2016-29. Une femme forte qui a envisagé la mort avec une fermeté et une soumission étonnantes.

1696 – 17 avril – 2016

Trois-cent-vingtième anniversaire du trépas
de
Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné

« Vous comprenez mieux que personne, Monsieur, la grandeur de la perte que nous venons de faire, et ma juste douleur. Le mérite distingué de Madame de Sévigné vous était parfaitement connu. Ce n’est pas seulement une belle-mère que je regrette, ce nom n’a pas accoutumé d’imposer toujours ; c’est une amie aimable et solide, une société délicieuse. Mais ce qui est encore bien plus digne de notre admiration que de nos regrets, c’est une femme forte dont il est question, qui a envisagé la mort, dont elle n’a point douté dès les premiers jours de sa maladie, avec une fermeté et une soumission étonnantes. Cette personne, si tendre et si faible pour tout ce qu’elle aimait, n’a trouvé que du courage et de la religion quand elle a cru ne devoir songer qu’à elle, et nous avons dû remarquer de quelle utilité et de quelle importance il est de se remplir l’esprit de bonnes choses et de saintes lectures, pour lesquelles Madame de Sévigné avait un goût, pour ne pas dire une avidité surprenante, par l’usage qu’elle a su faire de ces bonnes provisions dans les derniers moments de sa vie. Je vous conte tous ces détails, Monsieur, parce qu’ils conviennent à vos sentiments et à l’amitié que vous aviez pour celle que nous pleurons : et je vous avoue que j’en ai l’esprit si rempli, que ce m’est un soulagement de trouver un homme aussi propre que vous à les écouter, et à les aimer. J’espère, Monsieur, que le souvenir d’une amie qui vous estimait infiniment contribuera à me conserver dans l’amitié dont vous m’honorez depuis longtemps ; je l’estime et la souhaite trop pour ne pas la mériter un peu. J’ai l’honneur, etc. »

Lettre de François de Castellane-Ornano-Adhémar de Monteil,
comte de Grignan, beau-fils de Madame de Sévigné,
à Philippe-Emmanuel de Coulanges, cousin et ami de la marquise,
23 mai 1696.

Grignan - dalle du sanctuaire de la collégiale

Collégiale Saint-Sauveur de Grignan,
dalle dans le pavement du sanctuaire indiquant l’emplacement du caveau des Adhémar
où fut inhumée Madame de Sévigné le 18 avril 1696
(la date gravée est en effet celle des funérailles et non celle du décès)

Lundi 18 avril 2016.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Hier, dimanche 17 avril, profitant du fait que ni le chant liturgique ni le service d’autel ne requeraient sa présence à notre paroisse de rite latin traditionnel, notre Frère Maximilien-Marie s’est accordé une escapade dominicale pour marquer le trois-cent-vingtième anniversaire du rappel à Dieu de celle qu’il surnomme en riant sa « chouchoute » : Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné.
L’esprit éblouissant et le style incomparable de Madame de Sévigné constituent en effet de continuelles sources de joie intellectuelle pour notre Frère, que j’ai déjà vu éclater d’un rire communicatif à la lecture de certaines saillies de l’épistolière, mais aussi très souvent irrépressiblement ému par la joaillière splendeur de ses phrases.

Hier donc, franchissant « ce diantre de Rhône », Frère Maximilien-Marie s’est d’abord rendu à la Sainte Messe à la chère chapelle Notre-Dame de la Rose, à Montélimar, après laquelle il s’est engagé sur la route de Grignan.
Pendant ce trajet, des pluies très violentes ont soudain noyé la campagne ; et la marquise aurait eu beau jeu de redire : « Que vous êtes excessifs en Provence ! Tout est extrême : vos chaleurs, vos sereins, vos bises, vos pluies hors de saison, vos tonnerres en automne ; il n’y a rien de doux ni de tempéré. Vos rivières sont débordées, vos champs noyés et abîmés… »
Mais bientôt, en même temps que s’apaisaient les vents et la pluie, à un détour de la route, voici, se découpant sur un ciel encore bien sombre, la silhouette du « royal château d’Apollidon » (surnom que, séduite par les descriptions de Françoise-Marguerite, la marquise donna un jour au château de Grignan : Apollidon était un chevalier, héros d’un roman espagnol traduit en français, qui avait fait édifier un palais enchanteur pour Grimanese sa jeune épouse).

Grignan - "le royal château d'Apollidon"

Couronnant le village de Grignan et couvrant de ses terrasses la toiture même de la collégiale Saint-Sauveur,
le « royal château d’Apollidon »

Madame de Sévigné a séjourné à Grignan à trois reprises : la première fois entre la fin juillet 1672 et le début octobre 1673 (14 mois), la deuxième d’octobre 1690 à novembre 1691 (13 mois) et la troisième depuis mai 1694 jusqu’à sa mort, le 17 avril 1696.
Ce faisant, la marquise a donné au village – particulièrement charmant – une renommée universelle, et son souvenir demeure aujourd’hui l’une des principales raisons de sa prospérité touristique.

