2015-37. Où le Maître-Chat, à l’occasion de la fête du Saint-Suaire de Notre-Seigneur, rappelle les liens qui unissent Saint François de Sales à cette précieuse relique.

Vendredi de la deuxième semaine de carême.

Ensevelissement du Christ et développement du Saint Suaire - fresque des frères della Rovere

L’ensevelissement du Christ & anges montrant le Saint Suaire
fresque des frères G.B. et G.M. della Rovere

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Le vendredi de la deuxième semaine de carême, dans le propre des anciens calendriers d’un grand nombre de diocèses et de congrégations religieuses, est marqué comme le jour propre de la fête du Saint Suaire de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Aussi voudrais-je profiter de cette occasion pour vous parler – ou rappeler pour certains qui le savent déjà – qu’il existe des liens particuliers entre cette exceptionnelle relique et Saint François de Sales, si important dans la spiritualité vécue au Mesnil-Marie.

A – L’ostension du Saint Suaire à Annecy le 21 juillet 1566 :

Au printemps de l’an de grâce 1566, à Saint-Maur des Fossés, Jacques de Savoie, duc de Genevois et de Nemours (qui inspira à Madame de Lafayette le personnage de Monsieur de Nemours dans « la Princesse de Clèves »), avait épousé Anne d’Este, veuve de François 1er de Lorraine, deuxième duc de Guise.
Le mercredi 17 juillet suivant, Annecy – « la bonne ville de Nessy » comme l’on disait alors – , pavoisait et faisait fête pour l’arrivée de ses suzerains : fanfares, sonneries de cloches, foule joyeuse et chatoyante, oriflammes à la croix de Savoie flottant au vent, guirlandes de verdure, draperies et tapisseries tendues aux façades… Le somptueux cortège des nouveaux époux et de leur suite – dans laquelle on voyait les cardinaux de Lorraine et de Guise, parents de l’époux défunt d’Anne d’Este – , entrant dans la cité, se dirigea immédiatement vers l’église Notre-Dame de Liesse (l’actuelle église Notre-Dame de Liesse d’Annecy a été reconstruite au milieu du XIXe siècle : l’édifice précédent avait été gravement endommagé par les révolutionnaires, seul le clocher – mutilé – subsiste de la collégiale qui vit ces festivités de 1566) : « C’est qu’en ce jour-là, la collégiale d’Annecy possédait un trésor inestimable. Pour satisfaire à la dévotion d’Anne d’Este, Son Altesse Sérénissime Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, de qui, depuis un an, Jacques de Nemours tenait son apanage – le comté de Genevois, les baronnies de Faucigny et de Beaufort – avait permis que fût apporté de Chambéry à Notre-Dame de Liesse le suaire dans lequel, suivant une pieuse tradition, fut enveloppé le corps de Notre-Seigneur. Le cortège passerait donc par l’église avant de monter au château. Et bien des gens poussés par leur dévotion avaient fait le voyage principalement pour vénérer la précieuse relique » (Mgr. Francis Trochu, in « Saint François de Sales », tome 1, pp.20-21).
« Le grand reliquaire où se trouve enfermé le linceul de Notre-Seigneur était placé, à l’entrée du sanctuaire, sur le jubé de la collégiale. Notre-Dame d’Annecy possédait alors un choeur assez vaste pour recevoir les souverains et leur suite. Le temps pressant un peu, ce matin-là on vénéra rapidement, sans la voir, la très insigne relique ; l’ostension solennelle en serait faite le dimanche suivant » (ibid. p.22).

Ostension du Saint Suaire à la fin du XVIe siècle

Gravure de la fin du XVIe siècle montrant une ostension du Saint Suaire par un grand nombre d’évêques.

Dans le cortège de la noblesse savoisienne qui accompagnait Jacques de Savoie-Nemours et Anne d’Este, se trouvaient François de Boisy, seigneur de Sales, châtelain de Thorens, gentilhomme d’une quarantaine d’années, et sa toute jeune épouse (une quinzaine d’années environ) née Françoise de Sionnaz.

