2023-98. Deux sermons de notre Bienheureux Père Saint Augustin prononcés pour la fête de la décollation de Saint Jean-Baptiste, relatifs au faux serment et au serment téméraire.

29 août,
Fête de la décollation de Saint Jean-Baptiste (cf. > ici, et > ici).

       Nous publions ci-dessous et à la suite l’un de l’autre, en raison de leur parenté, deux sermons de notre Bienheureux Père Saint Augustin qui portent les numéros CCCVII et CCCVIII, ont été l’un comme l’autre prononcés à l’occasion de la fête de la décollation de Saint Jean-Baptiste et portent l’un comme l’autre sur le thème du serment. Nous invitons avec d’autant plus d’insistance à leur lecture que ce sont des thèmes de théologie morale qui font – malheureusement – très rarement l’objet de la prédication à notre époque.

Décollation de Saint Jean-Baptiste - vers 1608 Le Caravage Malte cathédrale

La décollation de Saint Jean-Baptiste
tableau du Caravage, vers 1608, dans la co-cathédrale Saint-Jean de La Valette (Malte)

       Sermon CCCVII
Analyse : C’est pour avoir prêté un serment téméraire qu’Hérode est amené à commettre le crime énorme de la décollation de Saint Jean-Baptiste. N’est-ce donc pas avec raison que l’Evangile nous interdit toute espèce de serment ? Sans doute tout serment n’est pas coupable puisque Dieu Lui-même fait des serments dans la Sainte Ecriture. Mais le faux serment est un si grand crime, et notre fragilité si connue, que pour nous préserver plus efficacement du faux serment, Dieu a voulu nous interdire le serment quel qu’il soit. Détruisons en nous la funeste habitude du serment ; l’expérience personnelle d’Augustin prouve qu’on y peut réussir.

   § 1. La lecture du saint Evangile nous a mis sous les yeux un spectacle sanglant ; nous avons vu, en haine de la vérité et servi par la cruauté, un mets funèbre : la tête même de Jean-Baptiste présentée dans un bassin.
Une jeune fille danse, sa mère a la rage dans le coeur, au milieu des délices et des dissolutions d’un banquet, on prête, puis on accomplit un serment téméraire et impie.
Ainsi se réalisa dans la personne de saint Jean ce que saint Jean avait prédit. Il avait dit, en parlant de Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Il faut qu’il croisse et que je diminue » (Jean III, 20). Jean fut donc diminué de la tête, et Jésus élevé sur la croix.
La haine contre Jean naquit de la vérité même. On ne pouvait souffrir avec calme les avertissements que donnait ce saint homme de Dieu, et qu’il ne donnait qu’en vue du salut de ceux à qui il les adressait ; et on lui rendit le mal pour le bien. Pouvait-il faire entendre autre chose que ce qui remplissait son coeur ? Et eux pouvaient-ils répondre autre chose aussi que ce qu’ils avaient dans l’âme ?
Jean sema le bon grain, mais il recueillit des épines. « Il ne vous est pas permis, disait-il au roi, de garder l’épouse de votre frère » (Marc VI, 17-28). Esclave de sa passion, le roi en effet retenait chez lui, malgré la loi, la femme de son frère ; mais la passion ne l’enflammait pas jusqu’à lui faire répandre le sang. Il honorait même le prophète qui lui disait la vérité. Quant à la femme détestable qu’il gardait, elle nourrissait une haine secrète qui devait finir par éclater dans l’occasion. Comme elle nourrissait cette haine, elle fit paraître sa 
fille, elle la fit danser ; et le roi qui regardait Jean comme un saint, qui le craignait même par respect pour Dieu, sans toutefois lui obéir, s’affligea lorsqu’il vit qu’on lui demandait de livrer dans un bassin la tête de Jean-Baptiste ; mais, par égard pour son serment et pour les convives, il envoya un archer et accomplit ce qu’il avait promis.

