2013-27. L’expression « fille aînée de l’Eglise » est-elle due à la France?

2013-27. L'expression

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Il y a un certain nombre de choses qui sont répétées de manière indéfinie comme des certitudes intangibles. Si vous avez un jour l’audace – au nom de la simple vérité historique – de dire qu’elles ne sont pas exactes, vous allez passer, dans le meilleur des cas, pour un original qu’on regardera avec une certaine condescendance, sinon pour une espèce d’iconoclaste, voire pour un hérétique, un dangereux révolutionnaire ou un traître infiltré par quelque secte satanique dans les rangs des « bien-pensants »… (j’espère que vous êtes sensibles aux nuances de la gradation!).

- Une question :

Voilà déjà plusieurs années que j’ai cherché à connaître l’origine de l’expression « fille aînée de l’Eglise » attribuée à la France. Expression dont de nombreux catholiques français s’enorgueillissent et dont, à l’occasion, ils font une espèce de slogan pour s’opposer à la déchristianisation et aux lois impies.
Leur conviction sur ce point est quasi dogmatique, s’appuyant en particulier sur les fameuses dernières phrases de l’homélie prononcée par feu le Pape Jean-Paul II lors de la Messe célébrée le dimanche 1er juin 1980 au Bourget :
« Alors permettez-moi, pour conclure, de vous interroger : France, Fille aînée de l’Eglise, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême? Permettez-moi de vous demander : France, Fille de l’Eglise et éducatrice des peuples, es-tu fidèle, pour le bien de l’homme, à l’alliance avec la Sagesse éternelle?… » (cf. > www).

D’aucuns d’ailleurs se sont étonnés ou attristés que lors de ses autres voyages en France, et spécialement au mois de septembre 1996 à l’occasion des célébrations du seizième centenaire de la mort de Saint Martin, à Tours, puis du quinzième centenaire du Baptême de Clovis, à Reims, le pape Wojtyla n’ait pas réutilisé l’expression « fille aînée de l’Eglise » qui eût pu alors sembler si adaptée…

- Un sondage et ses résultats :

Au mois de janvier 2013, j’ai lancé auprès des lecteurs de ce blogue un petit sondage (mais la fonction « sondages » proposée par le site qui héberge ce blogue n’est pas très au point), que j’avais également proposé sur Facebook.
Il était ainsi  formulé :

sondage-fille-ainee-de-leglise fausses opinions dans Vexilla Regis

Ainsi que je m’y attendais, j’ai vu la première proposition arriver en tête : environ soixante pour cent de ceux qui ont répondu sont convaincus que l’expression « fille aînée de l’Eglise » a été appliquée à la France depuis la conversion du peuple Franc et le baptême du Roi Clovis 1er le Grand.

Sur Facebook, comme le prouve la saisie d’écran reproduite ci-dessus, environ quinze pour cent de ceux qui ont répondu se sont prononcés en faveur de la deuxième proposition, faisant remonter l’attribution de ce titre à l’époque du Pape Etienne II et du Roi Pépin 1er dit le Bref ; tandis que quelque vingt-cinq pour cent des réponses se portaient sur la troisième proposition : l’expression a été inventée au XIXème siècle et constitue une usurpation.
Sur ce blogue en revanche, les proportions pour les réponses deux et trois étaient exactement inversées : vingt-cinq pour cent pour Etienne II et Pépin le Bref, et quinze pour cent pour l’invention au XIXème siècle.

Je considère que les réponses récoltées sur le blogue sont plus représentatives de la pensée générale. En effet, ceux qui sur Facebook ont coché la troisième proposition appartiennent tous à ce que je pourrais appeler un « cercle rapproché », attentif depuis des années à mes publications et remarques…

- La bonne réponse :

Après cet examen général des résultats, il me faut maintenant dire qu’elle est la bonne réponse. Certains l’auront déjà deviné à ma précédente remarque, c’est la troisième proposition qui est la vraie.

Je sais que certains risquent de tomber des nues, d’être décontenancés ou profondément peinés, pourtant c’est historiquement absolument certain, l’expression « fille aînée de l’Eglise » attribuée à la France, a été inventée au XIXème siècle.

Sa première utilisation est parfaitement datée : c’est le Rd Père Henri-Dominique Lacordaire qui applique pour la première fois de l’histoire l’expression « fille aînée de l’Eglise » à la France ; cela se passait le 14 février 1841, à Notre-Dame de Paris, et c’était dans son « Discours sur la vocation de la nation française ».
Je ne l’invente pas : le baron Hervé Pinoteau, historien dont le sérieux n’a d’équivalent que la pointilleuse rigueur pour tout ce qui touche à la symbolique de l’Etat français au cours des différents régimes, après de longues et patientes recherches a pu l’attester (cf. « Le chaos français et ses signes », PSR éditions – 1998).

