2014-60. Du 750e anniversaire de l’institution de la Fête-Dieu par le pape Urbain IV.

Nous avons vu quelles furent les origines de la Fête du Saint-Sacrement en rappelant ce que furent la vie de Sainte Julienne du Mont-Cornillon et la mission qui lui avait été confiée pour l’Eglise (ici > www) ; nous avons aussi expliqué de quelle manière la Fête-Dieu fut célébrée à Liège pour la première fois en 1246 (ici > www).
Il nous reste maintenant à rappeler comment elle fut instituée pour l’Eglise universelle, en 1264, il y a 750 ans.

Sainte Julienne du Mont Cornillon & Urbain IV

L’institution de la fête du Saint-Sacrement par Urbain IV
(note : la composition de ce tableau est davantage allégorique qu’historique car
Jacques Pantaléon n’était pas encore pape lorsqu’il a rencontré Sainte Julienne du Mont-Cornillon
et cette dernière était morte lorsqu’il institua la fête du Saint-Sacrement en 1264 ;
de même, les monstrances en forme de soleil n’existaient pas encore au XIIIe s. )

A – L’action des légats pontificaux à Liège :

Alors que Sainte Julienne était en exil du fait des événements que nous avons rapportés dans sa biographie, à l’automne 1251 (c’est-à-dire vingt ans après avoir été consulté avec d’autres théologiens au sujet des visions de la prieure de Cornillon et de l’opportunité d’une fête spéciale en l’honneur du Très Saint-Sacrement), Hugues de Saint-Cher revint à Liège, non plus comme provincial des dominicains mais comme légat apostolique du pape Innocent IV, revêtu de la pourpre cardinalice.
Eve de Saint-Martin usa de toute son influence sur les chanoines de la collégiale Saint-Martin pour qu’ils portassent à la connaissance du cardinal-légat le mandement du prince-évêque Robert de Thourotte (cf > www).
Hugues de Saint-Cher non seulement  approuva les dispositions du prince-évêque défunt, mais il tint à célébrer lui-même à Saint-Martin la fête du Saint-Sacrement qui suivit, encouragea toutes les églises de Liège à faire de même, puis, quelque temps après, concéda des indulgences aux fidèles qui assisteraient à l’office canonial du Saint-Sacrement.
Enfin, le 29 décembre 1252, par un décret solennel (c’est le document dont nous publions ci-dessous la photographie), il rendit la fête du Saint-Sacrement obligatoire dans toute l’étendue de sa légation qui comprenait, outre la Principauté de Liège, une grande partie des états de Germanie, la Bohème, la Dacie, la Moravie… etc.

La mission d’Hugues de Saint-Cher prit fin en 1253, et les opposants à la fête du Saint-Sacrement prétendirent que les dispositions qu’il avait prises en sa faveur cessaient avec le temps de sa légation, mais son successeur, le cardinal Pierre Capocci, légat a latere en Allemagne, Danemark, Suède, Poméranie et Pologne, confirma le 30 novembre 1254 le diplôme d’Hugues de Saint-Cher.

Ainsi, malgré de nombreuses et tenaces oppositions, la fête du Saint-Sacrement gagnait-elle du terrain et s’implantait-elle.
Depuis son exil, grâce aux courriers échangés avec Jean de Lausanne et Eve de Saint-Martin, Sainte Julienne du Mont-Cornillon voyait-elle aboutir peu à peu la mission que le Ciel lui avait confiée.

Parchemin d'institution de la Fête-Dieu Hugues de St-Cher 12 déc 1252 -Liège Musée du GrandCurtius

Parchemin du décret promulgué le 29 décembre 1252 par Hugues de Saint-Cher, cardinal de  Sainte-Sabine, légat apostolique, rendant la fête du Saint-Sacrement obligatoire dans toute l’étendue de sa légation
(conservé à Liège au musée Grand Curtius).

B – Jacques Pantaléon devient le pape Urbain IV – le miracle de Bolsena et l’institution de la fête du Saint-Sacrement pour toute l’Eglise :

Jacques Pantaléon, né à Troyes (Champagne) vers 1195, prêtre docteur en théologie, fut appelé à Liège en qualité d’archidiacre ; lui aussi avait été du nombre des théologiens consultés au sujet des voies extraordinaires de Sainte Julienne du Mont-Cornillon.
Promu évêque de Verdun en 1253, puis nommé patriarche de Jérusalem en 1255, il est élu au souverain pontificat le 29 août 1261, et prend le nom d’Urbain IV.

