2018-65. « Frère, que faisiez-vous à 15 ans ? »

Mercredi 8 août 2018,
Fête de Saint Venance, évêque de Viviers et confesseur ;
Commémoraison des Saints Cyriaque, Large et Smaragde, martyrs.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Pendant quelques jours, Jean-Baptiste, filleul de Frère Maximilien-Marie, est resté avec nous au Mesnil-Marie. Il aura 16 ans dans deux mois, et il y a toujours eu une grande complicité entre le filleul et le parrain.
En septembre dernier, à l’occasion du repas d’anniversaire de ses 15 ans, Jean-Baptiste avait interrogé Frère Maximilien-Marie : « Frère, que faisiez-vous à 15 ans, vous ? », obligeant ainsi notre Frère à remonter quarante ans en arrière…

A la suite de cela, comme j’avais noté les réponses de Frère Maximilien-Marie, je lui ai moi-même posé d’autres questions afin d’obtenir quelques précisions supplémentaires : j’ai pensé qu’un certain nombre d’entre vous aurait quelque plaisir à cette parenthèse que je vous propose aujourd’hui.
Pour certains – qui ont à peu près le même âge que Frère Maximilien-Marie ou quelques années de plus – cela fera sans doute remonter à la surface quelques souvenirs personnels ; d’autres y trouveront l’occasion de connaître un peu mieux mon papa-moine ; pour d’autres encore, ce sera aussi l’opportunité – derrière ces souvenirs personnels – d’en apprendre un peu plus sur une période de l’histoire de l’Eglise dans le mi-temps de la seconde moitié du XXème siècle…

pattes de chat Lully.

Jean-Baptiste photographe du rétroviseur

Jean-Baptiste, le filleul de Frère Maximilien-Marie,
lui a demandé de regarder dans le rétroviseur de sa vie pour remonter 40 ans en arrière…

« Frère, que faisiez-vous à 15 ans ? »

Fr.Mx.M. :
« Ayant eu 15 ans après la fin de ma classe de seconde (mais nous préférions garder l’usage ancien et dire que nous avions fait nos « humanités »), je suis entré en première (mais nous préférions dire en classe de « rhétorique ») : je n’étais pas tout-à-fait le plus jeune de la classe, puisque l’une de mes camarades était née encore quelques semaines après moi et entrait en première alors qu’elle n’avait pas 15 ans accomplis.

J’étais dans une série littéraire, qui portait alors le nom  de « série A ». Si nous devions étudier l’anglais et une autre langue vivante, j’attachais cependant beaucoup plus d’importance à l’étude des langues anciennes : le latin, que je choisis alors de présenter comme première langue au bac, et le grec, dont je ferai ma seconde langue au bac.
Peux-tu alors imaginer que j’avais une chevelure abondante et plutôt longue qui me couvrait la nuque ? Souvent, pour aller en cours, je portais un bandeau de cuir large d’environ 2 cm qui me ceignait le front et était lacé à l’arrière de la tête !
Je n’aimais pas porter de « bloudjine », ni aucun vêtement trop standardisé : j’affectionnais les pantalons de velours noir et portais peu de chemises achetées dans le commerce – lorsque c’était le cas, je nouais alors un foulard de soie autour de mon cou – , mais la plupart du temps je dessinais mes chemises que ma mère confectionnait spécialement : chemises inspirées du style troubadour ou imitant celles du XVIIIème siècle…
Je ne portais jamais de couleurs vives, et marquais déjà une prédilection pour le noir.
En hiver, je portais rarement de manteau, mais j’avais réussi à me procurer une grande cape de laine noire qui avait appartenu à un prêtre !
Je n’avais pas davantage de cartable ou de sac à dos, mais c’est une malette de médecin de la fin du XIXème siècle qui m’en tenait lieu. »

malette de docteur

Question :
Et votre tenue ne vous attirait pas des réflexions ou des moqueries ?

