2008-10. La catéchèse de Benoît XVI sur Saint Augustin (4ème & 5ème parties).

Voici les deux dernières des cinq catéchèses du mercredi que notre Saint-Père le Pape Benoît XVI a consacrées à Saint Augustin. Puissent ces textes inciter beaucoup de fidèles à se plonger dans les écrits du grand Docteur de l’Occident et à s’imprégner de ses enseignements…

Saint Augustin

Saint Augustin écrivant (enluminure médiévale)

Audience générale du mercredi 20 février 2008 :

L’importance majeure des écrits de Saint Augustin :

Chers Frères et Sœurs,

Après la pause des exercices spirituels de la semaine dernière, nous revenons aujourd’hui à la grande figure de Saint Augustin, duquel j’ai déjà parlé plusieurs fois dans les catéchèses du mercredi. C’est le Père de l’Église qui a laissé le plus grand nombre d’œuvres, desquelles je voudrais aujourd’hui parler brièvement. Quelques uns des écrits augustiniens sont d’une importance capitale, et non seulement pour l’histoire du christianisme mais pour la formation de toute la culture occidentale : l’exemple le plus clair est celui des Confessions, sans doute l’un des livres de l’antiquité chrétienne parmi les plus lus. Comme différents Pères de l’Église des premiers siècles, mais dans une mesure incomparablement plus importante, l’Évêque d’Hippone a en effet exercé une influence étendue et persistante, comme il apparaît déjà de la surabondante traduction écrite à la main de ses œuvres, qui sont vraiment très nombreuses.

Lui-même passa en revue quelques années avant de mourir, dans les Rétractations et peu après sa mort, elles furent soigneusement enregistrées dans l’Indiculus (= liste) ajoutée par son fidèle ami Possidius à la biographie de Saint Augustin, Vita Augustini. La liste des œuvres d’Augustin fut réalisée avec le but explicite d’en sauvegarder la mémoire pendant que l’invasion vandale envahissait toute l’Afrique romaine et compte bien mille trente écrits numérotés de leur auteur, avec d’autres «qui ne peuvent pas être numérotés, parce qu’il n’a apposé aucun numéro». L’évêque d’une ville voisine, Possidius, dictait ses paroles précisément à Hippone – où il s’était réfugié et où il avait assisté à la mort de son ami – et il se basait presque seulement sur le catalogue de la bibliothèque personnelle d’Augustin. Aujourd’hui, il y a plus de trois cents lettres de l’évêque d’Hippone qui ont survécu et presque six cents homélies, mais à l’origine elles était beaucoup plus nombreuses, peut-être même entre trois mille ou quatre mille, le fruit de quarante ans de prédication de l’antique orateur qui avait décidé de suivre Jésus et de parler non seulement aux grands de la cour impériale, mais aussi à la population simple d’Hippone.

Et encore ces dernières années, les découvertes d’un groupe de lettres et de certaines homélies ont enrichi notre connaissance de ce grand Père de l’Église. «Beaucoup de livres – écrit Possidius - furent composés et publiés par lui, beaucoup de sermons furent tenus dans les églises, transcrits et corrigés, aussi bien pour réfuter les différents hérétiques mais aussi pour interpréter les Saintes Écritures en vue de l’édification des saints fils de l’Église. Ces œuvres – souligne l’Évêque ami – sont si nombreuses qu’un spécialiste peut avec peine toutes les lire et apprendre à les connaître» (Vita Augustini, 18, 9).

