2023-83. De la victoire de Philippe II Auguste à Bouvines le 27 juillet 1214.

27 juillet,
Fête de Saint Pantaléon, médecin anargyre et mégalomartyr (cf. > ici) ;
Anniversaire de la victoire de Bouvines ;
Anniversaire de la mort de Turenne (cf. > ici) ;
Anniversaire de l’arrestation de Robespierre et de ses complices terroristes.

Armoiries_France_Ancien

       Le dimanche 27 juillet 1214, dans la plaine de Flandre, le Roi Philippe II, dit Auguste, affronta une coalition de princes. C’étaient l’empereur Otton IV de Brunswick, le comte Ferrand de Flandre, et Renaud, comte de Boulogne.
Au soir de la bataille, le septième souverain Capétien, avec lequel ont combattu ses barons, ses chevaliers, ses sergents, mais également des milices communales, était incontestablement vainqueur, et cette victoire devint celle de tout un peuple uni à son Roi qui défendait la liberté du Royaume, au point que certains historiens, marqués par les théories nationalistes, l’ont désignée comme une étape décisive dans « la naissance du sentiment national ».
La réalité est infiniment plus nuancée et complexe, et ne peut se résoudre à des récupérations idéologiques d’inspiration révolutionnaire, à la manière de Michelet et des livres scolaires d’histoire de feue la troisième république.

   « L’an du Seigneur 1214, quelque chose digne de mémoire est arrivé au pont de Bouvines… », ainsi commence une chronique de ce temps : chronique du règne de Philippe Auguste.
Fils tardif de Louis VII le Jeune (1120-1180) et de sa troisième épouse, Adèle de Champagne, Philippe est né le 21 août 1165. Baptisé dès le lendemain : il a reçu les prénoms de Philippe Dieudonné. Louis VII espérait ce fils depuis près de 28 ans et avait multiplié les prières, les aumônes et les pèlerinages pour obtenir la grâce d’un successeur.
Le jeune prince a reçu une éducation soignée, dans le respect de la religion et la crainte de Dieu.
La santé de son père déclinant, ce dernier fait sacrer Philippe de son vivant, le 1er novembre 1179, alors qu’il n’a pas encore 15 ans. Dès lors, il a été associé au pouvoir, et moins d’un an plus tard, la mort de Louis VII (18 septembre 1180) va faire de lui l’unique souverain d’un royaume prospère où l’on construit la cathédrale Notre-Dame au cœur de l’île de la Cité, et où Chrétien de Troyes compose une œuvre de quelque 9000 vers racontant les hauts faits des chevaliers Lancelot et Perceval le Gallois dans leur quête du Graal : ils sont inspirés par la foi, animés par le sens de l’honneur, vibrants des émotions de l’amour courtois, soumis à la règle de la fidélité…
Ces deux faits d’ordre patrimonial et culturel n’en disent-ils pas autant, sinon davantage, sur son règne que bien des dates strictement « politiques ».

Philippe Dieudonné offert par le ciel à Louis VII et Adèle de Champagne

Philippe Dieudonné, futur Philippe II Auguste, donné par le Ciel à Louis VII et Adèle de Champagne.

   En 1190, Philippe s’est croisé à Vézelay, avec Richard 1er, dit Cœur de Lion, roi d’Angleterre, et son vassal : cette croisade sera l’occasion d’une brouille durable avec le Plantagenêt. En avril 1191, après le siège de Saint Jean d’Acre, Philippe sollicitera du pape d’être relevé de son vœu de croisade et rentrera en France, où la question de la succession flamande est source de conflits risquant d’affaiblir le trône des lys.

