Archive pour la catégorie 'Lectures & relectures'

2016-92. Adaptation au monde moderne ?

Parmi les reproches qui sont faits à l’encontre des Légitimistes qui, à la suite de Monseigneur le Comte de Chambord, de jure Sa Majesté le Roi Henri V, maintiennent coûte que coûte les principes de la royauté française traditionnelle et refusent toute compromission avec les idées qui ont causé la révolution ou en sont les conséquences, il y a celui de ne pas savoir « s’adapter au monde moderne ».
Cela peut se décliner avec des formes voisines, telles que « ne pas comprendre les aspirations de son temps », « ne pas savoir s’inscrire dans le mouvement général », « laisser passer les opportunités d’entrer dans la modernité que nous tend l’Histoire », et autres formules de pure rhétorique qui ne servent qu’à masquer l’abandon des principes pérennes et solides.

Il en est de même dans l’Eglise où l’abandon – la trahison – de la Tradition, reçue des Apôtres et développée organiquement au fil des siècles par les Pères, les saints Docteurs, les Pontifes fidèles (car il en est qui ne le furent pas), les conciles authentiques (car là encore il en est qui ne sont que des brigandages) …etc. , fait l’objet de pseudo justifications sous la formule incantatoire, quasi dogmatique et indéfiniment répétée par les chantres du « renouveau », d’ « adaptation au monde moderne » (ou « au monde de ce temps »).
Dans l’une des conférences de Gustave Thibon – encore et toujours ! – , j’ai relevé une citation qui n’a pas besoin d’être longue pour être percutante, comme souvent.
C’est une réflexion de simple bon sens, une fois de plus ; mais, parce que justement le bon sens est ce qui semble faire le plus défaut dans certains raisonnements, dans certaines intelligences, dans certaines structures d’enseignement, dans certaines sacristies, dans certains presbytères, évêchés ou palais apostoliques, il est bien nécessaire que ce que le bon sens inspire soit rappelé à temps et à contretemps : « opportune, importune » (2 Tim. IV, 2).
Dans ces quelques lignes qui suivent, je me suis autorisé à reproduire en caractères gras ce qui m’y apparaissait comme plus spécialement important.

Lully.

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*  *  *

Adaptation au monde moderne ?

« (…) Je crois que ceux qui parlent de s’adapter à tout prix au monde moderne ne savent pas ce dont le monde moderne a besoin : il a besoin de ce qui lui manque, il n’a pas besoin qu’on surabonde dans son propre sens. Il faut différer beaucoup de son siècle pour le servir.
Au reste, aujourd’hui, la modernité commence à se vomir elle-même. Si l’on nous accuse d’immobilisme, parce que, selon la belle formule d’un jeune philosophe contemporain, nous voulons « nous rapprocher de ce qui ne change jamais plus que nous adapter à ce qui change toujours », parce que nous sommes plus soucieux de nous dépasser nous-mêmes que de ne pas nous laisser dépasser, nous répondrons que se rapprocher du modèle divin, sculpter l’existence à l’image de l’essence, imprimer sur ce qui est la marque de ce qui doit être, cela exige tout de même beaucoup d’énergie, de vigilance, d’initiative et de liberté, infiniment plus que suivre passivement le courant de la mode et se laisser emporter comme une feuille morte par « l’air du temps »… ».

Gustave Thibon,
in « Morales de toujours et morales éternelles »,
conférence du 27 mars 1973 à Waremme (Belgique)
« Les hommes de l’éternel », ed. Mame – Paris 2012 – p. 89]

Gustave Thibon

2016-83. « Jean de la Croix nous apprendra à mettre notre vie intérieure à l’unisson des épreuves qui nous accablent du dehors. »

24 novembre,
Fête de Saint Jean de la Croix.

Saint Jean de la Croix - Avila monastère de l'Incarnation

Saint Jean de la Croix
(Avila, monastère de l’Incarnation)

A l’occasion de la fête de Saint Jean de la Croix, voici une page remarquable de Gustave Thibon : il s’agit du commencement d’une conférence que le philosophe avait intitulée « Saint Jean de la Croix et le monde moderne ». Le philosophe y fait ressortir, avec sa décapante pertinence accoutumée, à quel point la doctrine spirituelle du « Docteur mystique » nous est nécessaire et salutaire…

« Jean de la Croix nous apprendra à mettre notre vie intérieure à l’unisson des épreuves qui nous accablent du dehors. »

« Ce n’est pas sans une grande confusion intérieure que j’ose parler de Jean de la Croix. Je crains de ne vous apporter que des mots. Est-il possible de commenter un tel message sans le vivre intérieurement ? Je songe avec angoisse aux profondes vérités spirituelles qui nous ont été révélées par les sages, les prophètes et les saints. Tout ce que l’homme pouvait dire de Dieu, il l’a dit : les secrets de l’amour et de la vie éternelle traînent dans des livres que nous avons tous lus. Et ces choses que nous savons tous, nous les vivons si peu… C’est là un scandale dont l’habitude seule nous empêche de mesurer l’étendue.
Que je vous entretienne ce soir de Jean de la Croix, que vos esprits et le mien baignent pendant une heure dans ces certitudes nourricières qui sont l’âme de notre destin, et que nous retournions, vous et moi, avec le même coeur charnel empli des mêmes vanités, voilà bien la meilleure preuve du péché originel et du désordre profond installé dans notre nature.
Celui qui n’a pas médité anxieusement sur ce manque de force attractive des vérités suprêmes, sur cette inertie du verbe divin en nous, ne sait rien de la bassesse et de la malice de l’homme.
Il ne sert de rien d’invoquer ici notre faiblesse – nous savons être forts pour conquérir les choses d’en-bas – , ni notre égoïsme : un être fini ne peut pas être absolument égoïste, et nous nous immolons tous les jours aux objets les plus pauvres et les plus caducs. Quels sacrifices ne fait pas l’avare pour un peu d’or, ou l’ambitieux pour de vains honneurs !
Nous ne sommes lâches que devant Dieu.
Nous ne sommes ni faibles, ni égoïstes, nous sommes idolâtres.

