2007-42. A propos de « Spe salvi »… Un commentaire d’Antonio Socci.

Ce que signifie la très belle encyclique de Benoît XVI sur l’espérance.

Article d’Antonio Socci paru dans le journal « Libero » du 1er décembre 2007

(article envoyé en italien par un ami résidant à Bologne, et traduit par nos soins).

 » Une bombe! C’est la nouvelle encyclique de Benoît XVI « Spe salvi » où il n’y a pas la moindre citation du concile (choix d’une signification énorme), où il est finalement parlé de l’Enfer, du Paradis et du Purgatoire (et même de l’Antéchrist à travers une citation de Kant), où les horreurs sont appelées par leur nom (par exemple « communisme », qu’il fut interdit de citer et de condamner au concile), où au lieu de faire de l’œil aux puissants de ce monde est retenu le poignant témoignage des martyrs chrétiens, les victimes, où est balayée au loin la rhétorique des « religions » en affirmant qu’il y a un seul Sauveur, où Marie est désignée comme « Etoile d’espérance » et où il est montré que la confiance aveugle dans le (seul) progrès et dans la (seule) science conduit au désastre et au désespoir.

Du concile, Benoît XVI ne cite nullement « Gaudium et spes », qui avait pourtant le mot espérance dans son titre, mais envoie au loin justement l’équivoque introduite de manière désastreuse dans le monde catholique par ce qui fut la principale constitution conciliaire: « l’Eglise dans le monde de ce temps ». Le Pape invite en fait, au § 22, à « une autocritique du christianisme moderne« . Spécialement sur le concept de « progrès ». Pour dire avec Charles Péguy, « le christianisme n’est pas la religion du progrès, mais du salut« .

Non que le progrès soit une chose négative, bien au contraire il doit beaucoup au christianisme comme le démontrent aussi des livres récents (je pense à ceux de Rodney Stark, « La Victoire de la raison« , et de Thomas Woods, « Comment l’Eglise Catholique a construit la civilisation occidentale« ). Le problème est « l’idéologie du progès », sa transformation en utopie.Le grave inconvénient de « Gaudium et spes » et du concile fut de changer la vertu théologale d’espérance dans la notion mondaine d’optimisme. Deux choses radicalement antithétiques, parce que, comme l’écrivait Ratzinger, alors cardinal, dans son livre « Regarder le Christ« : « Le fondement de l’optimisme est l’utopie », tandis que l’espérance est « un don qui a déjà été donné et que nous attendons de celui qui seul peut vraiment faire des dons: de ce Dieu qui, avec Jésus, a déjà planté sa tente dans l’histoire. »Dans l’Eglise post-conciliaire l’ « optimisme » devint un devoir et un nouveau superdogme. Le pire péché devint celui du « pessimisme ». Pour donner le « la », il y eut aussi l’ « ingénu » discours d’ouverture du concile prononcé par Jean XXIII, dans lequel, au milieu de ce siècle qui fut le plus grand abattoir de chrétiens de l’histoire, il « voyait rose » et s’en prenait à ceux qu’il appela « des prophètes de malheur« : « Dans les conditions actuelles de la société humaine, déclara-t-il, ils ne sont pas capables de voir autre chose que des ruines et des inconvénients; ils vont en disant que nos temps, si on les confronte aux siècles passés, se révèlent pire en tout; et ils arrivent jusqu’au point de ce comporter comme s’ils n’avaient rien à apprendre de l’histoire… A Nous il apparaît qu’il faut résolument ne pas être d’accord avec ces prophètes de malheur, qui annoncent toujours le pire, comme si la fin du monde menaçait.« 

Roncalli fut reconnu, par l’apologétique progressiste, dépositaire d’un véritable « esprit prophétique« , chose qui est niée – par exemple – par la Madone de Fatima, laquelle au contraire, en 1917, mettait en garde contre d’horribles malheurs, annonçant la gravité du moment et le péril mortel représenté par le communisme qui arrivait (après trois mois) en Russie. En fait un océan d’horreur et de sang se produisit. Mais 40 ans après, en 1962, allègrement – pendant que le Vatican donnait à Moscou l’assurance qu’au concile ne serait pas explicitement condamné le communisme et pendant que des saints comme Padre Pio étaient condamnés à mille vexations – Jean XXIII annonça publiquement que l’Eglise du concile préférait éviter les condamnations parce que même si « les doctrines fausses ne manquent pas… désormais les hommes semblent d’eux-mêmes portés à les condamner. »