A l’automne 1262, Urbain IV s’était établi à Orvieto, dans le sud de l’Ombrie. Or, au mois de décembre 1563, se produisit le fameux miracle eucharistique de Bolsena : alors qu’il était violemment tenté contre la foi en la transubstantiation, un prêtre qui célébrait la messe dans la basilique de Sainte-Christine, avait vu sortir de la Sainte Hostie du sang en abondance, au point que le corporal, les nappes d’autel et le marbre même en furent imprégnés (je ne m’étends pas davantage sur ce miracle, étant donné que j’en ai longuement parlé ici > www).
Urbain IV fit venir à Orvieto le corporal miraculeux (où il est toujours conservé, voir photo ci-dessous) : la prieure de Cornillon, dont il avait approuvé les voies mystiques, était morte depuis cinq années, le cardinal Hugues de Saint-Cher venait de rentrer de sa légation à Liège et il avait pu l’informer des dispositions qu’il avait prises en faveur de la fête du Saint-Sacrement, avant de mourirà son tour, à Orvieto le 19 mars 1263…
Jacques Pantaléon devenu pape pouvait-il oublier les paroles prophétiques de Julienne : « C’est la volonté de Dieu que la fête du Saint-Sacrement soit célébrée dans le monde entier » ? Certainement pas puisqu’il écrira lui-même dans la bulle Transiturus : « En outre, à l’époque où Nous étions constitué en moindre dignité, Nous avons eu connaissance de la révélation reçue par quelques personnes pieuses qu’un jour cette fête serait célébrée par toute l’Eglise ».

Le 11 août 1264, il signa donc la Constitution Apostolique Transiturus qui ordonnait la célébration de la fête du Saint-Sacrement dans toute l’Eglise, assignant pour cette célébration le jeudi après l’octave de la Pentecôte (nota : la fête de la Sainte Trinité n’était pas encore inscrite au calendrier de l’Eglise universelle pour le dimanche après la Pentecôte – voir plus loin).
Urbain IV demanda aux deux plus illustres théologiens de ce temps – Saint Bonaventure et Saint Thomas d’Aquin - de lui présenter chacun un office composé pour cette solennité. On connaît l’anecdote selon laquelle les deux saints docteurs s’étaient rendus au jour fixé par Sa Sainteté pour l’examen de leurs oeuvres : Saint Thomas fut invité à lire le premier et ses compositions firent l’admiration de tous, si bien que, lorsque Saint Bonaventure fut à son tour prié de lire ce qu’il avait écrit, il entrouvrit son manteau pour montrer ses feuillets déchirés en petits morceaux disant : « Très Saint Père, en écoutant frère Thomas j’ai cru entendre le Saint-Esprit… Comment opposer mon hyumble travail à celui-là ? Voici d’ailleurs tout ce qu’il m’en reste… ».
C’est ainsi que l’office liturgique de la fête du Très Saint-Sacrement, depuis 750 ans, est celui qui a été composé par Saint Thomas d’Aquin.

Orvieto corporal du miracle

Orvieto : le corporal miraculeux de Bolsena.

C – Achèvement de la mission de Sainte Eve de Saint-Martin :

Urbain IV se souvint de ce que la nouvelle fête devait aux saintes âmes suscitées par Dieu à Liège. Il avait été informé de la mort de Sainte Julienne, mais il savait qu’Eve vivait encore dans sa recluserie accolée à la collégiale Saint-Martin.
Aussi dépécha-t-il à Liège un délégué chargé d’apporter en mains propres à Eve un exemplaire de la bulle Transiturus, avec un cahier contenant les textes de l’office liturgique du Saint-Sacrement composé par Saint Thomas, et une lettre personnelle du Pontife – datée du 8 septembre 1264 - dans laquelle il lui disait notamment, faisant allusion à toutes ses prières et actions en vue d’obtenir la fête du Saint-Sacrement dans toute l’Eglise : « (…) Réjouissez-vous parce que le Dieu tout-puissant a donné à votre coeur l’accomplissement de ses désirs et que l’abondance de la grâce céleste ne vous a pas frustrée de ce que demandaient vos lèvres… ».

Moins d’un mois plus tard, le 2 octobre 1264, le pape Urbain IV rendait son âme à Dieu.