Jean de la Croix est le grand médecin de l’idolâtrie, tout simplement parce qu’il croit en Dieu au sens fort, au sens vivant du mot. Etymologiquement « croire » signifie prêter, confier. Celui qui croit se confie à Dieu.
La doctrine de Jean peut se résumer en deux mots : tout et rien. Dieu est tout et la créature n’est rien. Plus que cela : il faut que la créature ne soit rien pour tout recevoir. Dieu, qui peut tout, ne travaille en quelque sorte qu’à partir du néant. Nous étions néant quand Dieu nous a appelés à la vie naturelle, il faut que nous redevenions néant pour recevoir dans sa plénitude la vie surnaturelle. C’est le sens du mot de Jésus à Nicodème : « Si l’homme ne naît de nouveau, il ne peut voir le royaume de Dieu ».
Mais avant de renaître, il faut mourir. Nos échecs, nos lenteurs et nos reculs dans la voie divine procèdent de ce que nous n’avons pas fait le vide en nous, de ce que nous n’avons pas renoncé pour Dieu à tout ce qui n’est pas Dieu. Nous sommes des mendiants aux mains pleines… 
« Toute la beauté des créatures est souveraine laideur devant la beauté infinie de Dieu… Toute la grâce, tout le charme des créatures est matière insipide et répugnante en face de la beauté divine… Tout ce que les créatures du monde renferment de bonté n’est que suprême malice en présence de la bonté divine. Dieu seul est bon… Toute la sagesse du monde n’est que pure et souveraine ignorance devant la sagesse de Dieu… Toute la puissance, toute la liberté du monde n’est que servitude, détresse et captivité, vis-à-vis de la liberté et de la domination divines… » « Ne donnez rien aux créatures si vous voulez garder la face de Dieu présente, claire et pure en votre âme… Dieu et les créatures ne se ressemblent pas. »

Il faut choisir. On ne peut pas poursuivre à la fois le néant et l’absolu. Ces créatures qui ne sont rien, il faut que nous les traitions comme rien.
Le rien… Dans ce monde en délire, où tous les appuis naturels nous manquent à la fois, nous sommes mieux placés que jamais pour sonder le vide de tout le créé.
Biens matériels, liberté, sécurité, vie, patrie, êtres chers, tout ce que nous aimons est vertigineusement précaire et menacé, notre coeur de chair saigne par toutes ses fibres, le rien déborde de toutes parts sur le monde… Excellente préparation extérieure à l’enseignement de Jean de la Croix.
Mais à quoi sert que le rien déferle autour de nous, si nous gardons dans nos âmes les racines des affections dont l’objet nous est ravi ?
Jean de la Croix nous apprendra à mettre notre vie intérieure à l’unisson des épreuves qui nous accablent du dehors. »

Gustave Thibon,
« Saint Jean de la Croix et le monde moderne »
in « Ils sculptent en nous le silence » -Ed. François-Xavier de Guibert, 2003, pp. 29-32.

Christ en croix dessiné par Saint Jean de la Croix

Christ en croix dessiné par Saint Jean de la Croix

Sur Saint Jean de la Croix, voir aussi dans ce blogue :
– Résumé biographique et poème « C’est de nuit » > ici
– Bande dessinée : « Libérer le vol de l’âme » > ici

2016-78. Ce qui blesse l’essence humaine ne peut pas servir le progrès humain (Gustave Thibon).

25 octobre,
Anniversaire de la victoire de Charles Martel à Poitiers (25 octobre 732).

fleur de lys

Voici encore quelques extraits du précieux chapitre de « Diagnostics » intitulé « Biologie des révolutions » publié par Gustave Thibon en 1942.
La pertinence et la profondeur de l’analyse de la genèse de l’esprit révolutionnaire sont aussi implaccables qu’elles sont lumineuses. Je l’écrivais déjà lors de la publication du précédent extrait (cf. > ici) mais j’insiste encore sur ce point : ces lignes véritablement prophétiques de Thibon éclairent d’une manière unique le présent de la société civile et religieuse, car elles mettent à nu les principes et les ressorts qui sont aux origines de notre actualité.

Caspar David Friedrich l'abbaye dans une forêt de chênes

Gaspard David Friedrich : l’abbaye dans une forêt de chênes (1809-1810)

Ce qui blesse l’essence humaine ne peut pas servir le progrès humain :

