2016-40. Déposition de frère Jean Pasquerel au procès de Jeanne d’Arc.

30 mai,
Fête de Sainte Jeanne d’Arc.

Nous avons déjà publié dans les pages de ce blogue les témoignages de Jean Massieu sur la mort de Sainte Jeanne d’Arc (cf. > ici) et des dominicains qui assistèrent Jeanne en son supplice (cf. > ici). Voici aujourd’hui la déposition de Frère Jean Pasquerel, de l’Ordre des Ermites de Saint-Augustin, lorsqu’il fut interrogé par les juges de Jeanne lors du procès de Rouen, à la fin du mois de février 1431.
Frère Jean Pasquerel entendit parler de Jeanne alors qu’il s’était rendu au Grand Pardon du Puy-en-Velay, le Vendredi-Saint 25 mars 1429, jubilé auquel participait également Isabelle Romée, mère de Jeanne. Tout ce que l’on sait de lui est contenu dans cette déposition au procès : il était « lecteur » – c’est-à-dire professeur – au couvent des Ermites de Saint-Augustin de Tours et se mit au service de Jeanne qui fit de lui son aumônier et confesseur.

Maurice Denis - Communion de Jeanne d'Arc avant le combat

Maurice Denis (1870-1943) : Sainte Jeanne d’Arc communiant avant le combat

Déposition de frère Jean Pasquerel, ermite de Saint-Augustin et aumônier de Jeanne, à son procès :

J’étais au Puy (note 1), où se trouvait la mère de Jeanne, ainsi que quelques-uns de ceux qui l’avaient menée au roi quand j’ouïs parler pour la première fois de Jeanne et de sa venue à la cour. Ces gens, ayant fait connaissance avec moi, me dirent : « Il faut venir avec nous près de Jeanne. Nous ne vous laisserons que quand nous vous aurons conduit auprès d’elle ». Je vins donc avec eux à Chinon, puis à Tours.

J’étais précisément lecteur dans un couvent de cette ville. A Tours, Jeanne demeurait pour lors au logis de Jean Dupuy, bourgeois de la ville. Nous l’y rencontrâmes. Mes compagnons lui dirent : « Jeanne, nous vous avons amené ce bon Père. Quand vous le connaîtrez bien, vous l’aimerez bien ». Jeanne leur répondit : « Le bon Père me rend bien contente. J’ai déjà entendu parler de lui et dès demain je me veux confesser à lui ». Le lendemain je l’ouïs en confession, et je chantai la messe devant elle. Depuis cette heure, j’ai toujours suivi Jeanne et n’ai cessé d’être son chapelain jusqu’à Compiègne.

On m’a dit que quand Jeanne vint au roi, elle fut, à deux reprises, visitée par des femmes. On voulait savoir ce qu’il en était d’elle, si elle était homme ou femme, déshonorée ou vierge. Elle fut trouvée femme, mais vierge et pucelle. Elle fut notamment visitée, paraît-il, par la dame de Gaucourt et par la dame de Trèves.

Au moment où Jeanne entrait au château de Chinon pour aller parler au roi, un cavalier se mit à dire : « N’est-ce pas là la Pucelle ? Jarnidieu ! si je l’avais une nuit, je ne la rendrais pas telle que je l’aurais prise. —Ha ! lui dit Jeanne, en nom Dieu, tu Le renies et tu es si près de la mort ! »
Moins d’une heure après, cet homme tomba dans l’eau et se noya. Je tiens ce fait de la bouche de Jeanne et de plusieurs autres personnes qui déclaraient avoir été présentes.

Le seigneur comte de Vendôme introduisit Jeanne dans la chambre du roi. Le roi l’apercevant lui demanda son nom. Elle dit : « Gentil dauphin, j’ai nom Jeanne la Pucelle, et vous mande le Roi des cieux par moi que vous serez sacré et couronné à Reims, et que vous serez le lieutenant du Roi des cieux qui est roi de France ».
Après beaucoup de questions du roi, Jeanne reprit : « Je te dis de la part de Messire que tu es vrai héritier de France et fils du roi, et Il m’envoie à toi pour te conduire à Reims afin que tu y reçoives ton couronnement et ton sacre, si tu en as la volonté ».
A la suite de cet entretien, le roi dit à son entourage que Jeanne lui avait parlé de certaines choses secrètes que nul ne savait ni ne pouvait savoir hormis Dieu, et qu’ainsi il avait bien confiance en elle.
Tout ce que je viens de dire je le tiens de Jeanne, car je ne fus témoin de rien.