Parmi la production littéraire d’Augustin – plus de mille publications subdivisées en écrits philosophiques, apologétiques, doctrinaux, moraux, monastiques, exégétiques, antihérétiques, en plus des lettres et des homélies – se détachent quelques œuvres exceptionnelles d’une grande portée théologique et philosophique. Avant tout, il faut rappeler déjà mentionnées les Confessions, écrites en treize livres entre 397 et 400, en louange à Dieu. Ce sont une sorte d’autobiographie sous la forme de dialogue avec Dieu. Ce genre littéraire reflète justement la vie de Saint Augustin, qui était une vie pas refermée sur elle, dispersée dans de nombreuses choses, mais vécue substantiellement comme un dialogue avec Dieu et ainsi une vie avec les autres. Le titre Confessions indique déjà la spécificité de cette autobiographie. Ce mot Confessions dans le latin chrétien développé par la tradition des Psaumes, a deux significations, qui toutefois se recoupent. Confessions indique, en premier lieu, la confession de ses faiblesses, la misère de ses péchés ; mais, en même temps, Confessions signifie louange de Dieu, reconnaissance à Dieu. Voir sa misère dans la lumière de Dieu devient louange à Dieu et action de grâce parce que Dieu nous aime et nous accepte, il nous transforme et il nous élève vers lui. Sur ces Confessions qui furent un grand succès déjà du vivant de Saint Augustin, il a écrit lui-même: «Elles ont exercé sur moi une telle action pendant que je les écrivais et l’exercent encore lorsque je les relis. Il y a de nombreux frères auxquels ces œuvres plaisent» (Retractationes, II, 6) : et je dois dire que moi aussi, (ici Benoît XVI fut très applaudit), je suis un de ces « frères ». Et grâce au Confessions, nous pouvons suivre pas à pas le chemin intérieur de cet homme extraordinaire et passionné de Dieu. Moins répandues mais tout aussi originales et importantes, sont ensuite les Retractationes, composées en deux livres autour de 427, dans lesquelles Saint Augustin, désormais âgé, accomplit une œuvre de « révision » (retractatio) de toute son œuvre écrite, laissant ainsi un document littéraire singulier et très précieux, mais aussi un enseignement de sincérité et d’humilité intellectuelle.

Le De civitate Dei – une œuvre imposante et décisive pour le développement de la pensée politique occidentale et pour la théologie chrétienne de l’histoire – fut écrite entre 413 et 426 en vingt-deux livres. Elle a été écrite à l’occasion du sac de Rome perpétré par les Goths en 410. De nombreux païens encore vivants, mais même beaucoup de chrétiens avaient dit : Rome est tombée, maintenant le Dieu chrétien et les apôtres ne peuvent pas protéger la ville. Pendant la présence de la divinité païenne, Rome était caput mundi, la grande capitale, et personne ne pouvait penser qu’elle serait tombée entre les mains des ennemis. Maintenant, avec le Dieu chrétien, cette grande ville n’apparaissait plus sûre. Donc le Dieu des chrétiens ne protègeait pas, ne pouvait pas être le Dieu auquel se fier. À cette objection, qui touchait profondément aussi le cœur des chrétiens, répond Saint Augustin par cette œuvre grandiose, le De civitate Dei, en expliquant ce que nous devons attendre de Dieu et ce que nous ne pouvons pas, quelle est la relation entre le domaine politique et le domaine de la foi, de l’Église. Même aujourd’hui, ce livre est une source pour bien définir la véritable laïcité et la compétence de l’Église, la grande espérance véritable que nous donne la foi.

Ce grand livre est une présentation de l’histoire de l’humanité gouvernée par la Providence divine, mais actuellement divisée par deux amours. Et ceci est le dessein fondamental, son interprétation de l’histoire, qui est la lutte entre deux amours : Amour de soi «jusqu’à l’indifférence de Dieu», et l’Amour de Dieu «jusqu’à l’indifférence de soi», (De civitate Dei, XIV, 28), à la pleine liberté de soi pour les autres dans la lumière de Dieu. Celui-ci, donc, est peut-être le plus grand livre de Saint Augustin, d’une importance permanente. Le De Trinitate, œuvre en quinze livres sur le noyau principal de la foi chrétienne, la foi dans le Dieu trinitaire, écrit en deux temps, est aussi très important : entre 399 et 412, les premiers douze livres, publiés à l’insu d’Augustin, qui vers 420, les compléta et revit l’œuvre entière. Ici il réfléchit sur le visage de Dieu et cherche à comprendre ce mystère du Dieu qui est unique, l’unique créateur du monde, de nous tous, et toutefois, précisément cet unique Dieu est trinitaire, un cercle d’Amour. Il cherche à comprendre le mystère insondable : justement l’être trinitaire, en trois Personnes, est la plus réelle et plus profonde unité de l’unique Dieu. Le De doctrina Christiana est par contre une véritable introduction culturelle à l’interprétation de la Bible et en définitive au christianisme-même, qui a eu une importance décisive dans la formation de la culture occidentale.

