2014-23. Il y a 220 ans : le martyre de l’abbé Claude de Bernard de Talode du Grail.

Dimanche de la Septuagésime, 16 février 1794
Dimanche de la Septuagésime, 16 février 2014

- 220ème anniversaire du martyre de l’abbé Claude du Grail -

Château du Grail façades sud et est

Saint-Agrève : le Château du Grail (état actuel – façades sud et est)
il portait autrefois des poivrières aux quatre angles.

Le 21 juillet 1760, à Saint-Agrève, paroisse du haut-Vivarais, naquit et fut baptisé le jour même, Claude Joseph Thérèze de Bernard de Talode du Grail. Il était le sixième de onze enfants.
Les Bernard de Talode sont une vieille famille noble du Velay, dont un cadet, en épousant en 1621 l’héritière de la famille du Grail (se prononce comme « aïe »), vint s’établir à Saint-Agrève, dans le diocèse de Viviers.
Sa famille maternelle, celle des Malosse, famille terrienne bien alliée, est de la paroisse de Chaudeyrolles, aujourd’hui commune du département de la Haute-Loire, mais qui appartint au Vivarais jusqu’en 1790.

Nous ne possédons pas de détails sur l’enfance et la jeunesse de Claude du Grail.
Il fit ses études classiques au collège du Puy-en-Velay (qui avait été fondé puis dirigé par les Jésuites jusqu’à la dissolution de la Compagnie), dont il sortit à l’âge de 20 ans.
Il fut ensuite au petit séminaire de Bourg-Saint-Andéol pour le cours de philosophie, et enfin au grand séminaire de Viviers pour la théologie.
Il y reçut les ordres mineurs, le 20 décembre 1788, mais en juillet 1789 il revint dans sa famille sans avoir reçu les ordres majeurs.

Château du Grail façade ouest

Château du Grail (état actuel – façade ouest)

Lorsque éclate la grande révolution, le siège épiscopal de Viviers est occupé depuis 1778 par un prélat un peu « particulier », Charles de La Font de Savine, dont il convient de dire quelques mots.

Né le 17 février 1742, cadet de famille noble, il fut destiné à l’Eglise alors qu’il était davantage nourri de Rousseau que d’ouvrages de solide piété : sa lecture favorite fut pendant de nombreuses années « L’Emile ».
Il est écrit que Charles de Savine avait « juste assez de foi pour n’être pas impie », et qu’ « il montrait une inconcevable instabilité d’esprit, un goût immodéré des plaisirs du monde, et, avec cela, il était bon, généreux, sensible, plein de courtoisie et d’urbanité » (Auguste Roche, in « Armorial généalogique et bibliographique des évêques de Viviers »).

Il fut d’abord vicaire général de son oncle, Monseigneur Jean-Arnaud de Castellane, évêque de Mende et dernier comte de Gévaudan (nota : après avoir résisté par tous les moyens, y compris militaires, à la révolution et à l’usurpation de son siège épiscopal, Monseigneur de Castellane sera horriblement massacré à Versailles le 9 septembre 1792).

Charles de La Font de Savine fut promu à l’évêché de Viviers à l’âge de 37 ans : « Je suis devenu évêque comme tant d’autres parce que mon oncle étoit un grand seigneur, un gouverneur de province », écrira-t-il lui-même en 1792.
De fait, « il restait parfois, dit-on, un mois entier sans célébrer la messe et faisait réciter le bréviaire par son valet de chambre ; puis, le mois suivant, il célébrait la messe tous les jours et récitait le bréviaire à genoux » (Auguste Roche, « Armorial »).

Néanmoins, en dépit de ses idées novatrices, Monseigneur de Savine appartenait à cette catégorie de prélats mondains de l’Ancien Régime, très imbu de son rang et très attaché à son train de vie, désireux avant tout de briller en société.
Député du clergé de son diocèse aux Etats Généraux, il adopta avec enthousiasme les idées de la révolution… et la constitution civile du clergé.

Viviers - palais épiscopal

Viviers : le palais épiscopal (aujourd’hui mairie)
dans lequel Monseigneur de Savine donna des bals et des banquets patriotiques…

Le 6 février 1791, dans sa cathédrale, à la suite d’un long discours justificatif, Monseigneur de Savine prêta le serment constitutionnel (il sera suivi par 44% de son clergé : un grand nombre de prêtres accompagnera ce serment de restrictions et ils se rétracteront lorsque le bref du Souverain Pontife sera connu).

