2011-96. « Te hominem laudamus! » (Marie Noël)

31 décembre.

Dernier jour de l’année civile.
Les bulletins d’information parlent de manière quasi exclusive de réveillon, de fête et de menus… « Panem et circenses »!

En notre Mesnil-Marie, nous terminons l’année dans le recueillement et éprouvons, plus encore qu’à l’accoutumée, un grand besoin de silence et de calme.
Chers Amis, Frère Maximilien-Marie ne vous présentera pas ses voeux avant que la nouvelle année ne soit commencée.
Ce soir, en notre oratoire, nous réciterons le « Miserere », afin de demander pardon et miséricorde pour toutes les fautes de l’année écoulée, et nous enchaînerons avec le « Te Deum », pour remercier Dieu de toutes les grâces qu’Il nous a accordées au long de ces 365 jours passés, nous souvenant que le temps ne nous est donné qu’en vue de préparer l’Eternité.

Dernier jour de l’année civile.
Heure de bilans, personnels et sociétaux, pour ceux qui refusent de se laisser « étourdir par les néons des manèges » : nous savons bien que le monde danse sur une poudrière et nous pressentons que l’avenir peut se révéler plus difficile encore que ce que l’ « on » veut bien nous en dire…

Alors, en repensant à tout ce qui nous a été partagé de joies et de peines, de souffrances et d’espérances, tout au long de l’année 2011, je me suis souvenu d’un passage des  « Notes intimes » de Marie Noël (cette très grande âme qui fut si longtemps en proie à d’effrayantes ténèbres intérieures), que Frère Maximilien-Marie m’avait lu un jour. Je suis allé le rechercher et j’ai décidé de vous le recopier ici.

Ce texte est daté du 31 décembre 1940, dans un contexte particulièrement douloureux.
Soixante et onze ans plus tard, dans un contexte bien différent mais qui n’est cependant pas moins chargé en souffrances et en angoissantes incertitudes, on peut y puiser encore de grands motifs de réflexion et d’élévation !

Lully.

Dunkerque 1940

Dunkerque après les bombardements en 1940

* * *

« Te hominem laudamus! »

Le 31 décembre 1940.

Le dernier jour de l’année, le Bon Dieu était dans le ciel et regardait en bas dans une église où les gens étaient en train de Lui chanter le Te Deum.

L’église n’avait plus ni clocher ni cloches et le curé avait eu bien du mal à boucher les plus gros trous des murs et du toit pour que les fidèles ne fussent pas trop mouillés, les jours de pluie, en y récitant leurs prières.

Il y avait là Léontine, dont les trois maisons avaient été brûlées et qui logeait maintenant dans un grenier froid.
Il y avait là Thérèse, à qui les Allemands n’avaient laissé ni meuble ni linge et qui était venue à l’office avec le manteau de sa voisine.
Il y avait François, de la ferme des Noues, dont tous les chevaux et les vaches avaient été emmenés par la troupe, si bien qu’il ne pouvait plus labourer ses terres et, à côté, dans le même banc, la pauvre Madeleine dont le mari avait été tué d’un coup de fusil à l’entrée du bourg.
Il y avait Germaine, la boiteuse, dont les trois fils étaient prisonniers…
Et Théodore, dont la femme et les deux petites filles avaient péries ensemble, ensevelies sous la grange…
Et Marguerite, qui avait perdu, en fuite, son petit garçon, et personne ne savait plus ce qu’il était devenu…
Et Vincent dont la vieille mère avait flambé dans la voiture…
Et Jean-Pierre dont un éclat d’obus avait crevé les deux yeux…
Et tous et toutes qui ne savaient plus où aller, ni quoi manger parce que les ennemis emportaient, des champs, des étables et des boutiques, de plus en plus, la nourriture.

Ils étaient là, tous ensemble, nombreux, serrés dans l’église.
Quelques uns pleuraient.
Mais tous chantaient d’une voix appliquée et pieuse le Te Deum du dernier jour de décembre – « pour toutes les grâces et bienfaits reçus au cours de l’année » – comme leur vieux curé le leur avait dit.

Le Bon Dieu, les écoutant, en fut dans l’admiration.
Et Il dit aux Anges :
« En vérité, en vérité, l’homme est une sainte créature. Voyez tous ces pauvres gens : ils M’avaient, il y a douze mois,  confié leur année pour qu’elle fît un bon voyage, et Je l’ai chargée pour eux de calamités et d’épouvantes. Ils avaient prié tous les jours pour être délivrés du mal, Je les ai livrés aux pires maux. Ils avaient imploré la paix, J’ai lâché sur eux la guerre. Ils M’avaient demandé le pain quotidien, Je leur ai préparé la faim dont plusieurs d’entre eux vont mourir. Ils avaient cru mettre en sûreté entre Mes mains leurs familles et leur patrie, J’ai broyé leur patrie et brisé leurs proches…
Certes, J’avais Mes raisons… Je ne peux pas ne pas laisser tomber sur un pays le poids de ses fautes. Je ne peux pas nettoyer le monde, quand il est sale, sans le retourner sens dessus dessous comme J’ai déjà fait du temps de Noé, quand il M’a fallu le laver à grande eau. Mais c’est Mon ouvrage de Dieu où nul que Moi ne voit clair. Ils ne savent pas, eux, les hommes, ce que Je fais, ni à quel bien Je travaille et, simplement, ils le souffrent.
Pourtant les voilà qui Me louent et remercient comme si J’avais gardé chacune de leurs pauvres petites existences selon leur pauvre prière. En vérité, leur foi est grande. Et ils M’aiment de grand amour.
Ô Mes enfants, Mes enfants!…
Les entendez-vous  qui chantent Sanctus! Sanctus! tant qu’ils peuvent?
Vous aussi, chantez au ciel, Anges, Prophètes et tous les Saints un cantique en l’honneur d’eux dont le malheur Me rend gloire. »

Alors le Bon Dieu entonna : Te hominem laudamus et les Anges chantèrent et louèrent l’homme.

