2016-12. Et les grenouilles ?

Samedi 6 février 2016,
Fête de Saint Vaast d’Arras, catéchiste du Roi Clovis.

Grenouilles et nénuphars

Et les grenouilles ?
Y a-t-on pensé aux grenouilles ?

Nos si mignonnes et si gentilles petites grenouilles qui depuis des siècles – aussi bien sur la quiétude champêtre de nos mares que sur la plus aristocratique langueur des bassins de nos parcs – aiment à se reposer sur les sérénissimes feuilles des nénuphars et se lover jusqu’au coeur de leurs sublimes corolles…

Qui donc ira leur expliquer, aux grenouilles, que ce ne sont plus sur des feuilles de nénuphars, mais sur des feuilles de nénufars qu’elles devront se poser désormais ?
Quel ministre ou quel commissaire du peuple osera semer le trouble – voire peut-être le désarroi – dans la conscience et dans la vie de nos charmants petits batraciens ?
Quel inspecteur d’académie, ou même simple professeur des écoles, aura l’indicible cruauté de perturber profondément et durablement la paix séculaire des mares et des bassins, en y introduisant l’anarchie ?
Car même justifiée par un décret officiel, par la sanction d’un gouvernement et les doctes péroraisons des linguistes les plus à la mode, la transformation d’un nénuphar en nénufar n’est pas sans incidences sociales, politiques et psychologiques dans la noble société des grenouilles.

Et en plus, on ne leur a pas demandé leur avis aux grenouilles !
Personne n’a eu l’idée, alors que ce sont-elles qui sont tout de même concernées au premier chef, d’organiser un référendum pour leur demander s’il leur sied davantage de faire la sieste sur une feuille de nénufar plutôt que sur une feuille de nénuphar !
La cuistrerie des hommes envers de si délicates bestioles est véritablement inqualifiable.
Ne devrait-on pas la dénoncer comme un exemple flagrant de maltraitance envers ces merveilleuses grenouilles, déjà si dramatiquement menacées par le remenbrement et la suppression des haies, par la construction des autoroutes et la pollution, par l’urbanisation galopante et les poisons répandus par les firmes agrochimiques ?

A l’heure de la défense de toutes les minorités opprimées, comment l’Académie Française ose-t-elle en rajouter une louche et accepter que l’on transforme les nénuphars en nénufars ?
L’ersatz, en effet, n’est en rien anodin.
Un nénuphar, c’est noble. Un nénuphar, c’est beau. Un nénuphar, c’est vraiment extraordinaire : il y a derrière chaque feuille et chaque fleur de nénuphar, un gage de beauté et de qualité.
Mais un nénufar, cela n’a plus aucun charme.
C’est même déprimant, tellement c’est commun, tellement c’est trivial.
Déprimant, oui !
Et qui paiera les antidépresseurs et les consultations chez les psychothérapeutes animaliers pour nos ravissantes grenouilles, qui ne manqueront pas d’être profondément affectées d’avoir dû abandonner leurs sublimes nénuphars pour de vulgaires nénufars ?

A l’heure où tout est mis en oeuvre pour éduquer les jeunes générations à la solidarité et à la lutte contre toutes les formes d’oppression induites par l’inquiétant retour de fascismes larvés, comment un ministère de l’éducation nationale peut-il prescrire une telle mesure révisionniste, attentatoire aux séculaires libertés batraciennes ?
Nos grenouilles ont un droit imprescriptible à leurs nénuphars : ne les leur enlevons pas pour leur substituer de simples nénufars !
Aujourd’hui, je suis solidaire avec les grenouilles : je suis grenouille à nénuphar !

Et comment, lors même qu’Elle vient de promulguer une très salutaire encyclique sur l’écologie et qu’Elle se montre habituellement attentive à la défense de tous les droits menacés par les pharisaïsmes sans coeur, Sa Sainteté le Pape ne prêche-t-Elle pas une croisade oecuménique mondiale pour la défense des nénuphars menacés par les nénufars, substitution qui s’avèrera gravissime pour nos soeurs les grenouilles ?
« En vérité, en vérité, Je vous le déclare, le moindre tourment orthographique que vous aurez fait subir à l’un de ces nénuphars dont la survie est essentielle à la vie et à l’équilibre du petit peuple des mares et des bassins, c’est à Moi que vous l’aurez fait ! »

Patte de chat Lully.

grenouille gif

Publié dans : Commentaires d'actualité & humeurs |le 6 février, 2016 |8 Commentaires »

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8 Commentaires Commenter.

