2016-20. Le Christ faisant Ses adieux à Sa Mère avant Sa Passion.

Mercredi Saint.

S’il y a une scène de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a été chère à la piété des fidèles, d’une manière très spéciale à la fin du Moyen-Age et jusqu’au XVIIe siècle, mais qui est bien souvent oubliée aujourd’hui, c’est celle des adieux de Jésus à Sa Mère avant la Passion.

Lorsque l’on parle des « Adieux du Christ à Sa Mère » ou du « Christ prenant congé de Sa Mère », il ne s’agit pas de la rencontre de Jésus et de Marie sur le chemin du Calvaire, scène absente des Saints Evangiles, mais rapportée par la Tradition, qui fait l’objet de la quatrième station du Chemin de la Croix.
Il ne s’agit pas davantage du moment où, déjà crucifié et avant de rendre le dernier soupir, Jésus a remis Saint Jean à Sa Mère et Sa Mère à Saint Jean, l’un et l’autre debouts au pied de Son gibet d’infamie, ainsi que cela nous est rapporté par le quatrième Evangile (Jean XIX, 26-27).

Selon une très antique tradition – car le fait ne se trouve pas non plus dans les Evangiles canoniques, mais il se trouve toutefois confirmé par les révélations dont furent gratifiés plusieurs grands mystiques (note 1) – , avant Sa Passion (le Mercredi Saint au soir où le Jeudi Saint au matin), Notre-Seigneur eut un entretien particulier avec Sa Sainte Mère : l’un et l’autre ayant pleinement conscience que désormais « Son heure » était maintenant venue (cf. Jean II, 4).

Evidemment, nous sommes bien loin des délires modernes et modernistes selon lesquels Jésus n’aurait pas su ce qui allait Lui arriver.
Non ! J’insiste fortement sur ce point : Jésus connaissait bien et dans tous les détails ce qui allait se passer ; Il le voulait (« C’est pour cette heure que Je suis venu » – Jean XII, 27 b), et Il S’avançait librement vers Sa douloureuse Passion.

De son côté, Notre-Dame aussi, depuis l’Annonciation, savait parfaitement – elle qui était remplie de la grâce du Saint-Esprit et qui connaissait très bien les prophéties par lesquelles Jérémie et Isaïe avaient annoncé les souffrances du Messie – à quels tourments et supplices son divin Fils était promis : lorsqu’elle a prononcé son « Fiat », elle l’a fait en pleine connaissance de tout ce à quoi cela l’engageait.
Il n’y a donc rien de plus normal à ce que, avant d’accomplir les mystères sacrés de notre rédemption, Notre-Seigneur ait voulu quelques instants d’intimité spirituelle avec Sa Très Sainte Mère, si parfaitement unie à Sa volonté et à Ses desseins salvateurs…

Le Greco - le Christ faisant Ses adieux à Sa Mère - Tolède 1595

Le Greco : le Christ faisant Ses adieux à Sa Mère (1595 – Tolède, musée de Santa Cruz)

La scène du Christ faisant Ses adieux à Sa Mère avant Sa Passion a été représentée par plusieurs artistes de renom : on pourrait citer pêle-mêle Albrecht Dürer, Cornelis Engelbrechtsz, l’Arétin, le Corrège, Albrecht Altdorfer, Bernhard Strigel,  Lorenzo Lotto, ou Federico Barocci.

Très souvent, ces peintres ont donné une dimension un peu spectaculaire, pathétique, à la représentation de ces adieux : c’est  la douleur naturelle à la perspective de la séparation et de la souffrance qui s’y exprime, parfois jusqu’aux larmes ou à l’évanouissement, comme un écho de la « pâmoison » de Notre-Dame au moment de la rencontre sur le chemin du Golgotha (note 2).

Tel n’est pas le cas du tableau de Domínikos Theotokópoulos (Δομήνικος Θεοτοκόπουλος : car pendant toute sa vie il signera ses œuvres de son nom complet en caractères grecs), plus connu sous son surnom de Le Greco (1541-1614), intitulé « Le Christ faisant Ses adieux à Sa Mère », tableau conservé au musée Santa-Cruz de Tolède et daté de 1595.