Lorsque, dans son bref daté du 13 avril 1791, le Pape Pie VI enjoignit aux membres du clergé français qui aurait prêté le serment de se rétracter sous peine d’excommunication, Monseigneur de Savine se moqua du Souverain Pontife, et reçut en conséquence les félicitations des révolutionnaires : dans ses mandements, il se nommera désormais « Lafont-Savine, de par la constitution française et l’assemblée nationale, évêque constitutionnel de l’Ardèche ».
Vers la fin de l’année 1791, après avoir lui-même ordonné la fermeture des monastères et congédié les directeurs du séminaire, après avoir encouragé son clergé à prêter le serment schismatique, puis critiqué les dogmes et la discipline catholiques, il fit peindre aux trois couleurs de la révolution son trône épiscopal, les stalles du choeur et les orgues de la cathédrale, dont il orna la nef d’oriflammes rouges portant des slogans révolutionnaires ; il organisa aussi  - horresco referens ! – une cérémonie sacrilège en l’honneur de la liberté au cours de laquelle, portant le Très Saint-Sacrement, il fut escorté de braillards hurlant « la marseillaise » et le « ça ira »… etc.

Le Pape ayant patienté le plus longtemps possible, l’excommunication de Monseigneur de Savine fut effective à la fin du printemps 1792 ; le diocèse de Viviers fut alors confié à l’administration de Monseigneur Charles François d’Aviau du Bois de Sanzay, archevêque de Vienne, qui organisa l’Eglise clandestine. 

Monseigneur de Savine mettra le comble à son parjure en apostasiant solennellement en décembre 1793 ; il avait encouragé les prêtres jureurs à se « déprêtriser » et à se marier. Il mènera ensuite une vie des plus mouvementées – presque rocambolesque – , avant de mourir, pénitent et réconcilié avec l’Eglise, le 1er janvier 1815… Mais tout cela n’est plus dans notre propos.
Pour être juste, il faut néanmoins signaler que, en 1792-1793, le fantasque prélat se déclara ouvertement hostile aux mesures de persécution des prêtres réfractaires.

Cathédrale de Viviers intérieur

Cathédrale Saint-Vincent de Viviers, l’intérieur.

Nous ignorons les raisons qui avaient poussé l’abbé du Grail - minoré ainsi que nous l’avons dit plus haut – à quitter le séminaire, et nous ignorons aussi les raisons qui le poussèrent à y retourner : faut-il y voir une influence de sa soeur aînée, moniale visitandine au Puy ? faut-il penser qu’à la vue des évènements de juin et juillet 1789, il eût un moment de crainte puis qu’il se ressaisit ? fut-ce pour des raisons de santé (car il n’était pas d’une constitution très robuste) ?
Rien ne nous permet de trancher en faveur de l’une ou l’autre de ces hypothèses.

Ce qui est certain en revanche, c’est qu’il revint au séminaire en 1790 : il fut ordonné sous-diacre le 18 décembre 1790, diacre le 9 avril 1791, et prêtre le 24 septembre 1791 (à l’âge de 31 ans et deux mois). 

Il reçut donc le diaconat et le sacerdoce des mains d’un évêque jureur qui s’était déjà signalé par ses « excentricités », mais qui conservait encore une forme de légitimité puisque le bref pontifical porteur des sanctions ecclésiastiques ne le frappera qu’en 1792. Parmi les condisciples de l’abbé du Grail, certains préférèrent ne pas être ordonnés par Monseigneur de Savine et soit se débrouillèrent pour se faire imposer les mains par d’autres évêques fidèles, soit durent attendre de longues années.

L’abbé Claude du Grail, d’après le témoignage de ses contemporains, avait un physique plutôt ingrat : « (…) son extérieur n’avait rien qui pût lui attirer la considération. Sa taille était à peine médiocre, son air était fort commun, sa physionomie peu agréable » (note manuscrite de l’abbé Péala).
Au moral, il est décrit comme un homme doux et humble, patient, d’une grande pureté de moeurs et d’une admirable charité pour son prochain, mais aussi d’un esprit lent et d’une intelligence médiocre, froid et distant, objet facile des railleries des autres, n’ayant rien qui attirât la sympathie…
Et cependant, ce prêtre auquel ses contemporains attribuent un caractère difficile et un aspect disgracieux va se révéler un courageux confesseur de la foi.
Pour ne pas avoir à prêter le serment schismatique, l’abbé du Grail n’accepte aucun ministère et demeure dans sa famille.