  1. le 7 février 2016 à 18 h 50 min Iolire écrit:

    Nenufar : je ne connaissais même pas le lien dont vous faites état. Et il ne s’agit pas de « science » loin de là … Il s’agit simplement que je sois grecque voyez-vous ? Et de Constantinople de surcroît (si cela peut vous aider à la compréhension de mon commentaire) sans renier que je me suis « appuyée » sur le grec et non le français pour commenter ;)

  2. le 6 février 2016 à 18 h 35 min Béa Kimcat écrit:

    Tout est excellent, votre réflexion Maître Lully, ainsi que les commentaires qui vont avec…
    Bien cha(t)micalement
    Béa kimcat

  3. le 6 février 2016 à 17 h 35 min Un Nénufar écrit:

    J’ajoute que l’on trouve d’excellentes choses dans les rectifications de 1990, à côté de propositions plus contestables.

    L’Académie recommande ainsi d’écrire argüer et non plus arguer, graphie qui a le tort d’inciter à prononcer argüer comme caguer par exemple.

    Plus généralement, tout ce qui concerne la francisation des noms d’origine étrangère est excellent ainsi que les recommandations concernant la création de néologisme.

    Incontestable aussi le fait de rendre invariable le participe passé de « laisser » suivi d’un infinitif. Cette recommandation est d’ailleurs entrée sans difficulté dans les mœurs.

    J’invite tous et chacun à lire ces fameuses rectifications : http://www.academie-francaise.fr/sites/academie-francaise.fr/files/rectifications_1990.pdf. On constatera que l’Académie n’y fait que poursuivre la tâche qui est la sienne depuis Richelieu, avec plus ou moins de bonheur, mais sans que cela mérite qu’on l’attaque avec la hargne incroyable de ces derniers jours.

    En particulier, gardons-nous de la rhétorique nationaliste et identitaire, qui prétend que toucher à l’orthographe, c’est atteindre le « génie national », c’est s’en prendre à nos « racines ». L’orthographe d’une langue n’est jamais stable, même si elle l’est davantage que la prononciation. Et l’orthographe du Français peut être d’autant plus mouvante qu’elle est plus complexe.

    Sachons donc raison garder : les rectifications de 1990 ne portent pas essentiellement atteinte à la beauté, la richesse et la complexité de notre langue. Et quoi qu’il en soit, l’usage et le temps jugeront.

  4. le 6 février 2016 à 17 h 03 min Un Nénufar écrit:

    Votre science, lolire, est issue du cnrtl : http://www.cnrtl.fr/definition/n%C3%A9nuphar (la mienne était issue des explications des rectifications de 1990).

    Les graphies -ph et -f semblent concurrentes en ancien français, mais avec une prédominance toutefois de la graphie -f. Ce qui prouve que dès l’ancien français, le -ph latin (sur lequel j’aimerais bien avoir une explication) tombe rapidement en désuétude.

    Entre 1674 et 1878, l’Académie s’en tient à la graphie -f jusque-là utilisée, et n’y renonce qu’en 1935 avant d’y revenir en 1990.

    La graphie la plus conforme aux origines du mot et la mieux attestée historiquement en Français reste donc la graphie -f, même si la graphie -ph peut se targuer de quelque ancienneté.

    En tout état de cause, les deux graphies sont acceptées, puisque les rectifications de 1990 n’ont aucun caractère d’obligation.

    J’écrirai donc nénufar, relié de ce fait aux origines les plus antiques de ce mot, mais que personne ne se sente obligé d’abandonner nénuphar.

  5. le 6 février 2016 à 15 h 31 min Iolire écrit:

    Votre lecteur Nénufar, cher Maître-Chat Lully est donc un lotus et non un Nénuphar à qui on aurait volé son orthographe primitive.