Jeanne me disait qu’elle était vexée de tant d’interrogatoires ; qu’on l’empêchait de faire sa besogne, qu’elle était impatiente d’agir, qu’il en était temps.

Elle avait demandé aux messagers de son Seigneur — son Seigneur c’était Dieu — ce qu’elle devait faire. Ils lui dirent de prendre l’étendard. Elle se fit donc faire un étendard où était représenté notre Sauveur assis en jugement sur les nuées du ciel, et où figurait un ange, tenant en ses mains une fleur de lis que le Sauveur bénissait. J’étais à Tours quand cet étendard y fut bénit.

Jeanne était très dévote envers Dieu et la bienheureuse Marie. Elle se confessait presque chaque jour et communiait fréquemment. Quand elle était en un lieu où il y avait un couvent de mendiants, elle me disait de lui remémorer les jours où les petits enfants des mendiants (note 2) recevaient le sacrement de l’Eucharistie, pour qu’elle communiât avec eux. Et c’était son plaisir de communier avec les petits enfants des mendiants. Quand elle se confessait, elle pleurait.

Ayant quitté Tours pour aller à Orléans, nous fûmes à Blois deux ou trois jours environ, attendant les vivres qu’on y chargeait sur les bateaux.
A Blois, Jeanne me dit de faire faire une bannière autour de laquelle se rassembleraient les prêtres et d’y faire peindre l’image de Notre-Seigneur crucifié. La bannière une fois terminée, Jeanne, chaque jour, matin et soir, me faisait convoquer tous les prêtres. Ceux-ci, réunis, chantaient des antiennes et des hymnes en l’honneur de la bienheureuse Marie.
Jeanne était avec eux. Elle ne permettait à aucun homme d’armes d’y être s’il ne s’était confessé le jour même, et elle les avisait tous de se confesser pour venir à la réunion, vu que tous les prêtres qui en étaient se tenaient prêts à recevoir tout pénitent de bonne volonté.
Le jour où on quitta Blois pour aller à Orléans, Jeanne fit rassembler tous les prêtres. La bannière en tête, ils ouvrirent la marche. Les hommes d’armes suivaient. Le cortège sortit de la ville, par le côté de la Sologne, en chantant : Veni creator Spiritus, et plusieurs autres antiennes.

Ce Jour-là et le lendemain on coucha dans les champs.
Le troisième jour, on arriva en vue d’Orléans. Les gens d’armes du roi, qui menaient un convoi de vivres, s’avancèrent jusque dans le voisinage de l’ennemi, si bien que Français et Anglais pouvaient, avec leurs yeux, se dévisager mutuellement. Mais la rivière était en ce moment si basse que les bateaux ne pouvaient monter ni venir jusques à la rive où étaient les Anglais. Heureusement, comme par un coup soudain, une crue d’eau se fit. Les bateaux purent aborder. Jeanne y entra avec des hommes d’armes et pénétra dans Orléans.

Pour moi, sur l’ordre de Jeanne, je retournai à Blois avec les prêtres et la bannière.
Peu de jours après, à la suite d’une quantité d’hommes d’armes, je vins à Orléans, par la Beauce, avec la bannière et les prêtres, sans aucun empêchement. Jeanne vint à notre rencontre et nous entrâmes tous ensemble dans la ville. Il n’y eut pas de résistance : nous fîmes entrer le convoi sous les yeux mêmes des Anglais. C’était merveilleux.
Les Anglais étaient en grande puissance et en grande multitude, excellemment armés et prêts au combat ; ils voyaient bien que ces gens du roi faisaient maigre figure vis-à-vis d’eux. Ils nous voyaient, ils entendaient chanter nos prêtres au milieu desquels je me trouvais portant la bannière. Eh bien ! ils demeurèrent tous impassibles et n’attaquèrent ni les clercs ni les hommes d’armes.
A peine étions-nous à Orléans que, pressés par Jeanne, les hommes d’armes sortirent de la ville pour aller attaquer les Anglais et donner l’assaut à la bastille Saint-Loup.
Ce jour-là, d’autres prêtres et moi, nous rendîmes après dîner, au logis de Jeanne. Au moment où nous arrivions, nous l’entendîmes qui criait : « Ou sont ceux qui me doivent armer ? Le sang de nos gens coule à terre ». Ayant été armée, elle sortit précipitamment et courut à la bastille Saint-Loup où avait lieu l’attaque. En route, Jeanne rencontra plusieurs blessés ; elle en eut très grande douleur. Peu après, elle marcha avec les autres à l’assaut et fit si bien que, violemment et par force, la bastille fut prise. Ceux qui s’y trouvaient furent faits prisonniers.
Je me rappelle que cet assaut eut lieu la veille de l’Ascension. Il y eut là force Anglais mis à mort. Jeanne s’en affligeait beaucoup, parce que, disait-elle, ces pauvres gens avaient été tués sans confession ; et elle les plaignait fort.
Sur place elle se confessa à moi. En même temps elle me prescrivit d’avertir publiquement tous les hommes d’armes de confesser leurs péchés et de rendre grâces à Dieu de la victoire obtenue ; sinon, elle ne les aiderait plus et même ne resterait pas en leur compagnie.