   Contre les grands féodaux, qui résistent à l’autorité royale et veulent lui soustraire leur souveraineté sur leurs fiefs, Philippe II devra longtemps guerroyer, à l’intérieur comme aux frontières du royaume : il s’oppose à ces rois-vassaux rebelles Richard Cœur de Lion, puis son successeur, Jean sans Terre ; il rivalise avec Otton IV de Brunswick, empereur romain germanique ; il mène croisade au sud de la Loire contre les hérétiques albigeois ; dans l’intérêt du royaume, il doit même tenir tête au pape Innocent III.
Au terme, Philippe aura renforcé le prestige de la Couronne et étendu le domaine royal.
C’est alors que Rigord, moine de Saint-Denis puis du prieuré d’Argenteuil rédige une chronique intitulée « Gesta Philippi Augustii » (qui couvre la période 1186-1208), dans laquelle il attribue à Philippe le nom d’Auguste : « Parce que les Anciens, dit-il, appelaient Auguste les empereurs qui augmentaient le domaine de l’Etat et aussi parce que Philippe naquit au mois d’août »
Le chroniqueur Guillaume le Breton le qualifie de « Grand », de « Magnanime », de « fils de Charlemagne », le compare à Alexandre et à César ; un autre auteur le désigne sous le nom de « Philippe le Conquérant ».

   Ce Roi, sous le règne duquel on ne parlera bientôt plus du « Rex Francorum » (Rois des Francs) mais désormais du « Rex Franciae » (Roi de France) est encore celui qui donne une nouvelle physionomie à Paris, qu’il fortifie et protège par un mur d’enceinte – un rempart d’environ 2700 mètres de long

comportant une tour tous les 60 mètres -, et édifie la forteresse du Louvre, avec une tour de 32 mètres de haut.

Conquètes de Philippe II Auguste

Le royaume de France au début et à la fin du règne de Philippe II Auguste

   Le dimanche 27 juillet 1214, par une chaleur torride, Philippe Auguste est à Bouvines, petit village du comté de Flandre, situé sur l’ancienne voie romaine qui, entre Tournai et Lille, traverse une région marécageuse.
Le « plateau de Bouvines » domine la plaine de 10 à 20 mètres. 
Il est déboisé, couvert de champs de blé ; la terre est argileuse, et peut devenir très dure par temps sec. C’est l’un des rares espaces où la cavalerie peut se déployer ; aux alentours s’étend une forêt presque continue.

   « En ce lieu, d’un côté, indique la chronique, Philippe, le noble Roi des Francs, avait réuni une partie de son royaume. De l’autre côté, Otton, qui, persévérant dans l’obstination de sa malice, avait été privé de la dignité impériale, excommunié par le décret de la Sainte Eglise. Il avait rameuté les complices de sa malice, Ferrand, comte de Flandre, et Renaud, comte de Boulogne, ainsi que beaucoup d’autres barons, et aussi les stipendiés de Jean Sans Terre, roi d’Angleterre, avides d’argent. Tous voulaient combattre contre les Français. Animés d’une haine insatiable, les Flamands qui se préparaient à attaquer les Français avaient, pour se reconnaître entre eux plus facilement, fixé un petit signe de croix devant et derrière leur cotte, mais bien moins pour l’honneur et la gloire de la croix du Christ que pour l’accroissement de leur malice, le malheur et le dommage de leurs amis, la misère et le détriment de leur corps. Ils ne se remémoraient pas le sacré précepte de l’Eglise qui dit : « Celui qui communique avec un excommunié est excommunié. » Ils persistaient dans leur alliance avec Otton qui, par le jugement et l’autorité du pape, était pris dans les liens de l’anathème et avait été séparé des fidèles de la Sainte Mère Eglise ».

   Les Flamands, riches de leur commerce de draps, pour lequel ils ont besoin de la laine anglaise, veulent que le port de Damme, sur l’ancien estuaire du Zwin et important avant-port de Bruges, reste ouvert à tous les navires. Ils redoutent les ambitions du Capétien et contestent les devoirs de vassalité qui les lient au Roi de France. Et les comtes Ferrand et Renaud, soutenus donc par leurs sujets – bourgeois, fabricants et marchands – négocient donc avec Otton et Jean sans Terre.
La guerre de Flandre, entre Français et Flamands, ravage le pays durant l’hiver 1213 et le printemps 1214. Les Flamands envahissent l’Artois, qu’ils pillent et brûlent. Lille, qui a choisi leur parti, est incendiée par les Français : ses fortifications sont rasées, les fossés comblés. Les bourgeois tués ou vendus comme serfs…
Mais jusqu’au début de juillet 1214, les deux armées se sont évitées. L’affrontement cependant devient inéluctable.