Eve arrivait elle aussi au terme de sa mission. Tout porte à croire que c’est elle qui a dicté la précieuse biographie de son amie Julienne rédigée avant 1264 et approuvée par le chanoine Jean de Lausanne qui mourut avant Eve ; c’est par ce texte, écrit moins de quatre ans après la mort de Julienne, que nous sont connus nombre de faits précis dont seule une âme très proche de la sainte prieure du Mont-Cornillon pouvait être au courant.

Nous ignorons la date exacte à laquelle Eve de Saint-Martin rendit son âme à Dieu « en la logette de son reclusoir », comme le dit la chronique. C’était probablement en 1265 ou 1266.
Nous savons que le chapitre de la collégiale Saint-Martin fit célébrer pour elle des funérailles solennelles et décida de l’ensevelir dans l’église même, faisant ériger sur sa tombe un somptueux monument de marbre et d’albâtre.

La réputation de sainteté de la recluse a traversé les siècles, ainsi que la vénération de ses restes, et son culte a été confirmé par l’Eglise. La fête de Sainte Eve de Saint-Martin, appelée aussi Eve de Liège, est célébrée le 14 mars.

image néo-gothique représentant Sainte Eve de Saint-Martin

Sainte Eve de Saint-Martin
(image néo-gothique du début du XXe s)

D – Le concile de Vienne et le pape Jean XXII parachèvent l’institution de la Fête-Dieu :

Robert de Thourotte, Sainte Isabelle de Huy, le prieur Jean de Cornillon, Sainte Julienne du Mont-Cornillon, Hugues de Saint-Cher, Jean de Lausanne, Urbain IV, et enfin Sainte Eve de Saint-Martin… les voici tous retournés à Dieu, et cependant l’oeuvre n’est pas achevée.

Les états italiens et la ville de Rome en particulier étant dans de grands troubles en raison des luttes entre les Guelfes et les Gibelins, la Constitution Apostolique d’Urbain IV restait lettre morte en beaucoup d’endroits.
En cette deuxième moitié du XIIIe siècle, l’Eglise romaine fut dans une période de grande instabilité et de turbulences – internes et externes – , accrues par la briéveté du règne du plus grand nombre des papes qui se succèdent alors (*), jusqu’à ce que la nécessité les contraignît à s’établir dans le Comtat Venaissin qui appartenait à l’Eglise depuis 1229.

Le pape Clément V, couronné à Lyon en novembre 1305, établit donc la cour pontificale dans le Comtat Venaissin. C’est lui qui, pressé par le Roi de France Philippe IV le Bel de terminer l’affaire des Templiers, réunit le quinzième concile oecuménique de l’Eglise, à Vienne (en Dauphiné), d’octobre 1311 à mai 1312.
Au cours du concile de Vienne, qui ne traita pas seulement de la suppression de l’Ordre du Temple, Clément V confirma solennellement la bulle Transiturus donnée par Urbain IV, et les pères conciliaires ordonnèrent la célébration de la fête du Saint-Sacrement dans toute l’Eglise.

Clément V mourut le 2 avril 1214. Il revint à son successeur, Jean XXII, de publier tous les décrets du concile de Vienne puis de les annexer au Corpus juris canonici (on nomme ainsi l’ensemble des textes législatifs regroupés depuis le milieu du XIIe siècle jusqu’au XVIe siècle et qui restera en vigueur jusqu’en 1917) sous le nom de Constitutiones Clementinae ou Clémentines, en 1317.
L’année suivante (1318), il ordonna que la fête du Saint-Sacrement soit désormais célébrée avec octave et que, pour que la gloire de la Très Sainte Eucharistie soit manifestée même aux incroyants, on la portât dans une procession solennelle à travers les rues des cités et jusque dans les campagnes.
C’est ce même Jean XXII qui approuva également la fête de la Sainte Trinité, déjà célébrée dans un grand nombre de calendriers particuliers, mais qui n’avait pas encore été acceptée officiellement dans la liturgie romaine.

