2011-69. Notre béalière.

Lundi 5 septembre 2011.

Chers Amis du Refuge Notre-Dame de Compassion,

Dans ma chronique du mois d’août (cf. > ici), je vous parlais des travaux d’entretien de notre béalière,  pour lesquels tous les hommes du hameau se sont unis vers la fin du mois, et je vous écrivais que je comptais bien vous en parler plus au long.
Puisque donc c’est aujourd’hui la rentrée des classes, je vais m’acquitter de ma promesse et m’appliquer à cette « rédaction » qui par certains côtés sera aussi une « leçon de choses » – comme on disait jadis à l’école primaire – tout en entrant dans le cadre général de mes « chroniques » de la vie du Mesnil-Marie.

la béalière approche du Mesnil-Marie

La béalière à l’approche du Mesnil-Marie.

Le mot « béalière« , qui est aujourd’hui l’une des formes les plus répandues, existe avec un certain nombre de variantes : « bialère », « biaillère », « biélière », « biel », « béal », « bezal » ou « bezaou »… selon les vallées et les villages.
D’après Claudine Fréchet, docteur en sciences du langage et maître de conférences à l’Université Catholique de Lyon où elle effectue des recherches spécialisées en langues régionales, auteur d’un « Dictionnaire du parler de l’Ardèche », ce mot viendrait du gaulois « bedul » qui désigne un canal.
Dans la langue d’oil, ancêtre du Français, ce même mot gaulois a donné au Moyen-Age le mot « bied » devenu ensuite bief, qui subsiste dans la langue contemporaine mais avec un sens plus restreint puisqu’il sert principalement à désigner la partie d’un canal comprise entre deux écluses.

Les béalières sont un élément essentiel et très antique de la civilisation rurale cévenole en général et vivaroise en particulier ; elles appartiennent au patrimoine historique et humain de notre province.

Vous l’avez compris à travers mes explications philologiques précédentes, ce sont des espèces de canaux : mais n’allez pas imaginer de grands et larges canaux sur lesquels on pourrait naviguer! La largueur des béalières qui peut parfois – et assez exceptionnellement – atteindre près d’un mètre, peut tout aussi bien ne pas excéder vingt centimètres.

En amont d’une zone d’habitation ou de culture, les béalières prennent l’eau d’un ruisseau ou d’une rivière pour l’acheminer, en pente douce à travers champs et jardins dont elles permettent l’irrigation, jusqu’à un hameau ou à un moulin, en suite de quoi elles la laissent repartir dans le cours d’eau dont elles l’avaient déviée.

Pour creuser et entretenir les béalières, le savoir-faire paysan avait mis au point un outil spécifique : de part et d’autre du trou permettant d’enfiler le manche (qui était relativement court) se trouvait d’un côté une sorte de pioche plate à bout rectangulaire, et de l’autre une espèce de bec de perroquet tranchant qui facilitait la découpe des mottes d’herbe ou des racines…

Au Mesnil-Marie, nous sommes très fiers de posséder l’un de ces instruments, devenus assez rares, retrouvé par Frère Maximilien-Marie dans les quasi fouilles archéologiques du déblaiement de notre cave :

Outil pour les béalières

Autrefois, les béalières n’étaient pas construites, mais seulement creusées dans la terre des pentes.
A partir du milieu du XXème siècle, un certain nombre d’entre elles ont été cimentées ou busées sur une partie de leur parcours.
C’est ce que nous avons dû faire au Mesnil-Marie à notre arrivée (comme vous pouvez le voir sur la photo ci-dessous) parce que la béalière qui passe au pied de nos murs fuyait de toutes parts : le terrain était inondé, la végétation y avait poussé de manière totalement anarchique et Frère Maximilien-Marie a donc dû la faire ré-étanchéifier par la pose de demi-buses de ciment.

béalière restaurée au pied du Mesnil-Marie

La béalière restaurée au pied des murs du Mesnil-Marie

A intervalles plus ou moins réguliers le bord des béalières avait des points de passage, ordinairement fermés par une planche : lorsqu’on soulevait la planche (qu’il convenait alors de mettre en travers du cours normal de la béalière), l’eau était déviée vers une parcelle particulière qu’elle irriguait ou vers un bassin qu’elle remplissait.