Ce même jour, veille de l’Ascension, Jeanne dit que dans cinq jours le siège d’Orléans serait levé et qu’il ne resterait plus un seul Anglais devant la ville. Or tel fut l’événement.

Ainsi, comme je l’ai dit, nous prîmes ce jour-là la bastille de Saint-Loup. Elle renfermait plus de cent hommes d’élite et bien armés. Il n’y en eut pas un qui ne fût tué ou pris.
Le soir de ce jour, étant en mon logis, Jeanne me dit que le lendemain, qui était le jour de l’Ascension de Notre-Seigneur, elle s’abstiendrait de guerroyer et de s’armer par révérence de cette fête solennelle ; et que ce jour-là elle voulait se confesser et communier. Ce qu’elle fit.
Elle ordonna que nul ne sortît le lendemain de la ville et allât attaquer ou faire assaut, qu’il ne se fût préalablement confessé.
Elle dit encore qu’on veillât que les femmes dissolues ne fissent partie de sa suite, car, à cause de leurs péchés, Dieu permettrait qu’on eût le dessous.

C’est en ce jour de l’Ascension que Jeanne écrivait aux Anglais retranchés en leurs bastilles en cette manière (5 mai 1429) :
« Vous, hommes d’Angleterre, qui n’avez aucun droit en ce royaume de France, le Roi des cieux vous mande et ordonne par moi Jehanne la Pucelle, que vous quittiez vos bastilles et retourniez en vos pays. Sinon je ferai de vous un tel hahu (note 3) qu’il y en aura perpétuelle mémoire. Voilà ce que je vous écris pour la troisième et dernière fois, et je ne vous écrirai plus ». Ainsi signé : « JHÉSUS MARIA, Jehanne la Pucelle ».
« Je vous aurais envoyé mes lettres plus honnêtement ; mais vous retenez mes hérauts ; vous avez retenu mon héraut Guyenne. Veuillez me le renvoyer et je vous renverrai quelques-uns de vos gens qui ont été pris à la bastille Saint-Loup ; car ils ne sont pas tous morts ».
La lettre écrite, Jeanne prit une flèche, attacha au bout la missive avec un fil et ordonna à un archer de la lancer aux Anglais en criant : « Lisez, ce sont nouvelles». La flèche arriva aux Anglais avec la lettre. Ils lurent la lettre, puis ils se mirent à crier avec très, grandes clameurs : « Ce sont nouvelles de la putain des Armagnacs ».
A ces mots Jeanne se mit à soupirer et à pleurer beaucoup, invoquant le Roi des cieux à son aide. Bientôt elle fut consolée, parce que, disait-elle, elle avait eu des nouvelles de son Seigneur.

