2014-52. 28 mai 1794 : le massacre de Bédoin (Comtat Venaissin).

Blason de Bédoin (Comtat Venaissin)

Blason de Bédoin – Comtat Venaissin :
« D’azur à la montagne à trois coupeaux d’argent, une croix d’or sur celui du milieu » ;
la montagne représente le Mont Ventoux sur les flancs duquel le village est construit,
et la Croix symbolise la chapelle Sainte-Croix qui fut édifiée au XVe s. à son sommet .

Bâti au pied du Mont Ventoux, le village de Bédoin appartient au Comtat Venaissin et faisait donc partie des Etats de l’Eglise, depuis 1274 jusqu’à leur annexion par la France révolutionnaire en septembre 1791.

Contrairement à d’autres paroisses du Comtat, dans lesquelles des agitateurs avaient oeuvré pour qu’elles demandassent leur rattachement à la France, la population de Bédoin - qui était alors d’un peu plus de deux mille âmes – demeurait profondément attachée à l’administration pontificale, au catholicisme et à ses traditions séculaires.
Les lois persécutrices de la révolution ne firent que renforcer ces sentiments de fidélité : après le vote de la constitution civile du clergé et les lois contre les congrégations, six prêtres réfractaires et deux religieuses insermentées vinrent chercher asile dans la paroisse.
La proclamation de la république, l’exécution du Roi et l’établissement de la Terreur ne contribuèrent qu’à stimuler la résistance au régime opresseur : certains auteurs écrivent même que Bédoin reçut le surnom de « Vendée du midi ».

En janvier 1794, la publication de la liste générale des émigrés entraîna la confiscation des biens de treize habitants de Bédoin.
Les révolutionnaires du lieu se livrèrent au trafic des biens spoliés (pudiquement appelés « biens nationaux »), et s’adonnèrent à des orgies ou des beuveries qui scandalisèrent la population.

Bédoin 2

Bédoin – carte postale du début du XXe siècle.

Dans la nuit du 1er au 2 mai 1794, l’ « arbre de la liberté » qu’avaient planté les révolutionnaires, fut arraché et traîné hors des remparts, abandonné dans le « pré aux porcs », tandis que le bonnet phrygien qui le surmontait était jeté dans un puits partiellement comblé. Dans le même temps, les décrets de la convention qui avaient été affichés devant la mairie étaient arrachés, lacérés et piétinés…

Dès le 2 mai, la municipalité révolutionnaire ouvrit une enquête afin de trouver les coupables, mais en vain ; l’administrateur du département du Vaucluse, Agricol Moureau, et le jacobin Etienne-Christophe Maignet, représentant de la convention, mandatèrent donc à Bédoin le quatrième bataillon de l’Ardèche commandé par Louis-Gabriel Suchet – futur maréchal d’empire – et l’agent national Le Go, qui arrêtèrent les nobles et les prêtres dont ils purent se saisir, ainsi que tous ceux qu’ils considéraient comme suspects, mais également les membres de la municipalité et du comité de surveillance, coupables de ne pas avoir empêché cet épouvantable crime de lèse-révolution !
Tous les habitants de sexe masculin rassemblés dans l’église furent – avec toutes les intimidations et menaces dont étaient coutumiers les apôtres de la liberté, de l’égalité et de la fraternité –  sommés de dénoncer les coupables… sans résultat.
Les troupes de Suchet et Le Go perquisitionnèrent, volèrent, pillèrent, profanèrent les objets du culte et renversèrent la flèche du clocher.

Bédoin 1

Bédoin : carte postale du début du XXe siècle.

Le tribunal criminel du département de Vaucluse, saisi de l’affaire, vint, à partir du 9 mai, siéger à Bédoin
Le décret qui lui donne mission est typique de la grandiloquente phraséologie terroriste : « Considérant que la justice ne saurait donner trop d’éclat à la vengeance nationale dans la punition du crime abominable qui s’est commis à Bédouin (sic), que ce n’est qu’en frappant sur le lieu même où il a été commis […] que l’on pourra porter l’épouvante dans l’âme de ceux qui oseraient encore méditer de nouveaux attentats […] le Tribunal Criminel du département de Vaucluse […] se transportera dans le plus court délai à Bédouin (sic), pour y instruire la procédure et y faire exécuter de suite le jugement qu’il rendra » (extraits de l’arrêté du 17 floréal de l’an II, c’est-à-dire du 6 mai 1794 en langage chrétien).
Ce même arrêté précise encore sans ambigüité « que le pays qui a osé renverser le siège auguste de la Liberté est un pays ennemi que le fer et la flamme doivent détruire ».

Le tribunal s’était déplacé avec une guillotine et trois bourreaux.
Au terme du procès, soixante-trois habitants furent condamnés à mort, dix « mis hors la loi », une personne fut condamnée aux fers, treize à la réclusion et une dernière à une année de détention.
Le jugement fut publié et exécuté le 28 mai 1794 en présence de toute la population rassemblée et à l’emplacement de l’arbre arraché : trente-cinq
 personnes furent guillotinées et vingt-huit fusillées.
Les corps dépouillés furent ensuite jetés dans une fosse commune.