Fr.Mx.M. :
« Parfois, si. En particulier de la part des lycéens des séries non littéraires. Mais d’une part je m’en fichais complètement et n’en tenais pas plus compte que s’il s’était agi des aboiements d’un chien derrière une clôture : les lycéens des séries scientifiques étaient à nos yeux des barbares voués à la bassesse des sciences positives ! Et d’autre part, dans ma classe, il y avait pas mal d’autres originaux : cette classe littéraire était composée d’élèves qui, pour la grande majorité, avaient véritablement choisi les lettres en raison d’une profonde motivation personnelle qui les portait vers l’art, la poésie, la littérature, les débats d’idée… etc.
Nous étions une vingtaine d’élèves dans cette classe, à part à peu près égales filles/garçons, et l’ambiance y était bonne. Rien à voir avec ces classes dites littéraires qui ne sont en réalité que le « fourre-tout » des élèves incapables de suivre une formation scientifique considérée comme unique sérieuse voie d’avenir.
Donc, pour en revenir à ta question, ces réflexions nous glissaient dessus comme l’eau sur les plumes d’un canard, seule comptait l’affirmation de notre individualité.
En revanche, ce qui m’attirait le plus de remarques blessantes, voire insultantes ou méchantes, et de moqueries, c’était le fait que je sois royaliste et fermement attaché à l’Ancien Régime. J’avais annoncé la couleur depuis déjà plusieurs années, et je commençais à avoir une argumentation, mais la plupart de ceux qui me critiquaient ou m’attaquaient ne voulaient pas d’une discussion sur le fond. Ils étaient formatés par l’enseignement de l’histoire officielle, et la remise en question de ces fausses vérités était tout simplement impossible pour eux. »

Question :
Et avec vos professeurs ?

Fr.Mx.M. :
« Dans ma classe, les relations avec les professeurs étaient généralement bonnes. Certes, nous en préférions certains à d’autres, et pour ce qui me concerne j’avais quelques difficultés avec ceux de mathématiques et de sport. Pour moi, il s’agissait davantage d’une attitude d’opposition à ces matières qu’aux personnes elles-mêmes.
J’aimais beaucoup mon professeur d’allemand, bien que n’étant pas un très bon germaniste, mais nous avions, en dehors des cours, de très longues et passionnantes discussions. Toutefois, mon professeur de prédilection était celui de grec classique : c’était un prêtre érudit, avec lequel j’ai beaucoup appris et bien au-delà des limites de sa matière. Les élèves de grec étaient si nombreux (!!!) qu’il s’agissait de fait d’un cours particulier. J’avais de fréquents contacts avec lui, en dehors des cours : histoire générale, politique, histoire de l’Eglise, histoire locale, musique, architecture, peinture, poésie étaient des sujets inépuisables et les heures filaient à la vitesse de l’éclair en sa compagnie !
J’avais aussi été profondément marqué par un autre prêtre, qui avait été mon professeur de français et de latin en classe de seconde, mais qui était mort prématurément à l’âge de 59 ans à la fin du mois d’août 1977 : lui aussi était un érudit, un humaniste, dont les cours subjuguaient les élèves qui en demandaient toujours davantage et eussent souhaité passer des heures et des heures avec lui. J’avais fermement espéré l’avoir encore en cours de latin et de français pour cette année de première, et sa mort nous avait profondément impressionés et peinés. C’est aussi avec cet abbé que j’avais commencé les cours de théâtre et l’année où je fus son disciple m’a marqué pour toute ma vie.
Il y avait enfin un autre prêtre professeur que je fréquentais assidûment : il enseignait la musique et était un virtuose à l’orgue. Mais dans ce contexte de l’après-concile et de l’après-68, c’était un prêtre en pleine crise « d’identité sacerdotale », tourmenté, déstabilisé, sans plus aucun repère doctrinal ni spirituel : si nous avions de longs échanges sur la musique, il y avait également de très longues heures pendant lesquelles j’essayais de lui tenir la tête hors de l’eau : te rends-tu compte ? J’avais 15 ans ; il avait 30 ans de plus que moi, il était prêtre… et c’était moi qui était son confident et qui le soutenait ! » 

Bédoin Sainte-Madeleine

Bédoin, sur les flancs du Mont Ventoux, la chapelle Sainte-Madeleine
autour de laquelle Dom Gérard Calvet commença la fondation monastique qui est aujourd’hui l’abbaye du Barroux.

Question :
Vous fréquentiez beaucoup de prêtres. Vous pensiez déjà à la vocation ?