Linteau armorié château du Grail

Linteau de porte portant les armes de France, au château du Grail (Saint-Agrève)

Mais la persécution se déchaîne : la surveillance se fait plus étroite, les tracasseries et les risques empirent, d’autant que tous les prêtres demeurés à Saint-Agrève sont des jureurs. Aussi Madame du Grail encourage-t-elle son fils à partir pour des lieux plus sûrs : en l’occurrence, les alentours du Mont Mézenc.

L’abbé du Grail va donc passer les derniers mois de sa vie en majeure partie aux environs des paroisses de Borée et de Chaudeyrolles : paroisses assez difficiles d’accès (il n’y a pas de routes, seulement des chemins muletiers), où le relief et les forêts offrent de nombreux lieux de refuge. Là se cachent d’ailleurs de nombreux autres ecclésiastiques fidèles.

Côté vivarois, à Borée, le curé, l’abbé Jean-Augustin de Lamargerie, soutenu par l’ensemble de ses paroissiens, parviendra à célébrer la messe dans son église presque tous les dimanches et fêtes du temps de la persécution.
Deux lieues plus bas, à Saint-Martial, le curé Chacornac et ses deux vicaires qui ont pris le maquis, continuent clandestinement un ministère très actif et déjouent pendant près de dix ans les traquenards de la garde nationale.
Sur le côté vellave du massif, aux Estables, le prêtre jureur, mortifié de se trouver en face d’une église vide, en fait le reproche aux paroissiens ; le dimanche suivant, quand il ouvre les portes de l’église, il la trouve remplie de porcs et les villageois se gaussent en lui disant qu’ils lui ont trouvé des paroissiens dignes de lui.
A Chaudeyrolles, le curé intrus se heurte lui-aussi à l’hostilité sans concession des fidèles et du curé légitime, l’abbé Pierre Ginhoux, qui non seulement ne veut pas lui céder la place mais donne asile à d’autres farouches réfractaires, des prêtres zélés qui exercent leur ministère de manière clandestine dans les paroisses alentours (Champclause, Saint-Front, Lausonne, Saint-Julien-Chapteuil, Freycenet-Latour, …etc.).

Malgré la bienveillance massive des populations à leur endroit, et malgré la protection tacite de la plupart des maires, ils sont toutefois obligés à une extrême vigilance, contraints de changer souvent de cachette et de déguisement, acculés à passer les nuits dans des abris de fortune, alors que le climat est particulièrement rude.
Le clergé constitutionnel ne cesse de les poursuivre de sa vindicte et d’inciter à la délation, tandis que les « patriotes » organisent de véritables chasses à l’homme.
A la fin de l’année 1793, la surveillance se ressere et des sommes alléchantes sont promises afin de susciter des vocations de Judas.

Chaudeyrolles au début du XXe siècle

Chaudeyrolles : le village au pied du Mont Signon (photographie du début du XXe siècle)

Au début de l’année 1794, l’abbé Claude du Grail, de constitution chétive et de faible santé, est à bout de forces.
Un soir de la mi-janvier 1794, il vient frapper à la porte d’une petite ferme isolée de la vallée de l’Aubépin : il est non seulement malade, mais il a en outre fait une mauvaise chute sur le verglas et s’est violemment cogné la tête, qui lui fait très mal.
A Jacques et Rose Vincent, ses hôtes, il dévoile son identité. Au bout de quelques jours, il consent à ce que l’on appelle un brave chirurgien de Lausonne, qui est lui aussi mis dans la confidence. 

Malheureusement, le chirurgien tombe dans le piège tendu par un tailleur d’habit de Lausonne qui prétend chercher un « bon prêtre » afin de recourir à son ministère : c’est ce tailleur d’habit qui va ensuite vendre l’abbé du Grail pour la somme de cent livres.

La garde nationale de Laussone vient sans pitié et sans ménagement arracher le malade à son lit, le hisse sur un cheval et l’emmène quasi mourant au Puy. L’abbé, épuisé, ne s’est pas dérobé : « Je suis prêtre, et je veux mourir en prêtre ».
Il a trente-trois ans et demi, à peu près l’âge de Notre-Seigneur lors de Sa Passion.

