrit par Edouard et Bernard Ferrand (éditions SPM – avril 2018).
J’aurais l’occasion de reparler de cet ouvrage qui vient heureusement commencer à combler des lacunes et rendre justice à ce héros trop méconnu dont le Cercle Légitimiste du Vivarais essaie de maintenir la pieuse mémoire (cf. > ici).  Pour aujourd’hui, il me semble important de publier ici les lignes suivantes : elles résument de manière très intéressante ce qui fut l’esprit de l’Ancien Régime, l’esprit duquel nous nous efforçons de vivre par souci de cohérence absolue avec notre foi chrétienne, l’esprit qui anime les véritables légitimistes et le combat qu’il leur incombe de mener de nos jours, ce qui ne constitue en rien un « passéisme » : aurait-on l’idée de qualifier de « passéiste » le médecin qui s’efforce de ramener à la santé dont il jouissait auparavant un patient en grande souffrance ?

Lully.

Note :
Dans la citation qui suit, nous avons conservé la manière d’écrire des auteurs. Il est évident que si ce texte eût été de notre plume, nous aurions mis des majuscules à « Roi » et à « Souverain », par exemple, et que nous n’en eussions point mis à « révolution »… etc.

Baptême-Sacre du Roi Clovis

Le Baptême-Sacre du Roi Clovis 1er
acte de naissance de la France

« De même que leur vie quotidienne était imprégnée de sacré,
ils ne pouvaient concevoir une politique qui en fût détachée ».

« La société d’avant 1789 était une société où la vie était rythmée par les fêtes religieuses. C’était aussi la soumission à l’ordre naturel que l’on avait la certitude qu’il fut établi par Dieu dans sa Création, le respect de la nature dans ses fonctions essentielles, dans ses permanences, l’acceptation du réel, l’adhésion aux sages pratiques coutumières et donc le respect de la diversité humaine que l’on corrigeait par la charité, l’observation de la réalité sociale avec ses inégalités rendues protectrices au sein des communautés familiales, paroissiales, régionales, corporatives. Chacun, même si tous n’avaient pas lu saint Thomas d’Aquin, admettait de s’élever au Vrai, au Beau, au Bien, au sein de la communauté à laquelle il appartenait, sachant que son bien particulier était fonction de son bon ordonnancement au tout.
Si les hommes formés dans cet esprit de chrétienté n’envisageaient pas un autre régime, ce n’était pas par indigence d’esprit. De même que leur vie quotidienne était imprégnée de sacré, ils ne pouvaient concevoir une politique qui en fût détachée. La personne du roi, un souverain revêtu par la naissance d’une autorité transcendante pour assurer la paix civile et fédérer les diverses communautés en vue du bien commun, cela constituait pour eux l’irremplaçable garantie d’un harmonieux déploiement des activités de chacun selon ses finalités naturelles et surnaturelles.
La Révolution s’opposait à cet ordre politique. Ayant posé le principe de la souveraineté de l’individu, elle ne pouvait que vouloir infuser en chacun une âme d’essence individuelle, en révolte systématique contre toutes les lois présentées comme divines et naturelles. C’est pourquoi, il lui fallait changer l’homme, le « régénérer », le forcer à se plier à l’idéologie libertaire, égalitariste et humanitariste des principes de 1789. Une telle prétention revenait à pousser les hommes sous le joug d’une entité dès lors totalement différente. De graves réactions dans une population à laquelle on arrachait son univers séculaire prirent alors une ampleur d’autant plus forte.
Comme devait le dire Alexandre Soljenitsyne le 25 septembre 1993 inaugurant le Mémorial des Lucs-de-Boulogne en Vendée :

De siècle en siècle, les hommes ont fini par se convaincre, à partir de leur propre malheur, de ce que les révolutions détruisent le caractère organique de la société, qu’elles ruinent le cours naturel de la vie, qu’elles annihilent les meilleurs éléments de la population, en donnant libre champ aux pires. Aucune révolution ne peut enrichir un pays, tout juste quelques débrouillards sans scrupules sont cause de morts innombrables, d’une paupérisation étendue et, dans les cas les plus graves, d’une dégradation durable de la population. La Révolution française s’est déroulée au nom d’un slogan intrinsèquement contradictoire et irréalisable : liberté, égalité, fraternité. Mais dans la vie sociale, liberté et égalité tendent à s’exclure mutuellement, sont antagoniques l’une de l’autre ! La liberté détruit l’égalité sociale – c’est même là un des rôles de la liberté -, tandis que l’égalité restreint la liberté, car, autrement, on ne saurait y atteindre. Quant à la fraternité, elle n’est pas de leur famille. Ce n’est qu’un aventureux slogan et ce ne sont pas des dispositions sociales qui peuvent faire la véritable fraternité. Elle est d’ordre spirituel. Au surplus, à ce slogan ternaire, on ajoutait sur le ton de la menace : « ou la mort », ce qui en détruisait toute la signification. Jamais, à aucun pays, je ne pourrais souhaiter de grande Révolution.