   § 2. Ce passage nous invite, mes frères, à vous dire quelques mots du serment, afin de mieux régler votre conduite et vos mœurs.
Le faux serment n’est pas un péché léger ; c’est même un péché si grave que pour le prévenir le Seigneur a interdit tout serment. Voici Ses paroles : « Il a été dit : Tu ne te parjureras point, mais tu tiendras au Seigneur tes serments. Et moi je vous dis de ne jurer en aucune façon ; ni par le ciel, parce que c’est le trône de Dieu ; ni par la terre, parce qu’elle est l’escabeau de ses pieds ; ni par tout autre objet ; ni par ta tête, parce que tu ne peux pas rendre un seul de tes cheveux blanc ou noir. Que votre langage soit : Oui, oui ; non, non ; car, ce qui est en plus vient du mal » (Matth. V, 33-37).

   § 3. Nous trouvons néanmoins, dans les Saintes Ecritures, que le Seigneur jura lorsque Abraham Lui obéit jusqu’à immoler son fils bien-aimé. Un ange, en effet, lui cria du haut du ciel : « Je le jure par Moi-même, dit le Seigneur ; parce que tu as été docile à Ma voix et qu’en Ma considération tu n’as pas épargné ton bien-aimé fils, Je te comblerai de Mes bénédictions et je multiplierai ta postérité comme les étoiles du ciel et comme le sable de la mer, et dans ta race seront bénies toutes les nations » (Gen. XXII, 16-18). Si maintenant vous voyez les chrétiens remplir tout l’univers, c’est un effet de ce fidèle serment de Dieu.
Dans les Psaumes il était dit également et par avance, de. Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Le Seigneur a fait ce serment, dont Il ne Se repentira point : Vous êtes le prêtre éternel, selon l’ordre de Melchisédech » (Ps. CIX, 4). Ceux qui connaissent l’Ecriture savent ce qu’offrit Melchisédech, quand il bénit Abraham (Gen. XIV 18-20). A cause des catéchumènes nous ne devons pas le rappeler ; mais les fidèles reconnaissent ici la prédiction de ce que nous voyons accompli aujourd’hui.
Or, d’où vient cet accomplissement ? Du serment prêté par le Seigneur. « Le Seigneur a fait ce serment, et Il ne S’en repentira point » comme Hérode s’est repenti de celui qu’il avait fait.

   § 4. Puisque Dieu a juré, pourquoi le Christ Notre-Seigneur, défend-Il aux siens de jurer ? Le voici. Ce n’est pas un péché d’assurer la vérité par serment ; mais comme il y a un crime énorme à affirmer par serment le mensonge, n’est-il pas vrai qu’on n’est pas exposé à commettre ce crime quand on ne jure pas du tout, et qu’on y est exposé davantage quand on jure pour la vérité ? En t’interdisant de jurer, le Seigneur te défend donc de marcher sur le bord étroit du précipice, dans la crainte que ton pied venant à glisser, tu n’y tombes. Le Seigneur pourtant a juré, reprend-on. — Il jure sans danger, puisqu’Il ne sait mentir. Ne te préoccupe pas des serments que Dieu a faits ; il n’y a peut-être que Lui qui doive en faire. Que fais-tu en jurant ? Tu prends Dieu à témoin. Tu le prends à témoin ; Lui S’y prend Lui-même. Mais à toi qui n’es qu’un homme et qui te trompes fréquemment, il arrive bien souvent de prendre la vérité à témoin de tes erreurs. De plus, on se parjure quelquefois même sans le vouloir, c’est quand on croit vrai ce qu’on affirme avec serment. Sans doute le péché n’est pas alors aussi grave que le péché commis quand on affirme par serment ce qu’on sait être faux. Qu’on fait bien mieux, et qu’on est moins exposé à commettre ce grave péché, lorsqu’on écoute le Christ Notre-Seigneur, et que jamais on ne jure !

   § 5. Je sais que c’est pour vous une habitude difficile à détruire ; en nous aussi elle a été difficile à extirper. Cependant la crainte de Dieu nous a aidé à bannir le serment de notre bouche. Nous vivons au milieu de vous : qui nous a jamais entendu jurer ? Et pourtant n’avais-je pas l’habitude de jurer chaque jour ? Mais après avoir lu l’Evangile, j’ai craint, j’ai lutté contre cette habitude, et tout en luttant, j’invoquais l’appui du Seigneur. Le Seigneur m’a accordé la grâce de ne plus jurer, et rien ne m’est plus facile que de m’en abstenir. Je fais cette communication à votre charité pour empêcher qui que ce soit de dire : Qui peut s’en empêcher ? Oh ! si on craignait Dieu ! Oh ! si les parjures tremblaient devant Lui ! Bientôt la langue aurait un frein, on s’attacherait à la vérité et le serment aurait disparu.