   C’est la première bataille que va livrer un Souverain capétien. Philippe II a rassemblé 1300 chevaliers et entre 4000 et 6000 sergents à pied.
Le camp adverse peut compter sur 1500 chevaliers et 7500 sergents à pied. Chaque partie dispose en outre de plusieurs milliers de « piétons », membres de milices, de communes, qui marchent vers Bouvines pour rejoindre leurs armées.
Il ne s’agit plus seulement d’un combat entre un suzerain et des vassaux rebelles, mais de l’affirmation d’un pouvoir royal qui fait appel à tous ses sujets, chevaliers, bourgeois et vilains pour vaincre, afin de sécuriser durablement le royaume et lui assurer une stable sécurité.

Bataille de Bouvines

   En ce dimanche 27 juillet 1214, les barons français se pressent autour de Philippe : « Que les Teutons, dit le roi, combattent à pied ! Vous, enfants de la Gaule, combattez toujours à cheval ! Que nos bannières reviennent sur leurs pas : allons au-delà de Bouvines gagner les plaines de Cambrai, d’où nous pourrons marcher plus facilement sur nos ennemis. »
Il faudra emprunter la voie romaine et passera le pont de Bouvines.
L’infanterie ouvre la marche avec les bagages. Le gros des forces, avec le Roi, sont au centre. Les hommes du comte de Champagne et du duc de Bourgogne forment l’arrière-garde. L
a chaleur est intense. A midi, l’infanterie des communes françaises, avec l’oriflamme de Saint-Denis, a franchi le pont de Bouvines. On étouffe sous l’armure brûlante : le Roi quitte la sienne et prend un peu de repos près de la petite église Saint-Pierre de Bouvines, à l’ombre d’un frêne.
Comme tous ses chevaliers, il est convaincu qu’on ne se battra pas un dimanche, jour du Seigneur, jour de trêve…

   Tout à coup, on accourt : « Sire, Dieu vous garde du péril ! Armez-vous car nous aurons bientôt la bataille. Les voici près de nous qui arrivent. Ils n’ont pas respecté la trêve de Dieu ! »
Philippe bondit. Mais il entre d’abord dans l’église pour y faire une courte prière. Puis il ordonne aux communes de repasser la rivière. Lui-même va rebrousser chemin, aller au-devant de l’ennemi.
Il s’adresse à ses barons : « Vous voyez que je porte la couronne de France, mais je suis un homme comme vous, et si vous ne m’aidiez pas à la porter, je ne pourrais en soutenir le poids ! » Il l’ôte de sa tête : « La voici, je veux que vous soyez tous rois comme je le suis, et, en vérité, je ne pourrai sans vous gouverner mon royaume ! »
Philippe II monte en selle, galope à la tête de ses barons. Près de lui, Galon de Montigny porte la bannière capétienne semée de fleurs de lys.

   Les deux armées sont face à face, distantes d’un jet de flèche. Otton, tout couvert d’or, est entouré par sa garde de chevaliers saxons. La bannière d’Empire, un énorme dragon surmonté d’un aigle d’or, est portée sur un char à quatre chevaux. Philippe s’adresse encore à son armée : « Le roi Otton et son armée ont été excommuniés par le pape… L’argent qui sert à les solder est le produit des larmes des pauvres, du pillage des terres appartenant à Dieu et au clergé… Nous sommes chrétiens. Dieu nous donnera le moyen de triompher de nos ennemis qui sont aussi les siens ! »
Les chevaliers prient le roi de les bénir. Il élève les mains, implorant pour eux la bénédiction divine. Alors retentit le son des trompettes et le combat commence.

