2014-75. De la difficile parabole de l’intendant d’iniquité.

8ème dimanche après la Pentecôte :
la parabole de l’intendant d’iniquité

   La péricope évangélique que nous entendons au huitième dimanche après la Pentecôte, parabole souvent appelée « de l’intendant malhonnête » ou de plus en plus – chez les commentateurs modernes - « de l’intendant avisé », ou encore de « de l’intendant habile », dans la tradition est appelée de manière bien plus carrée « de l’intendant d’iniquité », puisque c’est l’expression même de Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Et laudavit Dominus villicum iniquitatis : et le maître loua l’intendant d’iniquité » (Luc XVI, 8). Nous garderons donc les termes mêmes du Saint Evangile et conserverons l’expression de « parabole de l’intendant d’iniquité », en nous étonnant de la singulière édulcoration produite par les appellations modernes…
Il est vrai que cette parabole est probablement la plus embarrassante de toutes celles qu’ont à commenter les prédicateurs.

   Elle ne se trouve que dans l’Evangile selon Saint Luc (Luc XVI, 1-9) et, dès les premiers temps de l’Eglise, elle n’a pas manqué de susciter de nombreuses questions, de soulever des difficultés, de provoquer des réactions d’incompréhension, voire d’indignation.
Il est tellement simple d’exhorter les fidèles à imiter la compassion du Bon Samaritain ou la prudence des Vierges Sages, tandis qu’ici on est toujours un peu mal à l’aise : le protagoniste de la parabole n’agit pas seulement contre la plus élémentaire honnêteté, mais – et c’est bien là ce qui met le comble à notre embarras – son attitude est louée par le maître-même qu’il a floué, et semble en outre nous être proposée en exemple par Notre-Seigneur Jésus-Christ !

   Parmi les Pères de l’Eglise, il en est un certain nombre qui – pourtant habitués à décortiquer les mots de l’Evangile par le menu -, lorsqu’ils ont commenté verset après verset cette parabole, ont carrément sauté à pieds joints par dessus les versets les plus « gênants » de ce passage évangélique.
Ceux qui s’y sont hasardés, souvent à la demande pressante de correspondants ou d’amis, ne cachent pas leur gêne, et s’emberlificotent parfois dans leurs interprétations.
Saint Cyrille d’Alexandrie écrit même :
« Il ne faut pas scruter avec attention et scrupule toutes les parties de la parabole, pour éviter que le discours ne se prolonge au-delà de la mesure (…). Toutes les parties de la parabole ne se prêtent donc pas à une explication détaillée, mais on doit retenir celles qui peuvent servir d’exemple pour donner un enseignement nécessaire grâce auquel on pourra exposer ce qui sera utile aux auditeurs » (Comm. sur Luc PG 72, 810 C). Tandis que notre glorieux Père Saint Augustin, dans le texte que nous publions ci-dessous, commence par mettre en garde son lecteur : « Dans l’économe que son maître a mis hors d’emploi, et qu’il loue d’avoir pourvu à son avenir, nous ne devons pas prendre tout comme une règle de conduite à suivre. Car nous ne devons pas dérober à notre maître, pour employer en aumônes le fruit de nos larcins… »

L’interprétation générale qui a prévalu dans la prédication, en escamotant un peu le côté « scandaleux » de l’exemple proposé par Notre-Seigneur, consiste finalement à exhorter les fidèles à se servir de l’argent corrupteur (« Mammon d’iniquité ») pour accomplir des bonnes oeuvres méritoires pour l’éternité, et à déplorer que les honnêtes gens soient moins zélées pour les biens éternels que les gens malhonnêtes ne le sont pour s’assurer une prospérité terrestre. 
C’est ainsi que, dans les « Questions sur les Evangiles »,  notre glorieux Père Saint Augustin s’en tire (voir ci-dessous)… et la plupart des prédicateurs à sa suite.

Pour ceux qui voudraient aller plus loin toutefois, je vous invite à étudier avec attention un texte publié par Monsieur Pierre Monat, de l’université de Besançon, publié dans la « Revue des Etudes Augustiniennes » (38 [1992] ), intitulée « l’exégèse de la Parabole de « l’intendant infidèle » du IIe au XIIe siècle » : ce sont trente-cinq pages fort savantes qui montrent non seulement la complexité du problème à laquelle les Pères de l’Eglise se sont trouvés affrontés, mais aussi qu’il existe chez certains d’entre eux des interprétations différentes et fort judicieuses de cette embarrassante parabole…
A consulter ou à télécharger ici > L’exégèse de la parabole de l’intendant infidèle – P.Monat.