Et en fait à peu de temps de là eut lieu le maximum de l’expansion communiste dans le monde, non seulement avec des régimes qui allaient de Trieste à la Chine et ensuite Cuba et l’Indochine, mais avec l’explosion de mai 68 dans les pays occidentaux qui furent dévastés pour des décennies par les idéologies de la haine. Peu d’années après la fin du concile Paul VI tirait le tragique bilan, pour l’Eglise, du « prophétique » optimisme roncallien et convenait que: « On croyait qu’après le concile serait venue une journée de soleil pour l’histoire de l’Eglise. Au contraire est venue une journée de nuages, de tempête, d’obscurité, de recherche, d’incertitude… L’ouverture au monde est devenue une invasion véritable et caractérisée dans l’Eglise de la pensée du siècle. Nous avons sans doute été trop faibles et imprudents« , « l’Eglise est dans une difficile période d’autodémolition« , « par quelque endroit la fumée de Satan est entrée dans le temple de Dieu« .

Parce qu’il avait admis loyalement cela, le même Paul VI fut isolé comme « pessimiste » par l’establishment clérical pour lequel la religion de l’optimisme « faisait oublier toute décadence et toute destruction » (outre qu’elle faisait oublier l’énormité des périls qui pesaient sur l’humanité, ainsi que les dogmes tels que le péché originel et l’existence de Satan et de l’enfer).

Ratzinger, dans le livre déjà cité, a des paroles de feu contre cette substitution de « l’espérance » avec « l’optimisme ». Il dit que « cet optimisme méthodique avait été produit par ceux qui désiraient la destruction de la vieille Eglise, sous couvert de réforme« , « l’optimisme affiché était une espèce de tranquillisant… dans le but de créer le climat adapté pour si possible démolir tranquillement l’Eglise et ainsi acquérir la domination sur elle. »

Ratzinger donnait aussi un exemple personnel. Quand parut de manière explosive son livre d’entretiens avec Vittorio Messori « Entretiens sur la foi« , où était clairement décrite la situation de l’Eglise et du monde, il fut accusé d’avoir fait « un livre pessimiste ». « En quelque manière » écrivait le cardinal, « on a tenté d’interdire la vente, parce qu’une hérésie de cet ordre de grandeur ne pouvait simplement pas être tolérée. Les détenteurs du pouvoir d’opinions mirent le livre à l’index. La nouvelle inquisition fit sentir sa force. Il fut encore une fois démontré qu’il n’existait pas de plus grand péché contre l’esprit de l’époque que de devenir coupable d’un manque d’optimisme. »

Aujourd’hui Benoît XVI, avec cette encyclique à la pensée puissante, a mis finalement au grenier le fondant « optimisme » roncallien et conciliaire, celui de l’idéologisme trop facile et conformiste qui a fait s’agenouiller l’Eglise devant le monde et l’a livrée à une des plus terribles crises de son histoire.

Ainsi la critique implicite ne va plus seulement à l’après-concile, aux « mauvaises interprétations » du concile, mais aussi à quelques fondements du concile. Du reste déjà un théologien du concile comme le fut Henri de Lubac (d’ailleurs cité dans l’encyclique) écrivait à propos de « Gaudium et spes »: « On parle encore de ‘conception chrétienne » mais bien peu de foi chrétienne. Tout un courant, en ce moment, cherche à accrocher l’Eglise, par le moyen du concile, à une petite ‘mondanisation’ « . Et enfin Karl Rahner disait que le « schéma 13″, qui est devenu « Gaudium et spes », « réduisait la portée surnaturelle du christianisme« . Absolument Rahner!

