2017-5. « La monarchie se définit d’abord par sa référence au transcendant » (Gustave Thibon).

Jeudi 19 janvier 2017
Dans le diocèse de Viviers, fête de Saint Arconce, évêque et martyr ;
16e anniversaire du trépas de Gustave Thibon.

Nous voici à la date du 19 janvier, date qui ramène l’anniversaire du rappel à Dieu de Gustave Thibon (+ 19 janvier 2001), auquel, après Dieu, je dois de manière indubitable l’éveil de ma réflexion – intellectuelle et spirituelle – au moment de l’adolescence, et donc aussi, de ce fait, la maturation de mon mode de pensée et le passage à une foi profondément personnelle et vivante.
J’ai choisi aujourd’hui (le Maître-Chat m’ayant laissé quartier libre pour le faire), de vous présenter ci-dessous un extrait de l’ouvrage de Philippe Barthelet intitulé « Entretiens avec Gustave Thibon », publié en 1983, mais qui a été –  fort heureusement – réédité il y a quelques mois.
A travers les réponses qu’il donne aux questions de Philippe Barthelet, Gustave Thibon nous permet, par son impitoyable réalisme et sa solide sagesse, d’étoffer et d’étayer toujours davantage notre argumentation en faveur de la royauté monarchique traditionnelle… 

Que sa mémoire soit en bénédiction ; et que Dieu soit à jamais sa récompense pour avoir contribué à faire de moi ce que je suis aujourd’hui !

                                                                             Frère Maximilien-Marie du Sacré-Coeur

Nota bene : Dans l’extrait publié ci-dessous, la mise en caractères gras de certains passages est de notre fait en raison de l’importance que nous leur attribuons.

* * * * * * *

Sacre - miniature des Grandes Chroniques de France

Sacre du roi de France (miniature des « Grandes chroniques de France »)

Philippe Barthelet :
Le monde où nous vivons pourrait être caractérisé par l’éclipse de tout ce qu’il y a de suprême, dans tous les ordres… Un monde où les poètes se taisent, ou deviennent fous, un monde d’où les dieux se sont retirés ; un monde découronné. Ce qui vaut spécialement, bien sûr, pour la forme monarchique du gouvernement, qui n’est aujourd’hui plus guère de saison [...]. 

Gustave Thibon :
Il est vrai que les trônes ont sauté partout – et que là où ils demeurent, on leur a ôté toute signification profonde. Car l’idée royale est en dernière analyse une idée religieuse. Et aussi, car tout se tient, une idée poétique.
Voyez le rôle que jouent les rois dans la poésie, et avec quelle abondance les chante un Victor Hugo, qui était pourtant démocrate. Nul ne songerait à chanter ainsi, ès qualités, un dictateur ou même un président. Essayez d’employer le mot de « président » dans un poème, sans faire rire… Ou de placer M. Mitterrand « entre Auguste à l’oeil fier et Trajan au front pur »…
Il y a dans l’institution monarchique une sorte de transparence au divin, une délégation de pouvoir de Dieu Lui-même. « Toute autorité vient de Dieu », dit saint Paul. Certes, mais elle en vient quelquefois par des intermédiaires et des détours si bizarres, qu’on n’y retrouve, à première vue, plus grand-chose de son origine… Ce qui ne doit pas être le cas avec la monarchie. Il y a, ou il devrait y avoir, dans le roi quelque chose de divin…

P.B. : Quelque chose du principe dans le prince…

G.T. : … qui ne doit pas nous faire oublier toute l’épaisseur humaine dont il a la charge – et peut-être aussi le chargement… A côté de l’aspect mystique de la monarchie, l’investiture divine, il y a son aspect politique, tout le poids de la prudence humaine, de l’erreur humaine, de l’abus humain. Les choses les plus hautes sont aussi, par le fait même, les plus exposées au mélange et à l’altération.
Il reste que la monarchie se définit d’abord par sa référence au transcendant. Par le roi on peut en appeler à Dieu, dont il est le représentant sur la terre. Le « Porte-glaive de Dieu », comme on disait des Césars germaniques…

P.B. : Le véritable roi de France est Dieu, « Roi du Ciel », comme le rappelle Jeanne d’Arc. Et le roi couronné n’est ici-bas que son lieutenant…

G.T. : Henry Montaigu a montré – et Paul Barba-Negra, dans son film sur Reims – tout ce que le sacre pouvait conférer à un homme.
Reste que la psychologie et le social sont là, qui font que le roi n’est pas toujours un saint – il l’est même rarement. La politique elle aussi a ses exigences, dont Machiavel a parfaitement tracé la portée et les limites – et la portée en est grande, et les limites lointaines…

P.B. : Encore que Machiavel ait pris soin d’excepter la France de sa démonstration, comme « la monarchie la plus réglée par les lois qu’aucun autre Etat de son temps… »

G.T. : Reste ce qui fait que je me sens viscéralement royaliste : l’allégeance, sur quoi Simone Weil insistait tant, la fidélité que l’on doit à un homme : « C’est mon roi. » « Le roi que mon coeur nomme », comme dit le père Hugo… Ce rapport direct, de personne à personne, qui d’ailleurs a fait la solidité de la monarchie, pendant si longtemps ; cette connivence avec le peuple, le serment – toutes choses dont la démocratie a aboli jusqu’à l’idée…
Et toutes choses, encore une fois, éminemment poétiques. Ce sont les vers de Péguy dans Jeanne d’Arc :

La maison souveraine ainsi qu’au temps passé…
De Monsieur Charlemagne ou de Monsieur Saint Louis…
Quand le comte Roland mourait face à l’Espagne
Et face aux Sarrasins qu’il avait éblouis
Quand le comte Roland mourait pour Charlemagne…

