2022-20. « Quoniam lingua Latina est lingua Ecclesiae viva : parce que le latin est la langue vivante de l’Eglise ! »

22 février 2022,
Fête de la Chaire de Saint Pierre à Antioche (cf. > ici, > ici, > ici et encore > ici) ;
Mémoire de Sainte Marguerite de Cortone.

Ce 22 février 2022 – qui est une date palindrome : 22 02 2022 – marque le soixantième anniversaire de la signature solennelle de la Constitution Apostolique « Veterum Sapientia » par Jean XXIII (deuxième du nom).
Il y a tout juste dix ans, pour le cinquantième anniversaire, nous avions publié la traduction française de ce texte (cf. > ici), ainsi que quelques commentaires – qui n’ont rien perdu de leur pertinence et de leur actualité – auxquels je me permets de vous renvoyer (cf. > ici).
Aujourd’hui, de manière presque pratico-pratique, nous avons choisi de publier une sorte de synthèse des réponses aux questions qui nous sont parfois posées, réponses qui nous semblent faire ressortir les raisons fondamentales de l’importance du maintien de la langue latine dans la liturgie pour les Eglises de rite latin.

Missel romain traditionnel

« L’emploi de la langue latine […] est une protection efficace contre toute corruption de doctrine ».
(Pie XII, encyclique « Mediator Dei »)

Depuis que le latin, parce que ce n’est plus une langue de la vie courante des peuples et qui serait de ce fait soumise à des évolutions continues, a acquis un statut de langue « savante », son vocabulaire et ses formulations sont assez rigoureusement fixés et laissent moins de place à des interprétations hasardeuses.
La liturgie est l’une des formes les plus hautes de la foi, et donc des dogmes auxquels adhèrent fermement les catholiques.
Or les dogmes sont rigoureusement et très précisément définis : il ne peut pas y avoir de place à l’à-peu-près dans leur formulation. C’est ainsi que, malheureusement, pendant quelque cinquante années la traduction officielle en français du symbole de Nicée-Constantinople, en raison d’une mauvaise traduction, a fait professer une hérésie contraire aux définitions des premiers conciles de l’Eglise aux catholiques qui assistaient à la messe réformée en langue française (cf. > ici).
Monseigneur Gaston de Ségur a résumé ceci en ces termes : « A des dogmes immuables, il faut une langue immuable qui garantisse de toute altération la formulation même de ces dogmes. (…) Les protestants et tous les ennemis de l’Eglise catholique lui ont toujours durement reproché le latin. Ils sentent que l’immobilité de cette cuirasse défend merveilleusement de toute altération ces antiques traditions chrétiennes dont le témoignage les écrase. Ils voudraient briser la forme pour atteindre le fond. L’erreur parle volontiers une langue variable et changeante ».
C’est, à nos yeux, la première et la plus importante des raisons qui nous font maintenir fermement la langue latine pour la liturgie des rites latins. 

Peut-on parler de « langue sacrée » ?

Il est évident que lorsque les premières générations des chrétiens de Rome célébraient leur liturgie en langue latine, cette dernière n’avait pas le statut de « langue sacrée ». Mais très rapidement, alors que la langue parlée évoluait, jusqu’à arriver à former les langues modernes, la langue de la liturgie restait le latin des premiers siècles de notre ère et n’était pas atteinte par les vicissitudes du langage ordinaire. Cela n’est pas vrai seulement pour le latin mais également pour le grec dans les Eglises d’Orient qui célèbrent dans cette langue, tout comme dans les Eglises russes c’est le slavon et non le russe moderne qui est la langue liturgique. Le même phénomène existe aussi en de nombreuses religions non chrétiennes : dans le judaïsme, à l’époque de Notre-Seigneur, l’hébreu restait la langue de la liturgie alors que l’araméen l’avait supplanté dans la vie courante ; et chez les mahométans le coran est lu en arabe littéraire, différent de l’arabe moderne.
Ces langues anciennes qui perdurent dans l’action liturgique et la prière, ont ainsi acquis le statut de « langues sacrées », non par une institution divine directe, mais parce que l’homme a naturellement la compréhension que ce qui est sacré ne peut être pollué par ce qui est profane, et qu’il lui faut manifester que la prière et la liturgie sont des œuvres à part qu’il n’a pas le droit de bouleverser, qu’elles sont si importantes qu’il n’est pas convenable qu’on s’y exprime avec le langage de la rue, que la langue vulgaire est impropre à l’expression du divin et de ce qui lui permet d’entrer en communion avec lui, que le culte de Dieu ne dépend pas de l’homme mais qu’on doit le transmettre tel qu’on l’a reçu…
De la même manière que, de manière habituelle, on s’habille autrement que pour aller travailler – on s’endimanche – quand on va à l’église, il est tout aussi normal finalement que l’on utilise une autre langue que celle de la vie profane pour célébrer le culte du Très-Haut. 

