2013-81. In memoriam : Joseph-Etienne de Surville, marquis de Mirabel, et Dominique Allier.

Nous avons rappelé en son temps l’anniversaire du martyre de l’abbé Claude Allier, prieur de Chambonas, et avons évoqué à cette occasion ce que furent les « Camps de Jalès » (cf. > ici).
Attachons-nous aujourd’hui à la figure de deux de ses continuateurs : le marquis de Surville et Dominique Allier, frère de l’abbé. Cet automne 2013 marque le deux-cent-quinzième anniversaire de leur exécution, à des dates et en des lieux différents, mais après avoir été capturés ensemble toutefois.

2013-81. In memoriam : Joseph-Etienne de Surville, marquis de Mirabel, et Dominique Allier. dans Memento surville-dazur-a-trois-roses-dargent-au-chef-dhermines

Surville : d’azur à trois roses d’argent au chef d’hermines

A – Joseph-Etienne de Surville, marquis de Mirabel.

Il est né le 16 juin 1755 dans une  très ancienne famille de la noblesse vivaroise dont on a la trace au XIIIe siècle. Son père, Jacques de Surville, était capitaine au régiment d’infanterie de Berry ; sa mère était Suzanne de Rey.
Les Surville, délaissant leurs fiefs campagnards, s’étaient établis à Viviers, où leur hôtel particulier existe encore.

Joseph-Etienne embrasse la carrière militaire et entre, à l’âge de 16 ans, au régiment de Picardie, créé par Henri II en 1558, qui sera renommé régiment Colonel-Général en 1780. Il prend part à la campagne de Corse (1774-1779).
En 1780, il part avec le comte de Rochambeau pour soutenir les insurgés américains contre les troupes britanniques : il est distingué pour son intrépidité au combat.
Rentré en France, on le retrouve en garnison avec le régiment Colonel-Général à Brest en 1783, à Besançon en 1784.
Erreur de jeunesse, entraînement des cadres de l’armée chez lesquels c’est un véritable phénomène de mode, ambiance générale de la haute société menée par l’esprit des « lumières », c’est à Besançon que Joseph-Etienne de Surville est initié à la maçonnerie (loge « la Modeste »), ce qui cependant ne semble pas influencer durablement ses convictions profondes tant pour ce qui concerne la religion que dans l’ordre politique.
Il est possible qu’il ait connu à cette époque le jeune Louis de Frotté, entré en 1781 au régiment Colonel-Général.

chateau-du-pradel-la-chapelle 17 novembre 1798 dans Vexilla Regis

Château du Pradel : la chapelle et l’entrée des bâtiments (état au début du XXe siècle)

Le 28 février 1786, à l’âge de 31 ans, il épouse Marie-Pauline d’Arlempdes de Mirabel, dans la chapelle du château du Pradel (ancienne propriété du célèbre Olivier de Serre), proche de Villeneuve de Berg.
Ce mariage lui apportant le marquisat de Mirabel, Joseph-Etienne prend alors le titre de marquis.
De cette union naîtra un seul enfant, qui décédera à l’âge de 4 ans.

Joseph-Etienne entre le 24 juin de cette même année 1786 au conseil municipal de Viviers. L’année suivante, le 30 juin 1787, il succède à son père comme premier consul de la cité.
En 1788 et 1789 il prend part aux assemblées de la noblesse du Vivarais.
A ma connaissance, on ne possède pas de portrait de lui. Les archives départementales de la Haute-Loire conservent la description faite par les révolutionnaires au moment de son arrestation : « D’une taille de cinq pieds deux à trois pouces », c’est-à-dire qu’il mesure environ 1,70 m, mais le reste est tout-à-fait imprécis : « il possède une jolie figure pleine » et « homme d’esprit, l’air fin et aisé ».

Tous les historiens ne s’accordent pas sur sa participation au mouvement de Jalès. Il semblerait qu’il ait été arrêté une première fois après l’échec de la conspiration de Saillans (cf. > ici), mais qu’il ait réussi à s’échapper.
En mai 1793, il rejoint l’armée de Condé dans le Würtenberg. Inscrit sur la liste des émigrés, ses biens sont spoliés et vendus ; l’hôtel de Surville, à Viviers, est pillé, et toutes les archives en sont brûlées.