Fr.Mx.M. :
« Oui et non ! Maintenant, je peux affirmer que l’appel de Dieu, pour moi, remonte très tôt dans mon enfance (autour de l’âge de 4 ans au moins), et lorsque je suis entré en sixième je parlais de manière certaine de mon attrait pour la vie religieuse.
Mais dans ce contexte difficile des années de l’après-concile et de l’après-68, tout ce que je voyais de l’Eglise catholique et de la plupart des prêtres me choquait, me dégoûtait et avait fini par m’éloigner de l’Eglise puisque tout ce à quoi j’aspirais pour la liturgie, la spiritualité et la doctrine, et qui appartenait à un passé encore proche, était ouvertement renié par la majorité du clergé que fréquentaient mes parents.
On ne cessait de me dire que ce pour quoi j’exprimais mon attachement était définitivement révolu, qu’il fallait tourner la page et évoluer… etc. Toutes mes aspirations spirituelles étaient brimées et pendant un temps je n’avais plus eu aucune espérance du côté de cette « Eglise moderne » dont la nouvelle liturgie et l’attitude de rupture avec sa Tradition multiséculaire étaient pour moi inconsistantes et repoussantes.
Lors de l’été 1976, quand éclata « l’affaire Lefèbvre », je découvris avec bonheur que la Tradition liturgique, doctrinale et spirituelle authentiquement catholique subsistait, malgré la persécution ouverte et injuste dont elle était accablée.
Au cours de ma classe de seconde, j’avais rencontré des lycéens qui partageaient ces mêmes aspirations ; j’avais aussi découvert le catéchisme traditionnel que l’on m’avait refusé quand j’étais allé au « caté » paroissial et aux cours de « catéchèse » du collège ; j’avais redécouvert la Sainte Messe latine traditionnelle, célébrée plus ou moins clandestinement par de vieux prêtres dans des chapelles de fortune : à cette époque, il n’y avait en effet les prêtres d’aucune « fraternité » pour perpétuer la Messe traditionnelle, et moi-même j’assistais de temps en temps à ces Messes clandestines en cachette de mes parents ; dans les couloirs du lycée, ancien petit séminaire, nous chantions à tue-tête la chanson de Georges Brassens « Sans le latin, sans le latin, la messe nous em….. », pour faire enrager les prêtres progressistes !
Au mois de février 1977, il y avait eu la « prise » de Saint-Nicolas du Chardonnet, à Paris, et nous étions impatients de voir se multiplier, dans toutes les régions, de tels coups d’éclat, pour le rétablissement du culte traditionnel.
Le 8 septembre 1977, en compagnie de ce prêtre dont je t’ai parlé qui était mon professeur de grec, je me suis rendu à la prise d’habit monastique d’un garçon un peu plus âgé que moi – puisqu’il venait de passer son bac – avec lequel j’avais fait du théâtre pendant mon année de seconde. Le monastère dans lequel il prenait l’habit était une petite communauté bénédictine traditionnelle qui se développait autour d’une petite chapelle édifiée au XIème siècle et placée sous le vocable de Sainte Marie-Magdeleine, à 3 km du village de Bédoin, sur les pentes du Mont Ventoux. Cette petite communauté fervente pratiquait la liturgie latine grégorienne et gardait les usages de la vie bénédictine traditionnelle : aussi les moines étaient-ils qualifiés d’ « intégristes ». Ces moines, qui faute de place, vivaient dans des caravanes, étaient jeunes, rayonnants de spiritualité et de joie intérieure, et leur supérieur, Dom Gérard Calvet, lors de cette prise d’habit, prêcha sur la grande apostasie qui affligeait l’Eglise. Quarante ans plus tard, j’ai encore dans l’oreille la mémoire vive de la force convaincante avec laquelle il parlait.
Cette découverte du petit monastère de Bédoin – qui allait quelques années plus tard déménager au Barroux – fut un véritable électrochoc spirituel et m’amena à me remettre à l’écoute de l’appel intérieur qui existait en moi depuis ma petite enfance et qui avait été étouffé par tant de voix étrangères et de vacarmes dévastateurs : cela ne se fit pas du jour au lendemain, d’autant qu’à cette époque je nourrissais de tendres sentiments pour une jeune fille de ma classe avec laquelle je passais aussi de longs moments… »

Souvenirs recueillis et transcrits par le Maître-Chat Lully.

chat internaute

Publié dans : Chronique de Lully, Memento |le 8 août, 2018 |11 Commentaires »

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11 Commentaires Commenter.

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  1. le 9 août 2018 à 9 h 16 min Sophie écrit:

    Merci, Lully, pour ces beaux souvenirs d’un adolescent à la personnalité bien trempée ! L’évocation des débuts du Barroux et la photo de Bédoin sont aussi très émouvantes.
    Vous ne souffrez pas trop de la canicule en votre logis ?
    Bises rafraîchies par la pluie du matin ici – enfin !

    Réponse de Lully :

    Ma chère Sophie,
    Eh bien non, en nos contrées de moyenne montagne nous ne souffrons pas trop de la chaleur : d’une part parce que les nuits sont toujours fraîches et agréables ici (la température n’excède que très très très rarement 15° au petit matin), et d’autre part parce que même lorsque le thermomètre atteint (cela aussi est exceptionnel) 33° à l’extérieur, nous atteignons au maximum 25° à l’intérieur du Mesnil-Marie !

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