Marie Noël (Notes Intimes, 1959).

2011-96.

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11 Commentaires Commenter.

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  1. le 31 décembre 2016 à 14 h 30 min Abbé Jean-Louis D. écrit:

    Un si beau texte qui attire les larmes d’abord devant toutes ces misères, lesquelles n’effacent pas la foi de ces pauvres gens, puis les « raisons » que Dieu le Père plein d’amour expose pour expliquer la nécessité de la souffrance afin expier les fautes, son attendrissement.
    Ces paysans sont innocents des méfaits de la politique et de leurs gouvernants… comme Jésus, l’Agneau innocent qui porte nos péchés.

    Combien de douleurs, de souffrances nous attendent encore ?
    Car nous ne sommes plus en 1940, en cette guerre annoncée en 1917 par Notre-Dame à Fatima si les hommes ne se convertissent pas!
    Nous sommes en 2017, demain, et le monde ne s’est pas converti. Au contraire! Il n’a jamais été aussi en opposition à Dieu… cent ans plus tard!

    Joyeux Noël, toutefois, et Sainte année 2017. Car c’est la sainteté qui sauvera le monde.

  2. le 31 décembre 2016 à 12 h 37 min Dubois écrit:

    Nous aussi on devrait chanter prier et pleurer dans le malheur dans lequel nous nous trouvons ; Dieu, alors, aurait pitié de nous et viendrait à notre secours!
    Nous avons besoin de beaucoup prier pour changer, s’il est possible, le cours des événements néfastes qui se pointent à notre porte!
    Prions le rosaire comme nous a demandé Notre Dame, arme toute puissante contre tous nos ennemis.
    Je vous souhaite une bonne et Sainte Année ❤️️❤️️❤️️❤️️❤️️❤️️

  3. le 31 décembre 2016 à 10 h 50 min Rachel écrit:

    Cher Lully, moi aussi je serai ce soir seule chez moi, dans le recueillement et le silence… Merci pour ce très beau témoignage de foi de ce 31 décembre 1940 et qui est une leçon pour nous aujourd’hui.
    Bonne et Sainte Année 2017 au Mesnil-Marie.

  4. le 31 décembre 2016 à 9 h 47 min Béa Kimcat écrit:

    C’est beau, magnifique et triste…
    Je vous souhaite le meilleur pour 2017
    Bien chamicalement.
    Béa kimcat

  5. le 31 décembre 2016 à 7 h 31 min Marie-Agnès L. écrit:

    Cher Lully,
    remerciez votre Maître de nous instruire si bien avec des textes d’une profondeur sans égale.
    Marie Noël devrait être enseignée dans toutes les écoles de France et de Navarre. C’est le voeu que je forme à l’aube de cette nouvelle année, afin que les classes de Français redeviennent ce qu’elles étaient autrefois, à savoir des lieux où l’on formait des têtes bien sainement remplies en lieu et place des élucubrations qui leur sont enseignées de nos jours.
    Qui, dans la jeunesse, connaît Marie Noël aujourd’hui ? Je gage très peu .
    En tous cas, cher Lully, comme vous je préfère de beaucoup la tranquillité de ma demeure, et ce depuis de nombreuses années, au charivari sans but des foules abêties.
    Bonne Saint Sylvestre, et que Dieu fasse que l’année qui s’en vient soit une prise de conscience ; qu’un retour aux fondamentaux de la foi et de l’espérance soit le principal bien que nous puissions avoir par la grâce de Dieu notre Roi !

  6. le 1 janvier 2013 à 7 h 21 min Soeur M.S. Siret écrit:

    Merci, cher Frère Maximilien-Marie, de nourrir Lully et votre blog de si bons textes, qui ne passent pas et demandent la réflexion et la vie d’aujourdhui!
    Ce décembre de guerre de Marie Noël aide à accepter aujourd’hui….
    L’internet, si bien exploité, peut accompagner le bien autant au moins qu’il peut porter à mal faire.
    Bonne année, sur les ondes … et dans la grâce du quotidien,
    in CJM

    M. Sophie, rscj

  7. le 31 décembre 2011 à 17 h 30 min Bernard de G. écrit:

    Les écrits de Marie-Noël sont souvent tristes, mais si beaux et pleins de foi et d’espérance.
    Nous serons en union de prière en ce début d’année.
    Nous prierons aussi pour la France.

    B.G.

  8. le 31 décembre 2011 à 13 h 31 min Jean-Louis P. écrit:

    Je vous envoie tous mes voeux pour cette année qui va commencer et je vous remercie pour tous vos messages, y compris ce joli texte de Marie Noël.
    JLP

  9. le 31 décembre 2011 à 10 h 44 min Francois écrit:

    Magnifique!
    il faut, en effet, en prendre plein la g…. pour savoir partager ce texte.

  10. le 31 décembre 2011 à 10 h 11 min Philippe B. écrit:

    Bons voeux à nos chers amis du Mesnil-Marie..
    Bien amicalement,
    Philippe et Françoise B.

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