Lully.

l'intendant d'iniquité 8ème dim ap Pentecôte

« Combien dois-tu à mon maître ?
- Cent barils d’huile…
- Prends ton billet, assieds-toi là et, vite, écris cinquante… »

* * *

Se faire des amis avec des richesses d’iniquité :

Court commentaire de la parabole de l’intendant d’iniquité (Luc, XVI,1-9)
par
notre glorieux Père Saint Augustin

(in « Questions sur les Evangiles » – livre 2 [Evangile selon Saint Luc] ; question 35).

« Dans l’économe que son Maître a mis hors d’emploi, et qu’il loue d’avoir pourvu à son avenir, nous ne devons pas prendre tout comme une règle de conduite à suivre. Car nous ne devons pas dérober à notre maître, pour employer en aumônes le fruit de nos larcins, et les amis par qui nous voulons être reçus dans les tabernacles éternels, ne doivent pas s’entendre de ceux qui sont redevables à l’égard du Seigneur notre Dieu : ce sont les justes et les saints qui sont figurés ici, et qui introduiront au céleste séjour ceux qui les auront secourus de leurs biens terrestres, dans le besoin ; et c’est d’eux qu’il est dit, que si quelqu’un donne seulement à boire un verre d’eau froide à l’un d’entre eux, à cause de sa qualité de disciple, il ne perdra point sa récompense (Matth. X, 42).

Ces sortes de similitudes tirent aussi toute leur force des contraires, et nous donnent à entendre que si l’économe infidèle a pu recevoir un tel éloge de son Maître, à combien plus forte raison les hommes qui accomplissent les mêmes oeuvres, en se conformant au commandement divin, seront-ils plus agréables au Seigneur. C’est ainsi qu’en parlant du juge inique importuné par une veuve, notre Sauveur élève la pensée jusqu’au Souverain Juge, dont la justice ne peut cependant sous aucun rapport être assimilée à celle de ce juge d’iniquité (Luc XVIII, 2-8).

Quant aux cent barils d’huile, pour lesquels l’économe fait souscrire cinquante au débiteur, et aux cent mesures de froment réduites à quatre-vingt, je pense que cela n’a d’autre but que d’exprimer ce qui doit être fait en faveur de l’Eglise par chacun de nous à l’exemple de ce que faisaient les Juifs à l’égard des Lévites, afin que notre justice surpasse celle des Scribes et des Pharisiens (Matth. V, 20) : c’est-à-dire que les Juifs donnant la dîme de leurs biens, nous devons donner la moitié des nôtres, comme fit Zachée, qui donna la moitié, non de ses revenus, mais de ses biens (Luc XIX, 8), ou que, du moins, nous devons doubler la dîme, afin de surpasser par cette double offrande celle des Juifs.
Cet argent, dont la possession n’est que temporaire, Notre-Seigneur l’appelle Mammon d’iniquité, parce que Mammon signifie richesse, et que ces mêmes richesses, appartiennent à des hommes d’iniquité qui mettent en elles l’espérance et la plénitude de leur bonheur : pour les justes, quand il les possèdent, c’est, il est vrai, une ressource ; mais leur trésor, ils n’en ont point d’autre que les richesses célestes et spirituelles, à l’aide desquelles, ils pourvoient spirituellement à leurs besoins, écartent la misère et l’indigence et s’assurent une immense félicité. »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 19 juillet 2015 à 18 h 32 min Chanoine G. écrit:

    Autre lieu théologique… : http://yvesdaoudal.hautetfort.com/archive/2015/07/19/8e-dimanche-apres-la-pentecote-5658892.html

  2. le 4 août 2014 à 7 h 29 min Abbé Jean-Louis D. écrit:

    Merci, cher frère Maximilien-Marie, pour ce grand service que vous rendez aux prédicateurs qui vous suivent sur ce blog !
    Chaque année, c’est la même constatation : comment résoudre l’explication de cette parabole ?
    Avec ces maîtres spirituels, il sera un peu plus aisé de prêcher sur celle-ci.

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