Merveilleux tableau, rayonnant d’une profonde compréhension spirituelle du mystère qui se joue en cet instant !
Le Greco n’y a fait figurer que Jésus et Marie : point d’apôtres étonnés ou de disciples émus, point de Madeleine éplorée ou de saintes femmes larmoyantes.
Les visages du Christ et de Sa Mère sont d’une expressive beauté. Une beauté qui semble provenir du plus intime de leur être pour s’épanouir à l’extérieur. Une beauté surnaturelle.
L’intensité des regards – plongés l’un dans l’autre – est si éloquente qu’on comprend bien qu’ils n’ont pas besoin d’entrouvrir les lèvres pour communiquer et pour se comprendre.

Le Greco - le Christ faisant Ses adieux à Sa Mère - détail les regards

Point de pathos romantique ni de gestuelle spectaculaire.
Les sentiments sont spiritualisés : le tableau ne laisse aucune place à la sentimentalité ni à la sensiblerie, mais il nous introduit dans une espèce de dialogue sans paroles qui n’en est pas moins d’une exceptionnelle qualité et profondeur d’échanges.

Dans le clair obscur du tableau, après les deux visages, les mains du Christ et de Sa Mère sont ce à quoi il importe de prêter une attention maximale.
De Sa main droite, le Christ fait un geste d’une sobre éloquence. L’index pointé vers le haut désigne-t-il le Ciel, la ville de Jérusalem ou bien encore la proche colline du Golgotha ?
De toute manière, il dit : « Mère, l’heure qui n’était pas encore venue lorsque nous étions à Cana, l’heure d’être totalement livré aux affaires de Mon Père et que mes trois jours d’absence à l’âge de douze ans préfiguraient, l’heure de l’immolation du véritable Agneau Pascal – Mon heure ! – est advenue… »
A la main droite du Christ, répond la main droite de la Vierge posée sur le haut de sa poitrine. A sa manière, elle dit : « Mon Enfant, n’est-ce pas pour cette heure que je Vous ai conçu en mon sein virginal par la seule action de l’Esprit de Dieu ? N’est-ce pas pour cette heure que je Vous ai porté pendant neuf mois, que je Vous ai mis au monde dans l’étable de Bethléem, que je Vous ai allaité et que j’ai veillé sur Votre petite enfance comme aucune mère ne l’a jamais fait ici-bas pour aucun des fils des hommes ? Je Vous ai accompagné jusqu’à cette heure pendant les années de Votre vie cachée et de Votre vie publique : jamais je ne me suis mise en travers de Votre chemin, pourtant souvent incompréhensible selon les manières humaines de penser et d’agir, et, quoi qu’il puisse en coûter à ma nature, à ma sensibilité et à mon coeur de mère, ce n’est pas aujourd’hui que je vais opposer la moindre réticence aux desseins de Dieu. Je suis la servante du Seigneur, que tout s’accomplisse selon Votre parole… »

Le Greco - le Christ faisant Ses adieux à Sa Mère - détail les mains droites

Le nimbe lumineux qui entoure la tête de Jésus, qui n’est même pas une auréole mais un simple halo dans lequel est exquissée la forme de la Croix, peut signifier tout à la fois l’espèce d’effacement de la puissance divine du Christ dans Sa Passion et l’annonce du caractère glorieux de cette dernière.
La tête de Notre-Dame, elle, n’est pas nimbée, mais son contour est juste mis en valeur par une espèce de rayonnement discret dans lequel on peut voir signifiée la lumière indéfectible de la foi qui n’abandonnera jamais l’âme de Marie, même au plus fort de sa déréliction.

Comme dans les icônes de la « Mère de Dieu de la Passion », les manteaux sombres qui enveloppent le Christ et Sa Mère symbolisent la souffrance, la mort, l’humilité de leur humanité qui dérobait aux regards des humains la grandeur de leurs vertus et de leur sainteté, tandis que le rouge de leur tunique exprime tout à la fois l’ardeur de leur charité et le sang du martyre.