   Les piétons s’avancent. Avec leurs crochets, ils agrippent l’armure des chevaliers qu’ils désarçonnent, et lorsque le chevalier est à terre, impotent tel un gros insecte renversé sur le dos, ils cherchent à l’égorger avec des « couteaux longs et grêles » qu’ils glissent dans les jointures des armures.
A un moment, Philippe lui-même est en péril, enveloppé par la piétaille qui, avec les crochets de ses piques, le harponne et l’arrache de sa selle. On se jette sur lui, on essaie de trouver le défaut de son haubert pour lui porter un coup de dague. Galon de Montigny agite la bannière royale : des barons le rejoignent, libèrent le Roi, qui remonte en selle et charge.
Otton connaît un sort voisin. Des chevaliers français l’entourent, saisissent son cheval par la bride, donnent des coups de glaive. La lame glisse sur l’armure, crève l’œil du cheval, qui désarçonne Otton. Il réussit à fuir : 
« Nous ne verrons plus sa figure aujourd’hui », dit Philippe Auguste.
Le comte Ferrand est fait prisonnier. Renaud de Boulogne s’est placé avec quelques chevaliers saxons au milieu d’une double ligne de fantassins, rangés en cercle. C’est comme une tour humaine hérissée de piques. Elle s’ouvre pour permettre à Renaud de charger, elle le recueille et le protège quand il rompt le combat.
Il sera néanmoins pris, blessé, à la fin de la journée.

Horace Vernet - Philippe le Bel victorieux à Bouvines

Horace Vernet (1789-1863) : Philippe Auguste victorieux à Bouvines
(Château de Versailles, galerie des batailles)

   Dimanche 27 juillet 1214 : au moment où le soleil de Bouvines va disparaître à l’horizon, il ne reste sur le plateau que sept cents fantassins brabançons qui refusent de se rendre. Ils seront massacrés jusqu’au dernier.
La victoire est totale.

   Un extraordinaire mouvement d’enthousiasme populaire est suscité par la victoire royale : « Les habitants de toute classe, de tout sexe et de tout âge accourent de toutes parts pour assister à un si grand triomphe, écrit le chroniqueur Guillaume le Breton, qui a participé à la bataille aux côtés du Roi. Les paysans et les moissonneurs interrompant leurs travaux, suspendant à leur cou leurs faux et leurs petites houes, se précipitent pour voir le comte Ferrand enchaîné…. Ceci se passa sur toute la route jusqu’à ce qu’on fût arrivé à Paris. Les bourgeois parisiens et par-dessus tout la multitude des étudiants, le clergé et le peuple vont au-devant du roi, chantant des hymnes et des cantiques, témoignant de la joie qui remplit leur âme…. Durant sept nuits de suite, ils illuminent, de sorte qu’on y voit comme en plein jour… »
Cette bataille, de fait, n’a pas été qu’un affrontement féodal ; le Roi n’est plus seulement le plus grand des suzerains ; les peuples des diverses provinces de la terre capétienne ne sont plus seulement liés à des fiefs juxtaposés : ils sont tous les sujets du Roi des Lys, victorieux, liés à lui par un lien personnel d’amour filial, membres du beau Royaume de France.

   En ce 27 juillet 1214, où le pouvoir royal l’a emporté, et où le règne de Philippe Auguste est parvenu à son apogée, la réalité temporelle a rejoint la réalité spirituelle, non pour une « naissance du sentiment national », mais pour une prise de conscience quasi mystique de la grandeur de la royauté capétienne et de sa place dans les desseins de Dieu sur la France.

Voir aussi :
- Discours du Prince Louis de Bourbon à Bouvines le 27 juillet 2014, lors de la célébration du 8ème centenaire de la victoire > ici.

Horace Vernet - Bouvines - détail

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4 Commentaires Commenter.

  1. le 26 juillet 2024 à 22 h 05 min Goës écrit:

    Belle victoire du Roi, qui lui permit de bien diriger l’État régalien, en ses conseils et ses peuples, dans leurs corps naturels et naturellement organisés.

  2. le 29 juillet 2023 à 19 h 37 min Picot écrit:

    Magnifique récit historique, je vous remercie beaucoup, passionnant…

  3. le 28 juillet 2023 à 20 h 40 min Goës écrit:

    Belle victoire, mais aussi celle de l’alliance du peuple et de son Roi.

  4. le 28 juillet 2023 à 8 h 34 min Abbé Jean-Louis D. écrit:

    L’une des plus belles pages de l’histoire de France.
    Merci de nous l’avoir si bien présentée dans la vérité historique.

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