2011-76. Souvenirs de quelques conversations avec Monsieur l’Abbé Carmignac.

La rédaction de ces souvenirs m’avait été instamment demandée par feu Monsieur Robert Cuny, alors président de l’Association Jean Carmignac, et elle fit l’objet de publications étalées dans les bulletins n° 9, 10 et 11 des « Nouvelles de l’Association Jean Carmignac » (année 2001).
A l’occasion du 25ème anniversaire du rappel à Dieu de celui qui fut tout à la fois un très grand savant et un éminent spirituel, j’ai décidé de publier aussi ces souvenirs sur ce blogue du Maître-Chat Lully, sans – bien sûr – en modifier la teneur mais en perfectionnant la forme.

Monsieur l'Abbé Jean Carmignac

C’est dans le cadre des rencontres annuelles estivales du groupe « Fidélité et Ouverture », que j’ai fait connaissance de Monsieur l’abbé Jean Carmignac.

En 1985, et bien que je ne fusse alors qu’un tout jeune religieux (23 ans), il m’avait été demandé de présenter au cours des journées de prière et d’amité de  « Fidélité et Ouverture », un exposé sur la dévotion au Sacré-Coeur de Jésus : le culte du Sacré-Coeur faisait en effet quelques difficultés à certains intellectuels présents et il s’agissait donc d’en rappeler les fondements scripturaires, doctrinaux et spirituels, puis de dresser le tableau de ses développements historiques qui allèrent de pair avec une intensification de la spiritualité et une grande fécondité apostolique.

A l’issue de mon exposé, Monsieur l’abbé Carmignac tint à me parler personnellement parce qu’il voulait me préciser quelques éléments que mon ignorance de l’Hébreu ne me permettaient pas d’apprécier, et qui venaient renforcer les idées que j’avais développées.
Avec beaucoup de clarté, il m’expliqua que le mot hébreu désignant le coeur allait bien au-delà de l’acception un peu trop sentimentale que nous lui connaissons en Français, mais qu’il permet d’exprimer une dimension très profonde de la personne : ce qu’elle a de plus grand, de plus noble, de plus ressemblant à Dieu, puisque l’Ancien Testament attribue déjà un « coeur » à Dieu.
Il me cita le psaume XXXII «Cogitationes cordis ejus in generatione et generationem… Les pensées de son coeur demeurent de génération en génération …», me faisant remarquer que c’était justement ce verset que l’Eglise avait choisi pour en faire l’introït de la messe du Sacré-Coeur.

« Pour une mentalité hébraïque, me disait-il, la pensée vient du coeur, tandis que nous autres aurions tendance à dire qu’elle vient de l’intellect ». Et il me montra que ce verset, tout en permettant de développer la notion d’histoire du salut (tellement importante… et tellement « oubliée » par les tenants d’une exégèse historico-critique), s’accordait merveilleusement à ce que je venais de développer sur l’histoire et la doctrine, la spiritualité et les aboutissements de la dévotion au Coeur de Jésus, comprise – selon l’expression du Pape Pie XI – comme la synthèse admirable de toute la religion catholique.

C’est ainsi qu’il m’a été donné de comprendre que la science exégétique, vaste et très nuancée, de Monsieur l’abbé Carmignac s’enracinait et s’épanouissait dans une vie spirituelle authentique, profonde, vive et vivifiante, qui n’avait rien de commun avec la science froide et sèche de nombre d’intellectuels prétendument catholiques.
Pour l’abbé Carmignac, la connaissance très poussée des Saintes Ecritures était véritablement devenue une connaissance vivante et surnaturelle du Christ qu’il aimait.

J’étais, en ces temps là, chargé d’un cours d’initiation biblique à la maison de formation de mon Institut et je m’autorisais de la bienveillance avec laquelle Monsieur l’abbé Carmignac m’avait entretenu pour lui poser quelques questions qui me tenaient à coeur.

Je me souviens en particulier d’une conversation très libre qui eut lieu au cours d’un déjeuner. C’était à propos des traductions françaises de la Bible et des éditions courantes qu’on en trouve.
J’expliquais les réticences que j’avais à propos de la T.O.B. (traduction oecuménique de la Bible) et les discussions un peu vives que j’avais eues à ce sujet avec des confrères – religieux ou prêtres – qui considéraient cette traduction et ses notes comme un travail sérieux, scientifique et fiable, et qui n’hésitaient pas à y recourir pour la préparation de leurs sermons ou de leurs enseignements…
Avec les personnes présentes, elles aussi intéressées par ce sujet délicat, nous demandâmes donc l’avis de l’abbé Carmignac.