« On me reprochera peut-être de chercher trop bas dans l’homme les mobiles des révolutions et de ne pas assez tenir compte de l’idéalisme révolutionnaire. Quelles que soient la puissance et les capacités de métamorphose et de sublimation d’un sentiment comme l’envie (il y a un idéalisme et héroïsme de l’envieux), je ne prétends pas que cette passion entre seule en jeu dans la genèse psychologique des révolutions. L’esprit révolutionnaire est un complexe.  
(…) Quoi qu’il en soit, chacun m’accordera que tout vrai révolutionnaire est un homme que travaille l’impatience de détruire. Cet impératif : « Il faut tout changer ! » n’est pas devenu par hasard un slogan démocratique.
Le révolutionnaire croit à la possibilité d’une refonte de tout. « Détruisons tout cet édifice social impur, clame sa foi, dussions-nous, pour reconstruire, partir du néant ! »
- Hélas ! Dieu seul peut repartir du néant. Et Il ne le fait pas. Il préfère repartir chaque jour de la médiocrité et du mal humains. Nul n’est plus que Dieu lent à détruire ; Dieu se penche pour les sauver sur les moindres reliquats d’être et de vérité qui subsistent sous les scandales et les routines, ses mains sont avares du feu du ciel. Il est une chose à laquelle les chrétiens ne réfléchiront peut-être jamais assez ; un Dieu tout-puissant, créateur d’un monde si impur, n’a jamais détruit ni recréé ce monde !
Mais les hommes impuissants ne redoutent pas de détruire. La parabole de l’ivraie et du bon grain n’est jamais rentrée dans des oreilles révolutionnaires. Les moindres tares de l’autorité et de l’ordre sont, pour certains amants de l’humanité, prétexte à désirer un bouleversement universel. Il est amèrement instructif de les observer : au nom d’un scandale à supprimer, d’une injustice à réparer, ils n’hésitent pas à trancher les racines millénaires de la vie sociale ; ils provoquent un cancer pour guérir une égratignure ! A les voir s’agiter ainsi à rebrousse-nature, on se demande si leur prétention de tout reconstruire n’est pas simplement le voile et le passeport de je ne sais quelle volupté d’anéantir, d’une sorte de haine orgueilleuse et lâche de la condition humaine ?
Quand la mort a besoin d’un pseudonyme, elle choisit le mot de justice : la manière spécifiquement révolutionnaire de réaliser la justice, c’est de faire le vide dans les deux plateaux de la balance.
- Lorsque M. Georges Bernanos se console de la catastrophe espagnole en faisant observer que la nature, à mesure que s’élève chaque génération, détruit la génération précédente au lieu de la reformer, cette assimilation de la destruction humaine à la destruction cosmique nous cause quelque anxiété. Des démons habitent l’homme, qui n’habitent pas la nature. Il faut n’avoir jamais senti ce que l’homme porte en lui de malice et de folie pour comparer les bouleversements sociaux aux cycles biologiques. Ce que la nature tue est digne de mourir ; la mort chez elle est réglée par les exigences de la vie. Mais, dans les grandes crises humaines, la soif de détruire acquiert une espèce d’autonomie infernale et se dégage de toute autre finalité ; elle balaie simultanément ce qui est caduc et ce qui est sain ; la mort demande sa proie, non plus en tant que servante de la vie, mais en tant que reine du monde !
- Et puis, si les « révolutions » naturelles anéantissent les individus, elles respectent les espèces et laissent intactes les nécessités éternelles de la vie, tandis que les révolutions humaines s’attaquent surtout, à travers les personnes et les événements éphémères, aux fondements essentiels de l’existence et de l’ordre : plus que sur des êtres vivants, c’est sur la vie qu’elles s’acharnent ; derrière les hommes, elles mordent dans la nature de l’humanité. La destruction cosmique c’est, dans un fleuve, une vague qui pousse l’autre ; la destruction humaine, c’est l’empoisonnement de la source. La nature nie le passé pour assurer l’avenir ; elle sème les ruines comme un engrais. Mais la destruction révolutionnaire, en croyant nier le passé, nie en réalité la misère, les besoins éternels de l’homme. Et, par là, sa guerre conte le passé, au lieu de nourrir l’avenir, l’empoisonne. Ce qui blesse l’essence humaine ne peut pas servir le progrès humain… »

Gustave Thibon,
in « Diagnostics » (éd. de 1942 pp. 113-116)

A suivre…

Gaspard-David Friedrich détail

L’abbaye dans une forêt de chênes – détail.

Publié dans:Lectures & relectures, Vexilla Regis |on 25 octobre, 2016 |1 Commentaire »

2016-77. La corruption des dirigeants intensifie et fait exploser la haine et l’envie du peuple, elle ne les crée pas de toutes pièces (Gustave Thibon).

21 octobre,
Fête de Saint Ursule et de ses compagnes, vierges et martyres ;
Mémoire de Saint Hilarion de Gaza, abbé ;
A Laon, fête de Sainte Céline, mère de Saint Remi ;
Dans l’empire d’Autriche et le royaume de Hongrie, fête du Bienheureux Charles de Habsbourg.

Poursuivons notre lecture (cf. les publications précédentes > ici et > ici) du chapître « Biologie des révolutions » publié par Gustave Thibon en 1942 dans « Diagnostics ».
La méditation de ces lignes, profondes et pénétrantes « comme un glaive à double tranchant » (cf. Heb. IV, 12), peut éclairer de sa fulgurance la compréhension de ce qui se passe aujourd’hui, sous nos yeux, non seulement dans la société civile mais aussi dans la Sainte Eglise, nous aidant à « discerner les pensées et les intentions du coeur » (ibid.)…

Mattia Bortoloni construction de la tour de Babel

Construction de la tour de Babel
Mattia Bortoloni, fresque de la Villa Cornaro à Piombiono Dese (1717-1718).

La corruption des dirigeants intensifie et fait exploser la haine et l’envie du peuple,
elle ne les crée pas de toutes pièces.