Il est bien vrai que tous les totalitarismes du XXe siècle se sont inspirés de la Révolution française pour entraîner des peuples jusqu’à « l’abîme de la perdition ». Cette thèse fut notamment développée par François Furet, un des grands historiens de la Révolution française, pourtant marxiste à l’origine (…). »

Edouard Ferrand – Bernard Ferrand,
in « Le Comte de Saillans – 1790-1792 : le premier combattant de la contre-révolution »
Editions SPM avril 2018, introduction pp. 12-14.

guillotine-Terreur

Le symbole le plus éloquent de ce que fut en vérité la révolution…

2018-20. Le cas controversé du pape Honorius 1er.

En complément de notre publication intitulée « Un peut peut-il tomber dans l’hérésie ? », et parce que le cas du pape Honorius 1er y était brièvement évoqué, voici, pour tous ceux qui souhaitent en savoir davantage,  un texte du professeur Roberto de Mattei, qui explicite de manière claire mais sans simplisme ce qu’il en fut alors.

la Navicella mosaïque d'après Giotto Vatican

La « Navicella »
mosaïque du narthex de la basilique vaticane d’après Giotto

Honorius Ier : le cas controversé d’un pape hérétique

Source > Correspondance européenne

 Le cas du pape Honorius est l’un des plus controversés de l’histoire de l’Eglise. Comme l’observe à juste titre l’historien de l’Eglise Emile Amann, dans le long article qu’il consacre à la Question d’Honorius dans le Dictionnaire de Théologie Catholique (vol. VII, coll. 96-132), il faut traiter le problème de façon dépassionnée et avec la « sereine impartialité que doit l’histoire aux actes du passé » (col. 96).

Au cœur du pontificat du pape Honorius qui régna de 625 à 638, il y eut la question du monothélisme, dernière des grandes hérésies christologiques. Afin de plaire à l’empereur byzantin Héraclius, désireux d’assurer la paix religieuse au sein de son royaume, le patriarche de Constantinople Sergius chercha un compromis entre l’orthodoxie catholique, selon laquelle il y a en Jésus-Christ deux natures en une seule personne, et l’hérésie monophysite qui attribuait au Christ une seule personne et une seule nature. Ce compromis donna naissance à une nouvelle hérésie, le monothélisme, selon lequel la double nature du Christ était mue dans son action par une unique opération et une unique volonté. Il s’agissait d’un semi-monophysisme, mais la vérité est entière ou n’est pas, et une hérésie modérée n’en reste pas moins une hérésie. Le patriarche de Jérusalem Sophronius fut de ceux qui intervinrent avec le plus de force pour dénoncer cette nouvelle doctrine qui rendait vaine l’humanité du Christ et menait au monophysisme, condamné par le Concile de Chalcédoine (451).

Sergius écrivit au pape Honorius pour lui demander qu’« à l’avenir il ne soit permis à personne d’affirmer qu’il y a deux opérations dans le Christ notre Dieu » et obtenir ainsi son appui contre Sophronius. Honorius accéda malheureusement à sa demande. Dans une lettre adressée à Sergius, il affirma que «la volonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ était seulement une, du fait que notre nature humaine a été assumée par la divinité» et invita Sophronius au silence. La correspondance entre Sergius et Honorius est conservée dans les actes du VIème Concile œcuménique (Mansi, Sacrorum conciliorum nova et amplissima Collectio, vol. XI, coll. 529-554) et a été rééditée en latin, grec et français par Arthur Loth (La cause d’Honorius. Documents originaux avec traduction, notes et conclusion, Victor Palmé, Paris 1870 et en grec et allemand par Georg Kreuzer, Die Honoriusfrage im Mittelalter und in der Neuzeit, Anton Hiersemann, Stuttgart 1975). 

Fort de l’appui du pape, Héraclius publia en 638 un formulaire doctrinal appelé Echtesis (“Exposition”) dans lequel il imposait la nouvelle théorie de l’unique volonté divine comme religion officielle. Pendant quarante ans, le monothélisme triompha dans l’Empire byzantin. Le plus fervent défenseur de la foi fut à cette époque le moine Maxime, dit le Confesseur, qui prit part à un Synode convoqué au Latran (649) par le pape Martin Ier (649-655) pour condamner le monothélisme. Le pape et Maxime furent tous deux contraints de s’exiler. Maxime, pour avoir refusé de souscrire aux doctrines monothélites, eut la langue et la main droite coupées. Sophronius, Maxime et Martin sont aujourd’hui vénérés comme saints par l’Eglise pour leur résistance tenace à l’hérésie monothélite. 