Cinquante-cinq ans après le discours du Père Lacordaire, à l’occasion des célébrations du quatorzième centenaire du Baptême de Clovis, Monsieur le Cardinal Benoît-Marie Langénieux, archevêque de Reims, reprit l’expression : c’est à partir de là qu’elle fit florès, jusqu’à être utilisée par plusieurs Pontifes Romains.

Il est à noter que, après l’homélie du Bourget sus-citée, le pape Jean-Paul II ne l’utilisera plus, parce que les remarques respectueuses d’historiens sérieux, jusqu’au sein même de la Curie Vaticane, remontèrent jusqu’à lui afin de lui faire observer l’absence de fondements historiques à cette expression.

bapteme-clovis-versailles-cathedrale-copie fille aînée de l'Eglise

- La France n’est pas la première nation chrétienne :

Un grand nombre de ceux qui pensent que la France est la « fille aînée de l’Eglise » le justifient en ajoutant que c’est parce que « la France a été la première nation baptisée » (ou bien « la première nation chrétienne »).

Nous avons déjà – dans les pages de ce blogue (cf. > www) – publié une réfutation de cette erreur historique : le premier royaume dont le Roi se fit baptiser et fit du christianisme la religion de l’Etat, fut l’Arménie, en 301 ; vinrent ensuite l’Ethiopie, puis l’Empire Romain dans lequel le christianisme, déjà placé à un rang éminent depuis l’édit de Constantin (313), fut promu religion d’Etat par l’édit de Théodose le Grand, en 380.
Le Royaume des Francs arrive en quatrième position (peut-être même seulement cinquième parce que la date de 496 n’est pas historiquement certaine et qu’il serait possible que la conversion au catholicisme du Roi des Burgondes Saint Sigismond soit antérieure à celle de Clovis).
Je le redis : la France n’est pas la première nation chrétienne de l’univers, mais le peuple Franc est le premier – parmi les peuples barbares païens qui ont mis fin à l’Empire Romain d’Occident – à avoir été baptisé dans la foi de Nicée (les autres peuples barbares étaient chrétiens avant les Francs mais professaient l’hérésie arienne).
Pendant ce temps là, l’Empire Romain d’Orient, dont la capitale était Byzance-Constantinople, demeurait l’héritier de l’Empire chrétien théodosien, et il le demeurera jusqu’en 1453.

- La seule mention ancienne de cette expression ne concerne pas la France :

Pendant les presque treize siècles de Royauté française, depuis Clovis jusqu’à la grande révolution, c’est-à dire pendant tout le temps où elle fut un Royaume officiellement catholique, JAMAIS la France n’a été appelée « fille aînée de l’Eglise », ni par aucun Pontife Romain, ni par aucun de ses Rois, ni par aucun des ses juristes, ni par aucun de ses sujets!

La seule et unique occasion où l’expression « fille aînée de l’Eglise » s’est trouvée dans la bouche d’un dignitaire ecclésiastique sous l’Ancien Régime, fut en février 1564 et elle n’était pas pour désigner la France, mais la Reine Catherine de Médicis : c’était lorsque le nonce apostolique, Prospero di Santa Croce, la salua alors qu’il venait traiter avec elle de l’application des décrets du Concile de Trente au Royaume de France (bien que son fils Charles IX eût été déclaré majeur l’année précédente et qu’elle ne fut plus officiellement régente elle continuait à exercer la réalité du pouvoir).

- C’est le Roi de France qui est le « Fils aîné » :

Moins d’un siècle plus tôt, précisément le 19 janvier 1495, l’expression « Fils aîné de l’Eglise » apparaît pour la première fois dans l’histoire, et elle désigne le Roi de France par la bouche d’un Pape.
Dans des circonstances difficiles, le Pape Alexandre VI accueillit le Roi Charles VIII et ses troupes, sur le chemin de Naples. Le Souverain français déclara : « Saint-Père, je suis venu pour faire obédience à Votre Sainteté comme ont eu accoutumée de faire mes prédécesseurs, Rois de France ». Le Pape, prenant de sa main gauche la main droite du Roi, lui répondit en l’appelant son « Fils aîné ».

Depuis déjà plusieurs siècles, le Roi de France était appelé « Sa Majesté Très Chrétienne ». Antérieurement à ce 19 janvier 1495, on trouve sous la plume des Pontifes Romains, lorsqu’ils écrivent aux Rois de France, les expressions « cher Fils », « Fils très cher », ou encore parfois « Fils de prédilection » mais, je le redis, l’expression « Fils aîné » ne remonte pas au-delà d’Alexandre VI.