Malgré toute son humilité, Augustin fut certainement conscient de sa dimension intellectuelle. Mais pour lui, porter le message chrétien aux gens simples était plus important que de faire des grandes œuvres théologiques. Son intention très profonde, qui a guidé toute sa vie, apparaît dans une lettre écrite au collègue Evodio, dans laquelle il communique sa décision de suspendre pour l’instant la dictée des livres de De Trinitate, «parce qu’ils sont trop difficiles et je pense que peu de personnes peuvent le comprendre ; pour cela, il est plus important de rédiger d’autres textes que nous espérons plus utiles à un grand nombre» (Epistulae, 169, 1, 1). Il était donc plus utile pour lui de communiquer la foi de manière compréhensible à tous, que de ne pas écrire de grandes œuvres théologiques. La responsabilité ressentie vis-à-vis de la divulgation du message chrétien est ensuite à l’origine d’écrits comme le De catechizandis rudibus, une théorie et aussi une pratique de la catéchèse, ou le Psalmus contra partem Donati. Les donatistes étaient le grand problème de l’Afrique de Saint Augustin, un schisme africain. Ils affirmaient : la véritable chrétienté est la chrétienté africaine. Ils s’opposaient à l’unité de l’Église. Le grand Évêque a lutté contre ce schisme toute sa vie, en cherchant de convaincre les donatistes que c’est seulement dans l’unité que l’africanité peut être vraie. Et pour se faire comprendre de ceux qui étaient simples, qui ne pouvaient pas comprendre le latin du rhéteur, il a dit : je dois écrire même avec des erreurs de grammaire, dans un latin très simplifié. Et il l’a fait surtout dans ce Psalmus, une sorte de poésie simple contre les donatistes, pour aider tous les gens à comprendre que seulement dans l’unité de l’Église se réalise réellement pour tous, notre relation avec Dieu et la paix grandit ainsi dans le monde.

Dans cette production destinée à un public plus large, le nombre des homélies, souvent prononcées en improvisant, transcrites par des tachygraphes pendant la prédication et vite mises en circulation, revêt une importance particulière. Parmi celles-ci, se détachent les très belles Enarrationes en Psalmos, beaucoup lues au moyen âge. La pratique de la publication des milliers d’homélies d’Augustin – souvent sans le contrôle de l’auteur – explique leur diffusion et leur dispersion, mais aussi leur vitalité. En effet, les sermons de l’évêque d’Hippone devenaient très vite, pour la renommée de leur auteur, des textes très recherchés et servaient aussi pour d’autres Évêques et prêtres comme modèles, adaptés toujours à des nouveaux contextes.