La foi catholique fut finalement restaurée par le IIIème Concile de Constantinople, VIème Concile œcuménique de l’Eglise, qui fut réunit le 7 novembre 680 en présence de l’empereur Constantin IV et des représentants du nouveau pape Agathon (678-681). Le Concile condamna le monothélisme et jeta l’anathème sur tous ceux qui avaient promu et favorisé l’hérésie, incluant dans la condamnation le pape Honorius.

Lors de la XIIIème session, qui se tint le 28 mars 681, les Pères conciliaires, après avoir proclamé qu’ils voulaient excommunier Sergius, Cyr d’Alexandrie, Pyrrhus, Paul et Pierre, tous patriarches de Constantinople, et l’évêque Théodore de Pharan, affirment : « Avec eux nous sommes d’avis de bannir de la sainte Église de Dieu et d’anathématiser également Honorius, jadis pape de l’ancienne Rome, car nous avons trouvé dans les lettres envoyées par lui à Sergius qu’il a suivi en tout l’opinion de celui-ci et qu’il a sanctionné ses enseignements impies » (Mansi, XI, col. 556). 

Le 9 août 681, à la fin de la XVIème session, furent réitérés les anathèmes contre tous les hérétiques et les fauteurs d’hérésie, y compris Honorius : « Sergio haeretico anathemaCyro haeretico anathema, Honorio haeretico anathema, Pyrro, haeretico anathema » (Mansi, XI, col. 622). Dans le décret dogmatique de la XVIIIème session, le 16 septembre, il est dit que « comme celui qui dès l’origine fut l’inventeur de la malice et qui, se servant du serpent, introduisit la mort venimeuse dans la nature humaine, ne resta pas inactif, ainsi aujourd’hui encore, ayant trouvé les instruments adaptés à sa propre volonté : nous voulons dire Théodore, qui fut évêque de Pharan ; Sergius, Pyrrhus, Paul, Pierre, qui furent prélats de cette ville impériale ; et encore Honorius qui fut pape de l’ancienne Rome (…); ayant trouvé, donc, les instruments adaptés, il ne cessa, à travers eux, de susciter dans le corps de l’Eglise les scandales de l’erreur ; et par des expressions inédites répandit parmi le peuple fidèle l’hérésie d’une seule volonté et d’une seule opération en deux natures d’une (personne) de la sainte Trinité, du Christ, notre vrai Dieu, en harmonie avec la fausse doctrine des impies Apollinaire, Sévère et Témiste » (Mansi, XI, coll. 636-637).

Les originaux des actes du Concile, souscrits par 174 Pères et par l’empereur, furent envoyés aux cinq sièges patriarcaux, avec une attention particulière pour celui de Rome. Mais, comme saint Agathon mourut le 10 janvier 681, les actes du Concile, après plus de 19 mois de siège vacant, furent ratifiés par son successeur Léon II (682-683). Dans la lettre envoyée le 7 mai 683 à l’empereur Constantin IV, le pape écrivait : « nous anathémisons ceux qui inventèrent cette nouvelle erreur, c’est-à-dire Théodore de Pharan, Cyrus d’Alexandrie, Sergius, Pyrrhus, Paul et Pierre de l’Eglise de Constantinople ainsi qu’Honorius qui ne s’efforça pas de maintenir pure cette Eglise apostolique dans la doctrine de la tradition apostolique, mais a permis par une exécrable trahison que cette Eglise sans tâche fut souillée » (Mansi, XI, col. 733).

La même année, le pape Léon donne ordre que les actes traduits en latin soient souscrits par tous les évêques d’Occident et que les signatures soient conservées près de la tombe de saint Pierre. Comme le souligne l’éminent historien jésuite Hartmann Grisar, « on voulait par là l’acceptation universelle du sixième concile en Occident, et celle-ci, pour ce que l’on en sait, eut lieu sans difficulté » (Analecta romana, Desclée, Rome 1899, pp. 406-407).

La condamnation d’Honorius fut confirmée par les successeurs de Léon II, comme l’atteste le Liber diurnus romanorum pontificum, et par le septième (787) et le huitième (869-870) Concile œcuménique de l’Eglise (C. J. Hefele, Histoire des Conciles, Letouzey et Ané, Paris 1909, vol. III, pp. 520-521).

