2011-18. « Si elle ne s’allie pas à l’intimité morale, la proximité physique est le plus sûr moyen de frôler sans l’apercevoir la beauté secrète d’une âme… »

Nous avons commémoré (ici > www) le dixième anniversaire du rappel à Dieu de Gustave Thibon. Nous proposons aujourd’hui à votre réflexion – à votre méditation – un texte exposant de manière remarquable les paradoxes liés à la proximité ou à l’éloignement physiques pour ce qui concerne la connaissance réelle des personnes…

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« Eloignement et connaissance »

Gustave Thibon, in « Retour au réel », chap XIII (1943).

Lueurs de l'aube sur le campanile du Mesnil-Marie

Lueurs de l’aube sur le campanile du Mesnil-Marie

« Eloignement et connaissance – Un étranger passe une heure près de nous et s’en retourne ébloui. Mais celui qui vit à nos côtés lui dit : « je le connais mieux que vous, j’assiste quotidiennement à sa vie : elle est pleine de banalités et de petitesses, et ce rayonnement qui vous a séduit n’est qu’une apparence. Vous voyez cet homme de trop loin pour bien le connaître ». A quoi l’admirateur « naïf » peut répondre : là où la grandeur existe, est-ce de près qu’on la voit? Celui qui habite au flanc d’un mont voit des pierres qui s’effritent et de la boue qui ruisselle, il voit aussi peut-être des sources utiles et des ombrages agréables, mais il ne sait rien de la majesté solitaire du grand mont vêtu de lumière. Qui oserait dire pourtant que la cime vierge contemplée de loin est moins réelle que la fange aperçue de près?

Si elle ne s’allie pas à l’intimité morale, la proximité physique est le plus sûr moyen de frôler sans l’apercevoir la beauté secrète d’une âme : elle ne permet d’atteindre que l’enveloppe matérielle, le déchet mécanique de la vie. Ce n’est pas de près, c’est du dedans qu’on voit la grandeur, et le voisinage sans l’intimité creuse entre les êtres le plus opaque et le plus infranchissable des abîmes.

La majorité des familles et des groupements humains nous offre d’ailleurs le spectacle de cette quasi impossibilité de passer de la proximité à la communion, et c’est ce qu’expriment des locutions proverbiales comme : ‘nul n’est prophète dans son pays’, ou ‘il n’y a pas de héros pour son valet de chambre’.

L’être qu’on connaît, ce n’est pas celui auquel on se frotte (quel beau terme pour désigner l’extrême proximité unie à l’extériorité absolue!), c’est celui dans lequel on pénètre.

L’éloignement au contraire n’exclut pas la connaissance profonde ; il y a même une mystérieuse connivence entre la distance et l’intimité. Quand on ne connaît pas encore du dedans, mieux vaut, pour apercevoir la grandeur, regarder de loin que de près : c’est de loin qu’apparaît le rayonnement des astres et l’auréole des fronts. La proximité rétrécit le champ de la vision au détail superficiel et vain ; aussi tout se ressemble de près, tout tend à s’égaliser dans le même néant. Mais la distance est le critère de la grandeur : elle efface ce qui ne mérite pas d’être vu, le reste elle le transforme en étoile.

Connivence entre la distance et l’intimité, ai-je dit. Cet être qui vit près de nous ne s’étonne pas de notre présence, elle fait partie du décor éteint qui lui est familier, rien de nous ne pénètre en lui : d’où pourrait surgir entre lui et nous cet ébranlement révélateur qui est à la source de toute connaissance authentique? Mais celui qui vient de loin a éprouvé cette sensation de nouveauté et de choc, il a vécu cette ouverture à l’autre qui est la première condition de la pénétration de l’autre – et celui-là nous connaît en vérité : sa vision est profonde parce que, au lieu de s’arrêter à ce sédiment déposé sur nous par la matière et les jours, qui retient les regards de notre entourage, elle va spontanément jusqu’au noyau divin qui est en nous, qui est nous.

Ainsi s’expliquent des phénomènes en apparence paradoxaux, tels le fait que la valeur unique de certains êtres ne nous apparaît qu’à travers l’abîme infranchissable creusé par leur mort, ou que tant de grands hommes ne commencent à être compris et admirés que hors de leur pays ou de leur époque, ou que la naissance d’un grand amour, d’une grande intimité entre deux êtres, s’accompagne presque toujours d’un sentiment de beauté et de pureté inaccessibles.

La parenté est profonde entre l’étoile qui scintille dans notre ciel et l’amour que nous portons dans notre coeur ; la chose la plus proche s’identifie à la plus lointaine, et si l’étoile s’éteint dans notre ciel, l’amour meurt dans notre coeur.

Dès l’instant que je ne te sens plus vierge, je suis incapable de te posséder.

Tout grand amour (et par là même toute connaissance profonde) est ainsi fait à la fois de recul et d’élan (sans le grand recul transfigurateur de la vision l’élan de l’âme n’atteint pas son but dernier); il implique une espèce de tension polaire entre la vénération qui se prosterne devant l’intangible et le désir qui se meut vers la possession. Le vers merveilleux de Hugo : ‘Sentir l’être sacré frémir dans l’être cher’, trouve ici une nouvelle et profonde application. »

Publié dans : Lectures & relectures, Textes spirituels |le 16 février, 2011 |4 Commentaires »

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4 Commentaires Commenter.

  1. le 17 février 2011 à 20 h 16 min Luciani écrit:

    Je ne connaissais pas ce texte de G.Thibon ; quelle profondeur et quelle vérité!

  2. le 16 février 2011 à 11 h 51 min Sybille écrit:

    Extraordinaire et tellement vrai!!!
    Longue méditation qui découle de ce texte…
    Merci, petit frère et Lully!

  3. le 16 février 2011 à 7 h 38 min SDM écrit:

    Merci!!!
    C’est un très beau texte… consolant et encourageant.

  4. le 16 février 2011 à 7 h 10 min Michèle SF écrit:

    Je suis bouleversée par ce texte et cette analyse si juste.
    Merci, Frère Maximilien-Marie, de me le faire découvrir!
    Je n’ai pas encore « tout lu » de Gustave Thibon, mais grâce à vous je le découvre et l’aime chaque jour un peu plus ♥

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