La tradition iconographique, déjà dans une fresque du Latran remontant au VIe siècle, représente Saint Augustin avec un livre en main, certainement pour exprimer sa production littéraire, qui influença beaucoup la mentalité et la pensée chrétienne, mais pour exprimer aussi son Amour pour les livres, pour la lecture et la connaissance de la grande culture antérieure. À sa mort, il ne laissa rien, raconte Possidius, mais «il recommandait toujours de conserver avec diligence pour les générations à venir, la bibliothèque de l’église avec tous les codex», surtout ceux de ses œuvres. Dans ces œuvres, souligne Possidius, Augustin est « toujours vivant » et procure un grand bonheur à ceux qui lisent ses écrits, même si, conclut-il, « je crois que ceux qui purent le voir et l’écouter quand il parlait en église personnellement, et surtout ceux qui faisaient partie de sa vie quotidienne ont pu davantage tirer profit de son contact » (Vita Augustini, 31). Oui, même pour nous, il aurait été beau de pouvoir l’entendre de son vivant. Mais il est réellement vivant dans ses écrits, est présent en nous et ainsi nous voyons aussi la vitalité permanente de la foi pour laquelle il a donné toute sa vie.

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Audience générale du mercredi 27 février 2008 :

Les trois étapes de la conversion de Saint Augustin
sont un modèle pour nos propres conversions :

Chers Frères et Sœurs,

Avec la rencontre d’aujourd’hui, je voudrais conclure la présentation de la figure de Saint Augustin. Après s’être arrêtés sur sa vie, sur ses œuvres et sur quelques aspects de sa pensée, aujourd’hui je voudrais revenir sur son histoire intérieure, qui en a fait un des plus grands convertis de l’histoire chrétienne. J’ai dédié tout particulièrement ma réflexion à son expérience pendant le pèlerinage que j’ai accompli à Pavie, l’année dernière, pour vénérer les dépouilles mortelles de ce Père de l’Église. De cette manière, j’ai voulu exprimer l’hommage de toute l’Église catholique, mais aussi lui montrer ma dévotion personnelle et toute ma reconnaissance vis-à-vis d’une figure à laquelle je me sens très lié pour le rôle qu’il a joué dans ma vie de théologien, de prêtre et de pasteur.

Aujourd’hui encore, il est possible de parcourir l’histoire de Saint Augustin grâce surtout aux Confessions, écrites en louange à Dieu et qui sont à l’origine d’une des formes littéraires les plus spécifiques de l’Occident, l’autobiographie, c’est-à-dire l’expression personnelle de la conscience de soi. Eh bien, celui qui s’approche de ce livre extraordinaire et fascinant, encore beaucoup lu aujourd’hui, s’aperçoit facilement que la conversion d’Augustin n’a pas été soudaine ni pleinement réalisée dès le début, mais peut être définie plutôt comme un véritable chemin, qui reste un modèle pour chacun de nous. Cet itinéraire trouva certainement son point culminant par la conversion et ensuite par le baptême, mais ne s’acheva pas dans cette veillée pascale de l’année 387, lorsque à Milan, le rhéteur africain fut baptisé par l’évêque Ambroise. En effet, le chemin de conversion d’Augustin continua humblement jusqu’à la fin de sa vie, au point qu’on peut vraiment dire que ses différentes étapes – on peut en distinguer facilement trois – sont une unique et grande conversion.