L’inaction lui pesant, il rentre clandestinement en Vivarais au début de l’année 1795. C’est alors qu’il s’engage activement dans le mouvement de chouannerie qui s’étend du Rouergue aux Monts du Lyonnais, en passant par le Gévaudan, la Margeride, les hautes Cévennes, le Vivarais, le Velay et le Forez : il est aux côtés du comte de La Motte (cf. > ici), des frères Allier - on trouvera ci-après le texte de la proclamation du 3 mai 1796 – , et il est en relation avec « notre » Grand Chanéac (cf. > ici) … etc.
Il fut arrêté dans la haute vallée de l’Ardèche, près de Mayres, et conduit à Aubenas, mais parvint à s’échapper encore une fois. 

L’abbé Charles Jolivet dans son ouvrage sur « Les Chouans du Vivarais » écrit que « malgré le prestige de son nom et la confiance qu’inspira sa valeur, il ne jouera jamais qu’un rôle secondaire ».
Ce jugement nous semble injuste et sévère. Tout d’abord, en effet, le marquis de Surville a joué un rôle non négligeable d’agent de liaison d’une part entre les divers groupes de Chouans, et d’autre part entre l’ensemble du mouvement contre-révolutionnaire du sud-est du Royaume et la Cour en exil : il a ainsi parcouru à maintes reprises les provinces du haut-Languedoc, le Vivarais, le Velay et les environs de Lyon pour ensuite traverser la Suisse et les provinces de l’Empire en guerre, afin de rejoindre, au milieu d’innombrables périls, les Princes émigrés.
Puis il a aussi mené personnellement à bien des actions d’éclat à la tête de sa petite troupe, comme la prise de Pont-Saint-Esprit le 30 septembre 1797.
Dès le 10 juillet 1796, il avait été promu dans l’Ordre Royal de Saint-Louis, et c’est Sa Majesté le Roi Louis XVIII elle-même qui lui en remit le ruban le 8 mars 1797. 

Nous verrons plus loin dans quelles circonstances il fut arrêté, le 2 octobre 1798.

250px-cachet_chouan 18 octobre 1798

B – Déclaration de l’armée chrétienne et royale d’Orient – 3 mai 1796.

Telle qu’elle est citée par Albert Boudon-Lashermes
in « Les Chouans du Velay » (1911) pp. 437-438 

Vive la Religion ! Vive le Roi ! Vive la liberté !

Nous, fidèles sujets de Sa Majesté Très Chrétienne Louis-Stanislas-Xavier, Roi de France et de Navarre,
profondément affectés des malheurs de notre déplorable patrie, regardant cet enchaînement de calamités comme l’effet de la plus terrible vengeance que l’Eternel ait jamais exercée contre aucun peuple de la terre, presque inondée du sang de nos concitoyens de tout âge, et marchant à travers les tombeaux de quatre millions d’entre eux, nous osons supplier ce Dieu de justice et de clémence de daigner enfin mettre un terme à ces terribles fléaux…
En présumant de Ses bontés inépuisables, persuadés que l’obligation première qu’Il nous impose est de rétablir, avec les saints autels, le trône de nos Rois, Fils aînés de l’Eglise, nous déclarons avoir pris à la face du Ciel et sous Ses divins auspices les engagements ci-après énoncés :
1° – De replacer la couronne de nos Rois dans la maison régnante des Bourbons et sur la tête de Louis XVIIIe du nom, sucesseur légitime de feu Louis XVII son auguste et trop infortuné neveu ; … de lui prêter une assistance continue pour rétablir les anciennes lois de son Etat, à l’abri desquelles nos anciens vécurent plus ou moins heureux pendant quatorze siècles.
2° – De faire revivre, dans son premier éclat et dans toute sa pureté, la religion catholique, apostolique et romaine…
Telle est irrévocablement la tâche honorable à l’éxécution de laquelle nous jurons de sacrifier notre repos, notre fortune et nos vies…
Fait au quartier général, sur les bords du Lac d’Issarlès, le 3 mai, jour de l’Invention de la Croix, l’an 1796 et le deuxième du règne de Louis XVIII.

Signé, au nom de tous nos frères d’armes présents :
Les généraux de l’armée chrétienne et royale de l’Orient,

Marquis de Surville
La Mothe 

lac-dissarles abbé Claude Allier

Le lac d’Issarlès : d’une superficie de quelque 90 hectares, 5 km de circonférence et 138 m de profondeur
situé à 1000 m d’altitude dans une région difficile d’accès, les Chouans du Vivarais en firent le lieu de leur quartier général depuis lequel ils lancèrent la proclamation du 3 mai 1796. 

C – Dominique Allier.