Maintenant, qui mourra pour ? Pour M. Giscard d’Estaing, pour M. Mitterand ? Dans La Chanson de Roland, le preux à l’agonie pense à « Charlemagne, son seigneur, qui l’a nourri… » Tout cela, l’hommage et la protection, constituait le climat monarchique [...].
Encore une fois, que les princes aient plus ou moins trahi, ou forfait, c’est incontestable. Il en va de même pour le prêtre : je vois mal une religion sans prêtre, et je vois mal un prêtre incarnant totalement la religion. Il faut faire, on ne le sait que trop, sa part à la pesanteur, au trop humain, au Gros Animal – et le Gros Animal est lourd…
Mais du moins peut-on l’empêcher de peser de tout son poids… La monarchie, par sa nature même, cet appel à un ordre transcendant, représentait une sauvegarde contre la tendance proprement totalitaire du Gros Animal à tout subordonner à sa pesanteur… Au lieu que les démocraties, étrangères, sinon opposées, à toute transcendance, réduiront tout à la logique sociale, c’est-à-dire aux caprices du Gros Animal. Camus définissait très justement les « vrais monarchistes » : « Ceux qui concilient l’amour vrai du peuple avec le dégoût des formes démocratiques. »

P.B. : Eugenio d’Ors remarquait que « tout ce qui n’est pas tradition est plagiat ». Il est assez piquant de voir quelle malédiction s’attache aux formes politiques modernes, condamnées à contrefaire ce qu’elles ont aboli. Voir nos présidents de la république plagiant pour leur compte le protocole de la monarchie, et paradant sous les ors de palais qui n’ont pas été faits pour eux…

G.T. : C’est une contradiction de plus du monde monderne. Mais que voulez-vous, nos présidents n’ont rien à se mettre, il faut bien qu’ils usurpent les oripeaux du vestiaire royal. Sans quoi ils iraient nus…
Que l’on doive conserver quelque chose de solennel dans l’exercice de l’autorité prouve assez le caractère sacré, sinon sacral, de celle-ci. A cette nuance près qu’avec les princes, le protocole est naturel, mais qu’il l’est beaucoup moins avec les élus du peuple – élus parce qu’ils ont su manier le peuple… Ils n’inspirent pas un respect spontané. Tout au plus peut-on leur donner les titres de leur fonction, sans y mettre rien de cordial, et moins encore de religieux. Ce qui fait qu’il est beaucoup plus humain de dire « Votre Majesté » que « Monsieur le président de la république » [...].

Philippe Barthelet, « Entretiens avec Gustave Thibon », pp. 69-74
(Editions du Rocher – 1983 / réédition Desclée de Brouwer, poche – 2016)

Entretiens-avec-Gustave-Thibon

Publié dans : Lectures & relectures, Vexilla Regis |le 19 janvier, 2017 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 19 janvier 2017 à 12 h 42 min BMN écrit:

    en complément, un extrait de « l’homme révolté » d’Albert Camus, qui lui aussi avait tout compris:

    « Le 21 janvier, avec le meurtre du Roi-prêtre, s’achève ce qu’on a appelé significativement la passion de Louis XVI. Certes, c’est un répugnant scandale d’avoir présenté, comme un grand moment de notre histoire, l’assassinat public d’un homme faible et bon. Cet échafaud ne marque pas un sommet, il s’en faut. Il reste au moins que, par ses attendus et ses conséquences, le jugement du roi est à la charnière de notre histoire contemporaine. Il symbolise la désacralisation de cette histoire et la désincarnation du Dieu Chrétien. Dieu, jusqu’ici, se mêlait à l’histoire par les Rois. Mais on tue son représentant historique, il n’y a plus de roi. Il n’y a donc plus qu’une apparence de Dieu relégué dans le ciel des principes.
    Les révolutionnaires peuvent se réclamer de l’Evangile. En fait, ils portent au Christianisme un coup terrible, dont il ne s’est pas encore relevé. Il semble vraiment que l’exécution du Roi, suivie, on le sait, de scènes convulsives, de suicides ou de folie, s’est déroulée tout entière dans la conscience de ce qui s’accomplissait. Louis XVI semble avoir, parfois, douté de son droit divin, quoiqu’il ait refusé systématiquement tous les projets de loi qui portaient atteinte à sa foi. Mais à partir du moment où il soupçonne ou connaît son sort, il semble s’identifier, son langage le montre, à sa mission divine, pour qu’il soit bien dit que l’attentat contre sa personne vise le Roi-Christ, l’incarnation divine, et non la chair effrayée de l’homme. Son livre de chevet, au Temple, est l’Imitation de Jésus-Christ.
    La douceur, la perfection que cet homme, de sensibilité pourtant moyenne, apporte à ses derniers moments, ses remarques indifférentes sur tout ce qui est du monde extérieur et, pour finir, sa brève défaillance sur l’échafaud solitaire, devant ce terrible tambour qui couvrait sa voix, si loin de ce peuple dont il espérait se faire entendre, tout cela laisse imaginer que ce n’est pas Capet qui meurt, mais Louis de droit divin, et avec lui, d’une certaine manière, la Chrétienté temporelle. Pour mieux affirmer encore ce lien sacré, son confesseur le soutient dans sa défaillance, en lui rappelant sa « ressemblance » avec le Dieu de douleur. Et Louis XVI alors se reprend, en reprenant le langage de ce Dieu : « Je boirai, dit-il, le calice jusqu’à la lie ». Puis il se laisse aller, frémissant, aux mains ignobles du bourreau. »

  2. le 19 janvier 2017 à 8 h 19 min Jean P. écrit:

    Très Fort.
    Que du bonheur, tant et tant de justesse et d’équilibre.

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