Saint Augustin a été un chercheur passionné de la vérité : il l’a été dès le début et ensuite pour toute sa vie. La première étape de son chemin de conversion s’est réalisée précisément dans l’approche progressive au christianisme. En réalité, il avait reçu de sa mère Monique, à laquelle il resta toujours très lié, une éducation chrétienne et, bien qu’il avait vécu pendant les années de sa jeunesse une vie assez dissipée, il ressentit toujours une profonde attirance pour le Christ, en ayant bu l’Amour pour le nom du Seigneur avec le lait maternel, comme il le souligne lui-même (cf. Confessions, III, 4,8) . Mais même sa philosophie, surtout celle inspirée par Platon, avait contribué à l’approcher encore plus du Christ en lui manifestant l’existence du Logos, la raison créatrice. Les livres des philosophes lui indiquaient qu’il y a la raison, de laquelle vient ensuite tout le monde, mais ils ne lui disaient pas comment atteindre ce Logos, qui semblait ainsi lointain. Seulement la lecture des lettres de Saint Paul, dans la foi de l’Église catholique, lui révéla pleinement la vérité. Cette expérience fut synthétisée par Augustin dans une des pages les plus célèbres des Confessions : il raconte que, dans le tourment de ses réflexions, alors qu’il s’était retiré dans un jardin, il entendit tout à coup une voix d’ enfant qui répétait une cantilène, jamais entendue auparavant : tolle, lege, tolle, lege, «prends, lis, prends, lis» (VIII, 12.29). Il se rappela alors de la conversion d’Antoine, père du monachisme, et et avec hâte il revint au codex paulinien qu’il avait peu avant entre ses mains, l’ouvrit et son regard tomba sur le passage de l’épître aux Romains où l’Apôtre exhorte à abandonner les œuvres de la chair et à se revêtir du Christ (Rom. XIII, 13-14). Il avait compris que ces paroles à cet instant lui était personnellement adressées, venaient de Dieu par l’Apôtre et lui indiquaient ce qu’il devait faire à cet instant. Ainsi il se sentit libéré des ténèbres du doute et se retrouva finalement libre de se donner entièrement au Christ : «Tu avais converti mon être à toi», commente-t-il (Confessions, VIII, 12.30). Voilà la première et décisive conversion.

Le rhéteur africain arriva à cette étape fondamentale de son long chemin grâce à sa passion pour l’homme et pour la vérité, passion qui le conduisit à chercher Dieu, grand et inaccessible. Sa foi dans le Christ lui fit comprendre que ce Dieu, apparemment si loin, en réalité ne l’était pas. En effet, Il s’était fait proche de nous, en devenant l’un d’entre nous. En ce sens, la foi dans le Christ porta à son accomplissement, la longue recherche d’Augustin sur le chemin de la vérité. Seulement un Dieu que l’on pouvait toucher, l’un de nous, était finalement un Dieu qu’on pouvait prier, pour lequel et avec lequel on pouvait vivre. Voilà un chemin à parcourir avec courage et en même temps avec humilité, dans l’ouverture à une purification permanente dont chacun de nous a toujours besoin. Mais avec cette veillée pascale de 387, comme nous l’avons dit, le chemin d’Augustin n’était pas terminé. Revenu en Afrique et après avoir fondé un petit monastère, il se retira avec quelques amis pour se consacrer à la vie contemplative et d’étude. C’était le rêve de sa vie. Maintenant, il était appelé à vivre totalement pour la vérité, avec la vérité, dans l’amitié du Christ qui est la vérité. Un beau rêve qui dura trois ans, jusqu’à lorsque il fut, malgré lui, consacré prêtre à Hippone et destiné à servir les fidèles, en continuant certes à vivre avec le Christ et pour le Christ, mais au service de tous. C’était très difficile, mais il comprit dès le début que c’est seulement en vivant pour les autres, et pas simplement pour sa contemplation privée, qu’il pouvait réellement vivre avec le Christ et pour le Christ. Ainsi, renonçant à une vie seulement de méditation, Augustin apprit, souvent avec difficulté, à mettre à la disposition des autres, le fruit de son intelligence. Il apprit à communiquer sa foi aux gens simples et vivre ainsi pour eux dans cette ville qui devint sa sienne, en réalisant sans se lasser, une activité généreuse et lourde qu’il décrit ainsi dans un de ses très beaux sermons : « Continuellement prêcher, discuter, reprendre, édifier, être à la disposition de tous – c’est une charge considérable, un grand poids, une fatigue immense » (Serm. 339, 4). Mais ce poids, il le prit sur lui, en comprenant que c’est précisément ainsi qu’il pouvait être plus proche du Christ. Comprendre qu’être au service des autres avec simplicité et humilité, était sa véritable et seconde conversion.