Ce dernier dimanche, le ciel maussade et les averses faisaient que ni le village ni le château n’étaient envahis par des hordes bruyantes ; et c’était très bien ainsi.
Notre Frère en a rapporté quelques beaux clichés, dont je veux vous faire profiter vous aussi, accompagnés de quelques belles citations de la chère marquise, ou se rapportant à ses derniers moments ici-bas…
Pour moi, je lui emprunte aujourd’hui pour la faire mienne la conclusion de l’une de ses lettres :
« Je vous souhaite tous les biens, et je prie Dieu qu’il vous garantisse de tous les maux ».

pattes de chatLully

Grignan - façade sur la cour d'honneur

« Je trouve le meilleur air du monde à votre château… »
Façade sur la cour d’honneur, dite façade François Ier.

Grignan - vos terrasses d'argent

« Vos terrasses d’argent… »
La façade François Ier vue depuis la grande terrasse au-dessus de la collégiale.

Grignan - la cour du puits

« Vous me peignez Grignan d’une beauté surprenante (…)
J’ai dans la tête la beauté de vos appartements. »
La cour du puits avec la tour du veilleur.

Grignan - le vent

« Le ciel de votre Provence est dans un désordre qui fait peur… »

Grignan - vue depuis la terrasse

« Nous sommes exposés à tous les vents.
C’est le vent du midi, c’est la bise, c’est à qui nous insultera ; ils se battent entre eux pour avoir l’honneur de nous renfermer dans nos chambres (…).

Nos montagnes sont charmantes dans leur excès d’horreur. Je souhaite tous les jours un peintre pour bien représenter l’étendue de toutes ces épouvantables beautés (…).
Contez un peu cela à notre duchesse de Chaulnes, qui nous croit dans des prairies, avec des parasols, nous promenant à l’ombre des orangers ! »
Le paysage qui se découvre depuis la grande terrasse en direction du sud ouest.

Grignan - le parvis de la collégiale vu depuis la terrasse

 « Je suis embarquée dans la vie sans mon consentement. Il faut que j’en sorte ; cela m’assomme. Et comment en sortirai-je ? Par où ? Par quelle porte ? Quand sera-ce ? En quelle disposition ? Souffrirai-je mille et mille douleurs, qui me feront mourir désespérée ? Comment serai-je avec Dieu ? Qu’aurai-je à lui présenter ? La crainte, la nécessité feront-elles mon retour vers lui ? N’aurai-je aucun autre sentiment que celui de la peur ? Que puis-je espérer ? Suis-je digne du paradis ? Suis-je digne de l’enfer ? Quelle alternative ! Quel embarras ! Rien n’est si fou que de mettre son salut dans l’incertitude, mais rien n’est si naturel… »
Le parvis de la collégiale Saint-Sauveur depuis la terrasse du château qui la recouvre.

Grignan - arrivée à la collégiale par le chemin de ronde

L’arrivée à la collégiale Saint-Sauveur par le chemin de ronde.
5 février 1696 : Marie de Rabutin-Chantal fête son septantième anniversaire.
Mademoiselle de La Fayette le lui a déjà dit un peu brutalement : elle est « vieille » ; et elle le sait.
La petite-fille de Sainte Jeanne de Chantal s’est déjà détachée du monde, de la ville et de la Cour dont la société l’ennuie, où elle ne se sent plus à sa place.
Pour elle désormais, « Paris est en Provence… »

Grignan - parvis et portail de la collégiale

Parvis et portail de la collégiale Saint-Sauveur.
Lors de ce troisième et ultime séjour à Grignan, Madame de Sévigné voit l’établissement de ses petits-enfants :
Louis-Provence a épousé le 2 janvier 1695 Anne-Marguerite de Saint-Amans ;
Pauline – qui éditera les lettres de sa grand’mère – a épousé Louis III de Simiane le 29 novembre 1695 ;
Marie-Blanche, l’aînée, est entrée à la Visitation d’Aix depuis déjà longtemps.
Une inquiétude ravage son coeur de mère : la santé de Françoise-Marguerite, pour laquelle on a craint le pire :
« Il me semble que les mères ne devraient pas vivre assez longtemps pour voir leurs filles dans de pareils embarras ;
je m’en plains respectueusement à la Providence. »

Grignan - tympan de la collégiale

Sculptures et dédicace du portail de la collégiale Saint-Sauveur.
« Pour moi, je ne suis plus bonne à rien ; j’ai fait mon rôle et, par mon goût, je ne souhaiterais jamais une si longue vie ; il est rare que la fin et la lie n’en soient humiliantes.
Mais nous sommes heureux que ce soit la volonté de Dieu qui la règle, comme toutes les choses de ce monde :
tout est mieux entre ses mains qu’entre les nôtres. »

Tandis que Madame de Grignan va se remettre tout doucement, Madame de Sévigné tombe à son tour malade le 6 avril 1696.