On la retrouve ensuite le 21 avril 1505 lorsque, dans un consistoire, l’ambassadeur du Roi Louis XII présente son Souverain à Jules II en ces termes : « Premier Fils du Saint-Siège par la naissance ». Ce titre sera également évoqué le 11 décembre 1515 lors de l’entrevue de Bologne qui vit la rencontre de Léon X et de François 1er.

Par dessus-tout, ce seront les Rois Bourbon qui s’enorgueilliront de ce titre de « Fils aîné de l’Eglise » que nul, ni dans l’Eglise ni dans la société civile, ne leur contestera : Henri IV le revendiquait dès avant sa conversion ; Louis XIV en obtiendra d’Alexandre VII la mention dans le traité de Pise du 12 février 1664 (*) ; et lors de la Restauration Louis XVIII s’adressera à Léon XII en ces termes : « Animé des mêmes intentions que les Rois, mes prédécesseurs, je me plais de déclarer à Votre Sainteté qu’en ma qualité de Fils aîné de l’Eglise je regarde comme un devoir de justifier ce titre glorieux… »

- Sainte Pétronille, fille aînée de Saint Pierre, protectrice des Rois de France :

Je ne vais pas reprendre ici ce que j’ai déjà eu l’occasion d’expliquer très longuement et auquel je vous renvoie tout simplement (cf. > www) : depuis Pépin le Bref et le Pape Etienne II, le patronage spécial de Sainte Pétronille, dont la tradition fait la fille aînée de Saint Pierre, a été accordé à la dynastie royale franque.
Etienne II avait même écrit à Pépin et à ses deux fils, Charles (futur Charlemagne) et Carloman en faisant parler Saint Pierre lui-même pour leur donner le nom de « fils adoptifs ».

Dans l’actuelle basilique de Saint Pierre au Vatican, l’autel de Sainte Pétronille demeure aujourd’hui une « chapelle » dédiée à la prière pour la France :

auteldestepetronillevatican Fils aîné de l'Eglise

- Du « Fils aîné » à la « fille aînée » ?

Arrivé à ce point de nos explications, nous pouvons très légitimement nous demander pourquoi le Rd Père Lacordaire s’est autorisé un tel « glissement » : prendre l’expression traditionnelle qui désigne la personne sacrée du Roi, pour l’attribuer à la « nation » (l’idée même de nation, telle qu’elle est aujourd’hui comprise, étant pétrie par l’idéologie révolutionnaire!) ?

La première explication est liée au contexte historique : en février 1841, il n’y avait plus en France de « Fils aîné de l’Eglise ». La révolution de 1830 avait chassé de France la branche aînée des Bourbons ; Charles X, dernier Roi à avoir reçu l’onction du Sacre, était mort en exil ; l’héritier légitime du trône était son fils, Louis XIX de droit, qui portait en exil le titre de comte de Marnes ; le trône avait été usurpé par le duc d’Orléans, imprégné d’esprit voltairien et traître à la conception traditionnelle de la monarchie française, Louis-Philippe, auquel il eût été risible de décerner les titres de « Très Chrétien » et de « Fils aîné de l’Eglise »…

La seconde explication tient à la personnalité et aux convictions du Père Lacordaire lui-même qui, indépendamment de ses talents de prédicateur, de ses vertus et de la restauration de l’Ordre de Saint-Dominique, n’en demeure pas moins un des premiers représentants et propagateurs des erreurs du « catholicisme libéral », pénétré par les pernicieuses influences de la révolution.
Il ne faut point dès lors s’étonner de le voir exalter la « nation » et lui transposer les prérogatives des Souverains sacrés.

- Non possumus !

C’est la raison pour laquelle, nonobstant toutes les « bonnes intentions » (celles-là même qui peuvent paver l’enfer) de ceux qui, dans le sillage du Père Lacordaire prétendent aujourd’hui défendre « la civilisation chrétienne » en reprenant pour le compte de « la France » l’expression « fille aînée de l’Eglise », je n’hésite pas à affirmer haut et fort qu’elle constitue à proprement parler une usurpation, que je réprouve de toutes mes forces!

Pendant longtemps, j’ai moi-même cru – comme beaucoup – que cette expression était ancienne, vénérable et juste : mais, après ces recherches, que je vous ai ici résumées, et la découverte de sa véritable histoire, je m’insurge au nom de la Vérité et au nom de la Légitimité contre son emploi, qui ne peut que – de manière subreptice et insidieuse – contribuer à instiller les erreurs du nationalisme, forme dévoyée et révolutionnaire de l’amour naturel de la Patrie (en vérité la Patrie est la « terre des pères », avec ce qu’elle porte d’héritage et de devoirs, elle n’est pas cette « patrie » idéologique exaltée par l’hymne fanatique et sanguinaire que l’on connaît)...