Mais il y a une dernière étape du chemin augustinien, une troisième conversion : celle qui le porta chaque jour de sa vie à demander pardon à Dieu. Au début, il avait pensé qu’une fois baptisé, dans la vie de communion avec le Christ, dans les Sacrements, dans la célébration de l’Eucharistie, il serait arrivé à la vie proposée par le Sermon sur la montagne : à la perfection offerte dans le baptême et reconfirmée dans l’Eucharistie. Dans la dernière partie de sa vie, il comprit que ce qu’il avait dit dans ses premières prédications sur le Sermon sur la montagne – c’est-à-dire que maintenant nous en tant que chrétiens, nous vivons cet idéal d’une façon permanente – il s’était trompé. Seul le Christ lui-même réalise vraiment et complètement le Sermon sur la montagne. Nous avons toujours besoin d’être lavés par le Christ, qui nous lave les pieds, et renouvelés en Lui. Nous avons besoin d’une conversion permanente. Jusqu’à la fin, nous avons besoin de cette humilité qui reconnaît que nous sommes des pécheurs en chemin, jusqu’au jour où le Seigneur nous donnera sa main définitivement et nous introduira dans la vie éternelle. Dans cette dernière attitude d’humilité, vécu jour après jour, Augustin est mort.

Cette attitude d’humilité profonde devant l’unique Seigneur Jésus, l’introduisit à l’expérience d’une humilité aussi intellectuelle. Augustin, en effet, qui est une des plus grandes figures dans l’histoire de la pensée, voulut depuis quelques années de sa vie soumettre à un examen lucide critique toutes ses très nombreuses œuvres. Ce furent ainsi l’origine des Retractationes (des «révisions»), qui de cette façon, insèrent sa pensée théologique, vraiment grande, dans la foi humble et sainte qu’il appelle simplement avec le nom de catholica, c’est-à-dire de l’Église. «J’ai compris – écrit-il justement dans ce livre très original (I, 19, 1-3) – qu’un seul est vraiment parfait et que les paroles du sermon de la montagne sont totalement réalisés en un seul : en Jésus Christ lui-même. Toute l’Église par contre – nous tous, y compris les apôtres – nous devons prier chaque jour : tu nous remets nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs».

Converti au Christ, qui est vérité et Amour, Augustin l’a suivi pour toute sa vie et est devenu un modèle pour chaque être humain, pour nous tous à la recherche de Dieu. Pour cela, j’ai voulu conclure mon pèlerinage à Pavie en remettant à l’Église et au monde, devant la tomba de ce grand amoureux de Dieu, ma première encyclique, intitulée « Deus caritas est« . Cette encyclique doit en effet beaucoup, surtout dans sa première partie, à la pensée de Saint Augustin. Même aujourd’hui, comme à son temps, l’humanité a besoin de connaître et surtout de vivre cette réalité fondamentale : Dieu est Amour et la rencontre avec Lui est la seule réponse aux inquiétudes du cœur humain. Un cœur qui est habité par l’espérance, peut-être encore obscur et involontaire auprès de nombreux de nos contemporains, mais qui pour les chrétiens nous ouvre déjà aujourd’hui à l’avenir, si bien que Saint Paul a écrit que «dans l’espérance nous avons été sauvés» (Rm. 8, 24). À l’espérance j’ai voulu consacrer ma seconde encyclique, « Spe salvi« , et elle aussi est largement débitrice aux confrontations avec Augustin et à sa rencontre avec Dieu.

Dans un très beau texte, Saint Augustin définit la prière comme l’expression du désir et affirme que Dieu répond en élargissant à Lui notre cœur. De notre part, nous devons purifier nos désirs et nos espérances pour accueillir la douceur de Dieu(cf. In Ioannis, 4, 6). C’est seulement, en nous ouvrant aussi aux autres, que nous pourrons être sauvé. Prions donc que dans notre vie, il nous soit chaque jour accordé de suivre l’exemple de ce grand converti, en rencontrant comme lui à tout instant de notre vie le Seigneur Jésus, l’unique qui nous sauve, qui nous purifie et nous donne la véritable joie, la véritable vie. Merci. 

armoiries de Benoît XVI

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