Il comparaît une première fois le 25 janvier devant le tribunal révolutionnaire, qui siège dans la chapelle de la Visitation : avec autant de fermeté que de courage, le jeune prêtre témoigne de sa fidélité à l’Eglise catholique et, en conséquence, de son refus des divers serments. Il sait quel sort l’attend.
Cependant la sentence n’est pas prononcée tout de suite. Le tribunal voudrait d’une part trouver des motifs pour condamner aussi ses hôtes, Jacques et Rose Vincent (mais ils seront finalement relaxés), et doit d’autre part se débattre avec un problème de procédure suscité par les défenseurs : n’ayant jamais exercé de ministère paroissial, l’abbé du Grail n’aurait, en rigueur, pas été soumis à l’obligation du serment.

Chapelle de la Visitation 17e s. tribunal révolutionnaire - Le Puy

Le Puy-en-Velay : ancienne chapelle de la Visitation
dans laquelle siégea le tribunal révolutionnaire (état actuel)

Le dimanche 16 février 1794 (28 pluviose an II selon le ridicule calendrier révolutionnaire), le tribunal criminel de la Haute-Loire condamne à mort « Claude Dugrail, prêtre, ci-devant noble, de la commune de St-Agrève, comme réfractaire à la loi ».
La sentence doit être appliquée aussitôt.

Avec lui est également guillotiné l’abbé Jean-Jacques Gérentes, arrêté le 11 décembre 1793 dans un hameau de Tence ; ce dernier est non seulement un réfractaire mais en outre – comble du sacrilège ! – il a poussé le « fanatisme » jusqu’à faire ses besoins sur l’arbre de la liberté ! 
Les deux prêtres, emprisonnés ensemble, se sont mutuellement encouragés, exhortés et réconfortés pendant le temps de leur captivité, et ils continuent à le faire jusqu’au pied de l’échafaud.
Leurs dépouilles mortelles sont ensuite jetées dans une fosse commune au cimetière des Carmes, pour qu’on ne puisse les vénérer comme des corps de martyrs.

La tradition familiale rapporte que la mère de l’abbé du Grail et sa soeur (Marie-Henriette du Grail, religieuse visitandine sous le nom de Mère Marie-Séraphie), qu’on était allées chercher pour les faire assister au supplice du prêtre, furent ensuite contraintes de faire le tour de l’échafaud dégoulinant de sang.

guillotine

Ce 16 février 1794 était le dimanche de la Septuagésime, tout comme, deux-cent-vingt ans plus tard, ce 16 février 2014.

La liturgie, autour de l’exhortation de Saint Paul à ne pas faiblir dans le combat (épître : 1 Cor. IX, 24 – X, 5), développe d’admirables chants appelant le secours de Dieu dans les tribulations et les épreuves de cette vie, tel ce poignant introït « Circumdederunt me » : « Les gémissements de la mort m’ont assiégé, les douleurs de l’enfer m’ont entouré, et dans ma tribulation j’ai invoqué le Seigneur, et, depuis Son saint temple, Il a entendu ma voix ! Je vous aime, ô Seigneur, ma force ! Le Seigneur est mon ferme appui, mon refuge et mon libérateur ! » 

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Pour plus de détails voir les « Cahiers de la Haute-Loire » n° 96-147 :
« Guillotiné  au Puy, Claude du Grail, prêtre de Saint-Agrève »,
par Christian de Seauve.

Publié dans : Memento, Nos amis les Saints, Vexilla Regis |le 14 février, 2014 |2 Commentaires »

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2 Commentaires Commenter.

  1. le 20 février 2016 à 20 h 25 min Henry écrit:

    Il est dénoncé par le citoyen Gimbert, de Laussone.

    L’abbé du Grail, exhorte son bourreau, qui s’est laissé attendrir : « Allons faites votre travail ».
    Le père Gérentes a mis son surplis, avant de monter à l’échafaud, place du Martouret.

    Ils seront jetés, comme cité ci-dessus, dans la fosse commune des Carmes (vers l’Eglise ?)

    Autres prêtres victimes de la Terreur révolutionnaire au Puy : Messieurs les Abbés Delouche, Mourier, Abeillon, Bernardon, Clavel, Mosnier, Beauzac, Delerme et Faure.

  2. le 14 février 2014 à 14 h 56 min Jean P. écrit:

    BRAVO A NOS COMPATRIOTES DÉFUNTS POUR LES PORCS-PAROISSIENS !
    Aujourd’hui, dans une mosquées ce serait la révolution, toutes les ligues seraient en émoi et malheur aux auteurs impénitents!

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