    Je m’explique : Νυμφαία (Nymphéa) qui provient du mot grec Νύμφη (Nymphie) désigne uniquement le lotus (blanc dans son espèce la plus répandue). Νύμφη voulant désigner la virginité de l’épousée. En grec moderne : Νούφαρο et non pas « Νενούφαρο » qui lui donnerait « nénuphar ».

    Alors que le substantif masculin « nénuphar » est emprunté, par l’intermédiaire du latin médiéval « nenuphar », à l’arabe nainūfar;du persan nīlūfar, lui-même emprunté au sanskrit « nīlōtpala » (« lotus bleu »), composé de nīlah « bleu-noir » et utpalam (« fleur du lotus »). C’est bien donc le latin -même médiéval – qui est ici « attaqué » et non pas le grec ;)

  6. le 6 février 2016 à 13 h 04 min Un Nénufar écrit:

    Cher Lully,

    Je comprends ton amour pour nos sœurs les grenouilles, mais je ne partage pas ton refus des nénufars.

    Pour ma part, je suis un Nénufar, et je me réjouis que l’on me rende enfin mon -f depuis 1990, qu’une grossière erreur de Messieurs les Académiciens m’avait arraché en 1932.

    Trompés par le nom de « nymphéa » que l’on me donne lorsque je suis de couleur blanche, nom popularisé par le peintre Monet (mon portraitiste attitré), Messieurs les Académiciens supprimèrent en 1932 le -f avec lequel il convient impérativement de m’écrire.

    En effet, contrairement au nom de « nymphéa », dont le nom grec d’origine s’écrit avec un -ph, mon nom de « nénufar » a une origine arabo-persane, et s’écrit en langue arabe avec une lettre que l’on transcrit en Français par la lettre -f !

    Rien n’autorise donc à m’écrire avec un -ph grec, et les vertus les plus sacrées de la piété filiale et de la justice commandent de me restituer mon -f originel, avec lequel l’Académie elle-même m’écrivit pendant tant de décennies jusqu’en cette malheureuse année 1932.

    Nymphéas et Nénufars sont frères, mais demandent le respect de leurs noms d’origines diverses, grecques et arabo-persane. A nous deux, ne réconcilions-nous pas Grecs et Perses si longtemps ennemis ?

    J’espère, cher Lully, que tu réfléchiras à cette grave question.

    Mais je te soutiendrai entièrement si tu protestes demain contre la suppression des accents circonflexes sur la plupart des -i- et des -u-, où ils conservent la mémoire de lettres disparues.

    Les Nénufars, heureux d’avoir retrouvé leur -f, sont solidaires des Maîtres , qui perdent leur beau chapeau (souvenir du -s de « magister »). Oui, oh noble Maître-Chat, conserve ton accent circonflexe et ne tiens pas compte des Académiciens, spécialistes des erreurs fatales : j’en suis moi-même la preuve !

  7. le 6 février 2016 à 10 h 42 min Jacqueline T. écrit:

    Lully,
    et n’oublions pas la suppression de l’accent circonflexe qui pourrait donner :
    le jeune jeune en période de careme !!!!!!!
    respectueusement.

    Jacqueline

    Réponse de Lully :

    La question de l’accent circonflexe, dans le décret de 1990 qui n’était pas entré en vigueur jusqu’ici, ne se solde pas par une suppression pure et simple : il est supprimé – ou remplacé selon les cas par un accent grave ou un accent aigu – , mais maintenu dans d’autres cas (justement : le « jeûne » fait partie des mots où il doit être maintenu).

  8. le 6 février 2016 à 10 h 24 min Paulette L. écrit:

    J’ai bien ri…
    Mais votre dernier paragraphe ne me semble pas juste : il faudrait écrire : « c’est à mes enfants que vous l’aurez fait. » En effet, Jésus est venu sauver tous les hommes. L’Évangile ne nous parle pas des grenouilles. La Bible en parle, mais pour s’en débarrasser, car c’était une des plaies d’Égypte…

    Réponse de Lully :

    Mais en l’occurrence, dans ce paragraphe il n’est question des grenouilles que par contre-coup, c’est des nénuphars dont il est question.
    Par ailleurs, l’ironie que j’utilise ici fait que je maintiens le « c’est à Moi que vous l’aurez fait », le « Moi » renvoyant à NSJC devenu « solidaire » des nénuphars…

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