Frère de l’abbé Claude Allier, Dominique seconda son aîné le prieur de Chambonas dans ses entreprises à Jalès, ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le dire (cf. > ici), puis dans la tentative de formation d’un camp royaliste à Séneujols, dans les montagnes du Velay (près de Saugues).
Après l’arrestation et le martyre de l’Abbé Allier, en septembre 1793, Dominique était activement recherché et dut vivre dans la clandestinité (on sait qu’il utilisera des pseudonymes), avec son jeune frère Charles. Peut-être – on ne peut en avoir la certitude absolue – prirent-ils part tous les deux à la défense de Lyon contre les troupes de la Convention.

L’arrivée du comte de la Motte aux confins du Vivarais et du Velay, vers la fin de l’année 1793 ou au début de l’année 1794, permet de réorganiser et de relancer le mouvement contre-révolutionnaire qui avait été initié par l’abbé Claude Allier, comme nous l’avions aussi déjà raconté (cf. > ici).
Désormais, Dominique Allier sera l’un des plus actifs et des plus efficaces des auxiliaires du comte de La Motte. Ce dernier ne connaissait pas le pays et ses hommes, c’est Dominique Allier qui le présente aux chouans locaux, et qui le met en relation avec la population rurale, toujours méfiante au premier abord.

Le signalement de Dominique Allier conservé aux Archives de la Haute-Loire le décrit comme étant âgé de 37 à 38 ans (en 1798), d’une taille de « cinq pieds quatre à cinq pouces » (soit environ 1,73 m), les cheveux chatains, la « figure laide et fort rouge », très marquée par la petite vérole, les yeux petits, avec une cicatrice à l’une des paupières qui lui défigure l’oeil, « il prend beaucoup de tabac », est peu loquace, a une certaine rusticité de manières.
Par son allure et ses habitudes de vie, il est très proche des paysans des hauts plateaux du Vivarais et du Velay.
L’abbé Charles Jolivet, déjà cité, écrit à son sujet : « Allier se présente au paysan comme le défenseur de ses intérêts matériels et moraux les plus chers, le redresseur des torts sociaux et surtout le protecteur de la religion, des bons prêtres et de toutes les victimes de la révolution ».

Après l’exécution sommaire du général-comte de la Motte dans sa prison au Puy (5 octobre 1797), le marquis de Surville obtient pour Dominique Allier une nomination officielle de chef des Royalistes des Cévennes : il le lui écrit depuis Constance le 1er juillet 1798.
Surville et Allier, malgré l’acharnement mis par les « crapauds bleus » à leur recherche, leur jouèrent encore de nombreux « tours » et vinrent s’établir à la limite du Velay et du Forez, aux alentours de Tiranges, Retournac, Craponne, Bas-en-Basset …etc., contrées dont la grande majorité des habitants était ouvertement hostile à la république.

tiranges-vue-generale camps de Jalès

Tiranges (vue générale ancienne) : ce village appartient à l’ancienne province du Forez et a été intégré au département de la Haute-Loire ; il est sis à l’extrémité d’un haut plateau en bordure de la vallée de l’Ance, dont les escarpements font un lieu de refuge idéal.

D – Arrestation et exécution du marquis de Surville et de Dominique Allier.

Le 2 octobre 1798, alors qu’ils étaient cachés dans le souterrain de la maison de Marie-Anne Théoleyre, veuve Brun, au bord des gorges de l’Ance, le marquis de Surville, Dominique Allier, un prêtre – l’abbé Aulagne – et un jeune chouan de 24 ans nommé Jean-Baptiste Robert, furent trahis (pour 800 livres), pris et conduits au Puy.
Fut également captif dans le même temps Jean-François-Joseph de Charbonnel de Jussac, né en 1774, qui avait été lieutenant du comte de La Motte.

Dès le 12 octobre, les « patriotes » du Puy étaient avertis de plusieurs côtés que des attroupements se formaient, en Vivarais, en Gévaudan, en Margeride et en Forez, et que des groupes contre-révolutionnaires assez nombreux s’apprêtaient à marcher sur la capitale du Velay afin d’y délivrer Surville, Allier et les leurs.
Pris de panique, les révolutionnaires du Puy firent alors partir Dominique Allier, Jean-François de Charbonnel et Jean-Baptiste Robert pour Lyon, pour qu’ils y soient jugés par un tribunal militaire : ils comparurent le 15 novembre et furent passés par les armes le 17 novembre 1798.
Leur mort fut annoncée à Paris par le communiqué suivant envoyé par les révolutionnaires du Puy :
« Citoyen ministre, nous venons à l’instant de recevoir une lettre du général Pille dont le contenu doit épouvanter tous les ennemis de la république. Elle vous apprendra que la terre de la liberté a dévoré trois de ses plus grands ennemis dans nos contrées, et que Dominique Allier, Charbonnel de Jussac et Robert ne sont plus. Vive la république ! » 

