2018-58. Christianisme et liberté (6ème partie).

- Christianisme et liberté -
6ème partie

L’éducation chrétienne de la liberté

Pour retrouver les parties précédentes de cette conférence de Gustave Thibon donnée en 1952
1ère partie : « Déclin des libertés » > ici
2ème partie : « Nature de la liberté » > ici
3ème partie : « Esclavage et rupture des liens » > ibid.
4ème partie : « Le christianisme et la liberté » > ici
5ème partie : « Le christianisme et les libertés » > ibid.

Le Bon Pasteur mausolée de Galla Placidia Ravenne

Le Bon Pasteur
(mosaïque du mausolée de Galla Placidia – Ravenne)

frise

L’éducation chrétienne de la liberté :

« Cette thèse appelle immédiatement une série d’objections. L’histoire en main, on pourra nous rappeler la rigueur dogmatique de l’Eglise et ses luttes séculaires contre la libre pensée. Dans l’ordre social et politique, on soulignera les innombrables alliances entre l’autorité ecclésiastique et certains pouvoirs temporels qui firent bon marché de la liberté des hommes.
Tout cela est à la fois vrai et faux. Vrai dans l’immédiat et dans le détail, faux à longue échéance et dans l’ensemble.

Deux éléments essentiels nous paraissent caractériser l’action du christianisme dans la culture et la défense de la liberté.
L’Eglise cultive avant tout la liberté intérieure. Pour elle, les libertés extérieures découlent de cette délivrance de l’âme ; elles doivent suivre et non précéder. Sa mission primordiale n’est pas de briser les chaînes sociales, mais de donner aux hommes cette richesse spirituelle, ces réserves de moralité et d’amour qui rendent possible et fécond l’exercice extérieur de la liberté. En d’autres termes, au lieu de s’attaquer directement au pouvoir de César, elle développe d’abord en nous la part de Dieu.
La conquête chrétienne de la liberté revêt en effet deux aspects à la fois distincts et solidaires :
a) l’élan qui jaillit du fond des âmes au contact de la Révélation évangélique. L’homme, racheté par le Christ et promis à la vie éternelle, se sent et se veut libre.
b) l’homologation de cet élan par l’Eglise en tant que magistère théologique et qu’autorité sociale, la traduction de cette aspiration intérieure en termes institutionnels.
Ce second mouvement est toujours en retard sur le premier. Et il doit l’être. Le climat spirituel du christianisme favorise l’éclosion secrète des libertés, mais l’Eglise, avant de cueillir une liberté, de l’engranger et de lui donner son estampille officielle, la laisse patiemment mûrir dans les âmes et dans les mœurs. Un fruit cueilli trop vert sèche ou pourrit. Et si l’autorité religieuse freine parfois la marche en avant des éclaireurs, c’est pour laisser au gros des troupes le temps de les rejoindre. Car, dans la conquête de la liberté, il ne suffit pas de pousser des pointes, il faut aussi que les arrières soient assurés.
L’attitude de l’Eglise chrétienne en face de l’esclavage antique illustre admirablement ce point de vue. En soi, rien n’était plus directement opposé à l’idéal d’égalité et de fraternité de l’Evangile que l’institution de l’esclavage. L’Eglise naissante n’a pourtant pas attaqué de front cette institution inhumaine : elle a commencé par recommander aux esclaves d’obéir à leurs maitres et aux maitres d’être bons pour leurs esclaves, en soulignant que, devant Dieu, il n’y a ni esclaves ni maitres. Mais que signifie ce conseil, sinon ceci : obéissez et commandez dans la liberté de l’amour ; supprimez dans vos rapports la soumission servile de l’esclavage et la brutalité dominatrice du maître, c’est-à-dire détruisez au fond de vous-même la réalité invisible de l’esclavage ? Cet état d’esprit bn’a pénétré que partiellement dans les âmes ; il a suffi cependant pour modifier les mœurs et pour que l’institution de l’esclavage se détachât peu à peu comme une écorce caduque. Aussi bien, l’abolition de l’esclavage a tenu ; elle constitue un des rares progrès positifs de l’histoire, à la différence de tant d’autres révolutions qui, faute de préparation intérieure, n’ont abouti qu’à un changement d’esclavage. C’est en grande partie le cas de la Révolution française qui a remplacé le privilège du sang par le privilège de l’argent et c’est par excellence celui de la Révolution russe. Péguy parlait déjà de « ces retournements qui reviennent au même, des révolutions plus mortes que des trônes, des progrès plus cassés que la vieille habitude… » C’est là l’ornière où versent toutes les révoltes contre l’oppression extérieure qui ne s’appuient pas sur une ascension morale et une délivrance intérieure. L’histoire nous montre assez que les révoltes d’esclaves n’ont jamais servi la cause de la liberté. Enchaîné ou déchaîné, un esclave reste toujours un esclave. Le Christ mourant nous délivre, mais Spartacus, vainqueur ou vaincu, n’abolit pas l’esclavage : il arrive tout au plus à le déplacer.
Saint Pierre condense, dans un texte souverain, la distinction chrétienne entre la fausse liberté, qui n’est qu’un esclavage déchaîné, et la vraie liberté, fondée sur l’obéissance à la loi divine : « comportez-vous en hommes libres, sans faire de la liberté un voile dont se recouvre la malice, mais en agissant comme des serviteurs de Dieu ».
Cette fonction d’éducatrice de la liberté, qui est essentielle à l’Eglise chrétienne, apparaît ici dans sa plénitude. La prudence de l’Eglise en face de tant de mouvements d’émancipation intellectuelle ou sociale – cette réserve, si irritante pour les esprits d’avant-garde, tient précisément à son souci de préserver et d’accroître ces réserves de vie intérieure et de discipline morale qui, comme nous l’avons vu, constituent le socle et le garde-fou de la liberté d’action. Le christianisme s’oppose non à l’usage mais au gaspillage de la liberté. L’Enfant prodigue, après avoir dévoré sa liberté en herbe, devient un esclave gardien de pourceaux. L’apologue s’applique à merveille à l’humanité moderne : elle a gaspillé, en débordements anarchiques, son héritage de liberté et n’a plus le choix qu’entre l’esclavage absolu et le retour dans la maison du Père où l’obéissance et la liberté ne font qu’un. L’Eglise, en veillant sur notre héritage, sauve aussi notre liberté.