Enfin, il y a les deux mains gauches : la main du Christ dans laquelle on peut déjà deviner la crispation douloureuse que produira l’enfoncement du clou, et la main délicate de Marie qui soutient le poignet de son Fils comme pour dire mieux que ne le peuvent faire tous les mots de la terre : « Je serai là ! Je ne Vous suivrai jusqu’au bout, et Vous pourrez toujours puiser dans mon âme unie à la Vôtre, la compassion et la consolation que Vous refuseront alors les coeurs des hommes, ô mon divin Fils ! »
L’index gauche de la Mère de Dieu, pointé vers le bas, veut-il dire : « Votre sang ne sera pas répandu en vain sur cette terre : de cette divine semence lèveront jusqu’à la fin des temps des générations de rachetés et de saints » ? Ou bien constitue-t-il une sorte de signe à l’adresse de celui qui regarde le tableau pour lui dire : « Si bas que tu sois tombé, la Passion de mon Fils peut te relever » ?

Quant à l’index gauche de Jésus ne semble-t-il pas me dire personnellement ce que Saint Jean entendra dans quelques heures : « Voici ta mère » ?

Le Greco - le Christ faisant Ses adieux à Sa Mère - détail

Note 1 : Quand je parle de mystiques, je ne fais pas référence à de pseudo visionnaires qui ont publié des espèces de pieux romans fleuves dégoulinants de sentimentalisme, mais à des saints canonisés dont l’Eglise – sans toutefois obliger les fidèles à y adhérer – reçoit avec une respectueuse vénération les révélations privées : citons par exemple Sainte Gertrude de Helfta, Sainte Brigitte de Suède et Sainte Françoise Romaine, Sainte Angèle de Foligno et Sainte Thérèse d’Avila, Saint Denys l’Aréopagyte et Saint Bernard de Clairvaux, le Bienheureux Henri Suso et Saint Jean de la Croix… etc.

Note 2 : La « pâmoison » ou le « spasme » de Notre-Dame pendant la Passion (soit au moment de la rencontre avec son Fils pendant le chemin de la Croix, soit sur le Calvaire, ou soit enfin au moment de la déposition de Croix) ont été illustrés par de nombreuses représentations aux XVe et XVe siècles : cela permettait aux artistes (peintres ou sculpteurs) une certaine théâtralité dans la mise en scène des douleurs de la Vierge. Toutefois, l’Eglise est intervenue pour mettre fin à ce type de représentation. L’Evangile en effet ne dit pas que Marie s’est évanouie ou qu’elle a perdu connaissance, mais qu’elle était debout au pied de la Croix – « Stabat » (cf. Jean XIX, 25) - attitude exprimant une certaine fermeté dans son extrême douleur et une pleine conscience.

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Coeur.

nika

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 23 mars 2016 à 18 h 22 min Simone écrit:

    Jésus s’est livré pour nous ! le méritons-nous ?
    Son amour et sa miséricorde sont infinis. Accueillons-les et essayons d’être à la hauteur de son amour infiniment grand.
    Que le Saint Esprit vienne sur nous et nous ouvre l’âme et le cœur, et ceux de tous ceux qui nous sont chers, afin que nous soyons tous sauvés.

  2. le 23 mars 2016 à 10 h 21 min Paulette L. écrit:

    Très cher Frère,
    Voici comme une suite…
    Pour le Jeudi-Saint : Jésus anticipe sa Passion

    Jésus anticipe sa Passion. Délibérément Jésus descend à Jérusalem pour y être crucifié; cela, Il le sait, mais Il anticipe. Certes, même pour Lui, le Fils de Dieu, Parole de Dieu, cela ne se fait pas sans trouble, sans douleur. Et Jésus connaît l’intégralité de sa Passion vers laquelle Il s’en va… Jésus sait mais Il accepte par anticipation, pour nous donner l’exemple et nous montrer son humilité: oui, des hommes, Il a tout pris, même leurs frayeurs, leurs réticences, leurs angoisses, leurs troubles. Et déjà Jésus pense au fond de son Cœur « Que puis-je dire? Dirai-je: Père, délivre-moi de cette heure. Mais non, c’est pour cette heure que je suis venu… Père glorifie ton Fils! »