Redonnons la parole à Monseigneur Trochu :
« Le dimanche 21 juillet, l’affluence dans Annecy dépassa toute prévision (…). Aussitôt après leur messe, les cardinaux de Lorraine et de Guise, aidés par les évêques présents, déplièrent le linge sacré, le montrèrent à la foule, puis le laissèrent pendre de toute sa longueur le long du jubé. Ainsi pourrait-on contempler à loisir la double effigie laissée dans le suaire par le corps du Sauveur flagellé et crucifié.
« M. et Mme de Boisy, s’étant rendus de bonne heure à l’église collégiale, avaient pu trouver place dans la balustrade de la chapelle de Notre-Dame de Grâce, contre un pilier. Comme beaucoup d’âmes ferventes, la petite châtelaine était venue principalement pour vénérer ce très saint et précieux linge. A sa vue, elle fut saisie d’une émotion indicible.
« Elle se prosterna aux côtés de son pieux mari, lui-même agenouillé. Les sentiments secrets de leurs deux coeurs, ils se les étaient communiqués l’un à l’autre : ils désiraient une postérité, mais qui demeurât inviolablement catholique : à neuf lieues seulement de leur demeure sévissait l’hérésie protestante ; ce Calvin, dont la poigne rude et froide avait fait de Genève la citadelle de la Réforme était en terre depuis deux années seulement, et il semblait se survivre, car l’audace de Genève n’en était guère diminuée : le village de Thorens ne serait-il pas englobé bientôt dans sa conquête ? Contre cette menace le seigneur de Boisy, les doigts crispés, implorait le secours céleste.
« Mais la jeune épouse, tout en contemplant avec une compassion mouillée de larmes les traits sanglants du Sauveur, allait plus loin dans sa prière : avec une instante ferveur, elle demandait à Dieu de lui donner un fils, et que ce fils, particulièrement béni, se consacrât au service des autels. Nouvelle Anne, elle offrait d’avance au Seigneur ce nouveau Samuel » (ibid. pp.22-23).

plaque commémorative ND de Liesse Annecy

Sur la façade de l’actuelle église Notre-Dame de Liesse d’Annecy, une inscription lapidaire rappelle la prière de Madame de Boisy le 21 juillet 1566, ainsi qu’un autre événement de la vie de Saint François de Sales : l’intervention d’une colombe qui reposa sur lui au cours d’une cérémonie pontificale.

Au cours du carême suivant, Madame de Boisy connut qu’elle allait être mère, et treize mois jour pour jour après le voeu qu’elle avait intérieurement prononcé devant le Saint Suaire, dans la soirée du jeudi 21 août 1567, elle mit au monde, prématurément, un petit garçon « de bonne complexion » mais si « délicat et tendre » que l’on craignit d’abord pour sa vie.
Huit jours plus tard, le 28 août 1567 – jour de la fête de Saint Augustin, ce qui constituait une joie particulière pour le saint – , l’enfant fut baptisé dans l’église Saint-Maurice de Thorens et reçut les prénoms de François-Bonaventure ; sur les registres de catholicité toutefois, il ne fut pas nommé de Boisy, comme son père, mais de Sales, ainsi que ses ancêtres.

On sait de quelle manière, par la suite, la prière de Madame de Boisy fut magnifiquement exaucée, et quelle lumière fut et demeure, pour toute la Sainte Eglise, l’enfant dont la naissance fut demandée lors de cette ostension annécienne du 21 juillet 1566.

Armoiries de Saint François de Sales

Armoiries de Saint François de Sales.
Saint François de Sales a conservé dans son blason épiscopal les armes de sa famille qui sont :
« d’azur à deux fasces d’or vuidées de gueules, au croissant montant d’or en chef, et deux étoiles de même, l’une au milieu et l’autre en pointe ».
La devise de la famille de Sales est « Ny plus ny moins », le saint en adoptera une traduction latine : « non excidet ».

B – L’ostension du Saint-Suaire à Turin, le 4 mai 1613 :

En septembre 1578, le Saint Suaire quitta définitivement la sainte chapelle de Chambéry, pour être déposé à Turin, ville dont les ducs souverains de Savoie avaient fait leur capitale depuis 1562 : n’oublions pas que la relique appartenait à la Maison de Savoie (jusqu’en 1983, date où le roi Humbert II en a fait don au Saint-Siège).

Quelque quarante-sept ans après l’ostension annécienne, Saint François de Sales, âgé de 45 ans et demi, prince-évêque de Genève depuis dix ans et demi, de retour d’une série de pèlerinages en Italie, vint à Turin à l’occasion de la fête du Saint Suaire du 4 mai 1613 : en effet, de 1578 et jusqu’en 1720, les ostensions ont été annuelles à la date des 4 et 5 mai.
Ces présentations à la foule, massée à l’extérieur sur une place, se faisaient depuis un balcon ou une tribune d’apparat construite pour l’occasion.