Le christianisme – et c’est là peut-être ce qui le distingue le plus de tous les autres courants religieux ou sociaux – est comme un creuset où la liberté, loin de se durcir dans des moules temporels, reste toujours à l’état de fusion et de disponibilité. En dépit de ses lenteurs et de ses tâtonnements (qui tiennent précisément à la vie : une mécanique serait plus rapide et plus sûre), l’Eglise chrétienne représente une puissance indéfinie de renouvellement et d’adaptation. Sa fidélité à l’éternel lui assure une liberté perpétuelle vis-à-vis du temporel. D’autres religions, d’autres civilisations ont connu des phases d’épanouissement merveilleux, mais, tôt ou tard, elles se sont figées en hiératismes ou dégradées en conformismes. Le christianisme seul, parce qu’il émane de ce lien divin qui noue la gerbe des siècles, ne s’est jamais identifié à telle ou telle forme bornée et caduque de civilisation ; il a su assimiler les unes et rejeter les autres, mais il a gardé vis-à-vis de toutes cette liberté dominatrice de l’organisme devant l’aliment ou le poison. Sans doute a-t-il connu (au moins dans son côté trop humain, car le courant de sainteté invisible n’a jamais tari dans l’Eglise) des périodes d’éclipse et de sclérose, mais il les a toujours surmontées pour retrouver, en face de circonstances et de nécessités imprévues, la même fraîcheur virginale et la même ouverture maternelle. C’est Paul, Apôtre des gentils, c’est Benoît adaptant le monachisme aux exigences du monde occidental, c’est François d’Assise ressuscitant l’idéal de pauvreté évangélique, c’est l’assimilation de Platon par les Pères de l’Eglise et d’Aristote par Thomas d’Aquin, c’est Pascal sublimant en espérance le scepticisme de Montaigne, c’est Jean de la Croix qui, dans l’Espagne de Philippe II et de l’Inquisition, jette pour toujours un pont entre la pensée chrétienne et la mystique universelle, c’est enfin (en dépit de ses déviations et de ses dangers, mais les hérésies aussi ont leur fécondité et il n’appartient qu’aux vivants d’être malades) la prodigieuse vitalité du christianisme moderne dans tous les domaines de la pensée, de l’art et de l’action. La preuve est faite depuis vingt siècles et elle se refait chaque jour sous nos yeux : à travers le désert des conformismes et le maquis de l’anarchie, le christianisme ouvre sans cesse à la liberté de nouveaux chemins – et des chemins qui mènent quelque part. Il nous impose un minimum de discipline pour nous assurer un maximum d’indépendance. Il n’est pas un frein, mais une boussole pour la liberté. Ce n’est pas voguer librement que de voguer sans boussole : la barque est d’abord le jouet des vents et des récifs jusqu’au jour où, échouée sur un écueil ou engloutie dans les flots, elle s’immobilise dans un esclavage définitif ».

A suivre :
7ème et dernière partie : « L’avenir de la liberté » >

frise

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