Grignan - intérieur de la collégiale

Intérieur de la collégiale Saint-Sauveur.
Pendant les dix jours de son crépuscule, où la fièvre ne la quitte pas, Madame de Sévigné se prépare à la mort en pleine conscience et avec une foi parvenue à la sérénité :
elle désire une fin vraiment chrétienne et souhaite partir sans regret ;
elle reçoit les sacrements en toute lucidité et se tourne totalement vers Dieu.
Pour partir plus paisiblement, elle demande même à Françoise-Marguerite de ne pas venir la visiter !
Alors que le jour ne point pas encore, vers 5 h du matin, ce 17 avril 1696,
l’âme de Marie de Rabutin-Chantal s’envole vers les Cieux…
« Dieu fait tout, il est le maître de tout, et voici comment nous devrions penser ; j’ai lu ceci en bon lieu : Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait ?
Voilà sur quoi je vous laisse… »

Grignan - emplacement du caveau des Adhémar

Le lendemain, 18 avril 1696, les funérailles de Madame de Sévigné sont célébrées dans la collégiale Saint-Sauveur et son corps est déposé dans le caveau des Adhémar, creusé sous le sanctuaire.
Les impies profaneront sa dépouille, encore revêtue de sa robe de brocatelle bleue, en 1793.

Le comte de Grignan a ordonné que l’on ne sonne pas les glas, ni au moment de son dernier soupir, ni pour annoncer les offices funèbres : on craignait trop qu’en les entendant Françoise-Marguerite, à laquelle on n’a pas encore annoncé la mort de sa mère, ne comprenne et ne meurre de chagrin…

Grignan - détail du maître-autel

Ange du retable du maître-autel de la collégiale Saint-Sauveur de Grignan.

N’y a-t-il point au Ciel d’écritoire, Marquise ?
Comme il nous serait pourtant plaisant que vous nous mandiez
la chose la plus étonnante, la plus surprenante, la plus merveilleuse,
la plus miraculeuse, la plus triomphante, la plus étourdissante, la plus inouïe,
la plus singulière, la plus extraordinaire, la plus grande,
la plus éclatante, la plus secrète jusqu’à aujourd’hui,
la plus brillante et la plus digne d’envie :
la description faite par vous du Royaume de Dieu !

Publié dans : Memento |le 18 avril, 2016 |4 Commentaires »

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4 Commentaires Commenter.

  1. le 17 avril 2018 à 7 h 12 min Rachel écrit:

    Cher Lully, j’apprends que « les impies ont profané la dépouille de Madame de Sévigné en 1793. » Qui a échappé à leur fureur diabolique ? Qu’est-ce-que la comtesse de Grignan, morte 100 ans avant, avait pu leur faire ?

  2. le 17 avril 2017 à 8 h 29 min Marie-Agnès L. écrit:

    Bonjour cher Lully,

    Merci pour ce « reportage » que la Marquise n’aurait pas renié.
    Remerciez « votre Humain protecteur », pour les dernières lignes de sa composition dans lesquelles je reconnais l’inspiration de notre chère Marquise, que l’on n’étudie plus guère dans les collèges de la République voués au néant littéraire.
    j’ai de plus en plus la nostalgie de mes jeunes années où l’on nous dispensait et l’on nous nourrissait l’âme aussi bien que l’esprit de beaux textes et de belles reproductions de tableaux dans ces fameux Lagarde et Michard. Hélas sotte que j’étais à l’époque ! je n’en n’ai pas suffisamment profité je le reconnais maintenant, même s’il m’en reste encore quelque chose.
    Avez-vous un peu de sang de la Marquise, cher Frère Maximilien, qui vous donne une telle aisance à nous communiquer dans l’esprit de l’époque une merveilleuse journée à Grignan ???
    Dieu vous bénisse pour ces cadeaux quasi quotidiens, moi il m’a déjà bénie en vous rencontrant.
    Merci !

  3. le 18 avril 2016 à 20 h 25 min Irène L. écrit:

    Merci pour ce cadeau du soir.
    Je crois que les dernières lignes sont de vous, Frère.

  4. le 18 avril 2016 à 20 h 01 min Bernard de G. écrit:

    Bravo, cher Lully, pour ces beaux textes et ces belles photos.
    Qui aujourd’hui saurait écrire comme le comte de Grignan!
    Et puis que dire des derniers mots exquis adressés à la marquise, tout à fait dignes de sa plume!
    BG.

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