« L’histoire montre assez que les révolutions sont toujours précédées et conditionées par une carence, une « démission » marquées des élites dirigeantes. Le mal part d’en haut et contamine le peuple. On a déjà beaucoup souligné ce point de vue. A mon gré, il est juste mais insuffisant.
Il n’est pas vrai que la responsabilité première des révolutions remonte tout entière aux « péchés » de l’élite. Même sous les gouvernements les plus sains, il existe, dans l’âme des masses, une espèce de mentalité révolutionnaire latente. Il s’agit là d’un simple cas particulier de la grande loi qui veut que la matière résiste à la forme, l’inférieur au supérieur. Comme les sens, même chez l’homme le plus sain, conservent toujours un minimum d’indiscipline et d’excentricité à l’égard du gouvernement de l’esprit, de même il existe, à l’intérieur du corps social, une certaine opposition naturelle des masses à l’autorité. Et cette tension, d’ordre en quelque sorte métaphysique, se trouve aggravée et envenimée par la malice humaine. La corruption des dirigeants intensifie et fait exploser la haine et l’envie du peuple, elle ne les crée pas de toutes pièces ! Prétendre – conformément à la démolâtrie moderne – que les catastrophes sociales procèdent uniquement des fautes de l’autorité, que tout le mal vient d’en haut, c’est proclamer implicitement que tout ce qui est en bas est pur par essence, qu’il suffit d’être en bas pour être pur. Comme si les masses ne portaient en elles aucun désordre et ne pouvaient recevoir le mal que d’en haut ! Comme si l’autorité la plus saine ne devait pas, elle aussi, compter avec la révolte et l’envie ! Sans doute, le pharisaïsme du chef fouette la révolte du subordonné. Mais, à regarder de plus près, on constate qu’au fond le révolutionnaire a terriblement besoin du pharisien. Il est si heureux de trouver dans la corruption pharisaïque un prétexte pour poursuivre et blesser à mort une beauté et une grandeur qu’il envie sans les comprendre.
En réalité, le mal vient simultanément d’en haut et d’en bas, des chefs et du peuple. Les fils d’Adam ont ce triste privilège commun d’être cause première dans le mal. Je crois cependant à une responsabilité plus lourde des élites. Je m’explique. Si, dans toute unité, toute synthèse (biologique ou sociale), l’inférieur résiste dans une certaine mesure au supérieur, il est aussi foncièrement attiré par celui-ci. Ainsi pour le peuple : quelle que soit sa situation vis-à-vis de l’élite, il reste toujours soumis à son attraction. Si l’élite est saine, ce magnétisme qu’elle exerce sur le peuple corrige et surmonte dans l’ensemble les tendances anarchiques de ce dernier, et l’équilibre social subsiste. Mais si l’autorité est pourrie, la séduction qui émane d’elle gâte le peuple et, ce faisant, stimule en lui l’instinct anarchique, car toute corruption est, par nature, une révolte contre l’harmonie et l’unité. Alors, on assiste à ce monstrueux paradoxe, qui est comme le noeud psychologique des révolutions : l’influence du supérieur sur l’inférieur tournant à la ruine du tout ; on se trouve en face de peuples révoltés contre le pouvoir de leurs maîtres, mais envieux de leur corruption, et qui, ouverts à toutes les maladies de l’autorité, repoussent la nature de l’autorité. »

Gustave Thibon,
in « Diagnostics » (éd. de 1942, pp. 111-113).

Babel détail Mattia Bortoloni

Publié dans:Lectures & relectures, Vexilla Regis |on 21 octobre, 2016 |1 Commentaire »

2016-76. Dans une révolution, ce n’est pas la vertu qui se venge, c’est le vice qui essaime (G. Thibon).

Jeudi 20 octobre 2016,
Fête de Saint Jean de Kenty,
Au couvent de la Trinité des Monts, à Rome, la fête de « Mater admirabilis » (cf. > ici et ici
).

Voici la suite des très pertinentes et judicieuses réflexions (cf. la première partie > ici) de Gustave Thibon dans le chapitre « Biologie des révolutions » de son ouvrage « Diagnostics » (Librairie de Médicis – 1942).

Tintoret le meurtre d'abel - Académie Venise

Le Tintoret : « le meurtre d’Abel » (1551-52 – Venise, gallerie de l’Académie)

Dans une révolution, ce n’est pas la vertu qui se venge,
c’est le vice qui essaime.

« La fonction normale des révolutions (j’allais dire leur fonction idéale, car, ici-bas, ce qui est réel n’est presque jamais normal !) consiste donc à purger et à assainir un ordre politique plus ou moins caduc et corrompu. Mais leurs résultats concrets et pratiques trahissent misérablement cette finalité supérieure. Il est historiquement acquis que les crises révolutionnaires (lesquelles devraient, en soi, provoquer dans la Cité une réaction salutaire, point de départ d’une nouvelle harmonie) finissent généralement très mal et cèdent la place en mourant à un régime plus impur que le régime qu’elles ont tué (…).
La fièvre révolutionnaire peut conduire à une santé plus parfaite. Mais à condition d’en guérir, – et d’en guérir complètement ! Or, les sociétés actuelles guérissent mal des révolutions : après la crise d’anarchie aiguë et le retour à une santé apparente, elles demeurent imprégnées du virus révolutionnaire ; l’infection s’installe en elle à l’état chronique et leur dernier état est pire que le premier. Ainsi pour la Révolution française. De Maistre voyait en elle avec raison un châtiment purificateur infligé par Dieu à des pouvoirs légitimes, mais dégénérés et pervertis. La crise passée, l’ancien régime devait se réveiller, rajeuni et fortifié. Seulement, cette saine ordination du mal a fait long feu. Après cent cinquante ans [note 1], les miasmes de 1789 continuent à corrompre le monde : la crise, grosse d’une résurrection, n’a enfanté que plus de marasme…
Cet avortement, au fond, n’a rien que de très logique. Les fruits des révolutions n’étonnent pas celui qui connaît la racine des révolutions. Voici un régime politique sain dans ses principes, mais corrompu dans ses représentants au pouvoir. En vertu même de la séparation des castes et de la rigueur de l’ordre établi, cette corruption reste en grande partie localisée dans les classes dirigeantes : elle est pour le peuple une source d’oppression plutôt que d’infection. Une révolution semble nécessaire pour assainir le régime. Fort bien. Mais ne raisonnons pas dans l’éther. Quelle fibre secrète les meneurs révolutionnaires devront-ils toucher et exploiter dans la conscience des peuples pour déclencher leur révolte destructrice ? La haine généreuse de la pourriture des gouvernants, la soif de la sainte justice sociale ? Allons donc ! Les hommes capables de détruire avec pureté sont rares comme le diamant.
L’éternel levain des révolutions, c’est la soif, chez l’opprimé, de partager la corruption de l’oppresseur, de goûter à ce fruit véreux que son envie et son ignorance nimbent de délices.
La qualité des mobiles révolutionnaires se reconnaît d’ailleurs aux résultats des révolutions (a fructibus eorum… [note 2]) : celles-ci ne réussissent qu’à propager dans l’ensemble du corps social, qu’à généraliser une corruption primitivement limitée en haut par les solides cloisons de la hiérarchie et de la discipline.
Amour, justice, vertu, – ces grandes choses n’existent pas ici dans leur densité, leur profondeur et leur réalisme ; elles servent surtout de pavillon et de masque. Dans une révolution, ce n’est pas la vertu qui se venge, c’est le vice qui essaime. Le résultat le plus clair de ces « colères sacrées des peuples », c’est la multiplication des convives au festin de la corruption. »

Gustave Thibon,
in « Diagnostics » (éd. de 1942 pp. 109-111).