Quant au marquis de Surville, il avait été gardé au Puy et, sans aucun retard, après un simulacre de procès, il avait été fusillé, contre la façade méridionale de l’église Saint-Laurent, le 18 octobre 1798. Il était âgé de 43 ans et 4 mois.

Voici le récit de ses dernier instants, écrit par Albert Boudon-Lashermes :
« Une foule immense de sans-culottes, de garde-nationaux, de troupes de ligne, gendarmerie, chasseurs et canonniers avait envahi les abords de Saint-Laurent pour assister à la mort de Surville.
D’un pas assuré, il descendit l’escalier de sa prison ; sa bouche et son soeur priaient. Il monta sur le tombereau, et, calme et souriant, traversa la rue Grange-vieille en saluant les amis accourus sur son passage. Le cortège sortit du Puy par la porte Pannessac.

le-puy-en-velay-porte-pannessac Charbonnel de Jussac

Le Puy-en-Velay : la Porte Pannessac (avant sa mutilation)

- Monsieur, dit-il à l’officier qui commandait le détachement, je crois inutile de vous demander un prêtre fidèle ; ce serait d’ailleurs l’exposer à de grands malheurs. Veuillez donc, s’il vous plaît, m’envoyer le curé constitutionnel.
Le prêtre arrive : « Je vous plains, Monsieur, d’avoir donné ce funeste exemple de prévarication ; je sais néanmoins que, dans le cas où je me trouve, je puis me servir de vous. Veuillez m’écouter ».
Le prêtre schismatique, attendri, remplit son pénible ministère. M. de Surville reçut ses consolations avec une piété et une douceur angéliques.
Un sergent s’avança pour lui bander les yeux : « Comment ! dit-il, depuis ma plus tendre enfance je sers mon Dieu et mon Roi, et vous ne me supposez pas assez de courage pour voir le plomb mortel ? »
Et, mettant la main sur son coeur, il s’écria : « C’est ici qu’il faut frapper ! »
La décharge retentit et Surville tomba mort au pied du contrefort de l’église. »

(Albert Boudon-Lashermes, in « Les Chouans du Velay » pp. 453-454)

Albin Mazon de son côté écrit de manière plus laconique mais en apportant néanmoins quelques détails supplémentaires : « Conduit sur la place de la fraternité, en face de la ci-devant église des Jacobins, le marquis de Surville refuse de se laisser bander les yeux. « Vive Dieu et Vive le Roi, c’est ici qu’il faut frapper ! » criait-il. Et il montrait son coeur. Trois balles au moins le frappèrent au front ».

Sans postérité, la branche aînée de la famille de Surville s’éteignit avec le marquis.
Son épouse, Marie-Pauline d’Arlempdes de Mirabel, lui survécut jusqu’en 1848. C’est elle qui fit publier, en 1803, selon les consignes que Joseph-Etienne lui avaient laissées, les « Poésies de Marguerite-Éléonore-Clotilde de Vallon-Chalys, depuis Madame de Surville, poète français du xve siècle ». Ces poèmes de celle que l’on nomme plus communément Clotilde de Surville sont l’une des énigmes laissées par la mort du marquis (voir l’article de Wikipédia > ici).

Pour nous, nous gardons vivante la mémoire du marquis de Surville et de ses intrépides compagnons, et chaque fois que, au Puy-en-Velay, Frère Maximilien-Marie passe à côté de l’église Saint-Laurent (ancienne église des Jacobins, c’est-à-dire des dominicains, avant la révolution), il a une pensée reconnaissante pour ce pur et généreux héros.

Lully.

le-puy-eglise-saint-laurent chouannerie

Le Puy, église Saint-Laurent contre le mur méridional de laquelle fut fusillé le marquis de Surville.

lys2 comte de La Motte

Publié dans : Memento, Vexilla Regis |le 16 novembre, 2013 |1 Commentaire »

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 17 novembre 2013 à 10 h 26 min Paulette L. écrit:

    Merci…
    Prélude de ce qui devrait nous arriver prochainement si nous conservons notre horrible gouvernement ?

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