Le latin est-il un obstacle à la compréhension des fidèles ?

Ici, j’ai bien envie de renverser la question : la langue vernaculaire est-elle un gage de véritable compréhension de ce qu’exprime la liturgie ?
L’expérience me prouve par une multitude d’exemples, dont j’ai été le témoin direct en plus de quatre décennies de vie religieuse, que la liturgie célébrée dans la langue de tous les jours ne donne bien souvent l’impression de la compréhension que d’une manière très superficielle et illusoire, d’autant que nous sommes dans une société où les hommes sont saturés par des flots de paroles qui leur glissent dessus : la liturgie dans la langue natale des fidèles ne vient qu’ajouter un flot supplémentaire à ceux que déversent continûment sur eux les médias et les réseaux sociaux, et encourt finalement le risque d’être perçue de la même manière qu’eux.
L’usage d’une « langue sacrée » au contraire produit nécessairement une séparation salutaire avec le domaine profane et empêche de rabaisser le culte divin au niveau humain.
Les fidèles disposent de missels ou de feuilles avec lesquelles ils ont accès au texte latin et à sa traduction dans leur propre langue : l’effort d’attention nécessaire pour suivre la liturgie favorise de fait une véritable participation des fidèles – une participation active de l’intelligence et de la volonté -, tandis que la langue vernaculaire risque, au contraire, d’encourager à la passivité voire à la paresse !
Enfin, les textes de la liturgie ne sont finalement pas très compliqués : si le néophyte est un peu perdu au début, il apprend très rapidement les prières usuelles et même s’il n’est pas capable d’en faire une traduction littéraire il en acquiert très vite une compréhension profonde du sens. Je me souviens de cette réflexion que me faisait un vieux chanoine de la cathédrale de Chartres qui avait été curé d’une paroisse rurale « avant le concile » : « Lorsque, le saint jour de Pâques, les chantres entonnaient le Haec dies, mes bons paysans de Beauce se levaient tous comme un seul homme non parce qu’ils auraient été capables de me donner une traduction mot à mot de ce qu’ils entendaient depuis des années au point qu’ils n’avaient plus besoin d’en suivre le texte dans leurs missels, mais parce que les paroles latines – même s’ils les écorchaient un peu parfois quand ils les récitaient – étaient devenues des éléments vivants de leur foi, des éléments vivants de leurs personnes, et qu’éveillaient en leurs âmes la joie profonde et inexprimable de ce Jour d’allégresse que leur Seigneur et Sauveur leur donnait dans cette fête de Pâques ! » 

Raphaël - la Messe de Bolsena - détail

Raffaello Sanzio : la messe de Bolsena (détail)
Fresque de la « chambre d’Héliodore » dans les palais apostoliques du Vatican

Une plus grande transcendance :

La Messe accomplit des mystères ineffables qu’aucun homme ne peut comprendre parfaitement.
Certes, le saint concile de Trente fait au prêtre une obligation de prêcher souvent sur la Messe et d’en expliquer les rites aux fidèles, mais malgré cela le mystère ne sera jamais épuisé. L’utilisation d’une langue sacrée, avec son caractère un peu « mystérieux », est un rappel constant de la transcendance de Dieu et de ce qu’Il a accompli dans la mort, la résurrection et la glorieuse ascension de Son Fils, commémorées et réactualisées à chaque Messe. L’emploi du latin dans la liturgie entretient le sens du mystère même chez ceux qui connaissent cette langue. Le seul fait qu’il s’agisse d’une langue spéciale, distincte de la langue natale et de la langue de la rue – une langue qui, de soi, n’est pas immédiatement comprise par tous, même si, de fait, on la comprend – suffit à donner un certain recul, qui favorise le respect.
En bref, l’utilisation d’une langue sacrée nous tire vers le haut, tandis que l’utilisation de la langue vernaculaire, au contraire, parce qu’elle donne l’impression superficielle d’une compréhension qui, en réalité, n’existe pas, conduit peu à peu à la perte de la sacralité des rites eux-mêmes. Redisons-le : les gens s’imaginent comprendre la Messe, parce qu’elle est célébrée dans leur langue natale, alors qu’en fait, la plupart du temps, avec l’usage de la langue vulgaire, ils perdent le sens de ce qu’est le saint sacrifice.
II ne s’agit évidemment pas d’édifier un mur opaque qui masquerait tout, mais, au contraire, de mieux faire apprécier les perspectives. Il faut, pour cela, maintenir une certaine distance. Pour pénétrer un peu dans le mystère de la Messe, la première condition est de reconnaître humblement qu’il s’agit, effectivement, d’un mystère, quelque chose qui nous dépasse.
 