Il eut un bon et fin sourire : « Que l’on ne me dise surtout pas que la T.O.B. est un ouvrage de référence, ni une traduction rigoureuse et scientifique! Et je sais de quoi je parle, puisque je suis mentionné parmi les collaborateurs de cette traduction ! »
Avec humour, il nous raconta alors comment il avait été sollicité pour effectuer la traduction et rédiger l’introduction à l’un des petits prophètes, puis de quelle manière, et contre son gré, on avait voulu publier son travail dans la T.O.B.
Sa réaction de protestation venait du fait qu’il n’avait pris conscience qu’après avoir remis le travail qu’on lui avait demandé, de ce qu’étaient les prétentions de cette publication, mais aussi ce qu’était en réalité la mentalité exégétique de la plupart des traducteurs ou commentateurs avec lesquels son propre travail serait publié…

Plusieurs personnes demandèrent alors l’avis de l’abbé sur les traductions françaises courantes, et voulurent savoir laquelle, selon lui, était la plus recommandable pour l’usage des fidèles « ordinaires ».
Sans hésitation, il nous conseilla d’utiliser de préférence les vieilles éditions qui présentaient de sérieuses garanties de catholicité (celles publiées avec un imprimatur avant les années 50), même s’il n’en était aucune de véritablement parfaite.

Je crois l’avoir alors amusé en lui exprimant mon enthousiasme pour la traduction du Maistre de Sacy (elle n’avait pas encore été rééditée et on ne pouvait la lire que dans des éditions du XIXème siècle !), mais il me dit qu’il comprenait mon admiration pour cette version qui alliait une réelle sûreté doctrinale à l’extraordinaire beauté de la langue classique.

Une autre fois, nous eûmes l’occasion de revenir sur ces traductions françaises de la Bible qui se présentent « d’après les manuscrits originaux ».
J’étais irrité contre cette mention que l’on trouve au début de plusieurs éditions courantes et qui ne peut qu’abuser le commun des fidèles : en effet, ceux que l’on appelle « manuscrits originaux » ne sont que des manuscrits hébraïques de l’Ancien Testament qui ne remontent pas, pour l’ensemble, au delà du IXe siècle de notre ère : ils sont donc postérieurs de plusieurs siècles aux plus anciens manuscrits des versions grecques ou latines de ces mêmes textes.
Or, les exégètes « modernes » ont tendance à mépriser ou à tenir pour négligeables les leçons de la Vulgate ou de la version des Septante quand elles divergent d’avec celles du texte hébreu contenu dans des manuscrits plus récents.

Je ne cachais pas que, à mon avis, le judaïsme postérieur à la destruction du Temple de Jérusalem (70 ap. J.C.) avait préféré « réviser » le texte hébreu des livres saints (en particulier lorsque les  voyelles avaient été ajoutées) quand il était trop manifestement en faveur de la foi chrétienne, plutôt que de garder telles quelles certaines prophéties, dont le texte des Septante garde l’état originel.
Et je citais Saint Jérôme – que l’on sait pourtant très attaché à la « veritas hebraica » – qui répondait à Marcella, se plaignant de ne pas avoir reçu de lettre de lui : « Quel est donc ce travail si important et si nécessaire, me direz vous, qui ne vous permet pas le plaisir d’une causerie épistolaire ? C’est la confrontation de la version d’Aquila avec le texte hébreu, étude dont je m’occupe depuis longtemps, pour voir si la Synagogue n’aurait pas fait à l’original, en haine du Christ, quelque changement ; et je ne craindrai pas d’en faire l’aveu à une amie comme vous, j’ai trouvé là bien des choses capables de corroborer notre foi ! »

Monsieur l’abbé Carmignac donna son assentiment à mon opinion et, lorsque je lui demandais si les textes bibliques retrouvés à Qumrân, dans le cas de leçons divergentes, étaient plus proches du texte des Septante ou de celui des textes hébreux prétendûment « originaux », il répondit sans hésitation que, dans l’ensemble, les textes hébreux retrouvés à Qumrân authentifiaient les leçons de la version des Septante.