Les béalières sont le plus souvent des propriétés collectives héritées du Moyen-Age : elles n’appartiennent pas nominativement à telles et telles personnes, désignées sur des actes écrits, mais elles sont en quelque sorte la propriété des terrains qu’elles traversent et auxquels elles donnent un droit d’eau.
Ces droits d’eau étaient strictement codifiés et réglementés par l’usage et le droit coutumier villageois : tel propriétaire pouvait détourner la totalité de l’eau de la béalière vers telle parcelle, tel jour de telle heure à telle heure, mais sitôt son créneau horaire achevé le droit d’eau revenait à tel autre propriétaire pour telle ou telle autre parcelle, …etc.
A la moindre indélicatesse de l’un ou au moindre dépassement d’horaire de l’autre, ce système pouvait entraîner des conflits de voisinage, dégénérant très facilement en altercations, insultes, bagarres et rancunes tenaces!
De nos jours, l’usage généralisé des pompes et des citernes a permis une autre manière de régulation et une utilisation plus apaisée de ces antiques droits d’eau. 

Sur les clichés suivants, vous pourrez admirer quelques vues de notre béalière après le grand nettoyage annuel de la fin août (cliquer sur chaque photo pour la voir en plus grand format) :

cascade du salin vue d'en bas

La cascade du Salin vue d’en bas :
c’est à son sommet, creusé dans le rocher, que se trouve le départ de notre béalière.

grenouille gif

cascade du salin point de départ de la béalière

La même cascade vue d’en haut :
c’est creusé sous le rocher à droite que se situe le point de départ de notre béalière.

grenouille gif

béalière maçonnée contre la falaise

A son départ, notre béalière est maçnnée cntre le rocher qui forme une falaise.

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béalière à travers champs

Notre béalière à travers les champs.

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Notre béalière demeure un élément essentiel à la vie de notre hameau : en effet, si tous les ans nous consacrons une journée pour en faire le grand nettoyage et si nous veillons soigneusement à son entretien dans un esprit de « communauté villageoise », c’est parce qu’elle est en pratique le seul moyen d’alimentation en eau de nos maisons.

Il n’y a pas de réseau communal de distribution qui arrive jusqu’à nous et sans doute n’y en aura-t-il pas avant longtemps …si cela se fait un jour!
C’est l’eau de la béalière qui, à travers les filtres naturels du terrain, alimente nos citernes et qui est ensuite pompée dans nos maisons, où de nouveaux filtres et des installations précises nous permettent de l’avoir dans les robinets avec la pression nécessaire.
A notre arrivée ici, Frère Maximilien-Marie a dû diriger d’importants, longs et coûteux travaux pour que le Mesnil-Marie soit pourvu en eau courante : ceux qui ont suivi mes chroniques régulières de notre première année en ces lieux s’en souviennent sans doute (par exemple > ici, ou encore > ici) et je suis même allé retrouver une photo de l’été 2008 montrant mon papa-moine en compagnie de notre entrepreneur assistant à la remise en eau de notre béalière après les très importants travaux qu’il avait fallu réaliser…
C’est avec ce cliché et en vous laissant imaginer le chant de l’eau au pied de nos épaisses murailles que je vous quitte ce soir.

2011-69. Notre béalière. dans Chronique de Lully patteschats  Lully.

remise en eau de la béalière après les travaux de restauration

Et pour aider à l’achèvement des travaux du Mesnil-Marie >

btn_donateCC_LG dans Chronique de Lully

Publié dans : Chronique de Lully |le 5 septembre, 2011 |4 Commentaires »

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4 Commentaires Commenter.

  1. le 21 août 2013 à 6 h 11 min Hélène B. écrit:

    Bonjour,
    bravo pour ce bel article très instructif.
    Nous avons retrouvé en creusant notre terrain une béalière, à Saint Alban d’Ay, à côté d’Annonay ; à l’occasion de la fête du patrimoine aura lieu une conférence sur « l’eau et les plantes » organisée par l’Association « les Amis de la Truffole » ; m’autorisez-vous à évoquer votre article pour expliquer l’usage des béalières ?
    Merci de votre réponse.
    Bien cordialement.
    Hélène B.

  2. le 6 septembre 2011 à 1 h 33 min Iolire écrit:

    Que vos paroles soient entendues Monsieur l’Abbé !
    La Sainte Providence a besoin d’ »outils » : acceptons de le devenir d’une manière ou d’une autre.

  3. le 5 septembre 2011 à 16 h 58 min Abbé Jean-Louis D. écrit:

    Très intéressante que cette description de la béalière!
    Je souhaite que soient nombreux ceux qui pourront, d’une manière ou d’une autre, aider le frère Maximilien-Marie à poursuivre tous ses travaux.

  4. le 5 septembre 2011 à 16 h 54 min Isabelle écrit:

    Un article fouillé et très intéressant.
    Récemment, dans l’émission « Des racines et des ailes » il était question d’une Abbaye du sud-ouest de la France et du « Canal des moines », ouvrage extraordinaire : si la béalière dont il est question ici est plus modeste, elle n’est pas sans rappeler des similitudes dans les techniques utilisées.
    Merci pour ce bel article!
    Rédaction de rentrée scolaire très bien réussie!

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