à suivre > ici

[Note 1] : Il faut se souvenir que ces lignes ont été publiées en 1942.
[Note 2] : « A fructibus eorum cognoscetis eos » = Vous les reconnaîtrez à leurs fruits ; règle de discernement donnée par Notre-Seigneur Jésus-Christ en Matth. VII, 16.

La nuit du 4 août ou le délire patriotique

Publié dans:Lectures & relectures, Vexilla Regis |on 20 octobre, 2016 |Pas de commentaires »

2016-75. La révolution, une maladie infectieuse (Gustave Thibon).

Mercredi 19 octobre 2016,
Fête de Saint Pierre d’Alcantara,
Mémoire de Saint Théofrède,
Mémoire de la Bienheureuse Agnès de Langeac (cf. > ici).

Eglise St-Etienne Bar-le-Duc - transi de René de Chalon Prince d'Orange

Eugène Delacroix : « la liberté guidant le peuple »

La révolution, une maladie infectieuse…

« On ne saurait mieux définir une révolution qu’en la comparant à une maladie infectieuse. Jacques Bainville a dit quelque part que le peuple français en commémorant la prise de la Bastille, ressemblait à un homme qui fêterait l’anniversaire du jour où il aurait pris la fièvre typhoïde.
La fièvre typhoïde, en soi, est un mal. Mais il advient qu’elle « purge » et rénove un organisme et prélude à une phase de santé plus pure et plus riche. Ainsi des révolutions : leur existence ne peut se justifier que par les réactions salutaires qu’elles provoquent parfois dans une organisation sociale qui les précède, qui les supporte et qui leur survit. Si les révolutions « font du bien », ce bien présupose l’ordre et la tradition qu’elles bouleversent : il se réalise dans cet ordre ancien, à la fois rétabli et rajeuni, c’est-à-dire après la convulsion révolutionnaire, laquelle, considérée isolément, reste un mal. C’est dire qu’une révolution ne porte des fruits positifs qu’en mourant – qu’en cédant la place au vieil équilibre qu’elle est venue rompre – tout comme une fièvre dont les effets purifiants ne se font sentir qu’après la mort de l’infection et le retour de l’organisme à son rythme normal. L’expression « bienfaits d’une révolution » implique à la fois la mort de cette révolution et la survie (au moins dans ce qu’il a de conforme aux exigences essentielles de la nature humaine) de l’état social que cette révolution a voulu tuer.
Il est au contraire inhérent à un certain messianisme moderne de croire en la primauté, en l’autosuffisance, en la bonté absolue de l’esprit révolutionnaire. Le pur homme de gauche est tout prêt à chercher les bases d’une politique durable et constructive dans des idéologies qui sont, par essence, destructives et dont l’influence doit, sous peine de mort, rester strictement transitoire. L’idolâtrie révolutionnaire consiste à vouloir éterniser, comme conforme au bien suprême de l’homme, un état de crise qui ne peut se justifier que par un prompt retour de l’organisme social à son mode naturel de nutrition et d’échanges.
La preuve est faite par les plus ruineuses expériences que les mythes qui président à la marche des révolutions (lutte et suppression des classes, dictature du prolétariat, etc.) ne possèdent aucune force organisatrice, aucune vertu positive. Si ces utopies, dévorantes par elles-mêmes, portent parfois accidentellement de bons fruits, c’est en luttant et en mourant au service de leurs contraires, au service des vérités qu’elles nient : une inégalité mieux comprise entre les hommes, le gouvernement d’une élite régénérée, etc. – Ainsi, la Révolution française, voire la Révolution russe, pourront être appelées fécondes le jour où toutes les toxines qu’elles ont introduites dans l’économie sociale auront été éliminées et où l’esprit élargi et purifié de « l’ancien régime » aura succédé aux séquelles épuisantes de ces fièvres.
Comme toute erreur, toute aberration, – comme le mal en général, une poussée révolutionnaire, un bond à l’extrême gauche peuvent avoir une vertu purgative. Mais non nutritive. Le vrai révolutionnaire, celui qui croit en la valeur constructive et conservatrice de l’idéal égalitaire et démagogique et qui veut fonder un ordre stable sur cet idéal, ressemble à un médecin qui rêverait d’assurer la santé de ses clients en les nourrissant uniquement – de purgatifs !
L’idéal de la « révolution permanente » prêché par Lénine et les premiers bolchéviks est parfaitement conforme à cette folie : suprême extrait de l’illusion démocratique, il implique la poursuite contradictoire d’un ordre qui, loin de succéder au désordre, en serait la consolidation et l’épanouissement. Renié par Staline et encensé par Gide, le mythe russe de la révolution permanente est le digne prolongement du mythe français des « immortels principes ». L’un et l’autre reposent sur la confusion de la fièvre et de la santé, et demandent à une maladie, camouflée en essence, de fournir les normes immuables, le fondement naturel de la vie de la Cité. »

Gustave Thibon,
in « Diagnostics » (éd. de 1942, pp. 106-109).