Lully.               

fleurdelys2 France

(*) Et l’on sait que lorsque Sainte Marguerite-Marie recevra de Notre-Seigneur des messages destinés au Grand Roi, en 1689, Jésus dira en parlant de Louis XIV : « Va dire au Fils aîné de Mon Sacré-Coeur… »

Publié dans : Vexilla Regis |le 9 mars, 2013 |9 Commentaires »

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9 Commentaires Commenter.

  1. le 15 août 2018 à 19 h 43 min Peccator écrit:

    Fort intéressant!

  2. le 26 mars 2013 à 19 h 17 min Henryk écrit:

    Je pense que ce terme nait dans la collégialité post révolutionnaire. Il n’est, Lastic, pas du tout, je pense, interprété à l’époque, dans le sens ou vous l’entendez.

  3. le 23 mars 2013 à 16 h 38 min Lastic écrit:

    Un rappel tout à fait sain d’un point de vue historique ! Le choix de la réponse me parait évident, du reste. L’expression « fille aînée de l’Eglise » pour la France, sous-entend qu’il existe un pays, un royaume, une entité politique qui s’appelle France. Or à ce dont je me rappelle, dire qu’il existe « la France » au temps de Clovis ou même de Pépin le Bref, est un anachronisme (courant d’ailleurs !). Il existe un royaume franc (plusieurs sous les Mérovingiens la plupart du temps). Et c’est le Roi des Francs qui reçoit les honneurs de la papauté, pas la France et pour cause, ni même le peuple des Francs.
    Même les premiers capétiens ne sont pas au sens strict rois de France. Leur titulature est précisèment : « Rex Francorum », roi des Francs ! D’ailleurs, aucune puissance étrangère ne donne au Capétien le titre de Roi de France à ce moment-là. Le roi capétien ne peut alors revendiquer que la suzeraineté sur ce qui, pour simplifier, était la Francie Occidentale du traité de Verdun de 843… « Francie » bien divisée et qui ne constitue en rien un ensemble cohérent.
    Ce n’est qu’avec le règne décisif de Philippe II Auguste qu’apparait pour la première fois dans des documents la titulature suivante : « Rex Franciae », roi de France. Titre qui ne devient vraiment usité qu’au cours du XIIIe siècle. C’est dans ce même intervalle que les sujets du Roi prennent plus ou moins conscience de faire partie d’un ensemble qu’on peut appeler France dont le roi capétien est le souverain (ou le suzerain ?).
    Dès lors, et à défaut de preuves soutenant le contraire, il me parait extrêmement hasardeux de parler sérieusement de France pour des époques antérieures, ce qui à mes yeux, en lien avec l’excellente démonstration de Lully, bat d’autant plus en brèche l’idée d’une « fille aînée » avant le XIXe siècle !

  4. le 20 mars 2013 à 18 h 39 min Henryk écrit:

    Je ne sais si le pére Lacordaire, ayant eu comme appui pour la Chaire de Notre Dame Mme de Swetchine, glissa pour elle cette métaphore, ce mot d’esprit aurait du pour le bien de tous, rester intra-muros.

  5. le 13 mars 2013 à 18 h 57 min Henri de Villiers écrit:

    Avant l’Arménie, on peut tenir pour certaine la conversion de la famille royale du royaume d’Osroène, même si de probables éléments légendaires se sont accumulés sur des faits historiques. En tout cas le royaume d’Edesse a été reconquis par la suite par les Romains.

  6. le 12 mars 2013 à 18 h 55 min Anny G. écrit:

    Je m’incline devant votre savoir mais, même si je sais que c’est un peu stupide de ma part, je suis un peu déçue… On m’avait inculqué cette idée, la phrase sonnait haut et clair dans mon esprit d’enfant et c’était juste une légende…

  7. le 10 mars 2013 à 22 h 12 min Nicolas L. écrit:

    J’avais presque perdu l’espérance de voir cet article en cette vie… tant de temps est coulé depuis cette nuit au Refuge où vous me racontâtes le projet.
    Merci. Je vais en faire bon usage.

  8. le 9 mars 2013 à 22 h 30 min Jean-Martin S. écrit:

    J’aime la FRANCE, ma patrie!

  9. le 9 mars 2013 à 20 h 35 min Solange écrit:

    Merci, Frère! c’est réconfortant d’entendre la vérité ; elle est de plus en plus rare.
    Dieu nous garde!

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