Décollation de Saint Jean-Baptiste - vers 1608 Le Caravage Malte cathédrale - détail 1

       Sermon CCCVIII.
Analyse : 1) On doit éviter de se jeter dans l’embarras inextricable où s’est jeté Hérode en faisant un serment téméraire. 2) Si la chose promise avec serment est mauvaise, mieux vaut ne pas la faire, à l’exemple de David. 3) On se rend bien coupable lorsqu’on provoque un faux serment. Histoire de Tutelymène.

   § 1. Le trait évangélique que nous avons entendu aujourd’hui, me donne occasion de dire à votre charité : Vous voyez que ce misérable Hérode aimait saint Jean, l’homme de Dieu ; mais que dans l’ivresse de la joie et des séductions d’une danseuse, il jura témérairement et promit de donner tout ce que lui demanderait cette jeune fille, qui l’avait captivé en dansant devant lui. Il s’affligea néanmoins lorsqu’il vit qu’on lui faisait une demande cruelle et criminelle ; à ses yeux c’était un crime horrible : mais placé entre son serment et la requête de la jeune fille, craignant tout à la fois et de commettre un forfait sanglant et de se rendre coupable de parjure, pour ne pas offenser Dieu en se parjurant, il prit le parti de l’offenser en versant le sang (Marc VI, 17-28).
Que devait-il donc faire ? me demande-t-on. Répondrai-je : Il ne devait pas s’engager par serment ? Mais qui ne voit cette vérité ? D’ailleurs, on ne me consulte pas pour savoir s’il devait prêter ce serment ; mais ce qu’il devait faire après l’avoir prêté. La question est grave. Son serment était téméraire : qui l’ignore ? Il ne l’en a pas moins prêté ; et la jeune fille vient de requérir la tête de saint Jean. Que doit faire Hérode ? Donnons-lui un conseil. Lui dirons-nous : Epargne Jean, ne commets pas ce crime ? C’est conseiller le parjure. Lui dirons-nous : Ne te parjure pas ? C’est exciter au crime. Triste embarras !
Avant donc de vous jeter dans ce filet inextricable, renoncez aux serments téméraires ; oui, mes frères ; oui, mes enfants, je vous en supplie, renoncez-y avant d’en avoir contracté la funeste habitude. Est-il besoin de vous précipiter dans une impasse où nous ne savons quel conseil vous donner ?

   § 2. Toutefois, en examinant avec plus de soin les Ecritures, j’y rencontre un exemple qui me montre un homme pieux et saint tombant dans un serment téméraire et aimant mieux ne pas accomplir ce qu’il avait promis, que d’être fidèle à son serment en répandant le sang humain. Je vais rappeler ce trait à votre charité.
Pendant que Saül persécutait le saint homme David, celui-ci, pour échapper à Saül et à la mort, allait où il pouvait. Or, un jour il demanda à un homme riche, nommé Nabal, occupé de la tonte de ses brebis, les aliments nécessaires pour le soutenir, lui et ses compagnons d’armes. Cet homme sans entrailles les lui refusa, et, ce qui est plus grave, il répondit en l’outrageant. Le saint jura de le mettre à mort. Il avait des armes, en effet, et sans réfléchir assez il fit serment de tirer de lui une vengeance qui lui était facile et que la colère lui représentait comme juste. Il se mit donc en route pour accomplir son serment. L’épouse de Nabal, Abigaïl vint à sa rencontre, lui amenant les aliments qu’il avait demandés. Elle le supplia humblement, le gagna et le détourna de répandre le sang de son mari (1 Rois XXV). Ainsi, après avoir fait un serment téméraire, David ne l’accomplit point, inspiré par une piété plus grande.
Je reviens donc, mes très-chers frères, à la leçon que je vous dois. Il est vrai, le saint roi dans sa colère ne répandit pas le sang de cet homme : mais qui peut nier qu’il ait fait un faux serment ? De deux maux il a choisi le moindre ; le dernier étant moins grave que n’eût été le premier. Bien que considéré en lui-même, le faux serment fait un grand mal. Vous devez donc travailler d’abord et lutter contre votre funeste, funeste, funeste et très funeste habitude, et faire disparaître les serments que vous avez à la bouche.