L’expression de l’unité de l’Eglise :

Comme nous le disions au début, la foi immuable requiert, comme instrument proportionné, une langue qui soit la plus immuable possible, et puisse ainsi servir de référence. Or le latin, qui n’est plus une langue courante, ne change plus (ou presque plus). Dans une langue courante, au contraire, les mots peuvent subir assez rapidement des changements notables de signification ou de registre (ils peuvent prendre une connotation péjorative ou ridicule qu’ils n’avaient pas auparavant). L’usage d’une telle langue peut donc facilement entraîner des erreurs ou des ambiguïtés, tandis que l’usage du latin préserve à la fois la dignité et l’orthodoxie de la liturgie.
Employée dans la liturgie pendant près de deux mille ans, la langue latine en a été comme sanctifiée.
Il y a quelque chose de particulièrement réconfortant de pouvoir prier avec les mêmes mots que nos ancêtres, avec les mêmes mots que tous les saints des siècles précédents : cela nous fait éprouver d’une manière quasi charnelle et extrêmement concrète la continuité de l’Eglise à travers le temps, en unissant notre prière à celle de toutes les générations avant nous, par l’utilisation des mêmes mots et des mêmes formules, comme en faisant se rejoindre le temps et l’éternité.
Le latin ne manifeste pas seulement l’unité de l’Eglise à travers le temps, mais aussi à travers l’espace : « L’emploi de la langue latine, en usage dans une grande partie de l’Église, est un signe d’unité manifeste et éclatant (…) » (Pie XII, encyclique « Mediator Dei »). Avant le concile vaticandeux, la Messe selon le rite romain était partout célébrée de la même manière, langue et rites, et sur tous les continents les fidèles retrouvaient la même Messe qu’en leur paroisse. Aujourd’hui, cette unité est brisée : la liturgie postconciliaire en langue vulgaire, avec en outre les innombrables adaptations et fantaisies qu’elle autorise, fragmente presque jusqu’à l’infini le culte catholique, au point que celui qui y assiste dans une langue qu’il ne connaît pas a beaucoup de mal même à en repérer les parties principales !

Notre Eglise est une, sainte, catholique, et apostolique.
La langue latine contribue, à sa façon, à chacune de ces caractéristiques. Par son génie propre (langue impériale), son caractère hiératique (langue « fixée ») ; par son usage universel et supranational (elle n’est plus la langue d’aucun peuple), elle en manifeste la catholicité ; par son lien vivant avec la Rome de Saint Pierre, et avec tant de Pères et docteurs de l’Eglise qui furent à la fois l’écho des Apôtres et les artisans du latin liturgique (ils forgèrent non seulement ses oraisons, hymnes et répons, mais le latin chrétien lui-même, qui est, par beaucoup de traits, un complet renouvellement du latin classique), elle est la garante de son apostolicité ; par son emploi officiel, enfin, qui en fait la langue de référence tant du magistère que du droit canon ou de la liturgie, elle concourt efficacement à la triple unité de l’Eglise : unité de foi, unité de gouvernement et unité de culte : « En effet, dès lors qu’elle groupe en son sein toutes les nations, qu’elle est destinée à vivre jusqu’à la consommation des siècles, et qu’elle exclut totalement de son gouvernement les simples fidèles, l’Église, de par sa nature même, a besoin d’une langue universelle, définitivement fixée, qui ne soit pas une langue vulgaire » (Pie XI, lettre apostolique « Officiorum omnium », 1er août 1922).

C’est donc bien avec raison que la Constitution Apostolique « Veterum Sapientia » proclame que « le latin est la langue vivante de l’Eglise : lingua Latina est lingua Ecclesiae viva » !

Messe latine traditionnelle dans la chapelle de l'ancienne Visitation du Puy en Velay

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