Il ajouta alors qu’il était convaincu que le texte hébreu des Saintes Ecritures, tel qu’il était lu en Palestine à l’époque de Notre-Seigneur et des débuts de l’Eglise, était globalement le même que le texte contenu dans la version grecque des Septante en raison du fait suivant : lors du concile de Jérusalem, où fut débattu de ce qu’il fallait imposer des usages du judaïsme aux nouveaux chrétiens issus du paganisme, l’apôtre Saint Jacques, dit le Mineur, intervint à la suite de Saint Pierre en faveur de mesures prudentes de discipline qui ne gardaient des prescriptions mosaïques qu’une part minime. Il s’agissait de faciliter les relations entre les fidèles venus du paganisme et ceux qui, issus du judaïsme, restaient attachés à tous les usages mosaïques.

L’intervention de Saint Jacques se trouve en Actes XV, 13-21. Or l’argumentation qu’il développe fait intervenir une citation du prophète Amos (IX,11-12) annonçant : « Après cela je reviendrai, et je rebâtirai le tabernacle de David qui est tombé ; je réparerai ses ruines et je le relèverai ; afin que le reste des hommes cherche le Seigneur, et aussi toutes les nations sur lesquelles mon nom a été invoqué, dit le Seigneur qui fait ces choses ». Cette leçon, on le voit, contient des perspectives de salut universel.

La plupart des éditions modernes signalent en note que Saint Jacques cite le prophète Amos d’après le texte grec de la Septante, car le texte hébreu des prétendus « manuscrits originaux » contient cette leçon-ci : « En ces jours là, je relèverai le tabernacle branlant de David, je réparerai ses brèches, je relèverai ses ruines, je rebâtirai comme aux jours d’autrefois afin qu’ils possèdent le reste d’Edom et toutes les nations qui furent appelées de mon nom ; oracle du Seigneur qui a fait cela ». Ici, il n’est plus de trace d’un salut adressé à toutes les nations, mais l’affirmation d’une domination universelle d’Israël.

Monsieur l’abbé Carmignac faisait alors remarquer que Saint Jacques, considéré comme l’un des plus fidèles gardiens des traditions du judaïsme dans la primitive Eglise, et qui devait donc logiquement être attaché au texte hébraïque des Saintes Ecritures plus qu’à leur version grecque, cite un texte dont le sens est conforme à celui contenu dans la traduction des Septante afin de justifier une décision qui impose aux fidèles venus du paganisme une observation minimaliste des usages mosaïques.
Les chrétiens issus du judaïsme qui avaient voulu imposer tous les préceptes de la loi juive aux nouveaux convertis se trouvaient donc un peu « désavoués » par celui des apôtres qui se trouvait le plus proche d’eux (l’abbé souriant dit même – cum grano salis – que Saint Jacques, en nos temps, serait passé pour « l’intégriste de service » !).
Si le texte hébreu du prophète Amos lu par les Juifs palestiniens avait été différent, comme il l’est aujourd’hui dans les manuscrits dits « originaux », de la leçon invoquée par Saint Jacques à l’appui de son argumentation, il leur aurait été facile de la contester, de protester en disant que le texte qu’il utilisait était une interprétation erronée de la prophétie… Or, il n’en fut rien !
« Cela signifie donc
, concluait l’abbé Carmignac, que le texte hébreu originel était conforme à ce que nous lisons aujourd’hui dans la traduction des Septante et non à la leçon actuelle que nous trouvons dans les manuscrits hébreux ».

Frère Maximilien-Marie du Sacré-Coeur.

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Lire aussi :
- In memoriam : Monsieur l’abbé Jean Carmignac, ici > www.
- le témoignage de Vittorio Messori sur l’abbé Jean Carmignac, ici > www.

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1 Commentaire Commenter.

  1. le 29 septembre 2011 à 19 h 07 min Abbé Jean-Louis D. écrit:

    Merci mille fois de nous rappeler cet éminent et saint personnage, de nous le faire connaître, de nous faire connaître son oeuvre.
    Il a été, il est une tête à penser pour notre époque égarée par les fausses exégèses, théologies et sciences dont les auteurs n’ont utilisé leur intelligence et leur érudition qu’à travers l’orgueil des idéologies dont la sagesse n’était certainement pas émanant du Saint Esprit, mais de cet esprit qui contamina le Concile V II.
    Grand hommage à l’Abbé Carmignac!

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