   § 3. Cependant si un homme demande de toi un serment, si cet homme n’exige que ce serment pour se convaincre que tu n’as point fait ce qu’il t’attribue et dont il est possible que tu sois innocent, et que tu jures pour le délivrer de ce mauvais soupçon, tu ne pèches pas autant que celui qui exige ce serment, attendu que le Seigneur Jésus a dit : « Que votre langage soit : Oui, oui ; non, non. Ce qui est en plus vient du mal » (Matth. V, 37). C’est du serment que parlait alors le Sauveur, et Il a voulu nous faire entendre ici que le serment vient d’un principe mauvais. Quand on y est provoqué, le principe mauvais est dans celui qui provoque et non dans celui qui jure. Ce principe, d’ailleurs, n’est-il pas commun au genre humain ? Ne repose-t-il pas sur l’impossibilité où nous sommes de voir réciproquement nos cœurs ? Jurerions-nous jamais si nous les voyions ? Qui exigerait de nous un serment, si chacun voyait clairement la pensée même de son prochain ?

   § 4. Ecrivez dans vos cœurs ce que je vais vous dire : Provoquer à faire un serment quand on sait que ce serment sera faux, c’est être plus qu’homicide car alors on tue l’âme, ou plutôt on tue deux âmes : l’âme de celui qui provoque et l’âme de celui qui jure ; au lieu que l’homicide ne tue que le corps. Tu sais que tu dis vrai, que ton interlocuteur dit faux : et tu le forces à jurer ? Le voilà donc qui jure, qui se parjure, qui se perd : qu’y as-tu gagné ? Ah ! tu t’es perdu aussi, en te rassasiant de sa mort.

   § 5. Je vais vous citer un trait dont je n’ai point parlé encore à votre charité, et qui est arrivé au milieu de ce peuple, de cette Eglise. Il y avait ici un homme simple, innocent, bon chrétien, et connu de beaucoup d’entre-vous, habitants d’Hippone, ou plutôt connu de vous tous sous le nom de Tutelymène. Qui de vous, citoyens de cette ville, n’a connu Tutelymène ? Eh bien ! voici ce que j’ai appris de lui-même.
Quelqu’un, je ne sais qui, refusa de lui rendre ce que Tutelymène lui avait confié, ou ce qu’il devait à Tutelymène, qui d’ailleurs s’était fié à lui. Tutelymène ému lui demanda de faire serment. Le serment fut prêté, Tutelymène perdit son bien, mais l’autre se perdit lui-même. Or, Tutelymène, homme grave et fidèle, ajoutait que la même nuit il fut cité devant le juge, que tout tremblant il fut emporté avec rapidité devant un homme très-grand et admirable qui siégeait sur un trône, et à qui obéissaient de très-grands serviteurs aussi ; que dans son trouble on le fit passer par derrière et qu’on l’interrogea en ces termes : Pourquoi as-tu excité cet homme à jurer, puisque tu savais qu’il ferait un faux serment ? C’est qu’il me refusait ce qui était à moi, répondit-il. Ne valait-il pas mieux, lui fut-il répliqué, faire le sacrifice de ce que tu réclamais, que de perdre par un faux serment l’âme de cet homme ? On le fit étendre alors et frapper, frapper si fortement qu’à son réveil on voyait sur son dos la trace des coups reçus. Après cette correction, on lui dit : On t’épargne à cause de ton innocence ; à l’avenir, prends garde de recommencer.
Cet homme avait commis un péché grave, et il en fut châtié ; mais bien plus grave encore sera le péché de quiconque fera ce qu’il a fait après avoir entendu ce discours, cet avertissement, cette exhortation. Prenez garde au faux serment, prenez garde au jugement téméraire. Or, vous éviterez sûrement ces deux maux, si vous détruisez en vous l’habitude de jurer.

Décollation de Saint Jean-Baptiste - vers 1608 Le Caravage Malte cathédrale - détail 2

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