Bédoin la chapelle de Béccaras

Bédoin : la chapelle de Béccaras
élevée après la révolution au-dessus de la fosse commune où furent jetés les corps des suppliciés.

Le 1er juin, Le Go fit savoir aux habitants de Bédoin qu’il leur accordait un délai de vingt-quatre heures pour quitter le village.
Le 3 juin, les volontaires du quatrième bataillon de l’Ardèche livrèrent le village aux flammes : c
inq-cents maisons ou édifices publics ainsi que huit chapelles furent détruits ; ils firent aussi sauter une partie de la voûte de l’église paroissiale.
Les terrains agricoles du village furent rendus infertiles, les habitants de Bédoin assignés à résidence dans les communes environnantes furent soumis à des taxations, à des contrôles et à des mesures vexatoires.
En langage révolutionnaire, Bédoin devint « l’infâme », « l’incendié », ou « l’anéanti ».
Trois révolutionnaires modérés, André Brun, ancien maire, Louis Abril, procureur, et l’abbé Pierre-Louis Ripert, ex-curé constitutionnel, seront eux aussi exécutés le 27 juillet 1794.

Le 4 mai 1795 néanmoins, afin de signifier la fin de la Terreur, un représentant en mission sera mandaté à Bédoin pour y célébrer une cérémonie de réhabilitation et permettre la reconstruction du village.
C’est à cette occasion que, à l’emplacement de la guillotine, un monument commémoratif fut élevé, couramment appelé par les habitants : la pyramide.

En 1821, des libéralités de Sa Majesté le Roi Louis XVIII et de Madame la duchesse d’Angoulème permirent la restauration de l’église paroissiale ainsi que nous pouvons le lire dans « L’Ami de la Religion et du Roi » (ici > bénédiction de l’église de Bédoin rénovée).

Bédoin la pyramide

Bédoin : la pyramide.

Publié dans : Memento, Vexilla Regis |le 27 mai, 2014 |8 Commentaires »

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8 Commentaires Commenter.

  1. le 1 juin 2019 à 9 h 21 min Jean A. écrit:

    Question à Bernadette ?
    Pourriez vous préciser le titre du livre que vous citez ? J’ai fait une recherche et je n’ai rien trouvé. Précision : si c’est Alphonse de Chateaubriant son nom se termine par un T et non un D .
    – Merci beaucoup.
    J.A.

  2. le 13 janvier 2019 à 12 h 56 min Bernadette M. écrit:

    J’ai lu ce qui était arrivé à ce village grâce à A. de Chateaubriand dans son livre.
    Merci à vous d’avoir complété mes informations.
    La révolution française a eu son lot d’horreurs et bien souvent méconnues.

  3. le 15 mai 2018 à 21 h 41 min Mireille écrit:

    Merci pour ces infos dont j’avais pu avoir un peu connaissance grâce à Gallica : une personne cherchait à avoir le maximum de noms des personnes tuées et j’avais fait des recherches en ce sens, ayant moi aussi dans mon arbre des gens de Bédouin.

  4. le 18 octobre 2016 à 19 h 56 min Sylvain écrit:

    Partout en France la terreur « sera à l’ordre du jour » de sept 1793 à fin 1794.
    Les générations d’historiens néo-jacobins toujours très majoritaires jusqu’à aujourd’hui dans la bibliographie officielle de la révolution ont ignoré ou minoré ces faits. Tous ces pauvres villageois ont été assassinés au son de la Marseillaise. Les méthodes terroristes des révolutionnaires ont inspiré bien d’autres bourreaux de l’humanité dont …Mao, les kmers rouges et bien d’autres à l’est de l’Europe.
    Le traitement infligé au village de Bédoin fut celui appliqué pour l’éradication de la population vendéenne et qui aboutit à la mort de 300 000 personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, handicapés, bébés… (lire entre autre « du génocide au mémoricide de l’historien Reynald Sécher »)

    Sylvain.

  5. le 20 avril 2016 à 10 h 30 min Lallement écrit:

    Merci de la clarté et de l’objectivité concernant cette sorte d’ « Oradour sur Glane » de Provence, mené par les républicains.

  6. le 28 mai 2014 à 18 h 51 min Rachel écrit:

    Je suis souvent passée à Bédoin quand je vais dans le Vaucluse, et j’étais loin d’imaginer un pareil massacre…
    Lorsque j’y retournerai, j’irai me recueillir à cette chapelle de Beccaras.
    On découvre, peu à peu, village par village, sanctuaire par sanctuaire, la réalité de la Révolution.

  7. le 28 mai 2014 à 12 h 44 min Abbé Jean-Louis D. écrit:

    La prochaine fois que je me rendrai au Barroux, je ne manquerai pas d’aller me recueillir en ce village de Bédoin.
    Merci d’avoir porté à connaissance ce terrible évènnement qui marque la foi, l’héroïsme et le courage de ses habitants.

  8. le 28 mai 2014 à 8 h 21 min Paulette L. écrit:

    Merci pour ces informations totalement ignorées!
    C’est tout de même incroyable ce qui s’est passé pendant la révolution française.
    Et l’on dépense des millions pour fêter ces horreurs!

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