Le soir, après souper, Jeanne me dit qu’il faudrait le lendemain me lever plus tôt que je n’avais fait le jour de l’Ascension et que je la confesserais de très grand matin.
En conséquence, le lendemain vendredi, je me levai dès la pointe du jour ; je confessai Jeanne et je chantai la messe devant elle et tous ses, gens. Puis, elle et les hommes d’armes allèrent à l’attaque, qui dura du matin jusqu’au soir.
Ce jour-là, la bastille des Augustins fut prise après un grand assaut.
Jeanne, qui avait l’habitude de jeûner tous les vendredis, ne le put cette fois parce qu’elle avait, eu trop à faire. Ainsi elle soupa. Elle venait d’achever son repas lorsque vint à elle un noble et vaillant capitaine dont je ne me rappelle pas le nom. Il dit à Jeanne : « Les capitaines ont tenu leur conseil. Ils ont reconnu qu’on était bien peu de Français, eu égard au nombre des Anglais, et que c’était par une grande grâce de Dieu qu’ils avaient obtenu quelques avantages. La ville étant pleine de vivres, nous pouvons tenir en attendant le secours du roi. Dès lors le conseil ne trouve pas expédient que les hommes d’armes fassent demain une sortie ». Jeanne répondit : « Vous avez été à votre conseil ; j’ai été au mien. Or, croyez que le conseil de mon Seigneur s’accomplira et tiendra et que le vôtre périra ». Et s’adressant à moi qui étais près d’elle : « Levez-vous demain de très grand matin, encore plus, que vous ne l’avez fait aujourd’hui, et agissez le mieux que vous pourrez. Il faudra vous tenir toujours près de moi, car demain j’aurai fort à faire et plus ample besogne que je n’ai jamais eue. Et il sortira demain du sang de mon corps au-dessus du sein ».
Donc, le lendemain samedi, dès la première heure, je me levai et célébrai la messe. Puis Jeanne alla à l’assaut de la bataille du Pont où était l’Anglais Clasdas (Glasdale).
L’assaut dura depuis le matin jusqu’au coucher du soleil sans interruption. A cet assaut, l’après-dîner, Jeanne, comme elle l’avait prédit, fut frappée d’une flèche au-dessus du sein. Quand elle se sentit blessée, elle craignit et pleura, et puis fut consolée, comme elle disait.
Quelques hommes d’armes la voyant ainsi blessée voulurent la charmer. Mais elle refusa, et dit : « J’aimerais mieux mourir que de faire chose que je susse être un péché ou contraire à la volonté de Dieu. Je sais, bien que je dois mourir un jour ; mais je ne sais ni quand, ni où, ni comment, ni à quelle heure. S’il peut être apporté remède à ma blessure sans péché, je veux bien être guérie ».
On appliqua sur la blessure de l’huile d’olive dans du lard ; et ce pansement fait, Jeanne se confessa à moi en pleurant et se lamentant. Ensuite, elle retourna derechef à l’assaut, en criant : « Clasdas, Clasdas, ren-ti, ren-ti au Roi des cieux ! Tu m’as appelée putain ; j’ai grand’pitié de ton âme et de celle des tiens ».
A cet instant, Clasdas, armé de la tête aux pieds, tomba dans le fleuve de la Loire et fut noyé, Jeanne, émue de pitié, se mit à pleurer fortement pour l’âme de Clasdas et des autres, noyés là en grand nombre.

J’ai souvent ouï Jeanne assurer qu’il n’y avait dans son fait qu’un pur ministère ; et quand on lui disait : « Mais rien de tel ne s’est vu comme ce qui se voit en votre fait : en aucun livre on ne lit telles choses », elle répondait : « Mon Seigneur a un livre dans lequel onques nul clerc n’a lu, tant soit-il parfait en cléricature ».

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Note 1 : Frère Jean Pasquerel s’était rendu au Puy-en-Velay pour le Grand Pardon du Vendredi-Saint 25 mars 1429 (pour le Jubilé du Puy, voir > ici).
Note 2 : « les petits enfants des mendiants » : les enfants catéchisés par les religieux mendiants.
Note 3 : « un tel hahu » ou « un tel hahaye » : le mot est difficilement lisible dans les minutes du procès… et s’il s’agit bien de « hahu » ou de « hahaye », on ne connaît pas ce mot, si bien que beaucoup de ceux qui reproduisent cette lettre de Jeanne prennent le parti d’omettre cette phrase. S’agit-il d’une espèce d’onomatopée ? S’agit-il d’un mot dialectal plus ou moins déformé ? De toute façon, on comprend très bien l’idée que Jeanne a voulu exprimer…

Blason de Sainte Jeanne d'Arc

Lire aussi :
- « A Jeanne d’Arc » : cantique du Père Donceur et prière pour la France > ici
- Jeanne d’Arc, sainte de la Légitimité dynastique > ici

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 30 mai 2016 à 15 h 52 min Jean P. écrit:

    Très beau témoignage venant compléter « Jeanne d’Arc, le procès de Rouen » de Me Jacques Trémolet de Villers (avril 2016).
    Quant à Pierre Cauchon et autres tortionnaires…..!
    Sainte Femme solide qui doit revenir pour sauver la France.
    L’anneau revenu en terre française serait-ce de bon augure ?
    Henri Trémolet, père de l’auteur, avocat à Mende était député de Lozère dans les années 60. Excellente famille dont les petits enfants ont fait récemment le chemin de St-Jacques avec un bébé de quelques mois.
    Merci pour ce beau texte.

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