à suivre > ici

Transi de René de Chalon, Prince d'Orange - Bar-le-Duc

Nous prions nos aimables lecteurs de nous pardonner une erreur tout à fait involontaire :
l’oeuvre présentée en haut de cette page et ci-dessus de manière plus détaillée,
est en réalité le « transi » de René de Chalons, Prince d’Orange,
oeuvre de Ligier Richier (vers 1545-1547),
dans l’église Saint-Etienne de Bar-le-Duc :
l’extrême parenté avec le tableau de Delacroix suffit à expliquer notre méprise,
absolument involontaire, j’insiste pour le redire…

pattes de chatLully.

Publié dans:Lectures & relectures, Vexilla Regis |on 19 octobre, 2016 |2 Commentaires »

2016-70. Les Saints Evangiles, écrits par d’authentiques témoins de la vie et des enseignements du Christ.

Après avoir recueilli des renseignements donnés par la Tradition de l’Eglise à travers les sources documentaires hagiographiques (cf. > ici), au sujet de l’Evangile selon Saint Matthieu, voici aujourd’hui ce qu’écrit notre glorieux Père Saint Augustin à propos de l’origine apostolique des Saints Evangiles, de leur autorité fondée sur cette apostolicité (et donc sur leur authenticité : on entend par authenticité le fait qu’ils sont bien de la main de ceux auxquels la Tradition les attribue), et du point de vue qui a inspiré le travail de rédaction de chaque Evangéliste.
Le texte reproduit ci-dessous est celui des deux premiers chapitres du « De consensu Evangelistarum : de l’accord des Evangélistes », que le grand Docteur d’Hippone a rédigé autour de l’an 400.

Sandro Botticelli - St Augustin dans son cabinet de travail - Florence Offices

Saint Augustin dans son cabinet de travail
Tempera sur panneau de Sandro Boticelli – Florence, musée des Offices.

Les Saints Evangiles, écrits par d’authentiques témoins de la vie et des enseignements du Christ :

Chapître 1er : Autorité des Evangiles.

§ 1. Parmi tous les livres divins, contenus dans les Saintes Écritures, l’Évangile tient à bon droit le premier rang. Nous y voyons, en effet, l’explication et l’accomplissement de ce que la Loi et les Prophètes ont annoncé et figuré. Il eut pour premiers prédicateurs les Apôtres qui, de leurs propres yeux, virent dans la chair ici-bas notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, et qui ensuite revêtus de la fonction d’Évangélistes s’employèrent à publier dans le monde ce qu’ils se souvenaient de Lui avoir entendu dire ou de Lui avoir vu faire ; ils annoncèrent aussi les événements divins et mémorables de Sa naissance et de Ses premières années, dont ils ne furent pas les témoins, n’étant devenus que plus tard Ses disciples, mais dont ils purent s’informer près de Lui ou de Ses parents ou d’autres personnes, et qu’ils purent connaître enfin par les témoignages les plus sûrs et les plus véridiques. Deux d’entre eux, saint Matthieu et saint Jean nous ont même laissé sur Lui, chacun dans un livre, ce qu’ils ont cru devoir consigner par écrit.

§ 2. Comme on aurait pu croire qu’il importait à la connaissance et à la prédication de l’Evangile, d’établir une différence entre les Évangélistes, et d’examiner s’ils étaient du nombre des disciples qui, durant les jours de l’apparition du Seigneur dans la chair, L’ont suivi et ont vécu à Son service, ou du nombre de ceux qui ont cru sur le rapport des premiers Apôtres après l’avoir recueilli fidèlement : la divine Providence a pourvu par l’Esprit-Saint à ce que quelques-uns des disciples de ces mêmes Apôtres reçussent non-seulement le pouvoir d’annoncer l’Évangile mais encore celui de l’écrire. Nous en comptons deux, saint Marc et saint Luc.
Pour les autres hommes qui ont essayé ou ont eu la présomption à écrire sur les actions du Seigneur Lui-même ou de ceux qu’Il avait réunis autour de Lui ; ils n’ont offert à aucune époque les conditions voulues pour que l’Église les considérât comme organes de la vérité et reçut leurs écrits dans le Canon des Livres Saints : non-seulement, du côté du caractère, ils ne donnaient pas les garanties qu’il fallait pour qu’on dût croire à leurs récits, mais de plus les récits eux-mêmes contenaient plusieurs choses opposées à la règle catholique et apostolique de la foi et condamnées par la saine doctrine.

Chapître 2 : Ordre et manière d’écrire des Evangélistes.

§ 3. Ces quatre Evangélistes, bien connus dans l’univers entier, dont le nombre mystérieux, égal aux quatre parties du monde, indique peut-être en quelque façon, que l’Église est répandue par toute la terre, ont écrit dans cet ordre, suivant le témoignage de la Tradition : d’abord saint Matthieu, puis saint Marc, ensuite saint Luc  et enfin saint Jean.
Ainsi l’ordre dans lequel ils ont connu et prêché l’Évangile n’est pas celui dans lequel ils l’ont écrit. Car pour la connaissance et la prédication de l’Évangile, les premiers, sans aucun doute, ont été les Apôtres, qui ont suivi le Seigneur durant les jours de Son apparition dans la chair, L’ont entendu parler, L’ont vu agir et ont reçu de Sa bouche la mission d’évangéliser le monde.
Quant aux écrits, par une disposition certaine de la Providence divine, les deux qui appartiennent au nombre des disciples que le Seigneur a choisis avant Sa passion, tiennent l’un la première place, c’est saint Matthieu, l’autre la dernière, c’est Saint Jean ; ils semblent ainsi soutenir et protéger de tout côté, ainsi que des enfants chéris et placés entre eux à ce titre, les deux évangélistes qui, sans être des leurs, ont suivi le Christ en les écoutant comme Ses organes.