Ratzinger a vécu le concile: il est l’auteur du discours avec lequel le cardinal Frings a démoli le vieux Saint Office ce qui n’a pas fait peu de dommages. Et aujourd’hui le pontificat de Benoît XVI est considéré comme la fermeture de la saison obscure qui, faisant un trésor des bonnes choses du concile, nous rend la beauté bimillénaire de la tradition de l’Eglise. Ce n’est pas un hasard si dans l’encyclique le concile n’est pas cité, mais que le sont Saint Paul et Saint Grégoire de Nazianze, Saint Augustin et Saint Ambroise, Saint Thomas et Saint Bernard. Une encyclique belle, très belle. Poétique aussi, qui parle au cœur de l’homme, à sa solitude et à ses désirs les plus profonds. Il est recommandé de la lire et de la méditer attentivement. « 

Publié dans : Lectures & relectures |le 6 décembre, 2007 |5 Commentaires »

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5 Commentaires Commenter.

  1. le 11 décembre 2007 à 9 h 10 min Robert D. écrit:

    On notera que le texte français de l’encyclique « Spe Salvi » publié sur le site de la Conférence des Evêques de France reprend l’erreur de traduction qui figurait initialement dans la version française diffusée sur le site du Vatican et qui y a été corrigée. Il faut en effet lire au tout début de ce beau texte « nous avons été sauvés » et non pas « nous avons été tous sauvés ».

    En effet le texte latin dit « SPE SALVI facti sumus » – ait sanctus Paulus Romanis et nobis quoque (Rom 8,24) ».

    Vu l’incidence que cette erreur a sur la bonne compréhension du texte du Saint Père, ont ne peut qu’espérer que nos pasteurs auront à coeur de corriger la version mise en ligne sur leur site, pour la mettre en cohérence avec les autres versions étrangères ainsi qu’avec la version française officielle, désormais amendée ?

    En effet, tout comme la question du « pro multis » évoquée l’année dernière, cette différence de traduction n’est pas sans incidence sur le fond.

  2. le 10 décembre 2007 à 19 h 58 min leblogdumesnil écrit:

    Je vous renvoie à ce qu’écrivait au début de l’année 2006 Monsieur l’Abbé Paul Aulagnier en commentant l’homélie de Benoît XVI pour le 8 décembre 2005:
    http://revue.objections.free.fr/002/002.048.htm
    et bien sûr à son discours à la Curie Romaine du 22 décembre 2005:
    http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/speeches/2005/december/documents/hf_ben_xvi_spe_20051222_roman-curia_fr.html
    Le Souverain Pontife parlait de deux herméneutiques opposées des mêmes textes. Cela signifie donc que ces textes se prêtent à cette équivoque, à cette ambiguïté.
    Avec Benoît XVI, oui à une herméneutique de la continuité et de la Tradition (avec un grand « T »)!…

  3. le 10 décembre 2007 à 16 h 19 min Yves écrit:

    Tout texte est interprétable… Je ne vois pas d’autre « moyens » de dire la Vérité en dehors de « texte ». Benoît XVI ne fait qu’interprêter les textes conciliaires dans la Vérité…
    Mais je ne dis pas le contraire. Certains textes sont peut-être « mal écrits ».
    Mais le « mal écrit » ne veux pas dire en dehors de la Vérité. Que ceci soit bien clair (sur ce point, j’ai exactement la même opinion que le R. Père de Blignières).

  4. le 9 décembre 2007 à 1 h 12 min leblogdumesnil écrit:

    Un texte auquel on peut faire dire le pire et le meilleur est un texte équivoque… Le VERITE n’est pas équivoque, la VERITE n’a rien à faire de textes équivoques…

  5. le 8 décembre 2007 à 23 h 46 min Yves écrit:

    …et Benoît XVI ne cesse de « professer » dans son INTEGRALITE le concile Vatican II qui NE RENIE pas la Tradition de son histoire.

    Les périodes post-concilaires sont tjs difficile… car la Vérité ne cesse d’être refusée… Vatican II est encore actuellement une « jeune montagne » qui ne cesse de grandir de part le monde. En grandissant, il crée des « tremblements de terre » incarné ici-bas par la masse progressiste, le sedevacantisme et certains « tradi » ayant un discours parfois flou sur le Magistère.

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