Je laisse encore une fois la parole à Monseigneur Trochu :
« De nombreux évêques s’étaient réunis à Turin pour cette « fête solennelle du très saint Suaire » ; une foule innombrable venue de tout le Piémont, avait envahi la cathédrale Saint-Jean-Baptiste et ses parvis. Arrivé dans la capitale probablement l’avant-veille, Mgr de Sales fut grandement étonné quand on lui vint apprendre que Son Altesse le désignait pour prendre la parole à la cérémonie, puis pour exposer la relique aux regards de la foule.
« Aux premiers jours de mai, comme l’a noté Charles-Auguste (note : Charles-Auguste de Sales, neveu et biographe du saint, prince-évêque de Genève de 1645 à 1660) « les chaleurs sont déjà extrêmes en ces quartiers-là ». Monseigneur de Genève, que son discours avait fait transpirer grandement, gravit l’escalier monumental qui accède au reliquaire ; ensuite avec le prince-cardinal Maurice de Savoie et quelques évêques, il se mit à déplier la longue pièce de lin où se voient les empreintes du corps crucifié. « Or, il arriva qu’en penchant la tête, quelques gouttes, tant de son front que de ses larmes » (récit de Charles-Auguste de Sales) roulèrent par hasard « dedans le saint Suaire même ».
« Ma très chère Mère, écrira-t-il un an plus tard jour pour jour à sainte Jeanne de Chantal, le prince-cardinal crut se fâcher de quoi ma sueur dégouttait sur le saint Suaire de mon Sauveur ; mais il me vint au coeur de lui dire que Notre-Seigneur n’était pas si délicat, et qu’Il n’avait point répandu de sueur ni de sang que pour les mêler avec les nôtres, afin de leur donner le prix de la vie éternelle »
(Mgr Francis Trochu, in « Saint François de Sales », tome 2, p.573).

Antonio Tempesta, Ostension du 4 mai 1613 à Turin - Bibliothèque royale de Turin

L’ostension du Saint Suaire du 4 mai 1613, à Turin, à laquelle prit part Saint François de Sales
(gravure d’Antonio Tempesta – bibliothèque royale de Turin)

C – Hymne liturgique en l’honneur du Saint Suaire :

Voici, pour terminer ce rappel historique et hagiographique, l’hymne liturgique en l’honneur du Saint Suaire qui se trouve dans le bréviaire de Frère Maximilien-Marie, pour ce vendredi de la deuxième semaine de carême.
Je vous en donne tout d’abord une traduction :
(1) Célébrons tous la gloire du Linceul sacré : honorons par des hymnes joyeux et par de pieux hommages les témoignages irréfragables de notre salut (2) que rappelle ce Linceul, que l’on doit vénérer à jamais, orné qu’il est par des empreintes glorieuses, en caractères de sang, reçues lorsque il recueillit, enveloppé, le Corps de Jésus descendu de la croix. (3) Il rappelle les douleurs cruelles que le Christ, Rédempteur du genre humain, prenant en pitié la chute d’Adam, a souffertes en détruisant la mort. (4) Cette image montre le côté ouvert par le fer, les paumes et les pieds percés de clous, les membres lacérés par les fouets, et la couronne d’épines enfoncée sur la tête. (5) Qui pourrait pieusement considérer l’oeil sec et sans avoir le coeur brisé ces représentations vives et sensibles d’un mort ignominieuse ? (6) O Christ, puisque nos péchés seuls ont été la cause de tant de souffrances, notre vie Vous est due : et, cette vie même, nous Vous l’avons donnée. (7) Qu’à Vous soient la gloire et la puissance, ô Fils qui rachetez le monde par votre Sang, et qui règnez avec le Père Très Haut et l’Esprit Saint. Ainsi soit-il !

Et voici maintenant l’hymne latine :

Gloriam sacrae celebremus omnes
Sindonis : laetis recolamus hymnis,
Et piis votis monumenta nostrae
Certa salutis,

Quae refert semper veneranda Sindon,
Sanguine impressis decorata signis,
Dum cruce ex alta tullit involutum
Corpus Iesu.

 Reddit haes caevos animo dolores,
Quos tulit, casum miseratus Adae,
Christus humani generis Redemptor,
Morte perempta.

Saucium ferro latus, atque palmas
Et pedes clavis, lacerata flagris
Membra, et infixam capiti coronam
Monstrat imago.

Quis pius siccis oculis, et absque
Intimi cordis gemitu notata
Vivaque indignae simulacra mortis
Cernere possit ?

Nostra cum solum tibi, Christe, culpa
Causa tantorum fuerit malorum,
Nostra debetur tibi vita : vitam
Dedimus ipsam.

Sit tibi, Fili, decus atque virtus,
Qui tuo mundum redimis cruore,
Quique cum summo Genitore, et almo
Flamine regnas.
Amen.

Sainte Trinité avec le Saint Suaire

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3 Commentaires Commenter.

  1. le 17 mars 2017 à 20 h 03 min Verocarriere écrit:

    oui moi aussi j’ai appris quelque chose ; Très intéressant et la prière très belle.
    Merci cher Frère.

  2. le 17 mars 2017 à 7 h 35 min Abbé Jean-Louis D. écrit:

    Merci, cher frère, pour combler tant de mes lacunes.
    Aujourd’hui, le rapport entre St François de Sales et le Saint-Suaire, et l’hymne liturgique du Saint-Suaire.
    Merci pour cet acquis!

  3. le 7 mars 2015 à 8 h 02 min Maryvonne V. écrit:

    Merci, cher Frère, pour ce très beau récit.
    J’aurai, en mai prochain, le grand honneur d’aller à Turin pour vénérer le linceul du Christ, dans le cadre d’un pèlerinage plus vaste qui nous emmènera sur les pas des 6 reliques du Sang du Christ.

    MV

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