§ 4. La Tradition nous apprend, comme un fait bien avéré, que saint Matthieu seul parmi ces quatre évangélistes a écrit en hébreu et que les autres ont écrit en grec. Bien que chacun d’eux paraisse avoir adopté dans sa narration une marche particulière, on ne voit pas que les derniers aient écrit sans savoir que d’autres l’eussent déjà fait, et ce n’est pas par ignorance que les uns omettent certains événements rapportés dans les livres des autres. Chacun a voulu concourir efficacement à une oeuvre divine, suivant l’inspiration qu’il avait reçue, sans s’aider inutilement du travail d’autrui.
En effet, saint Matthieu a envisagé l’Incarnation du côté de l’origine royale de Notre-Seigneur et n’a guère considéré dans, les actes et les paroles de Jésus-Christ que ce qui a rapport à la vie présente des hommes. Saint Marc, qui vient après lui, semble être son page et son abréviateur. Car il n’emprunte rien de ce qui est exclusivement propre au récit de saint Jean ; il ajoute très-peu de choses à ce que nous savons d’ailleurs ; il prend encore moins dans les faits que saint Luc est seul à rapporter; mais il reproduit presque tout ce que renferme le récit de saint Matthieu et souvent à peu-près dans les mêmes termes ; toujours d’accord avec cet Evangéliste, jamais en désaccord avec les deux autres. Pour saint Luc, on le voit surtout occupé de l’origine sacerdotale du Seigneur et de son rôle de pontife. Aussi bien, dans la généalogie qu’il trace de Jésus-Christ, pour remonter jusqu’à David il ne suit pas la ligne royale, mais par une autre quine compte pas de rois, il arrive à Nathan fils de David (1), lequel ne fut pas roi non plus. Ce n’est pas comme saint Matthieu (2), qui de David vient à Salomon, héritier de son trône, et descend jusqu’à Jésus-Christ, en prenant par ordre tous les rois de Juda qu’il réunit dans un nombre mystérieux dont nous parlerons plus loin.

(1) : Luc, III, 31.
(2) : Matt. I, 6.

in « Oeuvres Complètes de Saint Augustin, traduites pour la première fois en français »,
sous la direction de M. Raulx, tome V, Bar-Le-Duc, L. Guérins & Cie éditeurs, 1867

Sandro Botticelli - St Augustin dans son cabinet de travail - détail

Publié dans:Lectures & relectures, Nos amis les Saints |on 22 septembre, 2016 |1 Commentaire »

2016-68. « Ce qui donne une valeur aux choses, ce n’est pas leur place dans le temps, c’est leur place au-dessus du temps… »

En relisant quelques notes de lecture, j’ai retrouvé une extraordinaire citation de Gustave Thibon parlant des valeurs éternelles et fustigeant l’un des travers de notre époque : la recherche constante de la nouveauté ; ce que Saint Paul déjà dans la seconde épître à Timothée (IV, 3) appelait un « prurit aux oreilles »  – souvent traduit par « une démangeaison d’entendre des nouveautés ».
Au passage, Thibon fait ressortir le ridicule de ce que, de nos jours, l’on appelle parfois le « jeunisme » : cette grotesque adoration de la jeunesse associée au refus de vieillir.

En lisant ces lignes, qui sont la transcription d’une conférence de 1973 à partir d’un enregistrement, ceux qui ont connu le philosophe, ou assisté même seulement à quelques unes de ses conférences, retrouveront presque spontanément et immanquablement dans leur oreille l’accent et les intonations un tantinet ironiques de notre cher Gustave.
Surtout, une fois de plus, on remarquera combien ces réflexions faites il y a plus de quarante ans gardent toute leur actualité… Malheureusement !

Lully.

Allegorie de la vanité - Peter Candid

Peter Candid (1548-1628) : Allégorie de la vanité

« Ce qui donne une valeur aux choses, ce n’est pas leur place dans le temps,
c’est leur place au-dessus du temps… »

« (…) Aujourd’hui, il y a cette grande idée que les valeurs traditionnelles sont dépassées.
Alors là, il faudrait tout de même distinguer : il est bien certain que le passé est rempli d’idées et d’usages périmés, de préjugés, de vieilles règles caduques, je le sais, mais au-dessus de tout cela, il y avait dans le passé, comme il peut y avoir dans le présent, de grandes oeuvres et de grandes actions, inspirées par un idéal auquel on peut se référer, aujourd’hui comme hier, car il est immuable, comme il est inaccessible.
Quel sens cela aurait-il de dire qu’on a dépassé Platon ?
(…)  Si le passé n’a aucune valeur en tant que passé, l’époque moderne n’en a pas davantage en tant que moderne.
Ce qui donne une valeur aux choses, ce n’est pas leur place dans le temps, c’est leur place au-dessus du temps, c’est leur altitude.

Aujourd’hui on tend à attribuer une valeur essentielle à la nouveauté en tant que telle (voyez l’engouement pour la « mode » dans tous les domaines !) – d’où l’importance du changement.
Naturellement. Sans changement, pas de nouveauté : « Il faut que tout change ! », « On ne croit pas assez en la vertu du changement » !
Enfin, qu’est-ce que cela veut dire ? Il y a des changements positifs et il y en a de négatifs, non ?
Vous étiez bien portant hier, vous tombez malade aujourd’hui, ce n’est pas un changement, ça ? Un homme, fidèle jusque là, trompe sa femme, et sa femme se plaint, la malheureuse ! Elle ne croit donc pas à la vertu du changement ?

Cette idolâtrie du changement, c’est bête… bête comme le culte de la jeunesse par exemple !
J’aime beaucoup les jeunes. Mais ce que je vois en eux, surtout, ce sont des promesses. Je ne vois pas du tout cette sorte de perfection suprême qu’on leur attribue aujourd’hui. Au point que vieillir est devenu honteux. On n’ose même plus prononcer le mot ! On parle des « jeunes de tous les âges », comme c’est charmant n’est-ce pas ? Ou bien des « moins jeunes » ! Qu’on dise « les vieux » tout de suite, cela vaudra mieux quand même !
Est-ce que vous appelleriez, par exemple, je ne sais pas moi, le couchant « une moindre aurore », ou le fruit « une moindre fleur », ou l’automne « un moindre printemps », enfin, cela est grotesque !