L’abbé Amann juge historiquement indéfendable la position de ceux qui, comme le cardinal Baronio, retiennent que les actes du VIèmeConcile auraient été altérés. Les légats romains étaient présents au concile : il serait difficile d’imaginer qu’ils puissent avoir été manipulés ou aient mal référé sur un point aussi important et délicat que la condamnation d’hérésie d’un Pontife romain. Faisant référence à ces théologiens tels que saint Robert Bellarmin, qui, pour sauver la mémoire d’Honorius, ont nié la présence d’erreurs explicites dans ses lettres, Amann souligne que ceux-ci soulevaient un problème plus important que celui qu’ils prétendaient résoudre, à savoir le problème de l’infaillibilité des actes d’un Concile présidé par un pape. En effet, si Honorius ne tomba pas dans l’erreur, ce sont les papes et le concile qui le condamnèrent qui se sont trompés. Les actes du VIème Concile œcuménique, approuvés par le pape et reçus par l’Eglise universelle, ont une portée définitoire bien plus forte que les lettres d’Honorius à Sergius. Pour sauvegarder l’infaillibilité il est préférable d’admettre la possibilité historique d’un pape hérétique plutôt que d’aller se briser contre les définitions dogmatiques et les anathèmes d’un Concile ratifié par le Pontife Romain. C’est une doctrine commune que la condamnation des écrits d’un auteur est infaillible, quand l’erreur est anathémisée avec la note d’hérésie, tandis que le Magistère ordinaire de l’Eglise n’est pas toujours et nécessairement infaillible.

Au cours du Concile Vatican I, la Députation de la Foi aborda le problème, exposant une série de règles de caractère général qui s’appliquent non seulement au cas d’Honorius, mais à tous les problèmes, passés et futurs qui peuvent se présenter. Il ne suffit pas que le pape se prononce sur une question de foi ou de mœurs qui concerne l’Eglise universelle, mais il est nécessaire que le décret du Pontife romain soit conçu de façon à apparaître comme un jugement solennel et définitif, avec l’intention d’obliger tous les fidèles à croire (Mansi, LII, coll. 1204-1232). Il existe donc des actes du Magistère pontifical ordinaire non infaillibles car privés du caractère définitoire nécessaire : quod ad formam seu modum attinet.

Les lettres du Pape Honorius sont dépourvues de ces caractéristiques. Elles sont indubitablement des actes du Magistère, mais dans le Magistère ordinaire non infaillible il peut y avoir des erreurs et même, dans des cas exceptionnels, des formulations hérétiques. Le pape peut tomber dans l’hérésie, mais il ne pourra jamais prononcer une hérésie ex cathedra. Dans le cas d’Honorius, comme l’observe le patrologue bénédictin Dom John Chapman OSB, on ne peut affirmer qu’il avait l’intention de formuler une sentence ex cathedra, définitive et obligatoire : «Honorius était faillible, était dans l’erreur, était un hérétique, précisément parce qu’il n’a pas, comme il aurait dû le faire, déclaré avec autorité la tradition pétrinienne de l’Eglise romaine » (The Condemnation of Pope Honorius (1907), Reprint Forgotten Books, London 2013, p. 110). Ses lettres à Sergius, bien que traitant de la foi, ne promulguent aucun anathème et ne remplissent pas les conditions requises par le dogme de l’infaillibilité. Promulgué par le Concile Vatican I, le principe de l’infaillibilité est sauf, contrairement à ce que pensaient les protestants et les gallicans. Et si Honorius fut anathémisé, expliqua le pape Hadrien II, au Synode romain de 869, « c’est pour la raison qu’Honorius avait été accusé d’hérésie, la seule cause pour laquelle il est permis aux inférieurs de résister à leurs supérieurs et de repousser leurs sentiments pervers » (Mansi, XVI, col. 126).

Se basant précisément sur ces paroles, le grand théologien dominicain Melchior Cano, après avoir examiné le cas d’Honorius, résume en ces termes la doctrine la plus sûre : «On ne doit pas nier que le Souverain Pontife puisse être hérétique, fait dont on peut offrir un ou deux exemples. Cependant qu’[un pape] dans son jugement sur la foi ait défini quelque chose contre la foi n’est pas démontrable, pas même par un seul exemple» (De Locis Theologicis, l. VI, tr. espagnole, BAC, Madrid 2006, p. 409).

Professeur Roberto de Mattei.

Honorius_I

Portrait en mosaïque du pape Honorius 1er
dans la longue frise des papes qui se déploie sur les architraves
à l’intérieur de la basilique de Saint-Paul-hors-les-murs à Rome

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