Dès lors, le culte eucharistique va connaître un prodigieux accroissement et susciter d’admirables élans de ferveur et d’amour.
Les monstrances (ancètres de nos ostensoirs) vont se généraliser : on ne portera pas seulement en procession le Saint-Sacrement enfermé dans un ciboire, mais on voudra qu’Il soit visible, et qu’en voyant la Sainte Hostie les coeurs se dilatent dans des élans surnaturels.
Les processions susciteront jusque dans les plus humbles villages des élans de créativité artistique pour que les rues elles-mêmes chantent la gloire de Celui qui est le Pain de Vie : façades pavoisées, reposoirs grandioses, rues jonchées de fleurs ou même transformées en somptueux tapis éphémères réalisés avec des pétales ou des sciures colorées… etc.
La paramentique déploiera une splendeur incomparable pour que les ministres sacrés escortant Jésus-Eucharistie illustrent par leurs vêtements la gloire et les fastes spirituels du Grand Roi voilé par la frêle et humble apparence…

* * * * *

En guise de conclusion :

L’épouvantable crise spirituelle, doctrinale et liturgique qui s’est déclarée au milieu du XXe siècle a porté un coup fatal à ces merveilles, et là où se sont maintenues et se maintiennent encore, en France, les processions de la Fête-Dieu, elles sont bien ternes en comparaison de ce qui fut jadis accompli !
Le modernisme, triomphant à l’occasion et à la suite du second concile du Vatican, a bien montré ce qu’il est : dévastateur, desséchant et stérile !
Si, ça et là, on voit la reprise de processions abandonnées depuis plusieurs décennies, et si on se rend compte que, ponctuellement, des prêtres (jeunes pour la plupart, ou du moins qui se démarquent de la « génération concilaire ») remettent à l’honneur le culte eucharistique, force est de constater que c’est parce qu‘ils vont puiser dans les eaux vives de la Tradition anté-conciliaire et non dans la pastorale qui s’est tyranniquement  imposée « au nom du concile ».

Que Sainte Julienne du Mont-Cornillon, Sainte Isabelle de Huy et Sainte Eve de Saint-Martin, depuis ce Ciel où elles contemplent sans voile Celui que nous voyons ici-bas caché sous les Espèces Eucharistiques, intercèdent puissamment aujourd’hui pour l’Eglise, et continuent avec fruit la mission qu’elles ont commencé au XIIIe siècle : faire fêter partout avec grande solennité le Très Saint-Sacrement, afin qu’Il soit toujours plus et mieux adoré, glorifié et aimé !

Lully.

Pour approfondir encore :
Texte de la bulle Transiturus de Sa Sainteté le Pape Urbain IV > www

Basilique Saint-Martin de Liège fresque Adolphe Tassin  institution de la Fête-Dieu

Liège, basilique Saint-Martin, peinture murale d’Adolphe Tassin (fin XIXe s.)
représentant l’institution de la Fête-Dieu ; 
en partant de la gauche :
- la mort de Sainte Julienne le 5 avril 1258 ;
- Urbain IV, avec à gauche St Thomas d’Aquin et à droite St Bonaventure, institue la Fête-Dieu en 1254 ;
- on apporte à Sainte Eve de la part d’Urbain IV la bulle d’institution de la Fête-Dieu et l’office du Saint-Sacrement ;
- Jean XXII institue la procession du Saint-Sacrement pour la Fête-Dieu.

* * * * *

(*) Note : pour mémoire, voici la durée de règne des pontifes qui se succédèrent sur le trône de Saint Pierre après Urbain IV et jusqu’à Jean XXII.
– Clément IV trois ans et demi ; à sa mort, l’Eglise resta sans pape pendant trois années, les cardinaux ne parvenant pas à se mettre d’accord jusqu’à ce que, à Viterbe, on les enfermât et les mît au pain sec et à l’eau (c’est l’origine de l’institution du conclave).
– Le Bienheureux Grégoire X, élu en décembre 1271, régna quatre ans. Le bienheureux Innocent V ne dura que cinq mois ; Adrien V qui suivit et qui n’était que diacre lorsqu’il fut élu n’eut même pas le temps d’être ordonné prêtre ni consacré évêque : il mourut moins d’un mois après son élection. Jean XXI ne régna que huit mois. Nicolas III eut un pontificat d’un peu plus de trois ans et demi, Martin IV de quatre ans et un mois, Honorius IV de deux ans, et Nicolas IV de quatre ans et un mois et demi. Saint Pierre Célestin V abdiqua au bout de cinq mois. Boniface VIII régna sept ans : quelle longévité ! Mais Benoît XI seulement neuf mois ; Clément V enfin, premier pape à s’établir dans le Comtat Venaissin, eut un règne d’un peu plus de neuf ans.

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