Bon. Alors on est dépassé quand on parle des valeurs éternelles… Mais à côté de ça, j’ai vu récemment une publicité pour un « produit de beauté » comme ils disent, une crème grâce à laquelle « la femme peut offrir aux êtres aimés un visage intemporellement jeune ». C’est fort cela tout de même !
L’intemporel, on n’en veut plus pour l’esprit et pour l’âme : « tout change, tout évolue, tout est en proie au devenir », mais on en redemande pour la peau ! Il était dit que c’était une crème révolutionnaire par-dessus le marché ! Alors je suis ravi de voir une révolution qui débouche sur le statu quo ! En général, une révolution veut tout chambarder, mais celle-là ne veut rien chambarder du tout, au contraire, sa devise, c’est « ne bougeons plus » ! Restons à l’âge de dix-huit ans !
Soit dit en passant, les femmes vieillissent, c’est incontestable n’est-ce pas, mais en vieillissant, elles peuvent acquérir une sagesse et des vertus qu’elles n’avaient pas quand elles étaient jeunes : il y a quelque chose de mieux que de se conserver – se conserver, voilà un mot atroce – , c’est de s’accomplir, et comme disait je ne sais plus qui en parlant d’une certaine catégorie de femmes : « A force d’avoir voulu vivre sans vieillir, elles finissent par vieillir sans avoir vécu. »

Gustave Thibon,
in « Morales de toujours et morales éternelles »,

conférence du 27 mars 1973 à Waremme (Belgique)
[ « Les hommes de l’éternel », ed. Mame – Paris 2012 – pp. 80-81]

Gustave Thibon

Publié dans:Lectures & relectures |on 6 septembre, 2016 |4 Commentaires »

2016-58. De la légitime défense des individus et des sociétés.

La justice n’est pas la vengeance. Et, comme l’écrit Saint Jacques  « La colère de l’homme n’accomplit point la justice de Dieu : ira enim viri justitiam Dei non operatur » (Jac. I, 20).
Cela ne signifie évidemment pas non plus qu’il faille être – ou même seulement paraître – faible en face de tout ce qui porte atteinte au droit et à la justice.
Il ne sera donc pas inutile de relire et de méditer sur l’enseignement de l’Eglise au sujet de la légitime défense  : celle des individus comme celle des sociétés…

Jean-Marc Nattier - la justice châtiant l'injustice

Jean-Marc Nattier : « la justice châtiant l’injustice » (1737)

La légitime défense

2263 - La défense légitime des personnes et des sociétés n’est pas une exception à l’interdit du meurtre de l’innocent que constitue l’homicide volontaire. « L’action de se défendre peut entraîner un double effet : l’un est la conservation de sa propre vie, l’autre la mort de l’agresseur … L’un seulement est voulu ; l’autre ne l’est pas » (S. Thomas d’A., s. th. 2-2, 64, 7).

2264 - L’amour envers soi-même demeure un principe fondamental de la moralité. Il est donc légitime de faire respecter son propre droit à la vie. Qui défend sa vie n’est pas coupable d’homicide même s’il est contraint de porter à son agresseur un coup mortel :
« Si pour se défendre on exerce une violence plus grande qu’il ne faut, ce sera illicite. Mais si l’on repousse la violence de façon mesurée, ce sera licite… Et il n’est pas nécessaire au salut que l’on omette cet acte de protection mesurée pour éviter de tuer l’autre ; car on est davantage tenu de veiller à sa propre vie qu’à celle d’autrui » (S. Thomas d’A., s. th. 2-2, 64, 7).

2265 - En plus d’un droit, la légitime défense peut être un devoir grave, pour qui est responsable de la vie d’autrui. La défense du bien commun exige que l’on mette l’injuste agresseur hors d’état de nuire. A ce titre, les détenteurs légitimes de l’autorité ont le droit de recourir même aux armes pour repousser les agresseurs de la communauté civile confiée à leur responsabilité.

2266 - L’effort fait par l’Etat pour empêcher la diffusion de comportements qui violent les droits de l’homme et les règles fondamentales du vivre ensemble civil, correspond à une exigence de la protection du bien commun. L’autorité publique légitime a le droit et le devoir d’infliger des peines proportionnelles à la gravité du délit. La peine a pour premier but de réparer le désordre introduit par la faute. Quand cette peine est volontairement acceptée par le coupable, elle a valeur d’expiation. La peine, en plus de protéger l’ordre public et la sécurité des personnes, a un but médicinal : elle doit, dans la mesure du possible, contribuer à l’amendement du coupable.

2267 - L’enseignement traditionnel de l’Eglise n’exclut pas, quand l’identité et la responsabilité du coupable sont pleinement vérifiées, le recours à la peine de mort, si celle-ci est l’unique moyen praticable pour protéger efficacement de l’injuste agresseur la vie d’êtres humains.

Mais si des moyens non sanglants suffisent à défendre et à protéger la sécurité des personnes contre l’agresseur, l’autorité s’en tiendra à ces moyens, parce que ceux-ci correspondent mieux aux conditions concrètes du bien commun et sont plus conformes à la dignité de la personne humaine.

Aujourd’hui, en effet, étant données les possibilités dont l’Etat dispose pour réprimer efficacement le crime en rendant incapable de nuire celui qui l’a commis, sans lui enlever définitivement la possibilité de se repentir, les cas d’absolue nécessité de supprimer le coupable « sont désormais assez rares, sinon même pratiquement inexistants » (Evangelium vitae, n. 56).

in « Catéchisme de l’Église Catholique »,
Explication du 5e commandement de Dieu

Saint Michel gif

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