    Jésus est troublé, mais Il accepte la volonté du Père. Le voici à Jérusalem. Le repas pascal s’est fort bien déroulé, mais maintenant Il doit s’offrir Lui-même: c’est l’Heure de l’institution de l’Eucharistie; Jésus anticipe sa crucifixion en disant: « Ceci est mon Corps livré pour vous… Ceci est mon Sang versé pour vous… » Ces mots sont pour Jésus, l’anticipation de l’Offrande suprême, c’est l’Offrande totale de son Être tout entier, de son Corps qui va être visiblement brisé mais qui est déjà brisé, c’est l’offrande de son âme bouleversée, troublée au plus profond d’elle-même et qui, comme toute âme humaine a peur. La divinité de Jésus se cache parfois pour mieux nous faire découvrir combien Jésus est homme aussi, homme avec ses peurs, mais aussi avec sa force capable de tout accepter de Dieu malgré la faiblesse humaine. Jésus ne se réfère qu’à Dieu pour délivrer les hommes du péché. Et pourtant, Jésus veut aussi parfois, faire participer certains hommes à sa Passion…

    En effet, Jésus-Homme instituant l’Eucharistie, s’offre tout entier au Père. Jésus sauve tous les hommes en les délivrant du mal et du péché. Mais Jésus, également vrai Dieu, nous aime tellement qu’Il veut nous laisser une petite part de son Sacrifice et Il demande à ses saints:

    -Tu vois, je m’offre tout entier pour Toi; veux-tu, toi aussi t’offrir au Père et participer avec le Fils à l’Œuvre de votre Rédemption?

    Jésus a institué l’Eucharistie et Il veut que son Sacrifice soit renouvelé jusqu’à la fin des temps et que ce soit des hommes consacrés qui le perpétuent: Il dit en effet: « Faites ceci en mémoire de Moi. Renouvelez ce mystère. Voici que Je suis avec vous jusqu’à la fin du monde. »

    Par l’Eucharistie, Jésus a déjà accompli sa Passion: tout est donné au Père, et le Père a glorifié le Fils, son Verbe, sa Parole incarnée en Jésus. Maintenant Jésus peut aller à Gethsémani… Mystère incroyable de Gethsémani! Jésus s’est offert au Père et le Père a déjà glorifié le Fils. Le monde est déjà sauvé, et pourtant tant d’hommes vont continuer à pécher durant les siècles qui vont venir… Sa Passion aurait-elle été inutile?

    -Ô Père! Pitié! s’écrie Jésus-Homme qui a de nouveau peur, qui est de nouveau profondément troublé. Ô Père, que ce calice s’éloigne de Moi, si cela est possible…

    Mais dans le plan de Dieu, cela n’est pas possible… Et voici que Dieu présent en Jésus « comprend » que la faiblesse humaine doit être réconfortée. Et un Ange vient réconforter et « consoler » Jésus. Fortifié divinement, Jésus va pouvoir aller jusqu’à sa mort sur la Croix, librement, car c’est librement qu’Il donne sa vie. Jésus s’est totalement offert au Père. Parfois, quand nous sommes profondément troublés, brisés au plus profond de nous-mêmes, quand nous ne comprenons plus ce qui se passe dans notre monde pécheur, quand nous avons peur et que nous crions: « Ô Père, éloigne de nous ce Calice » alors Jésus nous dit:

    -Je t’aime, Tu as vu comme Je T’ai aimé. Veux-Tu partager avec Moi ce calice? Veux-Tu renouveler ton offrande totale et Me redire « oui » de tout ton cœur, même quand tu souffres trop, bien que ce soit beaucoup moins que Moi… Veux-Tu?

    Et tous les saints ont dit « Oui! » Et nous, hommes du 21ème siècle entraînés dans le monde pécheur, saurons-nous dire oui? Saurons-nous entendre l’appel du Christ et y répondre?

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